CHAPITRE IX
L'AFRIQUE SOUS LES FATEMIDES
910-934
Situation du Mag'reb en 910.--Conquêtes des Fatemides dans le Mag'reb central; chute des Rostemides.--Le mehdi fait périr Abou-Abd-Allah et écrase les germes de rébellion.--Événements de Sicile.--Événements d'Espagne.--Révoltes contre Obeïd-Allah.--Fondation d'El-Mehdia par Obeïd-Allah.--Expédition des Fatemides en Egypte, son insuccès.--L'autorité du mehdi est rétablie en Sicile.--Première campagne de Messala en Mag'reb pour les Fatemides.--Nouvelle expédition fatemide contre l'Egypte.--Conquêtes de Messala en Mag'reb.--Expéditions fatemides en Sicile, en Tripolitaine et en Egypte.--Succès des Mag'raoua; mort de Messala.--El-Hassan relève à Fès le trône edriside; sa mort.--Expédition d'Abou-l'Kacem dans le Mag'reb central.--Succès d'Ibn-Abou-l'Afia.--Mouça se prononce pour les Oméïades; il est vaincu par les troupes fatemides.--Mort d'Obeïd-Allah, le mehdi.--Expéditions fatemides en Italie.
Situation du Mag'reb en 910.--Au moment où le triomphe des Fatemides va faire entrer l'histoire de l'Afrique dans une nouvelle phase, il est opportun de jeter un coup d'œil général sur l'état du pays et de passer en revue les événements survenus en Mag'reb; car le récit des révolutions dont l'Ifrikiya a été le théâtre nous en a forcément détournés.
A Fès, Yahïa-ben-Kacem-ben-Edris continua de régner paisiblement jusqu'en l'année 904. La guerre ayant alors éclaté entre lui et son neveu Yahïa-ben-Edris-ben-Omar, souverain du Rif, il périt dans un combat livré contre lui par Rebïa-ben-Sliman, général de son adversaire. A la suite de cette victoire, Yahïa-ben-Edris s'empara de l'autorité dans le Mag'reb et fit briller d'un dernier éclat le trône de Fès [493].
[Note 493: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 566, 567. Le Kartas, p. 106. El-Bekri, trad. article Idricides.
La grande tribu des Miknaça avait profité, dans ces dernières années, de l'affaiblissement de la dynastie edriside et se préparait à s'élever sur ses débris. Sous la conduite de leur chef, Messala-ben-Habbous, ces Berbères avaient soumis à leur autorité tout le territoire compris entre Teçoul, Taza et Lokaï, c'est-à-dire, la frontière orientale du Mag'reb extrême. Le reste de la tribu était à Sidjilmassa, où la royauté qu'elle y avait fondée venait d'être renversée par les Chiaïtes [494].
Dans le Mag'reb central, les Beni-Ifrene conservaient encore l'autorité sur Tlemcen et les plaines situées à l'est de cette ville. Auprès d'eux étaient leurs frères les Mag'raoua, dont la puissance avait grandement augmenté et qui étendaient leur autorité dans les régions sahariennes et sur les plaines du nord. Leur chef, Mohammed-ben-Khazer était un guerrier redoutable que nous allons voir entrer en scène [495].
Les souverains oméïades d'Espagne cherchaient à établir leur influence sur le littoral du Mag'reb central. Vers 902, ils y envoyèrent une expédition. Les généraux Mohammed-ben-Bou-Aoun et Ibn-Abdoun, qui la commandaient, conclurent avec les Beni-Mesguen, fraction des Azdadja, un traité par lequel ceux-ci livrèrent un territoire, où ils fondèrent la ville d'Oran [496]. Ce fut la première colonie oméïade en Mag'reb.
Enfin, à Tiharet, régnait encore la dynastie des Rostemides, mais fort affaiblie et cherchant, dans l'alliance des souverains espagnols, un secours capable de la protéger contre les ennemis qui l'entouraient [497].
[Note 494: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. I, p. 263.
[Note 495: ][ (retour) ] Ibid., t. III, p. 198, 229.
[Note 496: ][ (retour) ] Ibid., t. I, p. 283.
[Note 497: ][ (retour) ] Ibid., t. I, p. 243.
Conquête des Fatemides dans le Mag'reb central.--Chute des Rostemides.--Lors du retour de l'armée chiaïte, après la délivrance du mehdi, un corps d'armée avait été laissé dans le Mag'reb central, sous le commandement du ketamien Arouba-ben-Youçof. Ce général ayant attaqué Yakthan, souverain de Tiharet, s'empara de cette ville et fit mettre à mort le prince Rostemide. Ainsi s'éteignait cette petite dynastie. En même temps, Tiharet cessa d'être le centre du kharedjisme eïbadite; les sectaires de ce schisme, poursuivis sans relâche par les Fatemides, durent émigrer vers le sud et chercher un refuge dans la vallée de l'Oued-Rir', en plein désert (910). Ils paraissent avoir été accueillis par les Beni-Mezab qui adoptèrent leurs doctrines.
Arouba combattit ensuite les tribus voisines, et les força à la soumission et à la conversion; puis il alla réduire une révolte qui avait éclaté dans le pays des Ketama, sous l'inspiration de quelques mécontents.
Douas-ben-Soulat, officier ketamien, laissé comme gouverneur à Tiharet, entra alors en relations avec les Beni-Mesguen, des environs d'Oran. Ceux-ci, ayant rompu avec les Oméïades, lui offrirent de lui livrer cette ville. Leurs propositions furent accueillies avec faveur et, peu après, les troupes fatemides s'emparaient d'Oran. Mohammed-ben-bou-Aoun, qui avait contribué à leur succès, en fut nommé gouverneur (910).
Il est assez difficile, au milieu de la confusion qui règne à ce sujet dans les chroniques arabes, de dire si cette expédition fut conduite par Douas ou par Arouba. Toujours est-il que le général du mehdi étendit l'autorité de son maître sur les tribus des Matmata, Louata, Lemaia et Azdadja de la province d'Oran. Peut-être même entrait-il, dès lors, en relations avec Messala-ben-Habbous, chef des Miknaça, qui devait être avant peu un des principaux auxiliaires des Fatemides dans le Mag'reb.
Vers le même temps, les habitants de Sidjilmassa se révoltaient contre les Fatemides et massacraient leur gouverneur, Ibrahim, ainsi que toute sa garde de Ketama.
Le mehdi fait périr Abou-Abd-Allah et écrase les germes de rébellion.--Cependant un grave dissentiment s'était élevé entre le mehdi et son fidèle serviteur Abou-Abd-Allah. Ce dernier, cédant, dit-on, à l'influence de son frère, Abou-l'Abbas, avait voulu s'appuyer sur les services rendus, pour conserver une grande influence dans la direction des affaires. Mais Obéïd-Allah n'entendait nullement partager son autorité avec qui que ce fût. Irrité de voir ses avis brutalement repoussés, Abou-Abd-Allah montra d'abord une grande froideur vis-à-vis de son maître; puis il se mit, avec plusieurs de ses chefs, à conspirer sourdement contre lui. Ces mécontents répandirent le bruit que le mehdi n'était pas l'instrument de la volonté divine, l'être surnaturel, dont le caractère devait se révéler aux humains par des miracles. «Nous nous sommes trompés à son sujet,--disaient-ils,--car, il devrait avoir des signes pour se faire reconnaître; le vrai Imam doit faire des miracles et imprimer son sceau dans la pierre, comme d'autres le feraient dans la cire [498]».
[Note 498: ][ (retour) ] Ibn-Hammad, loc. cit.
Ils l'accusaient en outre d'avoir gardé pour lui seul les trésors de Guédjal. La plupart des chefs ketamiens, qui avaient toute confiance en Abou-Abd-Allah, prêtèrent l'oreille à ces discours et chargèrent leur grand cheikh de faire des remontrances à Obéïd-Allah lui-même.
Le danger était pressant pour le mehdi, puisque ses adhérents commençaient à s'apercevoir que celui qu'ils avaient soutenu comme un être surnaturel n'était qu'un homme comme eux. Obeïd-Allah comprit que sa seule porte de salut était l'énergie, qui impose toujours aux masses, et, pour toute réponse, il fit mettre à mort le grand cheikh des Ketama. Afin d'achever d'anéantir la conspiration, il envoya les principaux chefs occuper des commandements éloignés, de sorte qu'ils se trouvèrent dispersés et sans force, avant d'avoir eu le temps d'agir. Les plus compromis furent tués au loin et sans bruit par des émissaires dévoués. L'auteur de la conspiration restait à punir; le medhi, étouffant tout sentiment de reconnaissance, n'hésita pas à sacrifier à sa sécurité l'homme auquel il devait le pouvoir.
Dans le mois de janvier 911, Abou-Abd-Allah se promenait avec son frère Abou-l'Abbas, dans le jardin du palais, lorsque deux autres frères, Arouba et Hobacha, enfants de Youçof, sortirent des massifs et se précipitèrent sur eux. Abou-l'Abbas fut frappé le premier. En vain Abou-Abd-Allah essaya d'imposer son autorité aux deux chefs qui avaient été autrefois ses lieutenants: «Celui auquel tu nous a ordonné d'obéir nous commande de te tuer [499]», répondirent-ils, et Abou-Abd-Allah tomba percé de coups sur le cadavre de son frère.
Obéïd-Allah fit enterrer avec honneur les deux frères: il présida lui-même au lavage de leurs corps; puis, après la récitation des prières, il dit à haute voix en s'adressant au cadavre d'Abou-Abd-Allah: «Que Dieu te pardonne et qu'il te récompense dans l'autre vie, car tu as travaillé pour moi avec un grand zèle!»--Se tournant ensuite vers Abou-l'Abbas: Quant à toi,--dit-il,--qu'il ne t'accorde aucune pitié, car tu es cause des égarements de ton frère; c'est toi qui l'as conduit aux abreuvoirs du trépas!»
Les deux victimes furent enterrées au lieu même où elles étaient tombées sous le poignard des assassins [500]. Quant à ceux-ci, l'un d'eux, Hobacha, fut nommé gouverneur de Barka et de la région de l'est; l'autre, Arouba, reçut le commandement de Bar'aï et de la frontière sud-ouest. Des troubles partiels chez les Ketama suivirent ces exécutions, mais ils furent promptement étouffés dans le sang de leurs promoteurs. Grâce à ces mesures énergiques, le pouvoir d'Obéïd-Allah, loin de ressentir aucune atteinte, se renforça de tout l'effet produit par l'écrasement de ceux qui avaient voulu le renverser.
[Note 499: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 522.
[Note 500: ][ (retour) ] Ibn-Hammad, loc. cit.
Événements de Sicile.--Pendant le cours des luttes qui avaient amené la chute de la dynastie ar'lebite, l'anarchie, ainsi qu'on peut le prévoir, avait divisé les Musulmans de Sicile. Les chrétiens en profitèrent pour se fortifier au Val-Demone. Un certain nombre d'Arabes nobles, émigrés d'Afrique, relevèrent un peu la situation de la colonie, et cherchèrent à proclamer l'indépendance de la Sicile, au nom des Ar'lebites. Mais, aussitôt que le mehdi eût assuré son pouvoir, il envoya dans l'île un de ses principaux officiers, le ketamien Hassan-ben-Koléïb, surnommé Ben-bou-Khanzir.
Débarqué en 910, le nouveau gouverneur fit proclamer partout le nom du mehdi, et imposa aux Cadis l'obligation d'abandonner le rite sonnite, pour rendre la justice selon la doctrine fatemide. Puis, il fit une heureuse expédition au Yal-Demone et répandit partout la terreur de son nom. Mais bientôt son extrême cruauté indisposa contre lui ses plus fidèles adhérents, qui l'arrêtèrent par surprise et l'expédièrent au mehdi. Il fut remplacé par Ali-ben-Omar-el-Beloui (912) [501].
[Note 501: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 521. Amari, Musulmans de Sicile, t. II, p. 141 et suiv.
Événements d'Espagne.--Nous avons vu précédemment que le khalife Abd-Allah était arrivé, au commencement du xe siècle, après de longues années de lutte, à rétablir l'autorité oméïade en Espagne et à tenir en respect les petites royautés, qui se formaient de toute part. Le succès continua à couronner ses efforts, surtout dans le midi: «En 903, son armée prit Jaën; en 905, elle gagna la bataille du Guadalballou, sur Ibn-Hafçoun et Ibn-Mastana; en 906, elle enleva Cañete, aux Beni-el-Khali; en 907, elle força Archidona à payer tribut; en 910, elle prit Baeza, et l'année suivante, les habitants d'Iznajar se révoltèrent contre leur seigneur et envoyèrent sa tête au sultan. Même dans le nord il y avait une amélioration notable [502].»
[Note 502: ][ (retour) ] Dozy, Musulmans d'Espagne, t. II, p. 318, citant Ibn-Haïan.
Sur ces entrefaites, Abd-Allah cessa de vivre (15 octobre 912), après un règne de vingt-quatre ans.
Abd-er-Rahman III, son petit-fils, lui succéda. C'était un jeune homme de vingt-deux ans et, si l'on put craindre d'abord, qu'en raison de sa jeunesse, il ne fût pas à la hauteur de sa mission, il ne tarda pas à démontrer lui-même, que pour le courage et l'habileté politique, il ne le cédait à personne.
Attaquant résolument ce qui restait de chefs rebelles, il en contraignit une partie à la soumission. Mais Ibn-Hafçoun, qui se faisait appeler Samuel, depuis sa conversion, maintenait ferme à Bobastro le drapeau de l'indépendance nationale et du christianisme.
Les Berbères de Mag'reb, particulièrement de la province de Tanger, prenaient part à ces luttes comme mercenaires. S'étant mis à la tête de l'armée, Abd-er-Rahman parcourut en maître les provinces d'Elvira et de Jaën, recevant partout des soumissions, et brisant les résistances qu'il rencontrait. Il se présenta enfin devant Séville, dont les notables lui ouvrirent les portes (décembre 913) [503].
Les années suivantes furent non moins favorables, et, en 917, Ibn-Hafçoun rendait le dernier soupir. L'unité de l'empire oméïade se trouvait rétablie et un grand règne allait commencer.
[Note 503: ][ (retour) ] Dozy, Musulmans d'Espagne, t. II, p. 325 et suiv.
Révoltes contre Obéïd-Allah.--En Ifrikiya, le nouvel empire, à peine assis, était ébranlé par les révoltes indigènes; mais l'énergie du mehdi suffisait à tout. Ce fut d'abord dans la région de Tripoli, que les Houara et Louata prirent les armes. Les généraux obéïdites étouffèrent dans le sang cette sédition; on dit que les têtes des promoteurs furent expédiées à Kaïrouan et exposées sur les remparts.
Dans l'ouest, Mohammed-ben-Khazer avait entraîné ses Zenètes à l'attaque de Tiharet, s'était emparé de cette ville et avait contraint le gouverneur, Douas, à chercher un refuge dans le vieux Tiharet. Une armée nombreuse, envoyée par le mehdi, délogea les Zenètes de leur nouvelle conquête, les poursuivit et en fit un grand carnage. Il est probable que Messala-ben-Habbous, chef des Miknaça, qui, nous l'avons vu, avait déjà contracté alliance avec les Obéïdites, les aida à écraser les Zenètes, car Messala reçut, comme récompense, le commandement de Tiharet et la mission de protéger la frontière occidentale.
Les Ketama avaient été douloureusement frappés par la mise à mort d'Abou-Abd-Allah; de son côté, le mehdi, craignant les effets de leur rancune, leur avait retiré sa confiance. Les habitants de Kaïrouan détestaient ces sauvages étrangers, dont l'insolence était sans bornes.
La situation devenait critique pour eux. Dans le mois d'avril 912, la population de Kaïrouan, saisissant un prétexte, se jeta sur eux et en fit un véritable massacre. Plus de mille cadavres de Ketama jonchèrent, paraît-il, les rues et l'on s'empressa de les faire disparaître en les jetant dans les égoûts.
En apprenant la façon dont leurs contribules étaient traités en Ifrikiya, les Ketama se mirent en révolte ouverte, placèrent à leur tête un des leurs, auquel ils donnèrent le titre de mehdi, et envahirent le Zab. La situation était grave. Obéïd-Allah fit marcher contre les rebelles son fils Abou-l'Kassem, avec les meilleures troupes; mais il fallut une campagne de près d'un an pour les réduire. Le faux mehdi, ayant été pris, fut ramené à Kaïrouan et exécuté à Rokkada, après avoir été promené, revêtu d'un accoutrement ridicule, sur un chameau [504].
Pendant que le Mag'reb était le théâtre de la révolte ketàmienne, les gens de Tripoli, imitant ceux de Kaïrouan, massacraient les Ketama, chassaient leur gouverneur et se déclaraient indépendants. Le mehdi envoya d'abord sa flotte qui réussit à surprendre, dans le port de Tripoli, les navires des révoltés et les détruisit. On investit ensuite la ville par terre, et, après quelques mois de blocus, les Tripolitains, qui avaient souffert les horreurs de la famine, se décidèrent à se rendre à Abou-l'Kassem. Selon Ibn-Khaldoun, les habitants furent massacrés et la ville livrée au pillage; une forte contribution de guerre fut frappée sur les survivants [505].
[Note 504: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 523-524. Arib, in Nicholson, apud Fournel, Berbers, t. II, p. 111.
[Note 505: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 524.
Fondation d'El-Mehdia par Obeid-Allah.--C'est probablement vers cette époque qu'Obeïd-Allah, après avoir visité le littoral, depuis Tunis et Karthage jusqu'à la petite Syrte, arrêta son choix sur une petite presqu'île, située à soixante milles de Kaïrouan, et nommée par les indigènes El-Hamma, ou Djeziret-el-Far. Une mince langue de terre la reliait au rivage, du côté de l'ouest. Les ruines de l'antique Africa couvraient cet emplacement, que le mehdi choisit pour y construire sa capitale.
La presqu'île avait, disent les auteurs arabes, «la forme d'une main avec son poignet.» De solides fortifications établies sur l'isthme ne laissaient qu'une seule entrée, qu'on ferma au moyen d'une porte de fer. Dans ce vaste enclos, Obeïd-Allah fit construire des palais pour lui et des logements pour ses soldats. Des citernes et des silos y furent creusés, et des travaux exécutés afin de rendre plus sûr le port naturel; il pouvait, dit-on, contenir cent galères.
En face, sur la terre ferme, se fonda le faubourg de Zouïla, où le peuple et les marchands vinrent s'établir [506].
[Note 506: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 325. El-Bekri, passim. El-Kaïrouani, p. 95.
Expédition des Fatemides en Egypte, son insuccès.--Si Obeïd-Allah cherchait à se faire un refuge inexpugnable en Ifrikiya, c'est qu'il sentait son trône encore bien vacillant; de tous côtés, les têtes fermentaient. En Sicile, après quelque temps d'anarchie, l'esprit de résistance s'était réveillé, et les Musulmans avaient placé à leur tête le chef ar'lebite Ahmed-ben-Korhob, dont le premier acte avait été de retrancher de la khotba (prône) le nom du mehdi et de proclamer l'autorité du khalife abasside, El-Moktader; sa soumission fut accueillie, en Orient, avec faveur et il reçut les emblèmes du commandement: «Drapeaux et robes noirs, colliers et bracelets [507].»
Obeïd-Allah, du reste, considérait son séjour en Ifrikiya comme une simple station. C'est vers l'Orient qu'il tournait ses regards et il n'aspirait qu'à se transporter sur un autre théâtre. La première étape devait être l'Egypte et il en décida audacieusement la conquête. Ayant réuni une armée nombreuse de Ketama, il en donna le commandement à son fils Abou-l'Kassem et le lança vers l'est. Le jeune prince traversa facilement la Tripolitaine et fit rentrer dans l'obéissance le pays de Barka. De là, il marcha directement sur Alexandrie et commença le siège de cette ville. En même temps, une flotte de deux cents navires, sous le commandement de Hobacha, venait la bloquer par mer (914). Après s'être emparés d'Alexandrie, Abou-l'Kassem et Hobacha s'avancèrent dans l'intérieur, envahirent la province de Faïoum et marchèrent sur le vieux Caire.
Mais le gouverneur de l'Egypte, Tikine-el-Khezari, ayant reçu du khalife un renfort important, commandé par l'eunuque Mounês, qu'on appelait le maître de la victoire, marcha contre les envahisseurs, les battit dans plusieurs combats et les força à la retraite. Abou-l'Kassem dut abandonner tout le pays conquis dans sa brillante campagne et se réfugier à Barka.
La flotte du mehdi venait à peine de rentrer d'Orient et se trouvait dans le port de Lamta [508], lorsque les vaissaux siciliens, lancés par Ibn-Korhob, vinrent audacieusement l'attaquer. Mohammed, fils d'Ibn-Korhob, qui commandait l'expédition, dispersa ou coula les navires chiaïtes; puis, ayant opéré son débarquement, mit en déroute les troupes envoyées contre lui de Rakkada. Marchant ensuite sur Sfaks, il mit cette ville au pillage et, enfin, se présenta devant Tripoli, où il trouva Abou-l'Kassem, revenant d'Egypte avec les débris de ses troupes. Il se décida alors à se rembarquer et rentra en Sicile chargé de butin.
[Note 507: ][ (retour) ] Amari, Musulm., t. II, p. 149.
[Note 508: ][ (retour) ] L'antique Leptis parva, dans le golfe de Monastir.
Les insuccès militaires ont toujours pour résultat de provoquer la suspicion contre les généraux malheureux. A son retour, Hobacha fut jeté en prison; son frère, craignant le même sort, prit la fuite et essaya de gagner le pays des Ketama, pour le soulever à son profit; mais il fut arrêté et livré à Obéïd-Allah, qui fit trancher la tête aux deux frères [509].
[Note 509: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 524 et suiv. El-Kaïrouani, p. 95-96. Ibn-Hammad, passim.
L'Autorité du Mehdi est rétablie en Sicile.--En Sicile, Ibn-Korhob avait à combattre l'indiscipline des Berbères, des Arabes, des légistes, des nobles et des intrigants de toute sorte, qui ne cessaient de lutter les uns contre les autres. Le succès de l'expédition de son fils Mohammed n'avait fait qu'exciter la cupidité des Musulmans; aussi Ibn-Korhob dut-il céder à leurs instances et organiser une razia sur la terre ferme. Débarquée en Calabre, l'armée expéditionnaire ravagea une partie de cette province. Mais une tempête détruisit la flotte, et les Musulmans qui échappèrent au naufrage regagnèrent comme ils purent l'île. Ne possédant plus de navires, Ibn-Korhob ne put résister aux attaques constantes des vaisseaux du mehdi.
Sur ces entrefaites, l'impératrice Zoé, régente pendant la minorité de son fils, prescrivait à son lieutenant, en Calabre, de faire la paix avec les Musulmans, car elle craignait l'attaque des Bulgares et avait besoin de toutes ses forces. Un traité fut alors conclu, par lequel les Byzantins s'engagèrent à verser à l'émir de Sicile un tribut annuel de vingt-deux mille pièces d'or (fin 915) [510].
Bientôt, une nouvelle révolte ayant éclaté en Sicile, Ibn-Korhob se démit du pouvoir et voulut se réfugier en Espagne (juillet 916); mais les révoltés assaillirent son vaisseau et, s'étant emparés de l'émir, l'envoyèrent au mehdi: «Qui t'a poussé,--lui dit ce prince,--à méconnaître les droits sacrés de la maison d'Ali, en te révoltant contre nous?»--«Les Siciliens,--répondit le prisonnier,--m'ont élevé au pouvoir malgré moi et, malgré moi, m'en ont fait descendre.» Le souverain fatemide l'envoya au supplice [511].
Abou-Saïd-Moussa, dit Ed-D'aïf, fut chargé par le mehdi de prendre le commandement en Sicile. Ce général éteignit dans leur germe toutes les révoltes et déploya une grande sévérité: s'étant rendu maître de Palerme, le 12 mars 917, il fit un massacre général de la population. Enfin, une amnistie fut proclamée, au nom du chef de l'empire obéïdite, et Abou-Saïd rentra à Kaïrouan, en laissant dans l'île, comme gouverneur, Saïd-ben-Aced avec des forces ketamiennes [512].
[Note 510: ][ (retour) ] Amari, t. II, p. 153.
[Note 511: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 526.
[Note 512: ][ (retour) ] Amari, Musulmans de Sicile, t. III, p. 157.
Première campagne de Messala dans le Mag'reb pour les Fatemides.--Les difficultés auxquelles le mehdi avait à faire face dans l'Est ne l'empêchaient pas de tourner ses regards vers l'Occident. Messala-ben-Habbous, préposé par lui à la garde de Tiharet, le poussait à entreprendre des campagnes dans le Mag'reb. Sur ces entrefaites, Saïd, le descendant de la petite royauté des Beni-Salah à Nokour, s'étant allié aux Edrisides, et ayant refusé obéissance aux Fatemides, Obéïd-Allah jugea que le moment d'agir était arrivé, et il donna à Messala l'ordre de se mettre en marche.
Le chef des Miknaça partit de Tiharet au printemps de l'année 917. Saïd l'attendait, en avant de Nokour, dans un camp retranché, mais la clef de la position ayant été livrée par un traître, Saïd fit transporter sa famille et ses objets précieux dans une île voisine du port, puis, se jetant en désespéré sur les ennemis, il tomba percé de coups. Messala livra le camp et la ville au pillage et envoya au Mehdi la tête de l'infortuné Saïd. Sa famille parvint à gagner l'Espagne et fut reçue avec honneur par Abd-er-Rahman III [513].
[Note 513: ][ (retour) ] El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 141. Dozy, Musulmans d'Espagne, t. III, p. 37 et suiv.
Pour affermir sa conquête, Messala guerroya encore pendant plusieurs mois dans te territoire de Nokour, puis il reprit le chemin de l'est en laissant une garnison dans cette ville. Peu de temps après, les fils de Saïd, soutenus par les Berbères, rentrèrent en possession de leur petit royaume, et l'un d'eux, nommé Salah, fut reconnu comme prince régnant. Un de ses premiers actes consista à proclamer l'autorité du khalife oméïade d'Espagne, dans cette partie du Mag'reb. Le mehdi ne se sentit pas assez fort pour entrer en lutte contre Abd-er-Rahman.
Nouvelle expédition fatemide contre l'Egypte.--Obeïd-Allah reprit, alors ses plans de campagne en Orient. Ayant réuni une armée formidable, dont les auteurs arabes, avec leur exagération habituelle, portent le chiffre à cinq cent mille hommes, il en confia le commandement à son fils Abou-l'Kassem et la lança contre l'Egypte. Au printemps de l'année 919, cet immense rassemblement, dont les Ketama formaient l'élite, se mit en marche. L'Egypte était alors dégarnie de troupes; aussi les Chiaïtes se rendirent-ils facilement maîtres d'Alexandrie qu'ils livrèrent au pillage, puis ils envahirent le Faïoum et une partie du Saïd. Le gouverneur n'avait pas osé lutter en rase campagne; retranché à Djiza, il ne cessait de demander des secours au khalife. Mais le but du mehdi n'était pas seulement de conquérir cette riche contrée: c'était l'Orient, sa patrie, qu'il convoitait, et il voulait reparaître en vainqueur là où il avait été persécuté. Abou-l'Kassem écrivit aux habitants de la Mekke pour les sommer de se rendre à lui.
Cependant, la situation des Chiaïtes ne laissait pas d'être critique: coupés de leur base d'opérations, décimés par la peste, ils attendaient avec impatience des secours d'Ifrikiya. Le gouverneur abbasside étant mort avait été remplacé par Takin qui avait déjà eu la gloire de repousser la première invasion; des troupes lui avaient été envoyées et enfin, l'eunuque nègre Mounès, rentré en grâce près de son souverain, se préparait à accourir pour jeter son épée dans la balance.
Sur ces entrefaites, une flotte de 80 vaisseaux, envoyée par le mehdi au secours de son fils, arriva en Egypte; mais les navires abbassides lancés contre elle par Monnès réussirent à l'incendier à Rosette. En 920, Mounès arriva avec les troupes de l'Irak et, dès lors, la face des choses changea; Abou-l'Kassem se vit enlever une à une toutes ses conquêtes et, en 921, il dut reprendre la route de l'Ifrikiya. Cette retraite, bien qu'effectué en assez bon ordre, fut désastreuse; dans le mois de novembre, le prince obéïdite rentra à Kaïrouan, ne ramenant, dit-on, qu'une quinzaine de mille hommes, le reste avait péri par le fer ou la maladie, était prisonnier ou s'était dispersé [514].
[Note 514: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 526. Ibn-Hammad, passim. El-Kaïrouani, p. 96.
Conquêtes de Messala en Mag'reb.--Pendant que l'Orient était le théâtre de ces événements, Messala recevait du mehdi l'ordre d'entreprendre une nouvelle campagne dans le Mag'reb. En 920, le chef des Miknaça, soutenu par un corps de Ketamiens, marcha directement contre la capitale des Edrisides. Yahïa-ben-Edris ayant réuni ses guerriers arabes, son corps d'affranchis et tous les contingents berbères dont ils disposait et parmi lesquels les Aoureba tenaient toujours le premier rang, s'avança contre l'ennemi. Mais il essuya une défaite et dut rentrer dans Fès, sa capitale, pour s'y retrancher. Messala, arrivé sur ses traces, commença le siège de la ville, et bientôt le descendant d'Edris se vit forcé de traiter avec son ennemi. Il reconnut la suzeraineté du sultan fatemide et consentit à accepter la position secondaire de lieutenant du mehdi à Fès. Avant de rentrer à Tiharet, Messala confia à son cousin Mouça-ben-Abou-l'Afia, le commandement des régions du Mag'reb, jusqu'auprès de Fès.
L'année suivante, des contestations survenues entre Mouça et le prince edriside, soutenu par les Beni-Khazer et autres tribus magraouiennes, ne tardèrent pas à amener une rupture. Aussitôt Messala accourut avec ses troupes dans le Mag'reb. Étant entré à Fès, il destitua Yahïa-ben-Edris, l'interna dans la ville d'Azila (près de Tanger), et s'empara de ses trésors (921). De là il se porta sur Sidjilmassa, où les descendants des Beni-Midrar avaient, depuis longtemps, repris en main l'autorité. Ahmed-ben-Meïmoun, le souverain midraride, essaya en vain de lui résister, il fut pris et mis à mort. Messala, ayant rétabli dans le sud l'autorité fatemide, laissa comme gouverneur El-Moatez, neveu du précédent roi, et rentra à Tiharet d'où il se rendit à El-Mehdïa pour recevoir les félicitations de son maître [515].
Expéditions fatemides en Sicile en Tripolitaine et en Egypte.--En Ifrikiya, le souverain fatemide, établi dans sa capitale d'El-Mehdïa, continuait à diriger des expéditions contre les chrétiens de Sicile, pendant que son lieutenant lui conquérait le Mag'reb. Selon M. Amari [516], Siméon, roi des Bulgares, aurait recherché l'alliance du mehdi, en l'invitant à l'aider dans ses entreprises contre Byzance. La générosité de l'impératrice Zoé, qui mit en liberté ses ambassadeurs tombés entre les mains de ses troupes, désarma Siméon et fit échouer le projet.
[Note 515: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, Berbères, t. I, p. 264, t. II, p. 526 et suiv., t. III, p. 230. Kartas, p. 106 et suiv. El-Bekri, Idricides.
[Note 516: ][ (retour) ] Musulmans de Sicile, t. II, p. 173.
Sur ces entrefaites, une révolte des Nefouça, toujours impatients du joug, tint en échec pendant de longs mois les armées fatemides, et ce ne fut qu'à la fin de 923 que leur dernier retranchement fut enlevé et qu'ils se virent forcés à la soumission.
Selon le Baïan, une nouvelle expédition aurait été effectuée en Egypte, sous le commandement du général fatemide Mesrour, en l'année 924, mais les détails précis manquent sur cette campagne qui, dans tous les cas, n'eut pour la cause du mehdi aucun résultat effectif.
Succès des Mag'raoua.--Mort de Messala.--Nous avons vu que les Mag'raoua, sous le commandement d'Ibn-Khazer, ne cessaient de se poser en ennemis de la dynastie fatemide et saisissaient toutes les occasions d'attaquer ses frontières ou de s'allier à ses ennemis. Selon Ibn-Khaldoun [517], Messala aurait péri en les combattant dans le cours de l'année 921, mais nous avons vu plus haut qu'après être rentré de son expédition de Sidjilmassa, ce général était allé saluer son suzerain à El-Mehdïa. L'étude comparative des auteurs nous conduit à reporter cet événement à l'année 924. Les Beni-Khazer et autres tribus zenètes s'étant lancées dans la révolte, Messala marcha contre elles et après plusieurs combats, il se laissa surprendre par Ibn-Khazer qui le tua de sa propre main (novembre 924). Cette perte fut vivement ressentie par le mehdi.
Une nouvelle armée kelamienne, sous le commandement de Bou-Arous et Ben-Khalifa [518], arrivée de l'est, fut complètement détruite, par les Zenètes. Grâce à ces succès, Ibn-Khazer acquit l'adhésion de presque toutes les tribus des hauts plateaux du Mag'reb central; mais au delà de la Moulouïa, Mouça-ben-Bou-l'Afia continuait à exercer le pouvoir au nom des Fatemides jusqu'à la limite extrême du territoire de Fès.
[Note 517: ][ (retour) ] Histoire des Berbères, t. II, p. 527 et t. III, p. 230.
[Note 518: ][ (retour) ] Selon Ibn-Hammad.
El-Haçan relève, à Fès, le trône edriside.--Sa mort.--Le contre-coup des échecs éprouvés par les armes du mehdi se fit aussitôt sentir en Mag'reb. Un membre de la famille edriside, nommé El-Haçan, dit El-Hadjam [519], prince d'une grande bravoure, releva, dans la montagne des Djeraoua, l'étendard de sa dynastie. Marchant sur Fès, il s'empara par surprise de cette ville et en chassa le gouverneur Rihan, le ketamien.
Aussitôt Mouça-ben-Abou-l'Afia se porta contre Fès à la tête de toutes ses forces disponibles. El-Haçan s'avança bravement au devant de lui et la rencontre eut lieu entre Fès et Taza, près d'un ruisseau appelé Ouad-el-Metahen. La lutte fut acharnée et la victoire se prononça pour l'edriside qui contraignit Mouça à fuir, en abandonnant sur le champ de bataille deux mille Miknaça, parmi lesquels son propre fils. El-Haçan soumit alors à son autorité les régions de Safraoua, Mediouna, Meknès, Basra, etc., c'est-à-dire la partie centrale du Mag'reb [520] (926).
[Note 519: ][ (retour) ] Le phlébotomiste, parce qu'il avait, dit-on, l'habitude de frapper son ennemi à la veine du bras.
[Note 520: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. I, p. 267, t. II, p. 527, 568. El-Bekri, art. Idricides. Le Kartas, p. 110 et suiv. Ibn-Hammad.
En même temps, El-Moatez répudiait la suzeraineté fatemide à Sidjilmassa, et se déclarait indépendant. C'est également vers cette époque qu'il faut placer l'occupation de Melila par les Oméïades d'Espagne. Ainsi Abd-er-Rahman prenait pied sur cette terre d'Afrique où il cherchait depuis longtemps à exercer son influence. Ses agents entrèrent en pourparlers avec Ibn-Khazer et un traité d'alliance fut conclu entre le chef des Mag'raoua et le khalife d'Espagne.
Sur ces entrefaites, l'edriside El-Haçan, victime d'une sédition, fut arrêté et jeté en prison. Aussitôt Mouça-ben-Abou-l'Afia accourut à Fès et entreprit le siège du quartier des Andalous, resté fidèle aux Edrisides. Après une lutte acharnée, la victoire resta aux Miknaça. Mouça voulait qu'El-Haçan lui fut livré, mais on facilita sa fuite en essayant de lui faire escalader le rempart. Dans sa chute, El-Haçan se brisa la cuisse et mourut misérablement.
Expédition d'Abou-l'Kassem dans le Mag'reb central.--Les succès d'Ibn-Khazer dans le Mag'reb central, l'alliance de ce chef avec les Oméïades, décidèrent le mehdi à y faire une nouvelle campagne et à en confier la direction à son fils. Au printemps de l'année 927, le prince Abou-l'Kassem se mit en route à la tête d'une puissante armée. Il passa par les montagnes des Ketama et se heurta contre la tribu des Beni-Berzal, qui essaya de lui barrer le passage et contre laquelle il dut entreprendre toute une série d'opérations gênées par le mauvais temps. Ayant contraint les rebelles à la soumission, il continua sa route vers l'ouest et dut réduire diverses tribus telles que les Houara, et les Lemaïa, chez lesquelles le schisme kharedjite-sofrite s'était conservé. Il est assez difficile de dire jusqu'à quel point il s'avança dans le Mag'reb; ce qui paraît certain, c'est que les Mag'raoua se retirèrent dans le sud pour éviter son attaque.
Après avoir confirmé Mouça-ben-Abou-l'Afia dans son commandement, Abou-l'Kassem revint sur ses pas et s'arrêta à Mecila, dans le Hodna. Les Beni-Kemian, tribu voisine, lui ayant manifesté de l'hostilité, il les réduisit à la soumission et, pour les punir, les déporta à Kaïrouan. De même que les généraux byzantins avaient songé à établir dans cette localité une place forte qu'ils appelèrent Justiniana-Zabi, Abou-l'Kassem traça sur les bords de l'Oued-Sehar une ville destinée à couvrir la frontière du sud-ouest contre les incursions des Zenètes. Il lui donna le nom de Mohammedïa, mais l'ancienne appellation de Mecila prévalut. Le commandement de cette place forte fut donné par lui à l'andalousien Ali-ben-Hamdoun, qui avait été, dit-on, un des premiers partisans du mehdi et aurait même partagé sa captivité à Sidjilmassa. Tout le Zab fut placé sous les ordres de cet officier et l'on accumula dans la nouvelle place forte des approvisionnements et des armes [521].
[Note 521: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 527-553. Ibn-Hammad, passim. El-Kaïrouani, p. 96.
Abou-l'Kassem rentra ensuite en Ifrikiya où l'appelait le soin de conserver ses droits d'héritier présomptif (928).
Vers le même temps (927), vingt pirates maures, d'Espagne, jetés par la tempête sur les côtes de Provence, s'établissaient au Fraxinet et, ayant été rejoints par des aventuriers de toute race, fondaient une petite république qui ne tarda pas à devenir un objet de terreur pour les régions environnantes; ces brigands parcoururent en maîtres les Alpes, l'Italie septentrionale, la Suisse, et poussèrent l'audace jusqu'à venir assiéger Milan.
Succès d'Ibn-Abou-l'Afia.--Nous avons laissé dans le Mag'reb Mouça-ben-Abou-l'Afia maître de Fès. Après avoir reçu la soumission des régions environnantes, Mouça, plaçant à Fès son fils Medin, s'attacha à poursuivre les descendants de la famille edriside et leurs partisans dans les retraites où ils s'étaient réfugiés. Les montagnes du Rif et le pays des R'omara étaient le dernier rempart de cette dynastie déchue. Une forteresse élevée sur un piton, au milieu de montagnes escarpées, était maintenant leur capitale. On l'appelait Hadjar-en-Necer (le rocher de l'aigle). A la mort d'El-Hadjam, la royauté était échue à Ibrahim, fils de Mohammed-ben-Kassem. Après avoir essayé en vain de réduire ses adversaires dans une retraite aussi difficile d'accès, Mouça se décida à laisser en observation son général Ibn-Abou-el-Fetah [522]; quant à lui, il alla enlever Nokour où régnait un descendant de Salah, nommé El-Mouaïed. Les vainqueurs mirent cette malheureuse ville au pillage et achevèrent l'œuvre de destruction commencée, quelques années auparavant, par Messala. Le chef des Miknaça envahit ensuite la province de Tlemcen, où se trouvait un prince edriside du nom d'El-Hacen, descendant de Soleïman, qui prit la fuite à son approche et alla se réfugier à Melila (931). Mouça entra vainqueur à Tlemcen.
[Note 522: ][ (retour) ] Abou-Komah, selon El-Bekri.
Ce n'était pas sans motif que Mouça avait abandonné le Mag'reb. Nous avons vu plus haut qu'Ibri-Khazer avait conclu une alliance avec Abd-er-Rhaman III, khalife d'Espagne, surnommé En-Nacer (le victorieux), en raison de ses grands succès sur les princes de Léon [523]. Stimulé par les agents de ce prince, il avait reparu dans le Mag'reb central, après le départ d'Abou-l'Kassem, et soumis pour les Omeïades tout le pays compris entre Ténès et Oran. Il est probable que l'arrivée du chef victorieux des Miknaça, maître d'une grande partie du Mag'reb, força Ibn-Khazer à regagner les solitudes du désert, son refuge habituel.
Pendant ce temps, le khalife d'Espagne, ne dissimulant plus ses plans de conquête en Mag'reb, enlevait Ceuta par un coup de main. Cette ville tenait encore pour les Edrisides et sa perte fut vivement ressentie par les derniers représentants de cette dynastie (931).
[Note 523: ][ (retour) ] Dozy, Musulmans d'Espagne, t. III, p. 49 et suiv.
Mouça se prononce pour les Oméïades.--Il est vaincu par les troupes fatemides.--Une fois maîtres de Ceuta, les généraux oméïades entrèrent en pourparlers avec Mouça-ben-Abou-l'Afia qui se disposait à marcher contre eux, et lui transmirent de la part de leur maître des offres très séduisantes, s'il consentait à l'accepter pour suzerain. Le chef des Miknaça avait-il à se plaindre du mehdi, ou jugea-t-il simplement qu'il était préférable pour lui de s'attacher à la fortune du brillant En-Nacer? Nous l'ignorons; dans tous les cas, il accueillit les ouvertures à lui faites et se décida à répudier la suzeraineté fatemide pour laquelle il avait combattu jusqu'alors. S'étant déclaré le vassal du khalife d'Espagne, il fit proclamer l'autorité oméïade dans le Mag'reb.
Dès que ces graves nouvelles furent parvenues en Ifrikiya, la mehdi expédia au gouverneur de Tiharet l'ordre de marcher contre ses ennemis du Mag'reb; mais les descendants de Messala, qui y commandaient, ne possédaient pas de forces suffisantes pour entreprendre une campagne sérieuse, et l'année 932 se passa en escarmouches sans importance. L'année suivante (933), une armée fatemide se mit en route vers l'ouest, sous le commandement de Homeïd-ben-Isliten, neveu de Messala, traversa sans peine le Mag'reb central et pénétra dans le Mag'reb extrême. Mouça attendait ses ennemis en avant de Taza, sur la rive gauche de la Moulouïa, au lieu dit Messoun. Après plusieurs jours de lutte, les troupes fatemides parvinrent à se rendre maîtresses du camp ennemi, ce qui contraignit Mouça à se jeter dans Teçoul, et à appeler à son aide le général Ibn-Abou-l'Fetah, resté en observation devant Hadjar-en-Necer. Aussitôt l'edriside Ibrahim et ses partisans reprirent l'offensive et vinrent attaquer les derrières de Mouça. Au profit de cette diversion, qui immobilisait le chef miknacien, Homeïd continua sa marche sur Fès, où il entra sans coup férir, car Medin, fils de Mouça, avait abandonné la ville à son approche. Après avoir rétabli l'autorité fatemide en Mag'reb, Homeïd reprit la route de l'Ifrikiya en laissant comme gouverneur à Fès Hâmed-ben-Hamdoun [524].
[Note 524: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, Berbères, t. I, p. 268, t. II, p. 528, 569, t. III, p. 231. Kartas, p. 111 et suiv. Bekri, passim.
Mort d'Obéïd-Allah, le mehdi.--Peu de temps après le retour de l'armée, Obéïd-Allah mourut à El-Mehdïa (3 mars 934). Il était âgé de soixante-trois ans et avait régné près de vingt-cinq ans. Il laissait sept fils et huit filles. Les astrologues de la cour prétendirent qu'au moment de sa mort la lune avait subi une éclipse totale.
Ce prince laissait à son fils un immense empire qui s'étendait de la grande Syrte au cœur du Mag'reb, Il faut reconnaître qu'une rare fortune avait secondé l'ambition de ce messie (mehdi), qui, après avoir erré en proscrit, durant de longues années, était venu s'asseoir en triomphateur sur le trône préparé par un disciple dont l'abnégation égalait le dévouement. Grâce à son énergie invincible, Obéïd-Allah sut conserver, étendre et établir sur des bases durables un pouvoir assez précaire au début. Nul doute que, sans les mesures rigoureuses qu'il prit et dont les premières conséquences furent de sacrifier ceux auxquels il devait tout, il eût été renversé après un court règne.
Et cependant l'ambition constante du mehdi, le désir de toute sa vie n'était pas réalisé. C'est vers l'Orient qu'il avait les yeux tournés et c'est sur le trône des khalifes, où son ancêtre Ali n'avait pu se maintenir, qu'il voulait s'asseoir. Après l'insuccès de ses tentatives militaires en Egypte, il dut se borner à employer l'intrigue, et ce fut, dit-on, par un de ses émissaires que le khalife El-Moktader fut tué pendant les guerres qui suivirent la révolte de Mounès. Suivant l'historien Es-Saouli, cité par Ibn-Hammad, il aurait même annoncé officiellement cette nouvelle dans une assemblée politique où il reçut les félicitations du peuple.
Le mehdi établit quelques modifications de rite dans la pratique de la religion musulmane. La révolte des Karmates, qui ensanglanta l'Orient pendant la fin de son règne, favorisa ces innovations. Le pèlerinage, une des bases de la religion islamique, était devenu impossible depuis que les farouches sectaires avaient mis la ville sainte au pillage et enlevé la pierre noire de la Kaâba [525].
[Note 525: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 529 et suiv. Ibn-Hammad, passim. El-Kaïrouani, p. 96.
Expéditions des Fatemides en Italie.--Avant de terminer ce chapitre, nous devons passer une rapide revue des expéditions faites en Europe pendant les dernières années du règne du mehdi. A la suite d'une alliance conclue avec les ambassadeurs slaves venus de Dalmatie en Afrique, une expédition fut faite, vers 925, de concert avec eux, dans le midi de l'Italie. Les alliés s'emparèrent d'un certain nombre de villes détachées de l'obéissance de l'empire, et notamment d'Otrante. Saïn, chef des Slaves, força Naples et Salerne à lui verser une rançon, puis il fit payer tribut à la Calabre et retourna à Palerme avec un riche butin. Les Slaves avaient en effet pris l'habitude d'hiverner dans cette ville, dont un quartier conserva leur nom. Beaucoup d'entre eux passèrent en Espagne et entrèrent au service des princes oméïades.
Malgré l'appui prêté par les Fatemides à Saïn dans son expédition d'Italie, le tribut stipulé par les précédents traités fut régulièrement servi à Obéïd-Allah jusqu'à sa mort, par les Byzantins.
En 933, une flotte envoyée contre Gênes par le mehdi porta le ravage dans les environs de cette ville [526].
[Note 526: ][ (retour) ] Amari, Musulmans de Sicile, t. II, p. 176 et suiv. Dozy, Musulmans d'Espagne, t. III, p. 61.