CHAPITRE VIII

ÉTABLISSEMENT DE L'EMPIRE OBÉIDITE; CHUTE DE L'AUTORITÉ
ARABE EN IFRIKIYA

902-909

Coup d'œil sur les événements antérieurs et la situation de l'Italie méridionale.--Ibrahim porte la guerre en Italie.--Progrès des Chiaïtes.--Victoire d'Abou-Abd-Allah chez les Ketama.--Court règne d'Abou-l'Abbas; son fils Ziadet-Allah lui succède.--Le mehdi Obeïd-Allah passe en Mag'reb.--Campagnes d'Abou-Abd-Allah contre les Ar'lebites, ses succès.--Les Chiaïtes marchent sur la Tunisie. Fuite de Ziadet-Allah III.--Abou-Abd-Allah prend possession de la Tunisie.--Les Chiaïtes vont délivrer le mehdi à Sidjilmassa.--Retour du mehdi Obeïd-Allah en Tunisie; fondation de l'empire obéïdite.


APPENDICE

CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS AR'LEBITES


Coup d'œil sur les événements antérieurs et la situation de l'Italie méridionale.--Au moment où l'enchaînement des faits va nous amener en Italie, il est nécessaire de jeter un rapide coup d'œil sur les événements survenus depuis un demi-siècle dans cette péninsule, afin de bien préciser les conditions dans lesquelles elle se trouvait. Nous avons vu précédemment que la situation de l'empire, dans le midi de l'Italie, était devenue fort précaire; un grand nombre de principautés composées le plus souvent d'un canton ou de républiques constituées par une ville et sa banlieue, s'étaient formées dans la région centrale.

Attaqués au nord par les Longobards, au midi par les Byzantins, exposés à l'ouest aux incursions des Musulmans de Sicile, en guerre les uns contre les autres, ces petits états se trouvaient souvent dans une situation critique qui les forçait à se jeter dans les bras de leurs ennemis. C'est ainsi qu'en 830 les Musulmans de Sicile portèrent secours à Naples contre les Longobards. Appelés de nouveau en Italie, à la suite de la guerre entre Bénévent d'une part, et Salerne et Capoue de l'autre, les Arabes conquirent des places dans la Calabre, s'emparèrent de Tarente et, remontant l'Adriatique, firent des incursions jusqu'aux bouches du Pô [467].

Après plusieurs années de luttes, avec des péripéties diverses, les Musulmans, alliés au duc de Bénévent, conservent Bari, sur la terre ferme, et y fondent une colonie. Appuyés sur cette place, les Arabes de Sicile font de nombreuses incursions sur le continent; vers 846, ils osent attaquer Rome, mais sont repoussés sans avoir obtenu d'autre satisfaction que de saccager la basilique de Saint-Pierre-et-Saint-Paul-hors-les-Murs. Une seconde fois, en 849, ils préparent une nouvelle et formidable expédition contre la ville éternelle, mais la tempête disperse et détruit leur flotte, et leur entreprise se termine par un véritable désastre [468].

[Note 467: ][ (retour) ] Amari, Musulmans de Sicile, t. I, p. 358 et suiv.

[Note 468: ][ (retour) ] Muratori, Vie de Léon IV, t. III.

En 851 les guerres intestines qui divisaient les chrétiens prennent fin. L'ancien état de Bénévent est divisé en deux principautés, Salerne et Bénévent, et il est décidé qu'on ne recourra plus au secours des Musulmans. Le gouverneur de Sicile accourt pour protéger les Arabes d'Italie; il obtient de grands succès et ne rentre dans l'île qu'après avoir assuré la sécurité de Bari. Le chef de cette colonie, Mouferredj-ben-Salem, prend alors le titre de sultan et s'adresse au khalife abbasside pour être reconnu indépendant. Bari devient le refuge de tous les aventuriers, de tous les brigands musulmans; de ce repaire, partent des bandes qui portent sans cesse le ravage dans l'Italie et, pendant ce temps, Bénévent lutte contre Salerne, Naples contre Capoue, Capoue contre Salerne, les Capouans, les uns contre les autres.

L'empereur Lodewig appelé comme un libérateur arrive en 867 en Italie, à la tête d'une armée nombreuse, met le siège devant Bari et presse en vain, pendant deux ans, cette ville sans cesse ravitaillée par mer. Il s'allie, dans l'espoir d'en triompher, avec l'empereur d'Orient et avec Venise, afin de pouvoir agir sur mer. Mais les Napolitains envoient secrètement des secours à Bari; en même temps, la discorde ayant éclaté parmi les alliés, les Byzantins se retirent. Lodewig, qui n'a plus avec lui qu'une poignée d'hommes, se jette en désespéré à l'assaut de Bari, enlève cette ville et fait le sultan prisonnier. Pour assurer les effets de sa victoire, il se dispose à poursuivre les Musulmans dans leurs repaires et à punir Naples de sa trahison; mais une nouvelle ligue est conclue contre lui entre Bénévent, Salerne et Naples. Abandonné de tous, Lodewig est, à son tour, vaincu et fait prisonnier.

En 871, les Ar'lebites de Sicile effectuèrent une grande expédition en Italie, dans l'espoir de récupérer leur conquête; mais le résultat fut peu favorable et ils eurent encore à lutter contre les troupes envoyées par Lodewig au secours des Capouans et des Salernitains.

Vers 875, les Byzantins tenaient une partie de la Calabre et le territoire d'Otrante, le reste de cette province était aux Musulmans. De là, jusqu'aux confins de l'État de l'Église, le prince de Bénévent occupait le versant oriental de l'Apennin. Le versant occidental était tenu, au midi, par la principauté de Salerne, au nord par celle de Capoue, et au milieu d'elles vivaient indépendantes les républiques de Naples, Amalfi, Gaëte, soit six États en guerre les uns contre les autres [469].

De 876 à 880, les Musulmans, soutenus par Naples, Amalfi et Gaëte, luttent avec acharnement contre les Byzantins; mais ceux-ci, habilement commandés par Nicéphore Phocas, les chassent successivement de la Calabre et d'une partie de la Pouille. Dans le même temps, les gens de Capoue, soutenus par les Musulmans, luttent contre le pape et ravagent la campagne de Rome. Amalfi, Gaëte, Naples, Spolète, Bénévent, se battent ensemble avec rage. Les Arabes, dont l'alliance est fort recherchée, en profitent pour établir une nouvelle colonie à Carigliano, et de là, porter le ravage dans la Terre de labour. L'abbaye du Mont-Cassin, qui avait toujours été respectée, est mise à sac et brûlée. Le Mont-Cassin est bientôt relevé de ses ruines et devient un monastère fortifié dont l'abbé a un petit état confinant à celui du Saint-Siège.

A la fin du ixe siècle, des groupes de condottiers musulmans, venus d'Afrique ou de Sicile, restent établis dans le pays, vivant de rapines et offrant leurs bras aux tyrans [470].

[Note 469: ][ (retour) ] Amari, Musulmans de Sicile, t. I, p. 434 et suiv.

[Note 470: ][ (retour) ] Ibid., t. I, p. 458 et suiv.

Ibrahim porte la guerre en Italie.--Sa mort.--Débarqué à Trapani, à la fin de mai 902, Ibrahim-ben-el-Ar'leb commença par réorganiser l'armée. Dans le mois de juillet, il marcha sur Taormina, qui était alors la capitale byzantine, et l'enleva d'assaut, le 1er août, malgré l'héroïque défense des chrétiens. Il fit faire un massacre horrible de la population et incendia la ville. Après ce succès, Ibrahim divisa ses forces en quatre corps, de façon à envelopper les dernières possessions chrétiennes; mais il fut alors appelé en Italie et, le 3 septembre, traversa le détroit. Débarqué en Calabre avec son armée, il arriva devant Cosenza. Des envoyés chrétiens étant venus humblement solliciter la paix, il leur dit: «Retournez auprès des vôtres, et dites-leur que je vais m'occuper de toute l'Italie et disposer de ses habitants comme il me plaira. Les princes, Grecs ou Francs, espèrent peut-être me résister et m'attendent, à cet effet, avec toutes leurs troupes. Restez donc dans vos villes. Rome aussi, la cité du vieux Pierre, m'attend avec ses soldats germains; j'y passerai également, puis ce sera le tour de Constantinople.»

Tout le monde s'enfuit devant lui, et la terreur s'étendit jusqu'à Naples. Le 1er octobre, Ibrahim commença le siège de Cosenza; mais la maladie était dans l'armée et, malgré toute son ardeur, le vieux gouverneur ne put se rendre maître de la place. Atteint, lui-même par l'épidémie, il mourut le 23 octobre, dans sa cinquante-quatrième année «après vingt-six ans de tyrannie et six mois de pénitence», dit M. Amari [471].

Aussitôt après sa mort, les capitaines se mutinèrent et élurent son petit-fils, Ziadet-Allah, en le chargeant de les ramener en Afrique. Ce prince qui avait, paraît-il, été désigné par son aïeul, n'accepta le pouvoir qu'avec une grande répugnance: il s'empressa d'accorder la paix aux gens de Gosenza, puis il passa en Sicile et rentra en Ifrikiya [472]. Le corps d'Ibrahim fut rapporté en Afrique et enterré à Kaïrouan.

[Note 471: ][ (retour) ] Amari, l. c., t. II, p. 93.

[Note 472: ][ (retour) ] En-Nouéïri, p. 431 et suiv.

Progrès des Chiaïtes.--Victoires d'Abou-Abd-Allah chez les Ketama.--Pendant que ces faits se passaient en Europe, l'Afrique était le théâtre d'événements non moins graves. Après le mouvement hostile qui s'était prononcé parmi les Ketama contre Abou-Abd-Allah, sous l'empire de la terreur causée par l'annonce de l'attaque prochaine des Ar'lebites, plusieurs combats avaient été livrés entre les tribus fidèles et les partisans du chiaïte. L'avantage était resté à ce dernier; il avait vu le noyau de ses adhérents se grossir de ces masses qui suivent toujours le vainqueur. Les gens de Bellezma, les Lehiça, les Addjana, fractions ketamiennes, quelques groupes de Sanhadja, tribu restée jusqu'alors fidèle aux Ar'lebites, et enfin une partie des Zouaoua, montagnards du Djerdjera, se déclarèrent pour Abou-Abd-Allah.

Pendant que le chiaïte recueillait ces soumissions, un chef de la fraction ketamienne des Latana, nommé Ftah-ben-Yahïa, qui s'était montré l'adversaire déclaré du novateur, se rendit à Rakkada, dans l'espoir de déterminer le gouverneur à entreprendre une campagne sérieuse contre les rebelles. Au même moment, Abou-Abd-Allah s'emparait par trahison de Mila et mettait à mort le commandant de ce poste. Le fils de ce chef, qui avait par la fuite évité le sort de son père, vint à Kaïrouan, où il retrouva Ftah, et tous deux redoublèrent d'efforts pour obtenir vengeance. Cédant à leurs instances, Abou-l'Abbas se décida à envoyer contre les Ketama un corps de troupes, sous la conduite de son fils Abou-l'Kaoual (902).

Abou-Abd-Allah fit marcher à la rencontre de l'ennemi un groupe de ses adhérents, mais les troupes régulières les ayant dispersés sans peine, il dut évacuer précipitamment la place forte de Tazrout pour se réfugier dans son quartier-général de Guédjal, situé au milieu d'un pays coupé et d'accès difficile [473].

Abou-l'Kaoual, après avoir démantelé Tazrout, essaya de relancer son ennemi dans sa retraite, mais en s'avançant au milieu du dédale des montagnes ketamiennes, il reconnut bientôt qu'il ne pourrait, sans s'exposer à une perte certaine, continuer la campagne dans un tel terrain. Les Berbères surent profiter habilement de son indécision et du découragement qui gagnait son armée pour le harceler, surprendre les corps isolés, et enfin le forcer à évacuer le pays. Débarrassé de ses ennemis, le daï chiaïte s'établit, d'une façon définitive, à Guédjal, dont il fit sa ville sainte et qu'il appela Dar-el-Ilidjera (la maison du refuge).

[Note 473: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 513 et suiv.

Court règne d'Abou-l'Abbas.--Son fils Ziadet-Allah lui succède.--La défaite des troupes ar'lebites coincida avec le décès d'Ibrahim.

Le prince Abou-l'Abbas ne prit officiellement le titre de gouverneur qu'après la mort de son père. Il gouverna avec une grande modération, et l'on put croire qu'une ère de justice allait succéder à la terreur du règne précédent. Malheureusement il fut bientôt obligé de sévir contre son propre fils, Ziadet-Allah, qui, se fondant sur les dispositions prises devant Cosenza, lors du décès de son aïeul, aspirait directement au trône. Il fut jeté dans les fers, avec un grand nombre de ses partisans, pour prévenir un attentat qui ne devait que trop bien se réaliser plus tard [474].

[Note 474: ][ (retour) ] En-Nouéïri, p. 439.

Malgré les embarras qui l'assaillirent au début de son règne, Abou-l'Abbas, comprenant toute la gravité des progrès des Chiaïtes, envoya contre eux, pour la seconde fois, son autre fils Abou-l'Kaoual; mais le jeune prince n'eut pas plus de succès dans cette campagne que dans la précédente, et dut se contenter de s'établir dans un poste d'observation près de Sétif [475].

Peu de temps après, c'est-à-dire le 27 juillet 903, le gouverneur ar'lebite tomba, à Tunis, sous les poignards de trois de ses eunuques, poussés à ce crime par son fils Ziadet-Allah, du fond de sa prison. Après avoir accompli leur forfait, les assassins vinrent annoncer à celui qui les avait gagnés que son père n'existait plus, mais le parricide, craignant quelque piège, ne voulut pas se laisser mettre en liberté avant d'avoir la certitude du meurtre. Les eunuques, étant donc retournés auprès du cadavre, lui coupèrent la tête et l'apportèrent à Ziadet-Allah, qui, devant cette preuve irrécusable, consentit à ce qu'on brisât ses fers. Abou-l'Abbas avait montré, pendant son court séjour aux affaires, des qualités remarquables. C'était un prince instruit et d'un esprit élevé, digne en tout point du nom ar'lebite.

Quant à Ziadet-Allah, qui n'avait pas craint de parvenir au trône par le meurtre de son père, il était facile de prévoir ce que serait son règne. Un de ses premiers actes fut d'ordonner le supplice des eunuques qui avaient assassiné Abou-Abbas. Il fit proclamer son avènement dans les mosquées de Tunis et envoya aux gouverneurs des provinces l'ordre de l'annoncer officiellement. Il se livra ensuite à tous les déportements de son caractère, qui avait la férocité de celui d'Ibrahim, sans en avoir le courage. Vingt-neuf de ses frères et cousins furent, par son ordre, déportés dans l'île de Korrath [476], puis mis à mort. Cela fait, il envoya à son frère Abou-l'Kaoual, qui opérait dans le pays des Ketama, une lettre écrite au nom de leur père, lui enjoignant de rentrer. Le malheureux prince, ayant obtempéré à cet ordre, subit le sort de ses parents [477].

[Note 475: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 514.

[Note 476: ][ (retour) ] Vis-à-vis l'extrémité occidentale du golfe de Tunis.

[Note 477: ][ (retour) ] En-Nouéïri, p. 440 et suiv.

Le mehdi Obéïd-Allah passe en Mag'reb.--Quelque temps avant les événements que nous venons de rapporter, Mohammed-el-Habib, troisième imam-caché, était mort en Orient, laissant son héritage à son fils Obeïd-Allah. Se sentant près de sa fin, il lui avait adressé ces paroles: «C'est toi qui es le Mehdi; après ma mort, tu dois te réfugier dans un pays lointain où tu auras à subir de rudes épreuves [478]

[Note 478: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 515. Il est à remarquer que la fin des siècles de l'hégire est toujours favorable à l'apparition des Medhi.

Pour se conformer à sa destinée, Obéïd-Allah, qui était alors âgé de dix-neuf ans, quitta, après le décès de son père, la ville de Salemïa et voulut d'abord se diriger vers l'Iémen. Il était accompagné de son jeune fils, Abou-l'Kacem et de quelques serviteurs. En chemin, il apprit que les partisans de son père en Arabie avaient presque abandonné sa doctrine, et ne paraissaient nullement disposés à le recevoir. Il était donc fort indécis, lorsqu'il reçut un message d'Abou-Abd-Allah, apporté de Mag'reb par Abou-l'Abbas, frère de celui-ci, accompagné de quelques chefs ketamiens. Le fidèle missionnaire le félicitait de son avènement, comme imam, et l'engageait à venir le rejoindre en Afrique, où son parti devenait de jour en jour plus puissant.

Ces bonnes nouvelles décidèrent Obeïd-Allah à gagner l'Occident. Mais l'annonce de l'apparition du Mehdi attendu par les Chiaïtes s'était répandue. Le khalife, El-Moktefi, ordonna de le rechercher avec le plus grand soin; son nom et son signalement furent adressés aux gouverneurs des provinces les plus reculées, et ordre fut donné de le saisir partout où on le découvrirait.

Obéïd-Allah parvint cependant à passer en Egypte, sous l'habit d'un marchand, car, selon l'énergique expression arabe, «les yeux étaient aiguisés sur lui [479]». Arrêtés au Caire par le gouverneur de cette ville, les voyageurs ne recouvrèrent leur liberté que grâce à l'habileté de leurs réponses; ils purent alors continuer leur route, mais en redoublant de prudence. Lorsqu'ils furent arrivés à la hauteur de Tripoli, le mehdi garda avec lui son fils, et envoya en avant ses compagnons et sa mère, sous la conduite d'Abou-l'Abbas, frère d'Abou-Abd-Allah, afin d'annoncer son arrivée aux Ketama.

La petite caravane, grossie de quelques marchands, négligea toute précaution, et au lieu de prendre la route du sud, vint passer à Kaïrouan. Mais les ordres donnés étaient tellement sévères, que personne ne pouvait demeurer inaperçu. Abou-l'Abbas fut arrêté avec tout son monde et conduit à Ziadet-Allah. Devant ce prince le daï fut impénétrable: ni menaces, ni promesses, ne purent lui arracher son secret. Quelqu'un de la suite ayant déclaré qu'il venait de Tripoli, le gouverneur ar'lebite devina sans doute que le mehdi devait être dans cette région, car il donna l'ordre de l'arrêter [480].

[Note 479: ][ (retour) ] Ibn-Hammad, dont Cherbonneau a donné une traduction dans le Journal asiatique et dans la Revue africaine, no 72.

[Note 480: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 516.

Cette fois encore, Obéïd-Allah, prévenu à temps, put échapper par une prompte fuite. Il gagna probablement l'intérieur et, reprenant sa marche vers l'ouest, traversa le pays de Kastiliya, et vint passer près de Constantine. De là il aurait pu, sans doute, se rendre chez les Ketama, et cependant il continua sa fuite, ne voulant pas, s'il se découvrait, sacrifier Abou-l'Abbas qui était resté entre les mains de Ziadet-Allah [481]. Ne devait-il pas, du reste, accomplir la prophétie de son père: «...Tu dois te réfugier dans un pays lointain, où tu subiras de rudes épreuves!» Il fallait au mehdi des aventures extraordinaires, et, opérer sa jonction avec Abou-Abd-Allah, c'eût été le triomphe sans les épreuves. Il continua donc à errer en proscrit.

[Note 481: ][ (retour) ] C'est du moins l'opinion d'Ibn-el-Athir.

Campagnes d'Abou-Abd-Allah contre les ar'lebites. Ses succès.--Pendant ce temps, Abou-Allah-Allah achevait de conquérir au mehdi un empire.--Après le départ d'Abou-l'Kaoual, seul obstacle qui s'opposât à sa marche, il réunit tous ses adhérents et vint audacieusement mettre le siège devant Sétif. Le gouverneur de cette ville, soutenu, dit-on, par quelques chefs ketaniens demeurés fidèles, essaya une résistance désespérée; mais lorsque tous furent morts en combattant, la place capitula et fut rasée par les Chiaïtes vainqueurs.

A cette nouvelle, le prince ar'lebite envoya, contre les rebelles, un de ses parents, nommé Ibn-Hobaïch, avec une très nombreuse armée. Ces troupes vinrent se masser près de Constantine, où elles perdirent un temps précieux; puis, elles s'avancèrent jusqu'à Bellezma, et, près de cette localité, offrirent la bataille aux Ketama, qui avaient marché en masse à leur rencontre. La victoire se déclara pour les Chiaïtes. Ibn-Hobaïch se replia en désordre, avec les débris de son armée, à Bar'aï, d'où il gagna ensuite Kaïrouan.

Profitant de ses avantages, Abou-Abd-Allah se porta sur Tobna avec une partie de son armée et divisa le reste en deux corps, qu'il envoya opérer sur ses flancs. Tobna, puis Bellezma, tombèrent en son pouvoir. En même temps, un de ses généraux s'emparait de la place de Tidjist [482], et accordait à la garnison une capitulation honorable. En revanche, le général Haroun-et-Tobni, ayant poussé une pointe audacieuse sur les derrières des Chiaïtes, vint surprendre et brûler la place de Dar-Melloul, près de Tobna.

[Note 482: ][ (retour) ] L'antique Tigisis (ou Ticisis), à une douzaine de lieues au sud de Constantine.

En somme, la cause des Chiaïtes obtenait de constants avantages, et les populations, attirées autant par l'appât de la nouveauté, que par la clémence et la justice d'Abou-Abd-Allah, accouraient se ranger autour de lui. Le gouverneur ar'lebite voyait le danger approcher, mais ses prédécesseurs avaient négligé d'écraser l'ennemi quand il n'avait aucune force, et maintenant il était trop tard. Les rebelles tenaient déjà les principales places de l'ouest, et Ziadet-Allah pouvait s'attendre à les voir paraître d'un jour à l'autre et mettre le siège devant sa capitale. Dans cette prévision, il fit réparer les fortifications de Kaïrouan et des places environnantes; en même temps, il vidait le trésor public pour lever des troupes et les opposer à l'ennemi.

En 907, le gouverneur ar'lebite se porta, avec une armée, contre les Chiaïtes, qui opéraient sur les versants de l'Aourès. Mais, parvenu à El-Orbos, il ne jugea pas prudent de s'avancer davantage et rentra à Rokkada, laissant le général Ibrahim-ben-el-Ar'leb en observation avec un corps de troupes. Ziadet-Allah fit renforcer les fortifications de son château et, sans se préoccuper davantage du danger qui le menaçait, il se plongea de plus en plus dans la débauche.

Sur ces entrefaites, Abou-Abd-Allah s'empara successivement de Bar'aï et de Mermadjenna; puis il réduisit les tribus nefzaouiennes et s'avança jusqu'à Tifech [483], dont il reçut la soumission. Il rentra alors dans son centre d'opérations, afin de préparer une nouvelle campagne; mais aussitôt, le général Ibrahim, arrivant à sa suite, reprit une partie du territoire conquis, avec Tifech.

[Note 483: ][ (retour) ] L'antique Tipaza de l'est, près de Souk-Ahras.

Bientôt, le daï chiaïte reparut dans l'est; laissant derrière lui Constantine, qu'il n'osa attaquer, en raison de sa position inexpugnable, il vint enlever la Meskiana et Tebessa. Pénétrant ensuite en Tunisie, il réduisit la ville et le canton de Gammouda et s'avança sur Rokkada. Mais il avait trop présumé de ses forces. Bientôt, en effet, le général Ibrahim, accouru avec toutes ses troupes disponibles, lui livra bataille et le mit en déroute; les Chiaïtes s'enfuirent en désordre par tous les défilés. Abou-Abd-Allah, lui-même, ne s'arrêta qu'à Guédjal. Cette victoire des Ar'lebites eut pour résultat de faire rentrer momentanément sous leur domination la plupart des places conquises par les rebelles, y compris Bar'aï.

Mais l'échec des Chiaïtes, qui aurait pu avoir les suites les plus graves, si leurs adversaires avaient su profiter du succès en reprenant vigoureusement l'offensive, ne devait retarder que de bien peu de jours la chute définitive du trône ar'lebite. Sitôt, en effet, qu'Abou-Abd-Allah eut appris qu'Ibrahim, au lieu de le poursuivre, était rentré dans son poste d'observation à El-Orbos, il vint mettre le siège devant Constantine et s'empara de cette ville et du pays environnant; puis il alla reprendre Bar'aï, et après y avoir laissé un commandant, rentra dans son quartier de Guédjal. Ibrahim marcha alors sur Bar'aï, mais il se heurta à un corps de douze mille Chiaïtes qui le repoussa [484].

[Note 484: ][ (retour) ] En-Nouéïri, p. 440-441. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 515 et suiv. El-Kaïrouani, p. 88. Ibn-Hammad, loc. cit.

Les Chiaïtes marchent sur la Tunisie.--Fuite de Ziadet-Allah III.--Cependant, Abou-Abd-Allah, comprenant que le moment décisif était arrivé, ne restait pas inactif à Guédjal. Il avait adressé un appel à tous ses adhérents ou alliés, et s'occupait de réunir une armée formidable. De tous côtés arrivaient les contingents: Zouaoua du Djerdjera, Sanhadja du Mag'reb-Central, Zenata du Zab, Nefzaoua de l'Aourès, venaient se joindre aux vieilles bandes ketamiennes.

Au mois de mars 909 [485], Abou-Abd-Allah se mit en marche, à la tête d'une armée dont le chiffre est porté par les chroniques à deux cent mille hommes, divisés en sept corps. Avec de telles forces, il se porta en droite ligne sur la capitale de son ennemi.

En vain le général Ibrahim essaya de faire tête aux Ghiaïtes; vaincu dans plusieurs rencontres, il dut abandonner son camp et se replier sur Kaïrouan, où se trouvait le gouverneur ar'lebite. L'armée d'Abou-Abd-Allah s'arrêta à El-Orbos le temps nécessaire pour mettre cette ville au pillage [486], puis pénétra comme un torrent en Tunisie.

[Note 485: ][ (retour) ] C'est par erreur qu'Ibn-Hammad donne 907.

[Note 486: ][ (retour) ] Selon El-Bekri, les habitants réfugiés dans la mosquée auraient été impitoyablement massacrés.

Dans cette circonstance solennelle, Ziadet-Allah se montra ce qu'il avait toujours été: lâche, cruel et incapable. Lorsqu'il eut appris la défaite de son général et qu'il fut convaincu qu'il ne pouvait résister à la tourbe de ses ennemis, il fit courir, à Rokkada, le bruit que ses troupes avaient remporté la victoire; puis il ordonna de mettre à mort toutes les personnes qu'il détenait dans les cachots, et de promener leurs têtes à Kaïrouan, au vieux château et à Rokkada, en annonçant qu'elles provenaient des cadavres des ennemis. En même temps, il s'empres'sa de réunir tous les objels précieux et les trésors qu'il possédait, et se prépara à fuir avec ses courtisans et ses favorites.

En vain, un de ses meilleurs officiers, nommé Ibn-es-Saïr', s'efforça de le retenir et de l'exhorter à la résistance, en lui rappelant les exploits de ses aïeux. Le dernier des Ar'lebites ne répondit à ces généreux efforts que par des paroles de défiance et de menace.

Bientôt, tout fut prêt pour le départ; les plus fidèles, serviteurs esclavons reçurent chacun une ceinture contenant mille pièces d'or; on plaça les autres objets précieux et les femmes sur des mulets, et à la nuit close, Ziadet-Allah sortit de Rokkada et prit la route de l'Egypte: «A l'heure du coucher du soleil,--dit En-Noueïri,--il avait appris la défaite de ses troupes; à celle de la prière d'El-Acha, (de huit à neuf heures du soir) il était parti».--«Il prit la nuit pour monture» dit, de son côté, Ibn-Hammad.

Ce fut ainsi que le dernier des Ar'lebites descendit du pouvoir. La population de Rokkada l'accompagna pendant quelque temps, à la lueur des flambeaux; un certain nombre d'habitants suivit même sa fortune.

Abou-Abd-Allah prend possession de la Tunisie.--Aussitôt que la nouvelle de la fuite du gouverneur fut connue à Kaïrouan, le peuple se porta en foule à Rokkada et mit le palais au pillage. En même temps arrivait le général Ibrahim, ramenant les débris de ses troupes qui achevèrent de se débander, en apprenant la fuite de Ziadet-Allah. Malgré l'état désespéré des affaires, Ibrahim voulut tenter un dernier effort. S'étant rendu au Divan, à la tête de partisans dévoués, il se fit proclamer gouverneur et adressa à la population des paroles pleines de cœur pour l'engager à la résistance. Mais la terreur des règnes précédents avaient éteint tout sentiment d'honneur chez ce peuple opprimé; après avoir d'abord obtenu l'adhésion de la foule, le général la vit bientôt se tourner contre lui et dut, pour sauver sa vie, s'ouvrir un passage à la pointe de son épée. Il partit alors avec ses compagnons sur les traces de Ziadet-Allah.

Sur ces entrefaites, l'avant-garde des Chiaïtes, commandée par Arouba-ben-Youçof et El-Haçen-ben-bou-Khanzir, chefs ketamiens, apparut sous les murs de Rokkada. Il ne fallut rien moins que la terreur inspirée par les farouches berbères, pour faire cesser le pillage qui durait depuis huit jours.

Peu après, dans le mois d'avril 909, Abou-Abd-Allah fit son entrée triomphale dans cette place. Il était précédé d'un crieur psalmodiant ces versets du Koran [487]: «C'est lui qui a chassé les infidèles de sa maison.... Combien de jardins et de fontaines abandonnées!» etc.

[Note 487: ][ (retour) ] Sourate de la fumée.

Les gens de Kaïrouan lui avaient envoyé une députation des citoyens les plus honorables, pour lui olfrir leur soumission et lui demander l'aman; l'avant-garde des Ghiaïtes entra donc sans coup férir dans cette ville, mais, comme un grand nombre d'habitants s'étaient enfuis, Abou-Abd-Allah proclama une amnistie générale, qui rassura les esprits et fit rentrer les émigrés. Un de ses premiers soins fut de mettre en liberté son frère Abou-l'Abbas et la mère du mehdi qui, jusqu'alors, étaient restés en prison. S'il continua à se montrer modéré dans sa victoire, sa clémence n'alla pas jusqu'à faire grâce aux soldats de la garde noire ar'lebite. Tous ceux qu'on put arrêter furent impitoyablement mis à mort.

Les adhérents du gouverneur déchu étaient venus se grouper autour de lui à Tripoli. Ibrahim, qui l'avait également rejoint, dut aussitôt prendre la fuite pour éviter le supplice que Ziadet-Allah voulait lui infliger, comme coupable de tentative d'usurpation du pouvoir. Après avoir passé à Tripoli dix-sept jours, pendant lesquels il fit trancher la tête d'Ibn-es-Saïr, le ministre qui avait commis le crime de tenter d'arrêter sa fuite, le gouverneur se remit en route. Parvenu au Caire, il écrivit au khalife El-Moktader-b'Illah, en sollicitant une entrevue. Pour toute réponse, il reçut l'ordre de se rendre à Rakka, en Syrie, et d'y attendre ses instructions. Quelque temps après, il obtint l'autorisation de rentrer en Egypte, et il y acheva misérablement sa vie dans les plus honteuses débauches.

Ainsi finit la dynastie ar'lebite, qui avait donné à l'Afrique des princes si remarquables. Avec elle disparaissait le dernier reste de l'autorité arabe, imposée aux Berbères deux siècles et demi auparavant. Le Mag'reb avait déjà repris possession de lui-même; l'Ifrikiya, à son tour, était délivrée de la domination du khalifat, et les indigènes allaient former maintenant de puissants empires autonomes. Ce succès était particulièrement le triomphe de la tribu des Ketama, dont la suprématie s'établissait sur les autres groupes de la race et sur les restes des colonies arabes.

Après sa rapide victoire, Abou-Abd-Allah s'occupa de l'organisation de l'empire par lui conquis. A cet effet, il envoya dans toutes les provinces des gouverneurs fournis par la tribu des Ketama. Il congédia les auxiliaires, qui retournèrent chez eux chargés de butin, puis il s'appliqua à rappeler à Kaïrouan et à Rokkada même les populations émigrées. Établi dans le palais des princes ar'lebites, il s'entoura des insignes du pouvoir, fit frapper des monnaies nouvelles [488] et s'occupa de l'organisation des troupes régulières, auxquelles il donna des étendards portant des inscriptions à la louange des Fatemides.

Après avoir, avec autant de prudence que d'habileté, établi sur des bases solides le gouvernement, il songea à faire profiter de ses conquêtes celui pour lequel il avait travaillé, son maître, le mehdi Obéïd-Allah.

[Note 488: ][ (retour) ] Ces monnaies portaient les inscriptions suivantes: d'un côté (la preuve de Dieu) et de l'autre (que les ennemis de Dieu soient dispersés!)

Les Chiaïtes vont délivrer le mehdi à Sidjilmassa.--Tandis que le nom du nouveau souverain de l'Afrique était proclamé dans toutes les mosquées, celui-ci gémissait au fond d'une prison dans une oasis saharienne.

Nous l'avons laissé près de Constantine, continuant son chemin vers le sud-ouest, au lieu de donner la main à son daï. Il ne cessa d'errer en proscrit, toujours accompagné de son jeune fils, et tenu, dit-on, au courant des succès de ses partisans par des émissaires secrets. Il arriva enfin à l'oasis de Sidjilmassa, au fond du Mag'reb. Nous savons que ce territoire était le siège de la petite royauté des Beni-Midrar, exerçant leur autorité sur les tribus miknaciennes du haut Moulouïa.

Bien que ces Berbères fussent des kharedjites-sofrites, très fervents, ils reconnaissaient la souveraineté du khalife abbasside. Le prince régnant, El-Içâa, avait reçu de Bagdad l'ordre de saisir le mehdi, s'il pénétrait dans ses états. Les deux voyageurs lui ayant été signalés, il devina leur caractère et les fit arrêter. Ainsi, après avoir échappé pendant sept années, à travers deux continents, aux poursuites de ses ennemis, Obeïd-Allah trouvait la captivité dans une oasis de l'extrême sud du Mag'reb, à plus de douze cents lieues de son point de départ; c'était la continuation des épreuves annoncées par son père [489].

[Note 489: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. I, p. 263, t. II, p. 520. Ibn-Hammad, loc. cit., El-Kaïrouani, p. 89 et suivantes.

Aussitôt qu'Abou-Abd-Allah eut affermi l'organisation du nouvel empire, il se prépara à aller délivrer son maître. Ayant réuni une armée «dont le nombre inondait la terre» selon l'expression d'Ibn-Hammad, il laissa à Kaïrouan son frère Abou-l'Abbas, assisté du chef ketamien Abou-Zaki-Temmam, puis il se mit en route vers l'ouest (juin 909). Les populations zenètes que les Chiaïtes rencontrèrent sur leur passage se retirèrent devant eux ou offrirent leur soumission et, enfin, l'armée parvint sous les murs de Sidjilmassa. Abou-Abd-Allah ayant envoyé à El-Içâa un message pour l'engager à éviter les chances d'un combat, en rendant les prisonniers, le prince midraride, pour toute réponse, fit mettre à mort les parlementaires.

Après cette infructueuse tentative, on en vint aux mains, non loin de la ville, car les Miknaça, sous la conduite de leur roi, avaient bravement marché à la rencontre de leurs ennemis. Dès les premiers engagements, le succès se déclara pour les Chiaïtes; les troupes d'El-Içâa furent taillées en pièces, et ce prince dut prendre la fuite, suivi seulement de quelques serviteurs. Le lendemain de la bataille, les principaux habitants de la ville vinrent au camp des assiégeants implorer leur clémence et leur offrir de les mener à la prison où était détenu le mehdi.

Abou-Abd-Allah se réserva le soin de mettre en liberté les prisonniers. Il les revêtit d'habits somptueux, les fit monter sur des chevaux de parade et salua Obéïd-Allah du titre d'imam. Puis il le conduisit au camp, en marchant à pied devant lui, et pendant le chemin il s'écriait, en versant des larmes de joie: «Voici votre imam, voici votre seigneur!» C'était, pour le mehdi, le triomphe après les épreuves.

Les troupes ketamiennes ne tardèrent pas à se saisir d'El-Içâa qui fut mis à mort. Sidjilmassa avait été livrée au pillage et incendiée [490].

[Note 490: ][ (retour) ] Notre récit, dans les pages qui précèdent, s'éloigne, sur un grand nombre de points, de celui de Fournel (Berbers, t. II, de la page 30 à la page 98) qui s'appuie, pour ainsi dire exclusivement, sur le texte du Baïan. Les données d'Ibn-Khaldoun et d'En-Nouéïri sont presque toujours écartées par cet auteur, qui, en outre, paraît ne pas avoir connu le texte si intéressant d'Ibn-Hammad.

Retour du mehdi Obéïd-Allah en Tunisie.--Fondation de l'empire obéïdite.--Après un repos de quarante jours, à Sidjilmassa, l'armée reçut l'ordre du retour. En quittant la ville, le mehdi y laissa, comme gouverneur, le ketamien Ibrahim-ben-R'âleb, avec un corps de Chiaïtes. A son retour, l'armée passa par Guédjal. Le fidèle Abou-Abd-Allah remit alors à son maître les trésors qu'il avait amassés dans cette place, et qui provenaient du butin des précédentes campagnes. Tout avait été religieusement conservé, pour que le mehdi en opérât lui-même le partage.

Dans le mois de décembre 909, ou au commencement de janvier 910, Obéïd-Allah, suivi de son fils Abou-l'Kacem, fit son entrée à Rokkada. Quelques jours après, il reçut, dans une séance d'inauguration solennelle, le serment des habitants de Kaïrouan. En attendant qu'il eût bâti une ville pour lui servir de résidence royale [491], Obéïd-Allah s'établit dans le palais du Rokkada. Il prit alors officiellement le titre de mehdi et fit frapper des monnaies où ce nom était inscrit.

Son empire se composait de la plus grande partie du Mag'reb central, de toute l'Ifrikiya et de la Sicile. Vingt années à peine avaient suffi pour arracher aux Ar'lebites cet immense territoire; mais, en raison même de la rapidité de cette conquête, la fidélité des populations n'était rien moins que bien établie et, en mains endroits, l'autorité chiaïte n'était pas officiellement reconnue. C'est pourquoi le mehdi envoya, dans toutes les provinces, des agents ketamiens chargés de sommer les populations de faire acte d'adhésion au nouveau souverain. Grâce à ces mesures et à la sévérité déployée dans leur application, car tout opposant était mis à mort, l'ordre fut rétabli et le fonctionnement de l'administration assuré. Ainsi se trouva accomplie une prédiction colportée par les Fatemides et annonçant, pour la fin du iiie siècle de l'hégire, la chute de la domination arabe dans l'Ouest: «Le soleil se lèvera à l'Occident», tel était le texte ambigu de cette prédiction, qu'on faisait remonter à Mahomet [492].

[Note 491: ][ (retour) ] El-Mehdia (voir plus loin).

[Note 492: ][ (retour) ] Carette, Migrations des tribus algériennes, p. 386, citant d'Herbelot.

Pour trancher complètement avec le régime tombé, les anciennes places, fortes, sièges des commandants ar'lebites, furent rasées, et les préfets fatemides s'établirent dans d'autres localités, élevées au rang de chefs-lieux.

La tribu des Ketama fut comblée de faveurs; elle fournit les premiers officiers du gouvernement et les généraux pour les postes importants. C'est en s'appuyant sur un mouvement religieux que la cause d'Obéïd-Allah avait réussi. Les Berbères, adoptant la nouvelle secte, en avaient fait un signe de ralliement pour chasser l'étranger.

C'est ce qui s'était passé, deux siècles auparavant, à l'égard du kharedjisme. Malgré la persécution dont il avait été l'objet, ce schisme possédait encore beaucoup d'adhérents, et nous n'allons pas tarder à voir s'engager une lutte suprême entre la doctrine fatemide et l'hérésie kharedjite, au grand détriment de la vieille race berbère.

APPENDICE


CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS AR'LEBITES
Ibrahim-ben-El-Ar'leb........ 800
Abou-l'Abbas-Abd-Allah....... 812
Ziadet-Allah I............... 817
Abou-Eikal-el-Ar'leb......... 838
Abou-l'Abbas-Mohammed........ 841
Abou-Ibrahim-Ahmed........... 856
Ziadet-Allah II.............. 863
Abou-el-R'aranik............. 864
Ibrahim II ben-Ahmed......... 875
Abou-Abd-Allah............... 902
Ziadet-Allah III............. 903
Chute de Ziadet-Allah III.... 909