UN NOËL BRETON


Quel beau Noël! Quel vrai Noël! Drame, acteurs, décors, superbes, superbes, superbes! Comme ce spectacle rafraîchit le sang! Une féerie quoi!

C'était mon cicerone, Charles Honoré Laverdière, qui déclamait ainsi ces paroles incroyables. Il s'oubliait, dans son enthousiasme, jusqu'à battre des mains, comme si la représentation eût encore marché devant lui et que les personnages fussent demeurés en scène.

Cette joie, stupide à mon sens, m'irrita.--Eh! monsieur, lui criai-je.

Mais la gaieté tapageuse de mon compagnon de route m'avait tellement aigri le caractère et agacé les nerfs que je demeurai sottement là, bouche bée, à le regarder de la plus idiote façon, ne trouvant rien à lui dire. Il continuait de marcher avec cette allure vive et pétulante, ce pas allègre et joyeux que nous avons tous quand le coeur, l'âme et la conscience chantent en nous-même à voix égales.

Tout à coup Laverdière fit volte-face, et, marchant sur moi: Ça donc, dit-il, il ne vous amuse pas mon Noël?

Je m'en veux, monsieur l'abbé, je m'en veux! Il est si gai votre Noël! Parole! je voudrais être croque-mort, revenant; fossoyeur, pour en raffoler à mon aise et vous rendre justice!

Gai! Gai! s'écria l'historien avec colère, ils en veulent tous des Noëls gais, lui comme les autres! C'est encore moins de l'imagination que de l'enfantillage! Rire, chanter, manger et boire! Eh! pourraient-ils jamais célébrer autrement la solennité des fêtes chrétiennes? C'est leur ignoble et seule façon de traduire les joies de l'esprit en plaisirs de chair. Jeune homme, jeune homme, vous ne connaissez pas la vie si vous croyez que Noël soit un jour nécessairement heureux, un jour férié où personne n'ait faim, personne n'ait soif, personne ne souffre, personne ne meurt.

Rappelez-vous donc le crucifix de Dom Anthoine. Voilà pour l'homme une saisissante image de la vie. La croix! Le crucifié en descend-il, au jour de Noël, pour se reposer dans sa Crèche?--S'en détache-t-il, à l'Ascension, pour remonter au ciel? A Pâques enfin, n'est-ce pas la croix du Vendredi-Saint avec son crucifié qui rayonne aux splendeurs de la résurrection?--Il est toujours cloué! Voilà le dernier mot de la vie! et la dernière raison de l'aumônier!

Ah! ne m'accusez pas de vouloir exagérer, par tristesse de caractère, la mélancolie de ce noël historique, hélas déjà trop lugubre. Vous me reprochez aujourd'hui de charger les couleurs; la Providence assombrira davantage le Noël de 1635. Oui, frère, dans cent ans d'ici, à la même heure, à pareil jour, tout comme elle emporte aujourd'hui le petit matelot découvreur sur les caravelles de Jacques Cartier, la Mort viendra chercher, au Château des Gouverneurs Français, Samuel de Champlain, le père de la Nouvelle France.131 Oseriez-vous comparer la douleur de l'équipage au deuil de la Colonie?132

Note 131: Samuel de Champlain mourut à Québec le 25 décembre 1635.

Note 132: Parlerai-je des Noëls passés à l'Ile de sable (25 Décembre 1598,1599, 1600, 1601, et 1602) de ces Noëls du désespoir que les bandits du Marquis de la Roche, les abandonnés de Chédotel, célébraient, à leur abominable façon, par le meurtre et le blasphème? L'intérêt de ce fait historique est petit et l'estime qu'on en peut avoir encore moindre. Is se réduit à une curiosité de la mémoire pour qui étudie l'Histoire du Canada. Lescarbot raconte qu'en 1598 le Marquis de la Roche s'embarqua avec environ 60 hommes, et n'ayant pas encore reconnu le pays, fit descente à l'Isle de sable. Il les quitta dans le dessein de les rejoindre aussitôt qu'il aurait trouvé en Acadie un lieu propice à l'établissement d'une colonie. Mais les tempêtes rompirent toutes ses mesures et il se vit obligé de repasser la mer abandonnant ses gens au hasard. Ils demeurèrent cinq ans retenus dans la dite Il, se mutinèrent et se coupèrent la gorge, en bandits qu'ils étaient. Henri IV, étant à Rouen, commanda à Chédotel, ou Chef-d'hostel d'aller recueillir ces pauvres diables. Ce qu'il fit. De cinquante hommes qu'ils étaient, l'ancien pilote de l'expédition de 1598 n'en ramena que onze. Le roi se les fit présenter dans leurs habits de peaux de loups-marins, leur fit grâce de toutes les condamnations qui pesaient sur eux et fit remettre à chacun d'eux cinquante écus. Les Régistres d'Audience du Parlement de Rouen, année 1603, nous ont conservé leurs noms: Jacques Simon dit la Rivière, Olivier Delin, Michel Heulin, Robert Piquet, Mathurin Saint Gilles, Gilles de Bultel, Jacques Simoneau, François Prevostel, Loys Deschamps, Geoffroy Viret et François Delestre.

Serez-vous encore étonné, et trouverez-vous étrange l'Église Catholique que chante le De profundis aux grandes vêpres de la Nativité? De profundis, De profundis Eh! eh! ce n'est pas, comme vous le dites, absolument gai; il n'en demeure pas moins cependant un psaume historique, et de caractère absolument humain. De profundis voilà bien le propre des joies de ce monde: de la tristesse mise en musique!

A ce moment nous rejoignîmes nos compagnons de marche qui jusque là nous avaient précédés d'assez loin sur la rivière. Non point que la conversation animée de mon interlocuteur nous eût fait hâter le pas à notre insu: tout simplement les gars de St-Malo s'étaient arrêtés. Je m'expliquais peu cette halte, car demeurés et demeurant invisibles à leurs yeux, elle n'était point faite évidemment pour nous attendre. L'attitude de leur groupe me frappa. Ils regardaient tous dans le ciel, au nord de l'horizon, et se montraient alternativement quelque chose avec de grands gestes de mains et de bras.

Ça le point du jour? s'écriait Le Breton Bastille, mais l'aurore ne se lève pas au pôle!

Et cependant il revêtait bien une lueur d'aube ce brouillard de lumière vague, incertaine, aux blancheurs lactées comme la tache agrandie d'une nébuleuse énorme, poudrée comme elle d'étoiles microscopiques et dont les scintillements pleureurs rappelaient un essaim de vers luisants, dansant la farandole à travers la buée d'un marais. Ce nuage phosphorescent, diaphane, montait lentement sur l'horizon à une hauteur atteignant dix degrés, et son contour, rigoureusement incliné en arc de cercle, faisait croire à L'ombre prochaine de quelque astre inconnu, immédiatement voisin de la terre, et qui marchait sur elle avec une vitesse effroyable.

Soudain, la nue se frangea d'une lumière éclatante: on eût dit un gigantesque éventail s'ouvrant tout à coup aux doigts magiques d'une sultane, d'une odalisque, exilée par la beauté jalouse de quelque aimée rivale et déployant, pour se mieux rappeler l'Orient et le Pays du Soleil, cet éventail merveilleux, incrusté, comme un diadème, non plus de rubis et de saphirs, mais de milliards d'étoiles pailleté de constellations et ruisselant la lumière électrique par toutes ses lames.

Un cri d'admiration, une clameur magnifique de surprise et d'ensemble s'échappa de toutes les poitrines: L'aurore boréale!

Et véritablement son spectacle était merveilleux. La peinture, la photographie même, eussent été impuissantes à fixer la magique splendeur de ce phénomène, l'un des plus beaux, l'un des plus stupéfiants que la Nature sache offrir aux regards éblouis de l'homme.

Plus l'émission de la lumière polaire se faisait intense, et plus vifs se coloraient les rayons électromagnétiques lancés comme des flèches, à de prodigieuses hauteurs sidérales et qui frappaient le zénith comme une cible. Des figures bizarres, apparues Tout à coup dans le firmament, disparaissaient de même, pour se reformer encore, capricieuses, fantastiques, imprévues, avec la vitesse instantanée de la foudre, et consterner par leur féerie les rêves les plus extravagants de l'imagination. Quelquefois le grand arc étincelant paraissait agité par une sorte d'effervescence comparable au dégagement des bulles d'air à la surface d'un liquide que entre en ébullition; autres fois les lueurs palpitantes de l'aurore boréale imageaient bien pour l'oeil ces battements précipités du coeur dans la poitrine, à la suite des violentes émotions de la colère ou de la peur; quelquefois encore le grand arc lumineux variant à l'infini d'éclat, de nuances et de formes, semblait grelotter de froid. Ses frissonnantes vibrations de lumière, longtemps et fixement regardées, finissaient par apporter à l'oreille d'étranges et lointaines harmonies. Autres fois enfin, d'innombrables rayons, réunis en faisceaux, s'élevaient simultanément è divers points de l'horizon. Ils y demeuraient fixes comme des panoplies gigantesques formées de colossales armures, suspendues aux murailles inaccessibles du firmament. Ainsi le plus grand des dieux scandinaves, le formidable Roi du Nord, Odin, le Père du Monde, devait-il attacher aux colonnes de son palais ses trophées de dépouilles opimes, quand il recevait au Valhalla les âmes des braves morts dans les batailles. C'était véritablement en la présence d'une telle vision qu'Ossian, le prince des bardes d'Écosse, avait chanté ses poésies: car maintenant j'appréciais, à la grandeur, l'enthousiasme de sa lyre.

Nous demeurâmes longtemps immobiles, silencieux, à contempler avec un ravissement d'extase l'intraduisible beauté de ce spectacle.

J'ai beaucoup voyagé, dit Le Breton Bastille, et j'ai vu bien des aurores polaires, en Suède, en Norvège, en Islande; mais, parole de marin, elles ne valaient pas celle-ci.

On dit, remarqua naïvement Eustache Grossin, que les aurores boréales sont des esprits qui se disputent et se combattent dans le ciel. Est-ce vrai?

Le pilote de l'Emérillon eut une belle expression de nonne scandalisée.

Prenez garde! s'écria-t-il avec un sérieux de prophète, c'est un péché grave de croire aux légendes païennes. Celle-ci nous vient des gens de la Sibérie. C'était, en effet, une superstition commune à plusieurs autres peuples du nord de l'Europe, mais autrefois, avant l'Évangile. A propos, savez-vous ce que pensent les pêcheurs du Groënland des aurores boréales?

Ça peut-il se savoir sans péché? demanda le malicieux Eustache, reprenant l'offensive.

D'après les Groënlandais, continua Bastille, sans paraître ému de la plaisanterie, les aurores boréales seraient produites par les âmes des morts qui viennent à la surface du ciel revoir sur la terre les patries qu'elles ont aimées. Légende pour légende, je choisirais celle des Groënlandais, s'il m'en fallait accepter une. Je la crois juste; elle est trop belle d'ailleurs pour n'être pas chrétienne. Elle nous suggère à tous une consolante et salutaire pensée.

Je ne vois pas bien la raison de cette préférence insinua narquoisement Grossin, lequel évidemment poussait à la querelle. Votre superstition nous vient des Esquimaux, des païens, des idolâtres tout comme vos gens de Sibérie. Prenez garde au péché grave.

Les Esquimaux, riposta Le Breton Bastille, les Esquimaux sont trop abêtis pour imaginer une aussi gracieuse légende. C'est une tradition venue d'hommes baptisés qu leur ont transmise les pêcheurs danois, suédois, norvégiens, ou bien encore les aventuriers d'Islande. Il n'y a pas trente ans d'ailleurs que les missionnaires catholiques se sont éloignés de cette terre de désolation, condamnée, livrée sans retour aux glaces éternelles.133

Note 133: "Encore aujourd'hui une peuplade de Sibérie, les Tongouta, prétendent que les aurores boréales sont des esprits qui se querellent et se combattent dans l'air." Dictionnaire de Boscherelle, au mot "aurore" page 291.

Le Groënland (green land)(terre verte) ainsi nommé à cause de son aspect verdoyant fut découvert par l'Islandais Eric Randa en 982. La colonie qu'il y fonda disparut en 1406.

Quel dommage! soupira De Goyelle; si Jean Alfonse était avec nous, comme il expliquerait bien ces grandes lumières!

Je demandai à Laverdière quel était ce Jean Alphonse, et le maître-ès-arts me répondit qu'il n'était autre que le fameux Jean Alphonse de Xantoigne, ou bien encore Jean Alfonse le Saintongeois, celui-là même qui devait commander, sept ans plus tard, en qualité de premier pilote, l'expédition du Sieur de Roberval, l'auteur du ROUTIER célèbre de 1542 où est représenté le cours du fleuve St-Laurent, depuis le Détroit de Belle-Isle jusques au Fort de France-Roy, au Canada.

Tu as raison, camarade, répartit Guillaume Le Breton Bastille, c'est un grand voyageur. Il est allé si loin vers la terre du Nord, que le jour lui a duré trois mois comptés par la réverbération du soleil!134

Les compagnons de mer, tous gens avides de merveilleux, poussèrent un grand cri d'admiration et firent cercle autour du maistre de la galiote, pour mieux entendre raconter les fabuleuses aventures de l'homme de Cognac.135

Note 134: "Toutesfois j'ay esté en ung lieu là où le jour m'a duré trois moys comptez par la reverberation du soleil, et n'ay pas voulu attendre davantage de craincte que la nuict me surprint." Cosmographie de Jean Alfonse.--Voir Les Découvertes Françaises et la Révolution Maritime du 14ième au 16ième siècle par Pierre Margry--V. L'Hydrographie d'un Découvreur du canada et les Pilotes de Pantagruel, page 317.

Note 135: Jean Alfonse naquit au pays de Saintonge, près de la ville de Cognac.--Pays ici est l'équivalent de bourg, d'après le mot latin pagus. Saint-Onge est du canton de Segonzac. Pierre Margry: Découvertes Françaises, page 226.

En vérité, continua Le Breton Bastille, en vérité, c'est un vieux loups, un gaillard d'avant, un hardi de la mâture. Voilà quarante ans qu'il navigue trois océans. A lui seul, dans sa galiasse, il a plus couru l'Atlantique que toutes les caravelles de la Bretagne ensemble! Per jou! mes gars, il fait honneur à la marine de France! Or, parlons-en.

Autres fois Jean Alphonse passa en Angleterre. Il y vit des arbres étranges, verdoyant au printemps comme les nôtres, mais qui, l'automne venu, opéraient miracles. Car leurs feuilles se changeaient tout à coup en poissons et tout à coup en oiseaux, suivant qu'elles tombaient à la surface de l'eau, dans les rivières, ou bien à la surface du sol, dans les terres labourées, au gré du vent. 136

Autres fois Jean Alfonse naviguant les mers d'Asie, retrouva à Babylone... devinez quoi, chers amis! Les pommes du Paradis Terrestre, marquées chacune, au dedans de leur chair, à la figure d'un crucifix! 137

A ce mot grave de crucifix les compagnons mariniers si signèrent dévotement, comme à l'église, quand le prédicateur nommait Notre Seigneur au sermon.

Autres fois Jean Alfonse a vu, bien loin, là-bas, au delà de l'Équinoxial, 138 des hommes à visage de chiens, et d'autres à pieds de chèvres; d'autres borgnes en cyclopes, n'ayant qu'un oeil au milieu du front, et d'autres muets comme des figures de navires, qui couraient plus vite que lévriers et ne mangeaient que des couleuvres et des lézards.

Note 136: "En cette terre (Angleterre) y a une manière d'arbres que quand la feuille d'iceulx tombe en l'eaue se convertist en poisson, et si elle tombe sur la terre se convertit en oyseau." Cosmographie de Jean Alfonse: Découvertes Françaises etc. Pierre Margry, page 236.

Note 137: Pommes de paradis en Babylone "dans lesquelles quand on les sépare en chacune partie apparait la figure de crucifix." Cosmographie de Jean Alfonse: Découvertes Françaises etc. Pierre Margry, page 236.

Note 138: "Hommes qui sont au delà de l'équinoxial (l'équateur) à qui la teste et le corps c'est tout ung, sans cou ni fasson de teste, d'autres ont qui ont le visaige d'un chien et la teste d'un homme, et aultres qui ont pieds de chèvres et aultres qui n'ont qu'un oeil au front, et d'aultres qui ne parlent point et courent aultant que levriers, et ceulx-ci ne mangent que couloeuvres et leizars." Cosmographie de Jean Alfonse: Découvertes Françaises etc. Pierre Margry, pages 236 et 237.

Les petits enfants qui écoutent raconter Chat Botté, Barbe Bleue, Cendrillon, Peau d'Ane, n'ouvrent pas mieux la bouche que les auditeurs ébahis de l'incomparable Guillaume Le Breton Bastille. Je ne dis rien des yeux, démesurément écarquillés, u peu plus même que ceux du Loup quand il avala la mère-grand de Chaperon Rouge!

Mais le beau de l'histoire était que le maître du galion, se grisant à son propre verbiage, croyait, plus que tous les autres ensembles, aux blagues énormes qu'il débitait.

Un autre sujet comique d'observation était la complaisance manifeste du glorieux Bastille s'écoutant parler devant la béate assistance, et ramenant é lui la meilleure part dans l'admiration naïve de ses auditeurs pour les aventures du Saintongeois.

Quel homme! mes enfants, quel homme! s'exclamait Le Breton, avec un renouveau d'éloquence paternelle. Il explique la pluie, il a vu des phénix, la fontaine de Jouvence, la source de Rascose, il a trouvé des agates et des pierres d'hyènes; en Écosse on lui a montré, oui, mes très chers enfants, on lui a montré en Écosse le véritable trou de Saint Patrice139 que l'on dit être un purgatoire!

Ah!

Note 139: Pour le détail et l'explication de ces merveilles imaginaires, lire la Cosmographie de Jean Alfonse telle que reproduite par Pierre Margry dans on bel ouvrage des Découvertes Françaises--librairie Tross, édition de 1867, pages 235 à 238.

"Nous trouverons en Écosse ce même homme (Jean Alfonse) en face d'une autre merveille que les écrivains placent en Irlande, dans une des îles du lac de Derg, le trou de Saint Patris que l'on dit estre un purgatoire. Quoiqu'on ait beaucoup parlé et qu'il y ait même des poëmes à ce sujet, Jean Alfonse ne sait comment on descend dans ce trou, car ainsi que dient aulcuns, c'est secret de Dieu dont il ne se fault trop enquérir." Margry: Découvertes Françaises, page 235.

M'est avis que Jean Alfonse s'inquiète à contre sens à propos de ce purgatoire; la difficulté n'est pas d'y entrer... mais d'en sortir.

Laverdière riait aux larmes et aussi moi. Mais si vous croyez que les compagnons de mer n'étaient pas sérieux et que l'illustre et incomparable Guillaume Le Breton Bastille n'était pas grave, mes lecteurs, vous vous trompez moult.

Incontestablement, un homme qui avait vu le Purgatoire en Écosse, avec le trou Saint Patrice pardessus le marché, était plus qu'en mesure de s'expliquer, comme d'expliquer aux autres, une foule de choses y compris les aurores boréales.

Aussi, mieux peut-être encore que les gentilshommes, compagnons mariniers et charpentiers de navires, je compris tout ce que nous faisait perdre, en cette circonstance, l'absence du fameux Jean Alfonse.

Bastille essaya d'y suppléer par une interprétation personnelle, beaucoup plus religieuse que scientifique, ce qui était le caractère propre de l'instruction au moyen-âge. J'avoir qu'elle me parut ingénieuse, bien trouvée, aussi belle que touchante chez cet homme qui n'avait eu qu'un petit catéchisme pour seul livre d'études.

Avez-vous remarqué, continua le pilote de l'Emérillon, avez-vous remarqué combien cette lumière est douce et paisible? Je ne crois pas qu'elle appartienne au soleil.--Une idée me vient, nous sommes aux premières heures du jour de Noël, cette clarté ne serait-elle pas un reflet de l'autre grande lumière que les Bergers de Bethléem aperçurent à la naissance du Sauveur?

Les physionomies expressives des matelots bretons s'éclairèrent d'un beau sourire, et je compris, à leurs regards d'admiration fervente, combien la pensée du maître de la nef traduisait avec bonheur leurs propres sentiments.

Eh bien! me dit Laverdière, à qui revient, selon vous, la meilleure part de poésie dans la contemplation de ce spectacle: à la candide simplicité de ces âmes croyantes ou à la suffisance orgueilleuse d'un bel esprit cultivé? Et vous même, mon excellent ami, ne donneriez-vous pas toute la creuse satisfaction de vanité que vous pourrait obtenir la démonstration savante de ce phénomène d'électricité atmosphérique, contre le sentiment délicieusement chrétien de ces matelots naïfs cherchant dans les allégories religieuses la raison de tous les prodiges, et se prouvant à eux-mêmes leurs causes les plus mystérieuses de leur vérité par l'émotion de leur foi vive?

Je m'étonne même que ces extatiques ne finissent point par s'imaginer entendre chanter les anges: Gloire à Dieu au-dessus des plus hautes étoiles! Cela verserait bien dans leur rêve!

Rappelez-vous les paroles de l'Évangile de ce grand jour. Et claritas Dei circumfulsit illos. Savez-vous que ce serait une idée capitale que d'illustrer, de paraphraser avec une gravure d'aurore boréale, le sens divin de ces cinq petits mots latins-là. Le superbe canevas pour un artiste! Je ne sache pas de glossateur qui sût apporter au texte un plus éblouissant commentaire. Je m'étonne que les imagiers célèbres de notre époque n'en aient pas fait encore leur profit. Et dire que cette idée de peintres s'en est allée nicher dans une tête de matelot! J'avoue que de prime abord cette singularité frappe l'imagination; mais elle cesse de nous paraître étrange devant un peu de réflexion. Les pensées heureuses, voyez-vous, font comme les oiseaux, elles ne choisissent pas leur arbre pour chanter. Elles ne demandent que du silence et du soleil. La Providence inspire souvent l'âme naïve d'un berger plutôt que l'intelligence hautaine d'un penseur.

Quels hommes de Foi! s'écriait Laverdière avec admiration. Tous les mêmes, ces découvreurs; depuis Colomb jusqu'à Champlain, l'idée du ciel les hante. Ils voient le Paradis partout et le premier toujours, au bout du monde comme à la fin de la vie. Ils en cherchent le chemin dans toutes leurs hardies découvertes; la route même de la Chine n'est qu'un prétexte pour retrouver celui-là.

Le Paradis! voilà pour ces croyants la Terre Promise par excellence, une terre que les vigies de leurs caravelles signalent avant les îles merveilleuses et les continents richissimes du Nouveau Monde. Aux yeux de ces visionnaires la Mort est un horizon, l'Éternité un rivage.140

Note 140: Lors de son troisième voyage (1498-1500) Christophe Colomb poussant plus loin son erreur...(celle de prendre l'Amérique pour l'Asie)--erreur qui se complique alors d'autres rêveries du moyen-âge, pense en son âme et conscience qu'il était près du Paradis. Les cosmographes du moyen-âge, Saint Isidore, Béda, le maître de l'histoire scolastique, saint Ambroise, Scott, et les autres savants théologiens plaçaient tous le Paradis à la fin de l'Orient et en faisant dériver les quatre grands fleuves de la terre. L'abondance des eaux et tout ce qu'il voyait lui paraissait des indices de ce lieu où il ne croyait pas toutefois qu'on put arriver autrement que par la permission expresse de Dieu. Pierre Margry: Découvertes Françaises, page 172.

Et cependant, comme ils commandent à d'ignares et superstitieux équipages! Quelles tortures morales, quels supplices physiques n'ont-ils pas infligés à Christophe Colomb, à Jacques Cartier, à Jean Alphonse! Pour n'en rappeler qu'un exemple, souvenez-vous que les mariniers d'Amerigho Vespucci croyaient inspirés par le Démon les géographes qui déterminaient les longitudes. Ailleurs qu'au bord de leurs propres navires ces illustres capitaines n'auraient pas dit avec un meilleur à propos: Et in tenebris spero lucem?141

Note 141: Beaucoup de marins, au commencement du XVIe siècle, croyaient encore inspirés par un démon ceux qui déterminaient les longitudes, comme l'avait fait en 1501 Amerigho Vespucci, cet homme que sa science fit choisir plus tard, en Espagne, pour grand pilote de la flotte royale. Pierre Margry: Découvertes Françaises, page 258.

Tout à coup une grande lueur sanglante apparut la rive du bois et nous fûmes enveloppés d'un reflet rouge comme des personnages d'une féerie aperçus dans la lumière d'un feu de Bengale.

A distance les tambours battaient aux champs et les trompettes sonnaient une éclatante fanfare.

A l'encontre des prévisions de Laverdière, cette musique, bien loin de compléter le rêve des gars de St-Malo fut pour eux un réveil instantané, un réveil de catastrophe, brusque, violent, brutal, un de ces réveils qui glacent le corps d'un tel froid que l'âme en est elle-même transie jusqu'à la peur.

Les Français laissèrent échapper un grand cri, vous savez le cri des cataleptiques et des somnambules que l'a nommés tout haut par mégarde, et qui s'éveillent tout à coup avec un sursaut formidable. Puis, comme une bande de chevreuils affolés par un feu de carabine, les Malouins s'élancèrent dans la direction du Fort Jacques Cartier.

Il nous fallut bien emboîter ce pas forcené, sous peine de manquer leur trace et les perdre sans retour. Ils marchaient droit devant eux, sur la glace de la rivière, en dehors de tout sentier connu, entrant jusqu'aux hanches dans les bancs de neige, plutôt que de les tourner. Nous filions de l'avant avec une vitesse de yacht voilé en course qu'un vent de tempête emporterait.

Étrange, en vérité, fut le spectacle qui frappa mes regards. A la distance de plus d'un demi-mille, en aval du Fort Jacques Cartier, non pas à la grève, mais sur la glace de la rivière, au centre précis de sa largeur, j'aperçus un immense bûcher flamboyant de la base à la pointe, et tout autour de lui, se tenant par la main, comme dans une ronde, cinquante hommes environ dansant une sarabande effrénée.

Les Français! me dit Laverdière.

Et comme j'hésitais à les reconnaître: Venez, ajouta-t-il, nous allons les identifier.

Je crus un instant, et pour de bon, que la Barbarie avait repris ces hommes civilisés, tant la joie qui les possédait manifestait un caractère sauvage. C'était une sauterie hideuse, à cabrioles grotesques, entremêlées de cris féroces et de gambades ressemblant aux rondes infernales des Iroquois autour de leurs prisonniers de guerre liés au poteau de la torture.142

Note 142: Ces retours de la civilisation à la barbarie sont très rares. Ils existent cependant, même dans notre histoire. L'un des plus célèbres est celui rapporté par l'immortel découvreur de la Louisiane. Au mois d'Août de l'année 1680, Cavelier De La Salle, dans son voyage à la recherche de Tonti au pays des Illinois, raconte que les hommes qu'il avait chargés de reconstruire le Griffon et de garder le fort Crève-Coeur, avaient déserté et s'alliant aux sauvages étaient devenus aussi sauvages qu'eux-mêmes. L'historien Parkman dans son magnifique ouvrage: The discovery of the Great West, raconte ainsi ce terrible épisode de la vie tourmentée du découvreur. "La Salle and his men pushed rapidly onward, passed Peoria Laee, and soon reached Fort Crève-Coeur which they found, as they expected, demolished by the deserters. The vessel on the stocks (le nouveau Griffon) was still left entire, though the Iroquois had found means to draw out the iron nails and spikes. On one of the planks were written the words: Nous sommes tous sauvages, ce 19--1680, the works, no doubt, of the knaves who had pillaged and destroyed the fort." Page 195.

Chacun de ces hommes portait un flambeau à la main, celle-ci tenue à la hauteur de la tête. C'était une espèce de torche, grossièrement fabriquée d'écorces de bouleau gommées de résine, comme le prouvaient d'ailleurs, surabondamment, l'odeur âcre de leur rouge fumée et le pétillement de la flamme. Les marins vêtus de peaux de bêtes143 étaient en outre coiffés de fourrures, ce qui leur prêtait, à distance, l'apparence de véritables indiens. Les uns étaient habillés de peaux d'ours grossièrement cousues ensemble avec du fil de caret, d'autres, s'étaient emmitouflés de robes de castors, d'élans, ce caribous, d'originaux, de lynx ou de loups. Les coiffures variaient à l'infini: bonnets de visons, d'écureuils, de blaireaux ou de rats musqués, casques de loutre, de martre, de renard, de lapin, manufacturés à fantaisie à toutes modes possibles ou impossibles. Parole d'honneur! l'on se fût aisèment cru transporté en plein musée d'histoire naturelle, à la section des animaux à fourrure.144

Note 143: Ils (les sauvages) prennent, durant les dites glaces et neiges, une grande quantité de bêtes sauvages, comme daims, cerfs, hours (ours), lièvres, martres, regnards et autres. Voyage de Jacques Cartier, 1535-36 verso du feuillet 31.

Note 144: Il y a un grand nombre de cerfs, daims, ours, et autres bêtes. Il y a force lièvres, connins (lapins), martres, renards, loutres, lyevres (lièvres), écureuils, rats--lesquels sont gros à merveille, et autres sauvagiens. Voyage de Jacques Cartier, 1535-36 verso du feuillet 33, édition 1545.

C'était une réclame vivante, énorme, incomparable, un prodigieux humbug, un puff homérique que se fussent disputés à prix d'or les agents de la Compagnie de la Baie d'Hudson ou les commis voyageurs de la République voisine si... en ce temps-là la Baie d'Hudson eût été découverte et les Yankees mis au monde.

Seulement, à la vue de ces visages pâles, émaciés par l'angoisse, la maladie, la misère, en présence de ces corps frissonnants de froid et de fièvre par tous leurs membres, un sentiment intense de commisération envahissait l'âme entière, faisait oublier aussitôt et le ridicule et l'accoutrement et le grotesque de l'allure pour rappeler plus que cet état de détresse effroyable où se trouvaient réduits les hardis découvreurs du Canada.

Et cependant les charpentiers de navires et les compagnons mariniers criaient avec un éclat de voix et d'allégresse extraordinaires:

"Le jour est fériau.

Na, unau, nau!"

Les matelots se grisaient eux-mêmes, et très vite, à cette clameur enthousiaste. Ils trépignaient de joie, s'embrassaient, lançaient en l'air leurs bonnets de fourrure, exécutaient des moulinets fantastiques avec leurs torches, les secouaient au dessus de leurs têtes, les brandissaient avec de telles saccades que les flambeaux, dans leurs évolutions rapides, pleuvaient Des étincelles comme les grosses pièces d'un feu d'artifice à la féerique apogée de son spectacle.

Je demandai au maître-ès-arts ce que les Bretons voulaient dire avec cet éternel refrain, cette crucifiante ritournelle de "Na, unau, nau!" un véritable aboiement de loup en famine.

Et Laverdière me répondit: C'est un vieux mot druidique, un vieux cri païen, qui veut dire, en bon français et en bon chrétien: Noël! Noël!! Noël!!!

Ça, n'en soyez pas scandalisé. L'idolâtrie s'utilise comme toute autre chose. Rappelez-vous qu'autrefois, aux bons vieux temps du catholicisme, les saints faisaient charrier la pierre des églises par le démon, sans contrat. Cela sauvait du temps, de la main d'oeuvre et du numéraire. Ce fut aussi le diable qui donna le plan de la cathédrale de Cologne; cette fois encore Satan ne fut pas payé: on plaida contre lui en sa qualité d'hérétique. Mais Belzébuth se rattrapa largement et prit sur l'évêque de Cologne, Engelbert, une revanche éclatante. Il joua contre lui les âmes de tous ses ouvriers maçons, et n'en perdit que trois! Que voulez-vous, l'évêque était D'une faiblesse lamentable au brelan. Il s'excusa du mieux qu'il put auprès du bon Dieu, disant que les cartes étaient neuves et que son terrible adversaire trichait à son tour de battre. Mais il ne brûla pas le jeu. Et, depuis lors, dans les couvents, les moines et les esprits malins continuèrent à perdre ou gagner les âmes... des autres! tout ceci est encore moins édifiant qu'authentique!

Et Laverdière riait! De si bon coeur, que je pensais, en l'écoutant, à la gaieté de Colin de Plancy, un railleur aimable, se gaudissant, aussi lui, aux frais et dépens du Moyen-Age.

L'archéologue ajouta: Soyez attentif maintenant; nous allons être témoins de l'un des plus beaux noëls pittoresques et caractéristiques de la vieille France.

C'était, en effet, un spectacle étrange, que la célébration de cette fête historique religieuse, croisée, comme un tissu, de superstitions païennes et de catholiques légendes: solennité merveilleuse par excellence où les mystères de la liturgie druidique alternaient, au cérémonial, avec la pompe du rite chrétien de symboles, la poésie des usages normands, des coutumes provençales et des séculaires traditions bretonnes.

Je vis alors le premier des aumôniers de Jacques Cartier, Dom Guillaume LeBreton, s'avancer tout auprès du feu et lire sur lui,--comme autrefois les exorcistes dur la tête des possédés--l'Évangile de la messe de Noël.

Cela m'étonna fort et j'en demandai la raison à Laverdière.

C'est un feu nouveau, me répondit le maître-ès-arts, et l'usage veut qu'il soit béni.

Et Laverdière me raconta qu'il existait en France, au seizième siècle, dans chacune des chaumières de hameaux une tradition immémoriale prescrivant d'allumer à la lampe du sanctuaire de l'église voisine le feu qui devait consumer la bûche de Noël.

Les Français-Bretons, me dit-il ont suppléé d'autant à l'impossibilité de brûler la tronche de naus dans un feu de rameaux bénis, là-bas, à St-Malo, le jour de la Pâque Fleuries.

Jacques Cartier, Marc Jallobert, Guillaume Le Breton Bastille les ont tous trois apportés de la muraille de leurs demeures aux murailles de leurs navires, comme autant de gardes-bonheur, de talismans chrétiens contre les dangers de la mer et les périlleux hasards de leur entreprise.

C'est une pensée heureuse, n'est-ce pas, et le rapprochement en est poëtiquement trouvé. Je ne lui sais de supérieur dans l'histoire de notre pays, que cet autre ingénieux stratagème des missionnaires jésuites qui plaçaient des vers luisants dans la lampe du sanctuaire trop pauvre hélas! pour brûler toute une nuit devant l'autel du Saint-Sacrement.

C'était un bûcher colossal, mesurant, au bas calcul, vingt pieds de hauteur; une superbe pyramide, ou mieux un cône plein, où entrait évidemment tout le bois d'un chêne. D'habiles espaces avaient été ménagés aux courants d'air, et les interstices multipliés entre les pièces rugueuses étaient profondément calfeutrés d'écorces de bouleau, de brindilles de pins, de branchages rouges de sapins morts, de feuilles sèches, de vieilles étoupes pleines d'huile, de gros paquets de mousse trempées, comme des éponges, de thérebinthe et de goudron. Tout ce cumul de matière inflammables produisait un feu intense. Aux ronflements formidable de la flamme activée par le vent furieux d'une tempête qui commençait à souffler, les bois de chêne, les branches sèches, les écorces torsives, les résines et les noeuds francs répondaient par des explosions de colère et des crépitements d'armes à feu, sonores, serrés soutenus, comme autant de feux croisés de mousqueterie.

"En ce temps-là, disait la belle voix reposée de Dom Guillaume Le Breton, en ce temps-là, César-Auguste rendit un édit pour le dénombrement de ses sujets par toute la terre. Ce premier dénombrement se fit par les soins de Cyrinus, préfet de Syrie. Tous allèrent donc se faire inscrire, chacun dans la ville d'où il était. Et comme Joseph était de la famille et de la maison de David, il sortit de Nazareth, ville de Galilée, et vint en Judée dans une ville de David appelée Bethléem afin de s'y faire enregistrer avec Marie, son épouse, qui était enceinte. Et comme ils y étaient, le terme arriva où elle devait enfanter, et elle enfanta de son fils premier-né; elle l'enveloppa de langes, et le coucha dans une crèche, parce qu'il n'y avait point de place pour eux dans l'hôtellerie. Or, il y avait dans ce pays des bergers qui veillaient pendant la nuit à la garde de leur troupeau. Et voilà qu'un Ange du Seigneur se tint près d'eux, et la lumière de Dieu les environna des ses rayons..."

A ce moment précis où l'aumônier prononçait cette parole de l'Évangile: Et claritas Dei circumfulsit eos, il se produisit un phénomène étonnant de coïncidence. Le bûcher, comme s'il eût été dévoré par un feu intelligent, s'affaissa tout à coup avec une telle recrudescence de chaleur et de lumière que les marins reculèrent et rompirent brusquement leur cercle pour ne pas eux-mêmes être rôtis vifs par le brasier que déferlait sur la glace comme une mer de feu!

Cet événement, conséquence ordinaire d'une cause très naturelle, fut cependant accepté comme un prodige par ces témoins à imaginations vives, ardentes comme leur foi. Aussi, la plupart des matelots spectateurs de cette merveille, crièrent-ils à pierre fendre: "Miracle! Miracle!!"

L'aumônier, et avec lui le Capitaine-Général, les officiers de marine et les gentilshommes firent trois fois le tour du feu. Alors il fut solennellement béni par Dom Guillaume Le Breton.145

Tout aussitôt Jacques Cartier demanda: Où est Benjamin?

Or, il n'y avait pas un seul homme qui s'appelât Benjamin dans les trois équipages et j'en fis de suite la remarque à Laverdière qui me répondit:

Le capitaine découvreur demande quel est le plus jeune matelot de la flottille, car une vieille coutume, particulière à la Bretagne, et universellement respectée en France, veut que le plus jeune enfant de la famille préside à la bénédiction du feu.146

Note 145: "Mais avant de s'asseoir à table on procède à la bénédiction du feu." La Rousse: Grand Dictionnaire, au mot Noël, page 1046.

"Le curé avec son vicaire, ses chantres, ses choristes, sa croix et sa bannière (celle de la paroisse) fait trois fois le tour du feu." Vicomte Walsh: Tableau Poétique des Fêtes Chrétiennes: la St-Jean-Baptiste, page 329, édition de 1850.

"Le 23 (Juin 1646) se fit le feu de la St-Jean, sur les 8 heures et demie du soir: M. le Gouverneur (Montmagny) envoya M. Tronquet pour sçavoir si nous (les jésuites) irions; nous allâmes le trouver, le père Vimont et moi (Jérôme Lalement) dans le fort. Nous allâmes ensemble au feu. M. le Gouverneur l'y suit et lorsqu' l'y mettait je chanté (sic) l'Ut queant laxis et puis l'oraison." Journal des Jésuites, page 53, année 1646--page 89, allée 1647--page 111, année 1648--page 127 année 1649--page 141, année 1650.

"Le 23 (Juin 1666) la solennité du feu de la St-Jean se fit avec toutes les magnificences possibles. Monseigneur l'évesque (Laval) revestu pontificalement avec tout le clergé, nos pères (les jésuites) en surplis, etc., etc. Il (Laval) présenta le flambeau de cire blanche à Monsieur de Tracy (le Gouverneur) qui le lui rend et l'oblige à mettre le feu le premier, etc." Journal des Jésuites, page 345, année 1666.

Comme on le voit, ce récit imaginaire suit, observe, avec une rigoureuse exactitude, le précis de la tradition.

Note 146: Voir Courrier de Paris de L'Univers Illustré, année 1884.

Jacques Cartier dit pour la seconde fois: Où est Benjamin? Et presque aussitôt: Où donc est Philippe?

Ce Philippe qu'il voulait n'était autre que Rougemont.

Jacques Maingard, le maître de la galiote, sortit alors des rangs de l'état-major, s'approcha du Pilote du Roi, et, portant la main à son bonnet de fourrure, répondit simplement:

Devant le bon Dieu, capitaine!

Jacques Cartier eut un tressaut douloureux: le mouvement de surprise instinctif, naturel aux gens bien nés qui blessent par mégarde un sentiment ou un souvenir.

Le précédent, commanda-t-il, avec une voix basse de tristesse.

Rien de précis comme le cérémonial d'un rite superstitieux, car, voyez-vous, la plus légère méprise eût compromis, pour ces crédules Bretons, les chances de l'avenir, provoqué fatalement d'inénarrables catastrophes. Aussi les charpentiers de navires et les compagnons mariniers se consultèrent-ils longtemps avant d'admettre que Robin LeTort était bien le plus jeune marin de la flotille, après Philippe Rougemont.

On lui remit de suite une gourde pleine de vin cuit. Et tout l'équipage s'agenouilla devant le feu.

O feu! s'écria-t-il, réchauffe pendant l'hiver les pieds frileux des petits orphelins et des vieillards infirmes!

O feu! répand ta clarté et ta chaleur chez les pauvres!

O feu! ne dévore jamais l'étaule147 du laboureur ni la barque du marin!

Ainsi prononçant ces paroles séculaires Robin Letort versa la gourde de vin cuit dans les flammes crépitantes du brasier.

Tout à coup cinq hommes, tirant après eux une tabagane pesamment chargée, entrèrent dans le cercle des matelots chantant à pleine voix avec un bel entrain:

Le jour est fériau

Na, unau, nau!148

Note 147: C'est là (devant le foyer, l'âtre) que s'accomplit avant toute choses, la bénédiction du feu. Le plus jeune enfant de la famille s'agenouille devant le feu et prononce ces mots que son père lui a appris: "O feu! réchauffe pendant l'hiver les pieds frileux des orphelins et des vieillards infirmes, répands ta clarté et ta chaleur sur les pauvres et ne dévore jamais l'étaule (l'étable) du laboureur, ni le bateau du marin." En prononçant ces paroles antiques l'enfant verse dans le foyer une goutte de vin cuit. Courrier de Paris de L'Univers Illustré, annèe 18585.

Note 148: Une chose curieuse, c'est qu'en France ces couplets en l'honneur du Christ (les noëls, monuments de la poésie populaire et religieuse) se confondirent avec ceux que l'on chantait à la guillannée (au gui l'an neuf) et qu'il s'opéra ainsi une singulière fusion entre le culte des druides et la religion chrétienne. Le refrain d'un des plus vieux noëls cité par Rabelais, Le jour est périau, Na, unau, nau, reproduit précisément la consonance que, de corruption en corruption, le patois des provinces était arrivé à donner au cri druidique neu, nau et neau, en Poitou, et nei et noë en Bourgogne.

C'était les deux fossoyeurs Jean et Guillaume Legentilhomme, et les trois veilleurs de Rougemont, Jehan Duvert, Guillaume Séquart, Eustache Grossin.

Leur traîneau était évidemment de fabrique indienne, car, sur l'avant, recourbé comme la pince d'un canot d'écorce, il y avait une hideuse tête d'idole grossièrement peinte à l'ocre rouge.149

Note 149: "Ils (les sauvages) appellent leur dieu Cudragny." Voyages de Jacques Cartier, 1534 page 12. Voyages de Jacques Cartier, 1535-36, verso du feuillet 47.

Mais ce qui m'étonna davantage fut l'énorme tronche d'arbre qui chargeait la voiture; à ce point qu'elle paraissait écrasée, encavée dans la glace par la pression accablante du fardeau.

Je vis alors Jacques Cartier, suivi de son état-major, faire gaiement le tour du cercle des compagnons mariniers et charpentiers de navires.

Puis il s'écria d'une voix joyeuse: Eh! bien posons-nous la bûche, enfants?

Et tous de répondre avec enthousiasme: Oui, père grand, promptement, promptement, posons la bûche!

Comme ils parlent! me dit Laverdière. Cela rafraîchit le sang rien qu'à les entendre. Le beau langage de la famille avec son incomparable cordialité. Le matelot qui dit au Capitaine père grand parce qu'à ses yeux l'amiral représente le chef de la maison, l'aïeul, l'ancêtre. Et le Capitaine-Général, le Pilote du Roi, qui dit: comme il parle ce feu de joie avec les mille voix de ses flammes claires et chaudes, claires comme le rire d'une franche et jeune gaieté, chaudes comme l'étreinte d'une vieille et forte sympathie, le feu de joie que se dit à chacun d'eux: Je suis le foyer domestique.

Écoutez encore le galion, le galion qui pend la parole à son tour, et qui dit: Je suis la maison paternelle! Je vous ai suivi dans l'exil, je me suis avec vous arraché du sol natal, je vous ai traversés la Mer et sauvés de la Mort. Aimez-moi... en souvenir de l'autre demeure. C'est moi qui vous ramènerai en Bretagne!

Il n'est pas jusqu'à cette terre sauvage, étrangère, ennemie, qui n'arbore les couleurs de France aux yeux de ces bannis, comme pour ne faire pardonner les austères rigueurs de son climat et de sa solitude; que ne rappelle, aux déjà venus d'entre ces aventuriers héroïques, que l'exil et la neige n'y sont pas éternels, que le sol glacé de son immense domaine s'échauffe, tressaille, palpite au retour du soleil, comme un coeur d'homme, qu'il germe le blé et la vigne Comme la terre de France, qu'il est fécond, généreux, reconnaissant pour qui le cultive, l'habite et l'appelle vaillamment patrie!

Laverdière me disait ces choses avec une éloquence passionnée, un élan où vibraient à l'unisson l'amour et l'orgueil, ces deux plus grands sentiments du coeur de l'homme: l'orgueil d'un paysan faisant à un étranger--et devant elle--l'éloge de sa terre; l'amour d'un bon fils pour sa mère, la remerciant devant tout le monde de la vie belle, heureuse honorable qu'elle lui a donnée.

Alors Robin LeTort sortit des rangs, s'approcha de la Cosse de Nau et versa trois fois le vin cuit sur la tronche, disant d'une voix haute et vibrante:150

Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse d'allégresse!

Note 150: Puis il bénit le feu, c'est-à-dire qu'il l'arrose d'une libation de vin cuit à laquelle le cariguié répond par des crépitations joyeuses.

Dans les familles on bénissait aussi la bûche de noël et on versait du vin dessus en disant: "Au nom du Père!" Larousse: Grand Dictionnaire, page 1046, au mot noël.

Et les marins crièrent en choeur:

Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse d'allégresse!151

Jacques Cartier poursuivit:

Et si une autre année nous ne sommes pas plus, mon Dieu, mon Dieu, ne soyons pas moins!

Une dernière fois l'équipage s'écria avec un élan de joie suprême:

Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse d'allégresse!

Allégresse! Ah! que le coeur saignait dans la poitrine à regarder ces hommes crier allégresse! Comme la bouche mentait au visage, et comme ces lèvres douloureusement nerveuses se contractaient avec efforts pour ne pas boire dans leur faux rire les pleurs brûlants tombés des yeux.

Alors robin LeTort et François Duault (le plus jeune et l'aîné de l'équipage valide) vinrent se placer à chacune des extrémités de la tronche.152

Note 151: Mireïo: Mireille poëme de Mistral--voir le Monde Illustré de Paris, allée 1884. "Allégresse, le vieillard s'écrie allégresse, que Notre Seigneur nous emplisse tous d'allégresse, et si une autre année nous ne sommes pas plus, mon Dieu, ne soyons pas moins. Et remplissant le verre de clarette devant la troupe souriante il en verse trois fois sur l'arbre."

Note 152: Le plus jeune prend l'arbre d'un côté, le vieillard de l'autre, et frères et soeurs entre les deux ils lui font faire ensuite trois fois le tour des lumières et le tour de la maison. Mireille poëme de Mistral. Voir le Monde Illustré de Paris, 1884.

Mais cette pièce d'arbre était d'un poids énorme, immobile pour deux hommes seuls, Lucas Fammys, Guillaume Esnault, Julien Golet, Jehan Hamel, Goulset Riou et Jacques Duboys, les six plus forts mariniers du cortège, vinrent à la rescousse, enlevèrent la bûche de Noël, la chargèrent sur leurs épaules et firent trois fois le tour du feu.

Je demandai à Laverdière quel était le symbolisme des trois cercles.153

C'est, me répondit le cicerone, un touchant usage qui ne relève ni de la superstition, ni de la magie. En Bretagne, la nuit de Noël, on fait trois fois le tour de la maison paternelle processionnant ainsi la tronche consacrée.154 Cette cérémonie conserva aux demeures du paysan et du marin la bénédiction du ciel. Les gars de St. Malo, répètent cette tradition familiale.

Note 153: Ce mot de cercle me rappelle une jolie expression de la Relation primitive du Second Voyage de Jacques Cartier: "Et après qu'ils (les sauvages) eurent ce faict (chanté et dansé) fit le dict Donnacona mettre tous ses gens d'ung côté et fit un cerne sur le sable et y fit mettre notre cappitaine (Jacques Cartier) et ses gens." Faire un cerne sur le sable, n'est-ce pas gentil? Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, verso du feuillet 16.

Parlant du lac St-Pierre qu'il traversa, lors de son voyage à Hochelaga, Jacques Cartier écrit encore: Une plaine d'eau. Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, verso du feuillet 20.

Ne pas oublier davantage l'expression de l'interprète Taiguragny que, dans son langage pittoresque, disait que les arquebuses des Français étaient des bâtons de guerre!

Note 154: "Ils lui font faire (à la bûche de Noël) trois fois le tour des lumières et le tour de la maison." Mireille, poëme de Mistral.

Tandis que Laverdière et moi causions de la sorte, les huit porteurs de la tronche de Noël s'étaient éloignés du feu de joie à la distance d'environ cinquante pas.

Je demandai à mon guide-interprète où ces braves gens prétendaient aller avec une pareille charge aux épaules.

Mais avant qu'il eût ouvert la bouche pour me répondre, un cri sec, bref, sans écho, rapide comme un coupé de fleuret, éclata en plein silence.

Et tout aussitôt Lucas Fammys, Guillaume Esnault, Julien Golet, Jehan Hamel, Goulset Riou, Jacques Duboys, Philippe Thomas, François Duault partirent au pas gymnastique courant vaillamment sur le feu.

Allégresse! allégresse, s'écrièrent ensemble tous les matelots, allégresse, allégresse, que Notre Seigneur nous remplisse d'allégresse!

Elle était vraiment originale, caractéristique, entraînante, cette course au bûcher, avec ses balancements de tangage, ses poussées irrésistibles, comme le travail d'un navire trop chargé de l'avant et les chocs en recul, les arcs-boutés des matelots se cabrant, mordant la glace de tous les clous de leurs talons pour mieux résister au terrible entraînement de cette masse inerte décuplant avec sa pesanteur la force acquise de l'élan, et parer une culbute aussi ridicule que redoutable.

Le coureurs n'étaient plus qu'à dix pieds du feu de joie.

Soudain retentit ce cri sec et bref, sans écho, rapide comme un coupé de fleuret, le même entendu tout à l'heure.

Instantanément, et tous ensemble, les huit compagnons mariniers, par un puissant effort, levèrent à hauteur de bras la colossale pièce de chêne. La bûche de Noël, suivant l'implusion de sa vitesse acquise, vint tomber au franc milieu du brasier, soulevant dans sa chute une poussière éblouissante d'étincelles.

Et tous les matelots se mirent à danser alentour du feu de joie, brandissant leurs torches empanachées de fumées et de flammes, criant avec allégresse, avec délire: Malo! Malo!! Noël! Noël!!

Alors Jacques Cartier, s'approchant des charbons rutilants du brasier, s'écria: Bûche bénie! rallume le feu!

Et le Capitaine-Général ajouta les paroles traditionnelles.

O feu sacré! que la santé revienne à tous.

Que nos trois vaisseaux reprennent la Mer.

Que le vent soit favorable jusqu'aux rivages de la Bretagne.

Que nos parents, nos amis, nos bienfaiteurs, nos frères de France, vivent jusqu'à notre retour.

Mon Dieu, souvenez-vous du Roi, François Ier, notre maître, votre serviteur.

Étoile de la Mer, Notre Dame de Roc-Amadour, soyez notre Boussole.

O Providence! marchez devant nous sur les eaux ténébreuses de l'Atlantique.

O feu sacré! que la clarté de ta lointaine lumière ait un reflet à nos foyers; que la joie de tes étincelles, le rire clair de tes flammes, soit pour les âmes oublieuses et les mémoires distraites un écho des gaietés anciennes, une gracieuse image des bonheurs chantants de la jeunesse.

O feu sacré! que ta puissante chaleur rayonne sur les amitiés glacées par l'absence, l'exil, la mort.

O feu sacré! brille avec joie, avec éclat, avec ardeur pour ceux-là d'entre nous qui ne reverront plus le ciel de la Bretagne et les terres heureuses du royaume de France; que la vision de leurs foyers se lève devant eux et passe lentement dans tes flammes; qu'ils reconnaissent à ta lumière confidente les ombres tardives des ancêtres portant dans leurs bras leurs petits enfants; qu'ils soient longtemps à regarder leur cortège; et que le cortège lui-même se repose et s'arrête à leur sourire.

Sol étranger, terre païenne! garde aux trépassés de notre équipage le rafraîchissement, le repos, la lumière, la paix des cimetières bénis de la Bretagne. Que jamais il n'advienne à nos chers morts d'être encore plus ensevelis dans notre mémoire que sous tes neiges éternelles!...