CHAPITRE IV

RÉVOLTE KHAREDJITE. FONDATIONS DE ROYAUMES INDÉPENDANTS

750-772

Situation des Berbères du Mag'reb au milieu du viiie siècle.--Victoire de Abd-er-Rahman; il se déclare indépendant.--Assassinat de Abd-er-Rahman.--Lutte entre El-Yas et El-Habib.--Prise et pillage de Kaïrouan par les Ourfeddjounia.--Les Miknaca fondent un royaume à Sidjilmassa.--Guerres civiles en Espagne.--L'oméïade Abd-er-Rahman débarque en Espagne.--Fondation de l'empire oméïade d'Espagne.--Les Ourfeddjouina sont vaincus par les Eïbadites de l'Ifrikiya.--Défaites des Kharedjites par Ibn-Achath.--Ibn-Achath rétablit à Kaïrouan le siège du gouvernement.--Fondation de la dynastie rostemide.--Gouvernement d'El-Ar'leb-ben-Salem.--Gouvernement d'Omar-ben-Hafs dit Hazarmed.--Mort d'Omar.--Prise de Kaïrouan par les kharedjites.

Situation des Berbères du Mag'reb au milieu du viiiesiècle.--Après la mort de Khaled, chef des Zenata, le commandement de ces tribus était échu à Abou-Korra, des Beni-Ifrene. Ces schismatiques, toujours en révolte contre le khalifat, s'étaient établis à Tlemcen et exerçaient leur suprématie sur la partie méridionale et occidentale du Mag'reb central [372].

Le Mag'reb extrême était également indépendant. Dans la vallée de la Moulouia, dominait la tribu des Miknaça, dont l'influence d'étendait jusque sur les oasis du désert marocain [373].

Enfin, sur le littoral de l'Atlantique, les Berg'ouata avaient acquis une grande puissance. Un certain Salah, fils de Tarif, venait s'y créer un nouveau schisme. Il se taisait passer pour prophète et avait composé en langue berbère un nouveau Koran. Un certain nombre de pratiques du culte avaient été modifiées par lui. Nous verrons, sous les descendants de ce prophète, ce schisme devenir un sujet de guerres implacables entre les Berbères [374].

Ainsi, de toutes parts, des tribus se disposent à entrer en scène et à jouer un rôle prépondérant, jusqu'à ce qu'elles soient remplacées par d'autres, après s'être usées dans les luttes politiques.

[Note 372: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. III, p. 199.

[Note 373: ][ (retour) ] Ibid., t. I, p. 259.

[Note 374: ][ (retour) ] Ibid., t, II, p. 125 et suiv. El Bekri, passim.

Victoires de Abd-er-Rahman; il se déclare indépendant.--L'Ifrikiya avait été sinon pacifiée, du moins réduite au silence; mais tout le Mag'reb était encore en pleine insurrection. Abd-er-Rahman se décida à y faire une expédition et, vers 752, il alla attaquer Abou-Korra auprès de Tlemcen, ville fondée depuis peu par les Beni-Ifrene. Abou-Korra, soutenu par les tribus zenètes, essaya en vain de résister; il fut vaincu et contraint d'abandonner sa capitale aux Arabes. Poursuivant ses succès, Abd-er-Rahman pénétra dans le Mag'reb extrême et obtint une soumission à peu près générale des Berbères. Il est probable cependant que les Berg'ouata ne reconnurent pas son autorité, car ils étaient devenus fort puissants. Salah, qui avait succédé à son père Tarif, dans le commandement de la tribu, s'était arrogé le litre de prophète et avait obtenu beaucoup d'adhésions à la nouvelle doctrine [375].

[Note 375: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 126 et suiv.

De retour en Ifrikiya, après avoir laissé son fils El-Habib pour le représenter dans le Mag'reb, Abd-er-Rahman lança ses troupes contre la Sicile et la Sardaigne. Les rivages de ces îles furent livrés au pillage et les populations soumises, dit-on, à la capitation.

Cependant, en Orient, le khalife Abou-Djâfer-el-Mansour II avait succédé à son frère Abou-l'Abbas, décédé le 9 juin 754. Le nouveau khalife s'empressa de confirmer Abd-er-Rahman dans son commandement; mais les grands succès remportés par le gouverneur, son éloignement du siège du khalifat, avaient sans doute réveillé en lui des idées d'indépendance. Il envoya à son souverain des cadeaux sans valeur et s'excusa de ne pas lui offrir d'esclaves, sous le prétexte que la Berbérie n'en fournissait pas, puisque les populations étaient musulmanes. Le khalife fut très irrité de ce procédé et, après un échange d'observations, il adressa à son lieutenant une lettre conçue dans des termes injurieux et menaçants. Le petit-fils d'Okba résolut alors de rompre toute relation avec son suzerain: s'étant rendu en grande pompe à la mosquée, il y prononça la prière publique; puis il se répandit en invectives contre le khalife abbasside, se déclara délié de tout serment envers lui et déchira les vêtements d'investiture qu'il avait reçus d'Orient. Lançant au loin ses sandales, il s'écria: «Je rejette aujourd'hui son autorité comme je rejette ces sandales.» Il adressa ensuite, dans toutes ses provinces, un manifeste annonçant sa déclaration d'indépendance.

Assassinat d'Abd-er-Rahman.--Abd-er-Rahman avait pacifié la Berbérie et secoué le joug du khalifat; il semblait au comble de la puissance, mais un complot se tramait autour de lui et ses propres frères préparaient son assassinat. Une première conjuration, dont les auteurs étaient des réfugiés oméïades, fut découverte et sévèrement réprimée. El-Yas, frère de l'émir, avait épousé la sœur d'un des conjurés et cette femme le poussait à la vengeance et excitait les sentiments de jalousie qu'il éprouvait en voyant son frère tout disposer pour léguer le pouvoir à son fils El-Habib. El-Yas prêta l'oreille à ces incitations: il s'assura l'appui d'un certain nombre d'habitants de Kaïrouan, fit entrer dans le complot son frère Abd-el-Ouareth, et il ne resta qu'à attendre le moment opportun pour frapper.

Un soir, El-Yas, qui n'avait voulu confier à personne le soin de tuer son frère, demanda à être introduit dans ses appartements. Abd-er-Rahman était à moitié déshabillé, tenant sur ses genoux un de ses jeunes enfants, lorsqu'El-Yas pénétra auprès de lui. Les deux frères causèrent pendant un certain temps, sans que l'assassin osât perpétrer son meurtre; enfin, cédant aux encouragements muets d'Abd-el-Ouareth qui se tenait derrière une portière, El-Yas se leva, puis, se penchant comme pour embrasser son frère, enfonça entre ses épaules un poignard qui lui traversa la poitrine; Abd-er-Rahman, bien que frappé à mort, essaya de lutter contre son meurtrier, mais il eut la main abattue en voulant parer les coups et ne tarda pas à expirer couvert de blessures. Après cette horrible scène, El-Yas s'enfuyait égaré, lorsque son frère et les conjurés le rappelèrent à la réalité en lui demandant la tête de la victime, afin que le peuple ne doutât pas de sa mort. Le meurtrier et Abd-el-Ouareth rentrèrent alors dans la chambre et décapitèrent le cadavre (755).

Ainsi périt cet homme remarquable qui eût sans doute affermi l'empire indépendant de la Berbérie, si le poignard fraternel n'avait arrêté sa carrière. Son fils El-Habib alla à Tunis se réfugier auprès de son oncle Amran [376].

[Note 376: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, Hist. de l'Afr. et de la Sicile, p. 47 de la trad. En-Nouéïri, p. 368, 369.

Lutte entre El-Yas et El-Habib.--Dès que la nouvelle de la mort d'Abd-Er-Rahman fut connue, le peuple se porta en foule au palais et El-Yas se fit facilement reconnaître pour son successeur; pendant ce temps, les partisans d'El-Habib se réunissaient autour de lui à Tunis. Bientôt El-Yas marcha sur cette ville, et El-Habib se porta à sa rencontre jusqu'au lieu dit Semindja [377]. Les armées se trouvaient en présence et l'on allait en venir aux mains, lorsque les deux parties acceptèrent un arrangement aux termes duquel l'autorité serait partagée de la manière suivante entre les contractants: El-Habib rentrerait à Kaïrouan et aurait la possession de la région s'étendant au midi de cette ville, en y comprenant le Djerid et le pays de Kastiliya. Son oncle Amran garderait Tunis et les régions environnantes, et El-Yas aurait le commandement du reste de l'Ifrikiya et du Mag'reb.

Mais cette pacification froissait trop d'ambitions pour être durable. El-Yas commença par attaquer Amran à l'improviste; s'étant emparé de lui, il le fit mettre à mort, ainsi que ses principaux partisans [378]. Selon le Baïan, il se serait contenté de les embarquer pour l'Espagne; mais nous pensons qu'il en fit courir la nouvelle, afin de pousser El-Habib à fuir pour rejoindre son oncle dans la péninsule. Celui-ci, soit qu'il fût tombé dans le piège, soit qu'il craignît pour sa sécurité, s'il restait dans le pays, se décida à prendre la mer; mais les vents contraires le forcèrent de descendre à Tabarka. Aidé par des partisans de son père, il s'empara de cette ville, et y fut rejoint par un grand nombre d'adhérents qui le poussèrent à tenter le sort des armes contre l'usurpateur.

El-Habib commença les hostilités en s'emparant d'El-Orbos (Laribus). El-Yas accourut au plus vite pour lui livrer bataille (décembre 755--janvier 756). Lorsque les deux partis se trouvèrent de nouveau en présence et au moment où l'action allait s'engager, El-Habib s'avança vers son oncle El-Yas, et lui proposa de vider leur querelle toute personnelle par un combat singulier: «Si tu me tues, lui dit-il, tu n'auras fait que m'envoyer rejoindre mon père, et si je te tue, j'aurai vengé sa mort [379]

[Note 377: ][ (retour) ] A une dizaine de lieues au sud de Tunis, dans la direction de Zaghouan.

[Note 378: ][ (retour) ] En-Nouéïri, p. 370.

[Note 379: ][ (retour) ] Ibid., p. 371.

El-Yas essaya d'abord de repousser cette proposition, mais, comme les yeux de tous étaient fixés sur lui et que chacun l'accusait hautement de lâcheté, il dut, bon gré mal gré, accepter le duel. Les deux adversaires s'étant donc précipités l'un sur l'autre, El-Yas porta à El-Habib un coup d'épée qui s'engagea dans sa cotte de mailles; mais ce dernier, par une prompte riposte, désarçonna son oncle et, se jetant sur lui avant qu'il eût eu le temps de se relever, lui coupa la tête. Abd-er-Rahman était vengé.

El-Habib, resté ainsi seul maître du pouvoir, fit exécuter les partisans les plus compromis de son oncle, et rentra à Kaïrouan rapportant comme trophées les têtes de ses ennemis, presque tous ses proches parents. Quant à Abd-el-Ouareth, il put se réfugier avec quelques partisans chez les Ourfeddjouma.

Prise et pillage de Kaïrouan par les Ourfeddjouma.--C'est en vain qu'El-Habib avait pu compter, après son succès, sur un peu de tranquillité; les haines qui divisaient sa famille devaient poursuivre jusqu'au bout leur œuvre destructive; aussi les Musulmans y voyaient-ils un effet de la malédiction lancée par le pieux Handhala, après avoir été déposé par Abd-er-Rahman.

Abd-el-Ouareth, bien accueilli par Acem-ben-Djemil, chef des Ourfeddjouma, proclama l'autorité du khalife El-Mansour, et appela aux armes les Musulmans. El-Habib somma inutilement Acem de livrer son hôte; il n'essuya que de dédaigneux refus et se décida à marcher en personne contre les rebelles. Ayant laissé le commandement de Kaïrouan au cadi Abou-Koréïb, il partit, en 757, à la tête de ses troupes pour combattre les Ourfeddjouma, qui marchaient directement sur sa capitale. Le sort des armes lui fut funeste: après avoir vu son armée mise en déroute, il dut chercher un refuge à Gabès. De nouvelles troupes furent envoyées à son secours par Abou-Koréïb, mais elles passèrent sans coup férir dans les rangs des rebelles, afin de faire acte d'adhésion au khalife abbasside.

Acem, laissant de côté Gabès, se porta rapidement sur Kaïrouan. Abou-Koréïb, à la tête d'une poignée de braves, sortit pour les repousser, tandis que les habitants de la ville se réfugiaient dans leurs maisons. Les Ourfeddjouma passèrent sur le corps de la petite troupe d'Abou-Koréïb, et l'on vit ces Berbères-kharedjites, portant la bannière du khalife abbasside, se ruer dans la ville sainte d'Okba, la profaner et se livrer à tous les excès. Acem, qui avait gardé le commandement pendant toute cette campagne, car les annales ne parlent plus d'Abd-el-Ouareth, marcha alors contre El-Habib. Celui-ci l'attira dans l'Aourès, où il avait cherché un refuge, le défit et le mit à mort. Prenant ensuite l'offensive, El-Habib se porta sur Kaïrouan, mais il fut à son tour défait et tué par les Ourfeddjouma (mai-juin 757).

Restés maîtres de Kaïrouan, les sauvages hérétiques s'attachèrent à profaner les lieux consacrés par les orthodoxes: ils transformèrent leurs mosquées en écuries, soumirent les Arabes aux plus épouvantables traitements et firent régner une terreur si grande qu'une partie de la population se décida à émigrer. Abd-el-Malek-ben-Abou-el-Djaâda, qui avait remplacé Acem comme chef de la tribu, encourageait ces excès [380].

[Note 380: ][ (retour) ] En-Nouéïri, p. 372, 373. Ibn-Khaldouu, t. I, p. 219.

Les Miknaça fondent un royaume à Sidjilmassa.--Pendant que l'Ifrikiya était le théâtre de ces luttes, le Mag'reb demeurait livré à lui-même. Les Berg'ouata hérétiques continuaient à étendre leur autorité sur les rives de l'Atlantique et jusqu'au versant occidental de l'Atlas. Plus à l'est, les Miknaça occupaient, de plus en plus fortement, la vallée de la Moulouïa, et une partie de cette tribu dominait dans les oasis de l'Ouad-Ziz. Ils avaient adopté depuis longtemps les doctrines kharedjites et, sous l'impulsion d'un de leurs contribules, nommé Bel-Kassem-Semgou, ils formèrent à Sidjilmassa une communauté d'adeptes de la secte sofrite. Vers 758, ils se donnèrent comme chef un certain Aïça-ben-Yezid, le Noir, et construisirent la ville de Sidjilmassa, capitale de cette petite royauté indépendante [381].

Guerres civiles en Espagne.--Nous avons vu dans le chapitre précédent qu'Abou-l'Khattar avait rétabli en Espagne la paix entre les Musulmans; mais les rivalités étaient trop violentes pour que cette pacification fût de longue durée. Un kaïsite du nom de Soumaïl-ben-Hatem, allié à Touaba-ben-Selama, chef des Djodham, tribu yéménite, leva l'étendard de la révolte dans le district de Sidona. Abou-l'Khattar, ayant marché contre eux, fut vaincu et fait prisonnier (mai 745). Touaba exerça alors le commandement avec l'assistance de Soumaïl; l'année suivante il mourut et la lutte entre Kelbites et Kaïsites recommença. Un descendant d'Okba, nommé Youçof, ayant été proclamé gouverneur à l'instigation de Soumaïl, les Kelbites replacèrent à leur tête Abou-l'Khattar; mais, en 747, celui-ci fut fait prisonnier et mis à mort, après un combat acharné. Youçof resta ainsi en possession d'un pouvoir précaire, tandis que les luttes fratricides, les vengeances et les meurtres continuaient à décimer la race arabe en Espagne, au profit de l'élément berbère, qui prenait part à ces guerres comme allié de l'un ou de l'autre parti. Les chrétiens, de leur côté, n'étaient pas sans tirer avantage de cette situation. En 751, Pélage mourut et fut remplacé par Alphonse, fils de Pédro, qui forma la souche des rois de Galice [382].

[Note 381: ][ (retour) ] El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 261.

[Note 382: ][ (retour) ] Dozy, Hist. des Musulmans d'Espagne, p. 273 et suiv. et Recherches sur l'hist. de l'Espagne, p. 100. Rosseuw Saint-Hilaire, Histoire d'Espagne, t. I et II.

L'oméïade Abd-er-Rahman débarque en Espagne.--Mais la face des choses allait changer profondément en Espagne, par l'établissement d'une nouvelle dynastie. Après le triomphe des Abbassides en Orient, les membres et les partisans de la famille oméïade qui avaient échappé à la mort dans les combats furent recherchés avec le plus grand soin et impitoyablement massacrés. L'un d'eux, nommé Abd-er-Rahman, fils de Moaouïa-ben-Hecham, parvint cependant à échapper à ses ennemis [383] et à passer en Afrique, accompagné d'un affranchi du nom de Bedr (750). Après avoir séjourné quelque temps, caché dans une localité du pays de Barka, il profita de la déclaration d'indépendance d'Abd-er-Rahman-ben-Habib pour se rendre en Ifrikiya, puisque l'autorité abbasside n'y était pas reconnue. Il fut probablement reçu à la cour de ce prince, mais la conspiration des réfugiés oméïades ayant alors provoqué des mesures de rigueur contre les partisans de cette dynastie, Abd-er-Rahman fut encore obligé de fuir. Il gagna les régions de l'ouest et séjourna à Tiharet, puis chez les Mar'ila; il erra ainsi pendant cinq années et se fit des amis parmi les tribus zenètes. Ces Berbères étaient en relation avec leurs compatriotes d'Espagne et, par eux, Abd-er-Rahman fut mis au courant des événements dont cette contrée était le théâtre. La dynastie oméïade y avait de nombreux partisans qui s'empressèrent d'appeler chez eux le descendant de leurs princes. Après avoir fait sonder le terrain et même envoyé à Youçof des propositions qui furent repoussées par Soumaïl, Abd-er-Rahman se décida à passer en Espagne. Il s'embarqua avec un certain nombre de guerriers zenètes, sur un bateau envoyé par ses partisans de la péninsule. Ce fut d'un point du littoral de la province d'Oran, occupé par la tribu des Mar'ila, qu'il mit à la voile [384].

[Note 383: ][ (retour) ] Voir les détails romanesques de sa fuite, dans l'Hist. des Musulmans d'Espagne, p. 229 et suiv. et El Marrakchi, édit. Dozy, p. 11 et suiv.

[Note 384: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. I, p. 249.

Dans le mois de septembre 755, Abd-er-Rahman débarqua à Almuñecar, à égale distance de Grenade et de Malaga. Youçof revenait alors d'une expédition à Saragosse, expédition dans laquelle il avait commis de grandes cruautés, à l'instigation de Soumaïl, et soulevé la réprobation générale.

Fondation de l'empire oméïade d'Espagne.--Cependant Abd-er-Rahman se préparait à la lutte, en enrôlant des guerriers et en se ménageant des intelligences dans le pays. Au printemps de l'année 756, il se mit en marche et reçut la soumission de Malaga, de Xérès, de Ronda et enfin de Séville. De là, il marcha sur Cordoue.

Youçof, de son côté, se préparait à la lutte; il était appuyé par la grande majorité des kaïsites et une partie des Berbères. Tous les Yéménites, quelques kaïsites et le reste des Berbères étaient avec Abd-er-Rahman.

Les deux armées se rencontrèrent sur les bords du Guadalquivir et, séparées par ce fleuve grossi par les pluies, tâchèrent l'une et l'autre de gagner Cordoue; enfin, le 14 mai, les eaux ayant baissé, Abd-er-Rahman fit passer le fleuve à ses troupes sans être inquiété par Youçof, avec lequel il avait entamé des négociations. Le lendemain, le prétendant disposa ses troupes pour la bataille, et Youçof essaya bravement de lui tenir tête; mais la victoire se décida bientôt pour Abd-er-Rahman. Youçof et Soumaïl échappèrent par la fuite, tandis que le prétendant entrait en triomphateur à Cordoue. Il montra une grande modération dans le succès.

Ainsi se trouva fondée la dynastie des Oméïades d'Espagne qui devait briller d'un grand éclat dans le moyen âge barbare. Cette province était à jamais perdue pour le khalifat.

Youçof et Soumaïl tenaient encore la campagne; ils réussirent même à mettre en ligne une armée sérieuse et obtinrent quelques avantages. Mais la victoire demeura au prince oméïade. En 758, Youçof fut tué dans une déroute, et Soumaïl, ayant été fait prisonnier, mourut dans un cachot [385]. Ainsi, Abd-er-Rahman resta seul maître du pouvoir et s'appliqua à faire cesser l'anarchie, rude tâche dans un pays où les Musulmans étaient divisés par des haines traditionnelles et des rivalités de race et d'intérêt. Les Yéménites, auxquels il devait son succès, essayèrent alors de reprendre la suprématie, et il dut résister à leurs exigences, en attendant qu'il eût à combattre leurs révoltes.

[Note 385: ][ (retour) ] Makkari, t. II, p. 24.

Les courses des Musulmans en Gaule avaient à peu près cessé; cependant ils occupaient encore la Septimanie, avec Narbonne comme capitale. En 739 et 740, Karl les avait expulsés de la Provence, après avoir défait et tué leur allié le comte Mauronte. Peppin le Bref, ne leur laissant aucune trêve, les chassa du pays ouvert et vint les assiéger dans Narbonne. Ils y résistèrent pendant sept années; enfin, en 759, cette ville tomba au pouvoir des Franks, et les dernières bandes musulmanes rejoignirent, au delà des Pyrénées, leurs coréligionnaires.

Les Ourfeddjouma sont vaincus par les Eibadites de l'Ifrikiya.

--Nous avons laissé les Ourfeddjouma maîtres de Kaïrouan et se livrant à toutes les violences, dans l'ivresse de leur succès. L'excès du mal, ou peut-être la jalousie des autres Berbères, allait amener une réaction. Les Houara, soulevés à la voix d'un Arabe nommé Abou-l'Khattab-el-Moafri, firent alliance avec des tribus zenètes voisines et vinrent s'emparer de Tripoli. Ces tribus étaient kharedjites-éïbadites. Abou-l'Khattab ayant marché sur Kaïrouan, rencontra Abd-el-Malek qui s'était avancé au devant de lui, le défit et le tua dans une sanglante bataille et s'empara de Kaïrouan. Les Ourfeddjouma et Nefzaoua, restés dans le pays, furent tous massacrés; ils occupaient la capitale depuis quatorze mois (758-59) [386].

[Note 386: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. I, p. 220 et suiv. En-Nouéïri, p. 373. El-Kaïrouani, p. 77.

Abou-l'Khattab nomma Abd-er-Rahman-ben-Rostem gouverneur de Kaïrouan; puis il rentra à Tripoli et, de là, établit son autorité sur toute la partie orientale de l'Ifrikiya. C'était le triomphe de la race berbère et du culte kharedjite-éïbadite; après le Mag'reb, après l'Espagne, l'Ifrikiya secouait le joug des Arabes, et l'on ne comprendrait pas pourquoi le khalifat abandonnait ainsi les provinces de l'Ouest, si l'on ne savait que l'Orient était encore le théâtre de troubles provoqués par des sectaires.

Défaite des Kharedjites par Ibn-Achath.--En 700, Mohammed-ben-Achath, gouverneur de l'Egypte, fit marcher contre les rebelles de l'Ifrikiya une armée commandée par le général Abou-l'Haouas; mais Abou-l'Khattab, chef des éïbadites, sortit à sa rencontre et lui infligea une défaite complète, au lieu dit Mikdas, au fond de la grande Syrte.

A la nouvelle de ce désastre, le khalife El-Mansour résolut d'en finir avec les rebelles d'Occident. Il nomma Ibn-Achath lui-même au gouvernement de l'Afrique et lui envoya une armée de quarante mille hommes [387] fournie par les colonies militaires de Syrie, et plusieurs officiers distingués, parmi lesquels El-Ar'beb-ben-Salem qui devait prendre le commandement dans le cas où la campagne serait fatale au gouverneur. En 761, l'armée partit pour le Mag'reb.

[Note 387: ][ (retour) ] 20.000, selon El-Adhari.

Abou-l'Khattab, au courant de ces préparatifs, avait appelé les Berbères aux armes, et un grand nombre de contingents houarides et zenètes étaient accourus sous ses étendards. Il vint alors prendre position à Sort, pour barrer le passage à l'ennemi, et y fut rejoint par Ibn-Rostem, lui amenant les guerriers de la Tunisie. Un immense rassemblement, que les auteurs arabes portent à deux cent mille hommes, se trouva ainsi formé. Ibn-Achath n'osa pas se mesurer contre de pareilles forces et se contenta de rester en observation, attendant une occasion favorable. La désunion, si fatale aux Berbères, vint alors à son secours. A la suite d'un crime commis sur un Zenète, la discorde éclata entre ses contribules et les Houara. Les Zenètes crièrent à la trahison et parlèrent de se retirer, et l'armée berbère désunie perdit la confiance en elle-même.

Ibn-Achath profita habilement de la situation: après avoir laissé croire qu'il allait attaquer les Berbères, il fit courir le bruit qu'il était rappelé en Orient, leva précipitamment son camp et se mit en retraite. A cette vue, un grand nombre de Berbères reprirent la route de leur pays, tandis que les autres suivaient l'armée arabe. Pendant trois jours, Ibn-Achath continua son mouvement de retraite, suivi à distance par les Kharedjites, dont le nombre diminuait constamment, et qui négligeaient les précautions usitées en guerre. Mais le quatrième jour, au matin, Ibn-Achath, qui était revenu sur ses pas pendant la nuit, à la tête de ses meilleurs guerriers, fondit sur le camp berbère plongé dans la sécurité. En vain Abou-l'Khattab essaya de rallier ses soldats, qui, surpris dans leur sommeil et n'ayant pas eu le temps de s'armer, fuyaient dans tous les sens. En un instant le camp fut pillé et l'armée mise en déroute. Les Arabes passèrent au fil de l'épée tous les Kharedjites qu'ils purent atteindre. Abou-l'Khattab et, dit-on, quarante mille Berbères restèrent sur le champ de bataille.

Ibn-Achath rétablit à Kaïrouan le siége du gouvernement.--Sans perdre un instant, Ibn-Achath se mit en marche sur Tripoli, tandis qu'il envoyait un de ses lieutenants poursuivre les Houara jusqu'au Fezzan. Les contingents zenètes s'étant ralliés et ayant voulu faire tête furent mis en déroute, et rien ne s'opposa plus à la marche des Arabes. Après s'être emparé de Tripoli sans coup férir, Ibn-Achath s'avança vers Kaïrouan. Abd-er-Rahman-ben-Rostem avait essayé d'y rentrer après la défaite des Kharedjites, mais la population de la ville l'ayant repoussé, il avait dû continuer sa roule vers l'ouest.

Ibn-Achath fut reçu à Kaïrouan comme un libérateur (fin janvier 762), Il compléta la pacification de l'Ifrikiya, extermina les Kharedjites et les força à la fuite ou à l'abjuration. Le général El-Ar'leb, envoyé par lui dans le Zab, fut chargé de faire rentrer les populations zenètes dans l'obéissance.

Le siège du gouvernement rétabli à Kaïrouan, l'autorité abbasside régna de nouveau sur l'Ifrikiya. Ibn-Achath s'appliqua à faire disparaître les traces des dévastations commises par les Kharedjites à Kaïrouan; il entoura la ville d'une muraille en terre épaisse de dix coudées [388] et compléta cette fortification d'un large fossé. Les habitants rentrèrent dans la capitale, qui brilla d'une nouvelle splendeur.

[Note 388: ][ (retour) ] El-Kaïrouani, p. 78. El-Bekri, p. 24 du texte arabe.

Fondation de la dynastie rostemide à Tiharet.--Cependant Abd-er-Rahman-ben-Rostem, ayant continué sa route vers l'ouest, atteignit Tiharet, où il fut rejoint par un grand nombre de kharedjites des tribus de Nefzaoua, Louata, Houara et Lemaïa. Il se fit reconnaître par eux comme chef, et avec leur aide jeta les fondements d'une nouvelle cité sur le versant du Djebel-Guezoul. Cette ville, qui fui nommée Tiharet la neuve, reçut sa famille et ses trésors et devint la capitale de sa dynastie et le centre du kharedjisme éïbadite (761). Ainsi un nouveau royaume berbère indépendant était formé dans le Mag'reb central [389].

Dans le Rif marocain, la ville de Nokeur avait été fondée quelques années auparavant par un chef arabe, Salah-ben-Mansour, qui en avait fait un centre religieux orthodoxe. Les tribus r'omariennes des environs, après avoir accepté sa foi, lui avaient constitué une population de sujets dévoués qui avaient conservé le culte orthodoxe, entre les hérétiques Berg'ouata et les kharedjites [390].

[Note 389: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. I, p. 341 et suiv.

[Note 390: ][ (retour) ] Ibid., t. II, p. 137 et suiv.

Gouvernement d'El-Arleb-ben-Salem.--Ibn-Achath gouvernait depuis près de quatre ans l'Ifrikiya, appliqué à rétablir la bonne marche de l'administration et à faire disparaître les traces de la guerre, lorsqu'une révolte de sa propre milice, composée en majorité de modhèrites, tandis qu'il était yéménite, le força à descendre du pouvoir (mai 765). Un certain Aïssa-ben-Moussa, milicien khoraçanite, fut élu à sa place par les soldats; mais le khalife El-Mansour, tout en ratifiant la déposition d'Ibn-Achath, envoya le diplôme de gouverneur à El-Ar'leb-ben-Salem, qui était resté à Tobna, afin de garder la frontière méridionale contre les entreprises des tribus zenètes. Il lui traça des instructions fort sages, lui recommandant de ménager la milice, sa seule force au milieu des Berbères, et de combattre ceux-ci sans relâche. El-Ar'leb chassa du palais le gouverneur d'un jour et, s'étant emparé du pouvoir, donna tous ses soins à la mise en pratique des instructions du khalife; mais il avait à lutter contre une double difficulté: l'indiscipline de la milice, qui se sentait toute-puissante, et l'esprit de révolte des Berbères surexcité par le fanatisme religieux.

Nous avons vu précédemment que les Beni-Ifrene, sous l'impulsion de leur chef Abou-Korra, avaient fondé une sorte de royaume indépendant à Tlemcen. Les guerres civiles, qui depuis longtemps absorbaient les forces des Arabes, avaient favorisé le développement de la puissance des Beni-Ifrene. La présence d'El-Ar'leb dans le Zab avait contenu les Zenètes, mais, en 767, Abou-Korra leva l'étendard de la révolte et, après avoir forcé ses voisins à accepter la doctrine sofrite (kharedjite). il les entraîna vers l'est par les chemins des hauts plateaux à la conquête de l'Ifrikiya.

El-Arleb marcha contre lui, à la tête de ses meilleurs soldats, mais les Berbères ne l'attendirent pas et cherchèrent un refuge vers l'ouest. Le général arabe était parvenu dans le Zab et voulait poursuivre les rebelles jusqu'au fond du Mag'reb, lorsque ses troupes se mutinèrent et refusèrent péremptoirement de le suivre; puis elles rentrèrent en débandade à Kaïrouan, le laissant seul avec quelques officiers dévoués.

Dans l'est, la situation était grave: à peins le gouverneur avait-il quitté l'Ifrikiya, que le commandant de Tunis, El-Hassan-ben-Harb, s'était mis en état de révolte et avait chassé de Kaïrouan le représentant du gouverneur. El-Ar'leb, accouru en toute hâte, réunit à Gabès tous ses adhérents et se mit en marche sur Kaïrouan. On en vint aux mains non loin de la ville et la bataille se termina par la défaite et la fuite d'El-Hassan. Le gouverneur rentra ainsi en possession de sa capitale; mais bientôt son compétiteur, qui avait formé une nouvelle armée à Tunis, revint lui livrer bataille sous les murs mêmes de Kaïrouan. Après une lutte acharnée, dans laquelle El-Ar'leb trouva la mort, les rebelles furent complètement écrasés. El-Mokharek, qui avait pris le commandement après la mort du gouverneur, poursuivit les fuyards dans toutes les directions: peu après El-Hassan, qui avait d'abord trouvé un asile chez les Ketama, fut mis à mort (sept. 767) [391].

[Note 391: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. I, p. 220. En-Nouéïri, p. 377 et suiv.

Gouvernement d'Omar-ben-Hafs, dit Hazarmed.--En mars 768, Omar-ben-Hafs, surnommé Hezarmed [392], désigné par le khalife comme gouverneur de l'Ifrikiya, arriva à Kaïrouan à la tête de cinq cents cavaliers et fut reçu par les notables de la ville, sortis à sa rencontre. Quelque temps après, il se rendit dans le Zab, afin d'y maintenir la tranquillité et de relever les murs de Tobna, selon les ordres du khalife. Cette position couvrait le sud contre les entreprises des Zenètes.

[Note 392: ][ (retour) ] Ce mot signifie mille hommes en persan.

A peine le gouverneur se fut-il éloigné de la Tunisie, que les tribus de la Tripolitaine se révoltèrent, en prenant comme chef Abou-Hatem-Yakoub. Un corps de cavalerie, envoyé contre eux par le commandant de Tripoli, fut défait, et un renfort arrivé de Zab éprouva le même sort. En même temps le gouverneur avait à tenir tête à une attaque générale des Berbères du Mag'reb central, entraînés par Abou-Korra. Il détacha cependant son général Soléïman et l'envoya contre les rebelles de l'est; mais Abou-Hatem le vainquit près de Gabès et vint mettre le siège devant Kaïrouan, dont les fortifications l'arrêtèrent (771).

Dans le Zab, la situation d'Omar devenait fort critique; il s'était retranché à Tobna avec sa petite armée de cinq ou six mille cavaliers [393], et y était bloqué par des nuées de Kharedjiles. Abou-Korra avait amené quarante mille sofrites fournis par les Béni-Ifrene. Ibn-Rostem, seigneur de Tiharet, était là avec six mille Eïbadites; dix mille Zenètes éïbadites étaient commandés par El-Miçouer; enfin les Sanhadja, Ketama, Mediouna, etc., avaient donné des contingents. Omar, jugeant que le sort des armes ne lui offrait aucune chance de salut; employa la division et la corruption pour se débarrasser de ses ennemis. Il fil offrir à Abou-Korra un cadeau de 40,000 dinars (pièces d'or), à titre de rançon et, grâce à l'intervention du fils de celui-ci, que son envoyé sut intéresser par des cadeaux, il réussit à se débarrasser des Beni-Ifrene, qui formaient à eux seuls la moitié des assaillants [394].

[Note 393: ][ (retour) ] D'après le Baïan, il aurait eu avec lui un effectif de 15,500 hommes; mais les chiffres précédents, donnés par En-Nouéïri, paraissent plus probables.

[Note 394: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. I, p. 223, t. III, p. 200. En-Nouéiri, p. 379 et suiv.

Tandis que l'armée kharedjile était démoralisée par la nouvelle de cette trahison, Omar envoya un corps de 1,500 hommes attaquer Ibn-Rostem, qui occupait Tehouda. Mis en déroute, le seigneur de Tiharet regagna comme il put sa capitale, avec les débris de ses troupes. Les autres contingents se retirèrent et, ainsi, se fondit ce grand rassemblement. Omar, ayant enfin le passage libre, sortit de Tobna, où il laissa un corps de troupes, et se porta, à marches forcées, au secours de Kaïrouan. Depuis huit mois, cette ville, étroitement bloquée, avait supporte les fatigues d'un siège et était livrée aux horreurs de la famine. La garnison, épuisée et décimée, soutenait chaque jour des combats pour repousser les assiégeants. Déjà un certain nombre d'habitants, considérant la situation comme désespérée, étaient allés rejoindre le camp des assiégeants.

A l'approche du gouverneur, Abou-Hatem, abandonnant le siège, se porta à sa rencontre, mais Omar, après avoir feint d'être disposé à lui offrir le combat près de Tunis, parvint à l'éviter et put opérer sa jonction avec son frère utérin Djemil-ben-Saker, sorti de Kaïrouan. Tous deux rentrèrent dans la ville et l'arrivée du gouverneur, bien qu'il n'amenât qu'un faible renfort, ranima le courage des Arabes.

Mort d'Omar. Prise de Kaïrouan par les Kharedjites.--Abou-Hatem revint bientôt à Kaïrouan à la tête d'une nombreuse armée renforcée des contingents d'Abou-Korra qui, après avoir inutilement essayé d'enlever Tobna, était venu rejoindre les Eïbadites de la Tunisie. Les Arabes tentèrent en vain de tenir la campagne; ils furent, forcés de se réfugier derrière les murailles de Kaïrouan, dont la force et la solidité préserva la ville d'une chute immédiate. Un grand nombre de Berbères accoururent de toutes parts pour se joindre aux assiégeants et, selon les chroniques, 350,000 Karedjites se trouvèrent réunis à Kaïrouan [395]. Le courage des assiégés fut inébranlable, mais la famine vint augmenter les chances de leurs ennemis. Lorsque les bêtes de somme et même les animaux immondes furent dévorés, et qu'il fut reconnu que la position n'était plus tenable, Omar voulut tenter une sortie pour se procurer des vivres, mais ses soldats refusèrent de le laisser partir, prétendant qu'il se disposait à les abandonner et ne voulurent pas tenter eux-mêmes l'aventure. «Eh bien! leur dit Omar, enflammé de colère, je vous enverrai tous à l'abreuvoir de la mort!»

[Note 395: ][ (retour) ] Tous ces chiffres paraissent fortement exagérés.

Sur ces entrefaites, un messager, ayant pu pénétrer dans la ville, apporta la nouvelle que le khalife, irrité contre Omar, se préparait à envoyer un nouveau général avec des troupes fraîches, en Ifrikiya. Le gouverneur résolut aussitôt d'éviter par la mort l'amertume d'une telle injustice. Ayant pris ses dernières dispositions, il se jeta comme «un chameau enragé» sur les assiégeants, et après en avoir abattu un grand nombre, il trouva la mort qu'il cherchait (novembre 771).

Djemil-ben-Saker, auquel le commandement avait été dévolu, entra alors en pourparlers avec Abou-Hâtem et signa une capitulation par laquelle il lui livrait la ville. Les assiégés avaient la liberté de se retirer avec leurs armes et leurs insignes, et le respect des personnes et des biens était garanti. Djemil se dirigea vers l'Orient, tandis qu'une partie de la milice prenait la route de Tobna et que quelques officiers passaient au service d'Abou-Hatem.

Pour la deuxième fois, en quelques années, les Karedjites berbères entraient en vainqueurs dans la ville sainte d'Okba. Cette fois, il n'y eut pas de pillage; Abou-Hatem se contenta de démanteler les fortifications de Kaïrouan. Du reste, il n'eut pas le loisir de jouir longtemps de ses succès.