PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER
LE RETOUR

Le train s’étant arrêté brusquement, Séverin Pâtureau et ses compagnons, qui dormaient depuis Thouars, sursautèrent.

La veille, ils avaient quitté, en compagnie de nombreux et bruyants camarades, la petite ville de l’Est où ils venaient de terminer leurs quatre années de service. A chaque grande gare, il était descendu quelques-uns de ces camarades, qu’à moins d’une chance bien improbable, on ne reverrait jamais, et, à présent, ils n’étaient plus que quatre.

Le somme tardif qu’ils venaient de faire, accotés les uns aux autres sur la banquette dure leur avait brisé les jambes ; ils se redressèrent ahuris, les paupières battantes. Ils jurèrent un peu. Puis, ils furent soudain joyeux en reconnaissant Bressuire, et ils se précipitèrent sur leurs valises. Séverin n’avait que sa musette et son clairon ; il sauta le premier sur le quai. L’employé qui se trouvait à la sortie sourit en voyant venir ces quatre militaires.

— Cette fois, dit-il, c’est la classe, les gars !

— Oui, c’est la classe ! et la vraie…

Ils passèrent vivement, impatients de se sentir enfin chez eux, hors des casernes, hors des gares, hors des villes. Le jour naissait à peine ; il avait plu ; une brume très fine enveloppait les choses, une brume qui n’avait rien de commun avec le brouillard traître qui, tant de fois, les avait fait grelotter là-bas, pendant les longues nuits de garde. Ils se plurent à reconnaître l’humidité familière, la buée honnête montant des terres profondes et fraîches.

Une grosse joie leur serrait la gorge : joie de la liberté retrouvée, joie du retour, joie intime et profonde de l’être qui reconnaît son milieu naturel. Ils demeuraient sur le trottoir, gauches à présent, minables dans leurs uniformes râpés, tellement émus qu’ils ne trouvaient rien à se dire. Ils avaient envie de pleurer et se sentaient ridicules. Tout à coup, l’un d’eux cria :

— Séverin ! sonne !

Les autres approuvèrent bruyamment :

— Oui, oui, sonne, Séverin !

Leur attendrissement avorta en fanfare, Séverin sonna le réveil. Deux cochers et un gamin bossu qui était là pour les journaux s’approchèrent des soldats. Séverin sonna le réveil en fantaisie. Ses compagnons admiraient. Bressuire ne les intimidait pas. Bressuire ! petite ville sans importance, bonasse et lourdaude comme une paysanne ; garnison de pompiers. On y pouvait sans risques faire du tapage.

Séverin sonna la soupe, la visite, l’appel, le couvre-feu. Tout y passa. En deux temps, très nets, il embouchait l’instrument, puis, la sonnerie finie, il l’éloignait d’un brusque lancé de l’avant-bras. Le petit bossu gambillait de joie.

Séverin recommença le couvre-feu ; le couvre-feu était son succès. Cela débutait par de petites explosions, des sons brefs et durs comme des noyaux ; puis la dernière note s’allongeait infiniment, passait par-dessus la ville, allait jusqu’aux coteaux sombres endormis sous la brume, pour revenir enfin tout près et mourir lentement, comme une haleine. A la troisième reprise, il tenta d’allonger encore cette note finale, mais le son qui filait, mince, s’épandit soudain en foirade. Il était à bout de souffle, haletant, congestionné comme un coq en colère, mais glorieux. Il cria :

— En avant, le 237 !

Et il lança la sonnerie du régiment.

Un de ses camarades lui ayant pris le bras, les deux autres se placèrent par derrière et ils partirent du pied gauche en chantant. La petite rue où ils s’engagèrent retentit d’un couplet injurieux à l’égard des Berrichons. Elle était étroite, cette rue, et leurs voix, jointes au bruit du clairon, y éveillaient de terribles sonorités. Des volets s’ouvrirent. Derrière eux, le petit bossu, s’efforçant de suivre, agitait ses longs membres d’araignée dans leur sillage de brume.

Ils se dirigèrent vers une auberge qu’ils connaissaient pour y avoir, autrefois, payé de l’eau-de-vie sucrée à des servantes, les jours de foire. Elle était justement ouverte ; une lampe y blêmissait, jetant aux vitres grasses des pâleurs équivoques.

Ils entrèrent comme une bourrasque. Une petite bonne, accroupie près d’un poêle au milieu de rondelles de fonte, de bouts de papier et de tas de cendres, se leva et vint à eux en s’essuyant les doigts à l’envers d’un tablier sale. Vivement, elle débarrassa une table où traînaient encore des verres de la veille et où les culs des bouteilles avaient entremêlé des anneaux roses ; puis, elle se remit à son poêle, en les admirant à la dérobée. Son regard allait des jambes rouges aux boutons de cuivre et aux képis cavalièrement chiffonnés ; il finit par se poser sur Séverin à cause du clairon.

Séverin, d’ailleurs, était bien le plus beau des quatre. Moins lourd que ses camarades, moins blond, avec des lèvres plus minces, on le devinait d’une espèce plus fière et plus nerveuse. Ses yeux, qui étaient très noirs et un peu farouches, souffraient à cause de la lampe toute proche, et ses paupières battaient. En versant négligemment d’abondantes rasades, il se félicita d’avoir donné l’aubade à la ville paresseuse ; puis il se mit à rire à cause du vin répandu sur la table. Les trois autres riaient aussi. Leur insouciance s’accommodait du désordre ; ils étaient heureux de tout, même de se voir si sales, les mains et la figure poivrées de charbon.

Peu à peu ils se calmèrent. Le poêle ronflait ; ils tombaient à une béatitude douce, car ils étaient fatigués et avaient sommeil. Ils allaient se quitter tout à l’heure et ils en souffraient un peu, la longue camaraderie du service ayant noué entre eux des liens assez forts. Ils firent quelques projets, espérèrent se rencontrer aux foires d’hiver.

Ils avaient éteint la lampe, car le jour était tout à fait venu. Ils causaient maintenant tranquillement, juraient sans fracas. Leur idée revenait doucement aux choses de la terre, et, comme ils n’avaient pas de mots tout prêts pour ces choses, les phrases anciennes, les tournures lentes remontaient une à une à leurs lèvres. Ils en avaient ri tout d’abord, mais ce leur était tout de même d’une grande douceur. Ils songeaient que, bientôt, ce serait le contraire : pour raconter leurs bons tours de caserne, ils parleraient à la mode des villes, aux grandes veillées où vont les filles ; ils seraient fiers d’être écoutés. Et au fond d’eux-mêmes, bien qu’ils fussent de race taciturne, ils se réjouissaient d’en avoir pour longtemps à exagérer.

Vers huit heures, ils se levèrent. Séverin avait encore un long chemin à faire, car il allait au moulin de la Petite-Rue, dans la commune de Coutigny, par delà Clazay ; les trois autres s’en allaient ensemble dans la direction opposée par la route de Saint-Porchaire.

Ils se dirent au revoir en patois.

*
* *

Séverin sortit rapidement de la ville. Le temps menaçait. Au-dessous des nuages noirâtres, de petites fumées grises se hâtaient de fuir, poursuivies par le vent du Bas-Pays qui apportait le bruit de cloches lointaines. La messe sonnait à Glazay, et Séverin marchait à grands pas, pour arriver là-bas avant la sortie : il espérait y trouver son ancien patron, le meunier Bernou, qui le reprenait pour quelque temps à son service.

Une vague tristesse l’envahissait. Il aurait aimé un chez soi pour l’accueillir ; il n’en avait pas ; à vrai dire, il n’en avait presque jamais eu.

Il revoyait dans son souvenir le petit « creux de maison » où il avait vécu ses premières années. C’était une cabane bossue et lépreuse, à peine plus haute qu’un homme ; on descendait à l’intérieur par deux marches de granit ; il y faisait très sombre, car le jour n’entrait que par une lucarne à deux petits carreaux ; l’hiver, il y avait de l’eau partout, et cela faisait de la boue qui n’en finissait pas de sécher, sous les lits surtout ; il y avait des trous qui empêchaient les tabourets de tenir debout ; on les comblait de temps en temps avec de la terre apportée du jardin.

Il se souvenait pourtant d’avoir passé quelques bons moments dans cette maison, tout seul avec sa mère, sur la pierre du foyer. Elle était si douce, sa mère ! Malheureusement, elle était souffreteuse et ne pouvait pas travailler l’hiver ; il revoyait sa face pâle et son pauvre sourire courageux.

Le père, lui, avait eu un accident en sa jeunesse : une charrette lui avait écrasé une jambe et il boitait. Bien qu’il fût dur à l’ouvrage, il n’était pas recherché des fermiers à cause de son infirmité ; aussi ne se louait-il qu’en été pendant les grands travaux. L’hiver, il allait aux carrières, arrachait du genêt, bricolait, gagnant parfois une bonne pièce, car il était ingénieux, mais, le plus souvent, rapportant à peine de quoi payer son tabac à chiquer. Il buvait le plus possible, toutes les fois que cela ne lui coûtait rien. Quand il rentrait ivre, il chantait, et Séverin s’amusait beaucoup ; ou bien il jurait, s’en prenant à tout le monde de sa boiterie et de sa misère, criant des injures à l’adresse des gros métayers, menaçant jusqu’aux bourgeois qu’il mettait au défi de l’empêcher de braconner sur leurs terres. Ces soirs-là, Séverin pleurait et la mère, fermant vite la porte, s’empressait de faire coucher son homme : précautions inutiles, car il tenait aussi ces propos ailleurs. D’autre part, sa réputation de tendeur de lacets et sa mauvaise mine le faisaient mal voir dans le pays.

Cependant, il n’était pas foncièrement méchant, malgré ses sourcils broussailleux ; il était même bon pour les siens ; un fond de droiture native lui faisait scrupuleusement rapporter à la maison tout le produit de sa peine et même les petits bénéfices clandestins du furetage.

Séverin était le premier-né de cette pauvre famille. Il avait trois ans quand naquit sa sœur Victorine ; peu de temps après, vint un petit frère qu’on appela Désiré, bien qu’il fût de trop.

La misère s’était beaucoup accrue à ce moment-là chez les Pâtureau. La mère, vraiment affaiblie, ne faisait plus les laveries des fermes voisines ; elle toussait et se penchait vers la terre. Elle ne put pas nourrir Désiré.

Elle l’éleva tant bien que mal avec des bouillies de pommes de terre et du lait écrémé qu’elle achetait à bon marché. Il vint au petit un ventre énorme avec des jambes maigres et comme ratatinées. La Pâturelle avait bien de la peine à cause de lui ; il criait souvent d’une voix plaintive et salissait beaucoup de langes. Comme elle avait peu de toile, elle était obligée d’être tous les matins au lavoir ; puis elle faisait sécher devant le feu les linges où se trouvaient toujours de grandes taches vertes. Ces taches l’inquiétaient à la longue et elle en parlait aux voisines. Quand elle démaillotait le petit, Séverin s’approchait et le chatouillait pour le faire rire ; mais il n’y réussissait pas toujours ; le bébé le regardait comme regardent les vieux avec un air de dire :

— Pourquoi ris-tu, toi ? Où vois-tu de quoi rire ?

Alors la mère se penchait, redressait le bonnet de piqué d’où sortaient de rares cheveux sans couleur et baisait longuement les petites tempes bleues ; puis elle pleurait en emmaillotant l’enfant.

A trente mois, Désiré marchait à peine, traînait son petit derrière de marmiteux d’une chaise à l’autre, les jambes tordues et roulant sur ses hanches.

Séverin alla un peu à l’école. Son père aurait voulu le faire bien instruire afin qu’il eût de la défense plus tard ; mais, pour cela, il fallait payer l’écolage et les Pâtureau étaient bien pauvres.

Le Boiteux s’arrangea avec le régent : moyennant quelques lapins attrapés en temps de neige, Séverin put fréquenter la classe pendant plusieurs mois. Il apprit assez vite à lire la lettre moulée et même l’écriture ; mais la vie étant devenue plus difficile, l’école fut abandonnée.

Il fallut prendre le bissac et mendier. Séverin faisait ses tournées en compagnie de plusieurs autres petits du village. Pieds nus, le ventre vide, ils s’en allaient, dès le matin, par les sentiers de traverse qui conduisent d’une ferme à l’autre. Ils s’arrêtaient à chaque porte. Quand personne ne les avait entendus arriver, ils toussaient timidement d’abord, puis plus fort pour avertir la ménagère. Si celle-ci était occupée ailleurs, ils s’asseyaient sur le seuil et tapaient du coude dans la porte en chantonnant d’une voix traînante :

— Charité ! charité, s’il vous plaît !

A la fin, de l’intérieur, une voix criait :

— Qu’est ça ?

— Les cherche-pain ! Charité, s’il vous plaît !

— Combien ? disait la voix.

Ils se comptaient :

— Trois ! quatre ! cinq !

Parfois, ils frappaient en vain : la porte ne s’ouvrait pas, et ils attendaient des heures entières, grelottant aux mauvais jours. D’autres venaient qui attendaient aussi.

Il leur arrivait de galopiner le long des routes, mais il fallait ensuite rattraper le temps perdu pour rapporter, le soir, le nombre de morceaux de pain exigés. La course souvent était longue, car les petits bordiers ne donnaient guère, étant eux-mêmes très malheureux. Il ne fallait compter que sur les grosses fermes : là, tout le monde donnait, par bonté ou par gloriole. Quant au marquis du château, il faisait distribuer du pain deux ou trois fois l’an à la porte de l’église ; mais il ne voulait pas que s’ouvrît, pour les petits pouilleux du pays, la grille de son parc ; il avait des valets étrangers au pays et des chiens très méchants : les cherche-pain passaient au large.

Séverin, d’abord, ne mendia qu’une fois par semaine ; mais la misère s’acharna sur la pauvre maisonnée. Il fallut recueillir la grand’mère Pâtureau qui, jusque-là, avait vécu seule, tant bien que mal, grâce à des aumônes et à quelques menus travaux. La vieille femme était devenue tout à fait percluse, incapable de faire virer le fuseau. Alors Séverin fit deux tournées au lieu d’une et des tournées de plus en plus longues, les moins accueillantes des fermières se lassant de donner à un cherche-pain qui revenait si souvent.

Avant que sa grand’mère fût à la maison, quand, aux bonnes portes, il recevait du pain blanc de pur froment, il le mangeait après avoir prélevé la part de Désiré. Cela dut cesser ; et il était difficile de tromper la vieille, qui, elle aussi, avait fait des tournées. Elle était devenue gourmande, buvait le lait de Désiré et jalousait Séverin à qui les ménagères devaient donner, prétendait-elle, de bonnes tartines et des fruits. Elle avait décidé son fils à faire partir le petit tout seul, prétextant qu’il attraperait ainsi de plus gros morceaux ; Séverin faisait alors de longs détours pour rejoindre ses camarades, car il avait peur des chiens et des chemineaux. Il y en avait pourtant, de ces vagabonds, qui n’étaient pas méchants : Séverin en connaissait un, un très vieux bonhomme tout blanc de cheveux, qui l’avait invité à venir se chauffer à son feu de bois mort et qui lui avait donné des châtaignes avec une lichette de beurre.

Malgré cela, en général, il évitait les coureurs de routes.

L’année de la guerre fut affreuse dans tous les creux-de-maisons. Chez les Pâtureau, la variole enleva Désiré vers le mois de janvier ; trois mois plus tard, la Pâturelle mourut de sa mauvaise toux. Alors comme Séverin avait neuf ans, un fermier le prit à son service pour lui faire garder les bêtes dans de grands pâtis mal clos. Il s’engageait à lui donner, en plus de sa nourriture, un pantalon, une blouse et une paire de sabots.

Il y eut de bons moments pour le petit berger ; il connut la douceur accueillante des matins d’été et la grave camaraderie des bœufs. Il y eut aussi des jours terribles, des jours traîtres pleins de brume. Les bêtes disparaissaient au bout du pâtis et s’en allaient causer du dommage dans les champs voisins. Les arbres étaient mauvais comme le reste ; Séverin cherchait en vain l’abri des haies. Il grelottait dans les bas-fonds entre les touffes de jonc. Pour se réchauffer, il sautait à cloche-pied, et comme sa panetière lui battait le dos, il s’en débarrassait en mangeant vite son grignon de pain bis et son fromage mou.

Il n’avait jamais que du fromage mou dans sa panetière, car la ménagère était chiche ; forcée de nourrir à peu près les grands valets, elle se rattrapait sur le petit, sachant bien que, de ce côté, elle n’aurait pas de plainte. D’ailleurs, c’était l’habitude que les petits domestiques mangeassent mal ; personne n’y faisait attention.

Séverin ne se plaignait qu’à un autre berger qu’il croisait parfois sur sa route et qui, lui aussi, avait toujours du fromage, mais sec. Ils se criaient de loin :

— Séverin, Séverinet ! as-tu le ragoût ?

— Gustin, Gustinet ! as-tu le jambon ?

Et ils riaient en faisant tournoyer comme une fronde leur panetière crasseuse.

Le soir, Séverin avait une écuellée de soupe ; il la mangeait au coin du feu où il s’amusait à taper sur la tête des chats avec sa grosse cuillère. On lui donnait après sa soupe une pomme ou des châtaignes.

Quand il eut une douzaine d’années, il commença à faire besogne d’homme et à s’asseoir à la table avec les autres. Il n’y fut guère mieux d’abord ; le grand valet qui coupait le pain lui passait les morceaux moisis, et quand on mangeait du lard, il avait sa grosse part de couenne. On ne se gênait pas non plus pour lui taper sur les doigts quand il était surpris à couper des bouchées trop larges et trop minces qui raclaient le plat comme de petites pelles. Surtout il était vexé qu’on l’appelât « Pâtireau » ou « Pâtira », comme on appelle les pauvres, maigres et transis, les jeunes infirmes, les bossus, les béquillards, les veaux à diarrhées, les canetons mal fermés, tous les êtres geignants et malitornes voués à une misère sans éclaircie et qui pourtant n’en finissent pas de mourir.

Mais les années passèrent ; à seize ans, il avait les os durs et le geste vif ; on commença à le respecter.

Il arriva, vers cette époque, qu’un coup de mine coucha le Boiteux sur le rocher gris et bleu qu’il creusait ; il fut tué net. La grand’mère, quelques mois avant, était morte de ses douleurs : Victorine et Séverin restaient seuls.

Les deux enfants eurent beaucoup de chagrin ; ils aimaient leur père, malgré sa brusquerie ; surtout ils étaient effrayés d’être orphelins. Le soir de l’enterrement, quand Séverin fut dans l’écurie où était son lit, il pleura longtemps. Vers minuit, la fatigue l’emportant, il s’endormit d’un sommeil de plomb ; mais à trois heures, le patron le réveilla, car on était en septembre, et il n’y avait pas de temps à perdre pour les semailles.

Deux ans plus tard, le jeune homme changea de ferme, sous prétexte de gagner plus d’argent. A la vérité, il n’aimait pas cette maison où on lui avait fait une enfance rude et sans amitié. Il entra comme farinier chez Bernou, le meunier de la Petite-Rue ; il y resta deux ans, puis partit au service.

Il passa quatre années au régiment, quatre années pendant lesquelles il travailla modérément et mangea à sa faim. Il s’y ennuya d’abord ; on l’avait désigné malgré lui pour être clairon et le tambour-major l’avait un peu bousculé.

Ce tambour-major était une brute très simple. Pas méchant au fond, facile à carotter, il se rehaussait devant les recrues par des propos d’une obscénité compliquée auprès desquels les plaisanteries de la chambrée semblaient ingénues comme l’eau des rochers. Cette éloquence répugnante inquiétait d’abord les jeunes gens venus tout droit des campagnes profondes ; ils souriaient lâchement sans bien comprendre. Puis, peu à peu, ils n’y prenaient plus garde, acceptaient sans sourciller d’étonnantes insultes, attentifs seulement à ce qu’elles ne fussent pas accompagnées d’une promesse de punition.

Séverin, taciturne et d’humeur haute, eut au début un peu d’effarement ; il eut aussi de sourdes révoltes à cause des corvées pleuvant sans rime ni raison ; il finit pourtant par s’habituer. Comme il était plein de bonne volonté, il passa clairon en pied à la fin de la première année. A dater de ce jour, il vécut de lentes journées au corps de garde, s’amusant de l’allure des civils qui passaient devant la grille, tutoyant les filles maigres et plâtrées qui venaient le soir relancer les sous-officiers. Il allait aux cuisines chercher la soupe des hommes de service, et ne manquait point de crier en soulevant le couvercle des gamelles :

— La crève ! c’est la crève, alors !

Les camarades sortaient de leur somnolence et faisaient chorus, vouant à la réprobation des honnêtes gens le métier, les fricoteurs et le gouvernement.

— La crève, n. de D…! la crève, alors !

Accents farouches que démentaient le sourire des faces rougeaudes et la sonorité des poitrines ; indignation réglementaire qui ne coupait l’appétit à personne.

A cette heure, Séverin se réjouissait de ces souvenirs ; il se rappelait Micot, un gros Breton grêlé qui avait été quatre ans élève-tambour et que le tambour-major n’avait jamais appelé autrement qu’Andouille. Il le revoyait carré, placide, tapant sur une petite planchette, où il recommençait pendant des heures, des semaines, des années, le même roulement, toujours le même roulement.

— Andouille ! criait le chef, serre le ra de trois ; serre le ra de trois, sacrée andouille !

Le gros tapin, sans s’émouvoir, corrigeait sa planchette avec la même persévérance enchantée. Micot ne put jamais serrer le ra de trois qui commence la dix-septième, et partit apprenti-tambour, andouille comme au premier jour.

Séverin riait tout seul en pensant à Micot. Que faisait-il en ce moment, le gros Breton ? Il devait fouler les landes natales et se hâter, lui aussi, vers un village où toutes les cloches cabotaient pour la grand’messe.

*
* *

Lorsque Séverin arriva à Clazay, les gens étaient sortis de l’église. Sur la place, les hommes, fatigués d’immobilité, s’étiraient et plaisantaient. Beaucoup ne le reconnurent pas. Il s’avança, saluant à droite et à gauche, et s’enquit de son ancien patron : personne ne l’avait vu, il n’était sûrement pas à la messe. Alors Séverin, gêné par les yeux fixés sur lui, désappointé aussi sans trop savoir pourquoi, se joignit à un groupe de jeunes gens et entra à l’auberge. Il fit sensation, mais moins qu’il ne l’avait espéré ; d’autres hommes entraient qui, après un bref salut, se mettaient à jouer aux tables voisines sans plus s’occuper de lui.

Comme l’aubergiste était en même temps marchand, les femmes des métairies venaient pour de la vaisselle et de l’épicerie. Leurs filles, sérieuses et raides sous la lourde coiffe, entraient aussi et coulaient vers le galant attablé un regard rapide et sournois. Quelques-unes plaisantaient avec les hommes et montraient gaiement la franche hardiesse de leurs yeux luisants. Bien qu’elles le regardassent beaucoup, elles ne s’adressaient pas à Séverin, qui était devenu étranger durant cette longue absence.

Lui, parlait peu, s’effaçait. Ayant commencé une partie, il ne s’occupa plus que de ses cartes. Une épaisse buée encrassait les carreaux de la fenêtre en face de lui ; au dehors, la pluie tombait. Il s’attarda dans cette auberge à jouer et à manger des fouaces très dures qui lui rappelaient un peu les biscuits du régiment.

Enfin, vers quatre heures, il partit. Malgré le vin qu’il avait bu, il était triste et fatigué. Il songeait avec une sorte de jalousie que les amis quittés à Bressuire étaient déjà dans leurs métairies, au milieu des frères et des sœurs qui fêtaient leur retour. Son retour, à lui, personne n’y faisait attention. Jamais dans sa vie d’homme il n’avait souffert de son isolement avec autant de violence. Il se recorda de nouveau la bonté de sa mère, la pauvre Pâturelle morte de la toux au temps de la guerre. Morte, la mère si douce, mort, le petit Désiré si triste d’être au monde, mort aussi le père, si dur au mal et si ingénieux pour les siens. Il n’avait plus que Victorine, et Victorine non plus n’était plus là pour lui faire accueil : elle lui avait fait marquer sur sa dernière lettre qu’elle suivait ses patrons en Vendée. Il ne la reverrait pas avant la Toussaint.

Sous la pluie fine, Séverin marchait lentement, un peu courbé, comme aux jours de son enfance, quand il rapportait au creux-de-maison le bissac de pain mendié. Une lueur jaunâtre tombée du soleil éteint traînait sur la route. Les prés bas, ayant gardé l’eau des averses précédentes, luisaient vaguement comme des miroirs sales ; et les maisons isolées, les chaumières toutes menues, accroupies sous les arbres, semblaient subir la flétrissure de cette fin de jour avec la résignation de pauvresses négligées.

Arrivé en haut de la butte des Trois-Puits, près du village de Jolimont, Séverin aperçut le rideau de peupliers qui cachait le moulin des Bernou. Il sauta un échalier et prit un chemin de traverse conduisant à la Petite-Rue.

Bernou était justement sur le seuil ; dès qu’il aperçut Séverin, il cria, penché vers l’intérieur de la maison :

— Le voilà ! le voilà, le soldat !

Puis, sans hâte, il s’avança vers l’arrivant.

— Bonjour, garçon ! Comme te voilà fort ! On dirait un homme ! Quelles moustaches ! Venez donc voir, les femmes !

Les femmes embrassèrent tour à tour l’homme aux moustaches. Elles étaient trois : la grand’mère, une petite vieille rose et ratatinée ; la maman Bernou, qui commençait à grisonner, et une autre que Séverin hésita à reconnaître, ce qui les fit bien rire.

— Comment ! tu ne te souviens pas de Fine ?

Si, il se souvenait bien de tout le monde ; mais Fine n’était, à son départ, qu’une gamine, et il était surpris de retrouver une jolie meunière capable à elle seule de mener la maison et bien plus capable encore de faire tourner la tête aux gars du pays.

Auguste, le frère, était au bourg de Coutigny ; il arriva quelques minutes après. Lui aussi avait beaucoup forci. Il était content de revoir Séverin, oui, bien content. Il expliqua pourquoi. Il s’était querellé un jour avec le valet, un fainéant, disait-il, et le père, donnant raison à son fils, avait congédié l’autre. Mais, depuis, il avait fallu trimer pour deux.

— Maintenant que te voilà, ajouta-t-il, nous aurons de l’aise. Tu iras à la pochée pendant que je ferai la terre.

— Ça sera dur, dit Bernou, ça sera dur pour tes mains de bourgeois, maintenant qu’il va falloir travailler.

Séverin, distrait par la petite qui taillait pour la soupe de minces lamelles dans le chanteau de pain gris, répondit négligemment :

— Oui, va falloir travailler… mais je n’ai pas peur !

En mangeant, ils parlèrent des choses qui s’étaient passées au moulin durant ces quatre ans. Cela marchait doucement, tout doucement ; on louait trop cher ; le propriétaire, avocat à Poitiers, n’était pas mauvais, mais on avait affaire à un régisseur insolent et tracassier qui s’enrichissait pendant que les locataires faisaient des dettes ; l’eau avait manqué pendant deux étés et le moulin avait perdu des pratiques.

— Tu vois, disait Bernou, passé ces deux mois où l’ouvrage presse, nous ne pourrons pas te garder ; tu serais trop fort de prix pour nous. Nous nous entendrions bien pourtant ; Guste et toi, vous ne vous battriez pas, je pense.

Le garçon, en guise d’approbation, donna à Séverin une bourrade amicale. Mais Delphine riait sournoisement en pelant une pomme. Elle dit, avec un air de vouloir faire fondre un gros secret sous sa langue :

— Ils ne se battraient pas ? Cela dépend bien !

— Comment ! Cela dépend bien ! Et de quoi cela dépend-il ?

— De Marichette, donc !

Le Guste devint rouge comme une framboise.

— Tais-toi, canette ! dit le père.

Ils avaient fini de souper. Bernou cherchait sa pipe.

— As-tu du gros tabac, clairon ? fit-il ; as-tu songé à nous, au moins, avant de revenir ?

Séverin désigna du doigt sa musette qui séchait sur une chaise.

— Donne donc mes biens, Fifine.

La jeune fille éleva la musette au-dessus de la table et fouillant sans gêne, éparpilla deux ou trois mouchoirs, une pipe à tête de Turc, un cahier roulé et trois paquets de tabac.

— Et moi ! cria-t-elle, je n’ai rien, moi ?

Séverin, en vérité, avait bien pensé à elle ; il avait marchandé un petit crochet d’argent pour sa chaîne à ciseaux, mais il avait reculé devant la dépense. Il s’en voulait beaucoup à présent qu’il la trouvait si galante, et il regrettait l’achat de la pipe.

La petite, du reste, n’attachait aucune importance à cet oubli. Elle s’empara du cahier.

— C’est bien ! dit-elle, puisque tu ne m’as rien apporté, je garderai ton cahier.

Elle l’ouvrit malgré Séverin ; un titre énorme flamboyait à la première page.

— Des chansons ! Nous allons nous amuser.

Il contenait, ce cahier, des chansons patriotiques, des complaintes, puis d’extravagantes ordures. Chaque soldat en avait un semblable à la caserne. Pendant les longs dimanches désœuvrés, les savants de la compagnie y écrivaient à tour de rôle et signaient au bas des pages au milieu d’un beau paraphe.

Delphine tourna quelques feuillets, puis brusquement fit la moue, et, très rouge, lança le cahier sur la table.

— Canette, dit Bernou, va avec ta mère faire le lit dans l’écurie.

La jeune fille sortit. Auguste, très éveillé, avait ramassé le cahier ; malgré sa curiosité, il dut le fermer car il lisait mal l’écriture. D’ailleurs, Séverin lui présentait la belle pipe à tête de Turc.

Ils fumèrent lentement ; la torpeur qui précède le sommeil pesait sur Séverin ; les cris de la chambrée, le brouhaha de l’appel lui manquaient sans qu’il s’en rendît bien compte.

— Nous devrions nous coucher, dit Bernou ; tu dors déjà, mon gars.

— C’est vrai, patron ; il me semble que j’ai la tête vide ; comme c’est tranquille, ici !

Delphine justement revenait avec la lanterne ; son frère se leva et ils conduisirent Séverin dans l’écurie où était dressé le lit du valet.

— Tu vois, dit Delphine en montrant le coffre, tu mettras tes hardes ici. Voici ta chaise et puis voici ton lit ; je l’ai brassé bien mou, et il en avait besoin : personne n’y couchait depuis le départ d’Étienne, l’autre amoureux de Marichette.

Évitant une bourrade de son frère, elle ajouta avec une volonté bien évidente de taquinerie :

— Non, non, ce n’est pas pour l’ouvrage que vous vous êtes fâchés ! C’est à cause de la Mariche, que je te dis ! Figure-toi, Séverin…

— Ne l’écoute pas ! cria Auguste ; elle est plus vicieuse qu’une bique ; et puis, elle fera bien de tenir sa langue, parce que je sais des choses, moi aussi, et je pourrais nommer ses amoureux.

Il avait pris la lanterne pour aller voir aux bœufs ; l’étable étant séparée de l’écurie par une petite grange, les deux autres restèrent dans l’obscurité.

Et tout de suite Séverin fut très gêné. Cette Delphine, si malicieuse et si fraîche, avait éveillé en lui un trouble charmant ; il lui en voulait, par exemple, d’avoir des amoureux. Il faisait très noir et il ne la voyait qu’à peine, bien qu’elle fût accotée au coffre tout près de lui. Elle ne parlait pas et lui aussi cherchait en vain des mots ; elle devait le trouver bien sot : et pourtant, quoi dire après ce silence déjà long ?

Il se pencha et il sentit qu’elle se reculait un peu ; alors, brusquement, sans trop savoir ce qu’il faisait, il la souleva de terre et il posa ses lèvres au hasard, dans le cou, sous les cheveux tièdes, et il appuya bien fort.

Elle eut un rire étouffé d’enfant chatouilleux ; puis elle se dégagea lestement, en fille habituée déjà aux hardiesses des galants.

Auguste revenait ; il posa sa lanterne sur le coffre ; on se souhaita le bonsoir, et le frère et la sœur sortirent de l’écurie.

Séverin, nerveux, n’était plus pressé de dormir. Machinalement, car sa pensée était absente, il plia ses habits comme à la caserne, et les plaça sur le coffre.

Puis il examina son logis. Rien n’y était changé. La toiture était toujours tapissée d’innombrables toiles d’araignées ; quelques-unes pendaient, lourdes comme des loques de baudets guenilleux. Des rats se poursuivaient et farfouillaient sous la paille avec de petits cris aigus ; un gros déboula d’un râtelier et se mit à se promener tranquillement sur le bord de la mangeoire.

Avant de souffler sa chandelle, le jeune homme eut un sourire en reconnaissant ses anciens compagnons de nuit : deux mulets, deux vieux mulets de gros trait, sales et vicieux comme des hommes.

CHAPITRE II
LE FARINIER DE LA PETITE-RUE

L’automne, cette année-là, fut doux comme un sourire, et le nouveau farinier de la Petite-Rue sentit la joie de travailler.

Un soleil vigilant balayait la brume, séchait l’eau jaune des fossés, lustrait une dernière fois la verdure neuve des pâtis.

Un soleil attendri veillait aux semailles. De toutes parts on préparait la terre et on recouvrait le froment. Dans les champs découverts des hauteurs, dans les ouches étroites mangées de châtaigniers, dans les vieilles terres à seigle, dans les landes défrichées où l’on jetait de la chaux, partout, chez les métayers qui liaient huit bœufs, chez les petits bordiers qui n’avaient que deux vaches, on retournait l’argile jaune ou brune. Il y avait des voix proches et criardes ; d’autres, innombrables, venaient des métairies lointaines dont les arbres de clôture portaient les bords pâles du ciel. Cela faisait une rumeur continue trouée de temps en temps par le grincement d’un versoir ou le ioulement d’un petit toucheur de bœufs.

Séverin suivait allègrement sa carriole sur les routes grises.

A travers les haies, plus claires déjà à cause des premières feuilles tombées, il apercevait les laboureurs et il souhaitait qu’ils le reconnussent. Il se haussait un peu et faisait claquer son fouet ; parfois il enjambait le fossé et s’accrochait aux aubépins pour plaisanter avec des gens au repos. Il marchait sur les accotements couverts d’herbe grasse et de fougères fléchissantes. Les grelots de son mulet tintaient devant lui ; et ses pensées, claires, carillonnaient aussi, carillonnaient pour son insouciance et sa santé joyeuse.

Son idée s’en allait un peu vers les filles.

Avec les quelques sous qu’il avait gagnés au service en lavant des doublures et en astiquant des cuirs, il s’était acheté une blouse à raies blanches, une casquette assortie et une paire de chaussons ferrés pour monter à l’échelle des greniers.

Il se trouvait avenant, et il relevait ses moustaches avant d’entrer dans la cour des fermes.

Les femmes, le plus souvent, allaient l’aider à mesurer le blé. Il aimait que ce fussent les jeunes, les servantes.

Il n’avait jamais été si jovial. Lui qu’on réputait silencieux, il se plaisait maintenant à bavarder, et il savait raconter les choses qui font rire.

Un lundi matin, en arrivant aux Pelleteries, il pensa :

— Tiens, je vais donc la voir, cette fameuse Marichette !

Marichette était en effet servante chez les Larin, et il avait un sac pour eux. Il l’avait connue toute petite, cette fille, car c’était une ancienne cherche-pain. Ils avaient grelotté aux mêmes portes et, comme elle était plus jeune que lui, il avait dû maintes fois la pousser au derrière afin qu’elle pût passer les échaliers. Devenue grande, son nom était sur les lèvres des gens, car elle était aguichante et provoquait les gars.

Marichette reconnut Séverin dès qu’elle l’aperçut dans la cour, et elle montra une joie bruyante. Elle était drue et saine et, malgré son front bas, jolie avec ses yeux hardis et ses lèvres riches.

— Tu viens pour la pochée, maintenant ! dit-elle ; le métier ne plaît donc plus à Guste ?

— Non, répondit-il ; on raconte que tu l’as battu un jour qu’il voulait t’emporter au moulin dans son sac ; est-ce vrai ?

— C’est vrai ; bien sûr ! Je ne suis pas une fille qu’on emporte, moi ; essaye, tu verras !

Elle ajouta se parlant à elle-même :

— Peuh ! un mioche !

— Qui, un mioche ?

Mais déjà, précédant Séverin, elle était au grenier, cherchant un sac qu’elle apporta et déplia avec de jolis rires inutiles.

Grande, elle maintenait haut l’ouverture pour fatiguer le jeune homme, et elle lui secouait sous le nez la toile enfarinée. Quand le sac fut plein, elle le souleva et le porta elle-même au bord de l’échelle. Séverin s’extasia sur sa force ; il s’offrit pour épousseter son corsage où de la farine s’était déposée, mais elle lui rabattit le poignet et le lui tordit en manière de jeu, car elle était forte comme un homme et gaie comme une taure bien nourrie. Puis, quand Séverin fut descendu dans l’échelle pour agripper son sac à col tordu, elle lui marcha sur les doigts. Alors il empoigna la jambe qui se démenait, et ses doigts glissèrent entre les genoux jusqu’à la peau tiède. Puis il s’enfuit, le sang aux tempes, pendant que Marichette, point fâchée, secouait ses jupes comme pour en faire tomber un rat.

Séverin, les jours suivants, songea plus d’une fois à Marichette ; et quand il revint aux Pelleteries, il se sentit tout à la fois heureux et tremblant en apercevant la mère Larin dans son carré de choux, au bout du jardin. Comme il le prévoyait, ce fut encore la servante qui vint l’aider à mesurer le grain.

Le travail fait, ils causèrent. Elle plaisantait librement ; accroupie près du tas pendant qu’il liait le sac, elle plongeait dans le froment ses bras rouges qui devenaient très blancs au-dessus du coude, et elle riait de son rire encourageant de bonne fille. Il perdit la tête ; il se baissa sans une parole ; il la renversa d’un geste hardi et sa bouche écrasa les belles lèvres de chair rouge gourmandes d’amour. Elle, souriante, s’abandonnait, glissait, la poitrine soulevée. Mais un bruit soudain les mit debout : le sac étroit et mal lié venait de tomber, le blé croulait sur leurs jambes. La vieille Larin revenait de l’ouche ; il fallut vite réparer le dommage…

En arrivant, le soir, à la Petite-Rue, Séverin trouva Delphine dans la cour, au bord de l’écluse. Elle jetait devant elle, à l’endroit où les petits vairons tourbillonnent dans l’eau mince, des croûtes moisies et des pommes de terre écrasées.

Les canes, commères goitreuses, se hâtaient avec un dandinement grotesque. Entre les vergues, sur l’eau unie et noire, les oies tard prévenues — des oies doubles, monstrueuses, collées par leur ventre blanc — venaient à toute rame, claquant du bec, le cou tendu et querelleur.

Delphine s’amusait de la gourmandise de ses bêtes ; elle avait ses préférées ; elle trompait les autres par des feintes, les éloignant d’un geste généreux de sa main vide et laissant tomber à ses pieds un gros paquet de pâture.

Haute et mince et ronde de poitrine, avec sa peau fraîche de blonde et ses yeux transparents comme l’eau des belles éclusées, elle résumait la douceur claire du jour finissant. Elle était la meunière, la jolie meunière des refrains de ronde, la fille leste et malicieuse qui chante — ô gué ! — près des eaux frétillantes.

— Comme tu reviens tôt ! dit-elle ; n’as-tu donc pas fait la tournée des Marandières ?

— Si ! les Marandières, Jolimont, la Grange-Neuve, les Pelleteries ; mais les routes sont belles, et j’ai trotté.

— Ah ! tu es allé aux Pelleteries ; tu as vu les Larin, alors, et leur chambrière… Une belle fille, dis ? et pas fière !

Séverin s’emporta contre le mulet ; son poing heurta la grelottière ; il ne répondit pas.

Depuis le soir de son retour, il était très réservé avec Delphine. Il s’était dit qu’il ne pouvait rien y avoir entre cette fille du meunier et un gars comme lui. De mauvais bruits circulaient bien sur les Bernou ; on parlait de pertes d’argent, de dettes accumulées ; mais il n’en croyait pas grand’chose. Le moulin tournait toujours joliment, et le Guste avait toujours de l’argent en poche pour faire une partie le dimanche entre messe et vêpres. Jamais la fille de cette maison n’écouterait sérieusement un valet qui avait cherché du pain !

Il la sentait toute fraîche de cœur, et il était trop fier pour songer à abuser de cette fraîcheur. Depuis le baiser rapide pris dans l’écurie le premier soir, il n’avait risqué aucune galanterie, même pas celles qu’il se permettait couramment avec les filles.

Il s’approuvait cruellement d’être honnête. Il s’était dit avec violence : cette fille est trop riche pour moi qui suis un gars de rien ; je n’y penserai plus.

Il y pensait toujours…

Il portait son image en lui comme une joie mélancolique — comme un remords aussi quand son désir était allé vers d’autres. Et c’est pourquoi, maintenant, il avait honte et ne pouvait pas répondre.

Delphine vit que, sans y penser, elle avait touché juste. Elle jeta ses dernières pommes de terre, enleva son tablier en toile brune et rentra pour faire chauffer la soupe. Puis elle servit le valet, qui mangeait tout seul à son retour des tournées.

Et elle ne parlait pas, à cause du tremblement qu’elle sentait en elle.

CHAPITRE III
MARICHETTE

Séverin se gagea chez les Loriot des Marandières. Il y avait de meilleurs maisons pour les valets. Ceux qui y étaient passés ne cachaient pas que la soupe y était souvent mal beurrée et qu’il fallait y trimer dur. Mais Séverin n’avait pas trop le choix, la saison étant avancée ; de plus, le prix le tenta : vingt-quatre pistoles du premier de l’an à la Toussaint.

Ils étaient quatre pour faire la terre : Frédéric, un grand sec de vingt-six ans, labourait et menait le travail ; un jeune gars de seize à dix-sept ans effeuillait les choux et s’occupait du fourrage ; Séverin allait second, et le père Loriot donnait un coup de main après le pansage.

La patronne était une grande femme osseuse de cinquante ans. Elle était avare et grondeuse, et nul ne s’en apercevait mieux que son beau-père, le vieux Francet, qui était depuis dix ans au coin du feu. Il ne servait plus de rien, ce pauvre vieux, mais il ne mourait pas. Il avait eu deux attaques ; on attendait la troisième. Dès la première, il n’avait plus marché que difficilement ; il s’était alors montré un peu exigeant, allant jusqu’à demander qu’on le promenât dans l’aire, les jours de soleil. C’est qu’il n’avait pas été commode dans son temps ! Mais sa bru l’avait dressé.

Il était revenu quasi en enfance maintenant et passait toutes les journées dans son petit coin, tendant vers les bûches ses pieds nus dont la peau jaune devenait fine à force d’immobilité. De sa main droite restée libre, il s’amusait petitement, jetant du sel dans la flamme ou cassant, à même la chandelle, des morceaux de résine qu’il faisait brûler quand il était seul.

On ne lui avait pas supprimé tout à fait le tabac, à cause du monde, mais la Loriote le rationnait ; il ne fumait que le soir après la soupe. Comme il n’avait plus de dents, il fallait, pour qu’il pût tenir sa pipe, entortiller un linge au bout. Il tétait ce linge avec une gourmandise d’enfant.

Quelquefois la bru se fâchait :

— Encore une pipe ! Goulagne ! ça ne sera point ! Fédéri, couche le vieux !

Ces soirs-là, le bonhomme faisait semblant de pleurnicher, ou bien il sacrait de tout son souffle, car il n’avait plus conscience du péché.

Rude maisonnée, en somme ; on n’y riait guère. Le patron seul était jovial au retour des foires ; mais alors la bourgeoise en avait pour une semaine à gronder et à faire claquer les portes.

Frédéric, lui, s’enivrait tristement deux ou trois fois l’an, le premier jour des fêtes doubles ; mais il ne se dérangeait jamais les jours ouvriers. On ne lui connaissait pas de bonne amie, et les filles riaient de lui en revenant des vêpres. Il était d’ailleurs très laid, car il avait eu la picote, et il était resté tout grêlé — grêlé comme un crapaud, disaient, de loin, les petits polissons du pays.

Il avait hérité de sa mère une terrible avarice et une ardeur hargneuse au travail. Il poussait de l’avant comme un bœuf rouge. Ses longs bras avantageux en faisaient un moissonneur sans pareil ; mais Séverin le tenait à la fauche. Maigre, lui aussi, et plus souple, il allait aisément, surtout dans les prés secs où le dessous ne résiste pas. Il prenait plaisir à chasser l’autre devant lui.

— Prends garde à tes talons, Fédéri ! Range au bout !

Le gars rageait tout bas, jaloux de ce que le valet tondît plus ras et plaçât plus large.

Dès que le soleil montait, pour être plus à l’aise, ils laissaient leurs sabots, sortaient leur chemise de leur brayette, et hardi ! Ils travaillaient ainsi seize ou dix-sept heures par jour sans autre repos que le temps des repas et une « mérienne » d’un quart d’heure.

Le père Loriot, qui se vantait de toute chose quand il avait bu, disait le soir des jours de foire :

— Le valet de chez nous ! vous n’en avez pas de pareil ! Il est allant, le bougre ! Frédéri et lui s’en font voir ; quand je les mets de front, ça fait un fameux joug !…

Au fond, le valet et le gars ne s’aimaient guère ; mais il n’y avait rien à dire contre Séverin : il tapait dur, étant glorieux de son travail.

A la Toussaint, il resta aux Marandières pour trois cents francs, ce qui était un bon prix. Loriot lui ayant avancé quatorze pistoles sur son gage de l’année précédente qui était de vingt-quatre, il ne lui revint que cent francs.

Il s’acheta des hardes neuves, une faucille et une paire de grosses mitaines pour faire les fagots d’épines. Il lui resta une cinquantaine de francs pour les menues dépenses.

Il sortait rarement autrement que pour aller à la messe ; il ne fréquentait pas les veillées où l’on joue, parce qu’il maniait mal les cartes et qu’il lui était arrivé de perdre jusqu’à quinze sous en une seule soirée. Quelquefois, le dimanche, aux Marandières, quand c’était son tour de garder, il jouait aux boules avec les voisins. Le village comprenant deux autres fermes, ils étaient toujours trois ou quatre à s’ennuyer, après le pansage ; ils faisaient alors une partie, mais d’amitié, sans risquer d’argent.

Séverin semblait également dédaigneux des choses de l’amour ; les manigances des filles avaient l’air de l’agacer. Il se vieillissait et se mêlait aux conversations des hommes d’âge.

Parfois, à Coutigny, il rencontrait Delphine ; la petite disait :

— On ne te voit jamais, Séverin ; voilà longtemps que Guste te réclame pour l’aider à pêcher.

Puis elle devenait rouge, et ils se mettaient à parler de choses qui étaient très loin de leur pensée. Ces dimanches-là, Séverin revenait seul aux Marandières par les chemins de traverse ; et il marchait sans tourner la tête, comme ceux que le péché travaille ou comme les innocents dont l’esprit trotte.

La première année, il n’avait pas revu la Marichette ailleurs que sur la place de l’église ; mais elle se gagea à deux portées de fusil des Marandières, chez les Motard, de Jolimont. La femme de l’endroit était une Loriote, et l’on s’aidait dans les moments de presse. Séverin était obligé de rencontrer la servante des voisins. Il n’aimait pas ces rencontres, du reste, et il se tenait sur ses gardes, de peur d’une attrape. Elle, au contraire, l’attendait au passage quand il revenait seul du travail. Elle l’amignonnait à mots couverts, une lueur de moquerie caressante au fond de ses yeux roux. Un drôle de garçon, en vérité, qui avait peur des filles et qui passait son temps avec de vieux brèche-dents ! Il ne tarderait guère à ressembler à cet ours de Frédéric.

Il répondait par de vilains mots appris au régiment, mais elle ne se fâchait point et son beau rire de fille grasse roulait tout bas.

Or, il arriva qu’un soir de mai, un samedi, Loriot entra chez sa sœur pour lui demander si elle ne pourrait point venir passer la journée du lendemain aux Marandières.

— Moi, je m’en vais, dit-il ; Fédéri aussi… Quant à celle de chez nous, elle est au lit…

— Tiens ! fit la sœur, elle a donc le temps d’être malade, à présent ?

— Faut croire !

— Et tu ne restes seulement pas la soigner ?

— C’est que je ne saurais point… Et puis, faut te dire : Léchevin m’a demandé pour aller acheter une vache avec lui… Tu comprends ? On voit l’un, on voit l’autre, il faut boire… et la journée passe !

— D’accord ! Mais Loriote pourrait bien te secouer, lundi matin, si elle est guérie…

Il répondit carrément :

— Elle a une belle toux ! Ça la tient bien !

Celle de Jolimont eut un sourire.

— Mon pauvre frère, dit-elle, j’irais bien, mais les cousins de Malitron doivent venir ici… Il y a Mariche ! Si elle veut aller chez toi, je peux me passer d’elle…

— Mariche ! Ho ! Mariche ! cria-t-elle, veux-tu aller garder demain, aux Marandières, chez Louise Loriote ?

La servante répondit de l’aire :

— Chez Louise Loriote ? Comme vous voudrez, patronne !

Puis, apercevant le fermier :

— Seulement, je suis craintive, depuis que Bordagère des Arrolettes a rencontré un diable à tête de bouc qui l’a embrassée par force sur le chemin des Servières… Je veux de la compagnie… Vous y songerez, mon beau-père !

Loriot sortit et lança une grosse plaisanterie. La servante éclata de rire.

— C’est entendu ! cria-t-elle ; j’irai soigner votre femme, vieux sans idées, tard-en-vie !

Le lendemain donc, quand Séverin dont c’était le tour de garde revint aux Marandières, après la messe du matin, il fut tout étonné de trouver Marichette à la maison.

— C’est moi, dit-elle… N’ouvre pas les yeux si grands : je ne reviens pas ! Mange, mon pauvre gars, ça te remettra le sang.

Et elle lui apporta la soupière.

Dans la chambre à côté, la Loriote geignait.

— Marichette, souffla-t-elle, apporte-moi donc une petite goutte de café.

La fille courut dans l’autre pièce, puis revint avec une tasse qu’elle posa devant Séverin.

— Dis donc ! quand il y en a pour les maîtres, il y en a pour les valets ! A notre santé !

Elle emplit la tasse et s’assit sur le banc, à côté de Séverin.

Revenu de sa surprise, il lui prit la taille et, aussitôt, il sentit tout contre lui le corps robuste et souple.

Lentement, elle se penchait et offrait ses lèvres. Séverin sentait battre ses artères et ses oreilles chantaient vêpres.

Il se ressaisit pourtant.

— Mariche ! Mariche ! le vieux qui nous regarde !

Dans son coin, en effet, le paralytique était sorti de sa somnolence. L’odeur du café lui avait fait lever la tête, et il fixait sur le couple le regard de ses yeux vitreux.

— Es-tu folle, Mariche ! Le vieux !

— Ah ! oui, le vieux ! Qu’est-ce que cela peut lui faire ? Qu’il regarde ! Il n’a pas déjà tant de distractions !

Mais Séverin s’était levé. Marichette, dépitée, haussa les épaules et se mit à desservir la table.

— Tu m’agaces ! va-t’en ! fit-elle.

Il sortit et s’en fut panser ses bêtes. Son travail terminé, il se coucha dans la grange sur une brassée de paille. Il y était depuis un petit moment et il allait s’endormir, quand il entendit la fille traverser la cour. Elle se dirigea vers la grange, entra et referma le portail.

— Es-tu par ici ? murmura-t-elle.

Il ne bougea point.

— Es-tu là, voyons ?

Il faisait très sombre, et la fille ne distinguait rien. Elle s’avança de quelques pas et finit par le découvrir.

Alors elle s’approcha et, sortant son pied de son sabot, elle lui poussa l’épaule en disant : « Sous ! sous ! » comme on fait pour faire lever les bêtes.

— Finis, Mariche ! Finis !

Mais elle s’entêtait ; alors, il lui saisit la jambe, et elle tomba à genoux sur la paille, à côté de lui. D’étranges odeurs montaient d’elle : odeur forte de la sueur, odeur âcre des feuilles écrasées, odeur étourdissante du foin qu’on embarge.

Elle lui avait jeté ses bras autour du cou et elle offrait encore ses lèvres.

Alors, lui, jeune, finit par s’échauffer à cette volonté d’amour.

*
* *

Ils eurent des rendez-vous épuisants au cœur des beaux dimanches.

Aussitôt la messe finie, Séverin revenait aux Marandières ; puis il s’en allait rejoindre la Marichette à l’orée des champs de blé. L’un devant l’autre dans les cheintres étroites, attentifs à ne pas renverser les épis, ils suivaient les haies jusqu’au recoin secret où ils avaient coutume de s’asseoir sur des fougères fraîches. Quand elle était de garde, elle allait l’attendre dans la sapinière de Jolimont, sous les branches retombantes ; de fines aiguilles y feutraient la terre sèche et leur faisaient un lit bien uni. Le vent brasillait à peine dans les rameaux ; l’été accablait les champs, pesait sur les feuilles, inclinait les herbes frêles à la tête fleurie. Eux haletaient. Elle le ceinturait comme une lutteuse, lui ployait le buste, le renversait, l’écrasait. Elle le rouait de caresses. Il avait au retour les lèvres brûlées et les côtes douloureuses. Un grand dégoût lui venait parfois à ce moment-là et il se promettait de ne pas aller au prochain rendez-vous. Il y allait néanmoins.

Il craignait surtout d’être surpris avec Marichette. Il lui était arrivé comme aux autres jeunes gars de se vanter d’amours imaginaires et certes, il aurait bien avoué un ou deux rendez-vous avec cette fille ; mais, qu’on le soupçonnât d’avoir été son bon ami tout un été, et de l’être encore, et de ne pas savoir comment se détacher de ses jupes, non, il ne pouvait se faire à cette idée-là.

Cela arriva, pourtant. La Marichette, elle, n’était point réservée et ne se cachait guère. On n’eut pas de peine à savoir qu’elle avait enjôlé le valet des Marandières. Or, les nouvelles de cette sorte courent vite ; on en glosa au bourg entre jeunes gens.

Un dimanche de septembre, comme Séverin, après une courte partie de boules revenait au village, il aperçut Delphine qui arrivait en sens inverse. Elle lui sembla pâle et triste, et il pensa que c’était à cause de son père. Bernou, en effet, était malade, malade de souci, disait-on.

Séverin, troublé, car il allait à un rendez-vous avec la Mariche, prépara en sa tête les mots qu’il allait dire ; mais, tout d’un coup, la fille tourna à gauche, enjamba un échalier et, s’engageant dans un sentier qui suivait la haie, disparut. Or, ce sentier ne menait nulle part, il se perdait dans les champs plus loin, et Séverin le savait.

Alors il comprit que Delphine avait viré là pour l’éviter et qu’elle avait voulu l’éviter parce qu’on disait de vilaines choses sur son compte. Il eut un instant l’idée de la rejoindre, car il souffrait cruellement de la savoir fâchée. Il fit quelques pas dans le champ, après l’échalier, puis il n’osa plus.

Ce soir-là, Marichette l’attendit en vain.

Quelques jours après, il rencontra à Bressuire un de ses anciens camarades de service, Louis Bonnin, de Saint-Porchaire. Bonnin cherchait un valet pour son père.

— Tiens ! mais pourquoi pas toi, Séverin ? fit-il tout à coup ; tu n’es pas encore gagé ?

— Non.

— Eh bien ! c’est entendu, nous allons faire marché. Pourquoi ne viendrais-tu pas chez nous, mon vieux ?

— Pourquoi pas, en effet ? dit Séverin.

La proposition lui avait d’abord paru étonnante ; mais maintenant qu’il y songeait bien, il était presque décidé. Il ne serait pas plus malheureux chez Bonnin qu’aux Marandières. Il était libre, seul ; il avait peu d’amis ; il ne voulait plus revoir Marichette, et quant à l’autre, il n’avait pas le droit d’y penser. Rien ne l’empêchait de se gager au loin.

Il tomba vite d’accord avec son camarade pour le prix. Deux mois plus tard, il commençait à s’habituer chez ses nouveaux patrons.

Trois ans passèrent.

CHAPITRE IV
LE MALHEUR DES BERNOU

— Delphine ! Oh ! Delphine ! lève-toi !

La demie après trois heures venait de sonner, et, de son lit, Francille Pitaude, des Grandes-Pelleteries, appelait pour la deuxième fois sa chambrière.

— Si c’est possible ! grommela-t-elle en se tournant vers son homme. Les volailles seront égaillées dans l’aire avant que le feu soit allumé ! En mon temps, lorsque je devais aller à la foire, ma marmite chantait un joli moment avant l’aubette ; mais les jeunesses d’aujourd’hui ne sont point ce que nous étions.

— Pour sûr ! dit Pitaud ; c’est mou, ça dort comme des rats-lérots. Elle avait pourtant l’air content d’aller à cette foire, celle d’ici ; et je ne dis pas que ça m’étonne : c’est sa première sortie depuis le malheur.

C’était du malheur des Bernou qu’il voulait parler. A la Petite-Rue, en effet, la mort et la ruine étaient passées.

Dans les premiers temps de son mariage, Bernou, à force de travail, avait amassé quelques sous ; un notaire les lui vola.

Sa mauvaise fortune avait voulu qu’il fût lié d’amitié avec ce notaire ; leurs pères s’étaient connus, et eux, dans leur jeunesse, avaient pêché ensemble, vers la fin de l’été, quand l’étudiant était revenu des écoles. Une fois mariés, ils continuèrent à se fréquenter. Le mois de juin ne passait pas sans qu’on vît arriver au moulin une belle voiture d’où descendaient, après le notaire, une jolie dame qui sentait bon et deux fillettes couvertes de dentelles.

Les Bernou étaient flattés. On pêchait ; les enfants se roulaient dans le foin. La dame, une Parisienne, n’était point rogue et dédaigneuse comme les autres bourgeoises du pays. Bien qu’elle habitât la campagne depuis plusieurs années, elle s’amusait de toutes petites choses, ce qui faisait dire à Auguste qu’elle était sotte. Elle courait avec les enfants ou bien elle embrassait Delphine et s’extasiait sur ses yeux.

— Charles ! Charles ! disait-elle, viens donc voir les yeux de cette petite ; quels beaux yeux ! quels beaux yeux d’eau !

Le notaire, pendant tout ce temps, causait avec Bernou. Affable, lui aussi, il ne dédaignait pas le patois pour bien marquer qu’il ne reniait point son origine paysanne. Son air tranquille, la simple clarté de ses yeux honnêtes, disaient d’ailleurs cette origine. Il était de scrupuleuse lignée ; il avait derrière lui des siècles de droiture. Bernou lui confia son argent, sept mille francs. Six mois après, plantant là femme et enfants, le notaire filait avec une drôlesse.

Ce fut un gros scandale dans le pays ; ce fut la ruine pour une cinquantaine de familles. Le notaire emportait deux cent mille francs raflés dans des tiroirs de pieds-terreux et de pile-mojettes, deux cent mille francs économisés liard par liard, on ne sait comment, grâce à d’incroyables et presque honteuses privations.

Bernou reçut le coup en homme fier qui ne laisse rien voir ; sa femme aussi tint bon ; s’ils pleurèrent, personne n’en sut rien. Simplement, ils continuèrent à travailler. Entre eux, par une entente tacite, ils ne parlaient jamais de cette perte : les enfants ne l’apprirent que plus tard par des voisins.

Mais, à dater de ce jour, les Bernou eurent toutes les malchances possibles. Dès l’année suivante, une épidémie vida l’étable, et il fallut emprunter ; puis des chevaux se blessèrent sur la carriole, les poulinières avortèrent ; des vétérinaires vinrent, et des empiriques, et des sorciers de village : il fallut emprunter encore.

Enfin le moulin et la terre qui en dépendaient furent vendus, et le nouveau propriétaire éleva tout de suite le prix de ferme : ce fut le coup de grâce. Bernou arriva à ne plus pouvoir payer le maître. Dès lors, il se découragea. Toujours jovial avec les pratiques, il avait à la maison de muettes tristesses. Il s’enfermait en son moulin et il y remâchait sa détresse, son chagrin immense d’abandonner cette maison où ses anciens avaient travaillé, où il avait espéré voir travailler son gars. Car il faudrait s’en aller, il faudrait vendre ; il n’y avait plus moyen d’éviter cette honte. Il faudrait avouer les dettes si soigneusement cachées à tous, même aux enfants ; et ces enfants n’allaient-ils point faire des reproches pour n’avoir pas été avertis plus tôt ?

La Bernoude trouvait souvent son homme assis sur des sacs, les épaules mornes et la tête basse. Elle s’efforçait en vain de le consoler.

— Voyons, Bernou, disait-elle, pourquoi te donner tant de tourments ? Tu verras que tu tomberas malade.

Il tomba malade, en effet. Il prit l’habitude de s’acagnarder devant l’écluse entre deux vergnes haut ébranchés qu’il avait vus tout petits ; silencieusement, il regardait l’eau moirée, l’eau toujours jeune dont le soleil faisait scintiller les rides.

Quand les beaux jours furent passés, il garda le lit et ses forces déclinèrent très vite. Un matin, il dit à Auguste :

— Arrête le moulin, mon gars ; il ne virera plus pour moi, et pour toi il ne virera guère ; arrête le moulin, mon bon gars.

Le moulin se tut et seule l’eau chanteuse, l’eau toujours jeune, accompagna les prières des morts ; accompagna les prières des morts d’une rumeur en sourdine, aussitôt qu’elle eut cessé de travailler.

« Il ne virera plus pour moi et pour toi il ne virera guère. »

Bernou était mort pour avoir trop pensé à cet abandon qu’il jugeait inévitable. Après lui, ses enfants essayèrent bien de lutter, mais les dettes étaient trop grosses ; le loyer des deux dernières années n’avait pas été payé ; le régisseur fit vendre. Les créanciers furent remboursés, mais il ne resta rien. Auguste et Delphine durent se gager ; quant à la Bernoude et à la grand’mère, elles allèrent s’installer dans une petite maison, meublée sommairement à crédit ; elles y furent suivies de leur chagrin et de deux chats, libres animaux que l’on n’avait point su vendre.

L’année suivante, Auguste se maria ; depuis assez longtemps, il avait pour bonne amie une cousine orpheline. Elle se gageait comme lui. Bien qu’elle eût quelques sous, elle ne retira point ses amitiés quand les Bernou furent vendus.

A la Saint-Michel, le jeune ménage prit une borderie de cinq hectares aux Arrolettes ; et comme il y avait là plus de travail qu’il n’en fallait à un homme, la mère Bernou et l’aïeule allèrent habiter avec Auguste. Peu de temps après, l’aïeule mourut.

Quant à Delphine, elle resta chez les Pitaud, qui l’avaient gagée dès son départ de la Rue.

Comme elle avait été un peu gâtée chez elle, on avait cru qu’elle s’habituerait mal à servir les autres. Il n’en avait rien été ; elle s’était mise bravement au travail. Moins forte que certaines filles de ferme, elle se rattrapait par son adresse, et les Pitaud s’étaient attachés à cette servante, dont le travail n’était jamais à refaire ou seulement à finir. Elle les charmait aussi par son humeur égale et sa docilité gaie.

Elle n’avait ni le temps ni le goût d’aller aux foires de jeunesse et aux assemblées où l’on danse. Le dimanche, elle revenait tôt de la messe.

L’été, par les beaux soirs de fête, les filles s’en vont par les chemins pleins d’ombre et de poussière ; parfois, elles ne rentrent qu’à la nuit tombante avec des yeux de fièvre.

Delphine revenait tôt de la messe et gardait la maison.

Pourtant, elle ne fuyait pas les jeunes gens, comme font les sottes et les hypocrites, et on n’avait point manqué de lui prêter, à elle aussi, quelques galants. Il est vrai que plus d’un gars aurait voulu l’avoir pour bonne amie, car elle était toute gracieuse. Des fils de gros fermiers même, des gens ayant des champs au soleil, avaient tourné autour d’elle, et l’idée d’un mariage avec cette servante, fille de gens ruinés, était peut-être venue à quelques-uns. Mais, sans dire non tout à fait, elle les avait tous reçus avec son joli rire de malice et ce rire les avait un peu déconcertés.

Par moments, elle s’étonnait elle-même de ses exigences.

Elle était fine, en vérité, de renvoyer de braves garçons dont aucun n’était aussi pauvre qu’elle ! Elle avait vingt-quatre ans ; bientôt elle enlaidirait et devrait se résigner à être toujours, toujours servante. Pourtant, elle ne pouvait pas dire oui ; elle sentait qu’elle ne le dirait jamais. Parfois elle pleurait.

Un jour, Pitaud lui dit :

— Si tu veux venir à la foire Saint-Jacques, Delphine, il y aura une place pour toi dans la voiture. C’est une belle occasion pour trouver un amoureux.

— Trouver un amoureux, patron : Faut-il aller à Bressuire, pour cela ?

Elle accepta d’ailleurs et se retourna aussitôt, car elle se sentait devenir très rouge.

Bressuire ! la foire Saint-Jacques ! Tous les jeunes gens des environs s’y rendaient à cette foire. Séverin y avait été vu l’année précédente ; sûrement, il y serait encore cette fois. Séverin ? Eh bien ! oui, Séverin ! Autant se l’avouer à soi-même bien franchement : elle avait toujours pensé à lui ; c’est pourquoi elle n’avait pas pu écouter les autres, et c’est pourquoi elle ne les écouterait jamais ! Maintenant, elle voyait bien clair en elle. C’était pour Séverin qu’elle voulait aller à cette foire. Elle se trouverait sur son passage, et il lui parlerait, peut-être ; s’il ne parlait pas, elle resterait vieille fille, voilà !

Pour s’être ainsi décidée, elle se sentit joyeuse. Elle se mit à attendre, un peu énervée à cause des jours qui n’en finissaient pas de couler.

Enfin, un soir, elle se dit en se glissant au lit :

— C’est demain ! Dépêchons-nous de dormir.

Mais elle était trop enfiévrée pour cela. La nuit d’ailleurs était moite ; la chambre avait gardé toute la chaleur du jour. Elle entendit sonner onze heures et pensa :

— Si je ne dors pas, demain je serai laide.

Elle fit le silence en elle et s’appliqua à suivre le tic tac de l’horloge qui, dans la pièce voisine, battait comme un pouls tranquille. Onze heures et demie, minuit.

Tant pis ! elle ne dormirait pas. Elle rejeta les couvertures qui la brûlaient. La poitrine gonflée d’une ivresse nouvelle, elle tendit les bras dans la chambre obscure, et ses lèvres murmurèrent :

— Tu viendras, toi que j’aimais déjà quand j’étais petite, toi que j’aime depuis toujours…

— Delphine ! ho ! Delphine !

Elle se dressa vivement, demi-nue ; déjà l’heure du lever ! elle ne faisait que s’endormir ! Tout de suite elle se souvint et sourit à sa pensée.

— Debout ! et vite, pour avoir bien le temps de s’habiller.

CHAPITRE V
LA FOIRE SAINT-JACQUES

Cette foire de septembre, qui se tenait dans le quartier Saint-Jacques, le quartier neuf de la ville, attirait à Bressuire une grande foule.

La matinée était surtout aux gens de commerce, comme pour les autres foires, mais la soirée était toute à la jeunesse.

Les valets de ferme et les fils de métayers venaient à pied de toute la campagne avoisinante ; il en venait même de fort loin, par bandes matinales ; quelques-uns trouvaient place dans les voitures, qu’on surchargeait pour cette occasion.

Les filles, ce jour-là, mettaient leur robe claire.

C’était pour chacun la partie de plaisir escomptée tout l’été pendant les durs travaux ; les blés étaient rentrés, et cela faisait un court répit, malgré la hâte du battage. On s’amusait librement, avec brusquerie même, parfois.

Delphine et Pitaud arrivèrent sur les neuf heures. Il y avait déjà foule sur le champ de foire aux bêtes. Les voitures se suivaient à la file, comme pour une noce.

Delphine, qui avait deux paniers d’œufs, se dirigea vers le marché. Là aussi, il y avait grande presse ; les femmes se tenaient debout autour d’une petite place ; beaucoup se hâtaient de vendre, pour être libres plus tôt, mais d’autres, des vieilles, plus âpres, s’encoléraient à cause des bousculades. La Pitaude avait fixé à Delphine un prix au-dessous duquel elle ne devait pas vendre, et comme les œufs se trouvaient justement très bon marché, elle dut attendre. Elle ne ressentait pas une grande impatience, d’ailleurs, sachant bien que les jeunes gens n’arrivaient guère que dans la soirée.

Pourtant, vers midi, quand ses paniers furent vides, elle se hâta de les rapporter à l’auberge. Dans la cour, assises sur les brancards des voitures des femmes mangeaient avec des enfants autour d’elles.

— Tiens ! c’est toi, Delphine ! cria une voix jeune ; tu as vendu ?

Delphine reconnut Marie Guiret, une voisine, plus brune encore que de coutume sous la coiffe trop blanche.

— Oui, répondit-elle, j’ai fini par vendre, mais j’ai bien cru, un moment, que je serais forcée de rapporter mes œufs.

— Tu n’as pas mangé ? reprit l’autre ; fais vite, je t’attends.

Delphine tira du coffre un morceau de pain et une poire, et elle se mit à mordre à même, en écoutant son amie raconter sa matinée. Mais le pain était dur, il faisait chaud et les bouchées l’étranglaient.

— Ça ne coule pas, hein, Fine ?

— Ma foi, pas trop ! Tiens, je laisse le pain.

— C’est comme moi, dit Marie, en se rapprochant ; rien n’a pu passer, ni pain, ni fricot ; j’ai tout remis dans la voiture ; mes frères vont encore dire que l’amour me coupe l’appétit, mais tant pis ! Viens-tu ?

Elles descendirent vers la place.

— As-tu un galant, aujourd’hui, Fine ? disait cette petite futée de Marie Guiret ; oh ! tu es cachottière, je le sais ; dis, je te gêne peut-être ? Moi, je n’en ai pas, mais je viens pour en trouver un… ou deux.

Delphine aussi venait pour en trouver un, mais elle savait trop lequel, pour pouvoir en parler plaisamment.

Elles s’engagèrent entre deux rangées de baraques qui faisaient, au milieu de la place, comme une rue large et houleuse. Autrefois, quand elles étaient petites, elles s’étaient bien extasiées à cette foire, devant les gens qui font des tours et qui montrent des bêtes. Aujourd’hui encore, elles s’en amusaient un peu, mais, au fond d’elles-mêmes, quelque chose les inquiétait plus que les comédies.

Sur une estrade, de gros hommes, dévêtus, hurlaient entre leurs mains jointes ; une femme, demi-nue aussi, soulevait un essieu de charrette.

Les deux filles s’attardèrent autour du groupe serré des curieux ; Delphine fouilla du regard entre les blouses bleues ; Séverin n’était pas là. Il n’était pas là non plus devant les baraques où l’on tire, ni devant celles où l’on joue : où donc était-il ?

— Deux heures ! dit tout à coup Marie, qui avait une montre en argent, avec une belle chaîne. Deux heures ! Viens-tu dans les allées ? Il doit y faire moins chaud.

Il y avait tout autour de la place deux rangs de marronniers ; leurs têtes rondes se touchaient et, seules, de minces flèches de soleil perçaient entre les branches mêlées. Cependant, là également, il faisait chaud, à cause de la torpeur de l’air.

Des gars en sueur passaient, égayés de vin ; ils s’amusaient à fendre la foule et heurtaient volontairement les filles. Celles-ci allaient par petits groupes, étourdies de bruit, laissant derrière elles l’odeur du basilic ou celle du réséda, plus douce.

Il en était venu de tous les cantons voisins ; on les reconnaissait à leurs coiffes différentes. Celles des alentours, les plus nombreuses, avaient le grand casque bicorne pinçant le bout des oreilles et tombant sur les bandeaux lisses : coiffure un peu lourde, mais fière et magnifiée par de larges rubans de soie ; elle seyait surtout aux grandes ; beaucoup la portaient bien et avaient l’air cossu. Les coquettes, comme Marie Guiret, avaient tiré du serre-tête quelques mèches courtes qui voltigeaient librement ; chez d’autres, coquettes aussi, mais sans goût, ces boucles frisées au fer chaud se collaient sur le front en anneaux symétriques.

Les Gâtinelles avaient des coiffes à peu près semblables, un peu plus hautes seulement et plus larges. Les Vendéennes, vêtues d’étoffes loyales alourdies de velours, portaient la coiffe de Sainte-Hermine, simple et correcte. Nombreuses étaient les filles du Thouarsais, pimpantes sous le bonnet tourangeau si léger : un chiffonnage, un papillon froissé dont le bord des ailes, seul intact, tombait presque jusqu’aux sourcils.

Il y avait enfin des vieilles qui promenaient des petits enfants effarés et joyeux. Leurs coiffures, à elles, étaient pareilles à celles qu’on voit sur les images aux dames de l’ancien temps : des pyramides très grandes, sans fleurs ni rubans ; une forme solide par-dessous, du carton sans doute, beaucoup de tulle uni, mille épingles.

Elles devaient être obliques, ces coiffes, mais certaines paraissent droites, parce que celles qui les portaient se penchaient en avant.

Au bout de la première allée, Marie et Delphine rencontrèrent deux de leurs amies, désappointées comme elles et comme elles un peu lasses.

— Pas de galants ? railla Marie.

— Oh ! si, répondirent-elles ; même que nous sommes allées boire avec eux tout à l’heure ; seulement, nous avons d’autres affaires ; d’ailleurs, les gars nous ennuient.

— C’est précisément ce que je disais à Delphine ; oui, ils commencent à m’ennuyer aussi. Vous venez avec nous, mes belles ?

Elles continuèrent ensemble à faire le tour de la place. Il y avait beaucoup moins de gens de l’autre côté. C’était l’envers de la foire, un envers malpropre, pavoisé de guenilles. Des chiens, indifférents au bruit, dormaient sous les roulottes ; d’autres jouaient avec des enfants, des petits ventres-creux, vêtus de crasse et de hardes très amples. Puis, çà et là, un âne rogneux, une vieille jument décharnée, avec des bosses, des trous, des plaies noires de mouches, de grosses mouches luisantes et gonflées.

Trop lasses pour regimber sous la piqûre des bestioles, trop affamées pour se coucher et dormir, râpant de leurs dents jaunes l’écorce des marronniers, les pauvres bêtes attendaient là.

— Comme c’est laid, ce côté ! dit Delphine.

Cependant des couples passaient lentement avec des rires sourds, enlacés presque, sans gêne, les filles un peu rouges seulement. Beaucoup marchaient à la file et se dirigeaient ensemble vers les auberges.

Soudain, Delphine crut reconnaître Séverin sous un parapluie qui cachait deux têtes. Si c’était lui, pourtant, ce gars dont on ne voyait que le dos et qui lutinait une fille à long corsage ! Non ! cela ne se pouvait pas !…

Un frisson lui courut sur la nuque, comme si elle eût senti l’étreinte d’une main glacée.

Ayant ralenti un peu sa marche, elle se trouva en arrière des autres ; déjà elle se hâtait pour les rejoindre, quand une voix perça le tumulte :

— Séverin ! avance ! avance donc !

Là, sur la droite, une vingtaine de jeunes hommes très gais entouraient l’entrée d’une roulotte. Par la porte entr’ouverte, on apercevait une femme assise, les yeux bandés ; une autre faisait le boniment, une ménagère noire et sale, toute en mâchoires. Dans ce recoin de la place, loin du soleil et des cuivres, cela vous avait un air louche et pas tranquille.

— Vas-y, Séverin ! cria une seconde fois la voix.

Mais des gens pressés poussèrent Delphine, et elle se trouva en face de ses amies, qui revenaient la chercher.

— Hé ! hé ! Fine ! tu veux nous perdre ! Qui cherches-tu, par ici ?

Pour leur prouver qu’elle ne cherchait personne, elle les emmena plus loin. Quand elles repassèrent à cet endroit, il y avait encore des hommes devant la roulotte, mais Séverin n’était point parmi eux.

Elles circulèrent.

— Trois heures et demie ! dit Marie ; décidément, mes petites, nous ne trouverons pas de galants ; quels imbéciles !… Et puis, je meurs de soif.

Trois heures et demie ! Delphine sursauta ; l’ombre doucement s’allongeait, le soleil descendait sur les maisons ; déjà des voitures partaient.

Comment se fait-il que Séverin ne l’eût point vue, ne l’eût point cherchée ? Où était-il ? dans quelque auberge sans doute, avec une bonne amie de son nouveau pays, une de ces filles délurées en bonnet plat.

A partir de quatre heures, elle désespéra tout à fait. Elle aurait voulu être loin de cette foire, de ce bruit, de tous ces gens qui s’amusaient. Machinalement, elle fuyait les autres. Aussi, quand quatre jeunes gars, quatre de la Grange-Neuve, leur barrèrent la route pour les emmener boire, elle ne résista que faiblement.

— Tu ne vas pas rester là, maintenant, disait la Marie à mi-voix. Tu veux donc qu’on se moque de toi ? on n’y faillira guère, crois-moi ; et l’on dira que tu fais peur aux galants. Viens donc ! Qu’est-ce que cela te fait ? Viens donc ! pour voir seulement !

Eh oui ! Qu’est-ce que cela lui faisait ? Elle se laissa entraîner ; tout de même, elle ne voulait pas que celui qui l’accompagnait, un petit gars trapu et rougeaud, lui prît la taille, là, devant tout le monde.

L’auberge où ils entrèrent était bondée. Les amoureux se tenaient en haut, dans un vaste grenier ou l’on avait installé des tables et des bancs.

On y arrivait par un escalier étroit et sombre ; des filles, poursuivies, le montaient quatre à quatre : d’autres s’y attardaient, qui ne boudaient pas aux chatouilles. Delphine s’obstina à passer la dernière. Ses yeux pleins de soleil distinguaient à peine les marches ; mais en haut, la lumière, par deux grandes lucarnes, tombait sur ceux qui étaient attablés dans ce grenier, et ce qu’elle vit la fit se reculer, toute pâle : Séverin était là, devant elle, et, à côté de lui, tout près, tout près, une fille du pays thouarsais, une grande fille délurée, en bonnet plat…

Il s’était levé, un peu gêné, en reconnaissant ceux qui arrivaient.

— Bonjour, Pierre ! Bonjour, Marie ! Tiens ! Delphine ! Toi aussi, Delphine ?

Ses amis se serrèrent pour faire place aux nouveaux venus.

Il y avait, dans ce grenier, plus de quarante couples. Quelques-uns dans le fond, près des solives, s’étreignaient à pleins bras en se cachant la figure ; mais la plupart n’allaient point aussi loin. Il y avait des garçons tout jeunes, des enfants presque, qui étaient venus avec de grandes filles pour faire les hommes ; timides d’abord, hésitant à risquer un baiser, ils devenaient très vite acharnés et ne voulaient plus démordre. Rien de chaste, en somme, mais rien de bien grave non plus.

Beaucoup étaient là par point d’honneur et aussi pour voir, comme disait Marie ; on riait surtout.

— Ainsi, disait Séverin, tous les gens de là-bas sont à cette foire ?

Il s’était tourné vers ces gens de « là-bas » et la fille qu’il accompagnait boudait en refaisant les plis fripés de son corsage.

— Es-tu venue à pied, Marie ?

— Que non ! répondit Guirette ; je ménage mes bottes fines. J’ai profité de la voiture des Albreteau.

Elle ajouta en riant :

— Delphine, elle, a pris la place de la Pitaude dans le char à bancs des Pelleteries, un vrai tapecu : ça secoue ! ça secoue ! Elle n’a pas ri de la journée, tant elle a eu la bile émue !

De fait, malgré son bon vouloir, elle ne riait pas franchement, la pauvre Delphine. Elle n’avait qu’une idée : s’en aller, s’en aller bien vite !

Ayant bu une gorgée :

— Il faut que je me sauve, dit-elle ; je ne veux pas faire attendre le patron.

— Ah bah ! Tu te moques de nous !

— Elle ne s’en ira pas ! cria le petit gars trapu ; je la tiens !

Mais elle se dégagea.

— Non ! laisse-moi, Pierre ; il est tard ; si je manque l’heure, on partira sans moi ; il faut que je me sauve ; au revoir !

Déjà elle était dans l’escalier, dans l’escalier sombre, où elle ne distinguait plus rien du tout, cette fois, à cause des larmes qui lui emplissaient les yeux. Puis, ce fut la foule encore. Elle s’achemina vers l’auberge où Pitaud devait l’attendre. Elle était lasse, lasse à ne plus pouvoir avancer ; elle pensait que cela ne lui ferait rien de mourir.

Pourtant un doute lui venait : Séverin n’était peut-être là-haut que pour accompagner des amis et pour rire un peu, pour voir ; elle y était bien allée elle-même ! Alors, pourquoi s’enfuir si vite, comme une sotte ? Voici qu’elle s’accusait maintenant, mais que faire ?

Elle approchait de l’auberge ; la foule à cet endroit était beaucoup plus claire ; comme elle avait encore une demi-heure à dépenser, elle musa un peu. Tout à coup, elle sentit que quelqu’un venait vite et la dépassait, puis un grand coup au cœur : Séverin était devant elle, lui barrait la route.

— On ne passe pas ! dit-il en étendant les bras.

Il riait.

— M’est avis, Delphine, que tu es moins pressée que tout à l’heure. C’est joli de quitter tes amis comme s’ils avaient une mauvaise fièvre !

Elle, blanche et les yeux encore gonflés, s’efforça de rire aussi.

— Et vous, dit-elle, vous abandonnez bien vos camarades ; votre bonne amie du Thouarsais doit s’ennuyer pendant que vous courez la foire ?

— Ma bonne amie du Thouarsais ! Elle n’est pas née, celle-là !

Il ajouta, pour parler :

— Alors, comme ça, on est toujours gagée chez les Pitaud ?

Il était gêné par ce vous qu’elle venait d’employer pour la première fois.

— Toujours !

— C’est une bonne maison ! seulement, il doit y avoir de l’ouvrage pour la servante ?

— Dame, oui, ce n’est pas l’ouvrage qui manque ; mais, au moins, je ne vais pas aux champs avec les hommes ; j’aime mieux ça.

— Bien sûr, fit-il.

Il était devenu sérieux comme un homme qui discute paisiblement avec un camarade des choses de son métier. Allait-il donc continuer de la sorte ? la quitterait-il tout à l’heure sans rien dire de plus ? Non, elle lut dans ses yeux une résolution brusque :

— Delphine, vas-tu à la messe à Clazay, dimanche ?

— A Clazay ? Peut-être bien ; pourquoi ?

Il se rapprocha :

— Parce que je veux te dire que si tu y vas, j’irai aussi, moi.

Et comme elle ne répondait pas, occupée en apparence à suivre le bout de son pied qui marquait les sauts d’une gavotte, il se pencha, et, court d’haleine, il dit vite et bas, sans presque remuer les lèvres :

— C’est entendu… à une heure et demie… au deuxième échalier, dans le chemin de la Croix-Verte.

Alors, toute rose, elle leva ses yeux tendres qui remerciaient et promettaient.

Ils furent tout de suite moins graves une fois ces choses dites.

— Il faut que je me sauve, répétait Delphine.

Ils marchèrent côte à côte jusqu’à la porte cochère de l’auberge. Séverin regardait le cou rond où une fois déjà il avait mis ses lèvres, où il avait mis ses lèvres pour un baiser fou qui les avait liés d’amour. Il ne l’avait jamais quitté, le souvenir de ce baiser, et voilà qu’il l’animait encore ! Une grosse envie lui venait de goûter à ces joues fraîches, là, tout de suite, malgré les passants. Avec toute autre fille, il n’eût pas hésité, mais il n’osait pas, avec celle-ci.

— Allons, au revoir Delphine ! à dimanche !

Il lui tendit la main ; mais elle, ayant retrouvé sa malice depuis qu’elle était heureuse, se haussa sur la pointe des pieds et l’embrassa franchement sur les deux joues en disant, assez haut pour que les passants entendissent :

— Au revoir ! Embrasse marraine pour moi, et salue tout le monde de ma part, là-bas.

*
* *

« A une heure et demie ! au second échalier dans le chemin de la Croix-Verte. »

Delphine n’avait eu garde d’oublier l’heure du rendez-vous. Arrivée la première, elle attendait Séverin qui tardait un peu. Comme deux heures sonnaient, elle l’aperçut enfin qui venait vers elle en se hâtant.

Elle lui tendit les mains.

— Je croyais que tu ne viendrais pas, que tu avais voulu te moquer de moi ; je commençais à avoir peur.

— Oh ! fit-il, tu n’as pas eu cette idée ! Il est pourtant vrai que je suis en retard ; ce sont les autres qui m’ont retenu au bourg ; je ne pouvais pas m’échapper.

— Pardon ! reprit-elle, je veux rire ; je suis toujours méchante, tu sais ! Tu dois être las : c’est loin, d’où tu viens !

— Oui, dit-il, c’est une belle trotte.

Il ajouta, en la serrant contre lui :

— C’est une belle trotte, mais je la ferais deux fois, dix fois pour toi, ma Fine.

Ils passèrent dans un champ et s’assirent à l’ombre d’une touffe de noisetiers ; il faisait très doux et les feuilles sentaient bon.

— Vois-tu, disait Séverin, c’est notre premier rendez-vous, mais nous sommes tout de même de vieux amoureux.

Elle leva ses yeux devenus graves et répondit :

— C’est vrai pour moi, ce que tu dis là, mais pour toi, je ne sais pas trop !

— C’est vrai pour moi aussi, je te le jure ; seulement personne ne le savait…

Elle l’interrompit :

— Pas même Séverin ! Parle-moi donc de la Marichette, et tâche de ne pas rougir.

Il se mit à rire.

— Oh ! tu sais, Delphine, tu as grand tort de croire à ces contes ; je sais bien qu’on a mal parlé de moi dans le temps, mais il y avait beaucoup de menteries dans ce qu’on disait. Je ne pouvais pas empêcher cette fille d’être gagée à Jolimont et de se trouver sur ma route quand je revenais des champs de la Butte. Qu’est-elle donc devenue, cette grosse Mariche ?

Elle répondit d’un air tranquille de vierge instruite et sensée :

— Ce qu’elle est devenue ? Rien de bon. Il lui est arrivé ce qu’elle cherchait, pardi !

— Elle a un drôle ?

— Non pas un, mais deux, deux bessons qui sont nés vers le mardi gras. Le plus beau, c’est qu’elle n’en connaît pas au juste le père. Elle s’en moque, du reste ; une vraie honte ! Oh ! cela m’a beaucoup chagrinée, qu’elle eût été ta bonne amie.

— Tais-toi, Delphine, tu ne sais pas ce que tu dis. La vraie vérité, c’est que je t’ai toujours eue dans l’idée depuis mon retour du service. J’avais été hardi le premier soir, t’en souviens-tu ?

— Oh ! oui ! dit-elle en riant ; mais après ?

— Après ? dame, je n’osais pas. J’ai cherché du pain, moi, ça ne s’oublie pas, cela ; ton père n’aurait jamais voulu. Et puis je te croyais riche et tu es si jolie ! Je me sentais honteux et je ne disais rien. Ça m’a travaillé, va ! D’abord, j’ai cru que je t’oublierais ; j’ai essayé de m’amuser avec les autres : ça n’a pas passé. Alors, je m’en suis allé au loin, et ma peine m’a suivi. Quand j’ai appris ton malheur là-bas, quand j’ai su que tout avait été vendu chez toi et que tu étais servante, je me suis dit : Peut-être bien maintenant qu’elle voudrait de moi tout de même ; et je suis allé à la foire dernière pour te parler. Si je ne t’avais pas trouvée, je serais revenu par ici à la Toussaint, et même plus tôt, parce que cela me tourmentait trop de te revoir, ces temps derniers. Oh ! oui ! bien sûr, je serais revenu !…

Pudiquement, par phrases courtes, il dévoilait la mélancolie secrète des heures passées. Et, blottie contre sa poitrine, les yeux loin, Delphine l’écoutait dire cette peine d’amour qui leur était commune ; les mots tombant en elle éveillaient des choses frémissantes comme le vent d’avril émeut les feuilles neuves ; et il lui venait une envie très douce de pleurer.

Quinze jours après ce premier rendez-vous, Séverin se gageait pour la Toussaint chez les Loriot. Il n’avait pas gardé un trop bon souvenir de la maison, mais il n’aimait pas changer de patron, car cela porte tort aux domestiques.

— Dites donc, Loriot, fit-il en terminant le marché, il me faudra trois sillons de pommes de terre…

— Ah ! tu veux donc te marier ? Tu es fatigué d’être heureux, mon gars ?

— Trois sillons, si c’est dans un champ à grande versaine ; cinq, si c’est dans un autre.

CHAPITRE VI
LA NOCE

Le vent bleu frisait les futaies ; de vieux arbres s’exaltaient dans les haies tapageuses ; l’horizon était plein de cimes excessives.

Cachés les villages sales, fleuries les routes maigres et raides, recouverts les champs jaunes aux vieux os de pierre ! Le Bocage était comme une immense forêt, une forêt aérée et verte d’abord, puis vite plus dense et bleue avec des traînées sombres qui étaient des lignes de sapins ; à l’horizon, des houles grises montaient, montaient, et les dernières, toutes pâles, se perdaient dans l’azur attendri, très loin.

Le vent frais troussait les ramilles ; il venait à travers des lieues de jeunesse ; il avait bu aux sources, il avait échevelé de minces cascades ; il s’était glissé dans des halliers où gouttait le soleil, et il savait les secrets innombrables des nids ; il apportait mille bruits, mille voix, mille chants : chants graves des arbres, chants futiles des eaux, chants enthousiastes des bêtes ; et il apportait la fièvre des amours exubérantes, et l’ivresse des corolles, et l’ingénuité du ciel, et la candeur du jour, et l’immense allégresse des feuilles.

On était à la fin de mai ; Delphine et Séverin se mariaient ; ils sentaient leur poitrine trop petite.

Ils avaient invité leurs parents les plus proches. Victorine, mariée depuis peu, était là avec son homme et un bébé de trois mois ; Auguste et sa femme avaient également leurs deux petits ; on avait laissé ces enfants aux Pelleteries où avait lieu la noce. Les Pitaud, qui aimaient Delphine, n’étaient pas regardants ; ils prêtaient leur grange, une grange très vaste, construite pour battre au fléau, et même, ils fournissaient presque toute la vaisselle.

Le père Loriot et Frédéric étaient aussi à la noce de leur valet, mais la Louise était restée aux Marandières à cause du vieux.

En plus de ces gens, il y avait toute la parenté de la mariée et les camarades.

Séverin avait invité quatre valets du pays, entre autres Gustinet, l’ancien petit berger mangeur de fromage sec. Ils donnaient le bras à des filles cossues qui avaient été les amies de Delphine, au temps où elle était meunière. Elles étaient fières, ces filles, et ne parlaient qu’entre elles, dédaignant ces gens de rien qu’elles consentaient à accompagner ; mais dans le fond de leur cœur, elles étaient jalouses de la mariée si fraîche sous sa coiffe neuve et si élancée dans sa pauvre petite robe de lainage gris à trois francs l’aune.

Séverin, lui, avait fait faire son costume de noce à Bressuire, chez le tailleur. Il n’avait jamais, avant ce jour, porté de veston ; mais comme celui-ci était bien fait et ne le gênait pas aux entournures, il marchait avec aisance, étant droit d’ailleurs comme un jet de châtaigneraie.

On venait de sortir de l’église ; il était onze heures, et l’on se hâtait vers les Pelleteries. Gustinet chantait une chanson au refrain très drôle et très compliqué qu’on avait grand’peine à reprendre ; ceux qui se trompaient disaient de grosses bêtises ; c’était la beauté de la chanson ; beaucoup se trompaient exprès ; on riait. En passant devant les villages, un accordéon manié par un adolescent bossu bégayait une marche lente ; les femmes, s’essayant à prendre le pas, faisaient des enjambées longues comme des glissades et leurs genoux se dessinaient sous leurs jupes tendues.

On arriva à onze heures et demie. Victorine et Louise, la femme d’Auguste, se précipitèrent vers la maison ; les seins leur faisaient mal et elles avaient grand’hâte de faire téter les petits. Les autres se dirigèrent vers la grange où la table était dressée ; la place de la mariée était marquée par un drap fixé au mur et sur lequel on avait épinglé des roses.

Tout le monde avait faim ; on mangea vite la soupe et les poules bouillies. Le musicien, au bout de la table, eut la charge de faire manger les enfants ; mais ils prirent tant de soupe et mordirent à si belles dents dans la miche, qu’ils furent vite rassasiés ; ils le regrettèrent bien quand ils virent qu’on apportait des poulets rôtis et des plats de viande de boucherie.

Le bossu, lui, avait l’expérience des bonnes choses ; il faisait souvent des noces, et il y prenait toujours un plaisir énorme. Il ne buvait point au premier repas, parce que les musiciens qui s’enivrent dès le matin ne sont pas beaucoup recherchés. Il ne buvait pas, mais il mangeait ; pas de pain, très peu de pain : une croûte, toujours la même, qu’il tortillait entre ses doigts maigres et dont il grignotait le bout, très souvent pour faire illusion ; pas beaucoup de sauce non plus, mais de la viande, de la bonne viande bien grasse, d’épais morceaux qu’il happait vivement sans mâcher. La distraction des autres lui était propice, et il aimait la fin bruyante des repas ; il gardait pour ce moment-là de belles tranches qui touchaient partout dans sa bouche ; il s’en mettait jusqu’à la gorge ; ses yeux lestes viraient d’inquiétude et de contentement.

Quand vinrent les saladiers de caillebotes recouverts d’épaisses crèmes jaunes, les chansons étaient commencées. Calloux, le beau-frère, poussait la sienne, une chanson patriotique, avec des accents terribles et des gestes qui expliquaient. Puis ce fut le tour de Gustinet. Gustinet avait une belle voix de « raudeur » ; il tenait longtemps la dernière note et la faisait trembler.

Un soir, pendant son service, il était allé au café-chantant ; il aimait à parler de cet événement qui l’avait jeté en un grand émoi ; quand il allait aux foires, il achetait des feuilles pleines de chansons. Il savait toutes sortes de rigourdaines.

Il chanta d’abord une complainte, puis une chanson à reprendre qu’il avait justement apprise à la foire de mai ; le refrain enthousiasma :

T’as le fricot, Jeannot !

T’as le fricot, ho ! ho !

Vingt fois ce ho ! fit trembler les murailles ; ç’allait être évidemment le refrain de la noce.

Le repas fini, on enleva les tables, et le musicien commença à jouer une polka. Séverin ne savait guère danser ; Delphine, au contraire, dansait bien, avec souplesse et réserve ; elle aimait surtout l’avant-deux sautillant, l’unique danse des femmes d’âge, mais elle réussissait aussi les danses à la mode. En tournant, elle regardait son marié avec des yeux tendres ; elle eut vite chaud et alla le rejoindre pour se reposer.

D’ailleurs, il fallait offrir à boire, et il était d’usage que la mariée fît, de temps en temps, le tour des invités pour forcer les récalcitrants.

Dans l’aire, les hommes en bras de chemise, jouaient aux boules. Ils avaient un litre et un verre, et Séverin veillait à ce qu’ils bussent copieusement.

Pitaud, Galloux et Auguste s’entendaient contre Frédéric ; pour le mieux berner, ils avaient imaginé de jouer des sous en même temps que des rasades ; celui qui perdait donnait des sous et buvait ; Frédéric perdait toujours. Cependant il tenait encore, car il portait le vin ; on entendait sa voix colère :

— Y a pas de jeu ! Nom de d’là ! Y a de la triche, ici ! Je ne boirai pas.

De loin, Séverin criait implacablement :

— Il boira ! Faites-le boire ! Qui perd boit !

Il buvait, et Auguste, farceur, chantait :

T’as le fricot, Jeannot !

T’as le fricot !

Ceux de la danse répondaient : « ho ! ho ! » et le refrain tournait avec les couples.

Les enfants eux-mêmes étaient fort émoustillés et criaient comme les hommes. Gênés par leurs beaux habits neufs qu’ils ne devaient pas salir, ils s’étaient d’abord tenus cois, regardant danser les autres ; mais Séverin les avait fait boire un peu, puis Delphine ; alors, eux, mis en goût, avaient réussi à boire encore ; ils avaient dû se verser tout seuls de belles rasades dans quelque coin et probablement aussi avaient-ils invité d’autres enfants, des gamines du village, venues là pour voir la mariée.

Tous avaient de belles moustaches roses.

Les plus hardis des garçons commencèrent à taquiner les fillettes, à les pincer, à les tirer par le bras ; puis ils les empoignèrent et vinrent se mêler aux danseurs. Et quand les danses finissaient, ils faisaient comme les grands : chacun embrassait sa danseuse, et même, si elle résistait, lui sautait à la tête, comme si ses joues eussent été cerises.

Quand ils furent fatigués, ils se mirent à se moquer du bossu ; mais la mère Bernou leur fit de gros yeux, et ils s’en allèrent dans la cour.

Un moment après, Séverin, qui venait de voir les joueurs, entendit des rires derrière la barge ; il s’avança : un litre vide traînait sur le foin et un peu plus loin deux gamines faisaient des culbutes ; une autre, tout à fait ivre, tombée la tête en bas, agitait ses jambes nues. Et deux petits d’une dizaine d’années étaient là, morts de rire, les yeux pleins de larmes ; ils s’étaient accroupis pour mieux voir, et ils appelaient du geste les camarades qui se poursuivaient à l’autre bout de l’aire.

Dans la grange, à une petite table, que l’on avait laissée tout au fond, le vieux Loriot et un oncle de Delphine se racontaient des choses. Ils avaient joué aux cartes et bu toute la soirée ; tant de vin avait ému l’oncle et réjoui Loriot ; et l’un riait et l’autre pleurait de vraies larmes en disant la bonté de ses amis et la sienne, qui était encore plus grande.

— Voyez-vous, Loriot, faisait-il avec des gestes effondrés, je suis vif, mais je suis de cœur ; jamais de différends avec les voisins.

— Tout comme moué ! On a demeuré dans trois villages et on ne s’est jamais fâché qu’une fois, avec les Bariot — et à cause de celle de chez nous, qu’est duraude. Même, quand on se trouve le bonhomme et moi sur un champ de foire, ça ne nous empêche pas de faire des ribotes ensemble, et des belles, je vous le garantis !

— Jamais de différends ! gémissait l’autre ; et de service, allez, vous pouvez demander. Et je n’en crains point encore pour l’ouvrage ; ce n’est pas le travail qui m’use, c’est le tracas ; me faut pas de trifouillements, pas seulement de jours comme aujourd’hui.

— Pas moué ! cré Gâté ! Je suis plus ardent, tout plein, un jour de noce qu’un jour de fauche ! et de boire, ça me renouvelle !

Séverin et Delphine, qui riaient en les écoutant, saisirent un litre d’eau-de-vie et s’avancèrent pour le coup de grâce.

On se remit à table à sept heures ; quelques-uns faisaient triste mine. Frédéric, aussitôt qu’il fut assis, tomba sur son assiette et ronfla.

Les filles voulurent chanter la « chanson de la mariée », une très vieille cantilène où des bachelières font reproche à leur compagne de les quitter pour un mari sans doute volage et méchant ; elles vinrent se placer devant Delphine pour chanter ensemble. Mais le tapage augmentait ; Calloux, du fond de sa grande poitrine bourdonnante, lança pour la dixième fois le refrain de la noce et un souffle d’ivresse dispersa les voix grêles des filles. Dépitées, elles s’en retournèrent à leur place, à la grande joie de Delphine, que cela agaçait d’être ainsi regardée.

Gustinet expliquait de loin à Séverin et à Auguste l’histoire du café-chantant.

Il y avait un lieutenant qui était un chic type, pas fier, un de la haute pourtant, un monsieur « de… » ; il ne se rappelait plus le nom. Lui, Gustinet, était son ordonnance. Et un soir, le monsieur « de… » lui avait dit comme ça :

— Tu vas trotter au treize dans la rue Basse ; tu y trouveras des femmes. Tu n’as pas peur des femmes, au moins, espèce d’infirme ? La plus grande s’appelle Faisannette ; tu me l’amèneras. Entends-moi bien : tu me l’amèneras au beuglant Patouillaud, où je t’attendrai. Va !… Eh ! dis donc ! avait encore ajouté le monsieur « de… », essaye seulement de la chahuter, cette môme, et tu verras !

Il était donc allé au treize. Des femmes très gaies l’avaient fait asseoir. Faisannette était là ; il l’avait emmenée, lui, Gustinet, et il l’avait blaguée en l’emmenant ; une chouette femelle, allez ! Le lieutenant avait été content.

— T’es moins bête que je ne croyais, avait-il dit ; tiens, te voilà cent sous ; paye-t’en donc une tranche, grosse crapule !

Oui, il lui avait donné cent sous pour passer la soirée au beuglant, le lieutenant de Patifoux. Heureux d’avoir retrouvé ce nom, il reprit très haut pour dominer le tumulte :

— Le lieutenant Bois de Patifoux, de Jacques de Bois de Patifoux… Une chouette femelle, bon Diou !

Puis, très en verve, il chanta, soulignant du geste des allusions déjà claires. Les filles, distraites, ne faisaient pas semblant d’entendre, mais soudain, l’une d’entre elles gloussa et les autres, rouges, coupées en deux, lâchèrent enfin leur rire qui courut comme un poulain fou. D’ailleurs, Calloux chanta aussitôt une autre chanson où tous les mots étaient dits.

On avait commencé par répéter les refrains seulement, mais on finit par reprendre aussi chaque couplet. On buvait ensuite tous ensemble, puis on clamait une invitation à reboire.

Les femmes commençaient à être grises ; elles chantaient avec les hommes ; leurs voix aiguës filaient entre les grosses voix désordonnées et parfois tremblaient et s’éteignaient comme flammèches au vent.

Auguste et un des valets que le vin rendait forts avaient des bouches profondes et farouches.

Le bossu fut invité à dire quelque chose ; souvent il divertissait les noces ; s’arrangeant de longs cheveux avec de la filasse et se coiffant d’un bonnet de coton, il grimpait sur la table et faisait le vieux ou l’innocent en racontant des histoires très drôles. Mais ce soir, il était de mauvaise humeur, car la femme qui avait allumé les chandelles en avait placé une juste devant lui ; il refusa.

Auguste se prit à tempêter :

— Te dépêcheras-tu, failli gars ! Veux-tu en finir de nous faire ton prône !

— T’as le fricot ! chanta le bossu pour lancer les autres et détourner l’attention.

— Ah ! j’ai le fricot ! Eh ben ! toi aussi, mon gars, tu l’as, que je crois ! Si tu ne l’as pas, ça me trompe. Tu l’as, bon Dié ! tu l’as !

Ce fut une explosion de rires. Du coup, il ne fallut plus songer au prône. Les yeux du bossu flambèrent. Il eut envie de s’en aller ; il resta cependant à cause des galettes à la viande et aux prunes que l’on commençait à passer. Mais, dès que le repas fut tout à fait terminé, il se hâta d’empaqueter son accordéon.

Cela ne faisait pas l’affaire des hommes, de ceux qui avaient joué toute la journée et qui voulaient danser maintenant. Frédéric, enfin réveillé, héla violemment le musicien.

— Arrête ! Je veux danser un avant-deux avec la mariée !

— Je n’ai pas fait marché pour le soir ; je m’en vais.

— Je veux faire un avant-deux avec la mariée, c’est tout ce que je sais ; tu t’en iras après.

Cette idée fixe tenait le gars debout sur ses jambes vacillantes. Pâle, les yeux clignotants, sa chemise défaite laissant saillir son bréchet jaune, il barrait l’entrée de la grange. L’autre essayait de se glisser au dehors, il le repoussa :

— Cho là ! tu t’en iras après ; je veux faire un avant-deux avec la mariée.

— Dis donc, c’est-y toi qui payes, c’est-y toi qui commandes, à présent ? Te rangeras-tu, soulaud, sauvage ?

— Sacré tortillard de diable eu feu ! m’échauffe pas la bile ! Je veux danser un avant-deux avec la mariée ; c’est pas tout ça ; tu vas me désenvelopper ton turlututu, et tout de suite ; après, tu t’en iras.

Et comme le bossu cherchait encore à s’esquiver, l’ivrogne tendit vers lui sa grande main dure de brise-mottes. Les filles, voyant que cela allait devenir vilain, s’approchèrent en sautant et entourèrent Frédéric ; quand elles l’eurent bien fait tourner, elles le poussèrent et il s’étala en jurant pendant que le bossu, hors de la grange, glapissait :

Fédéri Loriot, chien comm’ cent chenots, peau d’crapette !

Fédéri Loriot, plus bête que haut, peau d’crapaud !

Il fallut se passer de musique ; Gustinet ouvrit son couteau et siffla sur la lame un air d’avant-deux. La danse recommença, énergique. Les femmes, de la main secouaient leurs jupes ; les hommes faisaient des écarts, des appels de pieds, sautaient haut avec des cris suraigus, des « you ! » de démence.

Vers onze heures, Victorine poussa le coude du siffleur ; les autres s’arrêtèrent.

— Ils sont partis, dit-elle d’un air de mystère ; faut qu’on leur porte la soupe à l’oignon.

Pendant que la Pitaude préparait cette soupe, Gustinet mena une dernière danse-ronde.

*
* *

Séverin et Delphine avaient profité du bruit pour s’en aller. Dans la nuit douce, toute criblée de fraîches étoiles, ils se hâtaient vers le Bas-Village. Ils y avaient loué une maison, une pauvre petite maison bien ancienne que l’on n’habitait plus guère. Quand ils eurent poussé la porte, il en sortit une haleine noire ; l’ombre y était épaisse et lourde. Delphine se serra contre son mari.

— Crois-tu que je suis bête ! dit-elle ; je n’ai pas pris de lanterne, et je parie qu’il n’y a pas de chandelle ici.

Séverin fit flamber une allumette ; il n’y avait pas de chandelle, en effet.

— Nom de nom ! Comment faire ?

— Ah bah ! voici le buffet, nous allons mettre nos hardes dessus ; nous les retrouverons bien demain matin.

Elle parlait bas, avec une voix courte, et se déshabillait déjà. Séverin, à la lueur d’une seconde allumette, la vit décoiffée et en jupon ; il s’avança pour une caresse.

— Non ! non ! laisse-moi ! dit-elle ; les autres vont venir, dépêchons-nous.

Elle se glissa au lit ; Séverin se déshabilla vite aussi, puis, à tâtons, la chercha.

Elle se reculait, les mains tremblantes.

— Laisse ! laisse ! ils vont venir nous apporter la soupe ; ils sont tellement soûls… J’ai gardé ma camisole et mon jupon.

Il s’impatienta :

— Tu sais, ils m’embêtent, les autres ! qu’ils aillent se coucher ; je vais verrouiller la porte.

— Non ! il ne faut pas ! ils resteraient toute la nuit. Oh ! laisse-moi ! ils viennent… tiens ! écoute…

Des pas inégaux résonnaient en effet sur les pierres. Séverin et Delphine entendirent des chuchotements ; quelqu’un gratta à la porte ; brusquement les noceurs entrèrent avec du bruit et des chandelles.

La Pitaude apportait la soupe. Elle la fit manger aux mariés avec la même cuiller ; une grande fille, à demi couchée sur le lit, l’éclairait ; et toutes les amies et toutes les cousines étaient là, avec des yeux élargis de curiosité, des yeux tout en prunelles qui fouillaient Delphine et la faisaient rougir.

Autour du lit, les gars chantaient. Ils avaient changé le refrain de la noce ; ils disaient :

T’as le fricot, Pâtureau ! t’as le fricot !

Ils s’excitaient à crier ; leurs voix exaspérées heurtaient avec fracas les poutrelles noires ; cela ne faisait plus qu’une même clameur brutale. Quand la soupe fut mangée, ils s’approchèrent à leur tour pour des encouragements ; mais Pitaude les chassa :

— Allez-vous-en ! c’est assez ; faut qu’ils se reposent, à cette heure. Allez-vous-en, mes boudres !

Frédéric s’obstinait à rester ; il était arrivé le dernier en trébuchant ; maintenant, la barre du lit soutenait son grand corps ployé et, la tête plongeant, il répétait avec une gravité de connaisseur :

— T’as le fricot, Pâtureau ! T’as le fricot, mon valet ! oui, dame ! t’as le fricot !

La Pitaude dut le bousculer ; puis elle sortit à son tour.

Le refrain de la noce s’éloigna ; les noceurs arrivèrent aux Grandes-Pelleteries ; ils ululèrent.

Alors, pendant que Séverin sautait à terre pour mettre le verrou, Delphine, vite, acheva de se dévêtir.

*
* *

Séverin, en se réveillant, vers deux heures, voit que la lune est levée. Il a encore les oreilles pleines de bruit ; la nuit cependant est toute tranquille et blanche ; seul dans les jardins un rossignol chante.

Des rayons entrés par les quatre carreaux de la fenêtre se sont posés sur le lit et le buffet ; ils dorment là, petites choses légères, impossibles et charmantes, que l’on dérangerait avec des doigts de rêve.

Et voici que Séverin revoit, très loin en arrière, une maison toute pareille à celle-ci : des poutrelles fumées et fléchissantes, un lit, un buffet avec son vaisselier, une table qui boite à cause de la terre inégale… oui, pareille, bien pareille ! Là, dans le coin de la cheminée, sur la pierre fendue, une vieille aux yeux blancs qui crachote dans la cendre, puis une autre femme voûtée avec des lèvres pâles, puis des petits qui pleurent et qui se traînent à peine vêtus… Quelle vision ! les genoux transis, la huche vide, la faim, le froid, la toux, la mort qui passe… Ce n’est pas un cauchemar, c’est un souvenir.

Oh ! serait-ce possible !

Il regrette le bel habit de noces et tant de viande et tant de vin, et tant de miches, tout cela qu’il va falloir payer. Oh ! ce foyer bas, cette porte démolie, cette fenêtre étroite !

La couverture a glissé ; il a presque froid. Delphine dort ; un souffle léger passe entre ses lèvres entr’ouvertes ; ses dents luisent. Elle est lasse ; elle est un peu pâle et délicate. Il glisse son bras et l’enserre doucement d’un geste de défense. Mais elle, réveillée, lui tend sa bouche fraîche, et aussitôt il oublie tout : la dépense, la misère et la mort.