ÉPILOGUE


Jacques Cartier parla-t-il encore longtemps de la sorte?

Je vous avoue aujourd'hui n'en savoir plus trop rien. Pas aussi longtemps, je crois, que je demeurai là, sur la neige, immobile et songeur, m'amusant à suivre, dans le spectacle grandiose du feu de joie, de merveilleux effets de coruscation.

Le seul souvenir précis qui me revienne maintenant à la surface de ma mémoire, à travers le vague de ses idées confuses, est celui des trois veilleurs, Eustache Grossin, Jehan Duvert, Guillaume Séquart, roulant sur la glace, pour les éteindre, les tronçons calcinés de la Bûche de Noël.

Je me rappelle aussi avoir demandé à mon fidèle interprète la raison d'un aussi singulier travail.

Encore une tradition sacramentelle, répondit l'archéologue, un vieil usage breton. C'est la coutume de conserver, d'une année à l'autre, les débris de la Cosse de Nau. On les places d'ordinaire sous le lit du maître de la maison. Quand le tonnerre se fait entendre, on en jette un morceau dans le foyer, afin de protéger la famille contre le feu du temps.155

Note 155: Le feu du temps pour le tonnerre, archaïsme très gracieux. La langue française de l'époque de Jacques Cartier, abondait en locutions de ce genre; plusieurs d'elles sont très jolies, à preuve: muer le sang, pour se mettre en colère;--oindre le musel, pour souffleter;--l'aube crevée, pour le point du jour;--rire clair, pour rire agréablement;--peler la figue, pour tromper;--parer une châteigne, pour tramer un complot;--avoir mauvaise robe, pour ne pas réussir;--clamer ses coulpes, pour accuser ses péchés;--parler en pardon, pour parler inutilement;--avoir le cri, pour être accusé;--perdre son âge, pour mourir;--cueillir en haîne, pour prendre en aversion;--voir son pied, pour sortir de prison; etc., etc. 1873--Dictionnaire de la Langue Française, par C. Hippeau.

Je viens de signaler quelques archaïsmes de la langue française au temps de Jacques Cartier; le lecteur aimera peut-être à connaître aussi certains mots de la langue sauvage parlée, à cette même époque, par les Algonquins du Canada. En voici quelques uns, choisis parmi les plus euphoniques:

Ils appellent seigneur, agouhanna; la neige, canisa; le vent, cahoha; le feu, azista; l'eau, âme; la terre, damga; le blé osizy; le pain, carraconny; la fumée quea; la mer agosasy; les vagues de la mer, coda; le bois (la forêt), conda; les feuilles, hoga; le chemin, adde; un chien, agayo; bonjour aignaz; un petit enfant, exiasta; le nombre 1, segada; le nombre 9, madelon; etc., etc. Ils appellent une ville: Canada. La traduction sauvage du mot chien, est particulièrement heureuse: agayo, on croirait entendre japper. Second Voyage de Jacques Cartier 1535-36 feuillet 13, verso du feuillet 46 et des feuillets 47 et 48.

C'est ce qu'ils vont maintenant observer. Grossin, Duvert et Séquart ont partagé en trois parts égales les débris de la tronche de chêne. Elles seront, chacune, placées au fond de la cale des navires. De la sorte, les trois équipages et leurs vaisseaux seront à l'abri de la foudre pendant l'orage.

Laverdière ajouta presque aussitôt d'une voix brève et sèche comme un commandement de manoeuvre:

Regarde vite, le jour vient.

Ces paroles que je ne compris pas, dès l'abord, me laissèrent stupéfait.

Effectivement je regardai autour de moi, ou mieux, autour du feu; Jacques Cartier, les aumôniers, les officiers de son état-major, les compagnons mariniers et les charpentiers de navires avaient disparu, comme par magie, escamotés comme des monnaies dans les manchettes d'un prestidigitateur.

Cet isolement subit me glaça d'effroi et je reportai vivement les yeux sur les trois croque-morts de l'Émerillon qui chargeaient maintenant le bois carbonisé sur la tabagane. Et j'entendis Guillaume Séquart qui disait à ses camarades:

Pauvre petit Rougemont! ça lui aurait fait grand heur tout de même de voir la fête!

Il regarde mieux que cela, répondit Duvert accompagnant cette réflexion d'un geste énergique de la tête qui montrait bien le ciel à ses auditeurs.

N'empêche, ajouta Eustache Grossin, en manière de réflexion mentale, n'empêche qu'on ne s'habitue pas à voir mourir la jeunesse, et que ça peine d'y songer!

Pour la seconde fois Charles Laverdière me dit d'un ton impératif:

Regarde vite, vite... le jour arrive!

Phénomène étrange! (le propre du rêve et sa caractéristique dominante), plus j'ouvrais les yeux et moins les objets m'apparaissaient visibles. Par contre, il me suffisait de fermer énergiquement las paupières pour ramener fixe, distincte, précise et de netteté photographique absolue, la vision des choses naguère troublées et flottantes. Je ne savais trop comment expliquer cet événement bizarre, sinon que les lueurs expirantes du brasier faisaient vaciller, sauter à leur lumière, tous les profils du paysage. Le feu, comme la vie humaine, a quelquefois une agonie tourmentée. Je regardai derrière moi pour m'en convaincre. A ma grande stupéfaction, je m'aperçus que le feu de joie était mort, bien mort sous ses braises éteintes et ses charbons noirs. De ses cendres épaisses, encore tièdes, s'élevait une lente spirale de pesante fumée, fumée blafarde, fumée grise comme le matin d'un jour de pluie.

Étais-je donc le jouet d'un songe? Quand je retournai la tête, Grossin, Séquart et Duvert avaient disparu, à la magique façon des autres, les maîtres compagnons mariniers et charpentiers de navires. Si loin que je pouvais regarder à la ligne de l'horizon et sur tous les points de sa circonférence, il m'était impossible d'apercevoir aucune silhouette humaine.

Le maître-ès-arts, seulement, demeurait auprès de moi.

A ce moment précis le vent m'apporta de grandes bouffées d'orgue et de voix chantantes, comme de la musique échappée par l'entrebâillement d'une porte ouverte et close presque aussitôt.

Je voulus demander à mon guide d'où venait cette étrange mélodie, cette musique d'église orchestrée, savante, comme le chant moderne de nos maîtrises. Mais la métamorphose que lui-même, Laverdière, subissait, me rendit muet d'épouvante. Je n'avais plus de lumière suffisante pour l'apercevoir, et sa silhouette indécise semblait appartenir maintenant aux ténèbres extérieures, s'y fondre par degrés. Cette effacement fantasmagorique rappelait, par l'identité des effets, ces accidents de lanterne magique où, la lumière venant tout à coup à manquer, la flamme du lampadaire à s'affaisser dans son brûleur de cuivre, la lame de verre colorié ne projette plus sur la muraille blanche qu'une image vacillante, indéterminée. Ainsi m'apparaissait Charles Honoré Laverdière. Son ombre n'était plus maintenant qu'un fantôme affreusement pâli aux lueurs grandissantes de l'aube, un spectre si léger, si ondulant, si subtil, que la brise l'entraînait déjà dans sa course inconsciente, que je le voyais enfin s'évanouir, et pour jamais, comme une buée de marécage dans l'atmosphère diaphane de l'aurore.

Je courus à lui avec l'énergique impétuosité du désespoir, craignant, à tout instant, de le voir me laisser seul. Ce qui me causait une peur horrible. Mais égale se maintenait la fatale et infranchissable distance.

Cette course affolée dura longtemps. Soudain, je lâchai un cri terrible, tendis les bras en avant, et demeurai stupéfait... Un rayon de soleil venait de fondre de sa lumière le spectre du prêtre-archéologue.

Seulement, une voix grêle, diluée, flottante, et dont le timbre me restera pour jamais au fond de l'oreille et de la mémoire, vint expirer, en lointain écho, ces paroles ailées, faibles comme un souffle, timides comme un aveu:

"Jour venu! Adieu!! Souviens-toi!!!"

Et je n'entendis plus rien... rien... rien... qu'un puissant accord longuement soutenu sur un clavier d'orgue, des voix de jeunes filles, des voix merveilleusement belles chantant une partition soprane, des strettes de violons, une grande rumeur d'orchestre roulant un flot d'harmonie, comme un ressac sur une grève sonore, des cuivres soutenant les notes basses et lentes d'un accompagnement magistral écrit par quelque auteur célèbre.

J'ouvris de grands yeux cette fois, des yeux bien éveillés, que les lumières éblouissantes des gazeliers aveuglèrent... et je me retrouvai scandaleusement assis, au fond de mon banc, à l'église, au franc milieu de la Basilique Notre-Dame de Québec, tandis que mes voisins, tandis que mes voisines, pieusement agenouillés, priaient avec ferveur.

L'on chantait au choeur de l'orgue une phrase de l'Agnus Dei et l'orchestre, en guise d'accompagnement, jouait sur ses premiers violons un délicieux motif de berceuse, charmeur, endormant, d'un effet irrésistible sur des auditeurs bien disposés et bien assis.

Cette oeuvre magistrale de Fauconnier (sa Messe Solennelle de Noël)156 avait ceci de particulier que les accompagnements d'orchestre soutenaient une mélodie identique au Kyrie et à l'Agnus Dei. La berceuse, qui m'avait endormi avec les premières stances musicales du Kyrie, m'éveillait maintenant au rhythme somnolent de ces mêmes mesures. Cette singularité confirmait, d'ailleurs, l'exactitude d'une vieille expérience physiologique sur les phénomènes natures du sommeil, savoir: que le son des paroles habituelles, l'accent connu, le timbre d'une voix familière, le nom du dormeur prononcé, même à voix basse, l'éveillent plus vite que l'éclat d'un grand bruit.

Note 156: La Messe Solennelle de Noël de Fauconnier, fut exécutée à la Basilique de Notre-Dame de Québec, le 25 Décembre 1885.

Vous savez maintenant, lecteurs, quel rêve historique a traversé cette nuit-là mon sommeil, pourquoi et comment Une Fête de Noël sous Jacques Cartier est devenue le sujet et le titre de mon premier essai littéraire.