DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE PREMIER
LES PELLETERIES

Il y avait, à parler juste, deux villages aux Pelleteries, le Grand-Village et le Bas-Village.

Les Grandes-Pelleteries ne comprenaient que quatre maisons. On disait Grandes-Pelleteries parce que ces maisons étaient des fermes importantes, avec de longs toits ; peut-être aussi parce que les bâtisses occupaient le haut d’une butte, d’où l’on voit jusqu’aux clochers de Vendée, quand le temps est sec.

Aux Basses-Pelleteries, il n’y avait que des creux-de-maisons, des gîtes de valets et de journaliers entassés au bord du chemin Roux, un chemin très sale et si tortueux qu’on l’appelait aussi le chemin de la Queue-de-Serpe. Ceux des fermes comparaient ces masures aux petites balles de bouse sèche qui sonnent aux crins des vaches ; ils disaient pour rire : le Bas-Village est accrotillé à la queue de serpe. Et, en effet, ce village avait bien l’air d’une vieille chose malpropre, avec ses murailles verdâtres toutes flétries, ses fenêtres à petits carreaux, ses portes basses s’ouvrant comme des gueules noires, ses toits inégaux, enchevêtrés, incurvés, bosselés et ravaudés grossièrement au fil écru des tuiles neuves. Collé au chemin Roux, il semblait sucer l’humidité des flaques qui y croupissaient. Il était tapi, à mi-butte, dans un pli de terrain sous un tout petit lambeau de ciel. Des jardins l’entouraient, plantés d’arbres tors, de vieux pommiers aux brindilles inextricables. Lugubres pendant l’hiver, ces arbres faisaient, au printemps, une ceinture candide et merveilleuse, et le pauvre village endormi sous la brume se réveillait dans la gloire.

Une douzaine de familles habitaient là ; une douzaine de familles et soixante enfants, les uns déjà grands, gagés dans les fermes, les autres écoliers par raccroc et chercheurs de pain : un vrai grouillement de misère.

Séverin et Delphine demeuraient dans la dernière maison du village, en bas, du côté de la route. C’était la plus vieille, et aussi la plus décrépite ; elle avait été inoccupée pendant deux ans, et l’on n’y faisait plus de réparations. Le toit, fléchissant comme un toit chinois, ne recouvrait qu’une pièce, une pièce très sombre où l’on pouvait faire tenir une table, une armoire et deux lits en plaçant le second en travers au pied de l’autre. Près de la porte, une petite échelle permettait de monter au grenier ; les barreaux de cette échelle avaient été frottés par tant de talons qu’ils luisaient. La porte était à deux fois, comme les portes dont on parle dans les contes.

Séverin avait loué cette cabane parce qu’il n’avait pas le choix et aussi parce qu’elle ne coûtait que quarante francs l’an ; d’ailleurs, le petit jardin permettrait d’élever des lapins.

Il avait acheté à une vente, pour une somme assez faible, un lit, une table de bois blanc, quatre chaises et un vieux buffet avec son vaisselier. Delphine, de son côté, s’était occupée de garnir le lit et d’acheter quelques menus objets. Quand ils eurent tout payé, noces, meubles, vêtements, il leur resta encore cent francs que Delphine cacha dans sa paillasse, car la porte loquetait très mal du dehors.

Alors, ils firent des rêves.

Lui, allait recevoir trois cent cinquante francs à la Toussaint ; elle, d’ici là, gagnerait plus que sa vie à aller en journée chez la Pitaude et à faire des laveries aux alentours. Ils pourraient mettre de l’argent de côté, et ils quitteraient cette maison pour une maison plus belle où il y aurait une chambre.

En attendant, Séverin apporta du jardin un mélange de terre et de brique pilée pour combler les trous qui faisaient clocher la table et les chaises. Puis il fit une huche à pain qu’il suspendit à la maîtresse poutre.

A la Toussaint, on acheta beaucoup de choses qui manquaient ; on étoffa le lit qui était véritablement trop mince pour le temps d’hiver. Delphine attendant un petit, il fallut se préoccuper du berceau et préparer des langes, des brassières. Les quatre cent cinquante francs furent écornés plus qu’on ne l’avait prévu. Cependant Séverin acheta encore un petit fût de vin — trente litres — destiné à la compagnie, avait-il dit aux voisins. En réalité, c’est qu’il trouvait Delphine un peu pâle ; il voulait qu’elle se soignât. Comme il plaçait le fût derrière le buffet, il se prit à songer qu’il n’y avait jamais eu de vin dans la maison de Pâtureau le Boiteux.

Les choses étaient changées, décidément. Delphine, qui n’avait pas été consultée pour cet achat, blâma son homme et se promit bien de ne pas boire ce vin.

Le premier hiver fut mauvais. Delphine fit une fausse-couche et fut longue à se remettre.

Le médecin consulté lui défendit le travail de force ; alors elle tricota et fila pour les gens de métairie ; mais à cette besogne-là on est bien loin de gagner son pain, même sec. D’ailleurs, il faut se chauffer en filant ; le bois manqua : il fallut en acheter d’autre, beaucoup d’autre. Et, encore une fois, quand on eut payé le boulanger et le médecin, l’épargne fut bien mince.

Cependant Delphine se trouva tout à fait rétablie au printemps. Elle songea à se gager chez les Pitaud qui l’avaient demandée pour les mois d’été ; Séverin se fâcha presque : il voulait sa femme chez lui.

— Tu iras en journée, disait-il ; tu gagneras davantage, et tu te reposeras quand tu voudras. Te gager et au moment du gros travail ! Tu es si gaillarde !…

Mais elle le raisonna, lui montra les quatre sous d’économie ; il fallait acheter du linge ; les enfants viendraient et la maladie peut-être… Au moins, en se gageant chez Pitaude, elle n’aurait pas de boulanger à payer, et elle gagnerait de bel argent. Il céda.

*
* *

On était en avril. Tous les matins, Séverin sortait du lit vers trois heures, et dès qu’il avait pris son pantalon et trouvé ses sabots, il réveillait Delphine. Elle aimait à se laisser secouer comme une paresseuse ; elle geignait, s’étirait, glissait entre ses mains ; puis, soudain, lui jetant les bras autour du cou, elle s’enlevait d’un souple mouvement de reins et retombait assise sur le bord du lit, les jambes pendantes.

— Donne-moi mon corset ! et mes sabots ! vite, vite !

Elle riait, toujours un peu gamine, malgré ses vingt-six ans ; lui, moins gai de nature, finissait cependant par s’amuser aussi. Ils s’habillaient dans l’obscurité, par économie ; elle avait l’habitude de se coiffer à la ferme une fois le jour venu.

Le soir, Séverin passait chercher sa femme en revenant des Marandières. Ils rentraient ensemble, lourds de fatigue ; le samedi ils s’attardaient par les vergers ; dans les endroits sombres ils marchaient tout près l’un de l’autre comme avant leurs noces ; en arrivant au Bas-Village, ils se séparaient un peu.

Ils vivaient tendrement la journée du dimanche. Séverin, comme à l’habitude, allait chez son patron pour aider au pansage ; mais dès que la soupe était mangée, sur les huit heures, il revenait aux Pelleteries. Delphine avait déjà déjeuné, balayé, ciré le buffet et sorti les belles hardes ; la maison s’éclairait d’un peu de soleil, et la chemise blanche, dépliée, égayait la couverture du lit.

Séverin n’était jamais aussi heureux qu’à ces moments-là. Quelle douceur de s’habiller nonchalamment ! Son bonheur était fait de mille petites choses ; et c’étaient la bonne odeur du savon rose soigneusement ménagé, la brûlure légère au menton après le passage du rasoir, le clapotement de l’eau dans la terrine où il se lavait le torse, les tapes dans le dos, tapes du soleil jouant à la main chaude, tapes de Delphine jouant à la main froide.

C’était l’heure des taquineries. Delphine prétendait continuellement au miroir ; lui, la décoiffait. Personne ne passait devant la fenêtre ; ils jouaient comme des enfants. Avec quelle tendresse espiègle, Delphine après avoir noué la cravate et rabaissé le col de toile, se haussait vers les joues rasées, vers les joues neuves dont la peau tirait comme une étoffe bien repassée ! A ces moments-là, il semblait à Séverin que les lèvres de sa femme étaient plus fraîches.

Un dimanche de juillet, comme il se rasait devant la fenêtre, Delphine, qui, près du lit, mettait ses bas, dit tout à coup :

— Tu ne sais pas, Séverin ?

Il se retourna, et elle, moitié fâchée, moitié joyeuse :

— Tu ne sais pas ! Je crois que je suis encore embarrassée !

Il posa son rasoir.

— Non ? fit-il ; tu n’en es pas sûre ?

— Je n’en suis pas sûre, mais je le crois beaucoup, mon pauvre homme.

— Eh bien ! quoi ! faut pas se faire de mauvais sang pour cela ; je descendrai le berceau, voilà tout ! ce n’est pas si difficile !

Et, pour la faire rire, il fit semblant d’aller le chercher tout de suite au grenier.

Cependant une inquiétude lui venait : elle avait été malade, l’autre fois, pendant les premiers mois ; en serait-il de même cette année, pourrait-elle au moins rester chez les Pitaud jusqu’à la Saint-Michel ?

Ils achevèrent de s’habiller en silence et s’en allèrent à la messe ; dès qu’elle fut dite, ils quittèrent le bourg ensemble. D’habitude, Séverin ne s’arrêtait point dans les auberges, mais il revenait au village avec les hommes pour parler des fourrages et des emblavures.

Ce jour-là, son idée n’était pas dans les travaux des métairies ; son inquiétude persistait.

Pourtant, quand ils eurent mangé, Delphine et lui, et qu’ils furent dans le jardinet devant la porte, le temps était si doux, qu’ils se prirent à espérer et déraisonnèrent. Delphine, à l’ombre d’un pommier, disait :

— Ce sera vers le mitan de carême ; tant mieux ! l’hiver sera passé ; il faudra moins de bois et je serai plus vite forte ; nous l’appellerons François.

Séverin, au milieu d’un carré d’oignons qu’il sarclait, hocha la tête :

— Oh ! tu n’es pas aimable ! Nous l’appellerons Delphine !

Quand il fut au bout du sillon, il jeta sa poignée d’herbe et s’assit auprès de sa femme.

— Nous l’appellerons Fifine, si c’est une fille, répéta-t-il ; je le veux absolument.

— Oui, mais ce sera un garçon ; il faut que ce soit un garçon pour que tu aies de l’aide plus tard, quand nous prendrons une terre.

Cette idée de quitter les creux-de-maisons ne l’abandonnait jamais, l’ancienne petite meunière. D’habitude, Séverin ne voulait pas avouer que c’était là son rêve, à lui aussi ; il se moquait d’elle. Valet il était né, valet il resterait ; valet son père, valet lui-même, valets ses enfants : tout le reste était chimère. Cette fois encore il résista :

— Prendre une terre, ma pauvre petite ! et avec quoi ? avec ce qui nous restera à la Toussaint quand nous aurons tout payé ?

— Qui te dit, reprit-elle, que nous n’aurons pas de chance ? Ce serait bien notre tour tout de même, d’être heureux !

Elle avait l’espoir tenace et revenait toujours à cette chance qu’ils ne sauraient manquer d’avoir. Séverin souriait avec un peu d’amertume.

— De la chance, de la chance ! fit-il ; ce n’est pas pour les pauvres gens, cette marchandise-là ; toute la chance que nous pouvons avoir, c’est de ne pas être trop souvent malades, de n’avoir pas trop d’enfants, de gagner trente-cinq pistoles par an et de n’avoir jamais à demander notre pain.

— Bah ! s’il nous manque de l’argent, Auguste nous en prêtera.

— Laisse-le d’abord élever sa famille ; s’il se tire d’affaire, lui aussi, ce doit être bien juste.

— On s’arrangera, conclut-elle avec netteté ; je veux changer de maison, là ! et plus tard, je veux être dans une terre, une terre aussi petite que tu voudras ; je le veux ! devrais-je m’en aller nourrice dans les villes, pour gagner de l’argent.

Séverin tourna la tête.

— Nourrice dans les villes, toi ! jamais je ne verrai ça ; j’aimerais mieux être mort.

Elle se mit à rire :

— Ne te fâche pas, mon homme, je dis cela pour badiner.

Puis, sérieuse :

— M’en aller ! jamais, va ! quand même on m’offrirait gros d’or comme l’église ; j’aimerais mieux manger mon pain sec, ici, toute ma vie ! Seulement, pourquoi me décourages-tu ? Tu sais aussi bien que moi que pas mal de bordiers sortent des creux-de-maisons ; ne vois-tu pas les Gaillard des Pernières, les Léchevin de Malitrou, les Sénot, les Duroc, d’autres que j’oublie ? Alors, pourquoi pas nous ? Cela ne te plairait donc pas de travailler pour ton compte ?

Il se rapprocha, gagné à la fin par cette belle confiance.

— Oh ! si ! cela me plairait ! Si je semais pour toi, pour nos enfants, comme je serais heureux ! comme je faucherais de bon cœur si tu étais derrière à faner ! comme je tiendrais ferme la charrue, si mon gars touchait les bêtes ! comme je travaillerais, comme je travaillerais !…

Il levait ses mains courageuses.

A son tour, il évoqua l’impossible avenir ; s’ils avaient seulement mille francs, si Auguste pouvait leur venir un peu en aide, ils risqueraient l’aventure. En mettant cent francs — non, cent cinquante francs — de côté par an, c’était une affaire de sept à huit ans ; après on serait chez soi au moins ; Delphine n’irait plus en journée, les enfants seraient élevés largement, et lui n’aurait plus à supporter des patrons comme ce Frédéric qui commençait à l’agacer beaucoup. Et, plus tard, quand les fils seraient en force, on pourrait peut-être affermer une terre plus grande, qui sait ?

Il disait : mes champs, mes bêtes, mes fils ; Delphine l’arrêta :

— Tes fils, tes fils ! Tu ne te gênes pas ! Laisse donc venir François, d’abord !

Mais il parla encore. Ces choses tant de fois pensées et repensées durant les longues journées de travail silencieux, il s’enivrait à les dire ; des mots, jusqu’à ce jour endormis au fond de lui, montaient en foule à ses lèvres. Trop ému pour songer à être modeste, il disait sa vaillance et sa tendresse infinie.

L’ombre courte du pommier ayant tourné, pour ne pas se trouver au soleil, il s’était penché davantage vers Delphine.

Il vint à parler de son enfance épouvantable.

— Tu n’as pas connu cela, toi, dit-il ; aussi tu es toujours plus gaie : la misère a attendu que tu sois grande.

— Je n’ai pas de misère, répondit-elle ; je ne serai jamais malheureuse avec toi, mon homme.

Il la remercia des yeux.

— Oh ! quand tu étais chez Pitaude, tu aurais encore pu trouver un gars riche, ma Fine, tu aurais eu de grandes chambres et des bêtes, et des servantes ; tu aurais eu de belles robes, de beaux rubans à ta coiffe et une montre, et des colliers…

Il ajouta tout bas :

— Mais de l’amitié, tu n’en aurais pas eu davantage. Non, bien sûr ! un gars riche n’aurait pas été plus fort d’amitié.

*
* *

Le soir, après la soupe, Delphine et Séverin sortirent dans le village. C’était l’heure de la semaine où les creux-de-maisons vidaient tout leur monde sur le seuil au bord du chemin Roux.

Les hommes, assis sur ces blocs de granit brut qui traînent toujours autour des bâtisses, causaient lentement ; quelques-uns fumaient. Les femmes s’inquiétaient des nouveau-nés, des peines de la grossesse et des filles qui tournent mal. Autour d’elles les enfants, assagis par le crépuscule, jouaient plus mollement, lissant de leurs pieds nus la poussière devenue fraîche. Séverin rejoignit le voisin Maufret qui causait devant sa porte avec d’autres hommes. Maufret était un homme d’âge ; il avait de grosses épaules et beaucoup de poil aux oreilles ; son col de chemise largement ouvert laissait voir sa poitrine velue et grise. Il fumait une pipe de terre très courte ; ç’avait été autrefois un grand fumeur et même, durant ses sept années de service, il avait beaucoup chiqué. Mais il n’avait jamais gagné quatre cents francs, et sa femme allait avoir son douzième ; il était obligé de se priver de tabac.

Il ne fumait que le dimanche, et pour compenser cette prodigalité, il ne mangeait pas. Séverin lui donnait une chique de temps en temps ; Maufret l’estimait à cause de cela ; il l’estimait aussi parce que Séverin était comme lui un fameux ouvrier, ni vantard ni buveur. Dès qu’il le vit s’approcher, il se rangea pour lui faire place, et il lui demanda où en étaient les avoines aux Marandières ; puis on parla du temps et des plants de choux.

Séverin amena peu à peu la conversation sur les petites borderies et sur les anciens valets qui les cultivent quelquefois pour leur compte. Maufret lui coupa la parole.

— Les valets qui se mettent en borderie sont fous, mon gars.

— Parce que ?

— Parce que, pour se mettre en borderie, il faut de l’argent, et les valets n’en ont jamais ; d’abord ils ont toujours trop de drôles pour avoir de l’argent.

Le jeune homme ne put s’empêcher de rire :

— Trop de drôles ! à qui la faute ? à qui la faute, Maufret, si vous êtes un bon travailleur ?

L’autre secoua ses épaules mornes.

— Nous te verrons venir, garçon ! Toi aussi, tu en auras des drôles, sans compter que tu n’auras pas tort ; ce n’est pas en t’échinant derrière Frédéric Loriot que tu ramasseras des rentes ; c’est en faisant des drôles ; faut t’y mettre, mon gars !

Par petites phrases, que ponctuait le sifflement de sa pipe, Maufret continua :

— Un héritier, vois-tu, c’est bon pour les riches ; quand on n’a rien, on partage ; écoute : avec quatre cents francs, — tu ne gagnes pas quatre cents francs — avec quatre cents francs, peux-tu faire vivre ta femme et deux petits, par exemple ? Non, pas vrai ! Eh bien ! il faut en faire douze ; ça t’étonne ! Si tu n’en as que deux ou trois, tu n’oseras pas leur mettre le bissac sur le dos, tu n’oseras pas ; quand on en a douze, ce n’est plus la même chose : on n’a plus honte, et tout le monde donne. Il n’y a que les femmes, mais les femmes s’y font, elles savent bien que ce n’est pas notre faute.

Il y eut un silence ; tous les hommes qui étaient là — et Séverin lui-même, d’ailleurs, — connaissaient ces choses ; ils étaient obligés d’approuver.

— Quand tu seras usé, continua Maufret, tes enfants t’empêcheront de mendier. Tiens, mon Eusèbe gagne déjà près de quinze pistoles ; dans deux ou trois ans, je pense que je pourrai fumer sur la semaine. Quand Eusèbe gagnera pour lui, ce sera le tour des autres.

Séverin pensa tout haut :

— Oui ! et Eusèbe et les autres seront valets eux aussi, valets comme vous, toujours !

— Valets ! bien sûr ! Que veux-tu faire ? Je vois que l’idée de borderie te trotte dans la tête ; moi aussi, dans le temps, j’ai ruminé ça ; mais encore une fois, c’est fou ! c’est bien fou ! Les sans-le-sou qui prennent des terres sont plus malheureux que nous, car ils ne peuvent rien demander ; ils se tuent à l’ouvrage et ne mangent jamais à leur faim ; pour un qui réussit, dix qui crèvent. Tu devrais pourtant comprendre ça, mon pauvre gars, toi qui es sorti de petite souche !…

Hélas ! oui, Séverin comprenait ! Tous ses beaux projets de l’après-midi, combien de valets les avaient caressés pendant leur jeune temps ! Combien de vaillants avaient espéré, et combien avaient été vaincus, comme avait été vaincu ce Maufret lui-même, dans l’implacable lutte !

A la dérobée, il regarda le vieil homme noueux qui commençait à fléchir. Dans sa vie déjà longue, Maufret avait travaillé pour les autres comme dix bêtes de somme ; il n’avait jamais eu un sou ; il ne s’était jamais amusé ; tous ses enfants avaient mendié ou mendieraient.

Séverin pensa : dans vingt-cinq ans, je serai comme lui. Puis il dit d’une voix découragée :

— Toujours la misère, donc !

— Oh ! la misère ! pour ça, bien sûr ! on a toujours de la misère ! répondit Maufret avec une accablante assurance.

Le vent fraîchissait. L’ombre, à pas de velours, était venue surprendre les champs. Il ne montait plus que des bruits atténués ; les voix plus rares sonnaient étrangement devant les portes, et les petits se rapprochaient des seuils.

Soudain, une rainette lança sa note grêle, puis deux chantèrent, puis trois, puis dix, puis mille. Mille voix graves et cristallines célébrèrent la nuit sereine ; on n’eût pu dire si elles étaient proches ou lointaines, inquiètes ou satisfaites ; elles venaient de partout, elles s’étalaient sur les champs apaisés ; elles emplissaient d’une clameur souveraine tout le vide entre les choses ; un hymne monotone de bêtes mystérieuses montait de la terre vers les profondeurs d’ombre.

Séverin appela Delphine qui causait devant une autre porte. Elle se leva, mince entre les voisines accroupies. Elle se leva, entre des voisines qui avaient été, elles aussi, de fraîches campagnardes, de belles filles souples aux hanches rondes, mais qui, à force de misère, à force de grossesses, étaient devenues très vite ces épaisses mamans noirâtres.

CHAPITRE II
LA FACHERIE DES MARANDIÈRES

Delphine accoucha au mois de mars. A défaut d’un François, on eut une fille qu’on n’appela point Delphine, mais Louise, du nom de la marraine, la seconde des Maufrette.

La mère fut vite remise et put nourrir la petite. Naturellement, il ne fallut plus songer à aller en journée, mais Delphine trouva tout de même du travail à faire chez elle, car on la savait adroite et soigneuse.

C’était tout ce qu’avait espéré Séverin.

Malheureusement, vers ce temps-là, ceux des Marandières firent la vie dure à leur valet.

Jeandet, sa troisième attaque étant enfin venue, dormait tout de bon au cimetière, et la Loriote, débarrassée du vieux, faisait marcher ses hommes. L’âge, au lieu de l’attendrir, avait accru sa ladrerie ; elle était de plus en plus grondeuse et regardante.

Le patron, bon vivant au fond, un brin noceur et paresseux, recevait les pires averses au retour des foires. On lui laissait encore faire les marchés, parce qu’il était matois, et parce que Frédéric ne réussissait pas ces choses-là, étant trop brusque et sans défense du côté de la langue ; pour tout le reste, labours, semis, récoltes, on ne consultait plus guère Loriot. Bousculé par les siens, il était naturellement enclin à soutenir le valet ; il reconnaissait d’ailleurs que Séverin était dur à l’ouvrage et ne rechignait pas devant la soupe à l’eau et au sel. Mais il ne sonnait mot devant les autres, filant doux pour faire oublier ses soûleries.

Le second valet était un petit gars sournois de dix-sept ans ; il aurait volontiers fait longue mérienne quand les patrons étaient absents. Séverin ne comprenant pas les choses de cette façon, le menait rondement ; l’autre lui en gardait rancune et faisait des contes à Frédéric sur des propos qu’il prêtait au grand valet. Parfois, à l’ouvrage, il y avait, entre le gars et le petit compagnon, des rires qui ne s’expliquaient guère ; parfois aussi Séverin surprenait des coups d’œil d’intelligence et des gestes de moquerie. Il ne disait rien, tapait droit devant lui.

Pourtant les choses se gâtèrent ; il eut, à plusieurs reprises, des mots avec Frédéric, une fois pour des fagots soi-disant mal faits, une autre fois à cause d’une journée dont il avait besoin pour bêcher son jardin et que le gars s’entêtait à refuser, bien qu’elle eût été prévue dans le marché.

Enfin la haine qui était entre eux éclata au temps des fauches.

L’herbe du dernier pré était à terre ; Séverin, fin faucheur, avait tout le temps poussé l’autre devant lui, et Frédéric sentait d’autant plus l’humiliation que, le soir, après la soupe, le petit valet mettait des vantardises au compte de Séverin. L’herbe donc était toute à terre et il fallait commencer à la rentrer ; il fallait même se hâter, car le temps n’était pas sûr.

Delphine, le premier jour, apporta sa petite aux Marandières et donna un coup de main pour le râtelage ; mais le lendemain, l’enfant étant indisposée, elle resta chez elle. La Loriote sut bien faire entendre qu’elle tenait Delphine pour une paresseuse et qu’il faut avoir un peu plus de courage quand on n’a pas trop de pain chez soi. Séverin se contint.

Toute la matinée il fit des charretées pendant que Frédéric et le petit valet approchaient le foin. Après midi, ce fut le tour de Frédéric de monter sur la charrette. Tout alla bien d’abord, mais Loriot ayant, malgré sa femme, apporté une pichetée de vin pour donner du courage aux travailleurs, le gars excité prétendit que les deux chargeurs n’en finissaient pas.

— Hardi, donc ! il en faudrait quatre comme vous pour m’apporter le foin ! Hardi ! Apportez !

Les deux autres apportèrent ; le foin monta vite dans la charrette ; Frédéric, enfoncé jusqu’aux aisselles, fut un moment débordé ; il s’impatienta encore :

— Bon Diou ! Quand saurez-vous charger ? Hein ! Vous devriez faire de plus grosses fourchées !

Puis, brusquement, comme Séverin, sans s’émouvoir, continuait à piquer dans une petite meule, il lâcha l’injure des rudes gars aux faillis mâles :

— Entends-tu pas ? C’est pour toi que je parle, femme de ville !

Le valet se retourna tout pâle.

— Fédéri Loriot, si tu n’es pas content de mon travail, faut le dire ! Je fais ce que je peux, si tu n’es pas content, dis-le tout de suite.

— Non, je ne suis pas content, crève-de-faim ! Non, je ne suis pas content, Pâtira !

— Tout de même, prends garde à tes paroles, Fédéri !

Mais l’autre, une mauvaise flamme dans les yeux :

— Prends garde, toi aussi, lentoux ! Je vais te sortir du pré !

Puis, étranglé de fureur, il vociféra en descendant de la charrette :

— Race de pouilleux et de gens ruinés ! Cherche-pain ! lentoux ! va-t’en ou je t’éreinte !

Séverin sentit ses mâchoires trembler et de petites choses bleues lui dansèrent devant les yeux ; il piqua sa fourche dans la terre et dit :

— Amène !

Ils se colletèrent, se bousculèrent un moment sans taper, comme deux taureaux qui essaient leurs cornes ; mais la chemise du valet ayant craqué, il en profita pour se rapprocher, et, soulevant l’autre, il le balança et l’étendit ; puis se garant la figure que Frédéric visait à coup d’ongles, il cogna.

Cependant le petit valet, Loriot et Louise accouraient avec leurs outils ; ils se jetèrent tous sur Séverin.

D’un bond il fut debout et empoigna l’aiguillon :

— Feignants ! cria-t-il, venez-y donc au cherche-pain ! venez-y donc tous, feignants !

Blanc de visage comme un mort, il leur rejeta l’insulte :

— Je suis un crève-de-faim, moi ! mais je vaux mieux que vous qu’êtes engendrés de chiens !

Puis il leur tourna le dos et se dirigea vers l’échalier ; avant de sortir du pré, il cria encore :

— Frédéri Loriot, prends garde au cherche-pain !

Et aussi :

— Venez-y donc tous, tas de feignants ! feignants ! feignants !

Il s’en fut dans la grange ramasser les menus objets qui lui appartenaient. Ayant réuni dans une vieille blouse deux mitaines de gros cuir qui lui servaient à fagoter, une pierre à aiguiser et une petite forge à battre les ferrements, il jeta le paquet sur son dos avec ses hardes qu’il n’avait pas reprises, puis décrochant sa faucille qui était piquée au portail, il s’en alla.

Lorsqu’il arriva aux Pelleteries, Delphine assise sur la pierre du foyer était en train d’endormir la petite. Elle poussa un cri :

— Hé ! qu’y a-t-il ? qu’as-tu ?

Il avait jeté son paquet à terre :

— J’ai que je viens d’enrager[1], fit-il d’une voix sourde.

[1] Enragé se dit au pays de Bocage d’un valet qui quitte son patron pour cause de fâcherie.

— Tu viens d’enrager ! Ce n’est pas vrai, mon Dieu !

Elle se leva et, ayant couché l’enfant, vint à lui toute apeurée.

— Dis, ce n’est pas possible ! Ta chemise est déchirée ! Tu t’es donc battu ?

— Oui, on s’est battu ; le Fédéri m’a fait des reproches et j’ai tapé ; ça devait arriver.

— Il t’aura fait du mal ! Fallait pas te battre, voyons ! Fallait t’en venir ! Comment allons-nous faire pour le gage ? Ta chemise est perdue !

Elle avait les larmes aux yeux en rapprochant les lambeaux d’étoffe. Il la repoussa, et soudain, la voix douloureuse :

— Laisse-moi ! cria-t-il. Ah ! j’ai tort ? Ah ! on m’appellera femme de ville et pouilleux et je serai là et j’écouterai sans rien dire ? Tu crois ça, toi !

Les voisines entendant ces éclats de colère étaient accourues :

— Qu’y a-t-il, Jésus ?

— Ce qu’il y a, mes commères ! Il y a que les gars des Marandières m’ont embêté et que j’ai tombé dessus ; et que celle-ci me le reproche à cette heure ! Oui, Delphine, on m’a dit que tu étais une fainéante et une ruinée ; moi, je suis un chercheur de pain. Et il aurait fallu que je me taise ? J’en ai assez ! Nous autres valets qui nous tuons pour les patrons, on nous mettra sous les pieds ; parce que je suis un crève-de-faim, les gens me cracheront à la figure ! Nom de Diou, qu’ils y viennent !

Soulevé de colère, le poing haut, haletant, superbe, il défiait tous ceux qui l’avaient fait souffrir dans sa jeunesse et ceux pour qui il avait travaillé et ceux pour qui il trimerait encore, demain et toujours.

Delphine pleurait en dorlotant la petite qui s’était réveillée au bruit. Les voisines s’efforcèrent de les apaiser : ces choses-là arrivaient à tout le monde ; on avait vu bien d’autres valets enrager. Chez les Loriot surtout, cela n’était pas étonnant ! Ils avaient grand tort, tous les deux, de se faire un cassement de tête d’une si petite affaire.

Séverin, un peu calmé, changea de chemise et sortit dans le jardin, où Delphine ne tarda pas à le rejoindre ; toute la soirée, il bêcha sans desserrer les dents.

A la nuit tombée, quand les hommes des creux-de-maisons furent rentrés et qu’ils surent comment Pâtureau, relevant une injure qui les atteignait tous, avait corrigé le gars des Marandières, ils approuvèrent bruyamment. Tous détestaient Frédéric et ils eussent souhaité une correction plus complète ; même, l’un d’eux, le Surot, un fort en gueule, tantôt valet, tantôt scieur de long, ricana :

— A ta place, je n’aurais pas jeté ma fourche, non ! s’il s’était amené, je l’aurais enfilé comme un barbot.

Maufret haussa les épaules :

— Tu dis des bêtises, Surot ; s’agit pas d’abîmer les hommes.

Puis, se tournant vers Séverin :

— Tu as fait tout ce qu’il fallait, mon vieux, peut-être même que tu en as trop fait. As-tu ton argent ? Tu n’as pas ton argent ?

— Vous pensez, Maufret, que j’ai songé à autre chose, quand ils se sont jetés sur mon dos comme des bêtes.

L’autre crachota :

— Ils te feront des misères ; je les connais, les grippe-sous. Tu as cogné ; ils te menaceront d’un procès pour ne rien donner ; ils savent que nous avons toujours tort devant le juge. Faut pourtant que tu sois payé !

— Je crois bien ! je ne leur ferai pas cadeau d’un liard.

— Euh ! qui sait ? J’en ai bien connu d’autres… Tu ne sais pas, mon gars : quand Delphine ira chercher ton argent, elle emmènera celle de chez nous. Tu comprends, ta femme n’est point sotte, mais c’est jeunet, ça manque de hardiesse ; Victoire, elle, en a vu de toutes les couleurs, et Dieu merci, elle a toujours la langue plus pointue qu’un aspic. Il faudra y aller le dimanche matin pour tâcher de trouver Loriot qui est encore d’arrangement ; si la Louise était seule, elle ne donnerait rien, la vieille garce !

Maufrette, un enfant suspendu à sa longue mamelle, parut dans la clarté, sur le seuil de la porte. Sa petite tête presque chauve et sans résille surmontait étrangement son gros corps ; elle avait un ventre énorme qui ne se dégonflait plus aux accouchements ; son jupon court levait par devant, laissant voir ses chevilles nues.

Elle venait d’entendre les paroles de son homme.

— Y a pas de crainte à avoir, Pâtureau ! cria-t-elle de sa voix aiguë ; j’irai la trouver, moi, la Loriote, et même je lui ferai une belle morale !

— Si tu veux, reprit Maufret, tu lui feras la morale, mais quand tu auras l’argent !…

*
* *

Le dimanche suivant les deux femmes allèrent donc aux Marandières.

Contre leur attente, Loriot n’y était pas. La Louise, en les voyant venir, avait fermé la grande porte du côté de l’aire ; mais elles firent le tour des bâtiments et entrèrent par le fournil. La vieille, manches relevées, était penchée sur un seau d’eau grasse au fond duquel elle écrasait des pommes de terre bouillies ; elle les regarda en dessous sans tourner la tête, puis comme si elle eût été seule, elle se releva et sortit. Les deux autres l’entendirent qui grommelait après les cochons et qui traînassait ses sabots avec l’air de ne pas se hâter.

Alors, la Maufrette s’avança sur le seuil et cria :

— Loriote, si ça ne vous ennuie pas, vous viendrez ici ; nous avons affaire à vous ; et puis nous sommes pressées, vu que c’est l’heure de la messe.

— Ah ! moi, j’ai affaire à mes gorets, rien ne presse chez nous.

Il fallut attendre ; à la fin elle revint et laissant tomber son seau :

— A cette heure, que voulez-vous ? demanda-t-elle.

— Nous venons pour l’argent ; dis-lui ton compte. Delphine.

Delphine, un peu effrayée par cette grande vieille, balbutia :

— Dame ! Séverin a enragé le quinze ; ça fait juste vingt-deux pistoles.

La Loriote ricana :

— Vingt-deux pistoles ! Tu sais compter, jarni ! cela en vaudrait tout au plus dix-huit, puisque c’est le temps d’ouvrage qui reste à faire. Mais c’est pas tout ça ! notre valet a enragé, il a battu ceux d’ici ; nous ne lui devons rien.

— Par exemple ! fit Maufrette.

— Toi, Maufrette, ça ne te regarde pas ; tu aurais mieux fait de rester moucher tes drôles. Vingt-deux pistoles ! Vous pouvez tourner vos sabots, mes belles, vous n’aurez pas un denier.

— Nous tournerons nos sabots quand nous aurons l’argent, reprit Delphine. Séverin a dit que si vous ne le payiez pas tout de suite, il vous mènerait à l’audience.

— A l’audience ! Eh bien ! tu peux lui dire que j’en ai grand’peur ; oui j’en ai grand’peur, ma foi !

— Vous n’en avez pas peur, dit Maufrette ; sûrement, vous y allez plus souvent que nous ; quand ce n’est pas avec les valets, c’est avec les voisins. Seulement, il y a des gens qui m’ont dit que le juge de paix commençait à être las de vous et que si vous retourniez encore lui donner de l’ouvrage, ça vous coûterait chaud.

La Loriote ouvrit la fenêtre et cria du côté des écuries :

— Fédéri ! Ho ! Fédéri ! viens donc !

Frédéric arriva ; il avait un œil enflé et bleu.

— Tenez, mes belles, voilà comment Séverin a arrangé celui-ci ; il l’a quasiment estropié ; sans nous, il le tuait. Eh bien ! allons-y, à l’audience si vous voulez ! Nous verrons s’il n’attrape point de la prison, ton homme, ma petite Delphine !

Maufrette voyant que tout était perdu, vira sur ses jambes de cane et s’approchant de Frédéric, lui cria sous le nez.

— Ah ! t’es mouché, chenaille de malédiction ! t’as trouvé ton maître ! Maintenant, il va te mener à l’audience et si la crapule te soutient, on verra du moins que tu as été corrigé !… Et les gens riront ; tout le monde sera content ;… et tu en recevras d’autres, c’est moi qui te le dis ; les drôles de quinze ans voudront t’empoigner pour essayer leur force. Ah ! ton valet t’a ménagé ; ce qu’il aurait dû faire, c’est te casser les reins ! Mais il a eu pitié de toi, méchant coq châtré !

Le gars avait pâli ; une terrible lutte s’engageait entre son avarice et son orgueil. Pour gagner à cette audience, il faudrait avouer qu’il avait été battu ; et c’était vrai qu’on en ferait des gorges chaudes et qu’on en parlerait longtemps. Cette pensée lui était si cruelle que l’orgueil l’emporta.

Il se mit à rire en homme qui n’attache pas grande importance aux cancans des femmes.

— As-tu fait ton compte, Pâturelle ?

— Oui, dit Delphine, ça fait vingt-deux pistoles.

— Non, ça ne fait pas vingt-deux pistoles ; mon compte, à moi, est de vingt pistoles ; je m’en vas te les donner.

— Jamais de la vie, par exemple ! gronda la mère en se mettant devant l’armoire.

Mais il l’écarta, ouvrit le tiroir et prit un billet de cent francs et des louis. Il riait encore.

— Tais-toi, m’man ! que je paye ces crève-de-faim. L’autre jour, j’ai payé le gars. Ça ne paraît pas sur lui, mais je l’ai bien touché quand même ; hé ! hé ! il a eu son compte. Aujourd’hui, je veux donner à sa femelle son compte de sous.

Il déplia le billet et aligna les louis sur la table. La Loriote se jeta en avant.

— T’es fou, Fédéri ! Serre ça !

De sa main couverte de lavures, elle agrippa un louis ; alors Maufrette ramassa vivement le reste et le mit dans la poche de Delphine.

— Ça ne fait pas le compte ! tu vas lui donner ses quarante francs, dit-elle.

— Vingt francs, rectifia l’homme ; c’est vingt francs que je lui donnais en plus, mais la mère ne veut pas ; tant pis ! ça ira comme ça. Maintenant, allez-vous-en, les femmes.

Elles sortirent du côté de l’aire ; quand Delphine eut dépassé le fumier, elle s’arrêta :

— Maufrette, venez donc ! venez donc, voyons !

Mais Maufrette avait encore des mots à dire, des mots fort vilains qu’elle lâchait par courtes volées, car elle avait un peu d’asthme. Elle était restée en arrière ; elle quittait la place lentement, à reculons, et l’ardeur qu’elle mettait à honnir la Loriote faisait tressauter son gros ventre et trembler sa poitrine molle.

Elle rejoignit Delphine au tournant de l’ouche.

— As-tu vu, fit-elle tout essoufflée, as-tu vu comme elle a raclé le louis d’or, cette vieille grâlée ? N’empêche que je lui ai donné tous les noms, va !

Aux Pelleteries, Séverin et Maufret attendaient avec inquiétude. Ils ne comptaient guère sur l’argent, et ils furent bien étonnés de voir ces cent quatre-vingts francs ! Quand elles racontèrent comment Frédéric les avait donnés, Maufret n’en crut pas ses oreilles, mais Séverin se mit à rire.

— Ça ne me surprend plus autant, moi, dit-il. Si j’avais eu un œil abîmé comme lui ou bien des dents cassées, vous n’auriez pas arraché un sou ! Il est rudement chien, le bougre, mais il est encore plus glorieux de sa force !…

*
* *

Séverin, la semaine qui suivit, resta chez lui ; il en profita pour s’occuper de son jardin et bâtir une petite cabane à lapins.

Il fit des journées de-ci de-là.

Il n’est pas de plus dur métier que celui de journalier au temps des gros travaux. Y a-t-il dans une ferme un coup de collier à donner, le patron dit :

— Mes valets, nous allons laisser cela pour la semaine prochaine ; nous prendrons un homme qui nous aidera.

L’homme de renfort a, bien entendu, la meilleure place ; le lendemain il recommence dans une autre ferme, ramassant ainsi tout le travail pénible.

Heureusement, Séverin trouva à se louer pour toute la moisson chez les Chauvin du Pâtis, des gens qui faisaient valoir une grande terre. Après les batteries, il remplaça au même endroit un valet qui était tombé malade. Enfin, il s’y gagea pour l’année suivante.

Tout compte fait, le matin de la Toussaint, Delphine, en rassemblant l’argent gagné pendant l’année, trouva trois cent cinquante francs, juste ce que Séverin aurait rapporté s’il était resté aux Marandières. Il n’y avait que les pommes de terre en moins. Elle compta ce qu’il fallait pour les grosses dettes : quarante francs de loyer et quatre-vingt-dix francs de pain. Elle mit le reste de côté avec les cent francs qui lui restaient.

Il allait falloir acheter des sabots, quelques hardes, deux sacs de pommes de terre, des haricots et un petit morceau de viande qu’on salerait pour les jours de fête. Delphine pensa : si tout va bien, il me restera encore plus de deux cents francs pour passer mon année ; au beau temps, la petite marchera ; je pourrai travailler, et je tâcherai d’en rogner un peu.

— Séverin, dit-elle tout haut, nous prendrons une terre.

Lui, qui achevait de s’habiller, eut l’air de douter.

— Euh ! ça sera dur ; encore une dizaine d’années comme celle-ci, et je commencerai à être las.

Il s’était penché pour baiser la petite menotte de Louise que Delphine tenait à son cou.

— Pauvre homme ! c’est vrai que tu n’as guère d’amusement ; toujours trimer et jamais rire. Tiens, prends donc ce panier : puisque tu vas au bourg, tu m’apporteras quatre livres de résine. Te voilà cent sous, avec ce qui te restera, tu peux bien faire une petite partie.

— Oh ! la partie, ce n’est pas mon fort ! Pour une fois, tout de même…

Il se pencha à nouveau vers la petite et vers la mère.

Dans la soirée, quand Maufrette revint de Coutigny, elle cria à sa voisine par la fenêtre étroite :

— Ne t’impatiente pas, Pâturelle ! celui de chez nous est attablé avec le tien et deux autres dans le Bas-Bourg ; nous les aurons à la retraite et frais sans doute.

— Dame ! répondit Delphine, c’est bien leur tour.

— Pour ça, oui, bonnes gens, c’est bien leur tour ! qu’ils en profitent donc !

A Coutigny, Séverin et Maufret étaient en effet en train de boire.

Séverin, le matin, était passé chez le propriétaire et chez le boulanger, et il leur avait fait casser à chacun dix sous sur ce qu’il leur devait. Après la messe, quand il eut acheté sa résine, il alla chez le charcutier ; il voulait faire une surprise à Delphine, qui n’avait pas mangé de viande depuis au moins deux mois ; dès le matin, lorsqu’elle lui avait remis cent sous, il avait songé à les employer pour elle. Il acheta donc une côtelette et un gros morceau de pâté qu’il fit envelopper soigneusement à cause de la pierre à chandelle qui se trouvait au fond du panier. Il lui resta encore cinquante sous ; il acheta un paquet de tabac et, ayant rencontré Maufret, il entra avec lui à l’auberge.

Elle était toute pleine, ce jour-là, la petite auberge, toute pleine de fumée et de bruit ; elle retentissait de la joie épaisse des misérables. Les jeunes juraient et riaient très fort ; il y avait des vieux à peau sèche, tout rasés, la lèvre et le menton bleus. Certains étaient gauches en entrant et s’asseyaient timidement ; c’est qu’ils ne se mettaient en dépense qu’une fois l’an ; faute d’habitude, ils ne savaient pas bien tenir leur place dans un écot. Tous jouaient des litres de vin. Ils buvaient comme on travaille, lentement, avec ordre, et ils versaient d’exactes verrées.

Séverin et Maufret se mirent aux cartes contre deux gars de Malitron. Quand Maufrette regarda en passant, pour juger de l’état de son homme, ils étaient déjà très rouges. D’autres, des jeunes gens, à une table du fond, chantaient. Vers le soir, deux de ces jeunes voulurent se battre : on les jeta dehors parce qu’ils dérangeaient tout le monde en tombant à droite et à gauche.

A l’heure des chandelles, tous étaient ivres ; ils ne se souvenaient plus des mauvais patrons, ni des femmes plaintives, ni des maigres enfants, ni de rien. Simplement, ils voulaient boire jusqu’à la retraite : le lendemain, on verrait.

Séverin et son compagnon quittèrent l’auberge vers dix heures ; ils hésitèrent beaucoup pour descendre le seuil et pour s’orienter. Le vieux, plus ivre, battait la route. Séverin le prit sous le bras, mais au bout d’une minute, il le lâcha si brusquement, que l’autre alla donner dans un mur :

— Bon Diou ! ma viande ! Maufret, ma viande ! Attendez-moi ici.

Il avait, en effet, oublié son panier : il revint à l’auberge, où il eut bien du mal à le retrouver. Enfin il rejoignit Maufret, le releva péniblement et l’emmena.

Ils arrivèrent fort tard aux Pelleteries ; Delphine n’était pas couchée ; elle commençait à s’inquiéter. Séverin, ébloui par la chandelle, vacillait un peu. Il voulut expliquer avec des mots de tendresse qu’il avait pensé d’abord à elle ; il voulut dire aussi qu’il avait gagné aux cartes et n’avait déboursé que l’argent d’un litre. Mais il avait la langue pâteuse et s’embrouillait ; il s’écroula sur une chaise en montrant le panier. Alors Delphine l’aida à se déshabiller et bientôt il ronfla.

Le lendemain, Maufret et lui eurent honte de cette soûlerie dont les femmes riaient entre elles.

CHAPITRE III
LOUIS VI

Chauvin du Pâtis était un homme de cinquante ans, gros et court. Il était le frère de Chauvin du bourg, qu’on appelait Chauvin le riche, parce qu’il avait épousé tout jeune une fille de trente ans, méchante, laide, un peu bossue, mais connue sous le nom de Marie fesse-dorée. A vrai dire, Chauvin du bourg n’était plus bien riche, ayant perdu de l’argent dans un petit trafic de grains ; il avait cependant pu envoyer ses deux enfants à l’école : l’aîné était prêtre, et le cadet avait une place quelque part dans les bureaux.

Tout cela faisait que les Chauvin étaient des gens considérés dans la commune. Celui du Pâtis passait lui-même pour riche, bien qu’il ne le fût point. En tous les cas, c’était un vrai brave homme. Il aimait le travail bien fait et vite fait, mais tous ceux qui le connaissaient le déclaraient franc comme l’or ; ses anciens valets disaient :

— Chauvin, Chauvin du Pâtis ? dur de peau, tendre de cœur ; chez lui, on se lève tôt, mais le bon ouvrier est bien vu. Bon gars et bonne maison !

— Bonne grange ! disaient de même les vieux mendiants qui vont le long des routes béquillant et clochant ; bonne grange, on n’y est pas chiche de paille.

Séverin fut vite accoutumé à sa nouvelle condition. Il était va-devant. Après lui venait un second valet et les fils, Jacques et Florentin, l’un de dix-huit ans, l’autre de quinze, tous les deux ardents à l’ouvrage, bien qu’un peu mastocs comme le père.

A la maison, il y avait deux filles qui aidaient la patronne.

Un grand fils aîné et un plus jeune étaient morts en quinze jours quelques années auparavant. Chauvin ne s’en était pas consolé : il parlait peu et d’une voix toujours grave.

D’ailleurs, il avait, sans qu’on le sût, d’autres tracas. Ses affaires n’allaient pas, il avait des dettes. Depuis la mort du gars, il fallait un grand valet de plus, et encore avait-on bien de la peine ; la terre, en effet, sans être mauvaise, était malaisée, compacte, lourde comme pâte ; les pluies de printemps la rendaient inabordable.

Surtout le Pâtis était affermé beaucoup trop cher. La première année que Séverin passa chez Chauvin fut l’année de la sécheresse ; année mauvaise pour tous, année fatale aux petits cultivateurs qui vivaient au jour le jour.

Un été superbement bleu brûla la terre. Le printemps ayant été frais, les labours de mars avaient fait dans les champs d’argile du Pâtis de grosses mottes luisantes ; elles devinrent si dures par la suite, ces mottes, qu’on les aurait prises pour d’énormes briques contrefaites. Les plants de betteraves et de choux ne prirent pas racine ou se desséchèrent peu à peu ; le maïs, à peine né, fut roussi.

Les gens se désolaient ; ils guettaient les nuages, sondaient l’horizon pâle, suivaient de l’œil la moindre fumée.

Deux ou trois fois, des flocons très hauts et très blancs, semblables à de la laine bien cardée, cachèrent le soleil ; à ces moments-là, on criait d’un champ à l’autre :

— Cette fois, ça y est ! le temps est cailleboté ; la belle nuée est sur le soleil, il y a du changement !

Mais la belle nuée s’en allait doucement comme une lente troupe d’oiseaux sauvages, et bientôt on la voyait massée en un tout petit coin du ciel.

On fit des prières. Les prêtres consentirent à mener au pied des calvaires des processions chantantes — qui soulevaient toujours la même poussière jaune. Et comme tout cela n’amenait pas l’eau, des femmes imaginèrent d’aller prier au pied des arbres qui abritent les sources ; elles partaient le soir, par groupes de trois ou de sept, et elles allaient, dans l’ombre recueillie, offrir leurs formules chrétiennes aux vagues divinités des branches et du vent.

Le temps des moissons vint et passa sans que l’on vît l’eau ; quelques coups de tonnerre se firent entendre, mais la nuée ne creva jamais. L’orage, même avec de la grêle, eût été le bienvenu : tout, plutôt que ce ciel trop bleu et ce soleil trop blanc qui buvait l’eau des mares. Les ruisseaux étaient secs ; les fontaines et les puits baissaient ; les menues sources épaisses dans les prés bas, celles qui jaillissent au revers des talus dans les chemins creux étaient depuis longtemps taries. La terre ne pouvait plus suer.

Le moment fut dur pour beaucoup de fermiers ; quelques-uns fléchirent ; il y eut des ventes. Comme les fermages ne diminuaient point, les gages des valets eurent une tendance à baisser. Séverin, pour rester au Pâtis, dut se contenter de trois cent vingt-cinq francs. Delphine, qui se trouvait de nouveau enceinte, n’avait pas pu travailler hors de chez elle. Pour arranger les choses, elle accoucha vers la fin de décembre de deux bessons. Coïncidence étrange et qui fit beaucoup rire ceux des Pelleteries : une dizaine d’heures plus tard, la Maufrette accouchait de son treizième, un énorme garçon.

Les trois enfants furent baptisés le lendemain jeudi. En sortant de l’église, Séverin et Maufret allèrent ensemble chez le greffier de la mairie, M. Caillas. M. Caillas, fils d’un paysan aisé, avait été quelque peu au collège. Trop peu fortuné pour vivre absolument en propriétaire, il avait été successivement commis de perception, expert, agent d’assurances. Depuis une dizaine d’années, il faisait les écritures de la mairie. C’était surtout un grand chasseur.

Ce jour-là, M. Caillas était absent. Mme Caillas, ayant entre-bâillé la porte, montra une minute sa tête jaune, juste le temps de leur apprendre « que c’était bien fait pour eux, qu’ils n’avaient qu’à venir plus tôt ».

Un moment après, ils revinrent ; cette fois, le chasseur était rentré. Moyennant l’abandon de leurs sabots dans le corridor, ils purent pénétrer dans la cuisine où M. Caillas écrivait.

M. Caillas était grand et gros ; il en était fier ; il disait :

— La bête noire et moi pesons un hippopotame !

Et il riait quand les gens ignoraient les hippopotames ; la bête noire était le curé.

M. Caillas s’y connaissait en bassets ; pour le reste, il était d’une grande simplicité.

La paysanne cossue qu’avait été Mme Caillas avait acheté en se mariant le nom de dame et le droit de porter chapeau. Même la semaine, elle avait abandonné résille et bonnet, et ses cheveux gris, rudement tirés, se rassemblaient sur son crâne pointu en un chignon assez semblable à une corne de pintade. Elle parlait le moins possible aux ménagères voisines, sauf à une vieille demoiselle à moitié folle, mais pourvue de rentes. Elle était méchante et plus sotte qu’une oie de l’année ; chacun la détestait dans le village ; on ne l’appelait que « la corme », et de fait, elle était astringente comme une poire sauvage.

Mme Caillas n’avait pas amélioré M. Caillas. Sans elle, on aurait encore estimé le greffier, bien qu’il dénonçât les braconniers. On le trouvait bon garçon, « au fond ».

— Au fond seulement ! disaient les gens de peu.

Car il molestait les gens de peu.

Petit devant le maire, petit devant sa femme, petit devant les bourgeois qui lui donnaient droit de chasse, il se faisait très grand devant les humbles. Arrogant, bougon, il était le plus souvent à gifler ; parfois cependant sa grosse jovialité perçait ; il blaguait lourdement les servantes qui avaient fauté.

Quand Maufret et Séverin entrèrent, il était occupé à mettre le sceau de la mairie sur un éparpillement de feuilles blanches. A chaque coup de tampon, il examinait le papier avec le froncement d’un homme qui a conscience de ses responsabilités.

Eux, debout, attendirent ; M. Caillas se retourna enfin, les regarda un moment de pied en cap, puis, comme un homme qui se réveille :

— Ah ! c’est vous ? Vous venez encore pour un drôle, Maufret ?

— Tout juste, monsieur Caillas, même que c’est la deuxième fois ; Mme Caillas…

— Eh bien ! quand ce serait la dixième ! Pensez-vous que je sois là pour vous attendre et pour vous servir ? Vous ne pouvez pas venir à l’heure convenable, pas vrai ?

— Faites excuse, monsieur Caillas, nous ne savions pas. A quelle heure faut-il venir ?

— Té ! quand je suis à la maison, pardi ! Il est malin encore, ce vieux.

Mme Caillas éclata de rire. Les deux paysans se mirent aussi à rire, par contenance. L’autre continua :

— Pourquoi venez-vous deux ? Vous devriez savoir qu’on se passe de témoins.

— Ce n’est pas un témoin, monsieur Caillas…

— Non, dit Séverin à son tour ; ma femme vient d’accoucher aussi.

— Alors, ça va faire deux actes ! ça tombe bien ; deux actes ce soir ! Que le diable vous emporte !

— Trois ! monsieur Caillas, dit Séverin.

— Trois ?

— Oui, trois ; parce que j’en ai deux à déclarer, deux bessons.

Le gros homme fit pivoter sa chaise et ses mains retombèrent sur ses larges cuisses.

— Deux ! Trois ! trois drôles le même jour, aux Pelleteries, porte à porte ! Est-ce que vous vous payez ma tête ?

— Pas du tout, monsieur Caillas.

— Alors, non, c’est vrai ?

— C’est vrai.

— Vous allez bien, là-bas ! Si les lièvres peuplaient comme vous, c’est ça qui ferait de belles chasses au courant. N. de D…! vous allez bien ! Enfin…

Il attira à lui une feuille blanche et, sous sa main velue, sa plume tourna comme un oiseau qui cherche la branche où se poser.

— Allons ! Eh bien ! les noms ! fit-il ; qu’attendez-vous ?

— Constant-Auguste, dit Séverin.

— Bon ! fils de…

— Séverin Pâtureau et de Delphine Bernou.

— Bon ! à l’autre.

— Antonin-Maximin.

— … tonin… ximin… fils de idem. Dites donc, mon vieux Pâtureau, lequel a été fait le premier ? Il n’en sait rien !… Quel lapin ! A votre tour, Maufret, les noms ?

— Monsieur Caillas, mettez ce que vous voudrez ; vous savez mieux que moi ce qu’il faut.

— Tiens, c’est vrai ! Vous vous en foutez, vous ! Je me rappelle ça.

Il se rappelait que Maufret n’attachait aucune importance au nom de ses garçons. Lui s’appelait Louis, dit Louette. Alors, pour le premier, il avait dit :

— Mettez Louis comme moi.

Pour le second, on avait mis encore Louis et ainsi de suite. Seulement le greffier avait ajouté des noms de son choix, et les cinq Maufret mâles s’appelaient Eusèbe, Gonsalve, Avit, Athanase et Richelieu.

— Alors, Louis, toujours ! Maufret, Louis comment ? Louis VI ?

— A votre désir, monsieur Caillas. Pourvu que le drôle soit un bon travailleur.

— Eh bien ! Louis VI, alors ! Louis VI le Gros, hein ?

— Pour ça, monsieur Caillas, c’est bien vrai qu’il est gros…

L’autre éclata de rire :

— Sacré bonhomme, va ! Allons, hop ! les signatures ! Savez-vous signer, seulement ?

Séverin s’approcha ; mais, au même moment, il y eut un bruit à la porte. Mme Caillas ouvrit, et deux chiens jaunes, deux bassets affreux avec leurs oreilles de porc et leurs pattes difformes se précipitèrent dans la cuisine.

M. Caillas s’était levé ; de la main il écarta vivement les deux hommes.

— Rangez-vous ! rangez-vous donc ! Vous ne voyez pas que vous êtes juste devant leur écuelle ? Madame Caillas, apporte la soupe !

La dame versa la soupe aux chiens. Les papiers furent oubliés ; le greffier n’était plus du tout pressé. Il se mit à caresser le dos des bassets et à leur trousser les oreilles.

— Bonnes bêtes ! bonnes bêtes ! bons petits vieux ! Savez-vous qu’ils m’ont ramassé trois lapins dans leur matinée ! Hein ! que dites-vous de ça ? Ils sont plus fins, à eux deux, que tous les gars de Coutigny.

Les chiens eurent vite lapé la soupe.

— Dis donc, madame Caillas, ils ont encore faim ; tu n’as rien à leur donner ?

La dame chercha dans un garde-manger et apporta une grande platée de viande.

— Il y a le lièvre d’avant-hier, dit-elle, ils ont de quoi se régaler.

Elle versa la viande devant les bassets, qui se mirent à grogner de satisfaction.

Cependant, Maufret qui commençait à trouver froids les carreaux de la cuisine, se risqua à parler pour rappeler qu’il était là.

— Bigre ! madame Caillas ! une platée de lièvre ! voilà des chiens plus heureux que des chrétiens ! moi, dans ma vie, je n’en ai mangé que deux fois, du lièvre.

— Que voulez-vous que nous fassions de tout le gibier ? répliqua aigrement la dame. Nous ne pouvons pourtant pas le vendre !

Maufret reprit :

— Monsieur Caillas, à cette heure que vous avez les noms, est-ce que nous pouvons nous en aller ?

— Non ; il faut les signatures, dit le greffier, toujours occupé à ses chiens.

— Moi, je ne sais pas écrire, dit le vieux, tenace. Vas-y, toi, Séverin, pour que nous nous en allions.

M. Caillas s’emporta.

— Vous ne pouvez pas attendre une minute ? nom de nom ! Vous croyez que je suis à vos ordres ! Allons, signez donc, Pâtureau, nous aurons peut-être la paix, ensuite !

Séverin lentement, traça son nom en grosses lettres. Le bec de la plume, en remontant pour le dernier jambage, piqua dans le papier, et un peu d’encre sauta sur la feuille.

— C’est ça ! fit l’autre, barbouillez, maladroit ! Enfin, ça y est, maintenant, allez-vous-en, puisque vous êtes si pressés.

Séverin et Maufret sortirent.

— Au revoir, monsieur Caillas ! Au revoir, madame Caillas !

— Au revoir… au revoir…

— Nous avons encore eu de la chance, dit Maufret, comme ils remontaient la rue du village. Nous avons eu de la chance que le Caillas ait tué ses trois lapins dans la matinée ; il a été presque riant. Je me rappelle des fois où il n’était pas abordable. Il n’est peut-être pas mauvais garçon, dans le fond, c’est sa femme qui le gâte. C’est une triste bique, elle, par exemple !

Séverin répondit du fond de sa gorge :

— Oui, vous pouvez bien le dire, une triste, sale, vieille bique !

Moins fatigué que son compagnon et de sang plus vif, il rétivait davantage sous l’affront. Et puis cette platée de viande jetée aux chiens lui semblait un insolent péché.

Il songeait avec amertume que Delphine, après avoir mis deux enfants au monde, n’aurait pas seulement de soupe grasse pour réparer ses forces. Pourtant, en arrivant chez lui, il fut tout joyeux de voir devant le feu une grosse marmite qu’il ne connaissait pas ; la belle-sœur, suivant une coutume qu’il ignorait, était venue tout exprès des Arrolettes pour apporter une poulette blanche ; et, accroupie sur la pierre du foyer, elle écumait déjà le bouillon jaune.

Maufrette, elle, se remettait à chaque fois, avec une grande potée de soupe bouillie, bien molle, bien molle.

CHAPITRE IV
QUATRE ET CINQ

Les valets travaillent aux champs ; ils songent aux bêtes, aux outils, aux fourrages, aux labours ; parfois ils chantent. Ils tapent dur, l’hiver quand les mains saignent, l’été quand la peau cuit ; mais la besogne faite, ils mangent ; ils mangent non pas bien, certes, mais assez ; on ne leur plaint ni légumes ni pain.

Les femmes qui restent à la maison ont tous les cassements de tête : à elles les enfants, à elles les guenilles, à elles les petites dettes, à elles l’inquiétude toujours présente du lendemain ; à elles surtout les quignons durs, grignotés sans beurre ni lard.

Maisons creuses, nettes de pain, pleines d’enfants ; maisons creuses, huches vides, bourses vides ! Qu’on s’arrange !

La vraie misère commença pour Delphine dès la naissance des bessons.

Bien qu’elle fût forte, en dépit de son air de petite femme délicate, elle ne put allaiter les deux enfants. Alors, elle imagina de leur donner à téter à tour de rôle et de leur faire, en plus, de la soupe et des bouillies de pommes de terre. Séverin, qui se souvenait de Désiré, s’y opposa ; il ne voulut pas entendre parler de bouillie. On acheta donc un biberon, et la Pitaude fournit le lait. Mais quatre sous de lait par jour font six francs à la fin du mois, le quart du gage : c’était une grosse dépense. Quand les petits eurent six mois, Delphine n’acheta plus qu’un demi-litre de lait par jour, et dans ce lait, elle fit tout de même bouillir des croûtes de pain.

Louise commençait à marcher seule ; elle donnait beaucoup de peine aussi. Elle était pâle, nerveuse, sujette aux convulsions ; pendant des journées entières elle restait accrochée aux cotillons de sa mère.

Il avait fallu un second lit pour coucher la petite et la grand’mère Bernou quand elle venait aux Pelleteries. Il était bien vieux, bien vermoulu, ce lit, il était mince de plume, mais tout compte fait, il revint quand même à plus de cent francs.

Au temps des nuits courtes, où les hommes harassés ont absolument besoin de dormir d’un trait, il arriva à Séverin d’y coucher seul ; Delphine prenait avec elle Louise et un des bessons, l’autre couchant dans le berceau. De cette manière, quand les enfants criaient elle les faisait téter, les dorlotait, les apaisait tout bas ; elle ne dormait pas, mais le somme du moissonneur n’était pas interrompu, ce qui était l’essentiel.

A la Toussaint, quand le bois fut acheté pour l’hiver et le pain payé, il resta cent cinquante francs pour passer l’année. Les Pâtureau furent tout de même contents, parce que les bessons avaient bien poussé ; mais Delphine, cette fois, ne parla pas de se mettre en borderie, ni même de changer de maison, et le carême d’après fut long.

Quand Antonin et Constant eurent deux ans et commencèrent à trotter devant la porte, il leur vint une petite sœur, Georgette. Cette fois, Delphine resta au lit plus de trois semaines ; heureusement la grand’mère put venir s’occuper des enfants pendant tout ce temps. La sage-femme avait trouvé Delphine très faible et lui avait enseigné un remède fortifiant en lui défendant de se lever. Elle se leva cependant et ne voulut pas acheter le remède ; mais presque aussitôt son lait s’en alla. Elle resta toute maigre avec un gros ventre.

Il fallut encore élever Georgette au biberon ; les trois aînés commençaient à manger joliment. Le carême, dès lors, dura toute l’année.

*
* *

Un dimanche soir, un dimanche d’été, deux ans environ après la naissance de Georgette.

Les Pâtureau sont assis dans le jardin sur de vieilles souches qu’on n’a pas eu le temps de fendre avant l’hiver.

Delphine se désole. Elle vient de manger la soupe avec les enfants. Séverin, lui, s’est contenté d’une pomme de terre froide qui restait du repas de midi. Maintenant, comme Maufret, comme bien d’autres valets, il ne mange plus chez lui, le dimanche. Au repas du matin, chez les Chauvin, il se force ; il en prend pour sa journée ; s’il pouvait en prendre pour les siens ! A midi et le soir, il regarde manger les petits ; il leur coupe le pain ; il fait des tartines comme en faisait son défunt père, des tartines épaisses et courtes qui ménagent le fricot. Quand il y a du beurre, il l’étend longuement, puis il vide les yeux du pain avec la pointe de son couteau. Quand il n’y a rien ou quand il y a des choses mauvaises que les petits n’aiment pas, il sort pour ne pas entendre.

Delphine se désole ; elle se trouve encore grosse ; le cinquième va venir !

Les deux bessons sont à s’amuser dans le village ; Louise est sur les genoux de son père ; Georgette gigote sur ceux de sa mère ; elle gigote même trop, car sa mère n’a plus de dorne.

— Descends ! tu me fatigues, va trouver ton père.

Delphine a repoussé l’enfant et croisé ses mains sur son ventre douloureux.

Elle se lamente :

— Qu’allons-nous faire, mon Dieu ! six à vivre sur ton pauvre gage ! Et je vais encore être malade ; je sens que je suis toute détraquée. Six à manger… et les hardes… et le bois…

Séverin grommelle :

— Que veux-tu ? Il y en a qui sont dix, douze, et qui ont des anciens en plus. Ceux-là sont encore plus malheureux.

Il n’aime pas qu’on lui parle de sa misère ; à force de voir souffrir les siens, il est devenu sombre ; il est maussade souvent sans raison apparente.

Delphine continue :

— Depuis le mardi gras, mes pauvres petits n’ont mangé ni lard, ni lait… quatre livres de beurre en tout depuis quatre mois… Quelle vie ! vaudrait mieux être morts ou être bêtes.

Sa voix tremble ; elle s’arrête.

Georgette, sur les genoux de Séverin, crie parce que sa sœur veut la faire descendre. Louise est jalouse ; elle aime étrangement son père ; le dimanche, elle ne le quitte pas, elle le veut pour elle seule, et cela amène souvent des fâcheries avec les bessons. Le père, en retour, adore son aînée. Elle lui ressemble ; elle a des yeux transparents comme ceux de Delphine, mais plus grands et beaucoup plus sombres avec une lueur sérieuse qui n’est pas commune dans les yeux d’enfants, la lueur mélancolique que Séverin se souvient avoir vue dans les yeux de la pauvre Pâturelle morte de la toux au temps de la guerre.

Ce soir, pour avoir la paix, il prend les deux petites à la fois sur ses genoux. Louise se blottit contre sa poitrine. Delphine pleure maintenant, et ses paroles arrivent comme des plaintes.

— Que faire ? Où prendre l’argent à la Toussaint ? Vingt francs de loyer en retard, une corde de bois brûlée et pas payée ; le boulanger qui ne veut plus faire crédit… le bois… le pain… la sage-femme… Mon Dieu ! mon Dieu ! Il faudra se passer de feu, ou bien ne pas manger.

Elle hésite à suivre sa pensée ; sa voix se fait plus basse.

— Louise prendra le bissac ; puisqu’il faudra bien en arriver là… un peu plus tôt ou un peu plus tard… Mes enfants vont chercher du pain… chercher du pain… chercher du pain !…

Elle se penche étranglée de sanglots.

Séverin a frissonné ; il serre la petite contre lui.

— Chercher du pain ! Louise ! Jamais de la vie ! On verra ; on achètera à crédit ; on ne payera pas ; on ira trouver Auguste.

Delphine secoue la tête.

— Ah ! oui ! Auguste ! Il ne peut pas vivre lui-même ; il n’a pas d’argent, tu le sais bien !

Les deux bessons, essoufflés d’avoir couru, arrivent dans le jardin ; ils sont tout saisis de voir pleurer leur mère. D’habitude, elle ne pleure pas quand le père est là !

Ils s’asseyent à ses pieds. Ils sont presque nus, ces petits, et la mère, si lasse, qu’elle a l’air de ne plus pouvoir jamais se relever, la mère découragée, cachant son front terreux sous ses doigts maigres, la pauvre mère est là qui pleure, qui pleure…

Et Séverin, le cœur crevé, baisse la tête devant ce groupe lamentable.

CHAPITRE V
LA CRÈVE !

Lucien Chauvin du bourg ayant eu huit jours de congé fin septembre, en profita pour aller voir son oncle du Pâtis.

Lucien était employé des postes ; il allait sur la trentaine ; il était petit avec une barbe très noire et des yeux inquiets. Son frère, l’abbé, qui avait la peau rose et le poil châtain, n’appelait que Lucienfer ce cadet brun dont la bouche, d’ailleurs, blasphémait couramment.

Au lieu de suivre son aîné au séminaire, Lucien était resté au collège jusqu’à dix-sept ans. Son père ayant fait à ce moment-là de grosses pertes d’argent, il avait cessé ses études avant le baccalauréat ; puis il avait travaillé seul et deux ans plus tard, il était entré dans l’administration des postes, par la petite porte, comme surnuméraire.

Ce n’était pas tout à fait ce qu’il avait rêvé sur les bancs du collège. Ses débuts, d’ailleurs, furent maussades. Il n’est pas de pire arrogance que celle des petits fonctionnaires ; harcelés par les chefs, épiés par les inspecteurs prêts à fondre sur eux, ils se vengent sur le public et aussi sur les nouveaux venus, sur les collègues plus jeunes. Bien des fois, sous les rebuffades des anciens, l’orgueil du petit surnu se cabra.

Après son service militaire, Lucien ne tarda pas à passer commis, et dès lors, il fut un peu plus libre. Il prit goût à la lecture ; il lut au hasard, allant du meilleur au pire. Il dévora pêle-mêle des romans douceâtres d’académiciens vieillis, des polissonneries de pseudo-humoristes, des élucubrations d’écrivains douteux, histoires tristes et sales comme de vieilles plaies.

Les romanciers naturalistes le choquèrent, puis l’enthousiasmèrent. Zola le conduisit rapidement au socialisme. Un beau jour, il se mit à étudier la sociologie, mais il s’en lassa vite et se rabattit sur les écrivains politiques.

Il ne parut plus à sa pension qu’avec des journaux très avancés dont le titre flamboyait hors de sa poche. Il avait pour camarades à cette pension trois employés de finance, de ceux qu’on voit sous une pelisse quand ils n’habitent plus leur petite cage de fer. Il aurait souhaité les étonner ; mais ces jeunes gens frileux et ironiques coupaient net ses tirades. En vain leur lisait-il des chapitres entiers de Zola : ils riaient des obscénités et niaient le lyrisme. Quand Lucien leur parlait de fraternité, d’injustices à réparer, eux ne manquaient point de citer Angèle la cuisinière, plus connue sous le nom de Cul-de-Zinc ; et ils encourageaient leur camarade à épouser lestement cette quinquagénaire sèche et barbue qui, disaient-ils, n’avait jamais connu le bel amour, bien qu’elle eût préparé la soupe et le bœuf à vingt générations d’ardents ronds-de-cuir.

Lucien eut plus de succès au bureau ; il ne tarda pas à y être surnommé Ravachol, ce qui le flatta beaucoup. Il réussit à se faire une réputation enviée d’employé très indépendant, chaud de la tête, mal noté et même persécuté à cause de ses opinions. Il adopta un langage désinvolte et des allures d’un cynisme élégant qui lui permirent de ne plus dissimuler sous un banal gilet ses chemises de flanelle riche mauves ou roses. Il donna la liberté à ses cheveux et laissa pousser toute sa barbe — qui était fort belle et qu’il soigna.

Sincère, ignorant et verbeux, il prenait souvent des élans d’apôtre.

A plusieurs reprises, pendant des congés, il tenta de convertir l’abbé : l’effet fut nul. Ce jour même, avant le départ de Lucien pour le Pâtis, les deux frères avaient eu une discussion en déjeunant. Lucien, qui lisait à haute voix un article sur le socialisme chrétien, s’était soudain arrêté en voyant l’indifférence de son frère, uniquement occupé à savourer un œuf mollet.

— Dis donc ! c’est pour toi que je lis ; c’est un abbé qui signe ces lignes ; tu pourrais peut-être écouter !

— Un abbé ! Que dis-tu là, mon pauvre Lucienfer ? Mange donc !

Lucien avait jeté le journal et s’était mis à éplucher une tranche de melon en murmurant :

— Non, il n’y a rien à faire de ce côté-là ; l’auteur se trompe : rien dans les veines, ces prêtres, rien dans le cœur ! Pas d’amour, pas de charité, pas de foi même, pas de foi ! N’est-ce pas que tu n’as rien là, marchand d’hosties ?

— Tiens-toi donc tranquille ! Tu vas te faire mal. Ce que j’ai là ? Hé, hé ! j’ai de la soupe à l’oignon et un œuf frais.

Alors Lucien s’était levé :

— Tu es une brute ! Au revoir !

Et il était parti dans la direction du Pâtis, furieux contre son frère. Il avait honte de trouver chez son aîné cette apathie d’ecclésiastique bedonnant. Pas de méchanceté, certes, chez l’abbé, mais que d’égoïsme inconscient !

Peu à peu, cependant, Lucien se calma. Il coupa une badine de noisetier qu’il se mit à peler en marchant ; il mâcha des bouts d’écorce amère. Il venait des champs une odeur chaude de terre remuée ; l’herbe de l’accotement était verte et fine : des feuilles jaune tendre pleuvaient ; le soleil faisait papilloter des micas sur le petit sentier des piétons en marge de la route.

De gros sabots avaient laissé des traces profondes de clous dans la poussière ; Lucien considéra, à côté, la trace de ses fines semelles ; il s’amusa à timbrer le sentier d’un talon léger quoique précis.

A l’orée d’un pré de regain, devant une barrière à demi effondrée mais armée d’épines noires, il y avait un carré de terre piétinée. Des bêtes s’étaient ennuyées là ; elles avaient été agitées de désirs impossibles devant cette haie perfide. Quatre énormes bouses symétriques, nettes, sans bavures, encore fraîches et luisantes, semblables avec leurs bords hauts et leurs vagues figées à de gros échaudés brûlés, cuisaient doucement sous le soleil blanc de cette matinée d’automne. Lucien, pensant à la difficulté des occlusions correctes, admira les quatre sceaux ; il admira aussi les bêtes pour cette réussite aisée. Puis il se mit à rire tout bas en comparant ce carré de terre si parfaitement cacheté à une enveloppe familière qui l’avait souvent intrigué, tant par ses quatre inimitables ronds de cire, que par le nom étrange qu’une main, sans doute volontairement lourde, étalait au dos : Porfirio (Poste Restante).

Une petite soubrette venait deux fois par semaine au guichet pour retirer une lettre semblable. D’ailleurs, on avait vite su les choses au bureau ; Porfirio était une bourgeoise considérable tourmentée de vices incroyables. Lucien avait triomphé en apprenant ces turpitudes compliquées de patricienne.

En vérité, la comparaison s’imposait entre les quatre inimitables ronds de cire et les quatre disques massifs, si nets, tombés des vaches. Lucien joua sur ces derniers mots, puis il songea qu’il insultait les bêtes et cracha de dégoût.

En sa pensée, il hissa l’Humble sur un piédestal de claires vertus.

Le bruit d’une voiture grossissait derrière lui ; il se retourna, et reconnaissant le fringant attelage de M. Magnon, le propriétaire du Pâtis, il se redressa en fronçant ses noirs sourcils ; ce rentier-là n’était point son homme !

M. Magnon habitait, non loin du bourg, une sorte de villa tarabiscotée et prétentieuse ; doué de quinze mille francs de revenu, il y vivait pourtant chichement à la manière d’un cloporte dans une bonbonnière. Lucien avait connu les deux fils au collège où leur cancrerie jamais égalée avait fini par toucher les professeurs. Revenus au pays, leur temps d’études terminé, ils avaient chassé et bu, le plus souvent seuls, car ils avaient trop de champs au soleil pour trinquer avec des fils de fermiers. Même ils ne s’étaient plus souvenus du petit Chauvin qui travaillait pour vivre ; aussi celui-ci les arrangeait-il de belle façon chaque fois qu’il en trouvait l’occasion.

En les reconnaissant dans cette belle voiture, il songea rapidement :

— Saluerai-je ? Ils vont au Pâtis, sans doute ; si je suis insolent, cela retombera sur mon pauvre oncle… d’autre part, ce sont de simples animaux.

Mais le cheval, venant à longues foulées, fut sur Lucien avant qu’il eût rien décidé. Il aperçut, du même coup d’œil, les jambes sèches du demi-sang, le cuivre des harnais, les fusils, les chiens et trois faces poupines sur des corps boudinés dans des costumes de chasse.

L’aîné des fils, qui conduisait, cria :

— Tiens ! Chauvin, le commis ; bonjour, commis !

Lucien leva machinalement la main pour rendre le salut, mais au même instant, l’autre — moitié bravade cavalière, moitié désir naïf de bruit — enveloppa le cheval d’un large coup de fouet. La lanière de cuir siffla devant Lucien qui eut un sursaut de bête ombrageuse. Trois rires partirent de la voiture, pendant que le cheval prenait le galop et que, par derrière, le socialisme du commis se faisait terriblement agressif sous l’appoint de l’amour-propre blessé.

Lucien continua sa route nerveusement ; des phrases grondèrent en lui. Il lui était arrivé, en rêve, de prêcher l’amour à des foules attendries ; bien des fois, il s’était mis à la place de l’abbé, son frère ; il s’était vu dans une chaire très haute, d’où sa parole coulait douce comme le miel, et c’était la bonne anarchie, les mains fraternelles, la bonté d’un âge merveilleux ressuscitée à la voix de l’aède. Mais, cette fois, il s’entendit crier d’une voix vengeresse, flageller des vampires, appeler à la révolte une bande de Jacques aux yeux de feu.

— Sus aux rapaces ! Sus ! Sus ! les Jacques.

Brusquement, ayant posé le pied à faux dans une rigole, il eut le ventre secoué et se mordit la langue ; réveillé, il jura en se remettant d’aplomb :

— Bon sang ! que je suis donc bête ! Idiot, va ! Puis il regarda vite autour de lui : personne ne l’avait vu. Pourtant, en haut de la montée, il aperçut justement sa cousine Henriette qui, chargée d’un panier de pommes de terre, sortait d’un champ.

Il l’appela, la rejoignit et l’embrassa.

— Alors, fit-elle, comme ça, tu viens chez nous, Lucien ?

— Oui, mais dis-moi, les Magnon y sont-ils encore ?

— Qui ? les maîtres ? Ils n’ont point musé ; ils sont à la chasse pour toute la matinée.

— Puisqu’ils sont partis, allons-y ! Tu comprends, cousine, ce sont des étourneaux qui ne me reviennent pas.

— Chut ! fit la fille ; ils doivent chasser par là ; j’ai vu les chiens tout à l’heure.

*
* *

A midi, quand les hommes revinrent des champs, Lucien mangea avec eux. Lucien s’assit entre Séverin et le dernier des Chauvin, Florentin, un jeune de vingt ans, blond et court avec des mains énormes. Il se sentit fier de les tutoyer tous, et surtout d’être tutoyé par eux ; il s’appliqua à oublier ses gestes menus d’homme bien élevé et il imita leur pose simple. L’heure du repas étant aussi leur temps de repos, ils mangeaient lentement, la tête basse, accotés solidement des deux coudes ; leur main droite bougeait à peine pour remuer la cuiller de fer chargée de gros copeaux de croûtes. Ils parlaient peu, à l’exception de Florentin, qui racontait une histoire de régiment marquée par son frère sur sa dernière lettre. Les deux filles mangeaient debout près de la cheminée.

Elles voulurent mettre des assiettes pour le fricot en l’honneur de Lucien ; mais il se fâcha, fit mine de se lever de table. Il n’était pas venu là pour donner de la peine, il voulait manger comme les autres, sans cérémonie. Se coupant un quignon de pain, il trempa la première bouchée dans le plat de fressure qu’Henriette venait d’apporter.

L’année d’avant, le soldat, prenant un congé d’un mois, avait voulu faire prendre aux siens l’habitude de garder les assiettes après la soupe ; le père, qui n’était cependant pas pour les choses nouvelles, avait consenti ; mais, à l’usage, on s’était aperçu que le fricot se tenait moins chaud, et surtout filait plus vite ; on était donc revenu à l’ancienne mode : on mangeait au même plat et on buvait l’eau claire au même pot de fer émaillé, sur lequel gambadaient des vaches bleues. Pourtant, ce jour-là, Chauvin ayant tiré une pichetée à la barrique, les filles donnèrent des verres ; car on respecte le vin chez les gens qui n’en boivent pas journellement.

Dans la pièce la plus propre, dans la chambre aux filles, les maîtres mangeaient aussi ; on entendait leurs rires et le bruit des verres ; ils avaient apporté de la viande froide que la Chauvine faisait réchauffer et servait. Les chiens ayant fait le tour des bâtiments étaient venus trouver les gens de la maison ; un épagneul pénétra dans la laiterie et se mit à laper le lait d’une terrine. Henriette s’élança :

— Sous ! sous ! chenaille !

Comme la bête ne s’éloignait pas, elle dut la repousser doucement, sans frapper, de peur d’un aboiement qui aurait déplu aux maîtres.

Quand les chasseurs et leurs chiens furent partis, ce fut un soulagement ; les langues se délièrent. Lucien craignait de compromettre son oncle en parlant librement devant les deux valets nouveaux qu’il ne connaissait guère ; mais Florentin fut le premier à se plaindre des Magnon qui avaient fait trois grandes brèches à la même haie dans la matinée.

— Chaque fois qu’ils viennent chez nous, dit-il, c’est la même chose. Il faut passer une demi-journée à réparer le dommage, et quelle récompense avons-nous ? Trois cents francs d’augmentation à chaque bail.

Il les montra toujours au guet, ne ratant aucune occasion de rafler l’argent de leurs fermiers.

— Ce n’est pas la peine de nous tuer, dit-il, puisque rien ne nous reste ; si l’on fait une bonne récolte, si en se privant de sommeil, de nourriture et de tout, on arrive à mettre quelques sous de côté, crac ! ils enchérissent les terres ; ça ne manque jamais. Quand l’année est mauvaise, il n’est pas question de diminuer, par exemple, ni même d’attendre. Vous rappelez-vous comme ils ont fait vendre les meubles de Morine du Moulin-Virette, une pauvre veuve qui leur devait bien peut-être cinq cents francs, et qui était allée se jeter à genoux devant eux pour demander une autre année de crédit ?

Le jeune gars eut une lueur de colère dans ses yeux placides.

— On les connaît, les Magnon, les Duroc, tous ces gros riches, n’est-ce pas, Lucien ?

— Oui donc ! on les connaît, les Duroc, les Magnon, tous les autres fainéants : de la vermine attachée à la chair des pauvres gens.

Les valets se mirent à rire, mais le vieux, prudent, hocha la tête, à demi scandalisé.

— Faut jamais trop parler, mon gars ; ça peut porter tort… Les choses ont été faites comme elles sont, ce n’est pas nous qui les changerons.

— Peut-être ! Mais je dis que ces gens-là sont terribles, car chacun d’eux, au lieu de manger comme un de ceux qui produisent, mange comme dix, comme cent, comme mille. Ce sont des coucous qui, pour pondre un œuf clair, saccagent tous les nids d’une futaie.

— C’est ça ! dit Séverin. Tu as raison tout de même.

— Bah ! bah ! fit le vieux, faut être juste ; si nous faisons venir le froment, eux nous donnent les terres. Que ferions-nous s’ils ne voulaient pas nous les affermer ? Elles sont à eux, pourtant ; ils sont bien libres ; s’ils voulaient, hein ?

Le jeune homme, que la contradiction commençait à animer, reprit :

— Voyons, vous n’y pensez pas, mon oncle ! Supposez que tous ces beaux messieurs qui grugent les paysans disent un jour : « Nous ne voulons plus affermer nos terres ; nous en cultiverons un petit carré pour nous ; le reste servira à élever des sauterelles et des lézards ! » Supposez cela, vous ne voyez pas ce qui arriverait ? Après tout, continua Lucien, la voix soudain grave, cette chance serait merveilleuse ; quel rêve ! Ce serait le grand nettoyage ; le souffle immense venu des champs balayerait les graines d’ivraie ! N’est-ce pas, les gars ? Nous verrions l’irrésistible levée des silencieux et des sacrifiés : ce serait le grand effort des bras durs tendus pour la révolte !

Les derniers mots passèrent avec une allure de mystère dans la vieille chambre toute pleine de paix résignée. Les gars s’étaient arrêtés de manger ; sans bien comprendre, ils avaient senti le frémissement passionné de la voix, et ils se taisaient, étonnés.

Chauvin, pourtant, éleva sa voix découragée :

— Que veux-tu ! C’est peut-être vrai, ce que tu dis ; moi, je ne lis point dans les livres où ces choses sont marquées ; je ne sais point ; c’est du cassement de tête pour rien, c’est tout ce que je peux dire.

— Pour rien ? Qui sait ?

A son tour, Florentin, qui avait fini son repas et qui se carrait, solide, auprès de Lucien, haussa les épaules et dit, sensé comme un homme d’âge :

— Oh ! oui, pour rien ! Il n’y a rien à faire, mon pauvre Lucien ; les petits sont les petits, et ça n’a pas l’air de changer. Si nous quittions le Pâtis, sais-tu combien il y aurait de fous pour courir chez les Magnon mettre des enchères ? Dix ou quinze ! Oui, quinze, peut-être ! Comment veux-tu que les fermes diminuent ? Pour s’en tirer aujourd’hui, il faut s’en aller au diable, dans le Bas-Pays, dans les Charentes…

Il avait dit ces mots en manière de moquerie, car il n’y croyait guère, le gars, aux fables qui couraient sur les gens quittant le Bocage. Pourtant chaque année, ils partaient nombreux, ces misérables qui ne pouvaient plus vivre au pays et que tentait la douceur des plaines lointaines ; sans un sou vaillant, ils trouvaient quand même, là-bas, des métairies toutes prêtes qui attendaient des bras, et ceux qui se mettaient bravement à remuer la terre mince des anciens vignobles vivotaient. Ils attiraient à eux des cousins besogneux, d’anciens voisins, des valets à grande famille ; à chaque Saint-Michel, cinq ou six creux-de-maisons de la commune vidaient leur misère pullulante. Des familles se réunissaient pour partir ; cela faisait comme de petites tribus où il y avait bien quelques têtes hasardeuses, quelques paresseux aussi, mais où il y avait surtout des vaillants, heureux d’avoir enfin de la place pour travailler, des jeunes pleins d’espoirs fous et encore des grand’mères qui n’avaient jamais quitté leur paroisse, des anciens qui ne reviendraient pas. Ceux-ci laissaient tout leur cœur au pays et partaient navrés.

Et l’on disait depuis quelque temps que certains de ces émigrants avaient prospéré : des valets gagnaient des prix étonnants, d’anciens va-nu-pieds roulaient en voiture.

Des contes, tout cela, sans doute. Le père Chauvin ne faisait qu’en rire. En entendant parler son pars, il secoua la tête :

— Arrive que pourra, je reste ici ; notre pays vaut les autres.

— Sans doute, reprit Lucien, mais vous avez tort de vous moquer de ceux qui sont partis ; ils vous ont sauvé la vie, car il y avait trop de bras par ici. J’y suis allé l’an dernier, dans les Charentes ; j’ai vu les gens de chez nous aux foires de Saint-Jean, d’Aulnay, de Matha ; eh bien ! il y en a qui ont réussi. On raconte sans doute des fables là-dessus, mais il est tout de même sûr qu’ils n’ont rien perdu, puisqu’ils sont partis presque tous sans le sou… et encore une fois on en voit de cossus qui marient leurs filles aux gars de là-bas. Et c’est vrai aussi que, dans ces pays, on travaille moins qu’ici et qu’on boit du vin dans les métairies.

— Ta ta ta ! des menteries…

— Mais non ! comprenez bien ! Là-bas, ils n’ont pas de grandes familles, on dirait qu’ils ne savent plus faire d’enfants…

— Va leur montrer le truc, Séverin ! interrompit le second valet, qui n’avait encore rien dit.

— Pas d’enfants ; quand il y en a un, il est curé, gendarme, cantonnier, que sais-je ! Pas de bras pour la terre ; alors on en fait venir d’ailleurs ; c’est simple ! Dans cinquante ans, il n’y aura plus que des Vendéens en Charente, si toutefois les Vendéens, eux aussi, ne perdent pas le truc, comme tu dis, Carijaud.

Le rire de toute la tablée ne flatta pas Lucien : il aimait qu’on appréciât la gravité de ses paroles. Il reprit, sérieux :

— Je vous disais que les Charentais travaillent moins que vous, cela se comprend : manquant de bras, ils ont acheté des machines ; personne ne fauche, personne ne se sert d’une faucille ; la moisson est deux fois moins fatigante. Vous y viendrez aussi, d’ailleurs ; il y a déjà quelques faucheuses, par ici ; dans dix ans, tout le monde s’en servira.

— Peuh ! ça fera du travail propre ! dit Séverin ; parlez-moi d’un bon ferrement et d’une faucille bien emmanchée ! qu’elles restent où elles sont, leurs machines ! C’est bon pour les fainéants. Il ne manque vraiment que cela pour que les valets ne trouvent plus à gagner leur vie !

Lucien considéra cet homme maigre dont il connaissait la vie terrible aux Pelleteries, avec les quatre petits, le cinquième tout proche et la femme au lit ; et il lui sembla personnifier la misère silencieuse, cet homme en habits terreux dont le pantalon s’effilochait aux chevilles.

Il répondit, vibrant cette fois d’une émotion sincère :

— Oui, c’est bien cela ! Vous aussi, humbles des champs, vous vous dressez devant les machines ; cela s’est produit en plus grand dans les villes ; vous aussi vous avez peur de ces nouveautés qui vous soulageraient cependant, qui finiront bien par vous soulager, malgré vous ! Et pourtant vous avez raison en apparence… Oui, c’est curieux… La sécheresse, la grêle, la guerre, la peste, toutes les calamités, tous les désastres retombent toujours sur les petits, et, d’autre part, chaque progrès, en enrichissant les gros, commence aussi par affamer un peu plus les autres… Et vous venez dire tranquillement : « Les choses sont ainsi, nous ne les changerons pas ! » Ah ! elles sont jolies, les choses, vous ne trouvez pas, mon oncle ? Le fermier aplati devant le propriétaire, le fermier si bien rançonné par en haut qu’il est incapable de payer honnêtement ses domestiques…

— Ça c’est vrai, dit Chauvin ; je ne trouve pas que les valets gagnent trop ; mais je ne peux pas donner davantage aux miens.

— Nous sommes d’accord ; vous ne pouvez pas. Eh bien ! c’est honteux ! J’ai honte, moi, quand on me dit qu’un homme en pleine force trime de quinze à dix-sept heures par jour pour gagner la soupe et vingt sous ! Vingt sous pour faire vivre cinq, six, dix enfants ! Nous parlions des Charentais, tout à l’heure, mais les plus pauvres d’entre eux ne sont jamais aussi malheureux que les cherche-pain d’ici ! On leur vient en aide, on ne voit point leurs enfants mendier. Chez nous, on ne peut pas soulager tout le monde, il y a trop de misère, trop d’enfants, trop de maisons creuses. Alors, le père qui a une demi-douzaine de petits affamés à nourrir, travaille plus fort ; il travaille comme quatre, et il gagne vingt sous par jour ! Jamais il ne gagnera davantage, car s’il gagnait plus de vingt sous, M. Duroc et M. Magnon et M. Lampin ne pourraient pas vivre… Vingt sous ! Quelle honte ! et quelle misère pour quelques-uns !…

Lucien se tut. Les autres ayant tous fini de manger le regardaient, remués par ces paroles qui n’avaient jamais été dites autour de la table épaisse où s’étaient accoudés, depuis des années, tous les laboureurs du Pâtis. Séverin songeait à Delphine qui, depuis huit jours, ne pouvait plus guère bouger, à Delphine, brisée de corps et d’âme, au cinquième malheureux qui allait naître, à Louise, au bissac de toile. Quelque chose, à la gorge, le serrait à l’étrangler. Trop fier pour se plaindre, il aurait cependant voulu parler, crier sa colère pour se soulager un peu.

Alors, se souvenant de son langage de soldat devant ce monsieur qui parlait si couramment à la mode, ne trouvant pas d’ailleurs dans la langue paisible des villages les mots durs de révolte et de violence, il dit, soudain redressé, rouge de sa hardiesse, il dit comme autrefois dans la garnison lointaine, quand il apportait les gamelles au corps de garde :

— La crève ! C’est la crève ! n. de D…!

Mais ce n’était plus le beau clairon aux joues pleines et à la poitrine sonore, criant pour dominer le boucan de joyeux sans-souci.

Dès que s’éteignit la voix âpre, il y eut un silence respectueux.

Florentin maniait son couteau, la tête basse ; Lucien regardait la cheminée où un Christ noir se tordait, pitoyable, entre deux chandeliers de cuivre et deux pâles images de saintes ; la vieille Chauvine, les yeux brillants, se tourna vers la fenêtre.

Séverin s’étant levé, les deux autres valets imitèrent leur va-devant. Et à nouveau, comme ils poussaient leur tabouret sous la table, le crucifix de bois et les jolies saintes, les rameaux de buis et les portraits effacés, les meubles usés, les pierres flétries, toutes les choses paisibles qui avaient vieilli là, dans la quiétude égale des jours de labeur, s’effarouchèrent du même blasphème et des mêmes mots étrangers :

— La crève ! n. de D…! La crève, alors !

CHAPITRE VI
BAVEILLE

Delphine accoucha au commencement d’octobre d’une fille qui reçut le nom de Marthe. Bien qu’elle eût été malade pendant les derniers mois de la grossesse, la mère se releva vite et heureusement, le lait lui vint. Encore une fois on pourrait passer l’hiver sans envoyer les enfants mendier ; Louise, qui avait six ans et demi, alla donc à l’école.

Pourtant, il fallut acheter du bois à crédit ; Séverin s’adressa à son patron, qui lui procura deux bonnes cordes de châtaignier ; on s’arrangerait pour le prix à la Toussaint de l’année suivante.

Vers la fin de l’année, Georgette tomba malade ; un matin, sa mère la trouva toute pâle et toussant d’une toux sèche qui la faisait crier ; le lendemain, elle eut une forte fièvre. Delphine, effrayée, arrêta le médecin au passage et le fit entrer. La petite avait une bronchite ; elle n’était pas en danger, mais une fois la fièvre tombée, il faudrait beaucoup de soins, des vêtements chauds, une nourriture fortifiante, de la viande, des œufs, du lait, du chocolat. Les soins furent donnés, les vêtements confectionnés tant bien que mal avec de vieux tricots dont les parents se privèrent, mais la viande, les œufs, le chocolat !… Les Chauvin et les Pitaud envoyèrent bien quelques litres de lait, mais cela n’alla pas loin. La petite continua à tousser ; elle, naguère si rose et si joufflue, devint maigre avec de petites veines bleues courant sous sa peau trop fine.

Un matin, la fièvre reprit encore, et Delphine dut recoucher l’enfant. On était en mars ; c’était une journée froide et assombrie de brume. Séverin, dès l’aube, avait rejoint à Coutigny les conscrits de l’année qui l’avaient choisi pour les conduire au tirage. Il ne reviendrait sans doute que fort tard.

Delphine s’inquiétait à cause de la petite. Elle lui fit une tasse de tilleul, et l’enfant s’endormit d’un sommeil agité. Comme Marthe criait, Delphine profita de cette minute de répit pour la changer de langes et la faire téter.

A ce moment, un pas lourd s’arrêta devant la porte, puis un homme entra. C’était l’épicier Baveille, qu’on appelait encore Béguassard, parce qu’il bégayait un peu, dans la discussion surtout. Baveille était un gros homme de cinquante-cinq ans à la babine pendante et aux yeux noirs cachés sous d’épais sourcils. Il « faisait » les villages avec sa voiture cahotante et son cheval maigre. En même temps qu’il vendait du sucre et de la chandelle, il « chinait » les œufs, la guenille, la ferraille, les peaux de lapin. Il était d’une avarice sordide ; on le disait riche.

Delphine le vit entrer avec inquiétude, car elle lui devait une douzaine de francs ; depuis quelques semaines, il ne voulait plus rien donner à crédit.

— Cela va être encore des menaces, pensa-t-elle.

Pourtant, elle se rassura ; Baveille avait l’air gai.

— Hé ! hé ! la belle ! fit-il, on garde la maison pendant que le mari s’amuse comme un jeune gars. J’ai vu les conscrits comme ils partaient ; ils ne se font pas de bile, je t’en réponds ! Ça sera beau, ce soir.

— Si vous croyez que c’est pour son agrément que Séverin promène ces drôles, vous vous trompez, Baveille. Seulement, cela lui fait une bonne journée, bien qu’il prenne moins cher que les autres clairons du pays.

— Entendu ! Moi aussi, je voudrais faire une bonne journée. Dis donc, cet héritage est-il venu ? Allons, paye-moi tout de suite, et je te laisserai d’autres marchandises. Dépêche-toi, je suis pressé, ce matin.

En disant ces mots, il s’assit pourtant.

Delphine répondit tristement en refermant son corsage, car la petite dormait :

— Vous savez bien que je ne peux pas, Baveille ; vous ne perdrez rien, soyez tranquille. Tenez, la semaine prochaine, je vous donnerai ce que Séverin rapportera ce soir.

L’épicier, secouant la tête d’un air incrédule, elle poursuivit, suppliant presque :

— Mais, si ! vous pouvez me croire ; vous ne perdrez rien, encore une fois… Vous devriez tout de même me laisser quelque chose en passant ; ma petite Georgette est encore malade ; il lui faut de la bonne nourriture, et je ne peux pas lui en donner ; on est malheureux, allez !

— Ta ta ta ! je suis habitué à ces histoires. Je serai payé à Noël si le coucou chante… A moins, continua-t-il avec un rire sourd, à moins que je ne me contente d’une autre monnaie… d’une monnaie dont on n’est pas chiche quand on est belle et dégourdie…

— Taisez-vous, Baveille, répondit Delphine, trop malheureuse pour se fâcher, vous avez bien de la chance, vous, d’avoir toujours le cœur à rire !

L’enfant était tout à fait endormie, elle se leva pour la coucher dans son berceau qui était près du lit de Georgette. Comme elle chantonnait en la bordant, elle sentit l’homme derrière elle ; il s’était approché doucement et regardait la petite malade.

— C’est vrai que ce n’est pas bien gros, ça pauvre ! petite mine, ma foi ! Il ne faudrait pas un grand coup…

Il y eut un silence ; Delphine s’était arrêtée de chanter. Tout à coup elle fut serrée près du berceau : Baveille, penché sur son épaule, murmurait :

— Il y aurait un moyen si tu étais sage… hé ! hé ! dis donc… on pourrait s’arranger.

Prestement, elle s’esquiva, point trop fâchée encore, croyant à une plaisanterie de lourdaud.

— Tâchez de rester tranquille, vieux malhonnête !

Alors, lui, tirant de dessous sa blouse une tablette : de chocolat, un petit sac de café et du sucre, posa le tout sur la table !

— Tiens, la… belle ! fit-il… quand on est jo… jo… lie, on s’arrange ; et il y en aura d’au… d’au… d’autres… Je ne suis p… p… pas méchant, moi, j’ai pitié d… d… des pauvres gens qui ont d… d… d… des drôles malades.

Rouge, la bouche tordue de bégaiements, il s’avança les mains écartées, mais Delphine, soudain révoltée, se dressa, frémissante :

— Ah ! c’est pour ça ! Parce qu’on est malheureuse, vous croyez que ça peut réussir ! Eh bien, venez-y, sale vieux !

Et comme une main velue l’agrippait à la taille, elle frappa de toutes ses forces, égratignant, visant les yeux. Baveille recula ricanant.

— Oh ! oh ! la m… m… méchante !

— Allez-vous-en, sale vieux ! sale vieux !

— T… t… tu vois ce que t… t… tu perds ! fit-il en montrant son chocolat et son café, ta petite en a be… be… soin pourtant !

— Je m’en moque ; allez-vous-en, vieille saleté !

— C’est bon ; alors, d… d… de l’argent, tout de suite.

Il ajouta tout bas, menaçant, la bouche baveuse :

— Tu y p… p… passeras ou je fais t… t… tout vendre, ma petite ga… ga…

Il n’eut pas le temps d’achever : elle se précipita sur la table, rafla la marchandise et des deux mains, à toute volée, elle lui envoya le paquet sur la figure. La tablette de chocolat se brisa avec un bruit mat ; des morceaux de sucre crevèrent le papier.

Blanche comme une morte, les yeux fous, elle poussa l’homme vers la porte ; puis se retournant brusquement, elle rassembla d’un coup de balai, sucre et chocolat et, d’un autre coup sec, au seuil, fit tout sauter sur le chemin, dans la boue.

— Va-t’en, sale vieux, et remporte tes drogues.

L’épicier, ayant vivement ramassé sa marchandise souillée, fila. Alors Delphine, s’agnouillant sur une chaise près du lit, saisit les mains de Georgette et elle pleura tant sur les pauvres menottes brûlantes que l’enfant se réveilla.

*
* *

Séverin ne rentra qu’après la nuit tombée. Il avait hésité avant d’aller conduire les conscrits : il se trouvait un peu vieux déjà pour être au milieu de cette jeunesse et puis il ne se rappelait plus bien les sonneries. Pourtant, comme l’occasion de gagner dix francs ne se présente pas souvent pour un valet de ferme, il s’était décidé.

La journée fut fatigante, pleine de cris, de chansons, de ululements. Séverin joua consciencieusement en passant dans les villages ; les conscrits, reconnaissants, payèrent à boire au chef-lieu de canton. Après le tirage, ils se battirent un peu avec leurs camarades d’une commune voisine ; Séverin, cependant, finit par les rassembler tous et les ramener. Le soir, sur la place du bourg, ils firent grand tapage, s’arrêtant de chanter pour boire et de boire pour chanter ; enfin, à la nuit, ils entrèrent à l’auberge pour achever de se soûler.

Séverin ayant parlé de partir à ce moment-là, ils exigèrent qu’il restât jusqu’à la fin. Lui, d’ailleurs, voyant qu’il ne comptait pas pour le paiement des écots, ne se fit pas trop prier. Il s’installa résolument à boire, mais comme il n’était plus habitué au vin, il se trouva gris un des premiers.

Il commença à sonner sans y être invité ; sa sonnerie, hésitante d’abord, devint plus nette ; il retrouva son ancienne manière, et le geste aussi, le brusque décollement de l’embouchure, le lancé énergique de l’avant-bras. Il engagea vivement les conscrits à entrer dans la clique, une fois qu’ils seraient là-bas, mais dans la vraie clique, celle des clairons — dans la clique des tambours, on n’arrivait à rien, témoin Micot, un petit Breton qui avait été trois ans élève tapin. Il leur parla aussi du grand tambour-major ; il conta des tours, des histoires étonnantes que les conscrits firent d’abord semblant de comprendre, puis qu’ils n’écoutèrent plus. Alors Séverin en retint deux dans un coin de l’auberge et leur enseigna le garde-à-vous et les premiers principes comme au temps où, clairon en pied, il remplaçait le caporal à l’instruction. Enfin, malgré l’aubergiste, il sonna sans interruption ; vingt fois le couvre-feu mourut dans la petite salle : les vitres tremblaient sous la grêle des notes précipitées.

Quand, vers dix heures, il eut quitté l’auberge, il sonna encore pour son plaisir ; seul sur la route il lança des airs incohérents qui se perdirent dans la nuit froide. Un vent aigre accourait du nord-ouest entre les têtards ébranchés ; il tomba une averse de neige mal fondue ; cela calma un peu Séverin. Cependant, il n’était pas encore solide en arrivant aux Pelleteries. Delphine qui vint lui ouvrir, en chemise, l’aperçut ruisselant et titubant ; elle se dépêcha de prendre un jupon et d’allumer la chandelle.

— C’est ça ! fit-il, allume un peu, qu’on voie !

Elle l’interrompit.

— Tais-toi, les enfants dorment, pas de bruit !

Puis elle ajouta en le regardant :

— Eh bien, tu es joli !

— Ça ne m’a rien coûté, cria-t-il, pas un sou ! la clique boit à l’œil, toujours ! Et je leur ai poussé la dix-septième… comme ça, tiens, écoute…

Elle se précipita et lui enleva le clairon.

— Veux-tu te taire ? tu es fou ! couche-toi vite… Georgette a été malade, tu sais !

— Hein ! Georgette ! Elle est guérie, Georgette !

— Non ; elle a eu la fièvre encore aujourd’hui : elle va mieux ce soir, elle dort ; couche-toi sans faire de bruit.

Elle lui enleva son chapeau, sa cravate et déboutonna sa blouse ; il la laissait faire, docile.

— Prends garde, fit-elle, en le poussant au lit, Louise est avec nous ce soir ; elle aurait gêné Georgette dans l’autre lit. Passe au fond si tu peux ; moi je coucherai de ce côté, ça sera plus commode si je dois me lever pour la petite.

Il se mit à rire.

— Ah ! mais non ! mais non par exemple ! ce n’est pas ça.

Et doucement, avec des précautions exagérées d’ivrogne, il entreprit de pousser Louise vers la ruelle.

Delphine cependant grondait en rangeant les hardes mouillées.

— Où est-il passé, mon Dieu ! où est-il passé pour s’être crotté ainsi ! Comme si on n’avait pas assez de tourment ! Oui, tu as du cœur, tu sais, de t’amuser quand les autres sont dans la tristesse et les embêtements de toutes sortes.

Elle parlait tout bas pour ne pas réveiller les enfants et aussi par lassitude, car sa colère de la matinée l’avait brisée. Elle leva la tête et vit Séverin qui l’attendait. Il avait une mine si repentante, si piteuse, qu’elle ne put s’empêcher de sourire. Malgré tout, elle ne lui en voulait guère ; n’avait-il pas eu raison de boire ? Il avait été heureux pendant une heure ou deux ; il l’était encore, il oubliait tout ; peut-être revivait-il une minute folle de leur temps d’amour…

Charitable, elle se tut ; elle se déshabilla ; puis, sans répugnance malgré l’odeur du vin, elle se coula au lit et s’abandonna, heureuse au fond de cette tendresse jamais démentie qui la vengeait de sa misère.

Dans la ruelle, sans qu’ils y eussent pris garde, Louise s’était réveillée ; elle crut peut-être qu’ils se battaient… Quand, deux heures plus tard, Delphine alluma la chandelle pour aller voir Georgette qui toussait, elle aperçut son aînée collée à la muraille, recroquevillée et tremblante avec des yeux hagards.

CHAPITRE VII
LA CHÈVRE

Cette année-là fut encore très dure pour Delphine Pâtureau. Elle devait un peu partout et le gage de Séverin avait été entamé dès l’entrée de l’hiver. Elle ne pouvait d’ailleurs pas travailler pour les autres avec une petite au maillot, une autre souffrante et deux garçons de quatre ans, fort espiègles.

Cependant, à Pâques, les bessons commencèrent à suivre Louise à l’école et leur mère fut un peu soulagée. Comme le bourg était à une bonne demi-lieue, les trois enfants emportaient leur pain et leur fricot pour le repas de midi. Delphine mettait dans leur panier tout ce qu’il y avait chez elle d’à peu près mangeable ; elle trouvait moyen parfois de leur donner des œufs, un œuf et demi plutôt, les bessons devant partager celui qui était entier. Mais aux jours de disette, ce lui était une grande peine de songer que les petits déjeuneraient d’un quartier de pomme ou d’une figue.

Louise, qui s’acquittait gentiment des commissions pour les gens du bourg, attrapait de temps en temps un morceau de sucre. C’était fête alors pour elle, et ses camarades étaient jalouses ; car sous les préaux des écoles, ils n’étaient point rares, les petits des creux-de-maisons, les enfants pouilleux et crasseux aux caboches dures, roussies de soleil. Et ces petits pauvres avaient des paniers peu garnis : un morceau de pain bis, quelques châtaignes, des noix, une crotte de fromage… D’être mis au pain sec cela les faisait bien rire. Ils étaient mal vêtus aussi. Ils emportaient, pour la forme, une vieille paire de sabots de bois, car l’inspecteur à chacun de ses passages faisait des remontrances à ceux qui étaient pieds nus. Mais au village, dans la cour, sur les chemins, les chaussures incommodes étaient abandonnées. Parfois, ils se ferraient en courant mais cela ne les retardait guère ; il n’y avait de mauvais que les vieux clous à pointe recourbée qui abondaient dans la cour de l’école ; pour ceux-là, il fallait agrandir le trou avec un couteau et le sang venait beaucoup.

Louise et ses frères allaient pieds nus, comme les plus malheureux ; au village, Georgette, dès qu’elle fut guérie, trotta aussi sans semelles ni cordons ; enfin Delphine elle-même commença, cette année-là, à ne plus porter de bas durant la belle saison ; elle n’en avait pas beaucoup de convenables et le coton lui manquait pour les raccommoder ; comme elle avait les pieds tendres, ses sabots la blessèrent d’abord, mais elle s’y fit et chez les Pâtureau il n’y eut plus que la petite Marthe qui n’allât pas pieds nus.

Vers la fin de l’été, les choses s’améliorèrent un peu ; Delphine put travailler chez elle à de menus ouvrages ; elle tricota et fila ; puis elle alla en journée dès que Marthe eut commencé à marcher seule. Louise, pendant ce temps-là, manquait la classe pour garder sa petite sœur.

Elle manquait encore la classe pour une autre raison. Il y avait, de temps en temps, à Coutigny, des données de pain ; Louise allait à ces données. Souvent aussi elle allait faire une petite tournée dans les fermes voisines ; elle ne mendiait pas encore tout à fait, elle avait ses maisons choisies. Les Chauvin, les Pitaud, les autres des Grandes-Pelleteries la voyaient arriver les jours de grande cuisine ; ils lui donnaient des couennes, un bout d’oreille de cochon, une patte, un petit pot de fressure ou même une tranche de lard frais. Quelquefois, le lendemain des batteries, elle rapportait des restes bien gras, des haricots noirs de beurre, des moules à la sauce, des demi-assiettées de millet au lait. Ces jours-là toute la famille vivait dans l’abondance : on ne ménageait pas le fricot, ces bonnes choses ne se conservant pas. Puis, on revenait aux haricots sans beurre et aux bouillies sans lait.

Les enfants avaient un peu glané au temps des moissons ; en automne ils coururent les champs pour trouver, dans les haies, des châtaignes oubliées. Les deux petites allaient ensemble et le plus souvent revenaient les poches à peu près vides ; les bessons, au contraire, ne se dérangeaient jamais pour rien ; ils rentraient joyeux et lourds, à cause des goussets trop pleins raidissant leurs petites jambes ; fiers de leur chance, ils se moquaient de Louise et de Georgette en jetant sur la table les châtaignes luisantes, les belles égrenelles noires à cul blanc.

Or, un dimanche matin, un fermier du Haut-Village se plaignit en passant de ce qu’on eût pillé les basses branches d’un marronnier tardif qui n’avait pas encore été gaulé ; à son idée, les coupables étaient les drôles des Pelleteries : deux Maufret sans doute et les Pâtureau.

Séverin appela les petits et les interrogea ; ils nièrent. Le fermier, qui d’ailleurs n’attachait aucune importance à l’affaire, avoua qu’il avait pu se tromper. Mais Séverin n’aimait pas ces contes ; bien que le crime ne fût pas absolument prouvé, les deux enfants reçurent une énergique correction. Quand ils eurent cessé de crier, leur père les emmena à un détour du Chemin-Roux où poussait une grosse touffe de genêt. Là, il leur fit couper à chacun un maître scion qu’il essaya sur leurs mollets et qu’il emporta ensuite à la maison. Puis, quand les deux branches de genêt furent placées sur la cheminée, l’une à droite du clairon, l’autre à gauche, Séverin les montra à ses quatre aînés.

— Les drôles ! vous voyez ces scions verts : si je les descends, ce sera une pitié. Quand j’étais petit, j’ai été malheureux comme les pierres et votre tante Victorine aussi. Mais nous n’avons jamais pris un épi dans une gerbe ni une égrenelle devant les ramasseurs. Eh bien ! mes drôles ne le feront pas non plus ! Remarquez ce que je vous dis : si j’apprends une autre fois que vous avez fait tort à quelqu’un d’une poire, d’une prune, d’une épingle, d’un grain de froment, je prends ces scions et je vous pèle les fesses !

Les bessons étouffèrent leurs sanglots, car le père parlait d’une voix très dure. Il était bon pour eux. Jamais il ne les avait battus avant ce jour ; mais il parlait d’une voix très dure parce qu’il n’avait point failli et parce qu’il savait l’honnêteté difficile aux pauvres.

A partir de ce dimanche, les enfants ne rapportèrent plus guère de châtaignes ; la saison, d’ailleurs, en passa vite ; on fut bientôt en plein hiver et la grande misère recommença encore une fois.

*
* *

Delphine, pendant toute la mauvaise saison, travailla tant qu’elle put et se priva durement.

Elle avait son idée.

Un matin de mars, elle sortit de l’armoire quatre pièces de cent sous et un peu de monnaie.

— Tiens, dit-elle à Séverin, j’ai ménagé cela pour avoir une chèvre.

Lui, qui croyait le tiroir vide, fut bien surpris de voir tout cet argent.

— Tu ne comptais pas sur cette attrape ! reprit-elle fièrement. J’en ai tiré des quenouillées pour gagner ces trente francs ! et l’on n’a pas pris le café tous les matins, va !

Dès la première année de leur mariage, il avait été question de cet achat, mais ils avaient reculé à cause des ennuis probables. Quand on n’a pas de terre, il est difficile d’élever des bêtes.

Séverin délestait la maraude ; il répondit sans ardeur :

— Alors, tu veux, avec ça, acheter une chèvre ; ça va faire des embêtements. Les voisins sont regardants ; tu as déjà de la peine à trouver assez de pâture pour tes lapins.

— Bah ! fit-elle impatientée, tu vois toujours les choses du mauvais côté. Voici le beau temps, les enfants sont déjà grands ; qui les empêchera de garder la bête le long des chemins ? Elles ne manquent pas, les chèvres, dans le village : une de plus ou une de moins, il n’y paraîtra rien aux haies.

— Et le toit ?

— Tu en bâtiras un ! les autres le font bien…

Elle continua, irritée de la discussion.

— Je suis fatiguée de n’avoir rien à faire manger aux petits ; des haricots et des pommes de terre, des pommes de terre et des haricots ! Pas moyen seulement d’élever des poules ! J’en suis lasse ! Je veux faire du fromage, je veux une chèvre, et si tu ne l’achètes pas, je l’achèterai moi-même.

Il céda et, tout de suite, commença à bâtir une petite cabane derrière la maison ; le dimanche suivant il l’acheva et la couvrit avec des fagots de genêt. Puis, le lundi de Pâques, il y amena une chèvre toute blanche qui allait mettre bas pour la première fois. Louise fut chargée de la garder. Ce fut une grande joie pour elle les premiers jours. Elle la gardait jalousement, ne lâchant jamais la corde, grimpant sur le talus, descendant dans les fossés et revenant à la moindre ondée.

Georgette suivait quelquefois sa sœur, mais elle n’avait pas le droit de tenir la corde, étant trop petite. Elle s’en vengeait en cueillant des branches vertes qu’elle offrait de loin à la bête pour la tenter :

— Biquette ! Biquette !

La chèvre tirait sur la corde et entraînait Louise ; les feuilles tendres broutées, elle se laissait ramener sur l’accotement couvert d’herbe épaisse. Mais deux minutes après :

— Biquette ! Biquette !

Georgette à dix pas secouait un rameau d’épine blanche aux bourgeons à peine ouverts : une friandise ! La chèvre relevait sa petite tête, bêlait de désir et délaissait encore la pâture sérieuse.

Georgette débauchait Biquette, et Louise, au retour, en faisait un beau chapelet à sa mère.

Heureusement les bessons n’étaient pas là pour embrouiller les choses. L’oncle Auguste les avait emmenés aux Arrolettes pour une quinzaine de jours. Quand ils revinrent, ils savaient parfaitement lancer des pierres avec un bâton fendu et fumer des tiges poreuses de clématites ; ils savaient non moins bien jurer et chanter des chansons d’hommes.

Biquette ne les étonna pas. Ils avaient vu bien d’autres chèvres aux Arrolettes ! et des moutons, et des vaches, et des bœufs ! Ils avaient même vu un bouc qui sentait très fort. Là-bas, Antonin, tous les soirs, menait boire les bêtes avec un grand fouet ; Constant était monté deux fois sur la jument blanche des Bordager.

Ils étaient devenus difficiles sur la nourriture ; leur tante les avait gâtés : ils avaient bu du vin le premier dimanche et mangé du lapin. A ce sujet, Constant ne put se retenir de faire des remontrances à sa mère.

— Pourquoi, dit-il, pourquoi les vends-tu toujours, nos lapins, quand ils sont gros ?

— Je les vends pour avoir des sous.

— A quoi bon des sous ?

— Mais pour t’acheter des hardes et du pain et du beurre ; tu le sais bien, voyons !

— Moi, j’aime mieux que tu ne les vendes pas. C’est bon à manger, les lapins, si tu savais !

— Oh ! ce n’est pas si bon que ça ; ça donne la colique quand on en mange beaucoup.

— Pas sûr ! cria Antonin ; moi, j’en ai mangé beaucoup et je n’ai pas eu la colique. Tu en tueras un, dis, maman ?

— Non, non, les nôtres ne sont pas de bonne espèce ; et puis, je ne sais pas arranger les lapins.

Les deux petits écarquillèrent les yeux d’étonnement.

— Tu ne sais pas arranger les lapins ! ce n’est pas difficile, pourtant. On leur tape sur la tête comme ça… pan ! pan ! puis on les sort de leur peau, puis on leur coupe le ventre, puis on les fricasse avec du beurre. Après ça, on les mange. Tu ne savais pas ! Eh bien !

— Bah ! vous m’agacez ; allez vous amuser ! Tenez, voilà Louis VI qui passe ; allez avec lui.

Elle les poussa dehors et se mit à tailler un petit jupon qui avait appartenu à Louise, puis à Georgette, et qui allait sans doute finir autour des jambes de Marthe.

Un moment après, étant sortie, elle entendit du bruit dans le coin du jardin. Elle s’approcha, ouvrit la barrière, regarda, et, ayant vu, s’arrêta net : les bessons écorchaient un lapin ! Ils l’avaient assommé tant bien que mal avec une pierre ; la pauvre bête tressaillait encore. Antonin lui tenait les pattes hautes et Constant, ayant coupé la peau des cuisses avec une vieille serpette, tirait, se cramponnait aux poils en jurant comme l’oncle Auguste.

— Bon Dié de sacré bon Dié de fi de garce ! viendras-tu ?

A côté, les mains au dos, Louis VI, qui avait prêté la serpette, regardait en reniflant. Ce fut lui qui aperçut le premier Delphine ; sans mot dire, il décampa. Les deux autres, au contraire, attendirent de pied ferme, en balançant leur lapin ; ils étaient si fiers de leur coup que Delphine n’eut pas le courage de les battre bien fort. Et le soir, on mangea une bonne fricassée chez les Pâtureau ; le père lui-même, à son retour du Pâtis, dut y goûter.

Quelques jours après cette mémorable cuisine, Biquette mit au monde deux petits chevreaux. On les vendit au bout d’une quinzaine pour avoir du lait tout de suite. Georgette et Louise pleurèrent beaucoup. Pour les consoler tout à fait il ne fallut rien moins que l’apparition sur la table du premier fromage mou. Cet événement se produisit le jour de l’Ascension — hasard heureux, car l’Ascension étant la fête du laitage, Chauvine avait justement envoyé une bolée de crème.

Au repas du matin, après la soupe, Delphine ayant brassé crème et fromage, coupa à chacun des petits une longue tartine. Ce fut un grand régal. Séverin, au lieu de sortir, comme il le faisait presque toujours pendant le repas des siens, s’assit près de la table et prit Marthe sur ses genoux. Il lui fallut mordre une petite bouchée à chaque tartine.

— Goûte, papa ! criait Antonin ; goûte ! c’est aussi bon que du lard !

CHAPITRE VIII
LA LETTRE D’AVIT MAUFRET

L’année suivante, le jour de la Toussaint. Séverin vient de dénouer le coin de son mouchoir ; il vide l’argent de son gage sur la table : trente-cinq pistoles. Il n’y manque rien, cette année ; on n’a demandé aucune avance à Chauvin ; on a bien encore quelques dettes en plus du pain et du loyer, mais moins tout de même que les deux années précédentes. Trente-cinq pistoles ! Une belle poignée. Les enfants sont émerveillés ; Delphine manie les pièces sans se presser de les serrer ; ses yeux élargis ne regardent nulle part. Séverin voit bien qu’une idée lui trotte en tête.

— A quoi penses-tu, Fine ?

— Je pense à ceux de là-bas.

Elle ramasse l’argent, puis elle prend une lettre sur la cheminée et la tend à Louise. Louise lit couramment l’écriture ; d’ailleurs c’est peut-être la dixième fois que sa mère lui fait lire cette lettre : elle la sait presque par cœur.

Le Jaria d’Aulnay (Charente-Inférieure).

Chers voisins,

C’est pour vous dire que nous avons fait un bon voyage et que nous sommes contents d’être ici. Maman disait qu’elle ne s’accoutumerait jamais ; maintenant elle ne voudrait pas retourner aux Pelleteries où nous étions si malheureux.

Notre endroit s’appelle Le Jaria ; il n’y a qu’une métairie ; les voisins ne nous achalent pas. Ça n’empêche point la maison d’être accoutumante : elle est bâtie en pierres blanches sur une butte d’où l’on voit le bourg à un petit quart de lieue. On voit même beaucoup plus loin, parce que vous saurez que le pays est plus plat que le pays de Bocage ; il y a aussi moins d’arbres.

Les gens d’ici sont aimables ; ils sont plus polis que les gens de chez nous. Papa dit qu’ils font des embarras. C’est peut-être vrai ; ils ont été riches, à ce qu’on dit, dans le temps de la vigne. Je trouve tout de même qu’ils nous saluent honnêtement et pourtant ils savent bien que nous n’avons rien.

Par exemple, ils n’ont guère de religion, comme vous l’avez peut-être entendu dire. Nous sommes allés à la grand’messe, dimanche, Richelieu et moi : il n’y avait presque que des femmes et encore pas beaucoup. Après ça, nous avons causé avec des garçons dans le bourg ; ils nous ont emmenés chez eux et nous ont fait boire du bon vin. Je crois qu’ils voulaient nous faire parler le patois de chez nous, mais pour les attraper, nous avons parlé à la mode, tout le temps ; parce que je vous dirai qu’ils rient de notre langage. Ils ont grand tort, car ils parlent eux-mêmes joliment mal : nous ririons bien aussi de les entendre, mais quand on est seul, on ne peut pas.

Papa trouve qu’ils n’ont pas de sang : c’est mou, ça dort sur la charrue, ça ne fait pas de choux, crainte d’avoir froid en les effeuillant… — Pour moi, je ne sais pas encore : c’est peut-être des idées. Sans doute qu’il y en a d’allants, ici comme ailleurs. Pourtant Eusèbe et Athanase qui sont gagés (et qui gagnent de bons prix, je vous le promets), nous disent bien qu’ils ont de l’aise à faire leur rang. Marie-Louise et Françoise, qui sont gagées aussi, ne sont pas aussi bien accoutumées.

La terre est moins lourde que chez nous et moins épaisse. Les cailloux non plus ne sont pas pareils. Le pays est grenant, paraît-il, mais la paille vient courte. Je crois que les champs du Jaria ne sont pas tous fameux ; il y a de bonnes terres dans la contrée, mais vous pensez bien que les gens du pays les gardent pour eux ; ils ne sont pas si bêtes ! Nous avons un carré de vigne ; des années ça rapporte beaucoup. En tous les cas, on boit plus de vin ici que chez nous ; on en boit jusque chez les travailleurs, et tous les jours ; nous avons de la luzerne qui est belle ; elle vient bien dans le pays. La prairie est bonne ; le maître nous a dit que nous ferions de la mulasserie ; nous ne nous y connaissons pas, mais nous ferons tout comme le maître voudra, parce que nous sommes de moitié et parce qu’il n’a pas l’air mauvais. C’était lui qui faisait valoir avant nous, maintenant il s’est retiré dans le bourg ; il nous a laissé l’endroit en assez bon état et monté de presque tout. Ce n’est pas avec l’argent que nous avions, que nous aurions pu prendre une métairie de trente hectares chez nous. Ce qui nous manque le plus, ce sont des bêtes. Il faut vous dire qu’ici on les garde tout le temps avec des chiens ; c’est l’occupation des femmes et des drôles. Chez nous, c’est un jour Fridoline, un jour Louise ; Louis VI et les petites commencent à y aller le jeudi. Le dimanche, les gars se promènent dans les champs et ils vont avec les filles qui gardent les bêtes.

Richelieu me dit de vous dire que Fridoline a déjà trouvé un galant qui est riche : mais c’est une menterie.

Ça fait que nous sommes neuf à la maison : papa, Richelieu et moi pour l’ouvrage, maman pour la cuisine. Fridoline et Louise pour les bêtes, donc, et les trois plus jeunes pour les sottises. Les quatre qui sont gagés viennent nous voir tous les dimanches. Il n’y a que Gonzague qui nous manque ; quand il reviendra du régiment, je ne sais pas s’il voudra habiter ici ; peut-être va-t-il se marier et rester dans le Bocage comme Églantine. S’il fait cela, il sera un sot.

C’est pour vous dire que nous ne nous plaignons pas pour le moment. Il faut travailler bien sûr, en Charente comme ailleurs, mais on est chez soi. Au pays, nous aurions bien gagné notre vie maintenant que nous voilà à peu près tous en force, mais nous n’aurions pas pu prendre de terre. Ici, c’est commode ; on ne demande que des bras. Vous pensez si papa se trouve heureux, lui qui a été toute sa vie chez les autres.

Il m’a dit de vous dire, Séverin, que, si, dans quatre ou cinq ans, quand vos enfants commenceront à être grands, vous vouliez venir en Charente, il se chargerait de vous trouver une petite terre.

Chers voisins, c’est pour vous dire que nous voudrions bien aller vous voir, mais c’est le voyage qui coûte trop cher. Nous vous regrettons beaucoup, moi, maman, papa et tous les autres.

Après cela, il y a le nom d’Avit, d’Avit Maufret, le plus savant de sa famille. Les Maufret, après tant d’autres, sont partis pour les Charentes ; ils sont partis treize à la Saint-Michel dernière, ne laissant derrière eux que l’aînée des filles mariée à un valet du pays et le cadet des garçons, artilleur à Poitiers. C’est loin, les Charentes, mais qu’importe, ils sont sortis de leur creux-de-maison, voilà l’essentiel.

Les Pâtureau ont eu un moment l’idée de les remplacer ; les Pâtureau sont en effet à l’étroit chez eux : les quatre aînés couchent dans le même lit, les deux garçons au pied, les deux filles à la tête ; Marthe dort encore dans le berceau, mais elle ne tardera pas à être trop grande. Cependant ils ont reculé encore une fois devant la dépense : l’ancienne maison des Maufret, qui a deux chambres, coûte soixante-cinq francs par an. C’est Gustinet, l’ami de Séverin, qui est venu y demeurer ; il a, lui aussi, une femme, quatre enfants et une ancienne, la mère de sa femme. Ce coin de village n’est pas encore trop dépeuplé.

Il dit quatre ou cinq ans, le père Maufret : « dans quatre ou cinq ans, quand vos enfants commenceront à être grands… »

Delphine, la lettre en main, regarde la ligne où ces mots sont tracés. Partir ! elle y pense depuis longtemps déjà sans oser en parler ; mais maintenant que ceux-ci écrivent qu’ils sont heureux !

— Oui, fait-elle à mi-voix, dans quatre ou cinq ans, nous nous en irons, Séverin.

Lui, ne répond rien. Les enfants sont aux écoutes ; Delphine les fait sortir. Séverin est toujours songeur.

— Ils font de la mulasserie, reprend-elle ; cela te conviendrait, tu t’y connais un peu, n’est-ce pas ?

— Oh ! pas trop ! Je m’en suis occupé chez ton défunt père ; je passais pour un bon panseur ; cela ne fait pas tout…

— Bien sûr ! mais cela ne t’empêche pas d’être bon ouvrier autrement. Et puis je t’aiderai quand nous serons là-bas ; tu verras comme je suis encore forte ! Sans compter que nous aurons au moins six enfants…

— Six enfants ! six ? alors, tu es sûre ?

— Oh ! parfaitement sûre ! tu penses que je commence à m’y connaître, moi aussi, à ces choses-là.

Elle ajoute avec un beau rire de bravoure :

— Mais qu’as-tu ? on dirait que tu as fait un mauvais coup ! Ne te chagrine pas, va, tu ne seras pas le plus à plaindre.

— Aux autres fois, toi-même, il me semble que tu ne prenais pas les choses aussi bien.

Joyeuse, elle l’attire par les épaules, ses yeux brillent :

— Aux autres fois, j’étais folle ; je n’aurais pas voulu tant d’enfants ; oh oui ! toute folle que je te dis ! nos enfants nous sauveront ; ils nous arracheront de ce creux-de-maison que je hais tant. Pense donc ! six ! Toi, tu n’auras qu’à commander ; on en remuera de la terre, avec tout ce monde !

— En attendant c’est de la misère pour toi, toujours plus de misère.

— Qu’est-ce que ça fait, puisque nous en sortirons un jour ? Et n’y suis-je pas habituée à la misère ? Je tiendrai bien encore cinq ans.

Séverin résiste encore ; il ne croit pas le bonheur possible.

— Cinq ans ! c’est long, qui sait ? nous avons le temps de voir bien des choses.

Mais elle le secoue vivement :

— Encore tes idées de malheur ! Ce n’est pas le jour. Fais ta barbe que je t’embrasse. Nous irons en Charente et nous aurons une terre, une grande terre !

CHAPITRE IX
LA DÉFAITE

Les coqs des Grandes-Pelleteries chantèrent, puis ceux du Bas-Village, puis ceux des Marandières et de Jolimont ; d’autres au loin répondirent ; enfin, tout près, le coq nain de Gustinet lança sa note enrouée. Il y eut un bruit d’oiseaux dans un pommier devant la porte des Pâtureau. Séverin, à demi réveillé, se dressa sur son séant : trois heures ! pensa-t-il. Il avait l’habitude d’être à trois heures et demie dans le champ de jarosse du Pâtis, pour couper la pâture avant la montée du soleil ; il n’y avait donc pas de temps à perdre.

Il se coula doucement hors du lit, enfila son pantalon et sortit tout de suite sur le seuil pour voir le temps ; car il y avait eu la veille menace d’orage et l’on avait eu grand’peur à cause du foin de luzerne qui n’était pas rentré.

La nuit pâlissait, mais l’œil ne distinguait rien encore ; la brume s’était en effet installée partout ; elle remplissait comme des boîtes les petits jardins carrés aux haies basses ; elle s’empilait sous les arbres ; le chemin Roux semblait une rivière blanche coulant entre deux rives sombres. Dans le village, d’autres portes battirent ; quelqu’un toussa ; un homme passa en sifflotant, imprécis comme un fantôme. Séverin sentit la fraîcheur se glisser sous sa chemise défaite et il rentra pour achever de se vêtir.

Delphine, réveillée, demanda dans un bâillement :

— Le temps est-il nettoyé ?

— Je ne sais pas, fit-il ; il y a un gros brouillard ; ça pourrait bien amener un orage.

Il ajouta comme il se disposait à sortir :

— Et toi ? Comment te trouves-tu ce matin ?

Delphine, qui était à la fin de sa grossesse, avait fané la veille au Pâtis, et vers le soir elle s’était sentie presque malade. Elle répondit :

— Oh ! cela va tout à fait ; je suis délassée et je pourrai aller vous aider encore aujourd’hui.

— Cela, par exemple, je te le défends bien ! pour le travail que tu peux faire, ce n’est pas la peine de venir si loin ; d’ailleurs, ce serait dangereux.

Elle se releva sur un coude, péniblement, car elle était très lourde.

— Je m’ennuie toute seule ici, fit-elle ; j’aime mieux aller râteler.

Il se récria de nouveau :

— Mais tu es folle ! râteler par une chaleur pareille ! et pour gagner quoi ? rien du tout ! Il est bon d’avoir de la complaisance, mais dans ton état, il vaut mieux rester chez soi.

— Tu peux dire tout ce que tu voudras, j’irai quand même. Si l’on ne me donne pas d’argent, je gagnerai toujours ma vie et celle de Marthe ; la pauvre petite n’a pas déjà si souvent l’occasion de faire un bon repas !

Séverin essaya encore de raisonner, mais elle se recoucha, muette, décidée à n’en faire qu’à sa tête. Alors il l’embrassa et sortit en toute hâte.

La porte refermée, la chambre redevint noire. Les enfants, ainsi qu’il arrivait chaque matin, s’étaient réveillés à demi au départ de leur père. Louise se plaignit : Antonin venait de lui allonger un coup de pied. Ils commençaient à être grands et leurs jambes se rejoignaient au milieu du lit ; cela causait de fréquentes disputes. Quand Louise se tut, ce fut le tour de Georgette : le même Antonin lui ayant égratigné un pied avec l’ongle de son gros orteil, elle cria. Le drôle, menacé, fit semblant de ronfler pendant que Constant rigolait à l’étouffée. Furieuse, la petite se mit à pleurer très sérieusement et sa mère dut l’inviter à venir se blottir à côté d’elle, dans l’autre lit. Cette faveur l’ayant consolée, toute la maisonnée dormit encore un petit bout de temps.

Quand il fit assez clair pour qu’on pût s’habiller sans chandelle, Delphine se leva, alluma un petit feu et se mit à préparer la soupe.

Elle avait menti à Séverin en disant qu’elle était tout à fait bien ; elle se trouvait encore très lasse. Étant sortie pour donner de l’herbe aux lapins, elle fut saisie en revenant par la chaleur moite et la mauvaise odeur de la chambre ; pour ne pas tomber, elle dut s’accoter à la table. Décidément, son homme avait raison : il valait mieux rester chez soi maintenant.

Le vertige, pourtant, ne dura pas. Bravement Delphine s’efforça de n’y plus penser. Elle en avait vu bien d’autres durant cette grossesse ! Elle n’avait pas passé une seule journée sans ressentir quelque malaise, mais elle avait tout accepté sans se plaindre, gaiement presque, à cause de l’idée nouvelle qui lui trottait en tête : partir pour les Charentes ! S’en aller loin des creux-de-maisons, loin de la misère ! Un courage nouveau la redressait. Un petit allait venir ; elle disait : tant mieux, cela fera deux bras de plus. En attendant, ce n’était pas le moment de se dorloter ; ce petit serait une charge nouvelle ; il fallait profiter des derniers jours. D’ailleurs, les Chauvin étaient des gens qu’il faisait bon obliger.

Le grand jour était venu ; un peu de brume se traînait encore sur le guéret, dans les jardins, mais le soleil montait. Vivement Delphine fit lever ses aînés et s’occupa d’habiller Marthe. Puis, la soupe mangée et la chèvre traite, comme c’était jour d’école, elle prépara le panier des enfants, les mit tous dehors et, sortant à son tour, ferma la porte. Il était à peine six heures. Georgette et Louise emmenèrent leur chèvre sur la route et les bessons se mirent à couper de l’herbe dans le jardin.

Delphine, restée seule avec Marthe, prit la petite par la main et s’en alla au Pâtis. Elle arriva à l’heure du premier repas. Séverin, en la voyant rentrer pâle et hors d’haleine, ne put s’empêcher de montrer sa mauvaise humeur : c’était folie toute pure, ce qu’elle faisait là ! Chauvine, elle-même, trouva que Delphine se fatiguait réellement trop ; elle lui fit chauffer une tasse de café.

— Bois, dit-elle ; après, tu resteras ici avec moi, tu m’aideras à faire la cuisine.

— Mais non, mais non ! répondit Delphine ; je ne suis pas venue chez vous pour vous embarrasser. Si je m’étais sentie malade, je ne me serais pas mise en route. Ne vous inquiétez donc pas !

Une heure après, elle était dans le pré.

Les choses, d’abord, n’allèrent pas trop mal ; l’air était frais, il y avait encore un peu d’aiguail, elle râtelait à l’ombre. Mais peu à peu le soleil passa par-dessus les plus hauts têtards ; l’ombre se raccourcit. Delphine avait des élancements douloureux dans le ventre ; par moments des flammes bleues lui dansaient devant les yeux. Elle dut s’asseoir une minute et boire à la cruche ; elle songea même à abandonner son râteau et à s’en aller, mais le malaise, encore une fois, passa et elle recommença à travailler.

Vers dix heures, elle sentit que le soleil et l’odeur chaude des andains allaient de nouveau l’étourdir. Elle voulut se hâter pour arriver au bout du pré où il y avait encore de l’ombre, mais, brusquement, le vertige augmenta : ses jambes fléchirent et elle tomba à la renverse en poussant un cri de douleur. Séverin accourut suivi de Chauvin et de ses deux filles. Delphine était pâle comme une morte, bien qu’elle ne fût pas tout à fait évanouie. Elle se remit assez vite, mais soudain, comme pour les rassurer elle essayait de sourire, elle poussa un nouveau cri en portant les mains à sa ceinture.

— Oh ! je me suis fait mal ! emmenez-moi tout de suite ! tout de suite !

Chauvin courut au village et revint avec le char à bancs jusque dans le pré. Puis ayant reconduit Delphine aux Pelleteries, il s’en fut quérir la sage-femme et la grand’mère Bernou des Arrolettes. Quand elles arrivèrent, elles trouvèrent Delphine toute changée par la douleur et Séverin affolé. La sage-femme déclara qu’il fallait un médecin. Chauvin retourna donc au bourg ; le médecin était en tournée ; il vint le soir à la nuit tombante.

Il vint à la nuit tombante et ne partit que le lendemain, à l’aube, quand fut né l’enfant, un garçon bien constitué d’ailleurs.

Ce médecin était un homme d’une quarantaine d’années, très bon, adoré de tout le monde, mais très brusque. Comme il s’en allait, Séverin le suivit pour l’interroger.

— Il est sauvé, ton gosse, répondit-il simplement.

— Et elle, monsieur ? Y a-t-il du danger ?

— Je repasserai dans la journée ; faites tout ce que je vous ai dit.

Séverin ne put rien savoir de plus ; il revint au chevet de sa femme.

On revit en effet le médecin dans la soirée ; la malade avait une fièvre intense et souffrait beaucoup ; le médecin sortit l’air furieux. Séverin courut derrière lui.

— Monsieur ! parlez-moi, monsieur !

— Eh bien ?

— Qu’en pensez-vous, monsieur ?

Le médecin se retourna tout à fait et toisa cet homme pâle qui tremblait.

— Mon pauvre vieux, écoute, répondit-il en posant sa main carrée sur l’épaule de Séverin, tu es un homme, on peut te dire les choses : ce n’est pas bon, pas bon du tout… mais on ne sait jamais… Je reviendrai encore demain matin. Rentre chez toi et pas de bruit surtout, hein ! pas de bruit. S’il vient des femmes, flanque-les dehors !

Et il partit en mâchonnant des mots qui étaient des jurons peut-être ou des menaces.

Les voisines attendaient près de sa voiture ; elles l’interrogèrent, mais il s’emporta :

— Est-ce que je sais, moi ? Est-ce que je m’y connais ? Qui vous a dit que je m’y connaissais, n. de D…!

Pourtant, une fois dans sa voiture, il demanda à son tour, d’une voix radoucie :

— Combien a-t-il d’enfants, ce Pâtureau ?

— Cela fait six, maintenant, monsieur.

— Six ! pauvre bougre !

Le lendemain matin il n’y avait plus d’espoir.

La journée fut atroce ; Delphine délirait. Il lui revenait de lointains souvenirs : elle parlait de sa jeunesse et du moulin et de l’écluse où barbotaient les canes. Puis, soudain, elle se cachait, secouée d’une peur affreuse.

— Séverin ! Oh ! la bête… le creux-de-maison ! comme c’est noir ! comme c’est froid ! la bête ! elle me mange ! oh !

Elle restait un moment muette et tremblante ; après quoi elle recommençait à appeler ses canes ; elle parlait aussi d’une terre où elle irait avec ses enfants, d’une ferme « là-bas », bien loin, dans un pays plein de soleil où elle aurait une grande maison avec des fenêtres.

Vers le soir, elle eut un moment de paix et reprit un peu ses sens. Elle demanda à voir les petits. Elle les reconnut tous et les embrassa ; mais comme Georgette se tenait près du lit, elle se mit à la caresser en disant de sa voix étrange, de sa voix « d’ailleurs » :

— Oh ! la petite ! les beaux yeux d’eau ! Vois donc, Charles, les beaux yeux clairs… apportez les ablettes… j’ai mangé toute la crème…

Les enfants, saisis, se serrèrent les uns contre les autres. Leur mère se tourna vers la muraille ; tout à coup, de la ruelle, monta une chanson grêle, fredonnée à mi-voix :

Quand Mathurin va-t-au moulin,

Drelin, drelin, vire !

C’est point pour y fair’ moud’ son grain,

Drelin, drelin, din !

Louise, qui sanglotait sur une chaise, se redressa, folle, les mains en avant.

— Je veux m’en aller ! j’ai peur ! j’ai peur !

La Gustine entraîna les cinq enfants pendant que la mourante criait à son tour :

— Emmenez-moi ! défendez-moi, oh ! la bête ! le creux-de-maison ! Je veux m’en aller !

Elle s’en alla quatre jours plus tard, dans une bière mince, l’ancienne petite meunière du moulin de la Rue ; et derrière elle, par le chemin Roux, descendirent tous ceux des Pelleteries.

CHAPITRE X
AU TRAVAIL !

Le lendemain de l’enterrement, la grand’mère Bernou des Arrolettes se leva de bon matin, fit un petit paquet de hardes comme en font les servantes qui vont rejoindre leurs maîtres, et, de son pas menu, s’en alla aux Pelleteries.

Le temps s’était beaucoup refroidi ; il avait plu et un grand vent d’ouest bousculait les feuilles. Malgré sa hâte d’arriver, la petite vieille avançait lentement, arrêtée et étourdie par ce vent qui lui cornait aux oreilles sa grosse menace infinie. Son paquet la fatiguait aussi. C’est qu’elle avait soixante-sept ans sonnés et commençait à manquer de souffle.

A la croisée du chemin Roux, elle posa ses hardes sur un tas de pierres et s’arrêta un peu avant de monter jusqu’au village. Il y avait à ce carrefour un talus sur lequel étaient piquées de petites croix de bois. Cela voulait dire que des corps étaient passés par là. Plusieurs de ces croisettes étaient déjà vieilles ; l’herbe montait autour, les recouvrait ; elles ne tarderaient pas à tomber et à pourrir. Bernoude en remarqua une beaucoup plus blanche que les autres, une toute fraîche, piquée la veille. Des larmes lui vinrent.

Elle avait encore les yeux un peu brouillés en entrant chez son gendre. Comme le jour venait à peine par la petite fenêtre, elle ne distingua rien d’abord ; puis elle vit Séverin assis près de la table. Il ne bougeait pas.

— Bonjour ! dit-elle, me voilà.

Il leva la tête et elle vit sa face ravagée et vieillie.

Elle répéta :

— Bonjour, mon gars ! me voilà.

Il répondit :

— Bonjour !

Il ne s’était sans doute pas couché ; il ne semblait pas avoir pleuré. La grand’mère remarqua qu’il avait les gros sourcils méchants du défunt Boiteux.

Comme il ne bougeait toujours pas et comme il ne parlait pas non plus, elle déposa son paquet sur une chaise et, se penchant sur la table, elle mit sa main ridée sur sa main à lui qui était froide.

— Mon pauvre gars, dit-elle doucement, faut pas se faire tant de chagrin ; il y a les enfants : faut pas se laisser abattre. Me voilà, moi ; je vais rester si tu le veux bien. Je demeurerai avec toi ; j’élèverai le petit et je ferai attention aux autres. Parle-moi donc, voyons… tu veux bien que je reste ici ?

Il répondit d’une voix brisée :

— Oui, m’man.

Et comme elle continuait à lui dire des choses douces et tristes, il sentit en lui une émotion nouvelle ; la détente venait enfin et les larmes. Il répondait :

— Oui, m’man… non, m’man… merci, m’man…

Avant le malheur, bien qu’il aimât beaucoup cette vieille femme, jamais il ne l’avait appelée maman ; maintenant, cela venait tout seul. Elle en fut remuée et l’embrassa.

— Allons, faut avoir du courage, mon bon gars. Dis-moi où sont les affaires, que je me mette à l’ouvrage.

Elle pleurait à petit bruit. Il eut vite fait de montrer tout ; elle alluma le feu et accrocha la marmite pour la soupe du matin.

A ce moment, la Gustine entra avec Marthe et Georges, le petit dernier. Les autres enfants avaient été recueillis par les fermiers des Grandes-Pelleteries : ils arriveraient bientôt. La Gustine s’offrit à donner un coup de main, mais pour le moment il n’y avait rien de pressé ; elle s’en alla donc, car elle avait beaucoup à faire chez elle.

La grand’mère démaillota l’enfant et Séverin s’approcha pour le voir s’étirer devant le feu. Il prit entre ses gros doigts les orteils menus et rouges.

— Pauvre petit ! dit-il, tu n’es pas au bout de ta misère.

L’émotion le gagnait encore.

Mais un rayon de soleil, filtrant par une éclaircie, entra dans la maison : il faisait jour depuis longtemps.

Le père se redressa :

— Allons ! c’est pas tout ça ! fit-il.

Et il s’en alla au travail.