PÉRIODE ARABE ET BERBÈRE

641--1045


CHAPITRE Ier

LES BERBÈRES ET LES ARABES

Le peuple berbère; mœurs et religion.--Organisation politique.--Groupement des familles de la race.--Division des tribus berbères.--Position de ces tribus.--Les Arabes; notice sur ce peuple.--Mœurs et religions des Arabes anté-islamiques.--Mahomet; fondation de l'islamisme.--Abou Beker, deuxième khalife; ses conquêtes.--Khalifat d'Omar; conquête de l'Egypte.

Le peuple berbère. Mœurs et religion.--Nous nous sommes efforcé, dans la première partie, de suivre les vicissitudes traversées par la race indigène et d'indiquer les transformations survenues dans ses éléments constitutifs, de façon à relier la chaîne de son histoire, si négligée par les historiens de l'antiquité, avec la période qui va suivre. Grâce aux auteurs arabes, tout ce qui se rapporte à la nation qu'ils ont nommée eux-mêmes Berbère, en lui restituant son unité, va devenir précis, et il convient, avant de reprendre le récit des faits, d'entrer dans quelques détails sur ce peuple et d'indiquer sa division en tribus, et les positions respectives occupées par les groupes. Ainsi, aux désignations vagues de Numides, de Maures et de Gétules, vont succéder des appellations précises. Les noms appliqués aux localités vont changer également [288], et c'est bien dans une nouvelle phase qu'entre l'histoire de l'Afrique septentrionale.

[Note 288: ][ (retour) ] Voir, au commencement du livre, la notice géographique.

Les Berbères formaient un grand nombre de groupes que les Arabes appelèrent tribus, par analogie avec les peuplades de l'Orient. Ils avaient des mœurs et des habitudes diverses, selon les lieux que les vicissitudes de leur histoire leur avaient assignés comme demeure: cultivateurs sur le littoral et dans les montagnes, ils vivaient attachés au sol, habitant des cabanes de branchages ou de pierres couvertes en chaume; pasteurs dans l'intérieur, ils menaient la vie semi-nomade, couchant sous la tente et parcourant avec leurs troupeaux les hauts plateaux du Tel jusqu'à la limite du désert, selon la saison; enfin, dans le Sahara, leurs conditions normales d'existence étaient, en outre de l'accompagnement des caravanes, la guerre et le pillage, tant aux dépens de leurs frères les Berbères pasteurs du nord que des populations nègres du sud. «La classe des Berbères qui vit en nomade, dit Ibn-Khaldoun [289], parcourt le pays avec ses chameaux et, toujours la lance en main, elle s'occupe également à multiplier ses troupeaux et à dévaliser les voyageurs.» Telle est encore, de nos jours, la manière d'être des habitants du désert.

Le costume des Berbères se composait d'un vêtement de dessous rayé, dont ils rejetaient un pan sur l'épaule gauche, et d'un burnous noir mis par-dessus. Ils se faisaient raser la tête et ne portaient souvent aucune coiffure [290]. Dans le Sahara, ils se cachaient la figure au moyen d'un voile, le litham, encore usité par les Touareg et autres Berbères de l'extrême sud. Quant à leur langue, elle se composait de plusieurs dialectes aux racines non sémitiques, se rattachant à la même souche. C'est celle qui se parle de nos jours dans le désert sous le nom de Tamacher't et dont les différents idiomes, plus ou moins arabisés, s'appellent en Algérie, en Tunisie, au Maroc et jusqu'au Sénégal: Chelha, Zenatïya, Chaouïa, Kebaïlïya, Zenaga, Tifinar', etc.

[Note 289: ][ (retour) ] Hist. des Berbères, trad. de Slane, t. I, p. 166.

[Note 290: ][ (retour) ] Ibid., p. 167.

Comme religion, ils professaient généralement l'idolâtrie et le culte du feu; cependant dans les plaines avoisinant les pays autrefois romanises, et où la religion chrétienne avait régné, deux siècles auparavant, sans conteste, il restait encore un grand nombre d'indigènes chrétiens. Ailleurs, des tribus entières étaient juives. Enfin des peuplades avaient conservé le souvenir des rites importés par les Phéniciens, et s'il faut en croire Corippus, elles offraient encore, au sixième siècle, des sacrifices humains à Gurzil, Mastiman et autres divinités barbares. Nous avons vu que certaines tribus avaient une idole spéciale confiée au soin d'un grand-prêtre.

Organisation politique.--Chaque tribu nommait un roi, ou chef, et souvent plusieurs tribus formaient une confédération soumise au commandement suprême du même prince. Ce droit de commandement était spécial à certaines tribus qui exerçaient une sorte de suprématie sur les autres. Il est probable que chaque groupe de la nation possédait, à défaut de lois fixes, des coutumes dont le souvenir s'est perpétué en Algérie dans les Kanouns de nos Kabiles [261]. Au septième siècle, n'ayant pas encore profité de la civilisation arabe, les Berbères étaient, en maints endroits, fort sauvages, mais leurs qualités ne devaient pas tarder à se développer et c'est avec raison qu'Ibn-Khaldoun a pu dire d'eux: «Les Berbères ont toujours été un peuple puissant, redoutable, brave et nombreux; un vrai peuple comme tant d'autres, dans ce monde, tels que les Arabes, les Persans, les Grecs et les Romains [292]....» «On a vu, des Berbères, des choses tellement hors du commun, des faits tellement admirables--ajoute-t-il--qu'il est impossible de méconnaître le grand soin que Dieu a eu de cette nation.»

[Note 291: ][ (retour) ] Voir l'ouvrage sur la Kabylie, de MM. Letourneux et Hanoteau. Voir aussi: Coutumes kabyles, par M. Féraud (Revue africaine, nos 34, 36, 37, 38).

[Note 292: ][ (retour) ] T. I, p. 199 et suiv.

Groupement et situation des familles de la race.--Les auteurs arabes ont divisé les Berbères en deux familles principales: les Botr, descendants de Madghis-El-Abter, et les Branès, descendants de Bernès. Les Zenata, qui sont quelquefois placés à part, sont compris en général dans les Botr. Mais ces distinctions, qui ont pu avoir leur raison d'être à une époque reculée, sont devenues bien arbitraires, par suite du mélange intime des divers éléments et de la constitution d'une race unique. A peine peut-on placer à part les tribus de race Zénète, qui semblent présenter des différences de traits et de mœurs avec les vieux Berbères, et paraissent d'origine plus récente. Nous admettrions volontiers qu'elles sont le produit d'une invasion venue de l'Orient, car elles se sont insinuées comme un coin au milieu de la vieille race, et se tiennent sur la limite du désert, prêtes à pénétrer dans le Tel, comme le feront les Arabes Hilaliens quatre siècles plus tard.

Renonçant à reproduire les généalogies plus ou moins ingénieuses des auteurs arabes, nous ne tiendrons compte que de la situation générale de la race au moment que nous avons atteint, et, à défaut d'autre classification, nous proposerons de diviser les Berbères en trois groupes principaux de la manière suivante:

1° Berbères de l'est ou Race de Loua [293], représentant les anciens Libyens, les Ilasguas et Ilanguanten de Procope et de Corippus. Elle couvre le pays de Barka, la Tripolitaine et ses déserts, et le midi de la Tunisie.

2° Berbères de l'ouest ou Race Sanhaga [294], répondant aux Gétules et aux Maures. Elle s'étend sur les deux Mag'reb, et leur désert jusqu'au Soudan.

Race Zenète. Elle est établie dans le désert, depuis l'ouest de la Tripolitaine jusque vers le méridien d'Alger, en couvrant partie de l'Aourès, l'Ouad Rir', le Zab méridional et les hauts plateaux du Rached (Djebel Amour) [295].

[Note 293: ][ (retour) ] Selon les auteurs arabes Loua est l'ancêtre des Louata, des Nefzaoua, des Ourfeddjouma, etc. Voir Ibn-Khaldoun, t. I, p. 171, citant Ibn-Hazm et Ibn-el-Kelbi.

[Note 294: ][ (retour) ] Telle est l'orthographe la plus régulière de ce nom.

[Note 295: ][ (retour) ] Jean Léon l'Africain, qui avait des notions très précises sur les populations africaines, divise les «blancs d'Afrique» en cinq peuples: Sanhagia, Masmuda, Zénéta, Haoara et Gumera (t. I, p. 86 et suiv.).

Divisions des tribus berbères.--Voici comment se divisaient les tribus berbères. Nous en donnons le tableau complet, bien qu'au viie siècle la plupart des subdivisions n'existassent pas encore, mais afin de ne pas avoir à y revenir et pour que le lecteur, dans ses recherches, les trouve toutes groupées.

I.--Berbères de l'Est. _
| Sedrata
| Atrouza
Louata -| Agoura
| Djermana
| Mar'ar'a
|_Zenara
_ _
| Ouergha | Beni-Kici
| Kemlan -| Ourtagot
| Melila |_Heiouara
Houara -| R'arian(
Issus des Aourir'a) | Zeggaoua
| Mecellata
|_Medjeris
_
| Maouès
| Azemmor
| Keba
| Mesraï
| Ouridjen (Ouriguen)
| Mendaça
| Kerkouda
Aourir'a -| Kosmana
| Ourstif
| Biata
| Bel
| Melila
| Satate
| Ourfel
| Ouacil
|_ Mesrata
_
| Beni-Azemmor
Nefouça -| Beni-Meskour
|_Metouça
_
_ | Beni-Ouriagol
| R'assaça | Gueznaïa
| Meklata -| Beni-Isliten
| Merniça | Beni-Dinar ou Rihoun.
| Zehila |_B. Seraïne
Nefzaoua -| Soumata _
| Zatima | Ourtedin _
| Oulhaça |_Zeggoula | Ourfedjouma
| Medjera |_ou Zeddjala
|_Ourcif
_
| Ledjaïa (ou Legaïa)
| Anfaça
| Nidja
Aoureba -| Zehkoudja
| Meziata
| Reghioua
|_Dikouça
II.--Berbères de l'Ouest _
| Felaça
| Denhadja
| Matouça
| Latana
| Ouricen
| Messala _
| Kalden | Inaou
| Maad -| Intacen
Ketama -| Lehiça |_Aïan
| Djemila
| R'asman
| Messalta
| Iddjana (Oudjana ou Addjana)
| Beni-Zeldoui
| Hechtioua
| Beni-Istiten
|_Beni-Kancila
_ _ Anciennes _ Nouvelles
| | Siline |
| | Tarsoun (Darsoun) | O. Mohammed
| | Torghian |
| | Moulit |
| | Kacha | O. Mehdi
| | Elmaï |
| | Gaïaza |
Ketama -| Sedouikech -| B. Zalan -| O. Aziz
(_suite_)| | El-Bouéïra |
| | B. Merouan |
| | Ouarmekcen | O. Brahim
| | B. Eïad |
| | Meklata |
|_ |_Righa |_B. Thabet
_ Anciennes _ Nouvelles
| | B. Idjer
| Medjesta | B. Menguellat
| Mellikch | B. Itroun
| Beni-Koufi | B. Yenni
| Mecheddala | B. Bou-R'ardan
| B. Zerikof | B. Itrour'
Zouaoua -| B. Gouzit -| B. Bou-Youçof
| Keresfina | B. Chaïb
| Ouzeldja | B. Eïci
| Moudja | B. Sedka
| Zeglaoua | B. R'obrin
|_B. Merana |_B. Guechtoula
_
| Metennane
| Ouennoura'a
| B. Othman
| B. Mezr'anna
Senhadja-| B. Djâad
| Telkata
| Botouïa
| B. Aïfaoun
|_B. Kkalil
_
| Azdadja (ou Ouzdaga) | B. Mesguen
Dariça -| Mecettaça
|_Adjiça
_
| Matr'ara
| Lemaïa
| Sadina
| Koumïa
B. Faten-| Mediouna
| Mar'ila
| Matmata
| Melzouza
| Kechana (ou Kechata)
|_Douna
_ _
| Botouïa | B. Ouriagol
| Medjekça | Fechtala
Zanaga -| B. Ouartin -| Mechta
| Lokaï | B. Hamid
|_ |_B. Amran, etc....
_ _
| | Moualat
| | B. Houat (ou Harat)
| | B. Ourflas
| Miknaça -| B. Ouridous (ou Ourtedous)
| | Kansara
| | Ourifleta
| |_Ourtifa
| _
Oursettif -| | Sederdja
| -| Mekceta
|Ourtandja | Betâlça
| |_Kernita
| _
| | B. Isliten
|Augma ou -| B. Toulalin
| Megma | B. Terin
|_ |_B. Idjerten
_
| B. Hamid
| Metiona
R'omara ou -| Beni-Nal
Ghomara | Ar'saoua
| B. Ou-Zeroual
|_Medjekça
Berg'ouata.--Formant diverses fractions qui ont toutes disparu de
bonne heure.
_
| Hergha
| Hentata
| Tinemellal
| Guedmioua
| Guenfiça |Sekçioua
| Ourika
| Regraga
Masmouda -| Hezmira _
| Dokkala _ | Dor'ar'a
| Haha | Mesfaoua -|_Youtanan
| Assaden -|_Mar'ous
| B. Ouazguit
| B. Maguer
|_Héïlana
_
| Mestaoua
| R'odjdama
| Fetouaka
Heskoura -| Zemraoua
| Aïntift
| Aïnoultal
|_B. Sekour
Guezoula (Forme de nombreuses branches)
_
| Zegguen
Lamta |_ Lakhès
_
| Guedala
| Lemtouna
| Messoufa
| Outzila
| Targa (Touareg)
| Zegaoua
| Lamta
Sanhadja au Litham -| Telkata
(Voile) | Mesrata
| B. Aoureth
| B. Mecheli
| B. Dekhir
| B. Ziyad
| B. Moussa
| B. Lemas
|_B. Fechtal
III.--Race Zenète. _
| Merendjica
Ifrene |_Ouarghou
_
| B. Berzal
_ | B. Isdourine
| B. Ournid -| B. Sar'mar
| |_B. Itoueft
| B. Ourtantine
Demmer -| B. R'arzoul
| B. Toufourt
| Ourgma
|_Zouar'a
_
| B. Ilent
| B. Zeddjak ou Zendak
| B. Ourak
Mag'raoua (anciens) -| Ourtezmar
| B. Bou-Saïd
| B. Ourcifen
| Lar'ouate
| B. Righa
| Sindjas
| B. Ouerra
|_B. Ourtadjen
Irnïane
Djeraoua
Ouagdjidjen
Ouar'mert ou R'omert (Ghomra)
Ouargla--B. Zendak
Ouemannou
Iloumene (ou Iloumi)
_ _ _
| | | B. Idleten
| | | B. Nemzi
| | | B. Madoun
| | B. Meden -| B. Zendak
| _ | | B. Oucil
| | Abd-El-Ouad | | B. Kadi
| | Toudjine -| |_B. Mamet
|B. Badine.-| B. Mezab |
| | B. Azerdane | _
| |_ou Zerdal | | B. Tigherine
Ouacine -| B. Rached | B. Rour'enç -| B. Irnaten
(Magr'aoua) | |_ |_B. Mengouch
|
| _
| | B. Ourtadjen
|B. Merine -|
|_ |_B. Ouattas

Position de ces tribus.--Voici maintenant, la situation générale de ces tribus, par provinces, au viie siècle.

Barka et Tripolitaine.

Houara et Aourir'a.--Pays de Barka, midi de la Tripolitaine, Fezzan: s'avancent jusque vers le Djerid.

Louata.--Région syrtique, environs de Tripoli et de là jusque vers Gabès.

Nefouça.--Région montagneuse de ce nom, au midi de Tripoli.

Zouar'a et Ourgma (Zenèles Demmer), à l'ouest de Tripoli.


Ifrikiya proprement dite.;

(Tunisie.)

Nefzaona.--Djerid et intérieur de la Tunisie. Merendjica et Ouargou (Ifrene), régions méridionales.


Ifrikya occidentale.;

(Province de Constantine.)

Nefzaoua.--Plaines de l'est de la province.

Djeraoua.--Djebel-Aourès.

Aoureba.--Région au nord du Zab.

Ifrene. Magraoua.--Hodna, Zab et région méridionale de l'Aourès.

Ouargla, Ouacine.--Ouad-Rir' et Sahara.

Ketâma.--Cette grande tribu occupe toute la région littorale, depuis Bône jusqu'à l'embouchure de l'Ouad-Sahel et s'avance dans l'intérieur, jusqu'à Constantine et Sétif.


Mag'reb central.;

Zouaoua.--Massif de la grande Kabilie.

Sanhadja.--Se rencontrent à l'ouest et au nord avec les Zouaoua et s'étendent jusqu'à l'embouchure du Chelif, occupant ainsi le littoral et une partie du centre.

B. Faten.--Font suite aux Sanhadja, à l'ouest, jusqu'à la Moulouïa, couvrant le littoral et le centre de la province d'Oran.

Lemaïa et Matmata, aux environs du Guezoul et du Ouarensenis.

Mar'ila, sur la rive droite du Chelif.

Azdadja, (des Dariça), aux environs d'Oran.

Koumïa et Mediouna, au nord et à l'ouesl de Tlemcen.

Adjiça (Dariça), au sud des Zouaoua.

Les tribus Zenètes anciennes couvrent les hauts plateaux.

Ouemannou et Iloumi, à l'ouest du Hodna.

Ouar'mert, dans le Rached (Djebel-Amour).

Ournid, à l'ouest de cette montagne.

Irniane, au sud de Tlemcen.


Mag'reb extrême.;

R'omara.--Occupent la région littorale du Rif, de l'embouchure de la Moulaïa à Tanger.

Miknaça, Ourtandja et Augma, région centrale.

Zanaga.--Se rencontrent avec les précédents et occupent les premiers contreforts de l'Atlas.

Matr'ara.--Vers la limite du Mag'reb central, où ils se rejoignent aux autres Fatene.

Berghouata.--Sur le littoral de l'Océan, depuis Tanger jusqu'à l'embouchure du Sebou.

Masmouda.--Tout le versant occidental de l'Atlas, les plaines et le littoral de l'Océan, du Sebou à l'Ouad-Sous.

Heskoura.--Les montagnes du Grand-Atlas.

Guezoula et Lamta.--La rive gauche de l'Ouad-Sous jusqu'à l'Ouad-Deraa.

Aucune tribu zénète n'a encore pénétré dans le Mag'reb extrême.


Grand-Désert.

Sanhadja au Litham (Messoufa Guedala, Lemtouna, Lamta, etc.), occupant toute la région saharienne jusqu'au Niger.


Ainsi était répartie la race berbère dans l'Afrique septentrionale.

Il restait en outre quelques débris de la population coloniale dans le nord de l'Ifrikiya et aux alentours des postes occupés par les Byzantins.


Les Arabes. Notice sur ce peuple.--Le peuple arabe devant désormais mêler son histoire à celle de là Berbérie, il convient encore, avant de reprendre notre récit, d'entrer dans quelques détails sur cette nation.

La population de l'Arabie était divisée en deux groupes distincts:

1° Les Arabes de race pure ou ancienne, descendant, selon les généalogistes, de Kahtan, le Yectan de la Bible. Établis depuis une haute antiquité dans la partie méridionale du pays, l'Arabie heureuse, l'Iémen, ils formèrent deux grandes tribus, celles de Kehlan et de Himyer. On les désignait sous le terme général d'Iéménites;

2° Et les Arabes de race mélangée, descendants de Adnan, et beaucoup plus nombreux que les précédents. Ils ont formé les tribus de Moder, Rebïa, Maad, etc.... Nous les désignerons sous le nom de Maadites. Ils occupaient les vastes solitudes qui s'étendent de la Palestine à l'Iémen, ayant au centre le plateau du Nedjd et le Hedjaz sur le littoral [296].

[Note 296: ][ (retour) ] Voir Abou-l-feda, Rois des Arabes avant l'Islamisme.--Hamza d'Ispahan, Annales des Himyérites.--En-Nouéïri, Histoire des rois de Kahtan.--Messaoudi, Les prairies d'or.--Ibn-Khaldoun, Histoire des Berbères et Prolégomènes.--Ibn-El-Athir, Histoire, passim.

Une rivalité implacable divisait ces deux races et nous verrons ces traditions de haine les suivre en Afrique et en Espagne. C'est que la première, habitant des régions fertiles, établie en partie dans des villes, se livrait à la culture et au commerce et vivait dans l'abondance; tandis que l'autre, réduite à l'existence précaire du nomade, dans des régions désertes, n'avait d'autre ressource, en dehors du produit de maigres troupeaux, que la guerre et le brigandage. Cette rivalité n'avait au fond d'autre mobile que le combat pour la vie.

En outre de ces deux grandes divisions, chaque groupe se partage en citadins et gens des steppes (bédouins).

Mœurs et religion des Arabes anté-islamiques.--La condition propre de l'Arabe, c'est la vie en tribu, la famille agrandie, à la tête de laquelle est le cheikh, vieillard renommé par sa sagesse dans le conseil, sa bravoure dans le combat. Une grande solidarité règne entre les gens d'une même tribu, mais aucun lien ne réunit les tribus entre elles. Bien au contraire, elles ont toutes des sujets de haine particulière les unes contre les autres, car la vengeance est un culte pour ces âmes ardentes. «Une infinité de tribus, les unes sédentaires, le plus grand nombre constamment nomades, sans communauté d'intérêts, sans centre commun, ordinairement en guerre les unes contre les autres, voilà l'Arabie au temps de Mahomet [297].» Les Arabes ne vivent que pour la guerre, car sans cela «pas de butin, et c'est le butin surtout qui fait vivre les Bédouins.» Aussi la bravoure est-elle estimée au-dessus de tout. Les femmes suivent les guerriers dans les combats pour les encourager, faire honte aux fuyards et même les marquer d'un signe d'ignominie. «Les braves qui font face à l'ennemi, disent-elles, nous les pressons dans nos bras; les lâches qui fuient nous les délaissons et nous leur refusons notre amour [298].» L'éloquence et la poésie sont honorées après la bravoure.

[Note 297: ][ (retour) ] Dozy, Histoire des Musulmans d'Espagne, l. I, p. 16.

[Note 298: ][ (retour) ] Poésie citée par Caussin de Perceval dans son bel Essai sur l'histoire des Arabes avant l'Islamisme, t. III, p. 99.

Les habitants des villes du littoral, ainsi que nous l'avons dit, s'adonnaient avec succès au commerce, et conservaient des relations avec les Bédouins, leurs parents ou leurs alliés.

La Mekke, ville située près du littoral du golfe arabique, était un grand centre commercial et religieux. Les Koréichites, famille de la race d'Adnan, y dominaient. C'étaient des marchands fort entendus aux affaires. Ils gouvernaient la cité par un conseil dit des Sadate (pluriel de Sid) qui avait entre ses mains tous les pouvoirs [299].

Les Arabes pratiquaient différents cultes: certaines tribus adoraient les astres, d'autres se faisaient des idoles de pierre ou de bois. Les Juifs avaient, en Arabie, de très nombreux sectateurs; enfin, le chiffre des chrétiens établis, surtout dans les villes, était assez considérable. Mais la religion nationale était une sorte d'idolâtrie. La Mekke était déjà la ville sainte: on y conservait, dans le temple de la Kaaba, une pierre noire, sans doute un aérolithe, et la construction du temple était attribuée à Abraham par une ancienne tradition. Un grand nombre d'idoles y étaient en outre enfermées. La tribu de Koréich avait le privilège de fournir le grand-prêtre.

«Le naturel farouche des Arabes--a dit Ibn-Khaldoun [300],--en a fait une race de pillards et de brigands. Toutes les fois qu'ils peuvent enlever un butin, sans courir un danger ou soutenir une lutte, ils n'hésitent pas à s'en emparer et à rentrer au plus vite dans le Désert.» C'est la razia, le mode de combattre particulier à l'Arabe. «Les habitudes et les usages de la vie nomade,--ajoute notre auteur,--ont fait des Arabes un peuple rude et farouche. La grossièreté des mœurs est devenue pour eux une seconde nature.....Si les Arabes ont besoin de pierres pour servir d'appuis à leurs marmites, ils dégradent les bâtiments afin de se les procurer; s'il leur faut du bois pour en faire des piquets ou des soutiens de tente, ils détruisent les toits des maisons pour en avoir. Par la nature même de leur vie, ils sont hostiles à tout ce qui est édifice.... Ajoutons que, par leur disposition naturelle, ils sont toujours prêts à enlever de force le bien d'autrui, à chercher les richesses les armes à la main, et à piller sans mesure et sans retenue.»

Tels sont, dépeints par un de leurs compatriotes, les hommes qui vont prendre une part prépondérante à l'histoire de l'Afrique.

[Note 299: ][ (retour) ] Michèle Amari, Storia dei Musulmani di Sicilia, t. I, p. 47 et suiv.

[Note 300: ][ (retour) ] Prolégomènes, t. I. de la trad., p. 309 et suiv.

Mahomet.--Fondation de l'Islamisme.--En 570 naquit Mahomet (Mohammed), de la tribu de Koreich. Resté orphelin de bonne heure, il fut élevé par son oncle, Abou-Taleb, et envoyé par lui dans une tribu bédouine selon l'usage. C'était un jeune homme faible de corps, sujet à des attaques nerveuses, parlant peu et restant de longues heures plongé dans la méditation. A l'inverse de ses compatriotes, il avait peu de goût pour la poésie, bien qu'il eût l'imagination assez développée. Il se vantait de ne pas savoir écrire.

Mahomet avait quarante ans lorsqu'il commença à prophétiser et à prétendre qu'il recevait des révélations de Dieu, par l'intermédiaire de l'ange Gabriel: ses concitoyens l'accueillirent par des moqueries et tournèrent en dérision ses prédications. Rien ne l'arrêta, ni les injures, ni les violences, et il finit par gagner à sa cause quelques prosélytes. Mais si, après onze années d'apostolat, Mahomet avait obtenu un si mince succès chez ses concitoyens, il avait rencontré à Yatrib, ville rivale, habitée par des gens de race yéménite, des esprits mieux disposés à accueillir la nouvelle religion, et s'y était créé des adhérents dévoués. Menacé dans son existence par les Mekkois, le prophète se décida à fuir et alla, en 622, chercher un refuge chez ses amis les Aous et les Khazradj, de Yatrib, qui reçut le nom de Médine (la ville par excellence). De cette fuite (Hégire) date l'ère musulmane. Les adhérents de Mahomet lui prêtèrent à Médine un solennel serment et furent appelés ses défenseurs (Ansar). On nommait émigrés les Mekkois qui l'avaient suivi dans sa fuite. Aussitôt la lutte commença entre eux et les Mekkois, et après différentes péripéties, Mahomet entra en vainqueur à la Mekke. Cette fois, c'était le triomphe. Par la persuasion ou par la force, les Arabes durent adopter le nouveau culte. L'islamisme était fondé. Nous croyons inutile d'analyser ici cette religion dont chacun connaît les dogmes et qui a pour code le Koran. L'Iman, chef de la religion, était en même temps souverain politique de tous les musulmans. La Guerre sainte imposée aux vrais croyants, comme une obligation étroite, allait ouvrir la voie aux conquêtes [301].

[Note 301: ][ (retour) ] Voir le Koran et les Hadith ou traditions sur Mahomet.

Abou-Beker, deuxième khalife.--Ses conquêtes.--En 632, Mahomet cessa de vivre. Les Arabes n'avaient pas attendu sa mort pour apostasier et se lancer dans la révolte. Le Nedjd, l'Iémen, même, étaient au pouvoir d'un rival Aïhala le Noir; l'insurrection devint alors générale.

Mahomet, comme Charlemagne et peut-être à dessein, n'avait pas fixé les règles de la succession au khalifat [302]. Son oncle Abou-Beker qui, par son dévouement à toute épreuve, avait été le plus ferme soutien du prophète, fut appelé à lui succéder. C'était un homme d'une rare énergie et dont la violence se traduisait par d'implacables cruautés. Faisant énergiquement tête aux ennemis, il sut ramener la confiance parmi les siens et put ainsi battre les insurgés les uns après les autres. Ses victoires furent suivies d'horribles massacres. Quiconque apostasiait ou refusait de se convertir était aussitôt mis à mort. Les nouveaux musulmans trouvaient au contraire toutes les satisfactions de leurs passions: la guerre et le pillage. Il n'est donc pas surprenant que sous la direction d'Abou-Beker l'islamisme eût fait de si grands progrès. Les compagnons de Mahomet, les défenseurs et les émigrés étaient comblés d'honneurs et investis de commandements; ils formaient en quelque sorte une nouvelle noblesse. Tout en luttant contre les révoltés, Abou-Beker entreprenait la guerre de conquête; dès la fin de 633, ses généraux enlevaient l'Irak aux Perses et une partie de la Syrie aux Byzantins.

[Note 302: ][ (retour) ] Ses successeurs reçurent le titre de Khalifes (successeurs), d'où l'on a formé le mot de Khalifat pour désigner leur trône.

Khalifat d'Omar. Conquête de l'Égypte.--Dans le mois d'août 634, Abou-Beker mourut au milieu de toute sa gloire. Il désigna pour son successeur Omar-ben-el-Khattab, qui prit le titre d'Emir-el-Moumenin (Prince des croyants). Peu après, Damas et le reste de la Syrie tombaient au pouvoir des Arabes. La Mésopotamie et la Palestine subissaient bientôt le même sort (638-40).

En 640, le général Amer-ben-el-Aci enleva l'Égypte au représentant d'Héraclius. L'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie éclaira les vertigineux succès des Arabes. En quelques années une peuplade à peine connue avait fondé un vaste royaume. Nous allons voir les Arabes transporter au Mag'reb, le théâtre de leurs exploits.