COMMENT L’ESPRIT VINT A PHILÉMON

Il n’y avait pas de ménage plus tranquille.

Ils avaient tous les deux un peu plus de cinquante ans. Ils s’étaient mariés bien sagement vers la trentaine. Elle possédait une maison et des prés ; lui, des champs et une petite vigne. N’ayant eu ni enfants à élever, ni vieux à soigner, ni maladie, ni malchance, ni rien, ils avaient vécu tout doucettement ; un peu de travail et beaucoup d’économie leur avaient permis d’amasser quelques écus et même de prendre des papiers de l’État.

Au village de Niseré, leur endroit s’appelait la Commanderie. C’était une maison tournant le dos à la route et composée de deux pièces ; devant la maison, un parterre, un courtil et les bâtisses pour les bêtes.

Ils étaient les Bertaut de la Commanderie. La femme se nommait Héloïse, c’est-à-dire Loïse, comme vous pensez bien ; quant à l’homme, il s’appelait Philémon ; oui, Philémon !… Ce n’est pas ma faute assurément, ni la vôtre, mais enfin, il portait ce nom. Il le porte encore, du reste, et gaillardement.

Loïse avait été une belle femme en son jeune âge. La cinquantaine sonnée, elle n’était plus qu’une grosse femme si vous voulez, mais si propre et de si belle tenue qu’elle gardait encore honnêtement sa place entre de plus jeunes. Et elle n’en craignait pas beaucoup pour soutenir la plaisanterie et lancer une rigourdaine.

Dans son ménage, elle menait tout et ne s’en cachait point. Elle disait ma maison, mes vaches, ma vigne. Par contre, parlant de Philémon avec les voisins, elle disait notre homme, et puis elle riait. Elle aimait à raconter qu’elle avait été obligée de le demander en mariage.

Philémon ne comptait guère à la Commanderie. C’était un petit homme maigre, à la figure rasée, avec un grand nez triste et des yeux endormis. Il labourait tout comme un autre, fauchait ses prés, taillait sa vigne, mais, pour taper dans la main des marchands qui lui achetaient ses bêtes, il attendait que Loïse eût dit son mot. Il ne fumait pas, ne prisait pas, buvait rarement trop et seulement quand cela ne lui coûtait rien.

Chez lui, il avait difficilement accès dans la chambre réservée où étaient les beaux meubles et le tiroir aux écus. Et même, quand Loïse lui faisait longuement nettoyer ses socques à la porte de la cuisine, il ne songeait pas à faire rébellion.

Il parlait modestement en compagnie. Il riait comme les autres aux contes que faisait sa femme, mais toujours avec un peu de retard, car sa pensée était lente.

Quand Loïse n’était pas chez elle en train de fourbir ou de laver, on la trouvait presque sûrement dans la maison voisine, chez Rougeline, l’épicière, qui savait toutes les nouvelles.

Ce fut avec Rougeline, un soir de l’an passé, que Loïse manigança une agréable petite plaisanterie.

L’épicière vendait des cartes postales. Elle en avait de brillantes où l’on voyait des amoureux au teint étonnamment frais. En bas de l’image, de galants compliments étaient marqués en lettres dorées. Loïse examinait ces cartes et les trouvait fort belles.

Rougeline dit :

— Choisis celle de ton goût… Si c’est pour faire une surprise à ton galant, je te la donne !

Loïse éclata de rire.

— Vieille folle ! dit-elle en replaçant les cartes dans la boîte.

Et puis, tout d’un coup, elle mit sa main sur le bras de l’épicière.

— Si j’en envoyais une à Philémon ?

— Une belle !

— Ah oui ! bien sûr ! une belle !

La Rougeline se pencha derrière son comptoir et montra une poignée de cartes.

— Voilà ce que j’ai de plus honnête, dit-elle.

Il y avait là quelques images un peu hardies que l’épicière cachait à cause des enfants.

Loïse fit vivement son choix. Elle se décida pour une carte sur laquelle était représentée une grande créature vêtue seulement d’une sorte de ruban bleu.

— Tu n’auras pas ce courage ? dit la Rougeline.

Mais Loïse tenait son idée.

— Faut y mettre un petit mot d’écrit, dit-elle.

La Rougeline prit une plume et, sous la dictée de Loïse qui s’aidait d’une autre carte où était imprimé un compliment, elle écrivit :

« Mon Philémon chéri,

« Par la présente je t’envoie mon portrait. Je t’aime d’amour extrême, un peu plus tous les jours et je t’aimerai toujours. Quand seras-tu près de moi ? Je t’embrasse.

« Henriette. »

Une enveloppe, un timbre !… La boîte aux lettres est à la porte… Partez !

Là-dessus l’épicière mit un petit pot de café devant le feu et cinq minutes plus tard, les deux bonnes femmes vous prirent une de ces tasses au fond desquelles il n’est point d’amertume.

Le lendemain, quand le facteur pénétra chez Rougeline, Loïse était au guet, dans la chambre réservée, près de la fenêtre donnant sur la route. Vite, elle sortit dans le courtil et héla Philémon qui traînassait ses sabots dans la grange. Au lieu de lui donner ses ordres comme à l’habitude, elle l’invita bonnement à ne point s’en aller dans la plaine, enrhumé comme il l’était, sans venir à la maison prendre une tasse de tisane bien chaude. Et puis elle s’en retourna dans sa chambre. Le facteur sortait de l’épicerie. Loïse l’entendit traverser la route, ouvrir la barrière. Elle fit un signe à Rougeline qui était apparue au seuil de sa maison et elle courut à la fenêtre donnant sur le courtil.

Le facteur remettait la lettre à Philémon. Le bonhomme sortit un couteau de sa poche, ouvrit l’enveloppe avec grand soin et en tira la carte.

— Hé bé !

L’épicière était accourue et se haussait à la fenêtre. La Loïse, le nez dans ses rideaux, trépignait d’aise et, derrière elle, sa main voltigeait comme un oiseau joyeux.

— Hé bé !

Philémon considérait cette belle femme si drôlement vêtue et qui, des deux mains, lui envoyait un baiser en pleine figure. De sa vie, on ne lui avait envoyé de baisers ; ni femmes, ni filles, ni personne. Le geste de cette dame le surprenait sans l’émouvoir… mais vraiment elle avait un bien petit cotillon !…

Il retourna la carte et il lut les quatre lignes. Il les lut et n’y comprit rien. Il était de pensée un peu lente. Il s’arrêta au dernier mot : Henriette !… Quelle diablesse d’Henriette ! Il prit son chapeau, le fit tourner, le replaça de travers… son regard un instant flotta.

Et puis ses yeux s’abaissèrent de nouveau.

« Mon Philémon chéri… » Phi… lé… mon ! C’était lui !… Ses yeux s’arrondirent.

« Je t’aime ! » Il ouvrit la bouche.

« Quand seras-tu près de moi ? Je t’embrasse. » Ses bras tombèrent.

— Fi de nom !

Il jeta vers la maison un regard chargé d’angoisse, mit la lettre au fond de sa poche et puis, plan ! plan… au trot vers la grange !

Pauvre !

— Philémon, disait Loïse de sa voix douce, la tisane va refroidir.

Philémon n’entend pas.

— Allons, viens donc, mon pauvre homme !… Tu es bien pressé, ce matin ! Le feu n’est pas à la fontaine ?

Le feu n’est pas à la fontaine, mais il doit être au derrière du bonhomme. La grange est tout près ; il va s’y réfugier… Un bruit sec l’arrête court : Loïse a ouvert la fenêtre avec fracas et c’est l’orage proche.

— Philémon ! Qu’est-ce que je t’ai dit ? C’est-il que tu deviens fou ?

Philémon revient. Il enfonce sa lettre dans son gousset et met son mouchoir par-dessus.

Dans la cuisine, Loïse remplissait un bol. Il ne faut pas des heures pour avaler un bol de tisane ; le bonhomme pensait s’en débarrasser vivement. Mais la première gorgée le brûla jusqu’à l’estomac et il fit une atroce grimace en sautant d’un pied sur l’autre.

— Assieds-toi, dit Loïse.

Il se laissa choir sur le banc de table.

Alors, elle, qui avait le dos tourné et qui s’occupait à tisonner son feu, demanda, comme ça, sans avoir l’air d’y toucher :

— Le facteur n’est-il pas venu ce matin ?… Il m’a semblé qu’il te parlait, tout à l’heure, dans le courtil ?

Philémon gonflait le dos, le nez dans sa tasse. Elle continua :

— Il t’a donné un papier ? C’est peut-être la lettre de celle de Montverger qui doit nous envoyer un mot d’écrit pour nous inviter à son repas ?

Il répondit :

— Non ! c’est pas celle de Montverger… c’est rien.

— Ah ! c’est un prospectus de marchand, je parie bien… Tu sais… le gars parisien qui s’installe pour quinze jours et qui vend à perte des couvertures d’Amérique… Fais voir !… Tu crois que ce n’est rien, toi, cela !

D’un geste instinctif Philémon mit la main sur son gousset.

— C’est pas un papier de marchand… C’est rien, que je te dis !

Elle se redressa et marcha sur lui.

— Donne-moi ce papier… Tu ne sais seulement point lire !

Il chercha dans les poches de sa veste et puis, à demi étendu sur le banc, il fouilla lentement dans son gousset.

— Hé bé ! où est-il ! Je ne le sais point ! Je dois l’avoir perdu.

La Loïse avança vivement la main.

— Badaud ! le voilà qui sort de ta poche tout seul !

Elle poussa la carte sous le nez de Philémon et puis elle s’approcha de la porte pour lire en pleine lumière.

Alors ce fut très beau.

Elle changea de couleur, la Loïse ! ses mains se joignirent sur sa poitrine émue, son cou fléchit. Et ce cri, ce cri aigu d’abord et puis vite étranglé, cette lamentation déchirante d’un pauvre être à bout de forces et qui s’abandonne !

Elle risqua deux ou trois pas chancelants et dans le fauteuil d’osier se laissa choir de son haut. Plouf !

A ce moment la Rougeline entra. Loïse tendit vers elle ses deux bras, si faibles !

— Vingt-cinq ans ! gémit-elle ; vingt-cinq ans de mariage et voir ça !

L’autre se tourna vers Philémon.

— Y a-t-il donc un malheur ?

Le bonhomme, l’œil rond et les doigts écartés, ne savait que répéter : Hé bé ! Hé bé !

— J’étouffe ! souffla Loïse… défais ma corselette.

Sa coiffe du matin, une quichenotte à bavolets, était descendue sur ses yeux et l’on ne voyait que le bas torturé de sa figure.

— J’étouffe ! c’est le chagrin qui remonte, qui remonte…

Rougeline s’approcha pour dégrafer le corsage, mais ses doigts chatouillèrent Loïse qui eut un petit hoquet fort drôle.

Par bonheur, la Rougeline s’en prit à Philémon.

— Venez donc m’aider ! cria-t-elle… votre femme, elle va peut-être passer… Je ne sais pas ce qu’elle a, moi… vous êtes là à regarder…

Philémon s’approcha en tremblant et, ne sachant que faire, posa sa main sur le bord de la quichenotte qui bascula tout à fait et couvrit le visage de Loïse.

Celle-ci se dressa comme un diable.

— Fumellier !

Tête nue, les yeux flambants, de sa dextre tendue, elle montrait la porte.

— Fumellier, ne m’approche pas !

La Rougeline joignit ses mains grasses.

— Est-il possible, Seigneur !

Et puis elle ajouta, comme indignée par tant d’injustice.

— Loïse, tais-toi ! Philémon ne mérite pas ça !

— Il ne le mérite pas ! Regarde un peu s’il ne le mérite pas ! Je suis peut-être folle à cette heure ! Cette femme que tu vois sur cette image, c’est Henriette… Tu ne la connais pas, Rougeline… Je ne la connais pas non plus… Mais lui, il peut te dire l’endroit où elle habite et la rue et le numéro. Ah ! démon ! va-t’en la retrouver !

Le bonhomme battit en retraite. Une quinte de toux le secoua.

— Guette-le, Rougeline ! guette-le ! n’a-t-il pas l’air galant avec son jabot rentré ? Tousse, chien gâté ! Tousse et crache ! Je suis là, moi, pour te faire de la tisane… Dire que j’ai soigné ça aux œufs et au beurre pendant vingt-cinq ans !… Et si j’avais voulu, je ferais la dame aujourd’hui, dans un beau logis, chez un monsieur de ville !

D’un coup de pied, elle envoya dinguer une petite escabelle de bois blanc qui se trouvait à côté du fauteuil.

— Si je n’avais pas la crainte de Dieu, rugit-elle, je te briserais en miettes sous les clous de mes sabots !

La Rougeline la prit aux épaules et se mit à lui parler comme personne sensée et que rien n’étonne plus.

— Apaise-toi, disait-elle… Pauvre ! tu n’es pas la première après tout !… les vieux comme les jeunes, ils sont tous pareils.

— Non ! ils ne sont pas tous pareils… Il y en a qui sont beaux et d’autres qui sont laids, qui sont laids, bon Jésus ! Non ! mais guettez-moi cette figure… N’a-t-il pas bien l’air qu’il faut pour charmer les jeunesses ? Dis, Rougeline, ce nez qu’il a, ce nez qu’il baisse, croyais-tu qu’il suivait avec ça la piste des créatures ?… Henriette ! Henriette !…

Ce nom sembla jeter la bonne femme à une fureur nouvelle. Elle trépigna, volta, frappa du talon la carte qu’elle avait jetée à terre et puis :

— Houch ! chien gâté ! Sors de ma maison ! Sors de mon parterre ! Sors de mon courtil ! Ote-toi de ma vue, vieux grelotteux !

A reculons, Philémon avait gagné le seuil. Elle lui jeta la porte au nez sans cesser de le honnir à tue-tête.

La Rougeline, ayant regardé par la fenêtre, chuchota :

— Il trotte ! il trotte ! Tu peux reprendre haleine, poison !

Elles se regardèrent et puis toutes deux, face à face, les mains aux hanches, lâchèrent leur rire. Et ce rire les secoua, les étrangla, leur brouilla la vue, leur démolit le ventre pour les jeter enfin sur le banc de table brisées, moulues, hoquetantes.

Loïse, les deux mains sur son ventre mou, déclara, quand elle put parler :

— Ma bonne, je crois qu’il faut prendre une tasse de café, là-dessus.

Et Rougeline :

— Avec une petite goutte… J’ai le sang tourné !

Loïse alla chercher le café, le sucre, les biscuits, et tout.

A midi, Philémon tourna un bon petit moment dans le courtil avant d’entrer chez lui. Par la porte grande ouverte il voyait cependant la table proprement mise et la soupière fumante. Il toussa, toussa… A la fin, Loïse parut au seuil :

— Faudra-t-il que je porte ta pitance dans la plaine ? demanda-t-elle sèchement.

Il entra, prit place à table et, ayant levé les yeux, il vit, bien devant lui, piquée au cadre de la glace, la galante image qui lui souriait et lui envoyait son baiser.

Il dit :

— Tu m’as fait affront, Loïse… tu m’as fait affront devant le monde pour un défaut que je n’ai jamais eu.

— Mange ta soupe ! répondit-elle.

Il baissa l’oreille et il émit une petite toux attendrissante.

Loïse resta hérissée. Alors il mangea vite, sans dire un mot, content, en somme, de s’en tirer sans plus de dommage. Seulement, au moment où il se levait pour sortir, Loïse lui demanda de son air le plus naturel :

— Quand tu la reverras, Henriette, tu lui demanderas, de ma part, le nom de sa tailleuse… voici le beau temps qui vient et je veux me mettre à la mode nouvelle…

— Je pense que tu es folle ! dit-il ; et il s’en alla en levant les épaules.

Le soir de ce même jour :

— Philémon, dit Loïse, tu sais peut-être le nom de ce costume qu’elle porte, Henriette ?… Ce n’est pas un tablier… ce n’est pas une chemise pourtant !… C’est peut-être un cotillon ?… C’est-il un cotillon, dis, Philémon ?

— Tu m’ennuies ! Je vais me coucher.

— Moi aussi, Philémon, je vais me coucher.

Elle alla se coucher en effet, mais toute seule, dans un lit de la chambre réservée.

Le lendemain, le bonhomme vit Loïse trois fois, à l’heure des repas. Le matin, elle lui dit :

— Ce cotillon qu’elle porte, Henriette, je ne sais pas s’il est doublé ?

A midi, montrant la carte :

— Pour un costume comme celui-ci, il me faudra un demi-mètre d’étoffe, j’en ai parlé à Rougeline… Je suis plus forte qu’Henriette, mais avec un demi-mètre en grande largeur…

Enfin, le soir, elle déplia devant lui un mouchoir de cou violet comme en portaient celles d’autrefois.

— J’aime mieux vingt francs dans ma poche que dans celle du marchand… J’ai ce fichu qui ne servira jamais à rien… en le coupant, il fera l’affaire, je pense bien… Et c’est de l’étoffe comme on n’en voit plus… touche un peu, c’est à pleine main !

Elle le força à toucher l’étoffe et puis elle en eut pour un bon quart d’heure à examiner comment elle arrangerait la chose. Elle se plaquait le fichu sur les reins, se ceinturait, s’enveloppait le buste ou seulement les jambes… Une femme à tuer !

— Je crois que je mettrai une petite guimpe ! conclut-elle en repliant le fichu.

Puis elle passa dans sa chambre et cria : Bonne nuit ! en poussant le verrou.

Cette vie dura deux jours. Le jeudi, Philémon devait conduire un veau à Niort, chez Carassou, le boucher. Il trouva ses hardes préparées comme à l’habitude, son chapeau brossé, sa bourse sur la table. Il s’habilla et il s’apprêtait à sortir quand Loïse cria du grenier :

— Songe bien à demander l’adresse de la tailleuse !

Le bonhomme, qui s’en allait content, plia les reins comme un limonier sous le coup de fouet.

— Nom de d’là ! jura-t-il, j’en ai assez !

Il revint sur ses pas, rafla la carte qui était toujours piquée au cadre de la glace et sortit en faisant claquer la porte.

Il fit un peu claquer la porte de la maison, fit claquer fort la barrière du courtil et, quant à la porte de l’étable, il l’ouvrit d’un grand coup de pied.

Relevé, détaché, bridonné en un tour de main, le veau comprit sans doute que l’heure n’était pas à la flânerie, car il se mit à trotter comme un petit poulain.

A mi-chemin de la ville, Philémon, qui se sentait à bout d’haleine, attacha le veau à un arbre et s’assit sur l’accotement de la route.

Il faisait beau, il faisait doux ; Loïse était loin. Il n’y avait d’ailleurs personne en vue ; Philémon était seul avec une petite bête docile qui le regardait de ses beaux yeux calmes. Après la vie endiablée des jours précédents, le bonhomme savourait la joie de respirer librement comme il eût savouré un bol de lait après un long jeûne.

Il tira la carte de sa poche ; il ne l’avait pas vue en somme… Il la prit d’une main, puis de l’autre, la rapprocha, l’éloigna. Eh bien ! à la considérer tranquillement, loin du danger, elle ne lui produisait pas du tout mauvaise impression ; et il pensa tout haut, comme il lui arrivait souvent dans le silence des champs :

— Fi de nom ! Elle a de la qualité !… Elle est de première !

Songeant que Loïse le disait laid, tortu et grelotteux, il ne put s’empêcher de rire. Elle pouvait bien parler, vraiment, et prendre ses airs, quand il y avait, sur la terre, des femmes comme celle dont il tenait l’image !

« Mon Philémon chéri… Je t’embrasse… Henriette. » Cela, par exemple, c’était un peu fort… C’était une de ces choses obscures sur lesquelles l’esprit bute et chavire… Philémon ne s’y arrêta pas longtemps.

Henriette, Marie-Jeanne ou Léontine, à coup sûr ce n’était pas Loïse ! Non ! Ce portrait était celui d’une belle femme, bien coiffée à la mode et dont la peau semblait frottée de fine fleur de farine ; et cherchez-en à Niseré, des femmes pareilles !

Le bonhomme s’attarda en songerie.

Il était près de midi quand il arriva chez Carassou. Le boucher le pria à déjeuner et, comme il voulait l’entreprendre pour une vache, il n’épargna rien : rôti, côtelettes, vin blanc, vin rouge… et à la vôtre, Philémon !… et encore un petit coup, Philémon ! A la fin du repas, le bonhomme avait vendu sa vache.

Le cigare au bec, l’œil brillant, il s’échauffait à des discours avantageux, évoquait sa jeunesse, disait la hardiesse des gars de son temps et la rouerie des filles. A la femme de Carassou, il commença un compliment sur les dames bourgeoises, mais il ne put en venir à bout et tourna court.

Le boucher était un modèle à table ; ailleurs, non ! il emmena le bonhomme par la ville et le conduisit tout droit dans un sale petit café.

Dès qu’ils furent entrés, Carassou se prit à crier :

— Hé là ! Hé ! mère Augustine !… envoyez-nous Henriette !

Philémon dressa l’oreille comme un bidet de cavalerie. Il n’eut pas le temps de s’étonner : une grande fille accourait en sautillant, une grande créature au visage enfariné, coiffée à la mode s’il vous plaît, et qui n’était pas beaucoup plus vêtue que la demoiselle de l’image.

— Henriette, disait ce maudit gars de Carassou, apporte des verres et la bouteille aux trois étoiles… Celui-ci qui est avec moi, c’est mon ami Philémon, de Niseré.

La grande folle renversa la tête et fit la belle gorge ; une main sur l’épaule de Carassou, elle roucoula de façon comique :

— Philémon ! Philémon chéri !

— Qui que c’est ! clama le bonhomme ; c’est-y toué, Henriette ?

Les deux autres éclatèrent de rire. Alors il sortit sa carte et expliqua les choses ; sa surprise, à lui, en recevant ce portrait et puis les giries de sa femme, ses moqueries et le dégoût qu’elle faisait mine d’éprouver à son endroit.

La fille emplissait les verres et sa gaieté fusait. A grands coups de paumes, Carassou tapait sur la table, tapait sur ses cuisses.

— Ce n’est pas vrai, Philémon ?… non ! ce n’est pas possible !… Vous couchez seul, Philémon ?

Le bonhomme avala son troisième verre et fit d’un ton glorieux :

— Les belles femmes, elles ne manquent pas sur la terre !

Alors Carassou devint sérieux tout d’un coup. Il paya les tournées et rappela à Philémon qu’il devait lui amener sa vache à la huitaine. Après quoi, tout étant réglé, il se pencha pour une confidence.

— Père Bertaut, dit-il, je n’aime pas beaucoup me mêler des affaires des autres… mais il y a une chose que je sais… je veux vous la dire pour vous tirer d’embarras… Celle qui vous a écrit, elle n’est pas loin de vous : la voici !

— Qui te l’a dit ?

— C’est moi qui ai mis la lettre à la poste… Ainsi, vous voyez !

Là-dessus il sortit rapidement pendant que la fille, qui avait apporté un verre pour elle-même, versait la quatrième tournée.


A la nuit tombée, quand Philémon arriva chez lui, il ouvrit tout doucement la porte de l’étable pour déposer le licol de son veau ; il secoua nettement la barrière du courtil et il poussa avec une telle autorité la porte de sa maison que son élan le porta, tête basse et bras en avant, jusqu’à la table où Loïse mettait la nappe.

— Me v’là ! dit-il.

Loïse ne répondit rien ; simplement elle l’écarta et le fit choir sur le banc.

— J’ai vendu la vache ! annonça-t-il d’un ton qui n’admettait pas de réplique.

Elle sourit dédaigneusement.

— Pauvre innocent ! Fallait vendre ma maison pendant que tu étais au marché… Donne-moi ton porte-monnaie ! ordonna-t-elle sèchement.

Son porte-monnaie ! Il alla le chercher dans une poche, puis dans une autre, le trouva enfin sous sa blouse, on ne sait où, dans un repli de sa chemise, peut-être.

Loïse l’ouvrit, compta, fronça les sourcils, recompta et d’une voix menaçante :

— Il manque trente francs ! Il t’a volé, Carassou !

— Carassou ? Il ne m’a pas volé ! J’ai payé mon écot, voilà tout !

Loïse lui jeta un regard terrible. Pendant un quart d’heure, elle lui mena une belle danse !

Il l’écoutait d’un air amusé, les deux coudes d’aplomb sur la table et la tête un peu penchée. Elle l’eût battu !

— Et puis, tiens, dit-elle en se retirant encore une fois dans sa chambre, tu es trop bête, il n’y a pas de plaisir ! Chacun te mène comme il veut. Voilà deux jours que Rougeline et moi nous nous moquons de toi avec cette carte. Tu n’as seulement pas compris qu’Henriette c’était moi, grand badaud !

L’aveu venait un peu tard. Le bonhomme se redressa et, la voix claironnante :

— Henriette ! Je l’ai vue, Henriette ! et pour sûr, elle ne te ressemble pas ! Ah bien, non ! par exemple ! elle ne te ressemble pas !

Le lendemain, ils ne se parlèrent pas. Le surlendemain :

— Ce n’est pas vrai, dis, que tu as vendu ma vache à Carassou ?

— Si ! j’ai vendu ta vache !

— Tu avais bu ! ça ne compte pas… Quand devait-il la prendre ?

— Je la mène jeudi.

— Tu ne la mèneras pas ! dit-elle simplement. C’est moi qui irai parler au Carassou.

Il s’éloigna en sifflotant.

Le jeudi, il mena la vache. Ayant tout préparé la veille, il s’esquiva avant l’aube ; pour ne pas arriver trop tôt à la ville, il dut muser en chemin. Il revint le soir, un peu moins ivre que le jeudi précédent. Quand Loïse voulut mettre la main sur la bourse, pour la première fois de sa vie il se rebiffa nettement.

A partir de cette heure, ce fut la guerre.

Le bonhomme, deux fois par semaine, filait vers Niort. Loïse avait beau lui cacher ses souliers et tenir ses hardes sous clef, il s’absentait quand même. Les cinq cents diables ne l’eussent pas retenu. Quelquefois la folie le prenait en plein travail ; alors il jetait son outil et coupait droit à travers la plaine, son long nez dans le vent, comme un chien grand quêteur qui a trouvé un souffle errant.

La nuit le ramenait généralement ; mais Loïse, dès la brune, avait verrouillé la porte et il s’en allait coucher dans le fenil.

Au chant du coq, il était dans la cour et, dressé sur ses pattes, il sifflait de petits airs.

Il prit goût à fumer et à faire le plaisant. Il marchait d’un pas élastique et ses yeux ne dormaient plus. Un soir que la Rougeline le harcelait, il lui lança tout droit :

— Quoi que c’est, la vieille ? C’est-il que tu veux que je t’embrasse ?

La voisine pensa choir ! Elle conta la chose à Loïse qui la reçut fort mal. Elles se brouillèrent.

Le bruit se répandit à Niseré que le père Philémon de la Commanderie avait eu un transport au cerveau et qu’il marchait en bon chemin de folie ; on découvrit ensuite qu’il buvait ; enfin on ne tarda pas à savoir qu’il se mettait en débauche en compagnie de galvaudeux et de claque-patins.

La Loïse fit front, en maîtresse femme qu’elle était. A toutes celles qui firent mine de la plaindre, elle rabattit le caquet.

Il faut le dire, d’ailleurs, elle fut longue à s’avouer sa défaite à elle-même. Elle mena la lutte de façon tenace, ardente et non point maladroite. Elle flatta et elle menaça, elle fut douce et elle fut hargneuse. Elle délaissa sa maison et suivit le bonhomme aux champs afin de le retenir au moins les jours ouvriers. Il trouvait moyen de lui échapper quand même. Un jour, comme ils étaient tous les deux à faner, il disparut pendant qu’elle faisait une courte sieste. Toute la soirée elle l’attendit en vain et le soir, chez elle, elle constata que l’armoire avait été ouverte. Cent écus manquaient.

Philémon rentra le lendemain, abominablement gris. Loïse l’attendait, en toilette, avec sa coiffe de cérémonie. Sur la table, à côté d’elle, il y avait un gros paquet de linge soigneusement épinglé et un panier couvert dans lequel elle avait vidé le tiroir aux écus ; il y avait aussi un bâton.

Loïse se leva à l’approche du bonhomme, saisit le bâton et le lui brisa sur les reins. Après quoi, elle prit le paquet sous son bras droit, passa le panier à son bras gauche et elle s’en alla.

Elle s’en alla chez sa sœur qui habitait au village de Quérelles, à une lieue de Niseré. Elle n’y resta pas longtemps. Quand on vint lui dire que Philémon vendait un champ et qu’il avait mis une servante en sa maison, un petit souillon, venu on ne sait d’où, qui laissait entrer les poules dans la chambre réservée, elle ne put y tenir. Elle revint à la Commanderie, chassa la servante et reprit le gouvernement.

A ce moment, par un hasard de Dieu, Philémon se fit gentiment rosser à la ville par quatre jeunes vauriens. Il rentra chez lui endolori et repentant. Loïse le soigna ; tant qu’il eut des bosses il se tint benoîtement devant elle, filant doux et travaillant en premier valet.

Elle pensa qu’elle l’avait en main. Pour l’éprouver, elle lui jeta son tabac au feu ; il ne dit rien. Elle lui remit mille francs et lui fit commander d’acheter une vache chez un voisin. Il acheta la vache neuf cents francs et rapporta les dix pistoles.

La joie de Loïse fut telle qu’elle acheta de l’encaustique et passa une belle journée à fourbir tous ses meubles.

Cette trêve dura deux semaines, exactement. Le quinzième jour, Philémon, qui revenait du travail, eut l’idée de faire un petit détour pour jeter un coup d’œil à sa luzerne dans un clos écarté. Arrivé devant son champ, il eut la surprise de voir six moutons étiques qui s’ébattaient dans la seconde coupe.

Il commença par jurer un grand coup et puis son nez remua… Ayant pris le vent, le bonhomme fila vers une haie d’épines derrière laquelle il venait d’apercevoir un parapluie ouvert.

La bergère était là. C’était une grosse fille, d’esprit un peu bas et dont la réputation n’était pas très belle. Elle vivait surtout d’aumônes et de maraude et couchait, à mi-chemin de Quérelles, dans une masure abandonnée.

Philémon commença par lui parler de haut et sur la grosse dent ; la fille, qui connaissait la réputation du bonhomme, lui éclata au nez. Elle était laide sous son hâle et répandait de redoutables odeurs d’ail et de lait caillé ; mais elle avait des yeux jeunes et de grosses lèvres rouges et mobiles. Le bonhomme s’assit tout près d’elle.

Passa un des petits Rougelin ; il conta innocemment la chose à sa mère qui s’arrangea bien pour en informer la voisine.

Tout le village, d’ailleurs, fut vite au courant. La bergère menait ses bêtes droit sur les terres de la Commanderie. On la vit rôder tout près de la maison, dans un pré où le regain lui montait aux chevilles.

Un matin, Loïse ayant voulu lui donner la chasse, la ribaude se retourna sur elle sans vergogne et lui cingla les jambes à coups de fouet.

La Loïse n’osa plus sortir de chez elle. Quelquefois elle montait au grenier et passait de longues heures derrière une lucarne d’où elle apercevait les champs de la Commanderie. Quand les moutons étaient en vue, la colère la rongeait comme une petite bête ardente.

Peu à peu, elle prit le pli de s’acagnarder au coin de son feu, les mains inoccupées. Elle maigrit, elle jaunit, elle tomba malade.

Philémon, lui, était rajeuni de quinze ans. Il se coiffait sur l’oreille et portait moustache. Il avait donné toute liberté à la bergère qui en avait profité immédiatement en amenant six moutons de plus.

Elle commença à loger ses bêtes à la Commanderie les soirs de pluie. Peu à peu, elle en vint à les y loger tous les soirs. Elle-même couchait dans le fenil.

Enfin le jour où Loïse fut tout à fait malade, elle se trouva là, naturellement pour la soigner.

Et, par un soir du mois dernier, Loïse mourut soudain, de colère rentrée, pour avoir vu cette créature aux sabots couverts de fumier pénétrer, pour la nuit, dans la chambre réservée.

COMME UN RASOIR !

Mercredi, 30 mars. — Ce soir, le père Hoursault est venu chez moi.

— Nous tuons notre cochon vendredi, m’a-t-il dit ; j’ai pensé que vous seriez peut-être content d’en prendre la moitié…

Dans le hameau où, depuis huit mois, je suis maître d’école, il n’y a ni boucher, ni charcutier, ni épicier, ni rien. Il n’y a que des paysans, de braves paysans qui ne tiennent pas à vendre leurs produits sur place, mais préfèrent bien les porter à la ville, où ils sont plus à l’aise pour les surfaire.

Jamais aucun d’eux, jusqu’à ce jour, n’était rien venu m’offrir, et je suis reconnaissant, mais là ! tout à fait reconnaissant, au père Hoursault de son amabilité et de sa complaisance. Je suis vraiment touché !… En voilà un, enfin, qui ne me considère pas comme un étranger ici.

La moitié d’un cochon, c’est beaucoup, mais comme l’occasion ne se représentera pas…

— A quel prix vendez-vous votre viande ?

— Au cours.

— C’est parfait !

Je suis allé chercher une bonne bouteille. Par ces temps brumeux, le père Hoursault a un faible pour le vin chaud. Nous avons donc fait chauffer le vin et nous l’avons bu, bien sucré.

Le vieux, mis en train, m’a conté ses souvenirs de la guerre, de la guerre de 1870, bien entendu. Maréchal ferrant, dans un régiment de cuirassiers, il a failli avoir la médaille militaire.

— Il y avait un colonel qui voulait se sauver… son cheval était déferré !… Il a demandé un maréchal… J’ai couru, mais un camarade a couru plus vite que moi : c’est lui qui a eu la médaille.

La médaille militaire pour avoir ferré le cheval d’un colonel qui fichait le camp !

Noble candeur ! Touchante naïveté !

Le vieux cuirassier de 1870 a une grande et belle figure qu’on dirait sculptée dans du cœur de chêne. Il a les épaules saillantes et d’énormes poings noueux… Sous cette vieille et rude enveloppe, se cache une âme neuve d’enfant.

C’est le paysan de mes lectures, « l’homme du pays », d’une raide loyauté, d’une honnêteté sans détours.

J’ai une impression de sécurité en mettant ma main dans la sienne, bien qu’il me serre trop les doigts et qu’il me fasse un peu mal.

Brave père Hoursault !

Je vais envoyer un mot à mon bon collègue et ami Billon, qui habite à une petite lieue d’ici. Je vais le prier de venir, dimanche, déjeuner à la maison avec sa jeune femme et ses deux charmants enfants. Nous terminerons ces vacances de Pâques par une petite fête. Nous avons tous bon estomac : nous mangerons des côtelettes de porc, un rôti de porc, des boudins et, au dessert, nous ferons, à tour de rôle, sauter une crêpe. Mme Billon chantera.


Jeudi. — Comme nous finissions de déjeuner, ma vieille bonne et moi, la mère Hoursault est entrée. Une maigre figure de chèvre blanche. Sa coiffe est blanche, ses joues sont blanches, ses lèvres même sont blanches. Une petite vieille adorablement propre et nette.

— Il faudra, dit-elle d’une voix flûtée et douce et timide, il faudra peut-être que vous veniez donner un coup de main pour tuer le cochon : mon gendre est pris de douleurs.

Cela ne fait pas trop mon affaire. Outre que j’avais disposé de ma journée pour un voyage à la ville, il me convient modérément de m’exhiber en tenue de charcutier dans une cour de ferme avec tous mes gamins autour de moi. Un maître d’école ne doit jamais prêter à rire. C’est par de petites fautes de ce genre, par des riens, par des impondérables, que l’on perd son prestige et que la discipline s’en va.

Je ne peux pas expliquer ces raisons de convenance à la mère Hoursault. Je ne trouverai cependant personne ici pour envoyer à ma place. Bien ennuyeux !

— Où tuez-vous votre bête ?

— Dans la petite cour, derrière la maison.

Eh bien ! dans la petite cour, cela peut encore aller.

— A quelle heure ?

— A sept heures au plus tard, mon bon monsieur !

Fichtre ! à sept heures, il fait à peine jour. Enfin !

J’ai offert le café à Mme Hoursault qui n’a pas osé refuser.

— Vous prendrez bien une petite goutte ? a dit ma bonne.

Ma bonne est une très brave femme, mais elle manque parfois de tact. Comment ose-t-elle forcer cette pauvre vieille, qui est si anémique et dont la voix s’entend à peine, à boire de l’eau-de-vie ? Elle lui en a versé, ma foi, une bonne dose.

La mère Hoursault, debout, sirote à petits coups son café à l’eau-de-vie. Elle parle de son cochon qu’elle a nourri exclusivement au lait, aux pommes de terre et à la farine. Je comprends qu’elle l’a nourri ainsi tout exprès pour moi, un monsieur, à qui il faut de belle viande propre.

Puis elle se plaint de son mari qui n’est pas commode.

Son café avalé, elle reprend de l’eau-de-vie avec un morceau de sucre.

Brave mère Hoursault !

— C’est une vieille araignée ! dit ma bonne, en pliant la nappe.


Vendredi. — Une vilaine aube livide. Il pleut tout bas.

Dans la petite cour, derrière la maison, nous attendons, le buraliste du village et moi. Le buraliste est un jeune homme, mutilé de guerre, qui a laissé son bras gauche dans une ambulance de Champagne. Hier, le père Hoursault, qui était à la ville, a pris son sac de tabac dans sa voiture, et lui, ce matin, en échange, vient donner un coup de main. Un service en vaut un autre.

A pas lourds, « l’homme du pays » sort enfin de sa chaumine enfumée. Noble tête !

Premièrement, il faut peser le cochon. Nous allons le peser vif, puis nous le pèserons mort. Cela, pour qu’il n’y ait pas de contestations dans le partage. Le père Hoursault prend sa moitié ; moi, la mienne, le fils Hoursault aura sa part et le gendre également un petit morceau. Ces deux laboureurs ne sont pas ici ; cela se comprend, d’ailleurs : pour ce qui doit leur rester !

Pour peser le cochon, nous le ferons entrer dans une sorte de cage à claire-voie que nous porterons ensuite sur la bascule.

La porcherie est toute noire ; le cochon dort.

Hoursault tient la cage ouverte devant la porte. Le buraliste et moi, plus ingambes, nous entrons.

— Lève-toi, dit le buraliste ; lève-toi, pauvre vieux !

Le cochon ne bougeant pas, je lui flanque mon pied au derrière.

Le pauvre vieux se relève d’un seul coup, fonce comme un sanglier et nous voilà tous les deux à terre, le buraliste et moi. Que dis-je, à terre ! Plût à Dieu ! Nous sommes dans le fumier, et je me suis, en tombant, cruellement écorché le coude à une pierre de la muraille. Cette bête féroce va-t-elle maintenant nous éventrer ?

Hoursault jure ; il s’impatiente.

— Tenez pas debout, donc ?

Nous nous considérons, le cochon et nous, avec méfiance. Brusquement, nous nous précipitons : le buraliste saisit la queue, moi je m’accroche aux oreilles… mais le cochon nous emporte en une ronde infernale ; nous nous heurtons aux murs, nous nous déchirons. Le cochon grogne de colère ; à la porte, Hoursault jure plus fort.

A la fin, je tombe dans l’auge, vide heureusement ! Je saigne partout. Que le diable arrête ce cochon s’il en a le pouvoir ; moi j’y renonce !

Alors Hoursault fait simplement :

— P’tit ! P’tit !

Et la bête entre toute seule dans la cage.

Le cochon pèse deux cent vingt livres. J’inscris sur un calepin : 220. Hoursault met onze petits cailloux sur l’appui d’une fenêtre : onze vingts.

Hoursault a de grands couteaux comme un boucher. Mais il ne s’en servira pas. Il sort de sa poche un petit couteau à manche de corne. J’espère qu’il ne va pas saigner cette malheureuse bête avec ça !

— Vous n’y pensez pas, père Hoursault !

Il ne faut pas lui faire la leçon. Ce couteau, il l’a trouvé sur la route, complètement rouillé. Il s’est amusé à l’aiguiser et maintenant le couteau est sans pareil… Que personne ne vienne dire le contraire ! Hoursault, ancien maréchal, s’y connaît en aciers, peut-être !… Ce couteau coupe comme un rasoir.

— Mieux qu’un rasoir, vous entendez !

Mon coude écorché colle à ma chemise ; j’ai la main gauche en sang. Le vieux repasse lentement sa courte lame sur une pierre douce.

— As-tu la médaille militaire ? demande-t-il au buraliste.

— Oui ! fait l’autre.

Le vieux crache de côté.

— Moi aussi, j’aurais dû l’avoir. Il y avait un colonel…

— Hoursault, nous sommes ici pour tuer le cochon.

Je fais un nœud coulant et, à travers les barreaux de la cage, j’attache les pattes de la bête.

— Cré nom ! jure le vieux ; pas comme ça !

Son couteau en main, il a l’air d’un redoutable primitif.

Il attache la corde à sa manière ; nous faisons sortir la bête et nous la conduisons sur un petit lit de paille.

Brutalement, — car je commence à m’impatienter, — je tire sur la corde et le cochon s’abat. Le vieux lui met son genou sur la tête. Enfin ! nous le tenons. Le plus difficile est fait. Le buraliste, qui ne peut plus nous aider beaucoup, obtient la permission de s’en aller.

La mère Hoursault arrive avec une terrine. Le cochon pousse des cris aigus qui réveilleront tous les gamins du village ; mes élèves vont accourir et ils verront leur maître en bel état et bien propre !

Allons ! vite ! vite !

Posément, lentement, le vieux rase la gorge, puis il me montre son couteau et, comme le cochon hurle, il crie pour se faire entendre :

— Comme un rasoir !

Je réponds : « Oui ! oui ! » à tue-tête, et je tire de toutes mes forces sur la corde qui lie les pattes, comme si cela devait avancer les choses.

Le petit couteau pique enfin et le sang jaillit. La terrine n’est pas là !

Hoursault retire son couteau, bouche le trou avec son pouce et tourne vers moi la plus féroce tête de barbare qui se puisse rêver. Il crie d’abominables injures, brandit son couteau, grince des dents ; ses yeux lancent des flammes.

Ce n’est pas à moi qu’il en a, c’est à sa femme ; il me prend seulement à témoin.

La vieille, qui est si blanche, si frêle, ne s’évanouit pas comme on pourrait s’y attendre. Elle s’approche de moi et, de son adorable petite voix flûtée :

— Guettez-le, mon bon monsieur ! Guettez-le ! Qué rosse !

Admirable franchise d’allures !

Je sourirais, je sourirais niaisement, si je le pouvais. Mais le cochon se démène comme on doit se démener quand on a un petit trou à la gorge. Cramponné à la corde, je tire des deux mains, de toutes mes forces ; si je faiblis, le cochon va se relever. Je ne peux pas rire ; non, je ne peux pas rire. Je sens d’ailleurs que mon lorgnon glisse sur mon nez humide de pluie, humide de sueur.

Le barbare, enfin, enlève son pouce, et, furieusement, d’un seul coup, plonge son petit couteau. Malheur ! il l’a plongé à faux, à côté du trou ; il a piqué dans les os de l’épaule.

La pauvre bête hurle, tire désespérément, et je danse au bout de la corde. Derrière moi, j’entends rire des gamins : cela devait arriver ! Mon Dieu ! cela va-t-il durer longtemps ? Mon lorgnon glisse, glisse…

Il tient à la vie, ce cochon ! N’en finira-t-il pas de mourir ? S’il se taisait, seulement !

Mon lorgnon tombe et ne se fêle pas. Un brouillard subit emplit le monde…

Le barbare plonge toujours son petit couteau. Les trous ont dû se réunir. Il me semble que je distingue une énorme plaie rouge où la lame pénètre, où le manche pénètre, où les doigts pénètrent.

Cela dure depuis combien de temps ? Une heure ? huit jours ? Cent ans ? Le barbare, d’une voix terrible :

— Il ne saigne point ! Levez-lui les pattes ! Cré nom !

Je ne peux plus ; je suis exténué. Le corps de la bête, cependant, se couvre de plaques rouges ; sa voix s’affaiblit, devient une lamentable plainte.

Hoursault retire son couteau et regarde le sang couler.

— N’ai point core touché le cœur ! observe-t-il.

Il tapote l’épaule de la bête ; il a bien le temps…

— Le buraliste a la médaille militaire… Et vous, ne l’avez point ?

— Ah non ! cela non, par exemple !… Vous savez, père Hoursault, achevez-le ou je lâche tout.

— N’en ai point pour longtemps ! Levez-lui les pattes !

D’un dernier effort, je soulève la pauvre bête ; soudain, elle se détend et rue ; je reçois le coup en plein sur les tibias.

Le barbare rugit :

— Sale bête ! je m’en vais te faire voir !…

Il plonge son couteau, le retourne dans l’affreuse blessure et soudain : couic !

Le cochon, brusquement, s’est tu ; il n’est pas mort, cependant…

La vieille recule et, furieuse, agitant les bras :

— Maudit chien gâté ! T’y as coupé le chalumeau !

Hoursault, un instant penaud, se relève, le couteau en main, tout éclaboussé de sang. Va-t-il battre sa vieille ? Va-t-il la tuer ?

Mon Dieu ! je n’y verrais pas d’inconvénient.

Je suis sale, je suis blessé partout, je suis hors d’haleine, et mes yeux distinguent si mal les choses autour de moi que je ne peux même pas retrouver la monture de mon lorgnon. Je vais m’asseoir : il arrivera ce qui arrivera.

Le fils Hoursault, qui s’en allait labourer, vient voir ce que nous faisons. Il jure laidement comme son père ; il ronchonne, donne à chacun son paquet. Qu’avons-nous fait depuis deux heures que nous sommes ici ?

Il couvre le cochon d’une brassée de paille à laquelle il met le feu ; on ne pourra pas prétendre qu’il ne nous a pas aidés.

Puis il s’en va, disant à sa mère :

— Celle de chez nous veut le quartier de devant.

Je passe la matinée accroupi près du cochon, entre les deux vieux. Nous lavons, frottons, raclons. Le petit couteau coupe comme un rasoir. J’ai le droit de le voir, non de le toucher.

— Un maladroit se blesserait à mort ! dit le vieux.

Lorsque je suis revenu, après déjeuner, la fille Hoursault sortait de chez ses parents. Elle était venue dire ce qu’elle désirait : on lui réservera un quartier de derrière.

Ces pauvres gens ont une singulière arithmétique : les vieux prennent la moitié, moi la moitié, le fils et le gendre un quart chacun… et il restera encore la tête, les pattes et la queue…

Nous avons installé le cochon sur une échelle, puis il a fallu dresser cette échelle contre un mur.

Nous avons donc levé le bout de l’échelle et je me suis placé dessous. J’ai, plus d’une fois, porté cent kilos sur mon dos, mais je n’avais jamais porté de cochon. Comme je dressais l’échelle, cette brute d’Hoursault, qui devait maintenir le pied, a tout lâché et j’ai reçu le poids sur les reins.

J’ai ressenti une douleur très vive, qui s’est apaisée cependant peu à peu. A l’heure où j’écris, elle semble se réveiller fâcheusement. Un muscle doit être déchiré, je ne peux pas remuer sans recevoir un coup de poignard dans les lombes.

Hoursault a fendu le cochon ; son petit couteau-rasoir coupe tout ce qu’il approche ; il a coupé les boyaux et j’ai assisté à une nouvelle scène entre les deux suaves vieillards. J’ai dû envoyer un gamin chercher ma bonne, pour je ne sais quelle obscure et sordide besogne de lavage sur laquelle je n’arrête pas ma pensée.

Ma bonne, qui n’est pas timide, a remis à sa place la vieille araignée.

Moi, pendant le reste de la soirée, j’ai pesé, pesé, pesé. J’ai pesé, à mesure que le petit rasoir coupait ; j’ai pesé la tête, les oreilles, les pattes, le foie, les intestins, toutes sortes de saletés. J’ai pesé par lots entiers, puis par moitiés, par quarts, par demi-quarts. Chaque fois que je marquais un chiffre, la vieille, ses lunettes sur le nez, se penchait sur mon épaule et vérifiait. Quand le travail a été fini, elle m’a demandé :

— En prendrez-vous dix livres, mon bon monsieur ?

— Comment ! mais j’en prends la moitié !

— La moitié !

Elle m’a regardé comme on regarde un fou. Puisque son fils prend le quart de devant et son gendre celui de derrière !… Je l’ai bien fait rire avec mon histoire de moitié !

— Que me resterait-il, à moi, mon bon monsieur ? Je ne tiens pas du tout à vendre ma viande ! Si je vous en cède, c’est pour vous rendre service.

Que dire ? Que faire ?

Me fâcher ! Jeter les hauts cris ! Presque tous mes élèves étaient là ! Ma dignité de magister avait déjà subi une assez rude épreuve ; je n’allais pas l’abaisser encore en disputant contre ces sauvages. Je reconnus donc, avec une amère hypocrisie, qu’une moitié serait beaucoup pour moi.

— Je ne prendrai qu’un quart, si vous voulez bien.

— Un quart !

— Je me contenterai même d’un jambon.

— Avec votre part de faux morceaux !

Et la vieille araignée compte sur ses pattes :

— Premièrement, un bout d’oreilles… et pis le foie… et pis…

Voilà !

Je suis le dindon de cette farce, mais je n’accuserai pas le coup. Demain je vais chercher le jambon, l’oreille, la patte et le reste ; je paye — fort cher probablement — puis, adieu la compagnie ! On ne m’y reprendra plus.

Ce soir, j’ai mal aux reins et je suis encore écœuré par cette odeur chaude de graisse, de sang et de tripaille. Il me semble que jamais je ne pourrai voir une côtelette de porc sans avoir le cœur soulevé.


Samedi. — C’est infiniment plus beau que je ne pensais.

Ce matin, je n’ai pas pu me lever seul ; je souffre atrocement des reins ; je dois avoir par là une vaste déchirure musculaire. J’ai donc envoyé ma bonne avec une brouette, chercher le jambon. Elle est revenue tellement furieuse — contre les Hoursault et contre moi-même — que j’aime mieux n’y pas songer.

Elle n’a rien rapporté du tout et, même si elle avait été moins en colère, je n’aurais pas osé la blâmer. On lui a offert en effet, en guise de jambon, le moignon de l’épaule, un gros os supportant quelques grammes de couenne et de tendons ; encore voulait-on lui faire payer ça cinq francs la livre, le prix du filet à Paris !

La vérité m’aveugle enfin ! Le père Hoursault ne pouvait pas tuer son cochon sans l’aide de quelqu’un ; son fils et son gendre, ne voulant pas perdre une matinée de labour, il est venu me chercher, tout simplement. Et voilà pourquoi j’ai l’échine rompue.

Si ce n’était pas humiliant pour mon amour-propre, je reconnaîtrais que j’ai été gentiment embarqué par ce couple de paysans, gens du pays, honnêtes et sans détours…

Je m’imaginais qu’on voulait me rendre service !

Noble candeur ! Touchante naïveté !

Demain, Billon, sa femme et ses enfants vont faire dix kilomètres pour déjeuner d’une boîte de sardines et d’une omelette.

Cela va être drôle !


Dimanche. — Mes amis sont arrivés. Ma bonne a couru au-devant d’eux pour leur conter ma mésaventure. Moi, je suis cloué sur un fauteuil, avec des oreillers dans le dos. Sans se soucier de mon mal, sans pitié, sans vergogne, mes invités rient comme des fous.

— Mon pauvre vieux ! dit Billon, tu aurais bien dû te méfier ! Ils t’ont joué sans peine !

Je proteste.

— Mais non ! mais non ! ils ne m’ont pas joué ! Vous verrez que la mère Hoursault m’apportera un beau rôti ou bien une terrine de pâté.

Juste à ce moment, on frappe à la porte. La mère Hoursault paraît, un panier au bras.

— Victoire ! Vous voyez ! Hein ! vous voyez !

Devant ce monsieur inconnu et cette jeune dame en chapeau, la bonne vieille fait révérence. Puis elle ouvre son panier, demande une assiette, soulève un torchon douteux et dépose sur la table… une oreille de cochon ! Elle la pince entre ses doigts, la retourne.

— Elle est bien propre, bien raclée, dit-elle, le couteau coupait…

J’achève, malgré moi :

— Comme un rasoir !

— J’ai pensé que cela vous ferait plaisir, mon bon monsieur !

Brave mère Hoursault !

— Cela me fait plaisir, en effet ! Je suis touché, bien touché !

La vieille ne bouge pas. Attend-elle une tasse de café ? Attend-elle une goutte de marc ? Je ne veux cependant pas l’inviter à déjeuner.

Elle se mouche et dit :

— C’est cinq francs !

Ah ! bien ! Je n’ai pas d’argent sous la main et je ne peux pas bouger.

— Paye donc, Billon !

Billon paye et la vieille araignée s’en va.

Mes invités battent des mains. Billon saisit l’assiette et fait sauter l’oreille comme une crêpe.

— Tu la mangeras, au moins ?

— Eh bien, oui ! je la mangerai ! J’aime beaucoup ça, moi ! Ce n’est pas si cher que tu crois. Je la mangerai ! et je la mangerai seul.

Midi. Mes invités déjeunent. Moi, dans mon fauteuil, je mange l’oreille. Je mange l’oreille, bien que j’aie en horreur, depuis avant-hier, tout ce qui rappelle l’animal immonde.

Martyr jusqu’au bout, je croque de petits morceaux de caoutchouc, j’avale les débris d’une vieille chambre à air de bicyclette.