CHAPITRE II.

CONQUÊTE ARABE

641-709

Campagnes de Amer en Cyrénaïque et en Tripolitaine.--Le Khalife Othman prépare l'expédition de l'Ifrikiya.--Usurpation du patrice Grégoire. Il se prépare à la lutte.--Défaite et mort de Grégoire.--Les Arabes traitent avec les Grecs et évacuent l'Ifrikiya.--Guerres civiles en Arabie.--Les Kharedjites; origine de ce schisme.--Mort d'Ali; triomphe des Oméïades.--État de la Berbérie; nouvelles courses des Arabes.--Suite des expéditions arabes en Mag'reb.--Okba gouverneur de l'Ifrikiya; fondation de Kaïrouan.--Gouvernement de Dinar.--Abou-el-Mohadjer.--2e gouvernement d'Okba; sa grande expédition en Mag'reb.--Défaite de Tehouda; mort d'Okba.--La Berbérie sous l'autorité de Koçéïla.--Nouvelles guerres civiles, en Arabie.--Les Kharedjites et les Chïaïtes.--Victoire de Zohéïr sur les Berbères; mort de Koçéïla.--Zohéïr évacue l'Ifrikiya.--Mort du fils de Zobéïr; triomphe d'Abd-el-Malek.--Situation de l'Afrique; la Kahéna.--La Kahéna reine des Berbères; ses destructions.--Défaite et mort de la Kahéna.--Conquête et organisation de l'Ifrikiya par Haçane.--Mouça-ben-Nocéïr achève la conquête de la Berbérie.

Campagnes de Amer en Cyrénaïque et en Tripolitaine.--Aussitôt après avoir effectué la conquête de l'Egypte, Amer poussa une pointe vers l'Ouest, jusqu'au pays de Barka. Les Houara et Louata de cette contrée furent contraints de se soumettre et, afin d'éviter l'esclavage, durent se racheter au prix d'une contribution de treize mille pièces d'or. Ils vendirent, dit-on, tout ce qu'ils possédaient, et même, en certains endroits, leurs enfants pour s'acquitter [303]. Après cette fructueuse razia, Amer rentra en Egypte (641). Pendant ce temps, un de ses lieutenants, Okba-ben-Nafa, parcourait les régions méridionales et s'avançait en vainqueur jusqu'à Zouila dans le Fezzan.

[Note 303: ][ (retour) ] Ibn-Abd-el-Hakem (apud Ibn-Khaldoun, t. I, p. 302 et suiv,). En-Nouéïri, id., p. 313. El-Kairouani, p. 36 et suiv.

Les campagnes dans l'Ouest étaient trop fructueuses pour que les guerriers de l'Islam ne fussent pas tentés d'y effectuer de nouvelles courses. En 612, Amer ayant organisé une expédition vint mettre le siège devant Tripoli et s'empara de cette ville, qui fut livrée au pillage. On y trouva un riche butin qui fut réparti entre les soldats. Les habitants qui purent se réfugier sur les vaisseaux et gagner le large furent épargnés; quant aux autres, ils n'obtinrent aucun quartier. De cette place, le général arabe envoya une reconnaisance de cavalerie sur Sabra, tandis qu'un corps de troupes allait de nouveau vers le Fezzan, et s'avançait jusqu'à Ouaddan.

En vain. Amer sollicita de son maître l'autorisation d'envahir l'Ifrikiya; mais ces opérations dans l'Ouest étaient faites contre le gré du khalife qui n'avait aucune confiance dans ce «lointain perfide», comme il se plaisait, par un jeu de mots, à appeler le Mag'reb; de plus il craignait un retour offensif des Byzantins en Égypte. Ces prévisions n'étaient que trop justifiées; on apprit tout à coup qu'une flotte grecque venait de s'emparer d'Alexandrie. Aussitôt Amer se porta contre l'ennemi à la tête de forces imposantes et força les chrétiens à la retraite.

Le khalife Othman prépare l'expédition d'Ifrikiya.--Le 31 octobre 644, Omar fut poignardé par un esclave ou artisan de Koufa. Avant de mourir, il désigna, comme candidats à sa succession, six des plus anciens compagnons de Mahomet. Ceux-ci, après trois jours de discussion, finirent par charger l'un d'eux, qui s'était désisté, de prononcer entre eux. Le Mekkois Othman-ben-Offan fut proclamé khalife, au grand désappointement des trois autres candidats. Ali, gendre du prophète, qui se considérait déjà comme ayant été frustré par les précédents khalifes, fut surtout très irrité de ce nouvel échec. Deux autres candidats, Zobéïr et Talha devaient également faire parler d'eux.

Othman appartenait à la famille des Beni-Oméïa qui s'était montrée l'adversaire acharnée de Mahomet; son triomphe était celui du parti mekkois. C'était un vieillard affaibli par l'âge qui se laissait entièrement diriger par ses parents. Un des premiers actes du nouveau khalife fut de rappeler Amer et de confier le commandement de l'Egypte à son frère de lait Abd-Allah-ben-Abou-Sarh. Vers 646 [304], ce général envoya des reconnaissances qui lui rapportèrent des renseignements précis sur la situation de l'Ifrikiya, et, lor squ'il eut réuni tous les documents, il pressa le khalife d'entreprendre cette conquête qui, disait-il, devait donner aux Musulmans une nouvelle gloire et un abondant butin. Mais, en Orient, on ne voyait pas l'entreprise sous un jour aussi favorable; le conseil réuni plusieurs fois hésita à l'autoriser et ce ne fut qu'à force d'insistance que le khalife finit par rallier les esprits et faire décider l'expédition.

[Note 304: ][ (retour) ] On sait que ces premières dates sont incertaines.

La guerre sainte fut alors proclamée et, un camp ayant été, dressé à El-Djorf, près de Médine, la fleur des guerriers de l'Islam vint s'y réunir [305]. Les tribus yéménites et maadites y envoyèrent leur contingent. Othman contribua de ses deniers à l'organisation de l'armée, qui se trouva prête dans l'automne de l'année 647. Au mois d'octobre le khalife vint la haranguer, puis ces troupes, pleines d'ardeur, se mirent en route sous la direction d'El-Harith. De son côté, le gouverneur de l'Egypte avait réuni toutes les forces dont il pouvait disposer. Lorsque les troupes d'Orient furent arrivées, il leur adjoignit les siennes et forma ainsi une armée d'environ cent vingt mille hommes, composée d'autant de cavaliers que de fantassins. Laissant le commandement de l'Egypte à Okba, il entraîna ses guerriers à la conquête des pays de l'Ouest, depuis si longtemps convoités par les Musulmans.

[Note 305: ][ (retour) ] En-Nouéïri donne les noms des principaux guerriers, presque tous compagnons de Mahomet (p. 314, 315).

Usurpation du Patrice Grégoire. Il se prépare à la lutte.--En présence des préparatifs des Arabes, que faisaient les Byzantins d'Afrique? Nous avons vu, à la fin de la première partie, que l'empereur Héraclius était mort après avoir eu la douleur de voir l'Egypte lui échapper. A cette nouvelle, le patrice Grégoire, fils du Grégoire dont il a été également parlé, qui gouvernait l'Afrique au nom de l'empire, jugea le moment favorable pour se déclarer indépendant. Il prit la pourpre, s'entoura des insignes de la royauté et choisit Sbéïtla [306], comme siège de son empire.

[Note 306: ][ (retour) ] L'antique Suffétula, au sud de Kaïrouan.

Karthage abandonnée fut occupée par un nouvel exarque, venu de Constantinople, et autour duquel se groupèrent les chrétiens restés fidèles. Bien que les détails fassent complètement défaut sur les conditions dans lesquelles l'usurpation de Grégoire s'est effectuée, il est probable que ce chef a été appuyé par les indigènes; le choix de Sbéïtla comme capitale semble l'indiquer. Ainsi, au moment où les Byzantins auraient dû grouper toutes leurs forces pour résister à l'étranger, ils étaient divisés par la guerre civile. C'est ce qui explique que, lors des premières razzias des Arabes, ils abandonnèrent la Tripolitaine à elle-même.

Cependant, Grégoire, averti de la prochaine attaque des Arabes, n'était pas resté inactif: il avait adressé un appel pressant aux débris de la population coloniale et aux Berbères. Les tribus indigènes de cette région, qui savaient, par ouï-dire, ce qu'était la rapacité des Arabes et se voyaient menacés dans leur existence et dans leurs biens, accoururent en foule sous ses étendards. Le patrice se trouva bientôt entouré d'un rassemblement considérable dont les auteurs arabes portent le chiffre à plus cent mille combattants, ce qui est évidemment exagéré. A la tête de cette armée il se porta en avant de Sbéïtla et attendit, dans une position retranchée, le choc de l'ennemi [307].

[Note 307: ][ (retour) ] Lebeau, Hist. du Bas-Empire, t. II, p. 319 et suiv. Ibn-Khald, Hist. des Berbères, t. I, p. 208, 209. En-Nouéïri, p. 317 et suiv. El-Kaïrouani, p. 39.

Défaite et mort de Grégoire.--Les guerriers arabes ne tardèrent pas à paraître; conduits par Abd-Allah, ils vinrent prendre position au lieu dit Akouba, en face du camp de ceux qu'ils appelaient les infidèles. Dans leur marche, ils avaient laissé de côté les villes du littoral où des sièges longs et difficiles les auraient retenus, et étaient venus attaquer leurs ennemis au centre de leur puissance. Quelques jours se passèrent d'abord en pourparlers. Abd-Allah proposait à Grégoire de se convertir à l'islamisme, de reconnaître la suzeraineté du khalifat et de payer tribut. Mais le prince grec refusa péremptoirement, et il fallut en venir aux mains. Les premières rencontres n'eurent rien de décisif; chaque matin, dit En-Nouéïri [308], on combattait entre les deux camps, jusqu'au milieu du jour, puis on rentrait de part et d'autre dans ses lignes pour prendre du repos et recommencer le lendemain. Les Grecs réparaient leurs pertes par des renforts qu'ils recevaient chaque jour, et les Arabes commençaient à douter du succès lorsqu'un événement imprévu vint â leur aide.

[Note 308: ][ (retour) ] Loc. cit.

Le khalife Othman, ne recevant pas de nouvelles de ses guerriers, avait dépêché vers ceux-ci un de ses officiers nommé Abd-Allah-ben-Zobéïr. Ce chef parvint au camp à la tête de quelques cavaliers seulement; mais le bruit causé par sa réception fit croire aux Grecs que leurs ennemis avaient reçu de puissants renforts, ce qui leur causa un certain découragement. Les Arabes, tenus au courant par leurs espions, en profitèrent avec une grande habileté. Il fut convenu entre Abd-Allah et ben-Zobéïr que, le lendemain, on n'enverrait au combat que peu de monde, que les meilleurs guerriers se tiendraient sous les tentes et qu'ils profiteraient de la trêve journalière suivant la bataille, pour attaquer le camp des infidèles, tandis qu'ils seraient plongés dans une fausse sécurité.

Il fut fait ainsi qu'il avait été convenu. Les chrétiens, s'attendant à une attaque sérieuse, sortirent en foule et fondirent sur les Musulmans, qui étaient conduits par Abd-Allah en personne. On combattit avec un grand acharnement. Grégoire, le diadème en tête et ayant auprès de lui l'étendard surmonté de la croix, dirigeait en personne ses troupes. Les chefs arabes surent faire durer la bataille plus longtemps que d'habitude et, enfin, les combattants, fatigués par l'excessive chaleur du jour, rentrèrent dans leur camp. Ce fut alors que, profitant du moment où les chrétiens avaient retiré leurs armures pour se reposer, Abd-Allah et Ben-Zobéïr firent sortir leurs guerriers et, à la tête de ces troupes fraîches, se précipitèrent sur le camp ennemi aux cris de: «Dieu est grand! Il n'y a d'autre Dieu que lui!» Les chrétiens, surpris à l'improviste, sans avoir le temps de s'armer ni de se mettre en selle, sont renversés par les cavaliers arabes, et bientôt l'armée, prise d'une terreur panique, fuit en désordre dans toutes les directions. Les Musulmans, las de tuer, mettent le camp au pillage.

Ainsi fut détruite cette armée qui était bien supérieure en nombre à celle des assaillants. Le patrice Grégoire périt dans l'action, frappé par une main inconnue [309].

[Note 309: ][ (retour) ] Nous croyons inutile de reproduire les traditions qui le font mourir de la main de Ben-Zobeïr, ainsi que l'histoire trop romanesque de sa fille.

Les Arabes traitent avec les Grecs et évacuent l'Ifrikiya.--Les Arabes, après leur victoire, poursuivirent les infidèles qui s'étaient réfugiés à Sbéïtla et s'emparèrent de cette capitale éphémère. Elle était remplie de richesses entassées tant par Grégoire que par la population coloniale. Après le pillage et le massacre, conséquence habituelle des victoires arabes, on réunit l'immense butin qui avait été fait, et le général en chef en préleva le quint, selon la règle musulmane; puis le reste fut partagé entre les guerriers, la part du cavalier étant triple de celle d'un fantassin. De Sbéïtla où il s'était établi, Abd-Allah lança ses bandes vers l'intérieur de l'Ifrikiya. Les Arabes portèrent ainsi la dévastation jusqu'aux bourgades de Gafça et au Djerid, et de là, revenant vers le nord, ils s'avancèrent jusqu'à Mermadjenna [310].

[Note 310: ][ (retour) ] A une dizaine de lieues au N.-E, de Tébessa.

Les Grecs, après la défaite de Sbéïtla, s'étaient réfugiés dans les places fortes de la Byzacène et particulièrement autour de Karthage, où s'étaient groupés les derniers restes de la population coloniale. Or, les Arabes ne tenaient nullement à entreprendre de nouveaux sièges; ils songeaient encore moins à s'établir dans le pays, la plupart brûlant au contraire du désir de retourner en Orient pour montrer leur butin et raconter leurs prouesses. Dans de telles dispositions, des propositions d'arrangement que leur firent les chrétiens furent accueillies avec empressement. Ils conclurent avec eux une convention par laquelle ils s'obligeaient à se retirer contre le versement d'une contribution de trois cents kintars d'or, selon les auteurs arabes. Peut-être ce tribut énorme ne fut-il pas versé par les Grecs seuls; il est fort possible que les Arabes aient traité aussi avec les chefs de tribus berbères ou des régions qu'ils avaient parcourues, comme le Djerid par exemple. Ibn-Khaldoun dit positivement que les cheikhs berbères furent bien traités par Abd-Allah et que l'un d'eux, Soulat-ben-Ouazmar, qui avait été fait prisonnier, fut entouré d'honneurs et retourna librement dans sa tribu (les Mag'raoua), après s'être converti à l'islamisme [311].

Pendant que le général en chef réglait ces questions, Ben-Zobéïr partait en hâte pour Médine afin d'y porter la nouvelle des succès de l'Islam. Il fit le trajet en vingt-quatre ou vingt-sept jours et, par l'ordre d'Othman, il raconta en pleine chaire, au peuple, les détails, quelque peu embellis, de la conquête de l'Ifrikiya [312].

Enfin les Musulmans évacuèrent la Berbérie. Abd-Allah laissa à Sbéïtla un certain Djenaha [313], comme représentant du khalifat, mais sans forces militaires, ni autorité réelle, car aucune idée d'occupation permanente ne paraît avoir été le mobile de ces premières guerres: c'étaient de véritables razias [314].

[Note 311: ][ (retour) ] Hist. des Berbères, t. I, p. 120, t. II, p. 228.

[Note 312: ][ (retour) ] Amari (Storia, t. I, p. 110, 111), donne une partie du texte du discours.

[Note 313: ][ (retour) ] Habahia, selon le Baïan.

[Note 314: ][ (retour) ] Nous avons suivi dans le récit qui précède le texte d'En-Nouéiri, (p. 314 et suiv.), complété par les documents fournis par Ibn-Abd-El-Hakem, Ibn-Khaldoun, El-Kaïrouani, le Baïan. Pour les dates, nous avons adopté celles données par M. Fournel, Histoire des Berbers, p. 110 et suiv.

Guerres civiles en Arabie.--Les événements d'Orient vinrent distraire les Arabes de leurs entreprises contre l'Ifrikiya, et la conséquence fut de laisser quelques années de répit à la Berbérie. La partialité du khalife, qui n'était guidé dans le choix des gouverneurs que par des intérêts de famille, avait suscité d'ardentes haines que les candidats au trône surent habilement exploiter. Bientôt Othman fut assiégé dans son propre palais, à Médine, et, comme il résistait avec une grande fermeté aux sommations qui lui étaient adressées, les sicaires pénétrèrent chez lui par une maison voisine et le mirent à mort (juin 656). Ali, l'un des promoteurs du meurtre, fut élevé au khalifat par les Défenseurs. C'était le triomphe du parti des orthodoxes, des gens de Médine contre les nobles et les Mekkois, triomphe bien précaire et qui allait donner lieu à de sanglantes représailles.

Ali avait destitué tous les gouverneurs en les remplaçant par des Défenseurs et des hommes d'un dévouement à toute épreuve; mais l'un d'eux, Moaouïa-ben-Abou-Sofiane, surnommé le Fils de la, mangeuse de foie [315], gouverneur de la Syrie, qui avait acquis une grande puissance sous les précédents khalifes, refusa péremptoirement de le reconnaître. D'autre part, ses complices Zobéïr et Talha, qui avaient compté obtenir le khalifat, se retirèrent à La Mekke et, excités par Aïcha, la veuve du prophète, femme perfide et ambitieuse, se mirent en état de révolte. Ils appelèrent à eux les partisans d'Othman, avides de venger le meurtre de ce vieillard, et exploitant les rivalités qui divisaient les tribus, réunirent bientôt un nombre considérable de guerriers. Ali n'était soutenu que par les Défenseurs et les meurtriers d'Othman; mais il parvint à gagner l'appui des Arabes de Koufa. Il marcha alors contre les rebelles et remporta contre eux la bataille dite du Chameau, qui coûta la vie à Talba (8 décembre 656). Zobéïr périt assassiné dans sa fuite. Aïcha, échappée à la mort, était restée sur le champ de bataille auprès de son chameau criblé de traits; elle implora son pardon du vainqueur, qui le lui accorda.

[Note 315: ][ (retour) ] Sa mère, la féroce Hind, avait, dit-on, ouvert le ventre de Hamza, oncle du prophète, à la suite de la bataille d'Ohod, et, en ayant retiré le foie, l'avait déchiré avec ses dents.

Ali était maître de l'Arabie et de l'Egypte, mais la Syrie refusait toujours de le reconnaître, et Moaouïa aspirait ouvertement au khalifat. De Koufa, où il avait transporté le siège de l'empire, Ali marcha à la tête de quatre-vingt-dix mille hommes contre le rebelle et, après une campagne longue et meurtrière, il fut décidé qu'un arbitrage trancherait la question entre les deux compétiteurs. En vain Ali avait fait tous ses efforts pour éviter de verser le sang musulman, il avait même proposé à Moaouïa de vider leur querelle en combat singulier; mais celui-ci préféra l'emploi d'une diplomatie tortueuse, aboutissant à l'arbitrage qui devait, sans danger, lui conférer le pouvoir. Ali, trahi par une partie de ses adhérents, s'était retiré à Koufa; il refusa, non sans raison, de reconnaître la légalité de la sentence qui le déposait.

Les Kharedjites; origine de ce schisme.--Lorsqu'Ali s'était décidé à accepter l'arbitrage, douze mille de ses soldats, après avoir en vain essayé de l'en détourner, avaient déserté sa cause et s'étaient eux-mêmes séparés de la religion officielle. Le nom de Kharedjites (non-conformistes) leur fut appliqué à cette occasion. C'étaient des puritains austères, fidèles aux premières prédications de Mahomet et considérant tous les nouveaux convertis comme de purs infidèles. Le caractère propre de leur doctrine était l'égalité absolue du croyant. «Tous les Musulmans sont frères, répétaient-ils, d'après le Koran. Ne nous demandez pas si nous descendons de Kaïs ou bien de Temim; nous sommes tous fils de l'islamisme, tous nous rendons hommage à l'unité de Dieu, et celui que Dieu préfère aux autres, c'est celui qui lui montre le mieux sa gratitude». [316] Ces principes ne plaisaient guère aux Arabes, si partisans des castes et des droits de la naissance, et qui prenaient des doctrines de l'islamisme ce qui leur plaisait, en s'arrogeant le droit de juger les paroles du prophète. Les Kharedjites ne l'entendaient pas ainsi: pour eux, le demi-croyant était pire que l'infidèle, et comme ils se recrutaient parmi les plus basses classes de la société, le dissentiment religieux se complétait d'une rivalité sociale.

[Note 316: ][ (retour) ] Moubarred, p. 588. (Cité par Dozy, t. I, p. 142.)

Ces dissidents en arrivèrent bientôt à contester aux Koréïchites le droit exclusif au khalifat. Ils prétendaient que le chef des Musulmans pouvait être pris dans tout le corps des fidèles, sans distinction d'origine ni de race, même parmi les esclaves. Du reste, le rôle du khalife, selon eux, devait se borner à contenir les méchants; quant aux hommes vertueux, ils n'avaient pas besoin de chef. Tels étaient les principes de ces schismatiques que nous verrons jouer un si grand rôle dans l'histoire de l'Afrique.

Mort d'Ali. Triomphe des Oméïades.--Les fidèles adhérents d'Ali étaient devenus ses ennemis. Il marcha contre eux et en fit un carnage épouvantable à la bataille de Nehrouan (659). Pendant ce temps, les lieutenants de Moaouïa s'emparaient de l'Egypte et de la Mésopotamie, et le Hedjaz était envahi. Ali se multiplia pour repousser les attaques des Syriens, mais il avait d'autres ennemis. Les Kharedjites, qu'il avait cru exterminer, se reformaient dans l'ombre; ne pouvant entrer en lutte ouverte, ils employaient pour se venger une autre arme. Dans le mois de janvier 661, Ali tomba sous le poignard d'un de ces sectaires. Son fils El-Haçane recueillit son héritage; mais cette charge était trop lourde pour lui, et peu après il abdiquait en faveur de Moaouïa et allait se retirer à Médine, avec son frère El-Houcéïne. C'était la défaite des Défenseurs et le triomphe définitif des Oméïades et du parti mekkois.

Les Syriens, qui avaient tant contribué au succès de Moaouïa, acquirent dès lors une influence incontestée. Un grand nombre de tribus yéménites s'étaient fixées dans cette province quelques années auparavant. Elles s'y trouvèrent en rivalité avec celles de race maadite et déterminèrent l'émigration d'une partie de celles-ci en Irak. Cependant les Kaïsistes restèrent dans le pays, et entrèrent en lutte avec les Kelbites, une des principales tribus yéménites. Leur rivalité prit bientôt un caractère d'acuité extrême qui se traduisit par des luttes acharnées [317].

[Note 317: ][ (retour) ] Dozy, Hist. des Mus. d'Espagne, t. I, p. 114 et suiv.

Cependant, l'Egypte demeurait livrée à la fureur des factions. Les vengeurs d'Othman s'y étaient mis en état de révolte ouverte, puis Ali s'y était créé un parti. Vers la fin de 659, Moaouïa envoya en Egypte Amer-ben-El-Aci, avec des forces imposantes, et ce général parvint à placer toute la contrée sous l'autorité des Oméïades.

État de la Berbérie. Nouvelles courses des Arabes.--Les vingt années de guerre civile qui venaient de désoler l'Orient avaient eu pour conséquence de laisser à la Berbérie un moment de répit que les Grecs et les indigènes auraient dû employer pour organiser sérieusement leur résistance. Un rapprochement semblait s'être opéré entre les Berbères et les Byzantins après le départ des Arabes, mais il fallait rentrer dans les sommes versées aux envahisseurs, et bientôt l'avidité des agents du fisc impérial, les exactions des gouverneurs avaient entièrement détaché d'eux les indigènes.

Depuis longtemps les Arabes avaient fait des courses sur mer et s'étaient avancés jusque dans la Méditerranée antérieure. En 648, la flotte de Moaouïa, envoyée de Syrie, avait opéré une descente à Chypre; deux ans plus tard, son armée navale s'emparait de Rhodes, puis venait faire une expédition en Sicile et rentrait en Orient chargée de butin et de captives [318].

[Note 318: ][ (retour) ] Amari, Storia, t. I, p. 79 et suiv.

Le gouverneur de l'Egypte, Amer, qui avait toujours conservé l'espoir d'effectuer la conquête du Mag'reb, envoya de nouvelles expéditions, tant par terre que par mer, contre ce pays et les îles, mais les détails font absolument défaut relativement à ces entreprises que sa mort vint arrêter (663).

Suite des expéditions arabes en Mag'reb.--Vers l'an 665, Djenaha, cet agent qui avait été laissé par les Arabes à Sbéïtla, s'étant rendu en Orient auprès de Moaouïa, le décida à tenter une nouvelle expédition en Mag'reb. Le khalife confia le commandement à Moaouïa-ben-Hodaïdj (ou Khodaïdj); et ce général partit pour l'Ouest, à la tête d'une armée de dix mille hommes [319], composée de guerriers choisis. L'empereur, averti de cette expédition, envoya en Afrique des renforts sous le commandement du patrice Nicéphore.

[Note 319: ][ (retour) ] Selon El-Kaïrouani, p. 40.

Parvenus en Ifrikiya, les Arabes vinrent prendre position en un lieu appelé depuis Mamtour, non loin de l'emplacement que devait occuper Kaïrouan. Les Grecs, arrivés sans doute avant eux, avaient débarqué à Souça et s'étaient établis en avant de cette ville. Une forte colonne, envoyée contre eux par Moaouïa, les attaqua avec l'impétuosité habituelle des Arabes; les Byzantins cédèrent sur toute la ligne, et, ayant regagné en hâte le littoral, se rembarquèrent sur leurs vaisseaux et rentrèrent en Orient. Après ce succès, les Musulmans s'emparèrent de Djeloula, qu'ils mirent au pillage et où ils trouvèrent un butin considérable. Des discussions s'élevèrent alors entre les vainqueurs au sujet du partage des prises, et il fallut en référer au khalife pour trancher ces différends.

D'autres expéditions furent effectuées simultanément, ou, dans tous les cas, suivirent immédiatement celle de Moaouïa. Le général Okba-ben-Nafa, qui avait déjà joué un rôle dans les premières guerres d'Afrique, parcourut de nouveau le Fezzan, imposa aux vaincus l'obligation d'embrasser l'islamisme, leva des tributs considérables sur toutes les populations du sud, et revint vers Barka après une campagne de cinq mois, dans laquelle les plus grandes cruautés avaient été commises par les Arabes. Vers le même temps, un défenseur du nom de Rouaïfi, après avoir réduit les localités du littoral de la Tripolitaine, s'emparait de l'île de Djerba. Enfin, en 668, Abd-Allah-ben-Kaïs, de la tribu de Fezara (Kaïs), partait d'Alexandrie avec deux cents navires, abordait en Sicile, mettait au pillage Syracuse, et rapportait en Orient des richesses immenses. On dit que le khalife fit revendre dans l'Inde les statues d'or et d'argent apportées de Sicile, dans l'espoir d'en obtenir un meilleur prix, et que ce commerce d'idoles causa un grand scandale aux Musulmans [320].

[Note 320: ][ (retour) ] Amari, Storia, t. I, p. 99.

Okba, gouverneur de l'Ifrikiya. Fondation de Kaïrouan.--Le khalife nomma alors Okba-ben-Nafa gouverneur de l'Ifrikiya, en formant de cette contrée une nouvelle province de l'empire (669). Ce général, qui était resté sans doute dans les environs de Barka, reçut d'Orient des renforts, et, à la tête d'une armée d'une dizaine de mille hommes, dans laquelle figuraient pour la première fois des Berbères convertis, se mit en route vers l'ouest. Il parcourut d'abord le Djerid, et s'empara de Gafsa et de quelques places du pays de Kastiliya où les chrétiens tenaient encore. Selon son habitude, il montra une rigueur extrême contre les infidèles et répandit en Afrique la terreur de son nom.

Du Djerid, Okba vint s'établir à l'endroit où son prédécesseur Moaouïa avait campé, et y posa les fondations d'une ville destinée à servir de centre religieux et politique dans le Mag'reb. Il traça lui-même le plan des édifices publics de la nouvelle métropole qu'il établit dans des proportions grandioses. Il lui donna le nom de Kaïrouan, sur le sens duquel on n'est pas d'accord. L'emplacement était aride et désert et il fallut d'abord en expulser les bêtes sauvages et les serpents. Les ruines des cités romaines environnantes, et particulièrement celles d'une ville appelée Kamounïa ou Kamouda, lui fournirent des matériaux en abondance. Tout en apportant ses soins à l'édification de Kaïrouan, Okba étendait son influence en Ifrikiya et envoyait ses guerriers en reconnaissance vers l'ouest. Des habitants ne tardèrent pas à venir se grouper autour de la nouvelle cité.

Gouvernement de Dinar-Abou-el-Mohadjer.--Sur ces entrefaites, le khalife ayant replacé l'Ifrikiya sous l'autorité du défenseur Meslama-ben-Mokhalled, gouverneur de l'Egypte, celui-ci envoya dans le Mag'reb un de ses affranchis, nommé Dinar, et surnommé Abou-el-Mohadjer, pour en prendre le commandement (vers 675). C'est ainsi que l'on récompensait Okba des importants services rendus, et cette manière d'agir paraîtrait inexplicable, si l'on n'y retrouvait l'effet d'une de ces rivalités de race et d'opinion qui divisaient si profondément les Arabes.

Dès son arrivée, Dinar fit, dit-on, arrêter Okba et l'accabla d'humiliations, exécutant ainsi les instructions qui lui avaient été données par son maître. Mais la vengeance n'aurait pas été complète si l'on ne s'était pas attaché à détruire l'œuvre du rival. Par l'ordre de Dinar, les constructions de Kaïrouan furent renversées et la ville nouvelle rasée. Okba ayant pu, peu après, se rendre en Orient, exposa ses doléances au khalife, mais ne put obtenir de lui aucune réparation et dut dévorer en silence son humiliation.

Une levée de boucliers des Berbères coïncida avec le départ d'Okba. A leur tête était Koçéïla, chef de la grande tribu des Aoureba. Il est certain que ces indigènes avaient été en relations avec Okba, peut-être même avaient-ils déjà accepté l'islamisme. Dinar-Abou-el-Mohadjer marcha contre eux et les poussa devant lui jusqu'aux environs de l'emplacement de Tlemcen. Les ayant forcés d'accepter le combat dans ce lieu, il leur infligea une défaite dans laquelle leur chef fut fait prisonnier. Pour éviter la mort, Koçéïla dut se convertir à la religion de Mahomet; il fut traité alors avec bienveillance, mais conservé par le vainqueur dans une demi-captivité. Après avoir apaisé tous les germes de sédition, Dinar rentra en Ifrikiya et organisa quelques expéditions contre les Grecs, retranchés dans les places du nord. On dit qu'à la suite de ces opérations, les adversaires conclurent un traité aux termes duquel la presqu'île de Cherik fut abandonnée aux chrétiens [321].

[Note 321: ][ (retour) ] Fournel, Berbers, p. 163. Amari, Storia, t. I, p. 611.

Deuxième gouvernement d'Okba. Sa grande expédition en Mag'reb.--Moaouïa étant mort le 7 avril 680, son fils Yézid, qu'il avait déjà désigné comme héritier présomptif, lui succéda. Peu après, Okba obtenait la réparation de l'injustice qu'il avait éprouvée et était nommé, pour la seconde fois, gouverneur de l'Ifrikiya.

A la fin de l'année 681, Okba arriva à Kaïrouan et, à son tour, il jeta Dinar dans les fers, renversa les constructions qu'il avait élevées et entreprit la réédification de Kaïrouan, où il établit de nouveau une population. Koçéïla partagea la mauvaise fortune de Dinar, avec lequel il avait fini par se lier d'amitié.

Après avoir savouré la volupté de la vengeance, Okba, dont le fanatisme ardent ne pouvait s'accommoder du repos, décida une grande expédition dans le Mag'reb, afin de soumettre à son autorité tous les Berbères de l'Afrique septentrionale. Il réunit en conséquence ses meilleurs guerriers et, ayant laissé Zohéïr-ben-Kaïs, avec quelques troupes, à Kaïrouan, il donna le signal du départ. Avant de se mettre en route, il adressa à ceux qu'il laissait derrière lui, et notamment à ses fils, une allocution dans laquelle il déclara qu'il s'engageait à ne s'arrêter que lorsqu'il ne rencontrerait plus d'infidèles devant lui.

Le général conduisit les troupes vers l'Aourès, afin de réduire les populations zenètes qui, alliées aux Grecs, restaient dans l'indépendance. Il vint d'abord prendre position auprès de Bar'aï et livra aux indigènes un combat sanglant dans lequel ils eurent le désavantage; mais ceux-ci s'étant réfugiés dans la citadelle, Okba n'osa en entreprendre le siège. Il se dirigea vers Lambèse et eut à supporter une vigoureuse sortie des Berbères et des chrétiens, qui vinrent attaquer son camp et faillirent s'en rendre maîtres. Les Arabes parvinrent cependant à repousser l'ennemi; mais Okba renonça à courir les hasards de nouvelles luttes avec de tels adversaires. Il se dirigea vers le Zab, alors habité par de nombreuses tribus zenètes; dans les oasis se trouvaient aussi des populations chrétiennes et quelques soldats grecs. Après plusieurs combats, la victoire resta aux Musulmans, mais ces succès, chèrement achetés, n'avaient pas pour conséquence cette soumission générale qui était le but de l'expédition.

Okba, continuant néanmoins sa route, arriva devant Tiharet [322], où il trouva les Berbères réunis en grand nombre. Avec eux étaient quelques troupes grecques. Il les attaqua et les défit dans une sanglante bataille. De là, le général musulman conduisit son armée dans le Mag'reb extrême et, ayant traversé, sans rencontrer une grande opposition, la région maritime occupée par les Romara, parvint à Ceuta, le seul point qui, dans ces régions éloignées, reconnût encore l'autorité de Byzance. Le comte Julien, qui y commandait, entretenait des relations beaucoup plus fréquentes avec les Wisigoths d'Espagne qu'avec l'empereur. Il vint au devant d'Okba, lui fit bon accueil et lui donna des renseignements précis sur l'intérieur de la contrée. Il lui apprit qu'il ne trouverait plus de pays soumis aux chrétiens, mais que, dans les montagnes et les plaines du Mag'reb, vivaient de nombreuses populations berbères ne reconnaissant aucune autorité.

Muni de ces renseignements, Okba s'enfonça dans le cœur des montagnes marocaines, en passant par Oulili (l'emplacement de Fès). Les Berbères Masmouda et Zanaga qui habitaient ces localités lui opposèrent une vive résistance et il se trouva un moment cerné au milieu d'elles. Un secours qui lui fut envoyé par les Mag'raoua lui permit de se dégager, Reprenant l'offensive, il s'empara de Nefis, métropole des Masmouda, où il trouva un riche butin. Selon El-Bekri, il y construisit une mosquée. De là, il descendit vers le Sous, défit les Heskoura, Guezoula et Lamta de ces régions, et atteignit enfin le rivage de l'Océan. On rapporte qu'ayant fait entrer son cheval dans la mer, il prit Dieu à témoin qu'il avait accompli son serment, puisqu'il ne trouvait plus devant lui d'ennemi de sa religion à combattre [323].

[Note 322: ][ (retour) ] C'est de l'ancienne ville de ce nom qu'il est question.

[Note 323: ][ (retour) ] Pour toute cette campagne nous avons suivi Ibn-Khaldoun, Hist. des Berbères, t. I, p. 212 et. suiv., 287 et suiv. En-Nouéïri (loc. cit., p. 332 et suiv.). El-Bekri, passim. El-Kaïrouanî, p. 44 et suiv. Le Baïan, t. I, p. 211 et suiv. Ibn-El-Athir, t. IV, passim.

Défaite de Tehouda. Mort d'Okba.--Les Musulmans reprirent alors le chemin de l'est, traînant à leur suite de nombreux esclaves et rapportant le butin fait dans cette belle campagne. Okba avait amené avec lui, dans le Mag'reb, Koçéïla et Dinar, et n'avait négligé aucune occasion de les mortifier. Un jour, il ordonna au prince berbère d'écorcher un mouton en sa présence; contraint de remplir ainsi le rôle d'un esclave, Koçéïla passait de temps en temps sa main ensanglantée sur sa barbe en regardant Okba d'une étrange façon. «Que signifie ce geste?» demanda le gouverneur. «Rien, répondit le Berbère, c'est que le sang fortifie la barbe!»

Les assistants expliquèrent à Okba qu'il fallait y voir une menace, et Dinar lui reprocha de traiter avec autant d'injustice un homme d'un rang élevé parmi les siens, lui prédisant qu'il pourrait bien s'en repentir. Mais Okba, gonflé d'orgueil par ses succès, voyant les populations indigènes s'ouvrir devant lui avec crainte, ne pouvait se croire menacé d'un danger immédiat; et cependant une vaste conspiration s'ourdissait autour de lui. Koçéïla avait pu envoyer des émissaires aux gens de sa tribu et à ses alliés, et tout était préparé pour la révolte.

Parvenu dans le Zab, Okba, qui considérait tout le Mag'reb comme soumis, renvoya son armée par détachements vers sa capitale. Quant à lui, ne conservant qu'un petit corps de cavalerie, il voulut reconnaître ces forteresses des environs de l'Aourès où il avait éprouvé une résistance inattendue, afin d'étudier les moyens de les réduire. Mais il avait compté sans la vengeance de Koçéïla. Parvenu à Tehouda, au nord-est de Biskra, le général qui, depuis quelque temps, était suivi par les Berbères, se trouva tout à coup face à face avec d'autres ennemis, commandés par des chefs chrétiens. La victoire, comme la fuite, était impossible, il ne restait aux Arabes qu'à mourir en braves. Ils s'y résolurent sans faiblesse et, ayant brisé les fourreaux de leurs épées, attendirent le choc de l'ennemi. Dinar, auquel la liberté avait été rendue et qui pouvait fuir, voulut partager le sort de ses compatriotes. Le combat ne fut pas long; enveloppés de toute part, les guerriers arabes furent bientôt anéantis; un très petit nombre fut fait prisonnier (683).

Ainsi périt au milieu de sa gloire Okba-ben-Nafa, le chef qui a le plus contribué à la conquête de l'Afrique par les Arabes, l'apôtre farouche de l'islamisme chez les Berbères. D'un caractère vindicatif, fanatique à l'excès, sanguinaire sans nécessité, il faisait suivre ses victoires de massacres inutiles. Son tombeau est encore un objet de vénération pour les fidèles et a donné son nom à l'oasis qui le renferme.

La Berbérie libre sous l'autorité de Koçéïla.--Un seul cri de guerre poussé par les indigènes accueillit la nouvelle du massacre de Tehouda. En un instant, tous les Berbères furent en armes, prêts à se ranger sous la bannière de Koçéïla, pour expulser leurs oppresseurs. Les débris des populations coloniales firent cause commune avec eux.

Zohéïr-ben-Kaïs essaya d'organiser la résistance, mais ses guerriers avaient perdu toute confiance et n'aspiraient qu'à rentrer en Orient. Force lui fut d'évacuer Kaïrouan; il alla, suivi d'une partie des habitants de cette ville, se réfugier à Barka. Bientôt Koçéïla, à la tête d'une foule immense, se présenta devant Kaïrouan dont les portes lui furent ouvertes par les habitants. Grâce aux ordres sévères donnés par le roi indigène, aucun pillage, aucun excès ne fut commis, rare exemple de modération que les Musulmans n'avaient pas donné et qu'ils se garderont bien d'imiter.

La Berbérie avait, en un jour, recouvré son indépendance. Koçéïla, reconnu par tous comme roi, établit le siège de son gouvernement dans ce Kaïrouan que les envahisseurs avaient construit pour une tout autre destination. Une alliance étroite fut cimentée entre lui et les chrétiens, qui reconnurent même son autorité. Quant aux Berbères, en reprenant leur liberté, ils s'étaient empressés de répudier le mahométisme, devenu pour eux le symbole de l'asservissement.

Pendant cinq années (de 683 à 688), Koçéïla régna sur le Mag'reb, avec une justice que ses ennemis mêmes durent reconnaître [324]. La paix et la tranquillité étendirent pendant quelque temps leurs bienfaits dans ce pays désolé par la guerre; mais ce répit devait être de courte durée.

[Note 324: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, Hist. des Berbères, t. I, p. 208 et suiv. En-Nouéïri, p. 334 et suiv. El-Kaïrouani, p. 44 et suiv.

Nouvelles guerres civiles en Arabie.--La guerre civile, qui avait de nouveau éclaté en Orient, ne laissait pas aux Arabes le loisir de s'occuper de la Berbérie. Le khalife Yézid était entouré d'ennemis, ou plutôt de compétiteurs. Le premier qui leva l'étendard de la révolte fut El-Houcéïn, deuxième fils d'Ali. Il comptait sur l'appui des Arabes de l'Irak, mais il périt dans le combat de Kerbela (le 10 octobre 680). Abd-Allah, fils de Zobéïr, dont il a été déjà plusieurs fois question, avait été le promoteur de la révolte d'El-Houcéïn; il recueillit son héritage et sut gagner à sa cause un grand nombre d'Emigrés et de parents ou d'amis du prophète. La Mekke devint le centre de cette révolte; bientôt Médine fut entraînée dans la conjuration, et les Oméïades se virent expulsés de cette ville. Après avoir en vain essayé de traiter avec les rebelles, le khalife envoya dans le sud une armée qui rentra en possession de Médine; cette ville fut livrée au pillage et les habitants emmenés comme esclaves. Ainsi les Syriens trouvaient l'occasion d'assouvir leur haine contre les Défenseurs.

La Mekke, assiégée par l'armée du khalife, résistait avec vigueur, lorsque, le 10 novembre 683, Yezid cessa de vivre. A cette nouvelle, les assiégeants démoralisés levèrent le siège, le fils de Zobéïr prit alors le titre de khalife, reçut le serment des provinces méridionales, rentra en possession de Médine et envoya des gouverneurs en Irak et en Egypte.

Pendant ce temps, l'anarchie était à son comble en Syrie. Moaouïa, fils aîné de Yezid, semblait désigné pour être son successeur; mais aucune précaution n'avait été prise, et, conformément aux principes posés par Omar, le khalifat devait se transmettre par élection et non par hérédité. Une autre cause venait augmenter le trouble: Moaouïa étant petit-fils d'un kelbite, les kaïsites refusaient de le reconnaître, et ils ne tardèrent pas à se prononcer pour Abd-Allah-ben-Zobéïr.

Sur ces entrefaites, Moaouïa vint à mourir, et l'on vit les prétendants surgir de toute part et trouver toujours une tribu prête à les appuyer. Dahhak-ben-Kaïs avait été élu par les kaïsites, l'oméïade Merouan-ben-el-Hakem fut proclamé par les kelbites (juillet 684). Peu après, kelbites et kaïsites en vinrent aux mains dans la bataille dite de la Prairie, où Dahhak trouva la mort. Merouan était maître de la Syrie, et les kelbites triomphaient; la soumission de l'Egypte fut obtenue par lui peu après, mais, dans le Hedjaz, le fils de Zobéïr continuait à résister. Une armée de quatre mille hommes envoyée pour surprendre Médine fut taillée en pièces en avant de cette ville par Abd-Allah.

Merouan étant mort subitement, son fils Abd-el-Malek lui succéda. Il prenait le pouvoir dans des conditions particulièrement difficiles, car, en outre du puissant compétiteur contre lequel il avait à lutter, et de l'anarchie qui s'étendait partout, il avait à réduire deux redoutables ennemis, deux sectes religieuses sur lesquelles nous devons entrer dans quelques détails, en raison du rôle qu'elles sont appelées à jouer en Afrique.

Les Kharedjites et les Chiaïtes.--Nous avons indiqué précédemment dans quelles conditions le schisme des Kharedjites s'était formé. Se posant en réformateurs puritains, ne tenant aucun compte des motifs de rivalité qui divisaient les Arabes, ils considéraient ceux qui n'étaient pas de leur secte comme des infidèles, et étaient ainsi les ennemis de tous. On a vu avec quelle rigueur ils furent traités. Retirés dans l'Ahouaz, ils rompirent toutes relations avec les autres Arabes et, s'appuyant sur ce passage du Koran: «Seigneur, ne laisse subsister sur la terre aucune famille infidèle, car si tu en laissais, ils séduiraient tes serviteurs et n'enfanteraient que des impies et des incrédules!», ils décidèrent bientôt le massacre de tous les infidèles. Ils vinrent, en répandant des torrents de sang sur leur passage, assiéger Basra; la terreur que ces têtes rasées [325] inspiraient était si grande que les gens de Basra envoyèrent leur hommage au fils de Zobéïr, en implorant son secours.

L'autre secte, celle des Chiaïtes, avait été formée par les partisans d'Ali et de ses fils. Ils prétendaient que le khalife ne pouvait être pris que dans la descendance de Mahomet par sa fille Fatima (épouse d'Ali). Ils accordaient, du reste, au fondateur de l'islamisme des attributs divins et prêchaient la soumission absolue à ses paroles. C'était une secte essentiellement persane, se recrutant de préférence parmi les affranchis originaires de cette nation [326]. «Nulle autre secte--dit encore l'auteur que nous citons--n'était aussi simple et crédule, nulle autre n'avait ce caractère d'obéissance passive». Leur chef Mokhtar arracha, par un hardi coup de main, Koufa au lieutenant de Ben-Zobéïr (686), puis il marcha contre les Syriens qui s'avançaient et les mit en déroute. Peu après, les Chiaïtes étaient défaits à leur tour par les troupes du fils de Zobéïr; c'était un grand service rendu à son compétiteur Abd-el-Malek. Celui-ci, ayant repris l'offensive contre les Chiaïtes, obtint sur eux quelques succès qui les décidèrent à traiter avec lui, et bientôt l'Irak reconnut son autorité.

[Note 325: ][ (retour) ] Conformément à une prescription de leur secte.

[Note 326: ][ (retour) ] Dozy, Hist. des Mus. d'Espagne, t. I, p. 158.

Victoire de Zohéïr sur les Berbères. Mort de Kocéïla.--Malgré les difficultés auxquelles Abd-El-Malek avait à faire face, il ne cessait de tourner ses regards vers la Berbérie. Il recevait du reste des appels pressants du gouverneur de l'Egypte, auquel Zohéïr demandait des renforts pour reprendre l'offensive. Vers 688, un corps de plusieurs milliers d'Arabes lui fut envoyé, ainsi que des secours en argent. Zohéïr se mit alors en marche vers l'Ifrikiya. Kocéïla jugeant la position de Kaïrouan peu favorable pour la défense, s'était retiré à Mems, à l'est de Sebiba, près de la branche orientale de la Medjerda et y attendait, dans une position retranchée, l'attaque de l'ennemi; des contingents grecs et des colons latins étaient venus l'y rejoindre.

Zohéïr rentra, sans coup férir, en possession de Kaïrouan, puis, après avoir donné trois jours de repos à ses troupes, il marcha contre l'ennemi. La bataille fut longue et acharnée; mais les indigènes, ayant vu tomber Kocéïla et les principaux chefs chrétiens, commencèrent à plier. Les Musulmans redoublèrent alors d'ardeur et la victoire se décida pour eux. La déroute fut désastreuse. Poursuivis l'épée dans les reins, les Berbères se jetèrent en partie dans l'Aourès; les autres gagnèrent le Zab, où les Arabes les relancèrent. La tribu des Aoureba fut à peu près détruite; ses débris cherchèrent un refuge dans le Mag'reb central et se fixèrent dans les montagnes qui environnent Fès, où ils se fondirent parmi les autres Berbères. C'est un nom que nous n'aurons plus l'occasion de prononcer.

Zohéïr évacue l'Ifrikiya.--Zohéïr rétablit ainsi l'autorité arabe en Mag'reb; mais cette victoire était précaire, car le peuple indigène, malgré ses pertes, restait à peu près intact, et son hostilité n'attendait qu'une occasion pour se manifester. Le général arabe manquait de troupes pour compléter sa conquête et le khalife n'était certes pas en mesure de lui en envoyer. Il n'est donc pas surprenant que Zohéïr ait songé à la retraite; de plus, les auteurs nous le représentent comme un musulman fervent, n'ayant pas les qualités administratives nécessaires dans sa situation. Et puis, il était bien loin pour suivre les événements d'Orient; or, tous ces premiers conquérants avaient les yeux tournés vers l'est. El-Kairouani prétend que «Zohéïr ne tarda pas à reconnaître combien était lourd le fardeau dont il était chargé et craignit que son cœur ne se corrompît au sein de la puissance et de l'abondance dont il jouissait en Ifrikiya [327]». Quoi qu'il en soit, il quitta Kaïrouan avec ses principaux guerriers. Parvenu à Barka, il se heurta contre une troupe de Grecs qui venaient de faire une descente et de ravager le pays. Il les attaqua aussitôt, malgré la supériorité de leur nombre, et périt avec toute son escorte (690).

[Note 327: ][ (retour) ] P. 51.

Mort du fils de Zobéïr. Triomphe d'Abd-el-Malek.--Abd-el-Malek reçut la nouvelle du désastre d'Afrique alors qu'il était occupé à réduire les Chiaïtes. Après avoir traité avec eux et soumis l'Irak à son autorité, il ne pouvait encore se tourner vers l'Afrique, car il fallait, avant tout, vaincre son compétiteur Abd-Allah. Celui-ci se flattait que le khalife n'oserait pas assiéger La Mekke. Il se trompait. Bientôt l'armée syrienne, commandée par El-Hadjadj, parut sous les murs de la ville sainte et en commença l'investissement (692). Durant de longs mois, les assiégés résistèrent avec énergie à toutes les attaques et supportèrent les tourments de la famine. Le courage d'Abd-Allah était soutenu par sa mère, âgée de près de cent ans; lorsque tout moyen de résister fut épuisé, elle répondit stoïquement à son fils qui lui demandait ce qu'il lui restait à faire: «mourir!». Peu d'instants après, Abd-Allah, s'étant armé de pied en cap, vint dire un dernier adieu à sa mère; mais celle-ci, apercevant qu'il portait une cotte de maille, la lui fit enlever en disant: «Quand on est décidé à mourir, on n'a pas besoin de cela.» Le fils de Zohéïr, après avoir combattu bravement, tomba percé de coups; sa tête fut envoyée au khalife (oct. 692). Ainsi finit cette révolte qui durait depuis de longues années. Abd-el-Malek restait maître incontesté du khalifat, mais de quelles difficultés n'était-il pas environné? Les Kharedjites étaient toujours en insurrection et l'Irak sans cesse menacé. Plusieurs armées envoyées contre eux avaient subi de honteuses défaites, suivies de cruautés épouvantables, car la férocité de ces sectaires contre les païens s'accroissait avec les difficultés qu'ils rencontraient. Enfin El-Hadjadj, le vainqueur du fils de Zobéïr, fut chargé de réduire les rebelles et, après deux années de luttes, il parvint, grâce à son énergie, à les forcer de mettre bas les armes (696). Les Kelbites avaient contribué pour beaucoup au triomphe du khalife et faisaient valoir avec arrogance leurs services. Abd-el-Malek, irrité de leurs exigences, accorda toutes ses faveurs aux Kaïsites, et accabla d'humiliations leurs rivaux.

Situation de l'Afrique. La Kahéna.--Libre enfin, le khalife tourna ses regards vers l'Afrique et se disposa à tirer vengeance de la défaite et de la mort de son lieutenant.

Après la fuite des Arabes, la révolte s'était répandue de nouveau chez les Berbères: les Aoureba étaient détruits, et chaque tribu prétendait imposer son chef aux autres; de là des luttes interminables. Dans les derniers temps une sorte d'apaisement s'était produit et les indigènes de l'Ifrikiya avaient reconnu l'autorité d'une femme Dihia ou Damïa, fille de Tabeta, fils d'Enfak, reine des Djeraoua (Zénètes) de l'Aourès. Cette femme remarquable appartenait, dit El-Kaïrouani, à une des plus nobles familles berbères ayant régné en Afrique. «Elle avait trois fils, héritiers du commandement de la tribu et, comme elle les avait élevés sous ses yeux, elle les dirigeait à sa fantaisie et gouvernait, par leur intermédiaire, toute la tribu. Sachant par divination la tournure que chaque affaire importante devait prendre, elle avait fini par obtenir, pour elle-même, le commandement [328].» Cette prétendue faculté de divination fit donner à Dihia, par les Arabes, le surnom d'El-Kahéna, (la devineresse). Sa tribu était juive, ainsi que l'affirme Ibn-Khaldoun [329], et il est possible que ce nom de Kahéna, que les Musulmans lui appliquaient, avec un certain mépris, ait été, au contraire, parmi les siens, une qualité quasi-sacerdotale.

[Note 328: ][ (retour) ] El-Kaïrouani, p. 53. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 213 t. III, p. 193. En-Nouéïri, p. 338 et suiv.

[Note 329: ][ (retour) ] T. I, p. 208.

Les relations de la Kahéna avec Kocéïla et la part active qu'elle prit à la conspiration qui se dénoua à Tehouda, sont affirmées par les auteurs. Après la mort de Kocéïla, un grand nombre de Berbères se joignirent à elle, dans ses retraites fortifiées de l'Aourès. Ainsi le drapeau de l'indépendance berbère avait été relevé par une femme qui avait su rallier les forces éparses de ce peuple, calmer les rivalités et imposer son autorité même aux Grecs. La situation avait donc changé de face en Berbérie et les Arabes allaient en faire l'épreuve.

Expédition de Haçane en Mag'reb. Victoire de La Kahéna.--En 696, le khalife ayant réuni une armée de quarante mille hommes en confia le commandement à Haçane-ben-Nomane, le Ghassanide, et l'envoya en Egypte, où son autorité était encore méconnue en maints endroits. L'année suivante, il lui expédia l'ordre de marcher sur le Mag'reb. «Je te laisse les mains libres, lui écrivit-il, puise dans les trésors de l'Egypte et distribue des gratifications à tes compagnons et à ceux qui se joindront à toi. Ensuite, va faire la guerre sainte en Ifrikiya et que la bénédiction de Dieu soit avec toi [330]

[Note 330: ][ (retour) ] En-Nouéïri, p. 338.

Parvenu en Mag'reb avec son immense armée, Haçane entra à Kaïrouan, dont la possession ne lui fut pas disputée; puis il alla attaquer et enlever Karthage. Les habitants eurent en partie le temps de se réfugier sur leurs navires et de gagner les îles de la Méditerranée. Quant aux troupes grecques, elles essayèrent de se rallier à Satfoura, près de Benzert, mais ce fut pour essuyer un véritable désastre. Sur ces entrefaites, une flotte byzantine, envoyée de Constantinople, sous le commandement du patrice Jean, aborda à Karthage. Appuyés par les indigènes et des aventuriers de toute race, les Grecs rentrèrent facilement en possession de cette ville.

Mais aussitôt le khalife équipa et expédia une flotte considérable qui ne tarda pas à arriver en Afrique; en même temps Haçane revenait mettre le siège devant Karthage. Ces deux forces combinées eurent facilement raison des chrétiens, dont les débris se rembarquèrent et regagnèrent l'Orient (698). Ce fut la dernière tentative de l'empire pour conserver sa colonie africaine. Dès lors les chrétiens restés en Ifrikiya se virent forcés d'unir intimement leur sort à celui des indigènes. Après ces campagnes, Haçane dut se retirer à Kaïrouan, pour donner quelque repos à ses troupes et se reformer avant d'entreprendre l'expédition de l'Aourès.

Pendant ce temps, la Kahéna se préparait activement à la lutte en appelant aux armes les Berbères et en enflammant leur courage. Ayant appris que Haçane s'était mis en marche, elle descendit de ses montagnes et alla détruire les remparts de Bar'aï, soit pour que le général arabe ne s'attardât pas à en faire le siège et vînt directement attaquer les Berbères dans le terrain qu'elle avait choisi, soit pour qu'il ne pût s'appuyer sur aucun retranchement, s'il était parvenu à l'enlever.

Haçane marchant directement contre son ennemi lui livra bataille sur les bords de l'Ouad-Nini, près de Bar'aï [331]. Au point du jour on en vint aux mains. L'avant-garde berbère, commandée par un ancien général de Kocéïla, obtint les premiers succès et, après une lutte acharnée, les Arabes furent enfoncés de toutes parts et mis en pleine déroute. Haçane, avec les débris de ses troupes, prit la fuite vers l'est, poursuivi l'épée dans les reins jusqu'à Gabès: il ne s'arrêta que dans la province de Barka, où il s'établit dans des postes retranchés qui reçurent son nom: Koçour Haçane.

[Note 331: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun donne la Meskiana comme le théâtre de cette bataille; mais nous adoptons l'indication d'En-Nouéïri qui est la plus plausible.

La Kahéna reine des Berbères. Ses destructions.--Les Arabes avaient laissé sur le champ de bataille un grand nombre d'entre eux; de plus, quatre-vingts prisonniers, presque tous nobles, étaient aux mains des vainqueurs. La Kahéna les traita avec bonté et les mit en liberté, à l'exception d'un seul, Khaled, fils de Yézid, de la tribu de Kaïs, jeune homme d'une grande beauté, qu'elle combla de présents et qu'elle adopta en faisant le simulacre de l'allaiter, coutume qui, selon le Baïan, consacrait l'adoption chez les Berbères. Nous verrons plus loin de quelle façon Khaled reconnut ces procédés. Ainsi, pour la deuxième fois, les sauvages Berbères donnaient une leçon d'humanité à ceux qui se présentaient comme les apôtres du vrai Dieu et qui n'employaient d'autres moyens que la violence, le meurtre et la dévastation.

L'Ifrikiya et même, s'il faut en croire les auteurs arabes, tout le Mag'reb, reconnurent alors l'autorité de la Kahéna. De quelle façon exerça-t-elle le pouvoir suprême? D'après un passage d'En-Nouéïri, la Kahéna aurait tyrannisé les Berbères. Il est certain que, prévoyant le retour des Arabes, elle chercha à les éloigner en faisant le vide devant eux. «Les Arabes veulent s'emparer des villes, de l'or et de l'argent, tandis que nous, nous ne désirons posséder que des champs pour la culture et le pâturage. Je pense donc qu'il n'y a qu'un plan à suivre: c'est de ruiner le pays pour les décourager [332].» Tel fut son raisonnement et, passant aussitôt à l'exécution, elle envoya des agents dans toutes les directions, ruiner les villes, renverser les édifices, détruire et incendier les jardins. De Tunis à Tanger, le pays qui, au dire des auteurs, n'était qu'une succession de bosquets, fut transformé en désert.

[Note 332: ][ (retour) ] En-Nouéïri, p. 340.

Ce sacrifice était héroïque. Il a été pratiqué plus d'une fois par des patriotes préférant leur propre ruine à la servitude; mais les Berbères n'ont jamais su sacrifier au salut de la patrie leurs intérêts immédiats. Et puis, il y avait, dans la rigueur de cette mesure, comme une sorte de vengeance du nomade habitant des hauts plateaux dénudés, contre les gens du littoral établis dans les campagnes ombragées et fraîches. Rien ne pouvait être plus sensible à ces petits cultivateurs que de voir disparaître en un jour, avec leur fortune, le fruit d'efforts séculaires. Aussi furent-ils profondément irrités et se détachèrent-ils de la Kahéna.

Défaite et mort de la Kahéna.--Après sa retraite, Haçane était resté à Barka, où il avait reçu du khalife l'ordre d'attendre des renforts. Mais le Khoraçan venait de se mettre en révolte (700); un Kaïsite du nom de Abd-er-Rahman s'était fait proclamer khalife et bientôt Basra et Koufa étaient tombées aux mains des rebelles. En 703, Abd-er-Rahman ayant été tué, la révolte ne tarda pas à être apaisée et le khalife put s'occuper du Mag'reb.

Haçane, après avoir reçu des renforts et de l'argent, se mit en marche, parfaitement renseigné sur la situation en Berbérie par les nouvelles que lui faisait parvenir l'Arabe Khaled, fils adoptif de la Kahéna, au moyen d'émissaires secrets.

A l'approche de l'ennemi, la Kahéna ne se fit pas d'illusion sur le sort qui l'attendait, et l'on ne manqua pas d'attribuer à des pratiques divinatoires ce que sa perspicacité lui faisait entrevoir.

Ayant réuni ses fils, elle leur dit: «Je sais que ma fin approche; lorsque je regarde l'Orient, j'éprouve à la tête des battements qui m'en avertissent [333]»; elle leur ordonna de faire leur soumission au général arabe et de se mettre à son service, ce qui semble indiquer une intention de se venger des Berbères, dont la lâcheté allait causer sa perte. On insistait autour d'elle pour qu'elle prît la fuite, mais elle repousssa avec indignation ce conseil. «Celle qui a commandé aux chrétiens, aux Arabes et aux Berbères, dit-elle, doit savoir mourir en reine!»

Dans quelle localité la Kahéna attendit-elle le choc des Arabes? S'il faut en croire El-Bekri, elle se serait retranchée dans le château d'El-Djem, qui aurait été appelé pour cela Kasr-el-Kahena; mais il est plus probable qu'elle se retira dans l'Aourès, car il résulte de l'étude comparée des auteurs que Haçane marcha directement vers cette montagne, en passant par Gabès, Gafça et le pays de Kastiliya. Quand il fut proche du campement de la reine berbère, il vit venir au devant de lui les deux fils de celle-ci, accompagnés de l'Arabe Khaled. Les deux chefs indigènes furent conduits par son ordre à l'arrière-garde; quant à Khaled, il reçut le commandement d'un corps d'attaque.

La bataille fut longue et acharnée et, pendant un instant, le succès parut se prononcer pour les Berbères; mais, dit En-Nouéïri, Dieu vint au secours des Musulmans, qui finirent par remporter la victoire. La Kahéna y périt glorieusement. Selon une autre version, elle aurait été entraînée dans la déroute et atteinte par les Arabes dans une localité qui fut appelée en commémoration Bir-el-Kahéna. Sa tête fut envoyée à Abd-el-Malek [334]. Telle fut la fin de cette femme remarquable, et l'on peut dire qu'avec elle tomba l'indépendance berbère [335].

[Note 333: ][ (retour) ] El-Kaïrouani, p. 54.

[Note 334: ][ (retour) ] Ibid.

[Note 335: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. I, p. 207 et suiv., t. III, p. 193 et suiv. En-Nouéïri, p. 339 et suiv. El-Bekri, trad. de Slane, p. 76, 77.

Conquête et organisation de L'Ifrikiya par Haçane.--Après la défaite de leur reine, les Berbères de cette région se soumirent en masse au vainqueur et acceptèrent l'islamisme. Ils fournirent à Haçane un corps de douze mille auxiliaires à la tête desquels les fils de la Kahéna furent placés. Grâce à ce renfort, le général arabe put compléter sa victoire en réduisant les autres centres de résistance où les Grecs, aidés des indigènes, tenaient encore; puis il rentra à Kaïrouan. Il s'occupa alors de régler les détails de l'administration, et notamment de la fixation de l'impôt foncier (kharadj), auquel il soumit les populations berbères et celles d'origine chrétienne [336].

Ce fut, sans doute, vers cette époque qu'il établit à Tunis une colonie de mille familles coptes venues d'Egypte [337]. Mais c'est en vain que Haçane s'était mérité le surnom de «vieillard intègre». Les grandes richesses rapportées de ses expéditions, et conservées par lui pour le khalife, faisaient des envieux et bientôt il se vit dépossédé de son commandement par le gouverneur de l'Egypte et reçut l'ordre de se rendre en Orient. Il partit en emportant tout ce butin qui avait servi de prétexte à sa révocation et dont on le dépouilla à son passage en Egypte. Mais il avait su conserver ce qu'il possédait de plus précieux et put enfin le remettre au khalife, en se justifiant de toute inculpation. On voulut lui restituer son commandement, mais il protesta qu'il ne servirait plus la dynastie oméïade.

[Note 336: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. I, p. 215.

[Note 337: ][ (retour) ] El-Kaïrouani, p. 55.

Mouça-ben-Nocéïr achève la conquête de la Berbérie.--En 705, Mouça-ben-Nocéïr arriva à Kaïrouan avec le titre de gouverneur de l'Ifrikiya. Cette province releva directement du khalifat et fut dès lors indépendante de l'Egypte. Il trouva un commencement d'organisation en Ifrikiya, mais dans les deux Mag'reb l'anarchie était à son comble: les tribus berbères étaient toutes en lutte les unes contre les autres. Les Mag'raoua en profitaient pour s'étendre au nord et à l'ouest, au détriment des Sanhadja. «Conquérir l'Afrique est chose impossible, avait écrit le précédent gouverneur au khalife; à peine une tribu berbère est-elle exterminée, qu'une autre vient prendre sa place [338].» Le Mag'reb était couvert de ruines et changé en solitude.

Les détails fournis par les auteurs arabes sur les premiers actes du gouvernement de Mouça sont contradictoires. Il paraît probable qu'il commença par rétablir la tranquillité dans l'Ifrikiya et le Mag'reb central, au moyen d'expéditions dans lesquelles il déploya la plus grande rigueur. En même temps il s'appliquait à former de bonnes troupes indigènes et à organiser une flotte au moyen de laquelle il pût piller les îles de la Méditerranée. Cela fait, il entreprit une campagne dans l'ouest, où les Berbères n'avaient pas revu d'Arabes depuis Okba; aussi avaient-ils repris leur liberté et répudié le culte musulman. Il infligea d'abord une défaite aux R'omara, mais, parvenu à Ceuta, il trouva cette ville en état de défense, sous le commandement du comte Julien, et essaya en vain de la réduire. Il fit dés razzias aux environs, espérant affamer la place; mais Julien recevait par mer des vivres d'Espagne, et chaque fois qu'il se mesurait avec les Musulmans leur faisait éprouver de rudes échecs [339]. Abandonnant ce siège, Mouça pénétra au cœur de l'Atlas et attaqua et réduisit les tribus masmoudiennes. Après s'être avancé jusqu'au Sous, il traversa le pays de Derâ et porta ses armes victorieuses jusqu'aux oasis de Sidjilmassa [340]. Ayant soumis toutes ces contrées et exigé des otages de chaque tribu, il revint vers Tanger et s'empara de cette ville.

[Note 338: ][ (retour) ] Dozy, Musulmans d'Espagne, t. I, p. 229.

[Note 339: ][ (retour) ] Akhbar Madjouma, apud Dozy, Recherches sur l'histoire de l'Espagne, t. I, p. 45.

[Note 340: ][ (retour) ] Tafilala.

Le gouverneur plaça à Tanger un berbère converti du nom de Tarik, auquel il laissa un corps nombreux de cavaliers indigènes. Vingt-sept Arabes restèrent également dans la contrée pour instruire les Berbères dans la religion musulmane. Vers 708, le gouverneur rentra à Kaïrouan en rapportant un butin considérable dont le quint fut envoyé au khalife. Il s'occupa avec activité des intérêts de la religion. «Toutes les anciennes églises des chrétiens furent transformées en mosquées», dit l'auteur du Baïan. La conquête de l'Afrique septentrionale était terminée; mais ce théâtre n'était déjà plus assez vaste pour les Arabes; ils allaient reporter sur l'Europe leur ardeur et faire trembler la chrétienté dans ses fondements. Déjà, depuis quelques années, ils exécutaient d'audacieuses courses sur mer et portaient la dévastation sur les rivages de la Sicile, de la Sardaigne et des Baléares.

Ainsi, en un peu plus de cinquante ans, fut consommé l'asservissement du peuple berbère aux Arabes, et l'Afrique devint musulmane. Mais, si la Berbérie avait changé de maîtres, aucun élément nouveau de population n'y avait été introduit. Le gouverneur arabe de Kaïrouan remplaçait le patrice byzantin de Karthage. De petites garnisons laissées dans les postes importants, des missionnaires parcourant les tribus pour répandre l'islamisme, ce fut à quoi se borna l'occupation. Le Mag'reb, tout en se laissant extérieurement arabiser, demeura purement berbère. La faiblesse de l'occupation, qui ne fut pas complétée par une immigration coloniale, devait permettre aux indigènes de se débarrasser bientôt de la domination du khalifat.