CHAPITRE III
CONQUÊTE DE L'ESPAGNE.--RÉVOLTE KHAREDJITE
709--750
Le comte Julien pousse les Arabes à la conquête de l'Espagne.--Conquête de l'Espagne par Tarik et Mouça. Destitution de Mouça.--Situation de l'Afrique et de l'Espagne.--Gouvernement de Mohammed-ben-Yezid.--Gouvernement d'Ismaïl-ben-Abd-Allah.--Gouvernement de Yezid-ben-Abou-Moslem; il est assassiné.--Gouvernement d'Obéïd-Allah-ben-El-Habhab.--Gouvernement de Bichr-ben-Safouane.--Incursions des Musulmans en Gaule; bataille de Poitiers.--Despotisme et exactions des Arabes.--Révolte de Meicera, soulèvement général des Berbères.--Défaite de Koltoum à l'Ouad-Sebou.--Victoires de Hendhala sur les Kharedjites.--Révolte de l'Espagne; les Syriens y sont transportés.--Abd-er-Rahman-ben-Habib usurpe le gouvernement de l'Ifrikiya.--Chute de la dynastie oméïade: établissement de la dynastie abbasside.
Le comte Julien pousse les Arabes à la conquête de l'Espagne.--Si toute résistance ouverte avait cessé en Afrique, le pays ne pouvait cependant pas être considéré comme soumis d'une façon définitive. Les Berbères étaient plutôt épuisés que domptés, et l'on devait s'attendre à de nouvelles révoltes, aussitôt qu'ils auraient eu le temps de reprendre haleine. Un événement inattendu vint en ajourner l'explosion, en fournissant un aliment aux forces actives berbères.
En 709, Wiltiza, roi des Goths d'Espagne, étant mort, un de ses guerriers, nommé Roderik, s'empara du pouvoir, ou peut-être y fut porté par acclamation, au détriment des fils de son prédécesseur, nommés Sisebert et Oppas [341]. Ceux-ci vinrent à Ceuta demander asile au comte Julien et furent rejoints en Afrique par les partisans de la famille spoliée. Peut-être faut-il ajouter à cela la tradition d'après laquelle une fille de Julien, qui se trouvait à la cour des rois goths, aurait été outragée par Roderik. Toujours est-il que Julien devint l'ennemi le plus acharné de cette dynastie et ne songea qu'à tirer de son chef la plus éclatante vengeance. Entré en relations avec Tarik, gouverneur de Tanger, il ouvrit à ce Berbère son petit royaume et le poussa à envahir l'Espagne, lui offrant de lui servir de guide et lui donnant des renseignements précieux sur l'intérieur du pays.
[Note 341: ][ (retour) ] Akhbar Madjouma, loc. cit., p. 46.
Le khalife Abd-el-Malek était mort et avait été remplacé par son fils El-Oualid, en 705. Mouça ne pouvait se lancer dans une entreprise telle que la conquête de l'Espagne, sans lui demander son assentiment; mais le khalife voulut avant tout qu'on reconnût bien les lieux. «Faites explorer l'Espagne par des troupes légères, mais gardez-vous d'exposer les Musulmans aux périls d'une mer orageuse,» telles furent ses instructions. En conséquence, Mouça chargea un de ses clients nommé Tarif d'aller faire une reconnaissance, et lui confia dans ce but quatre cents hommes et cent chevaux [342]. Ayant abordé à l'île qui reçut son nom (Tarifa), ce général occupa Algésiras et reconnut que sa baie était fort propice à un débarquement. Il rentra en Afrique avec un riche butin et de belles captives (710).
[Note 342: ][ (retour) ] Akhbar Madjouma, loc. cit., p. 47.
Conquête de l'Espagne par Tarik et Mouça.--Le khalife ayant alors autorisé l'expédition, on établit un camp près de Tanger et bientôt une armée de sept ou huit mille Berbères convertis, avec trois cents Arabes [343] comme chefs, s'y trouva concentrée. En mai 711, l'armée traversa le détroit, au moyen de quatre navires fournis sans doute par Julien, et aborda au pied du mont Calpé, qui fut appelé du nom du chef de l'expédition Djebel Tarik. Ce général reçut encore un renfort de cinq mille Berbères, puis, ayant brûlé ses vaisseaux, il pénétra dans l'intérieur du pays, guidé par le comte Julien.
Roderik était occupé à combattre les Basques, dans le nord de son royaume. En apprenant l'invasion des Arabes, il réunit des forces s'élevant, dit-on, à cent mille hommes, et marcha contre les ennemis. La rencontre eut lieu en un endroit appelé par certains auteurs arabes Ouad-Bekka [344], et les ennemis en vinrent aux mains le 17 juillet. Pendant huit ou neuf jours consécutifs, il y eut une suite de combats, mais les ailes de l'armée des Visigoths ayant lâché pied, le centre, où se trouvait le roi, eut à supporter tout l'effort des Musulmans. Roderik mourut en combattant et son armée se débanda. D'après la chronique que nous avons plusieurs fois citée, le roi goth aurait confié le commandement des deux ailes de son armée aux fils de Wittiza, réconciliés avec lui; mais ceux-ci, pour se venger de l'usurpateur, l'auraient trahi en entraînant les troupes confiées à leurs ordres [345].
[Note 343: ][ (retour) ] On a beaucoup discuté sur le chiffre et la composition de cette armée expéditionnaire. Nous adoptons les renseignements fournis à cet égard par En-Nouéïri, p. 344 et suiv., Ibn-Khaldoun, t. I, p. 245, et El-Kaïrouani, p. 58. L'Akhbar Madjouma donne le chiffre de 7,000 Berbères.
[Note 344: ][ (retour) ] D'autres ont écrit ouad Leka, et cette rivière a été assimilée au Guadalete. Mais Dozy a établi qu'il faut adopter Ouad-Bekka, contrée qui se trouve à une lieue au nord de l'embouchure du Barbate, non loin du cap Trafalgar, entre Vejer de la Frontera et Cornil.» (Recherches sur l'histoire de l'Espagne, t. I, p. 314 et suiv.).
[Note 345: ][ (retour) ] Akhbar Madjouma.
Les chrétiens, s'étant ralliés auprès d'Ejiça, y essuyèrent une nouvelle défaite. Ce double succès mit fin à l'empire des Goths et ouvrit l'Espagne aux Musulmans.
Tarik, sans tenir compte des ordres de Mouça qui lui avait fait dire de l'attendre, continua sa marche victorieuse sur Tolède, alors capitale de l'Espagne, tandis que trois corps détachés allaient prendre possession de Grenade, de Malaga et d'Elvira. S'étant rendu maître de Tolède, il y réunit toutes ses prises, qui étaient considérables, pour les remettre au gouverneur de l'Afrique. Lorsqu'une ville était enlevée, les Musulmans armaient les Juifs s'y trouvant et les chargeaient de la défendre; puis ils continuaient leur route [346].
Mouça avait appris avec une vive jalousie les succès de son lieutenant, et il s'était décidé aussitôt, malgré son grand âge, à se rendre en Espagne. C'était un homme de très basse extraction, dominé par la soif de l'or, et cette passion n'avait pas été sans lui attirer de graves affaires. Ayant réuni une armée de quinze à dix-huit mille guerriers, tant arabes que berbères, il partit pour l'Espagne, en laissant l'Ifrikiya sous le commandement de son fils Abd-Allah et débarqua à Algésiras pendant le mois de ramadan 93 (juin-juillet 712). Au lieu de traverser les pays conquis par Tarik, Mouça voulut suivre une nouvelle voie et conquérir aussi des lauriers; des chrétiens lui servirent, dit-on, de guides. Carmona et Séville tombèrent en son pouvoir, mais il fut arrêté par Mérida [347], ville somptueuse qui contenait un nombre considérable d'habitants, et dont il dut entreprendre un siège régulier. Ce ne fut qu'en juin 713 qu'il parvint à se rendre maître de Mérida, après une résistance héroïque des assiégés.
[Note 346: ][ (retour) ] Ibid., p. 55.
[Note 347: ][ (retour) ] L'antique Emerita-Augusta.
Sur ces entrefaites, Mouça, s'étant rendu à Tolède, se rencontra auprès de cette ville avec Tarik. Il avait conçu contre celui-ci une violente jalousie qui s'était transformée en haine ardente; aussi, bien que son lieutenant se présentât avec l'attitude la plus respectueuse, il l'accabla d'injures et de reproches et, dans sa violence, alla jusqu'à le frapper au visage; puis il le fit jeter dans les fers et aurait ordonné sa mort, si des officiers ne s'étaient interposés. Cette conduite souleva contre lui une véritable réprobation, dont l'expression fut portée au khalife [348].
[Note 348: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. I, p. 216, 348. En-Nouéïri, p. 345. El-Kaïrouani, p. 57 et suiv. El-Marrakchi (Hist. des Almohades, édit. arabe de Dozy, Leyde, 1847, p. 6 et suiv.).
Destitution de Mouça.--Tandis que les Berbères, conduits par les Arabes, conquéraient l'Espagne au khalifat, les armées musulmanes s'emparaient de Samarkand, et s'avançaient victorieuses vers l'est, à travers l'Inde, jusqu'à l'Himalaya. L'histoire n'offre peut-être pas d'autre exemple de succès aussi grands dans un règne aussi court que celui d'El-Oualid. Mais ce prince n'entendait pas partager sa puissance avec ses généraux, et il trouvait que les contrées sur lesquelles s'étendait l'autorité de Mouça étaient bien grandes. Aussi, saisit-il avec empressement l'occasion fournie par l'odieuse conduite de son lieutenant, pour lui intimer l'ordre de se présenter devant lui.
Mouça, qui venait de s'avancer en vainqueur jusqu'aux Pyrénées, ne voulut pas croire qu'on le rappelait et il fallut qu'un nouvel émissaire vint prendre par la bride sa monture, pour le décider à s'arrêter. Le gouverneur, laissant, en Espagne, le commandement à son fils Abd-el-Aziz, rentra à Kaïrouan pour se préparer au départ. Son troisième fils, Abd-el-Malek, fut placé à Ceuta, afin de commander le détroit. En 715, Mouça partit pour l'Orient, emportant un butin considérable, enlevé aux palais et aux églises de la péninsule. A sa suite marchaient enchaînées trente mille esclaves chrétiennes [349]. Ces riches présents ne purent désarmer la colère du khalife qui l'accabla de reproches et le frappa d'une forte amende. Peu de jours après, El-Oualid cessait de vivre et était remplacé par son frère Soléïman. C'était la chute des kaïsites; mais Mouça, bien que kelbite, n'en profita pas et resta dans l'ombre jusqu'à sa mort.
[Note 349: ][ (retour) ] Il est inutile de faire ressortir l'exagération de ce chiffre.
Situation de l'Afrique et de l'Espagne.--Cependant, en Afrique, les Berbères continuaient à se jeter en foule sur l'Espagne. La vue des prises rapportées par Mouça avait enflammé leur cupidité et redoublé l'ardeur des néophytes. Aussitôt qu'un groupe était prêt, on l'envoyait à la guerre sainte, et ce courant ininterrompu permettait de se porter en avant, car les premiers arrivés s'étaient établis dans le territoire conquis. Les Arabes, profitant de la conquête faite par les Berbères, avaient commencé par garder pour eux la fertile Andalousie. Quant aux Africains, on les avait relégués dans les plaines arides de la Manche et de l'Estramadure, dans les âpres montagnes de Léon, de Galice, d'Asturie, où il fallait escarmoucher sans cesse contre les chrétiens mal domptés [350]. Les Musulmans, poussés par derrière par les arrivées incessantes, n'allaient pas tarder à franchir les Pyrénées. Des chefs arabes les conduisaient au pillage de la chrétienté.
Mouça avait partagé entre ses guerriers les terres et le butin conquis par les armes, en réservant toutefois le cinquième pour le prince. Les terres ainsi réservées formèrent le domaine public et furent cultivées par des indigènes, chrétiens ou convertis, qui reçurent comme salaire le cinquième des récoltes, en raison de quoi ils furent appelés khemmas. Dans les localités où les populations s'étaient soumises en vertu de traités, les chrétiens conservèrent leurs terres et leurs arbres, à charge de payer un impôt foncier. Du reste, un grand nombre de chrétiens embrassèrent l'islamisme, soit pour conserver leurs biens, soit pour échapper aux mauvais traitements. Selon une chronique latine, ces apostats répondaient aux reproches de leurs prêtres: «Si le catholicisme était la vraie religion, pourquoi Dieu aurait-il livré notre pays, qui pourtant était chrétien, aux sectateurs d'un faux prophète? Pourquoi les miracles que vous nous racontez ne se sont-ils pas renouvelés, alors qu'ils auraient pu sauver notre patrie?» [351].
[Note 350: ][ (retour) ] Dozy, Musulmans d'Espagne, t. I, p. 255.
[Note 351: ][ (retour) ] Dozy, Recherches sur l'hist. de l'Espagne, t. I, p. 19 et passim.
Abd-el-Aziz, en Espagne, avait continué à étendre les conquêtes des Musulmans. Séduit par les charmes de la belle Egilone, veuve de Roderik, il l'avait épousée, bien qu'elle fût chrétienne. Il vivait en roi à Séville, nouvelle capitale du pays, et traitait les populations chrétiennes avec une grande douceur. Cette bienveillance La loi musulmane dispose que tous les biens mobiliers ou immobiliers conquis les armes à la main appartiennent aux vainqueurs, déduction faite du cinquième revenant au prince. Les terres appartiennent au prince seul, lorsqu'elles sont acquises par traité ou échange. Les Infidèles peuvent acheter la faveur de continuer à les exploiter, en payant la Djazia (tribut). Ceux qui occupent les terres conquises sont frappés d'un cens déterminé, appelé Kharadj. L'infidèle se débarrasse de ces charges en devenant musulman. Le cinquième prélevé sur les dépouilles doit être employé par le prince en dépenses d'intérêt général.
Voir Institutions du droit musulman relatives à la guerre sainte, par Reland, trad. Solvet (Alger, 1838), et Koran, sour. 8, v. 42.
irritait, le fanatisme des Musulmans, qui l'attribuaient à l'influence d'Egilone, et les ennemis du gouverneur répétaient qu'il était sur le point d'abandonner l'islamisme et de se déclarer roi indépendant.
Gouvernement de Mohammed-ben-Yezid.--Cependant le khalife Soléïman, après avoir cherché un homme digne de sa confiance, nomma comme gouverneur de l'Ifrikiya Mohammed-ben-Yezid, et le chargea de réclamer aux fils de Mouça des sommes considérables, sous le prétexte que leur père ne s'était pas acquitté des amendes à lui imposées. Dès son arrivée en Afrique, le nouveau gouverneur fit arrêter Abd-Allah et Abd-el-Malek et les tint dans une étroite captivité; El-Kairouani prétend même qu'ils furent mis à mort.
Ces procédés n'étaient pas faits pour rattacher Abd-el-Aziz au khalife. On dit qu'il rompit entièrement avec lui. Ne pouvant songer à l'attaquer ouvertement, Soléïman écrivit secrètement à El-Habib-ben-Abou-Obéïda, petit-fils du grand Okba, qui se trouvait en Espagne, et le chargea de le débarrasser de ce compétiteur par l'assassinat. Une conspiration s'ourdit autour d'Abd-el-Aziz et les conjurés le mirent à mort en pleine mosquée, pendant qu'il prononçait la prière du vendredi. Sa tête fut envoyée au khalife [352] (août-septembre 715). Le commandement de l'Espagne resta quelque temps entre les mains d'un neveu de Mouça-ben-Nocéïr, nommé Ayoub; peu après, Mohammed-ben-Yezid, qui avait pris en mains l'administration de toutes les conquêtes de l'ouest, envoya comme lieutenant dans la péninsule, El-Horr-ben-Abd-er-Rahman.
[Note 352: ][ (retour) ] En-Nouéïri, p. 379.
Gouvernement d'Ismaïl-ben-Abd-Allah.--En octobre 717, le khalife Soléïman, étant mort, fut remplacé par Omar II. Peu après, Mohammed-ben-Yezid était rappelé et Ismaïl-ben-Abd-Allah, petit fils d'Abou-el-Mehadjer, venait prendre le commandement du Mag'reb. Il arriva avec l'ordre d'appliquer tous ses soins à achever la conversion des Berbères. Il paraît même que le khalife adressa aux indigènes du Mag'reb un manifeste qui fut répandu dans toute la contrée et qui eut pour conséquence d'entraîner un grand nombre de conversions [353]. Des missionnaires envoyés dans les régions reculées furent chargés d'éclairer les néophytes sur la pratique et les obligations de leur nouveau culte, car ils étaient fort ignorants sur ces matières; on obtint des résultats réels.
[Note 353: ][ (retour) ] Fotouh-El-Boldane, cité par Fournel, Berbers, p. 270.
Jusqu'alors un certain nombre de Grecs et d'indigènes chrétiens avaient pu, ainsi que nous l'avons dit, continuer à résider dans leurs territoires et à pratiquer leur culte, en payant la capitation. Mais, soit que les ordres du khalife n'aient plus autorisé cette tolérance, soit que les prêtres jacobites d'Alexandrie aient entretenu des intrigues parmi ces populations, en les poussant à la révolte, ainsi que l'affirme El-Kaïrouani [354], les privilèges accordés aux chrétiens leur furent retirés, et ils durent se convertir ou émigrer.
[Note 354: ][ (retour) ] P. 63.
Ces mesures de coercition commencèrent à amener de la fermentation chez les Berbères qui étaient travaillés depuis quelque temps par des réfugiés kharedjites.
En Espagne, où Es-Samah avait remplacé El-Horr, les Musulmans avaient achevé la conquête des pays et commençaient à se lancer dans les défilés des Pyrénées.
Gouvernement de Yezid-ben-Abou-Moslem. Il est assassiné.--Le règne d'Omar II ne fut pas plus long que celui de son prédécesseur. En février 720, ce prince mourait et Yezid II lui succédait. Avec ce khalife, le parti kaïsite revenait au pouvoir. Yezid-ben-Abou-Moslem, affranchi d'El-Hadjadj, fut retiré de la prison où il avait été détenu pendant les règnes précédents, et nommé au gouvernement du Mag'reb. Ce chef, qui, étant vizir de Syrie, avait traité avec une grande rigueur les populations de cette contrée, pensa qu'il pourrait agir de même à l'égard des Berbères. Il commença à mettre en pratique tout un système de vexations contre eux et voulut leur imposer, en outre des autres charges, la capitation. Les indigènes protestèrent, déclarant qu'ils étaient Musulmans et, par conséquent, affranchis de cette charge; mais leur doléances furent brutalement repoussées. Le gouverneur s'était entouré d'une garde berbère et il comptait s'assurer, par des faveurs, sa fidélité. Ayant voulu imposer à ses soldats l'obligation de porter des inscriptions tatouées sur les mains [355], selon l'usage des Grecs, les gardes, irrités de ce qu'ils considéraient comme une humiliation, assassinèrent le gouverneur pendant qu'il faisait la prière du soir, dans la mosquée. Les Berbères écrivirent alors au khalife pour protester de leur dévouement et demander qu'on leur rendît leur ancien gouverneur Mohammed-ben-Yezid. Peut-être celui exerça-t-il, durant quelques jours, le pouvoir.
[Note 355: ][ (retour) ] Sur la main droite le nom de l'individu; sur la gauche le mot «garde» (Berbers, p. 272).
Pendant ce temps, les Musulmans d'Espagne, sous la conduite de leur gouverneur Es-Samah [356], avaient fait une expédition dans les Gaules. Parvenus sous les murs de Toulouse, ils se heurtèrent contre Eude, duc d'Aquitaine, et essuyèrent une défaite dans laquelle presque tous les guerriers restèrent sur le champ de bataille. Abd-er-Rahman-ben-Abd-Allah ramena en Espagne les restes de l'armée (721). Dans la Galice, un noyau de résistance nationale s'était formé, à la voix de Pélage, qui avait été proclamé roi par ses compatriotes.
[Note 356: ][ (retour) ] Ce chef avait dû être nommé en Espagne, ainsi que nous l'avons dit, en remplacement d'El-Horr; cependant En-Nouéïri attribue à celui-ci les faits que nous retraçons (p. 357).
Gouvernement de Bichr-ben-Safouane.--Sur ces entrefaites, le khalife ayant nommé au gouvernement de l'Afrique Bichr-ben-Safouane de la tribu de Kelb, ce général arriva à Kaïrouan et un de ses premiers actes fut d'envoyer en Espagne Anbaça le kelbite, avec mission de relever les armes musulmanes, et surtout d'augmenter le tribut fourni au khalifat par cette province (721). Pour obtenir ce résultat, le gouverneur ne trouva rien de mieux que de faire payer aux chrétiens un double impôt [357].
[Note 357: ][ (retour) ] Dozy, Musulmans d'Espagne, t. I, p. 227.
Après avoir apaisé les séditions qui s'étaient produites sur différents points de la Berbérie, Bichr alla en Orient présenter ses hommages et ses présents au nouveau khalife Hicham, qui avait remplacé son frère Yezid II, mort en 724. Confirmé dans ses fonctions, le gouverneur revint à Kaïrouan. Peu après, Anbaça étant mort, il nomma à sa place Yahïa-ben-Selama le kelbite. Cet officier s'attacha à faire restituer aux chrétiens les biens qui leur avaient été enlevés par son prédécesseur.
Eh 727, Bichr fit une expédition en Sicile et revint chargé de butin. Quelques mois après, le gouverneur cessait de vivre; avant de mourir, il avait désigné pour lui succéder un de ses compatriotes, espérant que le khalife ratifierait son choix; mais il n'en fut pas ainsi et le kelbite se disposa à résister, même par les armes, au nouveau chef.
Gouvernement de Obéïda-ben-Abd-er-Rahman.--Hicham, qui depuis le commencement de son règne avait favorisé les Yéménites, sembla, à partir de ce moment, faire pencher la balance pour leurs rivaux. Ce fut ainsi qu'il nomma au gouvernement de l'Afrique un kaïsite nommé Obeïda-ben-Abd-er-Rahman. Cet officier, prévenu des dispositions hostiles de la population de Kaïrouan, arriva à l'improviste devant cette ville, à la tête d'une troupe de gens de sa tribu, et s'en empara par surprise. «Il sévit contre les kelbites, avec une cruauté sans égale. Après les avoir fait jeter dans les cachots, il les mit à la torture et, afin de contenter la cupidité de son souverain, il leur extorqua des sommes énormes [358].»
L'influence des kelbites avait, jusqu'alors, régné à peu près sans conteste en Espagne. Obéïda envoya dans la péninsule plusieurs officiers qui ne purent parvenir à se faire accepter. Enfin, en 729, le kaïsite Haïtham-ben-Obéïd arriva en Espagne avec des forces suffisantes et se fit l'exécuteur de toutes les haines de sa tribu: quiconque avait un nom ou une fortune fut livré au supplice, et le pays gémit pendant près d'un an sous la tyrannie la plus affreuse. Enfin, les plaintes des opprimés parvinrent à la cour d'Orient, et, en présence de tels excès, le khalife n'hésita pas à destituer Haïtham. Abd-er-Rahman-ben-Abd-Allah, yéménite de race, fut nommé gouverneur à sa place. Quant à Haïtham, il fut accablé d'opprobres et renvoyé, chargé de fers, à Obéïda, qui se contenta de le tenir en prison, malgré les ordres du khalife. Les Kelbites attendaient sa mort comme réparation à eux légitimement due; voyant qu'il allait échapper à leur vengeance, ils adressèrent à Hicham une pièce de vers dans laquelle ils lui exposèrent éloquemment leurs doléances, en lui laissant entendre qu'un tel déni de justice aurait pour conséquence de les pousser à la révolte.
Le khalife tenait avant tout à conserver l'Espagne; il destitua Obéïda et lui envoya l'ordre d'avoir à se présenter devant lui [359].
[Note 358: ][ (retour) ] Dozy, Hist. des Musulmans d'Espagne, t. I, p. 220.
[Note 359: ][ (retour) ] Voir pour l'hist. des gouv. d'Esp. El Marrakchi (Ed. or. de Dozy, p. 6 à 11).
Incursions des Musulmans en Gaule. Bataille de Poitiers.--Le premier soin d'Abd-er-Rahman, nommé au commandement de l'Espagne, avait été de préparer une grande expédition contre les Gaules. Il tenait à venger les désastres de Toulouse, et il était attiré par la richesse de ces campagnes, qu'il avait parcourues avec Samah. Un certain Othman, officier berbère qui commandait la limite septentrionale, était entré en relations avec Eude et avait obtenu sa fille en mariage. Abd-er-Rahman, considérant ce fait comme une trahison, vint, en 731, attaquer Othman, le défit et envoya au khalife la tête du traître et sa femme. Le duc d'Aquitaine, occupé alors à repousser une invasion de Karl, duc des Franks, n'avait pu venir en aide à son gendre [360].
[Note 360: ][ (retour) ] Henri Martin, Histoire de France, t. II, p. 190 et suiv.
En 732, Abd-er-Rahman, ayant reçu de puissants renforts d'Afrique et réuni une armée considérable, traverse les Pyrénées et inonde l'Aquitaine. Marchant droit devant lui, il arrive sous les murs de Bordeaux. Eude l'y attend avec toutes ses forces, mais la fortune est infidèle au prince chrétien: son armée est écrasée et, s'il échappe au désastre, c'est pour voir, dans sa fuite, les flammes dévorant sa métropole. Après avoir saccagé l'Aquitaine, les Musulmans passent la Loire, enlèvent et pillent Poitiers et marchent sur Tours, où, leur a-t-on dit, se trouve la plus riche basilique de la Gaule.
Cependant, Karl n'est pas resté inactif; il a publié le ban de guerre et tout le monde a répondu à son appel. «Les plus impraticables marécages de la mer du Nord, les plus sauvages profondeurs de la Forêt-Noire vomirent des flots de combattants demi-nus qui se précipitèrent vers la Loire, à la suite des lourds escadrons austrasiens tout chargés de fer [361].» Eude s'est joint à Karl en lui faisant hommage de vassalité et lui a amené les débris de ses troupes.
[Note 361: ][ (retour) ] Henri Martin, Histoire de France, t. II, p. 202.
Dans le mois d'octobre, les deux armées se trouvèrent en présence en avant de Poitiers. On passa plusieurs jours à s'observer et, enfin, les Musulmans se développèrent dans la plaine et attaquèrent les Franks avec leur impétuosité habituelle. Mais les guerriers austrasiens, tenus en haleine par vingt années de guerres incessantes, essuyèrent, sans broncher, cet assaut tumultueux, et, pendant toute la journée, restèrent inébranlables sous la grêle de traits de leurs ennemis. Vers le soir, Eude et les Aquitains, ayant attaqué de flanc le camp des Musulmans, ceux-ci se retournèrent pour voler à la défense du butin amoncelé dans les tentes. Aussitôt les escadrons austrasiens s'ébranlent et fondent comme la foudre sur leurs ennemis, dont ils font un carnage horrible. En vain Abd-er-Rahman essaye de rallier ses guerriers; il tombe avec eux sous les coups du vainqueur.
La nuit avait interrompu la lutte, de sorte que les Chrétiens n'avaient pas pu juger de l'importance de leur victoire. Mais le lendemain, alors qu'ils se disposaient à attaquer le camp, ils s'aperçurent qu'il était vide. Les Musulmans avaient fui pendant la nuit, en abandonnant tout leur butin aux mains des guerriers du Nord.
Cette belle victoire sauvait, pour le moment, la chrétienté, mais il est probable que les Musulmans n'auraient pas tardé à reparaître plus nombreux en Gaule, si l'émigration berbère n'avait pas été arrêtée par les événements dont l'Afrique va être le théâtre.
Gouvernement d'Obéïd-Allah-ben-el-Habhab.--Nous avons vu que le gouverneur Obéïda avait été rappelé en Orient par le khalife. Après son départ l'autorité fut exercée d'une façon temporaire par Okba-ben-Kodama. Cette situation se prolongea pendant dix-huit mois, et ce ne fut qu'à la fin du printemps de l'année 734 que le titulaire fut nommé. C'était un kaïsite du nom d'Obéïd-Allah-ben-el-Habhab, très dévoué à sa tribu et à son souverain, mais méprisant profondément les populations vaincues. Il arriva en Afrique pénétré de ces idées et traita les Berbères avec la plus grande injustice.
Sur ces entrefaites, un certain Abd-el-Malek, qui avait succédé à Abd-er-Rahman dans le commandement de l'Espagne, essuya une nouvelle défaite dans les Pyrénées. Le gouverneur en profita pour le remplacer par Okba-ben-el-Hadjadj et, sous l'impulsion de ce chef, les Musulmans opérèrent de nouvelles razias en Gaule. Alliés au comte de Provence, Mauronte, ils pénétrèrent dans la vallée du Rhône et vinrent prendre et saccager la ville de Lyon. Remontant le cours de la Saône, ils dépouillèrent les cités et les monastères sans que les populations terrifiées songeassent à leur résister. Mais bientôt Karl et ses Franks parurent, et les Musulmans regagnèrent en hâte les régions du midi. Après avoir tenté une faible résistance à Avignon, ce fut derrière les remparts de Narbonne qu'ils concentrèrent toutes leurs forces, et Karl essaya en vain de prendre cette ville.
Despotisme et exactions des arabes.--A Kaïrouan, Obéïd-Allah continuait à faire peser son despotisme sur les Berbères. Non content de leur enlever leurs filles pour en peupler les sérails de Syrie, il s'amusait à décimer leurs troupeaux pour chercher dans les entrailles des brebis des agneaux à duvet fin couleur de miel [362]. Le peuple frémissait sous cette tyrannie et sa colère contenue n'allait pas tarder à faire explosion. Le gouverneur avait nommé son fils Ismaïl au commandement du Mag'reb extrême. De Tanger, Ismaïl avait fait plusieurs expéditions dans l'intérieur et notamment dans le Sous, où il avait frappé de lourdes contributions. Obéïd-Allah, alléché par le succès de cette campagne, nomma commandant de Tanger un certain Omar-el-Moradi et envoya son fils Ismaïl dans le Sous, en lui adjoignant le général El-Habib-ben-Abou-Obéïda et en le chargeant d'exécuter une grande reconnaissance dans l'extrême sud. Les Arabes parcoururent alors tout le désert, contraignirent les Sanhadja-au-voile à recevoir l'islamisme, et s'avancèrent jusqu'au soudan. Ils rentrèrent dans le Mag'reb en ramenant un nombre considérable d'esclaves et en rapportant un riche butin.
[Note 362: ][ (retour) ] Dozy, Musulmans d'Espagne, p. 234. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 337.
Ces succès avaient porté l'audace des Arabes à son comble; les excès que nous avons retracés n'étaient pas suffisants: Ismaïl, de concert avec Omar-el-Moradi, prétendit prélever, en outre des impôts réguliers, le quint sur les populations soumises. Cette fois la mesure était comble. En 740, Obéïd-Allah rappela du Mag'reb une partie des troupes et les envoya contre la Sicile, sous le commandement d'El-Habib. L'occasion attendue par les Bervères se présentait enfin; ils ne le laissèrent pas échapper.
Révolte de Méïcera.--Soulèvement général des Berbères.--Un chef de la tribu des Matr'ara (Faten), nommé Méïcera, se fit le promoteur de la révolte. Les Berbères du Mag'reb, Matr'ara, Miknaça, Berg'ouata et autres, accoururent à sa voix. Tous avaient adopté dans les dernières années les doctrines kharedjites et s'étaient affiliés principalement à la secte sofrite, de sorte que le soulèvement national se doublait d'une révolte religieuse.
Ce grand rassemblement, s'étant porté sur Tanger, se rendit facilement maître de cette ville. Omar-el-Moradi y fut mis à mort. De là, les rebelles marchèrent vers le Sous et, s'étant emparés d'Ismaïl, lui infligèrent le même sort. Ces événements eurent un retentissement énorme en Afrique. Les Kharedjites de l'Ifrikiya, appartenant en général à la secte éïbadite, répondirent à l'appel de leurs frères du Mag'reb, et le feu de la révolte se répandit partout. Méïcera proclama l'indépendance berbère et l'obligation du culte kharedjite, seul orthodoxe.
Dès qu'il eut reçu ces importantes nouvelles, Obéïd-Allah s'empressa de rappeler les troupes de l'expédition de Sicile et de donner l'ordre à Okba, gouverneur de l'Espagne, d'aller en Mag'reb combattre les rebelles. En même temps, il réunit tous ses soldats de race arabe et les fit partir pour l'Ouest, sous le commandement de Khaled-ben-el-Habib. Méïcera offrit le combat aux Arabes en avant de Tanger; mais, après une lutte longue et meurtrière, les Berbères durent chercher un refuge dans la ville. Méïcera, accusé d'impéritie ou de vues ambitieuses, fut tué dans une sédition. Bientôt la lutte contre les Arabes recommença et, comme les Berbères reçurent, pendant le combat, un renfort de Zenèes, commandé par Khaled-ben-Hamid, la victoire ne tarda pas à se prononcer pour eux. Tous les Arabes y périrent et cette bataille fut appelée par eux «la journée des nobles». Khaled-ben-Hamid, qui avait si heureusement déterminé la victoire, fut élu chef des rebelles [363].
La nouvelle de ce succès eut un effet immense et la révolte se propagea aussitôt en Espagne. Okba avait essayé, sans succès, de combattre les rebelles du Mag'reb; il fut déposé par un mouvement populaire et remplacé par son prédécesseur Abd-el-Melek, et alla mourir à Narbonne (fin décembre 740).
[Note 363: ][ (retour) ] Nous adoptons ici une opinion qui s'écarte de celle de M. Dozy (t. I, p. 242) et de M. Fournel (p. 228); mais il est peu probable que Khaled eût été élu chef de la révolte avant d'avoir déterminé la victoire de la journée des nobles.
Défaite de Koltoum à l'Ouad-Sebou.--Lorsque ces événements furent connus en Orient, le khalife Hicham entra dans une violente colère: «Par Dieu! dit-il, je ferai sentir à ces rebelles le poids de la colère d'un Arabe! Je leur enverrai une armée telle qu'ils n'en virent jamais dans leur pays: la tête de colonne sera chez eux, pendant que la queue en sera encore chez moi. J'établirai un camp de guerriers arabes à côté de chaque château berbère [364]!» Il rappela sur-le-champ Obéïd-Allah et s'occupa de la formation d'une armée expéditionnaire. A cet effet il tira des milices de Syrie un corps considérable de cavalerie et en confia le commandement au kaïsite Koltoun-ben-Aïad. Dans le courant de l'été 741, ce général arriva en Ifrikiya, après avoir rallié les contingents de l'Egypte, de Barka et de la Tripolitaine. L'effectif de son armée s'élevait à une trentaine de mille hommes. Le khalife avait recommandé à ces troupes de commettre en Afrique les plus grandes dévastations.
Parvenu à Kaïrouan, Koltoum y fut très mal reçu par la colonie arabe qui détestait les Syriens. Quand El-Habib avait reçu, en Sicile, l'ordre de rentrer, il venait de s'emparer de Syracuse et de remporter de grands succès qui pouvaient faire présager la conquête de toute l'île [365]. Dès son retour il s'était porté avec toutes ses forces jusqu'à la hauteur de Tiharet pour contenir les Berbères et couvrir Kaïrouan; lorsque l'armée d'Orient l'eut rejoint, les deux troupes faillirent en venir aux mains. Baleg, qui commandait l'avant-garde des Syriens, avait donné le signal du combat, mais des officiers s'interposant parvinrent à empêcher la lutte.
[Note 364: ][ (retour) ] En Nouéïri, p. 360, 361.
[Note 365: ][ (retour) ] Michele Amari, Storia, t. I, p. 173 et suiv.
L'armée continua sa marche vers l'ouest sans rencontrer aucun ennemi; elle pénétra dans le Mag'reb extrême, et enfin trouva les Kharedjites sur les bords du Sebou, dans une position qu'ils avaient choisie, à Bakdoura. Ils étaient là en nombre considérable, presque nus, la tête rasée, remplis d'enthousiasme. El-Habib voulut faire entendre quelques conseils que sa longue pratique des Berbères lui donnait le droit de présenter. Mais l'impétueux Baleg repoussa dédaigneusement son offre. Koltoum confia à Baleg le commandement de la cavalerie syrienne, se réserva celui de l'infanterie du centre et mit deux autres chefs à la tête des troupes d'Afrique, de sorte qu'El-Habib ne dut combattre que comme un simple guerrier.
La brillante cavalerie syrienne, ayant entamé l'action, fut accueillie par le cri de guerre des Kharedjites. Selon Ibn-Khaldoun, les Berbères portèrent le désordre dans le camp des Syriens en lançant au milieu d'eux des chevaux affolés, à la queue desquels ils avaient attaché des outres remplies de pierres. Malgré les pertes qu'il avait éprouvées, Baleg ramena au combat environ sept mille de ses cavaliers et, les ayant entraînas dans une charge furieuse, parvint à traverser toutes les lignes des Berbères; mais ceux-ci étaient si nombreux qu'une partie des leurs, faisant volte-face, lui tinrent tête pendant que le reste luttait corps à corps avec les fantassins de Koltoum et les troupes d'Afrique. El-Habib et les principaux chefs étant morts, ces troupes se mirent en retraite, abandonnant les Syriens abhorrés à leur malheureux sort. Koltoum lutta avec la plus grande vaillance, en récitant des versets du Koran jusqu'au moment où il tomba percé de coups. La bataille était perdue. Les Kharedjites poursuivirent les fuyards et en firent un grand massacre. Quant aux cavaliers syriens de Baleg, ils furent bientôt forcés, malgré tout leur courage, de se mettre en retraite vers le nord-ouest, puisque le chemin opposé leur était coupé. Ils gagnèrent avec beaucoup de peine Tanger où ils ne purent pénétrer et de là se réfugièrent à Ceuta (742) [366].
[Note 366: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. I, p. 216, 235 et suiv. En-Nouéïri, p. 360. El-Kaïrouani, p. 69.
Victoires de Handhala sur les Kharedjites de l'Ifrikiya.--Dès que la nouvelle de ce succès parvint dans l'est, les tribus de l'ifrikiya se mirent en état de révolte. Un certain Okacha-ben-Aïoub, de la tribu des Houara, essaya même de soulever Gabès. Mais le général Abd-er-Rahman-ben-Okba, qui commandait à Kaïrouan où il avait rallié les fuyards de l'Ouad-Sebou, marcha contre les rebelles et les contraignit à chercher un refuge dans le sud. Okacha y rejoignit Abd-el-Ouahad-ben-Yezid, qui était à la tête des autres tribus houarides, et tous deux s'appliquèrent à soulever les tribus du sud de l'Ifrikiya, jusqu'au Zab.
Cependant le khalife avait expédié au kelbite Handhala-ben-Safouan, gouverneur de l'Égypte, l'ordre de se porter au plus vite en Ifrikyia, avec toutes les forces disponibles. Ce général parvint à Kaïrouan dans le courant du printemps et s'occupa aussitôt de l'organisation de son armée.
Mais bientôt il apprit que les Kharedjites, divisés en deux corps, s'avançaient contre lui et que l'un d'eux, commandé par Okacha, avait pénétré dans la plaine et était venu prendre position à El-Karn, entre Djeloula et Kaïrouan. Le seul espoir de succès consistait à attaquer séparément les rebelles; Handhala le comprit et, sans perdre un instant, il marcha sur El-Karn, attaqua ses ennemis avec la plus grande vigueur, les mit en déroute, s'empara de leur camp et fit prisonnier Okacha. Mais ce n'était là que la partie la plus facile de la tâche. Abd-el-Ouahad était descendu du Zab à la tête d'un rassemblement considérable et avait déjà atteint Badja, où les fuyards d'El-Karn l'avaient rallié.
Handhala lança contre lui sa cavalerie pour le contenir, tandis qu'à Kaïrouan on armait tous les hommes valides. Les Kharedjites repousseront facilement les troupes envoyées contre eux, puis ils s'avancèrent jusqu'à Tunis, où Abd-el-Ouahad se fit, dit-on, proclamer khalife. De là, les rebelles vinrent prendre position à El-Asnam, dans le canton de Djeloula; leur armée présentait, si l'on en croit les auteurs arabes, un effectif de 300,000 combattants, mais ce chiffre est évidemment exagéré.
La situation était fort critique pour les Arabes. Handhala enrôlait tous les hommes valides, en offrant même une prime à ceux dont le patriotisme n'était pas assez ardent; il put réunir ainsi dix mille recrues qui, jointes à ses vieilles troupes, lui constituèrent une armée assez nombreuse. On passa la nuit à armer les volontaires, à la lueur des flambeaux, et le lendemain, ces soldats pleins d'ardeur, ayant brisé les fourreaux de leurs épées, marchèrent à l'ennemi. Dès le premier choc, l'aile gauche des Kharedjites fléchit; la gauche des Arabes, qui avait perdu du terrain, revint alors à la charge et bientôt toute la ligne des Berbères fut enfoncée. Ce fut alors une mêlée affreuse qui se termina par la victoire des Arabes. Selon En-Nouéïri, cent quatre-vingt mille Kharedjites restèrent sur le champ de bataille. Abd-el-Ouahad y trouva la mort, Okacha, moins heureux fut livré au bourreau (mai 742).
Ce beau succès permettait aux Arabes de se maintenir à Kaïrouan et de se préparer à de nouvelles luttes contre les Kharedjites du Mag'reb, demeurés dans l'indépendance absolue.
Révolte de l'Espagne. Les Syriens y sont transportés.--Les Syriens qui, avec Baleg, s'étaient réfugiés à Ceuta, après la défaite du Sebou, ne tardèrent pas à se trouver dans une situation très critique. Bloqués de tous côtés par les Berbères, et manquant de vivres, ils s'adressèrent au gouverneur de l'Espagne en le suppliant de venir à leur aide, ou de leur fournir le moyen de traverser le détroit. Mais Abd-el-Malek était Médinois; il avait lutté autrefois contre les Syriens et, vaincu par eux, avait assisté aux excès dont ils avaient souillé leur victoire. Il repoussa avec hauteur les demandes de Baleg et défendit, sous les peines les plus sévères, qu'on envoyât des secours aux Syriens. Un Arabe de la tribu de Lakhm, leur ayant fait passer deux barques chargées de blé, périt dans les tortures [367]. Ainsi les Syriens restaient à Ceuta, en proie aux souffrances de la faim; ils avaient mangé leurs chevaux et semblaient voués à un trépas certain, lorsque des circonstances imprévues vinrent changer la face des choses.
[Note 367: ][ (retour) ] Dozy, Musulmans d'Espagne, t. I, p. 254.
Nous avons vu que les Berbères, en Espagne, n'avaient pas été favorisés lors du partage des terres, bien qu'ils eussent été les véritables conquérants. Il en était résulté chez eux une grande irritation contre les Arabes et, comme ils avaient adopté, de même que leurs frères du Mag'reb, les doctrines kharedjites, la révolte de Meïcera fut saluée chez eux par un seul cri d'enthousiasme, suivi d'une levée de boucliers. L'insurrection, partie de la Galice, devint bientôt générale. Partout les Arabes furent expulsés et durent chercher un refuge dans l'Andalousie. Les Berbères élurent alors un chef, ou imam, et divisèrent leurs forces en trois corps qui devaient marcher simultanément sur Tolède, Cordoue et Algésiras. De cette dernière ville, où se trouvait la flotte, on serait allé en Mag'reb chercher des renforts berbères.
Les Arabes étaient peu nombreux en Espagne et tiraient toutes leurs forces des Africains. La situation devenait critique et, dans cette conjoncture, Abd-el-Malek ne vit son salut que dans l'appui de ces Syriens qu'il avait juré de laisser mourir de faim. Il entra de nouveau en pourparlers avec eux et conclut un traité par lequel il fut stipulé que les Syriens lui fourniraient leur aide pour combattre la révolte des Berbères; qu'après l'avoir domptée, ils évacueraient l'Espagne et qu'un certain nombre d'otages, choisis parmi les chefs, seraient gardés dans une île pour assurer l'exécution de ces conventions. De son côté, Baleg exigea que, lorsque ses hommes seraient rapatriés, ils fussent emmenés tous ensemble et déposés dans une contrée d'Afrique soumise à l'autorité arabe.
Les Syriens débarquèrent en Espagne dans le plus triste état et iî fallut d'abord les habiller et leur donner à manger; mais ils furent bientôt refaits et, comme la colonne berbère marchant sur Algésiras était déjà à Médina-Sidonia, ils se portèrent contre elle avec toutes les forces arabes et la mirent en déroute. Ils attaquèrent ensuite celle qui avait Cordoue pour objectif, et lui infligèrent le même sort. La troisième armée berbère assiégeait Tolède depuis près d'un mois; les Syriens la forcèrent à lever le siège de cette ville et, malgré le grand nombre des rebelles, parvinrent encore à en triompher [368].
Ainsi la domination arabe en Espagne était sauvée; mais de nouvelles difficultés allaient naître du succès même des Syriens. Baleg, invité par Abd-el-Malek à se retirer, conformément aux clauses du traité, éluda l'exécution de sa promesse; il se sentait maître de la position, était gorgé de butin et ne se souciait nullement de courir de nouveaux hasards. Des contestations s'élevèrent, on s'aigrit, on se menaça de part et d'autre, et enfin Baleg, levant le masque, chassa Abd-el-Malek de son palais et se fit proclamer gouverneur à Cordoue. Les Syriens, méconnaissant la voix de leur chef, se saisirent d'Abd-el-Malek, alors nonagénaire, et lui firent endurer un supplice aussi ignominieux que celui infligé par lui à l'homme qui leur avait envoyé des vivres à Ceuta (742).
Le meurtre d'Abd-el-Malek eut un grand retentissement en Espagne. Tous les Arabes, même ceux qui étaient en France, accoururent en Andalousie. Abd-er-Rahman, gouverneur de Narbonne, ayant réuni ses forces à celles d'Abd-er-Rahman-ben-Habib, marcha contre les Syriens et tua Baleg de sa propre main. Néanmoins la victoire resta à ces étrangers. Taâleba, qui avait pris le commandement, surprit les Arabes pendant qu'ils célébraient une fêle [369], en fit un grand massacre et réduisit en esclavage dix mille prisonniers.
[Note 368: ][ (retour) ] Dozy, Musulmans d'Espagne, t. I, p. 257 et suiv.
[Note 369: ][ (retour) ] Dans les guerres entre musulmans, les jours de fête étaient toujours des trêves strictement observées.
Les Arabes d'Espagne ayant appris que les Syriens se disposaient à massacrer tous leurs prisonniers adressèrent à Hendhala un pressant appel, et cet émir envoya en Espagne un officier du nom d'Abou-el-Khattar, avec quelques troupes. Il arriva à Cordoue au moment où les Syriens, avant de préluder au massacre de leurs esclaves, les vendaient au rabais, pour un chien ou pour un bouc. Malgré l'opposition de Taâleba il fit mettre en liberté tous ces Musulmans; puis il éloigna successivement les chefs turbulents, tels que Taâleba et Abd-er-Rahman-ben-Habib, et enfin, il distribua aux Syriens des terres et les répartit dans les districts d'Ocsonoba, de Béja, de Murcie, de Niébla, de Séville, de Sidona, d'Algesiras, de Regio, d'Elvira et de Jaën. Les tenanciers établis sur ces terres reçurent l'ordre de donner à ces nouveaux maîtres le tiers de leurs récoltes, qu'ils versaient précédemment à l'Etat [370]. L'obligation de fournir le service militaire fut imposée aux Syriens et on les forma en milices ou Djond.
[Note 370: ][ (retour) ] Dozy, loc. cit., p. 268. El-Kaïrouani, p. 70.
L'introduction de ce nouvel élément en Espagne mit fin à la suprématie des fils des Défenseurs. La fusion de ces diverses races: berbère, arabe et syrienne, devait former plus tard cette belle et intelligente nation maure d'Espagne; mais avant d'arriver à cette cohésion elle avait à traverser encore de longues années de guerres civiles et d'anarchie.
Les nouvelles conditions dans lesquelles se trouvaient l'Espagne et l'Afrique depuis la révolte kharedjite font comprendre pourquoi la belle victoire de Karl à Poitiers suffit à délivrer la Gaule de l'invasion musulmane. La marche des Berbères vers le sud ayant dégarni les provinces du nord de l'Espagne, les chrétiens en profitèrent pour reconquérir de vastes régions dans la direction du midi.
Abd-eb-Rahman-ben-Habib usurpe le gouvernement de l'Ifrikiya.--Nous avons dit qu'Abd-er-Rahman-ben-Habib, petit-fils d'Okba, avait quitté l'Espagne; peut-être avait-il été éloigné par le nouveau gouverneur, peut-être aussi, comme l'affirment certains auteurs, avait-il pris la fuite. Il se réfugia en Tunisie et se tint dans l'expectative, entouré d'un certain nombre d'adhérents. Sur ces entrefaites, le khalife Hicham étant mort (février 743), l'Orient devint le théâtre de nouveaux troubles sous les règnes éphémères de ses successeurs Oualid II, Yezid III et Ibrahim.
Abd-er-Rahman profita de cette anarchie pour lever le masque et revendiquer le gouvernement de l'Ifrikiya. Il écrivit à Hendhala en le sommant avec hauteur de lui céder le pouvoir. Ce dernier était parfaitement en mesure de résister à de pareilles prétentions, mais, soit qu'il lui répugnât de verser le sang musulman, ainsi que l'affirme En-Nouéïri, et de donner aux schismatiques le spectacle d'une guerre entre orthodoxes, soit qu'il ne fût pas sûr de ses troupes, il préféra tenter les moyens de conciliation et envoya à Abd-er-Rahman une députation de notables, chargés de lui faire entendre la voix de la raison. Cet acte de faiblesse ne servit qu'à augmenter l'arrogance du rebelle: il fit mettre les envoyés aux fers et adressa à Hendhala une nouvelle et pressante sommation. Ce chef préféra alors se démettre du pouvoir. Il convoqua le cadi et les notables de Kaïrouan, ouvrit en leur présence le trésor public, en retira la somme nécessaire à son voyage et, étant sorti de la ville, prit la route de l'Orient. Abd-er-Rahman lit alors son entrée à Kaïrouan et prit possession du gouvernement de l'Ifrikiya.
Les populations arabes établies sur le littoral de la Tripolitaine et de la Tunisie se déclarèrent contre l'usurpateur, et, ayant fait alliance avec les Berbères, se mirent bientôt en révolte ouverte. Deux chefs des Houara, Abd-el-Djebbar et El-Hareth, s'avancèrent avec leurs bandes jusqu'aux portes de Tripoli. Mais Abd-er-Rahman ne se laissa point intimider; il attaqua en détail tous ses ennemis, les défit et les contraignit de rentrer dans l'obéissance [371].
[Note 371: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. I, p. 219, 276. En-Nouéïri, p. 364 et suiv.
Chute de la dynastie oméïade. Établissement de la dynastie abbasside.--L'anarchie continuait à désoler l'Orient. Un nouveau khalife oméïade, du nom de Merouan, avait renversé l'infâme Ibrahim et pris le pouvoir; mais il avait à lutter contre les kharedjites et les chiaïtes et, en outre, contre les descendants d'El-Abbas, oncle du prophète, qui s'étaient transmis, de père en fils, le titre d'imam. Après plusieurs années de luttes acharnées, Abou-l'Abbas-es-Saffah fut proclamé khalife par les abbassides (30 octobre 749). Merouan, ayant marché contre ses troupes, essuya plusieurs défaites et trouva la mort dans un dernier combat (août 750). Avec lui finit la dynastie des oméïades. Abou-el-Abbas-es-Saffah s'assit alors sur le trône de Damas et ainsi la dynastie des abbassides succéda à celle qui avait été fondée quatre-vingt-dix ans auparavant par le Mekkois Moaouïa.
Abd-er-Rahman fit aussitôt reconnaître en Ifrikiya l'autorité abbasside et fut confirmé par le nouveau khalife dans les fonctions qu'il avait usurpées.