APPENDICE
Réponse de Son Excellence l'honorable Auguste Réal Angers, à une adresse de félicitations présentée par l'Institut Canadien Français de Québec, le 17 janvier 1888 à l'occasion de son élévation à la charge de Lieutenant Gouverneur de la province de Québec.
Monsieur le président de l'Institut Canadien de Québec,
Messieurs,
Je constate avec un vif plaisir que votre influence a su réunir à cette fête de l'esprit l'élite de la société française de Québec.
Avec un rare succès vous avez inspiré à la jeunesse le goût de s'instruire, à l'âge mûr le désir de se perfectionner; goût qui absorbe les entraînements premiers de l'adolescent, désir qui captive l'ambition de l'homme fait.
C'est par vos soins que nous voyons rangés dans votre bibliothèque et classés dans votre catalogue, les plus beaux produits du génie de l'homme dans les science et dans les lettres. Vous avez fait le travail de l'essaim qui envahit la plaine, cueillant, des prés en fleurs, les meilleurs parfums, les sucs les plus purs. Ainsi butinant, vous avez comblé vos rayons de livres précieux, honnêtes et charmants, miel dont se nourrit l'intelligence, manne que nous pouvons ramasser à toute les heures.
Du haut de leur cases, combien d'amis me reconnaissent et me sourient, comme si je ne les avais depuis longtemps délaissés. Comme je me sens tenté d'entreprendre avec vous, monsieur le président, un voyage autour de cette bibliothèque. Il nous faudrait passer à travers l'histoire contemporaine, nous arrêtant aux hauts faits de nos incomparables annales canadiennes; voyager au moyen-âge où resplendit l'héroïque épopée de la chevalerie et des croisades, et remonter jusqu'aux temps anciens, faisant halte aux Thermopyles, nom qui au Canada, depuis 1813, se prononce Chateauguay.
Dans un si long retour vers des temps envolés, nous nous verrions délaissés des dames dont l'esprit, comme le charme, est toujours au présent, jamais au passé.
Puis, conduits par l'ordre alphabétique du catalogue, nous arriverions devant la porte close de la philosophie, et la clef en est aux mains du maître-ès-sciences. Dans le catalogue, la poésie est sa voisine. Similitude des choses de la vie réelle, c'est auprès de buissons inextricables qu'il faut chercher les fleurs. La poésie est une fée qui connaît tous les accents. Dans son domaine, à côté des plus riches moissons, que de pervenches, de muguets et de violettes pour vos parures, mesdames; mais la discrétion de l'âge me soupire à l'oreille: passez, passez!
Comment éviter ce secrétaire en bois de santal incrusté de filigranes d'argent, ce sachet capitonné de soie bleue où repose l'art épistolaire? ces lettres dont l'écriture courante reconstruit le traits, le regard, le sourire des chers absents, évoque l'image, la personnalité entière d'êtres aimés. Lisez des lettres, surtout des lettres de femmes. Elles sont comme ces médailles d'un autre âge, ces portraits dur ivoire, qui, par la délicatesse des lignes, la carnation des chairs, le relief des figures, font revivre des causeries à coeur ouvert et remettent sous la main le velouté des meilleures heures de l'existence. Nous, le grand nombre, nous qui n'aurons jamais cette seconde vie qui attend l'auteur, cultivons l'art de la correspondance. Quelques lettres seront peut-être tout ce qui restera de nous aux soins discrets de l'amitié.
Votre catalogue révèle le choix judicieux des livres qu'il contient et ne me laisse rien à dire de ceux qu'il faut éviter. Vous inviter à l'étude et à la lecture serait aussi un hors-d'oeuvre.
Le goût des lettres nous pénètre dans cette salle avec l'atmosphère qu'on y respire, et nous en voyons les brillants résultats au dehors. Au printemps dernier, un phare allumé aux terres d'Évangéline a percé les brumes qui enveloppaient l'histoire du Bassin des Mines. Une revue nouvelle, Le Canada-Français, rajeunira de jets de lumière bien des feuilles détachées et oubliées de nos annales; la religion, les sciences et les lettres entreront aussi dans le cadre de cette publication. Au nombre des ouvriers de la pensée qui lui ont promis leur concours, je trouve plusieurs des membres de votre institut; un autre a clos l'année 1887 par la "Légende d'un Peuple" que Jules Clareti a tenu sur les fonts et que le secrétaire perpétuel de l'Académie française a saluée d'un carillon joyeux. 1888 va commencer par la venue prochaine d'un autre livre, fils du talent d'un des vôtres. Il est de noble lignée; sa source remonte à nos plus vieux parchemins. Il a nom: "Noël 1535 sous Jacques Cartier, Nouvelle-France." Vous le reconnaîtrez, j'espère, à son état, il est roman-histoire; roman par la grâce du style, la mise en scène et l'intérêt, histoire par l'exactitude des faits, des lieux et des dates. Il a les yeux azurés, et le timbre de sa voix est patriotique.
Voilà, entre plusieurs, des fruits que le goût littéraire que vous avez inspiré à faire croître.
Pour ne pas vous imposer l'ennui d'un entr'acte au début de cette soirée, je dois restreindre ma réponse et taire le sentiment filial que vous avez touché en moi en rappelant votre troisième président. Vous m'avez remis en mémoire la bonne fortune que j'ai eue de faire inscrire votre nom sur le budget de l'État au nombre des institutions bien méritantes. Pour toutes ces bonnes paroles, rehaussées de l'éclat de votre loyauté, je vous remercie. Revêtu du titre insigne de membre honoraire de votre institut, je verrai toujours avec fierté vos progrès croissant, et comptez que, dans les limites de mes attributions, mon concours vous est acquis.
Québec, 17 janvier 1888.