CHAPITRE VII

LES DERNIERS AR'LEBITES

838-902

Gouvernement d'Abou-Eikal.--Gouvernement d'Abou-l'Abbas-Mohammed.--Gouvernement d'Abou-Ibrahim-Ahmed.--Événements d'Espagne.--Gouvernements de Ziadet-Allah le jeune et d'Abou-el-R'aranik.--Guerre de Sicile.--Mort d'Abou-el-R'aranik.--Gouvernement d'Ibrahim-ben-Ahmed.--Les souverains edrisides de Fès.--Succès des Musulmans en Sicile.--Ibrahim repousse l'invasion d'El-Abbas-ben-Touloun.--Révoltes en Ifrikiya; cruautés d'Ibrahim.--Progrès de la secte chiaïte en Berbérie; arrivée d'Abou-Abd-Allah.--Nouvelles luttes d'Ibrahim contre les révoltés.--Expédition d'Ibrahim contre les Toulounides.--Abdication d'Ibrahim.--Evénements de Sicile.--Événements d'Espagne.

Gouvernement d'Abou-Eïkal.--Le règne d'Abou-Eïkal, frère et successeur de Ziadet-Allah, fut fort court. Ce prince, que les historiens comparent à son aïeul El-Ar'leb, s'attacha à faire fleurir dans son gouvernement la paix et la justice. Il abolit les impôts qui n'étaient pas conformes à la loi religieuse et une foule de taxes particulières établies, dans diverses localités, par les gouverneurs, qui reçurent alors un traitement fixe, et auxquels il fut défendu sévèrement de se créer aucune autre source de revenus. Il proscrivit à Kaïrouan l'usage du vin, afin d'éviter les abus dont son frère avait donné de si tristes exemples. Il aurait également, selon Cardonne, assigné une paie régulière à la milice qui, jusque-là, avait vécu surtout des ressources qu'elle se procurait en campagne. La milice, bien traitée par lui, se tint tranquille et oublia pour quelque temps ses traditions d'indiscipline [438].

[Note 438: ][ (retour) ] En-Nouéïri, p. 414, 415.

Abou-Eïkal ne négligea pas la guerre de Sicile et, grâce aux renforts qu'il expédia dans cette île, les Musulmans reprirent activement la campagne et s'emparèrent d'un grand nombre de places. Sur ces entrefaites, le prince longobard de Bénévent ayant attaqué la république de Naples, le consul de cette ville, Sicard, demanda des secours aux Arabes de cette ville, qui lui envoyèrent une petite armée, avec laquelle il repoussa les agresseurs. Il en résulta une ligue entre Naples et les émirs de Sicile, ligue qui dura cinquante ans [439].

Après un règne paisible de deux ans et neuf mois, Abou-Eïkal cessa de vivre (février 841).

[Note 439: ][ (retour) ] Amari, t. I, p. 309 et suiv.

Gouvernement d'Abou-l'Abbas-Mohammed.--Abou-l'Abbas-Mohammed succéda à Abou-Eïkal, son père, sans hériter de sa sagesse. Négligeant le soin des affaires publiques pour se livrer à ses plaisirs, il choisit comme ministres les deux frères Abou-Abd-Allah et Abou-Homéïd, et les laissa diriger le gouvernement selon leur bon plaisir. Abou-Djafer, frère du vice-roi, fut profondément blessé de cette préférence qui le reléguait au second plan, et résolut de s'emparer du pouvoir. Lorsque le complot, ourdi en secret, eut été préparé, les conjurés montèrent à cheval à midi, au moment où tout le monde se reposait, et pénétrèrent dans le palais du gouvernement, après avoir culbuté la garde. Ils se saisirent d'abord du vizir Abou-Abdallah et le mirent à mort.

Cependant quelques serviteurs, étant revenus de leur surprise, se jetèrent au devant des agresseurs et leur tinrent tête un moment, ce qui permit à Abou-l'Abbas de se retrancher dans le réduit. Le chef des révoltés protesta alors qu'il n'en voulait qu'aux ministres, et, devant ces assurances, le gouverneur consentit à se rendre dans la salle d'audience. S'étant assis sur son trône, il donna l'ordre d'introduire le peuple, en feignant d'ignorer ce qui s'était passé. Abou-Djafer entra le premier à la tête des mutins et reprocha à son frère, en termes assez violents, de se laisser conduire par les fils de Homéïd, et de fermer les yeux sur leurs actes. Abou-l'Abbas était dans une situation trop critique pour se montrer arrogant. Il consentit à livrer Abou-Homéïd à son frère, après avoir reçu de lui la promesse qu'on n'attenterait pas à sa vie.

Moyennant cette concession, Abou-Djafer jura de ne faire aucune tentative pour renverser son frère, mais il profita de cette occasion pour s'emparer de la direction des affaires de l'état; il devint donc le véritable gouverneur, tandis que Mohammed n'en conservait que le titre. Durant quelque temps, Abou-Djafer tint d'une main ferme les rênes du gouvernement; puis, lorsqu'il fut rassasié du pouvoir, il commença à se relâcher de son active surveillance pour se lancer dans les mêmes écarts que son frère et s'adonner particulièrement au vin. Par une bizarre coïncidence, Abou-l'Abbas, faisant alors un retour sur lui-même, se trouva las du rôle secondaire auquel il était réduit et prit la virile résolution de ressaisir l'autorité.

Après avoir noué des relations avec quelques chefs mécontents, Mohammed fit entrer dans son parti un certain Ahmed-ben-Sofiane, cheikh très influent à Kaïrouan, qui devint son principal agent. Bientôt la conjuration fut organisée. Abou-Djafer, en ayant été prévenu par un traître, refusa d'y croire, car Abou-l'Abbas paraissait de plus en plus absorbé par ses débauches. Au jour fixé pour l'exécution du complot, un grand nombre de conjurés déguisés en esclaves s'introduisirent dans la forteresse. Ahmed-ben-Sofiane leur distribua des armes, ainsi qu'aux esclaves et aux affranchis dont il était sûr, et les fit cacher. Averti une deuxième et une troisième fois, Abou-Djafer envoya une patrouille faire une reconnaissance au dehors; mais les soldats n'ayant rien trouvé d'extraordinaire, il reprit sa tranquillité.

Au coucher du soleil, un groupe de conjurés se précipita sur les gardes de la porte qu'on avait pris le soin d'enivrer et les massacra. Ayant ensuite placé sur le toit du réduit un feu devant servir de signal aux gens de la ville, les partisans du gouverneur légitime attaquèrent ceux d'Abou-Djafer. On se battit pendant une partie de la nuit, jusqu'à l'arrivée des habitants de Kaïrouan, dont le grand nombre assura la victoire. Abou-Djafer, réfugié dans son palais, fit demander sa grâce à Abou-l'Abbas qui lui pardonna généreusement. Il se contenta de lui reprocher en public sa conduite et de l'exiler du pays, après lui avoir confisqué ses trésors (846). Abou-Djafer se réfugia en Orient, où il mourut.

Délivré de la tyrannie de son frère, le gouverneur Mohammed eut bientôt à lutter contre d'autres révoltes. En 848, Amer, fils de Selim-ben-R'alboun, voulant venger son père qui avait été mis à mort par l'ordre du prince, à la suite d'une tentative de révolte, répudia l'autorité de son maître et se proclama indépendant à Tunis. Durant deux ans, le gouverneur essaya en vain de le réduire; enfin, le 20 septembre 850, Tunis fut enlevée d'assaut, et Amer ayant été pris fut décapité. La révolte était domptée [440].

Abou-l'Abbas paraît ensuite avoir tourné ses regards vers l'ouest et essayé de s'opposer aux empiètements des Rostemides de Tiharet, en faisant construire non loin de cette ville une place forte qu'il nomma El-Abbassïa, s'appuyant sur une ligne de postes avancés; mais il était trop tard pour pouvoir ressaisir une autorité à jamais perdue; avant peu la nouvelle ville devait être brûlée par Afia, fils d'Abd-el-Ouahab-ben-Rostem, poussé à cela par le khalife d'Espagne [441].

Le 11 mai 856, Abou-l'Abbas mourut à Kaïrouan [442]. Quelque temps auparavant, avait eu lieu le décès de Sahnoun, un des plus grands docteurs selon le rite malekite.

[Note 440: ][ (retour) ] En-Nouéïri, p. 417.

[Note 441: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. I, p. 419. Ibn-El-Athir, passim.

[Note 442: ][ (retour) ] El-Kaïrouani donne la date de 854.

Gouvernement d'Abou-Ibrahim-Ahmed.--Abou-Ibrahim-Ahmed succéda à son frère Abou-l'Abbas. Il régna paisiblement pendant trois ans. Vers 859, les Berbères des environs de Tripoli s'étant refusés d'acquitter l'impôt, Abd-Allah, gouverneur de cette ville, marcha contre eux. Mais, après avoir essuyé plusieurs défaites, il dut se renfermer derrière les remparts de Tripoli et demander du secours au gouverneur de Kaïrouan. Ziadet-Allah, frère d'Abou-Ibrahim, accouru en toute hâte à la tête d'une armée, fit rentrer les rebelles dans le devoir, après leur avoir infligé une sévère punition.

Abou-Ibrahim continua à s'occuper de travaux d'utilité publique pour lesquels il avait un grand goût, et en fit profiter non seulement sa capitale, mais encore Souça et plusieurs autres localités. Il s'attacha surtout aux travaux hydrauliques et dota Kaïrouan de plusieurs citernes, notamment de celle appelée El-Madjel-el-Kebir établie près de la porte de Tunis [443].

Ces soins ne l'empêchaient pas de continuer la guerre de Sicile. Abou-l'Abbas-Ibn-Abou-Fezara avait succédé comme commandant militaire à Abou-l'Ar'leb, mort en 851. Ce général poussa activement les opérations militaires et remporta de réels succès qui furent accompagnés des plus grandes cruautés. En 858, il s'empara de Céfalu. Le 24 janvier de l'année suivante, il se rendit maître de la forteresse de Castrogiovanni, qui résistait depuis trente ans et où les Siciliens avaient réuni de grandes richesses. Cette perte causa dans l'île une véritable stupeur, dont profitèrent les Musulmans.

Vers 860, l'empereur Michel III, l'ivrogne, envoya une nouvelle expédition en Sicile. A l'approche des Byzantins, plusieurs cantons se soulevèrent, mais Abbas, ayant écrasé l'armée impériale et forcé ses débris à reprendre la mer, ne tarda pas, grâce à son énergie, à rétablir la paix dans son territoire. Il mourut le 18 août 861 [444].

[Note 443: ][ (retour) ] En-Nouéïri, p. 420.

[Note 444: ][ (retour) ] Michele Amari, Storia, t, I, p. 320 et suiv.

En décembre 863, Abou-Ibrahim, qui avait su par sa justice et sa bonté, s'attirer l'affection de ses sujets, tomba malade et mourut le 28 dudit mois, après avoir régné huit ans. On rapporte que, pendant sa maladie, on achevait la citerne du vieux château et qu'il s'informait chaque jour, avec intérêt, de l'état des travaux. Enfin on lui apporta une coupe pleine de l'eau de la citerne: il la but avec empressement et mourut presque aussitôt. Il n'était âgé que de vingt-neuf ans.

Événements d'Espagne.--En Espagne, Ahd-er-Rahman II était mort subitement le 22 septembre 852. Il laissait deux fils: Mohammed et Abdallah qui aspiraient l'un et l'autre à lui succéder, car leur père n'avait pris aucune disposition précise à ce sujet. Appuyé par les eunuques, Mohammed parvint à s'emparer du pouvoir. C'était un homme médiocre, entièrement livré à la débauche. Il ne tarda pas à éloigner de lui la masse de ses sujets et ne sut plaire qu'à la caste des clercs, ou fakihs, dont il flatta le fanatisme en persécutant les chrétiens.

Les habitants de Tolède s'étant mis en état de révolte appelèrent à leur secours les chrétiens du royaume de Léon, et Ordoño Ier envoya une armée pour les soutenir. Mais Mohammed ayant, en personne, marché contre eux, attira les confédérés dans une embuscade, les vainquit et en fit un carnage épouvantable: huit mille têtes furent coupées et envoyées dans les principales villes d'Espagne et même d'Afrique. Cependant Tolède continua à rester en état de révolte, et, comme les Musulmans accusaient les chrétiens d'être les fauteurs de cette rébellion, les persécutions redoublèrent contre eux. Bientôt, du reste, une levée de boucliers des chrétiens et des renégats se produisit dans les montagnes de Regio.

Sur ces entrefaites, un chef d'origine wisigothe, Moussa II, qui avait formé dans le nord un état indépendant, appelé la frontière supérieure, et dont la puissance avait contrebalancé celle de l'émir de Cordoue, vint à mourir (862). Mohammed rentra alors en possession de Tudèle et de Sarragosse, ainsi que d'une partie de la frontière supérieure; mais le reste, de même que Tolède, demeura dans l'indépendance sous la protection du roi de Léon [445].

Vers cette époque, les Normands, qui avaient déjà pillé et brûlé Séville, en 844, firent de nouvelles incursions dans la péninsule en remontant les fleuves. Le fameux Hasting parcourut, avec une flotte de cent voiles, la Méditerranée et ravagea le littoral de la Mauritanie, de l'Espagne et des îles, vers 860. La ville de Nokour eut particulièrement à souffrir de leurs excès [446].

[Note 445: ][ (retour) ] Dozy, Musulmans d'Espagne, t. II, p. 158 et suiv.

[Note 446: ][ (retour) ] El-Bekri, p. 92 du texte arabe. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 159. Baïan, t. II, p. 44. Dozy, Recherches sur l'histoire de l'Espagne, t. I et II, passim.

Gouvernement de Ziadet-Allah, dit le jeune, et d'Abou-el-R'aranik.--A Kaïrouan, Abou-Mohammed-Ziadet-Allah, le jeune, avait succédé à son frère Ahmed (décembre 863). Ce prince paraissait bien doué, mais la mort le surprit le 22 décembre 864, après un an de règne. Son neveu Abou-Abd-Allah-Mohammed, surnommé Abou-el-R'aranik (l'homme aux grues) lui succéda. Le goût de ce prince pour la chasse aux grues lui avait valu ce surnom.

Une révolte des Berbères signala les premiers jours de son règne. Biskra, Tehouda, les Houara, voisins du territoire des Rostemides, toutes les populations du Zab et du Hodna, régions qui formaient alors la limite du sud-ouest, se lancèrent dans la rébellion. Le général Abou-Khafadja-ben-Ahmed, envoyé par le prince contre les révoltés, leur infligea de nombreuses défaites et les contraignit à la soumission. Seuls, les Houara résistaient encore. Abou-Khafadja ayant opéré sa jonction avec le général Haï-ben-Malek, qui commandait un autre corps d'armée, pénétra dans le Hodna et atteignit les Houara. Les indigènes essayèrent en vain d'obtenir leur pardon en se soumettant aux conditions qu'on voudrait leur imposer, Abou-Khafadja, inflexible, donna le signal de l'attaque. Les Houara, sans espoir de salut, combattirent avec le dernier acharnement et, contre toute attente, les guerriers arabes commencèrent à plier; bientôt, Haï-ben-Malek prit la fuite, en entraînant la cavalerie. Abou-Khafadja, voyant la victoire lui échapper, se fit bravement tuer avec presque toute son escorte. Les débris de ses troupes se réfugièrent à Tobna. Il ne paraît pas qu'Abou-l'R'aranik ait cherché à tirer vengeance de cet échec [447].

[Note 447: ][ (retour) ] En-Nouéïri, p. 422.

Guerre de Sicile.--Pendant que l'Afrique était le théâtre de ces événements, les armes arabes obtenaient de nouveaux succès en Sicile. En 867, Basile le Macédonien, étant monté sur le trône impérial, s'appliqua à réorganiser l'armée et, dans la même année, envoya une expédition en Sicile. Une certaine anarchie divisait les Musulmans, depuis la mort de Abbas; les Berbères étaient jaloux des Arabes, et ceux-ci étaient toujours divisés par les rivalités des Yéménites et des Modhérites. Les troupes impériales obtinrent quelques succès et paraissent s'être emparées de Castrogiovanni; mais bientôt les Musulmans reprirent l'avantage et portèrent le ravage dans les environs de Syracuse. En 868, Khafadja-ben-Sofian qui avait pris le commandement, défit une nouvelle armée byzantine envoyée par Basile; mais il tomba peu après sous le poignard d'un Berbère houari.

L'année suivante (869), Ahmed-ben-Omar-ben-El-Ar'leb s'empara de l'île de Malte. Les Byzantins, accourus en toute hâte, arrachèrent aux Ar'lebites leur nouvelle conquête. Mais, au mois de juin 870, la flotte musulmane envoyée de Sicile débarqua à Malte une nouvelle armée qui reprit l'île aux chrétiens [448].

[Note 448: ][ (retour) ] Amari, Storia, p. 341 et suiv.

Mort d'Abou-el-R'aranik.--Gouvernement d'Ibrahim-ben-Ahmed.--Abou-El-R'aranik mourut le 16 février 875, après avoir régné une dizaine d'années. Il n'était âgé que de vingt-quatre ans, et avait une si mauvaise santé qu'il avait passé plusieurs fois pour mort, ce qui lui avait valu le surnom d'El-Mïït. Comme la plupart des membres de la famille ar'lebite, ce prince se distinguait par la bonté et la générosité; mais aussi il avait les défauts de ses devanciers, qui tous mouraient si jeunes; esclave de ses passions, il était dominé par le goût des plaisirs, de la chasse et surtout de la débauche et du vin. Sa prodigalité était si grande qu'il laissa le trésor complètement à sec. Son frère, Abou-Ishak-Ibrahim, qui dirigeait les affaires comme premier ministre, était impuissant à le modérer dans ses dépenses.

Avant de mourir, Abou-el-R'aranik avait désigné, pour lui succéder, son fils Ahmed-Abou-L'Eïkal, et, comme il redoutait l'influence de son frère Ibrahim et ses visées ambitieuses, il l'avait contraint à jurer solennellement, cinquante fois de suite, dans la grande mosquée, qu'il ne tenterait pas de s'emparer du pouvoir. Mais cette précaution fut absolument inutile: aussitôt que la mort du gouverneur fut connue, le peuple se porta en foule auprès d'Ibrahim et le força à se rendre au château et à prendre en main les rênes du gouvernement.

Ibrahim essaya de résister en représentant qu'il était lié envers son frère par un engagement solennel. Mais, quand il vit le peuple décidé à n'accepter en aucune manière le règne d'un enfant, il se décida à prendre le pouvoir. Étant monté à cheval, il pénétra de force dans le vieux château et y reçut l'hommage des principaux citoyens.

Le nouveau gouverneur s'occupa ensuite de l'édification d'un vaste château au lieu dit Rakkada, à quatre milles de Kaïrouan, dans une localité privilégiée comme climat. Son but était d'en faire sa demeure et d'abandonner le vieux château. Il employa les premières années de son règne à diverses autres constructions, tout en dirigeant la guerre de Sicile et d'Italie, sur laquelle nous allons entrer plus loin dans des détails. En 878, les affranchis, descendants des troupes nègres formées par El-Ar'leb, se révoltèrent dans le vieux château et osèrent même interrompre les communications avec Rakkada; mais ils furent bientôt forcés de se rendre, et Ibrahim les fit périr sous le fouet, ou crucifier, donnant ainsi le premier exemple de l'incroyable férocité qu'il devait montrer plus tard. Il fit ensuite acheter d'autres esclaves au Soudan et forma une nouvelle garde nègre qui se distingua, plus tard, par sa bravoure et son aveugle fidélité [449].

[Note 449: ][ (retour) ] En-Nouéïri, p. 424 et suiv.

Les Souverains edrisides de Fez.--C'est sans doute vers cette époque que l'edriside Yahïa mourut à Fès et fut remplacé par son fils nommé, comme lui, Yahïa. Ce prince, par sa conduite dissolue, indisposa contre lui la population de la capitale; à la suite d'un dernier scandale, la révolte éclata, à la voix d'un nommé Abder-Rahman-el-Djadami. Expulsé du quartier des Kaïrouanides, Yahïa se réfugia dans celui des Andalous, où il mourut la même nuit. Ali, fils d'Edris-ben-Omar, souverain du Rif, cédant aux sollicitations des partisans de sa famille qui étaient venus lui porter une adresse, se rendit à Fès, y prit en main le pouvoir et reçut le serment de fidélité des chefs du Mag'reb extrême.

Mais, peu de temps après, un kharedjite sofrite nommé Abd-er-Rezzak, natif d'Espagne, parvint à soulever les indigènes des montagnes de Mediouna, au sud de Fès. Après plusieurs combats, il remporta sur Ali une victoire décisive qui lui donna la possession du quartier des Andalous; il força ensuite Ali à se réfugier dans le territoire des Aoureba, ces fidèles amis de sa famille. Les habitants du quartier des Kaïrouanides ayant alors proclamé roi Yahïa, fils de Kacem-ben-Edris, ce prince réunit une armée et, étant parvenu à renverser l'usurpateur, conserva seul le pouvoir [450].

[Note 450: ][ (retour) ] El-Bekri, trad. art. Idricides. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 566-567. Le Kartas, p. 103 et suiv.

Succès des Musulmans en Sicile.--Tandis que le Mag'reb était le théâtre de ces événements, le gouverneur Ibrahim se trouvait absorbé par d'autres soins et surtout par la guerre de Sicile. Aussitôt après son avènement, il y avait envoyé de nouvelles troupes et les Musulmans avaient repris, contre les Grecs, une vigoureuse offensive. Sous le commandement de Djafer-ben-Mohammed, ils vinrent, dans l'été 877, mettre le siège devant Syracuse, et déployèrent pour réduire cette place autant d'habileté stratégique que d'ardeur. La flotte grecque, ayant été envoyée au secours de la ville, fut vaincue par celle des Ar'lebites qui purent ensuite compléter le blocus par mer. Syracuse endura avec la plus grande fermeté les tortures d'une épouvantable famine et pendant ce temps Basile, occupé à construire une église à Constantinople, restait impassible. Étant enfin sorti de son inertie, il envoya une nouvelle flotte qui fut retenue par son chef dans un port du Péloponnèse pour y attendre le vent. Le 2 mai 878, Syracuse fut emportée d'assaut, malgré l'héroïque défense des assiégés. Les chrétiens furent massacrés ou réduits en esclavage, et la ville subit le plus complet pillage. Après quoi, les Musulmans l'incendièrent et se retirèrent, ne laissant à la place de cette riche cité qu'un monceau de ruines fumantes. Peu après les Grecs reprirent l'offensive et obtinrent un succès près de Taormina (879) [451].

Mais en 881, les Musulmans furent vainqueurs à leur tour et en 882 ils s'emparèrent de Polizzi «la ville du roi». Il ne resta alors aux chrétiens en Sicile que les monts Peloriade, l'Etna et la vallée intermédiaire.

[Note 451: ][ (retour) ] Amari, Storia, t. I, p. 393 et suiv.

Ibrahim repousse l'invasion d'El-Abbas-ben-Touloun.--Les événements dont l'Afrique, l'Espagne et la Sicile étaient le théâtre, nous ont depuis longtemps fait perdre de vue l'Orient. Cela prouve, entre autres choses, que l'influence du khalifat disparaissait de plus en plus en Occident. La dynastie abbasside penchait déjà vers son déclin, et son vaste empire était en proie à l'anarchie. Pendant que les khalifes se succédaient après de courts règnes terminés par l'assassinat, pendant que leur capitale demeurait abandonnée aux factions, leurs provinces se détachaient. Depuis quelques années, l'Egypte, un des plus beaux fleurons de la couronne, était aux mains d'un chef indépendant de fait, Ahmed-ben-Touloun.--En 878, Ibn-Touloun entreprit la conquête de la Syrie et laissa l'Egypte sous le commandement de son fils El-Abbas. Mais celui-ci profita de son absence pour se mettre en état de révolte et s'approprier les réserves du trésor. Puis il réunit une armée et partit vers l'ouest, à la conquête de l'Ifrikiya. A cette nouvelle, le gouverneur ar'lebite fît marcher contre lui un corps de troupes sous la conduite de son général Ibn-Korhob (879). Les deux armées en vinrent aux mains près de l'Ouad-Ourdaça, non loin de Lebida, et la journée se termina par la déroute d'Ibn-Korhob. El-Abbas, soutenu sans doute par les indigènes, poursuivit ses ennemis jusqu'à Lebida, s'empara de cette ville, puis vint entreprendre le siège de Tripoli. Il était urgent d'arrêter les succès de ce conquérant. Ibrahim se mit aussitôt en marche contre lui; mais, parvenu à Gabès, il apprit qu'El-Abbas avait été entièrement défait et réduit à la fuite. Voici ce qui s'était passé: les gens de Lebida, irrités des excès commis par les vainqueurs, avaient appelé à leur aide El-Yas-ben-Mansour, chef des Kharedjites des monts Nefouça, et ce cheikh était descendu de ses montagnes à la tête de 12,000 Berbères. El-Abbas avait essayé en vain de leur tenir tête; il avait dû prendre la fuite et avait été poursuivi par Ibn-Korhob. Réfugié à Barka, El-Abbas fut arrêté par les troupes de son père et ramené en Egypte (881).

Révoltes en Ifrikiya.--Cruautés d'Ibrahim.--Diverses révoltes partielles des Berbères suivirent cette échauffourée. Ce furent d'abord les Ouzdadja de l'Aourès qui chassèrent leur gouverneur et refusèrent l'impôt. Ibn-Korhob, envoyé contre eux par le gouverneur, les força à la soumission après plusieurs combats. De là, le général ar'lebite se porta contre les Houara qui s'étaient aussi lancés dans la rébellion. Après les avoir en vain sommés de se rendre, il se mit à ravager et à incendier leur pays et les contraignit par ce moyen à demander la paix.

C'est à partir de cette époque que le caractère d'Ibrahim changea. Naturellement soupçonneux, irrité par les résistances qu'il rencontrait autour de lui, ou peut-être perverti par l'exercice du pouvoir, il devint d'une cruauté inouïe et se mit, à verser le sang comme par plaisir, disposition qui le porta plus tard à commettre tant de crimes, même sur ses proches. En même temps, son amour des richesses se manifesta, et, par une étrange contradiction, après avoir, dans le commencement de son règne, cherché à alléger les impôts, il devait avant peu employer tous les moyens pour s'approprier le bien d'autrui.

En 882, les Louata se lancèrent à leur tour dans la révolte, s'emparèrent de la ville de Karna, la mirent au pillage et vinrent attaquer Badja et Ksar-el-Ifriki, près de Tifech. Le général Ibn-Korhob ayant marché contre eux essuya une défaite, et, dans sa fuite, tomba au pouvoir des rebelles, qui le mirent à mort (juillet). Irrité au plus haut point de cet échec, Ibrahim chargea son fils, Abou-l'Abbas, de châtier les rebelles et lui confia à cet effet sa milice, la garde nègre et des contingents de tribus alliées. Mais les Louata ne l'attendirent pas; Abou-l'Abbas les poursuivit jusque dans le sud, en leur tuant du monde et les forçant d'abandonner leurs prises. Dans le cours de cette année, 882, une affreuse disette désola l'Afrique. Le blé avait atteint des prix excessifs, et les malheureuses populations s'étaient vues, en maints endroits, réduites à manger de la chair humaine [452].

A la suite des sanglantes luttes que nous avons retracées, une tranquillité apparente, sinon réelle, régna durant quelques années, et Ibrahim put donner libre carrière à ses cruels instincts. En-Noueïri retrace longuement les cruautés raffinées qu'il savait inventer et qu'il exerçait autour de lui au moindre soupçon [453].

[Note 452: ][ (retour) ] Comme dans un récent exemple dont nous avons été témoins, la famine de 1867-1868.

[Note 453: ][ (retour) ] En-Nouéïri, p. 427, 436.

Progrès de la secte chiaïte en Berbérie.--Arrivée d'Abou-Abd-Allah.--Tandis qu'Ibrahim se livrait aux écarts de son étrange caractère, donnant tour à tour l'exemple d'une certaine grandeur d'âme ou d'une basse cruauté, un nouvel élément de discorde s'introduisait en Afrique. Nous avons indiqué ci-devant [454] de quelle façon se forma la secte des chiaïtes, après la mort d'Ali. Écrasés en 787 à la bataille de Fekh, ils durent rentrer dans l'ombre. Ils se formèrent alors en société secrète et envoyèrent des émissaires dans toutes les directions, même en Berbérie, malgré la surveillance exercée par les Abbassides.

Le schisme chiaïte se divisait en plusieurs sectes, parmi lesquelles nous ne nous occuperons que des Imamïa, formant les Ethna-Acheria (Duodécémains) elles Ismaïlia (Ismaïliens).

Les Duodécémains comptaient douze imam ayant régné après Ali, et enseignaient que le douzième, ayant disparu mystérieusement, devait reparaître plus tard pour faire renaître la justice sur la terre et qu'il serait le Mehdi, ou être dirigé, prédit par Mahomet [455]. Les Ismaïliens ne comptaient que six imam; le septième, Ismaïl, désigné pour succéder à son père, était, selon eux, mort avant lui. A partir de ce septième, leurs imam étaient dits cachés (Mektoum), ne transmettant leurs ordres au monde que par l'intermédiaire des daï (missionnaires) [456].

[Note 454: ][ (retour) ] Chapitre ii, Mort d'Ali, et Kharedjites et Chiaïtes.

[Note 455: ][ (retour) ] Telle est la tradition sur laquelle s'appuient tous les Mehdi que nous verrons paraître dans l'histoire et qui se produisent encore de nos jours.

[Note 456: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, append. ii.

Le troisième imam caché, nommé Mohammed-el-Habib, vivait à Salemïa, ville du territoire d'Emesse, en Syrie, dans les premières années du règne d'Ibrahim. De là il lançait des daï, dont les uns s'avancèrent en guerriers jusque dans l'Inde, d'autres gagnèrent l'Afrique. L'un d'eux s'établit à Mermadjenna, au nord-est de Tebessa; un autre dans le pays des Ketama, non loin de l'Oued-Remel, appelé alors, en langue indigène, Souf-Djimar. Ils firent de nombreux prosélytes et décidèrent plusieurs de leurs adeptes à effectuer le pèlerinage de Salemia.

En présence de ces résultats, Mohammed-el-Habib résolut d'envoyer en Mag'reb un de ses plus fidèles adhérents, nommé Abou-Abd-Allah-el-Hocéin. Cet homme de mérite, qui devait rendre de si grands services à la cause fatemide, avait été d'abord mohtacib ou receveur d'impôts à Basra, puis il avait enseigné publiquement les doctrines des Imamiens, ce qui lui avait valu le surnom d'El-Maallem (le maître) [457]. Il partit pour le Mag'reb, en compagnie des chefs ketamiens; pour éviter les postes placés par les Abbassides sur toutes les routes, ils passèrent par les déserts et, grâce à leur prudence, parvinrent à atteindre les chaînes des Ketama, et s'établirent à Guédjal, dans le territoire occupé actuellement par les Djimela, près de Sétif. Le chef de ces indigènes, Mouça-ben-Horeïth, un de ceux qui revenaient d'Orient, protégea l'établissement du missionnaire dans cette localité qui fut appelée par lui: Le col des gens de bien (Fedj-el-Akhiar). Ce nom n'avait pas été pris au hasard; Abou-Abd-Allah annonça, en effet, que le Mehdi lui avait révélé qu'il serait forcé de fuir son pays et, de même que le prophète, d'avoir une hégire, et qu'il serait soutenu par des gens de bien (ses Ansars), dont le nom serait un dérivé du verbe katama (cacher).

Ces moyens, habilement choisis, devaient réussir auprès de gens ignorants tels que les montagnards du Mag'reb. Aussi les Ketama, flattés d'être choisis pour le rôle d'Ansars du nouveau prophète, vinrent-ils en foule se ranger sous la bannière du daï chiaïte. Ces faits se passèrent sans doute entre les années 890 et 893, car la date de l'arrivée d'Abou-Abd-Allah en Afrique est incertaine.

[Note 457: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 509, et Ibn-Hammad, trad. Cherbonneau, Rev. afr., nos 72-78.

Nouvelles luttes d'Ibrahim contre les révoltes.--Vers le même temps, le gouverneur ar'lebite Ibrahim, qui venait de faire périr ses propres filles, ses favorites et un grand nombre de serviteurs, attira par ses promesses les principaux chefs du Zab et de Bellezma, à Rakkada; puis il les fit massacrer et s'empara de leurs richesses. Un millier d'indigènes périrent, dit-on, dans ce guet-à-pens, qui eut pour effet de jeter un grand nombre de Berbères, et particulièrement des Ketama, dans les bras du chiaïte, car les gens de Bellezma étaient leurs suzerains [458].

Cependant Ibrahim, apprenant la propagande que faisait Abou-Abd-Allah, lui écrivit pour lui enjoindre d'avoir à cesser toute prédication. Le chiaïte répondit par une lettre injurieuse. Le prince ar'lebite donna aussitôt aux commandants des contrées voisines l'ordre de marcher contre les rebelles. A l'approche du danger, les Ketama commencèrent à se repentir de leur audace, et plusieurs chefs émirent l'avis d'expulser le chiaïte; mais les Djimela prirent sa défense, et, soutenu par eux, Abou-Abd-Allah vint se retrancher à Tazrout, non loin de Mila où habitait la tribu ketamienne de R'asman [459].

Tandis que ces événements s'accomplissaient dans les montagnes des Ketama, une révolte importante éclatait aux environs de Tunis. La péninsule de Cherik, la ville de Tunis, celles de Badja et d'El-Orbos, enfin la ville et la montagne de Gammouda, au sud de Kaïrouan, s'étaient lancés dans la rébellion. Inquiet des proportions que prenait ce soulèvement, Ibrahim fit renforcer d'abord les retranchements de Rakkada, afin d'y trouver un refuge contre toute éventualité, puis il envoya dans la péninsule de Cherik une armée qui dispersa les insurgés; leur chef fut mis en croix. En même temps, deux généraux, l'eunuque Meïmoun et le général Ibn-Naked commençaient le siège de Tunis, pendant que l'eunuque Salah allait faire rentrer dans le devoir la province de Gammouda.

Bientôt, les troupes ar'lebites entrèrent victorieuses à Tunis et mirent cette ville au pillage. Douze cents des principaux citoyens furent réduits en esclavage et envoyés à Kaïrouan. Quand, à Tunis, on fut las de tuer, les cadavres furent, par l'ordre d'Ibrahim, chargés sur des charrettes pour être promenés dans les rues de la capitale, aux yeux des habitants (mars 894) [460].

[Note 458: ][ (retour) ] Selon le Baïan, les habitants de Bellezma étaient de race arabe et descendaient des miliciens qui y avaient été placés en garnison.

[Note 459: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 512 et suiv.

[Note 460: ][ (retour) ] En-Nouéïri, p. 429.

Expédition d'Ibrahim contre les Toulounides d'Egypte.--Peu de temps après, Ibrahim transporta le siège de son gouvernement à Tunis et construisit, à cette occasion, plusieurs châteaux dans cette ville. Deux ans plus tard, il résolut de mettre à exécution un projet qu'il méditait depuis longtemps et qui n'était rien moins que l'invasion de l'Egypte. Cette province était alors gouvernée par Djaïch, petit-fils d'Ahmed-ben-Touloun, et l'on se demande si le prince ar'lebite voulait tirer une vengeance tardive de l'agression d'El-Abbas, ou s'il avait réellement la pensée de conquérir l'Egypte.

Ayant rassemblé une armée nombreuse, il se mit à sa tête et prit la route de l'est (896). Parvenu dans la province de Tripoli, il se heurta contre les Nefouça en armes et disposés à lui barrer le passage. Un combat sanglant s'ensuivit, et, comme les hérétiques berbères avaient l'avantage de la position, les troupes ar'lebites plièrent, après avoir vu tomber leur chef Meïmoun. Mais Ibrahim, ayant lui-même rallié ses soldats, attaqua les rebelles avec impétuosité et les mit en déroute. Le plus grand carnage suivit cette victoire; le gouverneur se fit amener les principaux chefs prisonniers et s'amusa à les percer lui-même de son javelot; il ne s'arrêta, dit-on, qu'au chiffre de cinq cents selon En-Noueïri [461], et de trois cents d'après le Baïan.

[Note 461: ][ (retour) ] En-Nouéïri, p. 430.

Ibrahim fit alors son entrée à Tripoli. Celte ville était commandée par son cousin Abou-l'Abbas-Mohammed, fils de Ziadet-Allah II, homme instruit, d'un esprit élevé et qui jouissait d'une certaine influence. Sans aucun autre motif que la jalousie, Ibrahim le fit mettre en croix. On dit cependant qu'il avait reçu du khalife El-Motadhed une missive lui reprochant ses cruautés et lui ordonnant de remettre le pouvoir à son cousin et qu'il aurait répondu à cette injonction par le meurtre du malheureux Abou-l'Abbas et de sa famille. Mais ces faits, rapportés par le Baïan, seul, ne semblent pas probables et l'on doit croire plutôt que le prince ar'lebite a cédé, une fois de plus, à un de ses caprices sanguinaires.

Continuant sa route vers l'est, Ibrahim parvint jusqu'à Aïn-Taourgha, au fond du golfe de la grande Syrte. Son armée irritée et effrayée des cruautés qu'elle lui avait vu commettre à Tripoli ne le suivait qu'à contre-cœur. De nouvelles violences achevèrent de détacher de lui ses soldats et il se vit abandonné par la plus grande partie de l'armée. Force lui fut alors de rebrousser chemin et de rentrer à Tunis. Son fils, Abou-l'Abbas-Abd-Allah resta en Tripolitaine pour achever la soumission des Nefouça.

Abdication d'Ibrahim.--En l'année 901, les habitants de Tunis, qui avaient tant souffert de la tyrannie d'Ibrahim, réussirent à faire entendre leurs légitimes réclamations par le khalife. La supplique qu'ils lui adressèrent à cette occasion était si éloquente qu'El-Motadhed envoya aussitôt un officier en Ifrikiya, pour enjoindre à Ibrahim de déposer le pouvoir et le transmettre à son fils Abou-l'Abbas, après quoi il aurait à se rendre à Bagdad pour expliquer sa conduite. Le gouverneur ar'lebite reçut ces ordres à Tunis, vers la fin de l'année 901; il fit au délégué le plus brillant accueil et rappela de Sicile son fils pour lui remettre le pouvoir. Il prétendit alors avoir été touché de la grâce divine, se revêtit de vêtements grossiers, fit mettre en liberté les malheureux qui remplissaient les prisons, et se prépara à effectuer le pèlerinage imposé à tout musulman. Ayant abdiqué au profit d'Abou-l'Abbas (février-mars 902), il prit la route de l'Orient; mais, parvenu à Souça, il suspendit sa marche, séjourna dans une petite localité voisine, nommée Nouba, incertain sans doute sur le parti qu'il prendrait; puis, dans le mois de juin, il s'embarqua pour la Sicile et aborda heureusement à Trapani [462].

[Note 462: ][ (retour) ] En-Nouéïri, p. 431 et suiv. Amari, Storia, t. II, p. 76 et suiv.

Événements de Sicile.--Les révoltes dont l'Ifrikiya était le théâtre avaient entravé, dans les dernières années, les succès des Musulmans en Sicile, et les rivalités qui divisaient les Berbères et les Arabes avaient causé le salut des chrétiens, car, sans cela, ils se seraient vus expulsés de leurs derniers refuges. Vers l'an 895, une sorte de trêve fut conclue entre eux et les Musulmans, puis, tous unis dans le même sentiment, se mirent en révolte contre l'autorité ar'lebite. Ibrahim était alors trop occupé en Afrique pour avoir le loisir de combattre les rebelles de Sicile; aussi, durant trois années, restèrent-ils dans l'indépendance. Mais, en 898, des discussions s'élevèrent entre eux et eurent pour résultat de les pousser à livrer leurs chefs au gouverneur ar'lebite qui les fit périr. Ibrahim envoya comme gouverneur, en Sicile, un de ses parents, nommé Abou-Malek, homme de nulle valeur; aussitôt la guerre civile recommença et désola lîle pendant toute l'année 899. Abou-l'Abbas, fils d'Ibrahim, nommé gouverneur, arriva en Sicile, dans le courant de l'été 900, à la tête d'une puissante armée. Au mois de septembre suivant, il entrait en triomphateur à Palerme, après une campagne brillamment conduite.

Pour occuper les Musulmans, Abbou-l'Abbas attaque les chrétiens de Taormina et assiège Gatane, mais sans succès. En 901, il porte son camp à Demona, d'où il est bientôt délogé par une armée byzantine arrivée d'Orient. Il va alors surprendre et enlever Messine, où il fait 17,000 prisonniers, et s'empare d'un butin considérable. Au mois de juillet suivant, il fait une expédition en Italie et revient à la fin de l'année dans l'île. Sous la main ferme de ce prince, la Sicile avait recouvré un peu de tranquillité, lorsqu'en 902, il fut appelé en Afrique pour prendre le fardeau de l'autorité suprême [463].

[Note 463: ][ (retour) ] Amari, Storia dei Mus., t. II, p. 52 et suiv.

Événements d'Espagne.--En Espagne, le sultan Mohammed avait continué à régner sans gloire, occupé à lutter contre les chefs indépendants qui, de tous côtés, profitaient de l'affaiblissement de l'autorité centrale, pour se créer de petites royautés, le plus souvent avec l'appui des chrétiens. Le midi restait soumis à l'autorité des oméïades, lorsque, vers 881, un certain Omar-ben-Hafçoun, d'une famille d'origine wisigothe, réunit une armée de partisans presque tous renégats, las du joug musulman, et tint la campagne contre le sultan. Dans le courant de l'été 886, Moundhir, héritier présomptif du trône oméïade, dirigea une expédition heureuse contre ces aventuriers et était sur le point de les forcer dans leur dernière retraite, lorsqu'il apprit la mort de son père (4 août). Forcé de lever le siège pour aller prendre possession du trône, il dut laisser le champ libre à Omar, qui se fit reconnaître comme souverain par la plus grande partie des populations du midi. Une guerre acharnée contre ce compétiteur occupa tout le règne de Moundhir, qui mourut le 29 juin 888, pendant qu'il assiégeait encore Omar. Aussitôt, l'armée prit, en désordre, la route de Cordoue.

Abd-Allah succéda à son frère Moundhir. Il prenait le pouvoir dans des circonstances très critiques, car, non seulement les provinces, les cantons, les villes tendaient à se déclarer indépendants, mais encore l'aristocratie arabe relevait la tête dans la capitale même.

Pour être entièrement à l'abri des entreprises d'Ibn-Hafçoun, le sultan lui offrit le gouvernement de Regio, à la condition qu'il reconnaîtrait le prince oméïade comme son suzerain. Cette tendance au fractionnement, qui devait être si préjudiciable à la domination musulmane, n'était que l'effet de la réaction des indigènes, devenus sectateurs de l'Islam, et des Berbères, contre la domination des Arabes d'Orient.

A chaque instant, des massacres, comme ceux d'Elvira et de Séville [464], manifestaient le sentiment général et la persistance de la rivalité des maadites et des yéménites empêchait les Arabes de s'unir pour résister à l'ennemi commun. Bientôt la lutte prit un caractère d'extermination féroce; Espagnols et Arabes s'entretuèrent et Ibn-Hafçoun, comme on peut le deviner, prit une part active à la guerre civile. «A cette époque--(891) dit Dozy [465]--presque toute l'Espagne musulmane (moins Séville), s'était affranchie de la sujétion. Chaque seigneur arabe, berbère ou espagnol, s'était approprié sa part de l'héritage des Oméïades. Celle des Arabes avait été la plus petite. Ils n'étaient puissants qu'à Séville, partout ailleurs ils avaient beaucoup du peine à se maintenir contre les deux autres races». Telle était la situation de l'Espagne à la fin du ixe siècle.

[Note 464: ][ (retour) ] Dozy, Musulmans d'Espagne, t. II, p. 210 et suiv., 243 et suiv.

[Note 465: ][ (retour) ] Dozy, l. c., p. 259.

En 870, Ibn-Hafçoun, après être entré en pourparlers avec le gouverneur ar'lebite et le khalife lui-même, leur offrant de rétablir l'autorité abbasside en Espagne, attaqua le prince oméïade, mais il fut vaincu dans une sanglante bataille (avril 891). Cette victoire avait rendu à Abd-Allah quelques places. Cependant Ibn-Hafçoun, qui avait en vain réclamé des secours des ar'lebites, ne tarda pas à reprendre l'offensive et le succès couronna de nouveau ses armes. Pendant de longues années on lutta de part et d'autre avec des chances diverses et enfin, dans les premières années du xe siècle, le prince oméïade finit par triompher de ses ennemis et raffermir son trône [466].

[Note 466: ][ (retour) ] Dozy, Musulmans d'Espagne, t. II, p. 311 et suiv. El-Marrakchi, Dozy, p. 17 et suiv.