TROISIÈME PARTIE

CHAPITRE PREMIER
LES CHOUX

Il faut le dire : les Pâtureau furent secourus lorsque la mère fut morte.

Les beaux frères firent ce qu’ils purent. Calloux envoya cent sous à sa filleule Georgette et Auguste amena une charretée de fagots. A plusieurs reprises Chauvine et Pitaude firent passer du lait, du beurre et même quelques restes de lard. Ceux du Grand-Village — à l’exception des Larin qui étaient des gens très durs — attiraient les enfants chez eux ; lorsque Louise et Georgette gardaient leur chèvre après l’école, les moissonneurs en train de manger derrière les haies appelaient les deux fillettes ; ils leur coupaient des tartines ou leur laissaient les plats à nettoyer.

Les pauvres du Bas-Village se montraient pitoyables à leur manière. Les hommes se serraient autour de Séverin ; ils l’emmenaient avec eux à la messe, lui offraient du tabac, s’arrêtaient longtemps à causer devant sa porte. Les femmes, avant d’aller laver, passaient voir si la Bernoude n’avait point un petit paquet à leur donner ; la grand’mère était heureuse de se débarrasser ainsi d’une partie de ses laveries, — sans compter que cela ménageait le savon.

Les voisines aidaient aussi la Bernoude à corriger les petits, les bessons surtout, avec qui cela n’allait pas toujours. S’étant en effet avisés que leur grand’mère ne savait plus courir et que, d’autre part, elle était trop bonne pour les faire battre par leur père, les garnements en profitaient pour faire mille sottises.

Séverin fut inscrit sur la liste des indigents de la commune. Il ne paya plus rien à l’école pour les livres et les cahiers de ses enfants et il eut droit gratuitement au médecin.

Oui, les Pâtureau furent secourus tout d’abord ; mais on s’habitue vite à la misère des autres : la pitié des gens ne dura qu’un temps. Et puis il y eut d’autres malheurs dans le pays, d’autres veufs, d’autres orphelins ; on oublia un peu ceux des Pelleteries.

Pourtant, ils n’étaient pas à la noce.

La Bernoude avait beau faire, elle n’arrivait pas à remplacer la défunte. Elle n’avait la paix qu’aux heures de classe, quand le bébé dormait. Le soir, la pauvre vieille était bien lasse ; elle se couchait dans un mauvais lit avec Louise, Marthe et Georgette. Séverin était un peu mieux partagé, n’ayant avec lui que les bessons ; mais en revanche il s’occupait de Georges qui criait souvent, étant sujet aux coliques.

Séverin passait des nuits entières à dorloter l’enfant, même au temps des grands travaux où le temps de dormir est si court. Cependant il ne se plaignait pas ; — il était seulement très sombre par moments et parlait moins encore que de coutume. Pourquoi d’ailleurs se serait-il plaint ? Il était nourri, lui, au moins ! Mais les siens ! Cette vieille femme fatiguée, ces enfants maigres, cette Louise si mince et ce bébé aux diarrhées vertes dont la mort n’avait pas voulu !

On l’élevait au biberon, naturellement, ce dernier ; mais il n’était pas glouton comme l’avaient été les bessons ; il tétait paresseusement, et encore fallait-il lui couper son lait avec de l’eau. Aussi, il avait une petite tête grosse comme une pomme saint-Jean et une mine si terreuse que c’en était pitié. La grand’mère se désolait :

— Jamais ça ne viendra fort, Jésus ! Jamais ! Et souvent, elle disait sans malice :

— Pauvre petit Pâtira !

Le médecin avait défendu — absolument défendu — de donner au bébé autre chose que du lait. Heureusement la chèvre en fournissait ; mais, d’un autre côté, il n’était plus question de fromage, et les aînés se trouvaient d’autant plus malheureux.

*
* *

A la Toussaint, Séverin resta au Pâtis, mais il y resta moyennant un gage plus fort. Il avait dit à Chauvin, au moment de conclure marché :

— Me voilà, moi, va-devant chez vous ; voilà vos deux gars qui vont second et puis deux autres valets derrière, l’un en force, l’autre quasiment drôle ; ça fait du monde à table. L’hiver, qu’auriez-vous besoin de trois personnes d’ailleurs, si ce n’était pas pour le fourrage ? A présent, je vais vous dire une chose : vous voyez comment c’est chez moi ; j’ai besoin d’argent ; eh bien ! pour trente écus de plus, je reste va-devant chez vous pour le gros travail d’été et je ramasse les choux l’hiver. De cette manière, vous n’auriez besoin que d’un petit valet en plus de moi, d’ici le printemps. Songez-y, patron !

Chauvin avait élevé des objections.

— Je t’entends, mon valet, tu veux enchérir. Seulement, je te dirai : cela fait beaucoup d’ouvrage pour un homme. On a beau être allant, on n’en fait pas comme deux ; sans compter que tu n’es plus jeune, jeune : tu le trouveras dur, d’effeuiller les choux.

— Peut-être bien, patron, mais je n’ai pas l’habitude de craindre ma peine. Il me faut de l’argent : voilà ce qu’il en est. Je suis accoutumé chez vous et cela me ferait chagrin de vous quitter ; pourtant si vous voulez finir le marché, il faudra que vous mettiez ces vingt écus.

Il avait, pour parler de ces questions d’argent et de travail, une voix lente et comme respectueuse.

— Oui, patron, vingt écus de plus et je vais dans les choux.

— Oh ! oh ! vingt écus ! Ce n’est pas un denier ! ça te monterait à quatre cent vingt francs.

— Possible, mais je peux les gagner : on me les a offerts dans deux petits endroits pour faire tout.

— Pour porter des faix du matin au soir ! tu verrais le changement, mon valet !

— Oh ! je ne dis pas, Chauvin ; encore une fois, je ne dis pas que je serai mieux ailleurs que chez vous. Jamais vous ne m’entendrez mal parler de la maison, ni de vous, ni de vos gars, qui sont de bons compagnons d’ouvrage ; pour ça, non ! mais j’ai besoin d’argent. Et croyez-vous que le travail ne vaut pas quarante-deux pistoles ?

— Si, mon gars, il les vaut ! Boudre ! Mais, ce qui n’est pas trop pour toi, l’est pour moi ; parce que je crois qu’il faudrait tout de même deux autres valets. Non, je ne peux pas, vois-tu.

La discussion avait été longue ; à la fin, Chauvin avait cédé. Séverin irait dans les choux moyennant quatre cent vingt francs et quatre sillons de pommes de terre à faire dans le champ des Joneries, qui avait deux cent cinquante pas de versaine. C’était un beau gage, un des plus forts du pays, mais ce n’était pas volé ; oh, non !

Il y avait au Pâtis, pour nourrir cinquante têtes de gros bétail, deux immenses champs de choux. L’effeuilleur travaillait dans ces champs du matin au soir, tous les jours, par le vent, la pluie, le givre, la neige.

Dur métier pour ceux dont le sang est un peu refroidi par l’âge ; métier terrible pour ceux qui n’ont pas de vêtements imperméables et qui, trempés jusqu’aux os dès la première heure, grelottent toute la journée dans le vent froid.

Séverin avait effeuillé des choux dans sa jeunesse ; il l’avait fait aussi deux hivers chez Loriot, mais il n’avait jamais passé une saison entière à faire uniquement ce travail.

Trop pauvre pour s’acheter une blouse cirée et des guêtres, il se mettait sur le dos un sac en toile grossière qui était bien vite mouillée et il se faisait de grandes bottes en paille ; ces bottes lui protégeaient assez bien les jambes, mais elles l’alourdissaient et il était obligé de les ôter pour charger sur la charrette les fagots de choux — qu’il faisait très gros, pour gagner du temps.

Aux jours de presse, il avait pour l’aider le nouveau valet, un garçon de seize ans, fluet et de chétive mine, qu’on appelait Fourchette à cause de ses jambes trop longues et trop minces. Fourchette était plein de bonne volonté, mais il ne fallait pas compter sur lui pour charger, car le moindre fagot l’acculait dans la raize. Aussi, le samedi, comme il fallait du fourrage pour deux jours, Chauvin envoyait un de ses gars donner un coup de main au valet.

Par chance, le mois de décembre fut froid, mais sec. Le mauvais temps commença pour les pauvres effeuilleurs la veille de Noël. Ce matin-là, Séverin, en arrivant dans le grand champ, dit à Fourchette :

— Hé ! hé ! mon vieux ! il y a des chiens blancs ; gare aux doigts !

Il y avait en effet une lourde gelée blanche ; les petites feuilles dures demeurées aux ronces scintillaient et les herbes de la cheintre craquaient sous les pieds. A l’orient, un soleil rouge et très large sortait de limbes irréels, de vapeurs trop roses et commençait à monter dans la brume impondérable du ciel pâle. Une ligne noire se détacha de l’horizon ; des corbeaux vinrent, lourds, bruyants, offensant la pureté des choses. Ils s’abattirent sur un grand marronnier au coin du champ de choux.

Fourchette cria :

— « Pies-grolles, pies-grollas !
Allez-vous-en, ne r’venez pas ! »

Quelques-uns s’envolèrent ; mais, après avoir tournoyé une minute, ils se posèrent à nouveau sur les branches.

— Pies-grolles ! allez-vous-en ! Houch ! males bêtes !

Une motte s’émietta sur le tronc de l’arbre ; cette fois les corbeaux s’enlevèrent tous avec des cris d’effroi ; ils s’éparpillèrent au-dessus de l’espèce de cuvette que faisaient les terres à cet endroit. Le champ de choux formait un côté de cette cuvette ; penchant sur la galerne, il commençait à recevoir de biais les rayons du soleil.

Le vent soufflait de l’est. C’était un petit vent aigre qui accourait avec des sifflements de bête méchante. Il agitait de balancements infinis la lourde masse de verdure. Il passait en appuyant et soulevait des houles pâles, ou bien il se glissait dans les dessous et retournait comme des mains les grandes feuilles aux veines blanches ou violettes. Il se coulait par les raizes où l’on voyait par endroits la terre jaune, et des taches plus jaunes encore qui étaient des feuilles tombées. Quand il s’apaisait, les choux achevaient plus doucement de s’égoutter ; les feuilles humides se redressaient et, reflétant la lumière éparse, luisaient un peu.

Ayant assujetti leurs jambières de paille, Séverin et Fourchette attaquèrent les choux de la cheintre qui étaient petits et clairs ; puis ils s’engagèrent entre des sillons où ils disparurent tout de suite, car les choux y étaient magnifiques, hauts presque comme des hommes.

De grosses gouttes glacées roulaient encore sur les feuilles ; à leur troisième aissellée, les deux valets étaient trempés. Ils allaient vivement à cause du froid ; la tache jaune et sautillante de leur dos apparaissait seule entre les feuilles remuées. De temps en temps Fourchette se redressait, pâle, les dents chantantes, posait son aissellée sur la riorte et, pendant une minute, sautait en l’air en agitant ses bras comme un coq qui bat des ailes.

— Pâtureau ! faisait-il, j’en crève ! Je ne sais plus où sont mes doigts !

Mais Séverin, grelottant lui-même, allait grand train sans parler ; quand il fut au bout de son rang il répondit au garçon qui se plaignait de plus belle :

— Eh bien ! quoi ! en voilà des manières ! Es-tu un homme, nom de d’là ? Tape plus fort, tu te réchaufferas.

Puis il ajouta plus doucement :

— Voilà le soleil qui monte, ça nous fera du bien… hardi, mon pauvre Fourchette ; encore un petit coup de collier !

Le soleil montait en effet, mais il pâlissait en même temps ; ce n’était plus qu’un œil morne participant à la tristesse des champs ; il se cachait derrière un rideau de brumes mouvantes ; et vers la haute galerne, derrière les effeuilleurs, la ouate assombrie de l’horizon venait en s’élargissant comme était venue, quelques heures plus tôt, la bande de corbeaux.

Soudain, le soleil s’éteignit tout à fait ; une haleine plus âpre siffla dans les branches noires et toute la campagne en tressaillit. Quand Séverin arriva près de la haie, en haut du champ où les choux protégeaient mal la terre, il remarqua que les mottes étaient encore dures.

— Bon sang ! fit-il, ça ne dégèlera pas ! pourvu qu’il ne vienne pas de neige ! aujourd’hui où il me faut deux charretées, ça ne serait pas amusant.

Ils travaillèrent encore un moment, puis Séverin envoya le petit gars chercher la charrette. A midi, comme ils revenaient au Pâtis, une pluie glacée commença à tomber.

Il fallait ce jour-là deux fortes charretées de fourrage ; aussi, dès que la soupe fut mangée, les valets retournèrent dans le champ. Le temps avait l’air de se gâter encore. La pluie venait de cesser, mais le froid continuait et les choux étaient plus mouillés que le matin. Séverin, malgré son courage et sa diligence, avait grand’peine à se réchauffer. Derrière lui, Fourchette, tous les dix pas, battait des ailes et sa voix enrouée d’adolescent se faisait lamentable.

— J’en crève ! Pâtureau ! j’en crève, moi !

Tout à coup, le garçon jura : comme il venait de lier un fagot, le bout de la riorte s’était brusquement détendu et lui avait déchiré la main. Séverin, redressé à demi, vit les doigts saignants et le jeune homme transi.

— Dépêche-toi ! cria-t-il, ne t’arrête pas ! tu vas geler…

L’autre, docile, se baissa pour travailler.

Mais le froid était terrible. La pluie, une pluie placée qui devait faire du verglas sur la route, avait recommencé à tomber. Le vent courait au travers en sifflant ; il l’éparpillait menu et la jetait avec furie sur les choses. Les gouttes à peine fondues cinglaient comme des mèches fines ; elles tombaient avec un bruit mat sur les choux qui les secouaient sur le dos des effeuilleurs. Séverin entendit encore une fois la plainte du petit gars.

— Oh ! j’en crève !

Il se releva agacé :

— Dis donc, fainéant, tu n’as pas fini ! Tu ne peux pas travailler sans te plaindre ? Qui m’a fichu une demoiselle pareille ?

Mais le jeune homme pleurait. Séverin, tout de même, s’approcha pour voir.

Debout dans la raize, pitoyable comme un chien maigre avec ses habits mouillés qui lui collaient au corps, Fourchette tendit au bout de son bras mince une main énorme qui ne semblait pas être à lui, une main violette d’engelures où deux grandes crevasses s’étaient ouvertes et saignaient.

— Je ne peux plus, bredouilla-t-il. C’est mes fentes… Je me suis fait mal tout à l’heure… et à présent pas moyen de fermer la main.

Il tremblait comme si le vent l’eût lui-même secoué et de grosses larmes roulaient sur sa face verdâtre.

Séverin fut pris de pitié.

— Diable ! tu saignes, mon pauvre Fourchette ! sauve-toi, va changer de hardes. Tu diras à Florentin de m’amener la charrette sur les quatre heures.

Il tremblait lui aussi, le grand valet ; le froid l’avait saisi pendant qu’il s’occupait de son compagnon. Sa chemise mouillée lui glaçait les épaules et la poitrine.

— Vais-je me laisser geler, moi aussi ? pensa-t-il ; jamais de la vie !

Il secoua la tête comme un bœuf rétif qui ne veut pas se mettre au joug. Il n’était pas de ceux qui cèdent.

Les dents serrés, il se baissa, jeta son chapeau ; ses épaules dédaigneuses bousculèrent deux grands choux qui lui versèrent toute leur eau sur la tête, et, aussitôt, au milieu de l’immense tremblement des feuilles froides et mouillées, il se mit à taper comme une bête folle.

*
* *

— Ouf ! en voilà un qui pèse plus de deux cents.

Rouge, en sueur, malgré le froid de cette lugubre soirée, Florentin tira sa fourche du fagot qu’il venait de mettre sur la charrette.

Par la cheintre qui commençait à s’assombrir, Séverin venait, lourdement chargé, patouillant dans la glaise détrempée. Il s’approcha à son tour, mit le manche de sa fourche à terre, puis, d’un rude effort, jeta par-dessus les ranches l’énorme botte de feuilles ; la tête des bœufs tressauta.

C’était le dernier fagot ; les deux hommes secouèrent leurs sabots et arrangèrent leur coiffure.

— Ça y est ! à la soupe ! dit Florentin.

Empoignant l’aiguillon, il piqua les bœufs et la charrette démarra.

Séverin demeura une minute pour former la barrière ; comme il se disposait à partir à son tour, une voix claire s’éleva derrière lui :

— Papa ! bonsoir !

Il se retourna. Louise était sur la route, mince silhouette brune que bombaient les poches gonflées d’un bissac. Séverin, d’un coup d’œil instinctif d’ancien cherche-pain, soupesa ce bissac ; cela devait faire six ou sept livres : bonne tournée, très bonne tournée.

Il vit aussi le sarrau mouillé, les pieds nus dans des sabots trop grands, les petites jambes violettes ; il gronda :

— Que fais-tu là ? Tu n’es pas encore rentrée !

— Non, répondit l’enfant ; j’ai fait tout un tour ; j’ai attendu plus de deux heures chez les métayers de Malitrou ; la femme n’y était pas.

— As-tu mangé ?

— Oui, j’ai mangé une pomme de terre chaude chez Pitaude et un grignon de miche que j’ai eu dans le bourg.

Elle s’arrêta de causer pour tousser d’une toux sèche qui la secouait toute.

Séverin se rapprocha d’elle. Il souffrait cruellement chaque fois qu’il voyait son enfant avec un bissac ; il ne s’habituait pas à la misère des siens ; il en avait honte. Quand Louise passait sur les routes à portée de sa vue, il baissait la tête et parlait à ses compagnons d’ouvrage pour détourner leur attention.

Mais ce soir il était seul avec elle et il y avait en lui une grande pitié.

Il se pencha, tâta le fichu mouillé et les menottes froides. Puis, comme la nuit venait, comme Florentin avait disparu au détour, comme il était bien sûr enfin de ne rencontrer personne, il prit la petite par la main, mit le bissac sur son épaule et le porta un bout de chemin. A l’échalier du Pâtis, il rendit le bissac et malgré ses hardes mouillées, il s’arrêta un moment pour suivre des yeux son enfant qui s’en allait en toussant dans le vent traître, entre les baies devenues farouches.

L’image de la défunte lui passa dans l’idée ; et il songea avec un atroce serrement de cœur au chagrin qu’elle aurait eu si elle avait vu cela.

CHAPITRE II
LES CHERCHE-PAIN

Louise mendiait franchement ; malgré l’aide des voisins, il avait bien fallu en venir là.

Les bessons étant encore un peu jeunes, la fillette, seule, faisait des tournées. Il lui arrivait de passer deux fois par semaine au seuil des métairies. Les gens s’habituaient à elle, à son petit air de femme sérieuse, à ses joues maigres, à ses yeux sombres, des yeux trop grands qui lui mangeaient la figure.

Comme elle allait toujours pieds nus et que le froid lui marbrait les chevilles, quelqu’un lui avait donné le nom de Bas-Bleu et ce nom lui était resté. Les servantes disaient :

— Patronne ! Bas-Bleu des Pelleteries est à la porte ; faut-il qu’on donne ?

Et de même, les vieux brèche-dents, diseurs de rigourdaines, criaient derrière elle pour la faire se retourner :

— Bas-Bleu ! Bas-Bleu ! tu perds tes jarretières.

Ils diraient cela, ces anciens, sans méchanceté aucune, étant désireux de la faire rire.

Pourtant, cela ne plaisait pas à Séverin ; c’est qu’aussi il était plus fier qu’il n’est séant à un malheureux. A la maison, il ne tolérait pas qu’on appelât la petite autrement que Louise. Il voulut également qu’elle prît des bas ; mais outre qu’elle n’en avait guère, il est toujours bon qu’un cherche-pain aille nu-pieds et mal vêtu. D’autres tracas vinrent qui firent oublier ceux-là ; Louise resta Bas-Bleu pour tout le monde, ce qui d’ailleurs était sans importance.

Il y avait deux autres petits mendiants aux Pelleteries ; ils passaient chercher Bas-Bleu et les trois enfants faisaient leurs tournées ensemble.

Pieds nus, le ventre vide, ils s’en allaient dès le matin par les sentiers de traverse qui conduisent d’une ferme à l’autre. Ils s’arrêtaient à chaque porte. Quand personne ne les avait entendus arriver, ils toussaient timidement d’abord, puis plus fort pour avertir la ménagère. Si celle-ci était occupée ailleurs, ils s’asseyaient sur le seuil et tapaient du coude dans la porte en chantonnant d’une voix traînante :

— Charité, s’il vous plaît ! Charité ! Charité, s’il vous plaît !

— Qu’est ça ?

— Les cherche-pain ! Charité, s’il vous plaît !

— Combien ? disait la voix.

— Deux, trois !

Parfois, ils frappaient en vain ; la porte ne s’ouvrait pas et ils attendaient des heures entières, grelottant aux mauvais jours.

Il leur arrivait de galopiner le long des routes, mais il fallait ensuite rattraper le temps perdu. Les tournées étaient longues, car il y avait des gens qui fermaient leur porte en disant :

— On ne donne plus !

On ne donne plus ! cela voulait dire qu’on avait donné, dans le temps, quand il y avait beaucoup, beaucoup de malheureux, quand des bandes de dix ou quinze cherche-pain passaient aux portes. Mais maintenant ce n’était pas le jour ! il n’y avait plus de cherche-pain au pays, il ne devait plus y en avoir ; il en était tant parti pour les Charentes ! Les malheureux qui restaient, la commune ne leur venait-elle pas en aide ?

La bru des Larin, qui était pourtant une proche voisine, pensait tout juste ainsi ; et comme elle était très sotte, elle l’expliquait à Bas-Bleu et aux deux petits drôles qui raccompagnaient.

— On ne donne plus ! vous êtes soutenus par la commune. Aujourd’hui les plus malheureux ne sont pas les malheureux ; allez-vous-en !

En revanche, il y avait de bonnes portes ; il y avait des gens qui donnaient de la miche et invitaient à entrer pour se réchauffer.

Bas-Bleu n’aimait pas à aller seule, car elle avait peur des chiens. Elle évitait aussi les coureurs des routes.

Vers la fin de l’hiver, elle commença à emmener les bessons. Elle leur apprit les chemins les plus courts et les choses qu’il fallait dire pour avoir des tartines.

CHAPITRE III
LA BRACONNE

Le dimanche, Séverin faisait de longues courses dans les champs. Dès les premiers temps de son veuvage, il avait commencé à sortir ainsi pour ne pas rester immobile à songer. Puis, peu à peu il avait pris le pli de ne jamais rester tout un dimanche au village.

Quand il n’était plus utile chez lui, il s’en allait voir les semis de maïs ou bien les jeunes plants de choux ou bien les champs de pommes de terre où le sol commençait à se soulever autour des tiges. Il passait sur les guérets, arrachait une ravenelle ou une touffe de chiendent, écrasait par habitude les mottes échappées à la herse. Il longeait les haies où bruissent, dans l’ombre chaude, des bêtes ignorées. Il détruisit quatre ou cinq nids de vipères. Il regardait comment les branches poussent ; s’asseyant dans les cheintres, il s’amusait à cueillir et à considérer les herbes sans noms, les herbes indifférentes sur lesquelles grimpent de petites bêtes — sans noms aussi — qui sautent quand on les touche ou font les mortes.

Il remarquait des choses auxquelles il n’avait jamais fait attention jusque-là.

Un dimanche du mois d’août, comme il était de garde chez les Chauvin, il sortit dans l’après-midi pour aller voir ses quatre sillons de pommes de terre dans les Grandes-Joneries. Au retour, il s’attarda à cueillir des noisettes ; elles abondaient dans deux ou trois haies écartées que les enfants n’avaient pas encore pillées. Le dimanche suivant, il revint au même endroit et l’autre dimanche encore. Il finit par cueillir ainsi une dizaine de litres de noisettes que la Bernoude fit sécher hors de la portée des enfants et qu’elle vendit vingt sous au Béguassard.

— Tiens, pensa Séverin, je n’ai pas perdu mon temps !

A partir de ce jour, il fit attention aux choses qui se perdent et que le passant a, de par l’usage, le droit de ramasser. Et même, à partir de ce jour, il rechercha ces choses pour les rapporter aux enfants ou pour en faire de l’argent.

Il s’inquiéta, par exemple, des endroits où poussaient les champignons. Son défunt père, qui s’était empoisonné deux fois, lui avait appris à reconnaître les bons, mais il ne se souvenait plus bien des espèces ; il en cueillit de douteux qu’il essaya avant les enfants.

Au mois de novembre il ramassa un bon double de châtaignes de bois ; il courut très loin chercher des jets de bourdaine qu’il échangea contre du beurre.

Au printemps, il sut trouver dès les premières journées chaudes toute une brassée de muguet fleuri ; Bas-Bleu en fit cinq bouquets qu’elle alla offrir aux dames de Coutigny ; cela rapporta une dizaine de sous.

Séverin était devenu rusé. Il disait aux petits coureurs de haies des secrets sans importance, puis il les écoutait se vanter à leur tour de leurs trouvailles et il recueillait des renseignements dont il profitait. Il put ainsi trouver sans peine trois nids de merles ; il dénicha douze petits qu’il mit dans une cage et que Bas-Bleu mangea l’un après l’autre, cuits avec un peu de beurre dans une pomme de terre creusée.

Bas-Bleu était sa préférée ; elle toussait toujours beaucoup et cela inquiétait son père.

Pour lui faire un remède, il fallait, entre autres choses, du cresson ; Séverin en cueillit de-ci, de-là. Or, le cresson n’est pas tout à fait à celui qui le trouve ; c’était une demi-maraude. Un an plus tôt, Séverin n’aurait jamais fait cela. Il eut encore une hésitation ; mais, à force de se débattre contre la misère, il s’habituait à ces hésitations-là. Bas-Bleu était malade, il fallait du cresson pour la guérir ; alors quoi ? demander, demander toujours ! On s’en lasse encore plus vite qu’on ne se lasse de donner.

Séverin, en coupant du cresson dans le Pré-Bas des Larin, se disait :

— Quand je verrai le voisin, il faudra que je le prévienne ; ça vaudra mieux.

Il le vit le soir même ; mais Larin était justement un sauvage, très dur au pauvre monde ; n’avait-il pas grondé méchamment les bessons qui ramassaient des bouses sur le chemin Roux, près du Haut-Village ? Séverin, craignant d’être mal accueilli, garda la chose pour lui.

Et, bien mieux, le dimanche suivant, il revint dans ce même pré où coulait un petit ruisseau peuplé de grenouilles et de vairons ; il y revint avec un grand panier assez large pour barrer tout le courant ; il réussit à prendre une assiettée de petits poissons. Quand l’été fut venu et que le ruisseau fut presque à sec, Séverin épuisa des trous. C’était une pêche fatigante et cela pouvait rapporter un procès, mais les enfants se régalaient au retour. Un jour, il prit une anguille, une autre fois ce fut un cent d’écrevisses que la Gustine, par complaisance, porta au marché et vendit trente sous.

A vrai dire Séverin prenait goût à la pêche. Il passait tous ses dimanches au bord de l’eau, l’oreille au guet par crainte des gendarmes. Il en arriva à rêver des coups plus fructueux. Une nuit il essaya de prendre des grenouilles en les attirant avec une chandelle ; il avait entendu dire que l’on réussissait ainsi des pêches étonnantes, mais il ne prit rien. Une autre fois, un samedi soir, il voulut emmener Gustinet pêcher dans la Sèvre, très loin ; heureusement, Gustinet refusa ; il craignait l’eau, ne s’étant baigné que deux fois, pendant son service.

D’anciens désirs de braconne se réveillaient aussi en Séverin. Il commençait à suivre de l’œil les vols de perdrix et à relever la trace des lièvres ; mais il hésitait à chasser à cause des désagréments certains que cela lui amènerait ; il se souvenait de son défunt père à qui la réputation de tendeur de lacets avait fait si grand tort.

Pourtant un jour il attrapa un écureuil vivant qui lui fut acheté cinq sous ; la semaine suivante, il trouva une nichée de lapins et réussit à prendre tout, la mère et les petits.

Enfin, un dimanche de décembre, comme la neige était sur la terre, il partit avec deux francs braconniers des Pelleteries ; toute la journée les trois hommes suivirent des pistes de bêtes ; la chasse fut bonne : deux putois et quatre lapins. Séverin eut quatre francs pour sa part. Cela l’allécha ; un beau matin, il acheta un peu de poudre et du plomb.

De temps en temps il empruntait le fusil de Gustinet — un vieux fusil à baguette dont la crosse en bois blanc se démontait — et, par les beaux clairs de lune, il sortait seul pour aller se mettre à l’affût dans quelque charrière. Il prenait de grandes précautions pour ne pas être vendu, mais les chasseurs des environs finirent tout de même par se méfier et plus d’une fois les gendarmes rôdèrent autour des Pelleteries et autour du Pâtis.

*
* *

Un jour, comme Chauvin se disposait à sortir de chez M. Magnon, à qui il venait de payer son fermage, il s’entendit rappeler :

— Chauvin ! criait M. Magnon, Chauvin ! j’ai encore quelque chose à vous dire.

Le fermier revint dans la cuisine où l’autre l’avait reçu.

— Quoi donc, notre maître ?

Le maître était grave ; il questionna comme un juge :

— Dites donc. Chauvin, y a-t-il des perdrix cette année au Pâtis ?

— Dame ! je vous dirai que je n’y prête point attention. Je crois tout de même qu’il n’y en a pas plus qu’à l’habitude. Seulement je n’en suis pas sûr… je ne sais pas trop, voyez-vous.

— Je sais, moi.

— Ah !

— Et je sais aussi pourquoi il y en a moins qu’à l’habitude.

— Peut-être bien.

— Oui ; le pourquoi… ce sont les braconniers. On les connaît ; il y en a un chez vous, Chauvin !

— Ça, notre maître, ceux qui vous l’ont dit sont des menteurs. Il n’y a jamais eu de fusil chez nous et ni moi ni mes gars n’avons jamais chassé.

— Je ne parle pas de vous ni de vos gars, mais votre valet braconne, entendez-vous bien ? et faites attention à ce que je vais vous dire maintenant : je ne veux pas de braconnier sur mes terres ; à la Toussaint vous vous débarrasserez de ce gaillard-là.

— Je ne pourrai pas, notre maître ; c’est trop tard à présent ; nous avons fait marché pour l’année prochaine.

— Oh ! ça m’est égal ! arrangez-vous comme vous voudrez ; il s’en ira. D’ailleurs, le malheur ne sera pas grand : un homme qui n’a que la rapine en tête ne doit pas être un bon valet.

— Pour ça, notre maître, vous faites erreur ; je ne sais pas si Pâtureau braconne, mais ce que je peux vous dire, c’est que les travailleurs comme lui, on ne les ramasse pas à la pelle. Ce sont des contes, allez ! qu’on vous a faits… Non, je ne crois pas qu’il braconne.

M. Magnon eut un geste d’agacement.

— Quand je vous le dis, moi ! Il est de race, l’animal. Souvenez-vous du père… Le fils est tout pareil. Ça crève de faim, mais ça veut faire comme les riches. La maraude, la chasse, la pêche, tout est bon ; ça vous a des pattes crochues ; ça tire tout à soi… Pas plus tard que dimanche dernier — vous voyez que je suis renseigné — il a vendu, votre Pâtureau, il a vendu un lièvre quatre francs à une personne du bourg ; oui, Chauvin, un lièvre de sept livres, une femelle et pleine encore ! Et voilà comment moi qui ai du bien, moi qui nourris des chiens, moi qui paye un permis, je ne ramasse rien au temps de la chasse !

— Quatre francs ! voilà quatre francs bien tombés ! pensa tout haut Chauvin.

— Ah ! vous êtes dans ces goûts ?

— Non pas, notre maître ! vous savez que je n’ai jamais été pour la braconne. Je dis seulement qu’il y a de la misère chez mon valet. Il y a deux ans, la mère est morte pour avoir travaillé au delà de ses forces ; et maintenant il n’y a que le gage du père pour faire vivre toute la nichée, six enfants et une ancienne. Ça ne fait pas une grosse chique pour chacun, allez !

— Eh oui. Chauvin ! la misère, la malchance, les drôles, les vieux et patati et patata… Voilà des gens qui reçoivent du pain de la commune, qui reçoivent du pain de leurs voisins, des gens à qui l’on paye le médecin, des gens à qui l’on vient en aide de tous les côtés. Eh bien ! ça se plaint tout de même et au besoin ça vole !

— Oh ! le valet de chez nous n’est point un voleur.

— Ne vous y fiez pas ! En tous les cas, s’il ne vous vole pas, il vole les chasseurs honnêtes ; il me vole, moi !… Je ne le souffrirai pas.

Comme s’il se fût parlé à lui-même, M. Magnon continua avec une amertume évidemment sincère.

— Oui, ça vient se plaindre par-dessus le marché. Le monde change. Il y a seulement trente ans, on voyait bien plus de misère qu’on n’en voit aujourd’hui ; mais les malheureux de l’ancien temps mangeaient des pommes de terre avec leur pain noir et même quand ils n’avaient pas de pommes de terre, ils mangeaient leur pain tout sec. Cela ne les empêchait pas de vivre ; ils ne se plaignaient pas…

A présent, personne ne veut plus se tenir à sa place ; les riches ne se distinguent plus des travailleurs. Je vois des paysans presque aussi bien habillés que mes deux garçons ; les filles sont encore pires : coiffes de soie, rubans, bottines, tout le tralala. Ah ! la gloire est montée ! et la gourmandise aussi ! chez les fermiers et même chez les valets, on ne se prive plus ; le café, le sucre, le vin, tout ça roule ! il faut du beurre, il faut des œufs, il faut du lard. Bientôt, ils vont tous aller à la boucherie, ma parole ! Étonnez-vous après de voir tout enchérir. Pour vivre aujourd’hui, il faut des cents et des mille ; les propriétaires seront obligés de travailler comme les autres, nom d’un chien !

— Allons ! notre maître, ne vous tracassez pas ; il y en aura qui fléchiront avant vous ; m’est avis qu’il y en aura beaucoup.

M. Magnon se rengorgea, flatté.

— Eh bien ! fit-il avec rondeur, pour en revenir à ce que nous disions, c’est donc une affaire entendue : vous prendrez un autre valet.

— Je ne peux pas. Je vous ai dit que nous avions fait marché la semaine dernière. Si vous voulez, je dirai à Pâtureau de ne plus braconner ; il m’écoutera peut-être.

— Je me fiche de ce que vous lui direz, je me fiche de votre marché, je veux qu’il parte et ça suffit. Vous ne comprenez donc pas ce que je vous dis ? Vous pouvez vous vanter d’avoir la tête dure.

Chauvin répondit encore :

— Non, je ne peux pas ; je le voudrais bien, mais c’est impossible ; un marché ne se défait pas.

— Alors, moi, propriétaire, je ne compte plus ? Ce sont des choses qui ne regardent que vous, pas vrai, Chauvin ? Eh bien ! je me souviendrai de ça ! et vous verrez ce qui arrivera !

Le vieux paysan releva la tête.

— Notre maître, je ne demande qu’à vous faire plaisir, mais cette fois vous voulez une chose qu’un Chauvin n’a jamais faite. Ce que j’en dis là, ce n’est point pour le valet, bien que ce soit un gars méritant. Mais quand j’ai fait un marché, quand j’ai tapé dans la main d’un homme en disant : « C’est tant », eh bien ! c’est tant ! et le marché tient toujours, qu’il soit bon ou qu’il soit mauvais. J’ai toujours fait comme cela depuis que j’ai l’âge de raison et je ne veux pas changer de mode à soixante ans… Voilà ce qu’il en est, notre maître ; à présent, il arrivera ce que vous voudrez.

Le rentier se leva, bredouillant des menaces.

— C’est comme ça ! Eh bien, fichez-moi le camp ! nous nous retrouverons, mon vieux ; vous me paierez ça plus cher qu’au marché, et quant à votre valet, nous allons nous en occuper ; vous pouvez l’avertir si vous voulez ; le diable m’emporte s’il n’est pas pincé !

*
* *

Séverin fut pincé en effet, mais pas tout de suite, car sur l’avis de Chauvin — et se sentant d’ailleurs étroitement surveillé — il cessa d’aller à l’affût.

Il fut pincé un an plus tard, au mois de septembre, en plein jour et par M. Magnon lui-même.

C’était dans la soirée, vers quatre heures. Le plus jeune des Chauvin, Florentin, arrachait des pommes de terre le long de la haie bordant la route. Séverin, lui, travaillait au milieu du champ près d’un tombereau vide ; il piochait machinalement. Soudain Florentin cria :

— Séverin ! Séverin ! un lièvre !

Un lièvre avait en effet percé la haie à côté du jeune homme et, par une raize, il venait droit sur le valet. Celui-ci, instinctivement, lâcha son pic, saisit un aiguillon qui se trouvait à côté de lui, se baissa vivement et, de toutes ses forces, lança un coup rasant.

Le lièvre, touché au museau, eut un couic ! prolongé. Deux ou trois soubresauts l’agitèrent, puis il s’allongea entre deux sillons. Séverin fit signe à Florentin qui accourut. Ils examinèrent le lièvre ; c’était un jeune, il pesait dans les cinq livres.

— Ça se trouve bien, dit Séverin ; mes drôles ne sont pas rudes en ce moment, ça leur fera du fricot.

Mais Florentin, qui maniait la bête, fit remarquer qu’elle avait une patte cassée ; elle avait reçu un coup de fusil. Alors ils se rappelèrent avoir entendu des aboiements et deux détonations sur la gauche, quelques instants plus tôt.

— Les chasseurs vont arriver, dit Florentin ; ce sont les maîtres… ton affaire n’est pas claire.

— Nom de nom ! je n’ai pourtant pas envie de leur laisser ce lièvre.

— Tu serais bien bête ! d’ailleurs, si tu le laisses, ils te chercheront chicane tout de même. Cache-le donc, et vite ! moi, je me sauve.

Pendant que le jeune homme se hâtait vers son outil, Séverin lança le lièvre dans le tombereau et vida par-dessus un sac de pommes de terre. Puis il se remit au travail. Il était temps ; des aboiements furieux se faisaient entendre dans le champ voisin, de l’autre côté de la route ; les chiens avaient retrouvé le pied ; ils percèrent la haie à leur tour et se précipitèrent entre les sillons. Arrivés au milieu du champ ils se séparèrent, revinrent en arrière et se séparèrent encore.

A ce moment, un gros homme essoufflé enjamba l’échalier à côté de Florentin. C’était M. Magnon père.

— As-tu vu la bête, demanda-t-il au jeune homme ?

— Quelle bête ?

— Un lièvre.

— Un lièvre ?

— Oui, un lièvre que j’ai tiré tout à l’heure ?

Le gars dit enfin de sa voix lente :

— Non, je n’ai rien vu ; il a pu passer sans que je m’en aperçoive d’ailleurs… vous savez, quand on travaille !…

Mais déjà le maître n’écoutait plus et se lançait derrière les chiens. Quand il eut fait une vingtaine de pas, il s’arrêta surpris.

— C’est trop fort ! cria-t-il à son fils qui arrivait avec un autre chasseur ; les chiens perdent encore le pied ici. Pourtant je suis sûr de l’avoir touché ; il ne doit pas être loin.

Séverin vit les trois hommes se rapprocher et parler bas en regardant de son côté ; puis la voix de M. Magnon se fit encore entendre, haute et menaçante.

— Il n’y a pas à dire, le lièvre est ici. Ce n’est pas d’hier que je chasse… je me méfie… il faudra que tout cela se tire au clair.

Cependant son fils rappelait les chiens et les remettait sur la piste ; le même manège recommença ; les chiens s’égaillèrent encore.

— C’est tout de même raide ! fit-il à son tour ; le lièvre s’est envolé sans doute.

Il allait interpeller Séverin, lorsque le troisième chasseur qui, fatigué, s’était assis sur l’aiguille du tombereau, poussa une exclamation de surprise. Tous ceux qui étaient là levèrent la tête ; les deux paysans, à chaque bout du champ cessèrent de travailler.

— Venez donc voir ! disait le chasseur ; il y a du sang sous le tombereau.

Les Magnon accoururent et se baissèrent vivement ; du sang, en effet, avait goutté entre les planches disjointes.

— Je m’en doutais bien ! cria le vieux. Ah ! la crapule ! où l’a-t-il fourré ?

Les chiens aboyaient furieusement. L’un d’eux, d’un bond formidable, fut dans le tombereau ; tout de suite il fouilla dans les pommes de terre et découvrit le lièvre.

— Je le savais ! Je le savais ! hurla M. Magnon. Voleur ! tu es pris ! cette fois, cela va te coûter cher !

Séverin pensa :

— Ça y est ! J’ai eu tort d’écouter Florentin.

Il s’avança pourtant, son pic à la main.

— C’est à moi que vous parlez, monsieur Magnon ?

— Mais non, c’est au pape ! Ce n’est pas toi qui m’as volé ce lièvre ? Ose donc le dire !

— Je ne vous ai rien volé ; je trouve que vous lancez vos paroles… Ce lièvre est passé à ma portée, je l’ai tué d’un coup de bâton ; il est à moi, je pense.

— Il est à toi ! Tu vas le voir, canaille, comme il est à toi ! Ah ! tu ramasses le gibier devant ma chasse ! Qu’est-ce que tu dis ? C’est peut-être toi qui as cassé les pattes à ce lièvre d’un coup de fusil !

— Je ne savais pas que vous l’aviez tiré, moi ! Croyez-vous que j’ai le temps d’écouter s’il y a des gens qui chassent ici ou là ?

— Oui, oui ! je te connais ! Enfin, tu es pris ; j’ai des témoins. Et ce n’est pas trop tôt ; il y a assez longtemps que les gendarmes et les gardes le surveillent.

Séverin eut un sourire de mépris.

— Je sais, je sais. Vous n’avez pas besoin de m’apprendre que vous êtes un mouchard.

— Qu’est-ce que tu dis ? crièrent en même temps les deux Magnon.

— Je dis que vous êtes des mouchards ! vous, le vieux, vous en êtes un, et vous, le gars, aussi ! vous êtes connus pour ça !

Florentin entendant les voix monter avait quitté son travail. Il vint se placer à côté du valet et le tira par le bras en essayant de l’apaiser. Mais Séverin se dégagea d’une secousse.

— Laisse-moi, Florentin ! Je veux leur dire ce que j’ai sur le cœur.

Puis, tendant le poing vers les chasseurs :

— Sales mouchards ! cria-t-il, vous m’avez vendu ! vous êtes tous pareils, tous les porteurs de permis, tous les riches ! avec toutes vos rentes, vous êtes jaloux des crève-de-faim. Quand on vous dit qu’un valet a tué un lapin et qu’il l’a vendu pour payer le boulanger, vous courez chez les gardes et chez les gendarmes. Je le sais bien, allez ! que vous m’avez vendu ! Et maintenant vous venez me honnir, sales mouchards que vous êtes ! Vous allez me faire avoir un procès. Eh bien ! je m’en fiche de votre procès, de vos gardes et de vos gendarmes, et je me fiche de vous ; à vous trois qui êtes là, vous ne valez pas une gifle !

Rouge, les yeux exorbités, sous la menace d’un coup de sang, M. Magnon s’étranglait à crier :

— Voleur ! Canaille ! tu me le payeras ! tu iras en prison, il y a des témoins… tu iras en prison, fripouille !

Le troisième chasseur qui n’avait rien dit pendant la dispute déclara d’une voix nette :

— Le vol est manifeste ; ce sera en effet de la prison. Quant à l’autre, il est évidemment complice.

— Oui, toi aussi, Florentin, nous te retrouverons ! hurla le rentier ; d’abord je vais passer chez ton père ! Ah ! je vais vous les faire fourrer en prison, les canailles !

Il ramassa le lièvre et, suivi des deux autres, s’en alla en gesticulant ; devant l’échalier il se retourna pour insulter encore le valet :

— Voleur ! Tu iras en prison ! Ah ! que je suis content !

Alors Séverin qui s’était remis au travail se redressa et cria lui aussi à pleine poitrine :

— Hé ! dis donc ! si je vais en prison, j’en sortirai un jour ; et quand j’en serai sorti, je te retrouverai. Oui, je saurai bien te dénicher, toi, et aussi tes gars ; alors, bon Diou ! nous réglerons ça ! Je me charge de te faire sonner la peau du ventre, vieux crapaud ferré !

Il cria ses paroles dans sa colère ; dès qu’il fut un peu calmé, il les regretta. C’était une bien mauvaise affaire qu’il venait de se mettre sur les bras. Il y aurait procès, ce qui était déjà grave, mais il y aurait aussi d’autres vengeances plus sournoises.

Et Séverin se mit à penser à ses pauvres enfants ; et il pensa aussi à sa belle-mère qui, prise de douleurs et ne trouvant pas chez son gendre de quoi se soigner, s’en était retournée aux Arrolettes depuis quelques jours. Elle ne pouvait plus guère marcher, la Bernoude ; elle n’était plus bonne à grand’chose. Or, il était question, dans le pays, d’une nouvelle loi qui serait faite pour les anciens dans la misère : on disait qu’ils toucheraient jusqu’à quinze francs par mois. Séverin et Auguste avaient parlé de cela ensemble ; ils avaient compté sur cette petite rente. Mais à présent ? M. Magnon était un gros bonnet ; il connaissait l’évêque, il menait ceux du bureau de bienfaisance. On ne trouverait pas la Bernoude assez pauvre ; l’argent irait à d’autres…

Séverin, sans colère maintenant, roulait en sa tête toutes ces idées tristes. Une lassitude soudaine le courbait. Il piochait toujours du même mouvement régulier, mais il ne pensait plus du tout à son travail.

Le soleil s’en allait derrière les frênes minces de la haie ; de grandes ombres pointues s’allongeaient côte à côte sur la terre. Bien qu’il fût encore tôt pour rentrer, Florentin, impatient de savoir ce que le maître avait dit à la maison, appela le valet et l’attendit à l’échalier. Les deux hommes ayant ramassé leur veste, s’en allèrent, penauds.

Au Pâtis, M. Magnon n’avait trouvé que les femmes. Il avait fait un tapage à tout casser, disant qu’il mettrait Chauvin à la porte à la fin du bail et même plus tôt s’il le pouvait. Quant à Séverin et à Florentin, ils étaient sûrs de leur affaire : les gendarmes allaient être immédiatement prévenus.

Les hommes apprirent tout cela en mangeant. Chauvin blâma son valet et son gars ; puis, quand on lui eut bien expliqué les choses, comme la nuit n’était pas encore venue, il décida d’aller chez le maître.

— Baille vite ma blouse, Henriette ! dit-il ; je veux aller le raisonner tout de suite. Toi, mon valet, attends ici, si tu veux savoir.

Séverin attendit. Le patron ne musa pas ; au bout d’une heure il était de retour. Il rentra sans se presser.

— Eh bien ! c’est arrangé ? demanda Florentin.

— Comme ci, comme ça…

— Y aura-t-il procès ?

— Ça dépend… je vais vous dire… Ça n’a pas trop mal marché ; il a été même coulant. Il m’a dit : « Je ne tiens pas à un procès à cause de Florentin ; j’ai peur aussi que cela aille trop haut. Je veux seulement que Pâtureau sorte de chez vous tout de suite. »

— S’il n’y a que cela, dit le valet, ce n’était pas la peine de faire tant de bruit. Je m’en irai. La Toussaint est dans cinq semaines, cela ne vous gênera pas trop ; moi de même. Mais comment se fait-il donc que sa colère soit si vite tombée ?

Florentin eut un rire silencieux :

— A la fin, tu as parlé sur ta grosse dent : il a eu la frousse.

— Bah ! Tu crois ça ?

— Bien sûr ! Si tu te figures que tu avais l’air commode !

CHAPITRE IV
LES PAROLES DE LUCIEN CHAUVIN

Le premier lundi d’octobre, Séverin alla à la foire de Cerizay pour chercher à se gager. Non pas que le temps pressât et que cette foire fût un lieu de gagerie, mais ce lui était tout de même une occasion de voir des fermiers ; peut-être aussi trouverait-il à se louer pour tout le mois d’octobre, ce qui vaudrait mieux que d’aller en journée.

Malheureusement, il y avait peu de monde à Cerizay. Séverin entra bien en marché avec un fermier de Malitrou, mais ce fermier n’avait point hâte de gager ses domestiques ; il voulait d’abord s’informer des prix. Le marché ne se conclut donc pas.

A midi, Séverin n’avait plus qu’à s’en retourner chez lui. Auparavant il fit un petit tour sur le champ de foire. Le bruit diminuait ; les gens s’en allaient emmenant leurs bêtes. Séverin examina celles qui restaient ; il remarqua une sorte de grande cage où étaient couchés deux nourrains, tachés de noir d’une façon assez particulière ; s’étant arrêté devant cette cage, il eut de la main un geste machinal pour faire lever les bêtes. Alors, une très grosse femme s’approcha, croyant qu’il voulait les acheter.

— Ils sont vendus, dit-elle ; vous voyez : ils sont marqués. J’attends pour les livrer.

Quand elle eut dit ces paroles, elle s’arrêta pour regarder Séverin, et lui aussi la regarda ; il avait vu cette figure ailleurs, ou plutôt une figure jeune qui ressemblait à celle-ci.

— Enfin, dit-elle la première, tu es bien Séverin Pâtureau ?

— Et toi, Mariche ? répondit-il aussitôt, car il venait de reconnaître le sourire encore jeune. Que fais-tu là ? continua-t-il.

— Tu le vois ; je garde mes cochons en attendant le marchand. Et toi, que cherches-tu ?

— Moi, je cherche à me gager, parce que j’ai quitté ma condition voilà huit jours passés.

Ils avaient beaucoup de choses à se dire. Elle lui montra une grosse pierre où elle était assise avant qu’il vînt. Il y avait place pour deux en se serrant un peu. Il s’assit donc à côté d’elle. Elle portait large ; il sentait contre lui sa hanche molle. Elle avait au cou des plis de chair comme en ont aux cuisses les enfants très gras ; la sueur avait entraîné dans ces plis la poussière de la journée et cela faisait sur la peau comme des bouts de fil noir.

— C’est égal, dit Séverin, tu n’es pas faillie !

— Non ! Ah ! je suis grosse ! Je pèse bien deux cents ; ça gêne l’été ; on échauffe… Je ne porte plus de corset… Je ne suis guère avenante… Tout ça, ajouta-t-elle en montrant sa poitrine énorme et son ventre, tout ça fait carnaval ensemble quand je marche vite.

Séverin se mit à rire.

— Enfin, c’est signe que tu n’as pas été malheureuse.

— Pas malheureuse ! Oh ! si et je ne suis pas au bout.

Elle conta sa vie. Elle avait eu deux bâtards, comme il savait sans doute. Cela lui ayant fait tort dans la région, elle avait été au loin, et elle s’était mariée dans le haut pays avec un veuf de cinquante ans qui tenait une petite borderie.

Dame ! les gens des alentours avaient ri le jour de la noce et, le soir, les gars étaient venus faire le charivari à la porte. Ce n’était pas bien gai ; mais quoi ! avec deux bâtards, elle n’avait pas le droit d’être difficile.

Elle avait eu trois autres enfants coup sur coup ; puis son homme avait été pris d’une mauvaise maladie dans les jambes, dans les reins et dans la moelle du dos. Il avait été en enfance et paralysé pendant deux ans, et il était mort en lui laissant des dettes et cinq enfants sur les bras. Depuis, elle avait tenu la terre quand même.

— Voilà sept ans que je suis seule pour faire tout, dit-elle. J’en ai arraché du travail, va ! Ces temps derniers, mes bessons m’ont aidé, mais voici qu’ils ont quinze ans, et ce sont déjà de mauvais sujets. Ils se soûlent comme des hommes et se battent. J’en ai gagé un ; l’année prochaine, je gagerai l’autre quatre jours par semaine. Ça fera de l’argent, car ils sont forts, mais ils mangeront tout… Des têtes brûlées, vois-tu…

Elle s’arrêta un moment, puis reprit en secouant ses grosses épaules :

— Heureusement, je prends le temps comme il vient. C’est mon caractère qui est comme ça… les choses, moi, je ne m’en fais pas trop… Tout de même, je ne m’arrange pas ; il m’est venu à mon troisième drôle des varices très grosses ; quelquefois je ne peux pas marcher. Tiens, encore aujourd’hui, ça me fait mal ; j’ai cette jambe enflée.

Elle leva un peu son jupon pour montrer sa cheville. Un marchand qui passait risqua une vilaine plaisanterie. Elle ne s’en émut guère.

— Comme ça, dit-elle à Séverin, tu es toujours chez les autres… Tes affaires, à toi aussi, n’ont donc pas prospéré ?

— Non ! pas trop ! Je suis veuf, j’ai six enfants et les plus grands cherchent du pain.

Il dut parler à son tour et plus longuement qu’il n’en avait envie. Quand elle sut que Delphine était morte de ses couches, laissant un bébé à élever, les larmes lui vinrent aux yeux.

— Quel malheur ! fit-elle ; pauvre Delphine ! Dire qu’il a été un temps où je l’aurais peut-être battue si je l’avais trouvée seule sur un chemin. Pauvre Delphine ! elle qui était si jolie et si gaie, elle est donc morte ! J’aurais bien dû m’en douter tout de suite ; jamais elle ne t’aurait laissé venir à la foire fripé comme tu l’es, sans boutons et sans cravate.

D’un geste familier, Mariche remonta le col de la blouse qui était trop grand et glissait sur l’épaule. Il vit que sa main était dure comme une main d’homme et que ses doigts blessés avaient des ongles difformes.

Il y eut entre eux un silence. Elle reprit à mi-voix :

— Quand l’homme est mort, c’est triste ; mais quand c’est la femme, c’est encore pis pour les enfants. Tu ferais bien de te remarier…

Il se retourna :

— Me remarier ! tu es folle ! Et avec qui, bon sang !

Puis il se leva, méfiant. Cette hâte la fit rire.

— Je vois que tu as toujours peur, dit-elle. Tu as tort, ce n’est pas peur moi que je parle. J’ai cinq enfants et pas mal de dettes… nous ferions un triste marché… Si tu venais me le proposer, je dirais comme toi tout à l’heure : « Tu es fou ! »… Et pourtant j’accepterais peut-être, parce que, toi… Enfin, prends garde à ne pas m’en conter !

Elle eut encore une fois son rire roulant de femme grasse, son beau rire qui lui restait de sa jeunesse et qui était comme un timbre clair dans une horloge démolie.

— Tout de même, reprit-elle, cela m’amuse de te voir si peureux. Mon pauvre Séverin ! je suis bien changée, va ! C’est qu’autrefois j’étais un diable ! Aussi, pourquoi ne me voulais-tu pas ? J’étais bien forcée d’être hardie. Et ma foi, à présent, je ne le regrette pas… Ah ! bien non ! je ne le regrette pas !

— Ni moi, dit Séverin ; et cela m’a fait plaisir de te revoir. Maintenant, il faut que je m’en aille, Bon courage, Mariche !

Il lui tendit la main, mais elle se leva et l’embrassa. Puis, elle s’en alla faire un tour à ses cochons ; lui, descendit la côte du champ de foire au milieu des toucheurs de bêtes qui se dirigeaient vers la gare.

Séverin avait dit vrai à la Mariche ; il ne regrettait pas cette histoire de jeunesse. Jadis, aux premiers temps de son mariage, il en avait eu grand’honte ; mais depuis, la vie l’avait tant bousculé qu’il ne voyait plus les choses de la même façon.

Beaucoup d’événements qui lui avaient semblé importants reculaient et s’effaçaient dans son souvenir ; et par exemple, cette courte folie d’amour pour la Mariche n’était plus qu’une toute petite aventure du temps passé — une aventure agréable, en somme, telle qu’il n’en connaîtrait plus.

Quant à cette idée de mariage, c’est cela qui était bien fou ! Se marier, lui ! Qui donc voudrait s’apparier à tant de misère ? Il n’y avait qu’une toquée, qu’une enragée, il n’y avait que Mariche pour y songer. Cette Mariche, elle avait beau se dire changée, elle en tenait encore pour lui ; il se rappela son rire qui sonnait toujours vingt ans.

Non ! ni celle-ci, ni une autre. Bas-Bleu bientôt serait assez grande pour tenir convenablement la maison. Il n’allait pas se remarier au risque d’avoir d’autres enfants. Et puis, il était tout rempli du souvenir de la défunte et encore, il n’avait pas l’idée vers les choses d’amour.

Il arriva chez lui vers quatre heures. Georges, devant la porte, jouait avec les pierres. Dans la maison, Bas-Bleu, assise sur une chaise défoncée, s’appliquait à coudre dans une loque brune. Avant de se lever pour embrasser son père, elle piqua son aiguille dans l’étoffe comme une grande femme.

— Eh bien, papa, es-tu gagé loin d’ici ? demanda-t-elle.

— Non ; je ne suis pas gagé du tout.

— Tant mieux. Je suis contente. Comme cela, tu te gageras dimanche à Coutigny et tu resteras dans un village des alentours. Qu’est-ce que je ferais si tu demeurais loin et si tu ne pouvais pas rentrer tous les soirs ? C’est que les drôles ne veulent pas toujours me croire, tu sais !

Depuis que sa grand’mère était partie, elle parlait en maîtresse de maison.

*
* *

Le dimanche suivant, en effet, entre messe et vêpres, Séverin se gagea chez les Bordager des Arrolettes. Et qui fit conclure le marché ? Ce fut Lucien Chauvin le commis.

Étant venu passer quelques jours de congé au pays, il était allé voir son oncle, et Florentin lui avait conté l’affaire du lièvre. Il avait pris le temps de s’indigner, après quoi il avait vanté Séverin devant le fils Bordager qui était son camarade d’enfance et dont le valet venait justement de tomber malade.

Et le dimanche donc, Lucien ayant rencontré les deux hommes, les fit entrer chez son père. Ils s’arrangèrent rondement ; Séverin irait aux Arrolettes tout de suite ; il aurait pour son année un cent de choux, quatre sillons de pommes de terre et quarante-sept pistoles. Jamais il n’avait gagné une somme aussi forte. C’est que les gages montaient dans le pays à cause des jeunes qui s’en allaient dans les villes ou dans les Charentes.

Quand tout fut dit, Lucien ayant débouché une bouteille de vrai vin, s’anima contre les Magnon.

— Ah ! ils t’ont appelé voleur ! dit-il à Séverin. Ces gens-là, voyez-vous, sont pro-pri-é-tai-res ; tout leur appartient : la terre, les hommes, les oiseaux, l’air qui passe. Voleur ! Elle est bien bonne ! Comme si ce n’étaient pas eux, les voleurs ! D’ailleurs un pauvre diable qui triche pour nourrir les siens n’est pas un voleur ; celui dont l’enfant a faim a droit de prendre le superflu des autres.

— Oh ! oh !

Cela, les deux paysans ne l’admettaient pas tout à fait.

CHAPITRE V
BAS-BLEU

Bien qu’elle fût chétive et n’eût que treize ans, Bas-Bleu tenait le ménage de son père. Elle faisait les laveries, raccommodait les hardes, trempait la soupe, peignait et débarbouillait les petits. Elle avait beaucoup de peine à faire les lits, surtout celui où elle couchait avec ses sœurs. Elle était obligée de grimper sur une chaise pour arranger la couverture.

Entre tous ses cadets, Georges était son préféré. Elle avait pour lui des soins de jeune mère puérile : elle lui préparait de la soupe à part et lui faisait manger du sucre en cachette. Les autres, parfois, étaient jaloux ; elle les grondait souvent et même les corrigeait ; mais elle le faisait avec tant de naturel qu’ils lui obéissaient mieux qu’à la Bernoude.

Georgette, seule, se rebiffait sous les taloches. Cette Georgette ne ressemblait pas beaucoup à sa sœur ; courte et grosse, jolie néanmoins avec sa tignasse cendrée et ses yeux tachés d’or, elle était la mieux plantée de la famille. En revanche, elle avait toujours eu sa bonne part de sournoiserie ; depuis quatre ans qu’elle allait à l’école, elle en avait appris de toutes les couleurs en compagnie de deux autres fillettes du village, deux mauvaises pièces d’une douzaine d’années ; elle savait plus de choses que sa sœur aînée et celle-ci eût prévenu le père si elle eût osé.

Quant aux bessons, ils devenaient plus raisonnables. Ils avaient mendié un bout de temps ; mais comme il n’y avait plus guère de cherche-pain dans la commune, Séverin avait eu honte et avait gardé ses enfants chez lui. Seulement la dette s’était accrue chez le boulanger.

Séverin se disait :

— Voilà mes bessons qui sont bientôt en force de travailler ; dans deux ans je les gagerai ; cela fera cinquante écus de plus et deux bouches de moins à nourrir ; nous serons sauvés.

En attendant la maison était vide ; pas de meubles, pas de hardes. Malgré toute son application, Bas-Bleu ne parvenait pas à remettre à neuf les nippes trop vieilles et l’on n’eût pas donné dix sous de la défroque des petits.

Mais ce qui inquiétait surtout Séverin, c’était la santé de Bas-Bleu. Elle toussait depuis longtemps ; très grande pour son âge, elle avait les épaules étroites et pointues ; sous sa peau trop claire, on voyait courir les veines bleues. Chaque automne elle avait un gros rhume qui lui donnait la fièvre.

Le médecin, consulté deux fois, avait dit qu’il fallait du repos, une habitation sèche et claire et surtout une nourriture fortifiante. C’étaient là des paroles inutiles. Séverin chercha ailleurs : il espérait trouver un remède qui guérirait sa fille d’un coup. Un jour, la Gustine le réconforta.

— C’est l’âge, dit-elle, c’est l’âge, vois-tu, qui la travaille. Il faut que cela passe ; dans deux ou trois ans, elle sera forte.

Lui parti, elle ajouta :

— Elle sera forte ou morte, ça dépend.

Pendant l’été de sa quatorzième année, Bas-Bleu résista à peu près au mal, mais, à la Toussaint, une bronchite la coucha. La Bernoude ayant justement ses douleurs, ce fut Georgette qui eut la charge de soigner sa sœur ; heureusement, les voisines lui vinrent un peu en aide. Au bout de trois semaines, Bas-Bleu put se lever, mais elle resta sans force. Elle toussait de plus en plus et s’essoufflait au moindre effort.

Enfin, vers Pâques, comme elle achevait ses quinze ans, elle cracha tant de sang, un dimanche matin, que Séverin vit bien que son enfant allait mourir de cette mauvaise toux.

Cette année-là fut terrible. Dès le printemps, Séverin avait gagé les bessons comme toucheurs de bœufs ; mais Constant tomba d’un cerisier et se cassa une jambe, si bien que, pendant un mois, il y eut deux malades dans le pauvre creux-de-maison. Il est vrai que Bas-Bleu se levait encore et même cousait un peu.

La grand’mère venait de temps en temps, mais la maison était si humide qu’elle retombait tout de suite percluse et qu’il lui fallait bien vite s’en retourner chez son gars.

Le dimanche, Séverin ne prenait plus le temps d’aller à la grand’messe ; quand il n’était pas de garde chez son patron, il passait toute sa journée à faire le ménage. Il balayait, lavait, brossait, cousait, faisait les lits.

Bas-Bleu couchant seule sur l’ordre formel du médecin, Séverin s’était installé un grabat au grenier avec une vieille paillasse et des débris de couverture donnés par les Bordager. Les deux bessons couchaient chez leurs patrons ; quant aux trois petits, ils échangeaient leurs poux dans le second lit de la maison. Car ils avaient des poux continuellement ; c’était en vain que chaque dimanche le père leur frictionnait la tête jusqu’à les faire pleurer avec ses mains dures ; les poux revenaient on ne sait d’où. Un jour, la demoiselle qui faisait la classe à Marthe, renvoya la petite pour cause de malpropreté.

La Gustine, apitoyée, débarbouilla l’enfant et lui drogua la tête avec de la graine de pied d’alouette macérée dans du vinaigre. Séverin ne sut pas cette histoire.

Mais il ne pouvait manquer de s’apercevoir, du dénuement de plus en plus triste de la maison. Plus de chaux aux murs, plus d’images sur la cheminée, plus de laine dans les couvertures, plus d’assiettes au vaisselier… De la poussière partout, et des taches, et des toiles d’araignées.

Un jour que Pitaud avait fait pour les Pâtureau un charroi de complaisance, Séverin voulut lui offrir une tasse de café. Mais au moment de verser ce café dans une tasse jaune et ébréchée, il se trouva qu’il n’y avait rien pour le passer. Georgette dut remuer tout le fouillis de guenilles qui remplissait le buffet pour découvrir un linge à peu près propre.

Pitaud, trop honnête pour laisser voir son dégoût, se montra courageux devant sa bolée ; mais Séverin crut remarquer qu’il l’avalait vite tout de même.

Chaque jour les choses empiraient. Rien d’ailleurs à espérer pour le moment. On commençait à dire dans le pays que Pâtureau était républicain ; or, le bureau de bienfaisance ne faisait que le strict nécessaire pour les républicains ; la Bernoude elle-même n’était pas encore secourue. Les Magnon s’étaient vengés sournoisement.

Pourtant Séverin depuis longtemps ne braconnait plus. Il n’en avait ni le goût ni le temps. Il ne courait plus le dimanche ; il avait seulement conservé l’habitude de ramasser les choses qui se perdaient.

Maintenant, pour faire plaisir à Bas-Bleu, pour lui rapporter quelque friandise, à elle qui ne pouvait plus guère manger que des fruits, il demandait ; il n’hésitait plus, il était devenu hardi ; et même, parfois, lorsque, dans les haies écartées appartenant à des gens durs qui ne donnaient jamais rien, il trouvait de belles cerises ou des poires bien jaunes, dame, tant pis ! il en raflait quelques-unes et peut-être après n’eût-il pas fait bon les lui reprendre.

CHAPITRE VI
LA POULE

C’était un soir d’avril ; la nuit était tombée depuis un moment déjà. Séverin, sa journée faite, revenait aux Pelleteries. Il se hâtait parce qu’il était inquiet de sa fille.

Elle touchait à sa fin, la pauvre Bas-Bleu. Quand son père la levait pour qu’on pût faire le lit, elle ne pesait pas plus sur ses bras qu’un petit enfant. Elle ne prenait presque plus de nourriture ; on avait droit chez le boucher à un peu de viande, mais, de cette viande-là, elle n’en voulait pas. Des voisines charitables fricassaient de temps en temps pour elle un poulet bien tendre ; elle en mangeait un petit morceau avec appétit, puis il fallait enlever le reste qui lui répugnait.

La veille au soir, comme son père s’efforçait de lui faire prendre un peu de lait, elle avait dit de sa voix courte et sifflante :

— Papa, laisse-moi… je ne peux pas avaler ce lait… je voudrais manger de la soupe à la poule…

— Ma fille, si tu voulais, nous irions chercher de la viande chez le boucher ; ta soupe serait plus nourrissante.

— Non ! je ne veux pas de soupe au bœuf ; elle sent le suif. Mais si j’avais de la soupe à la poule, je crois que j’en mangerais.

— Eh bien ! ce n’est pas difficile ; je vais aller tout de suite quérir une poule chez la Pitaude ; tu mangeras ta soupe demain.

— Oh non ! pas ce soir…, pas demain…, tu as bien le temps. Quand j’en aurai, je n’en voudrai peut-être plus… Je suis agaçante, dis, papa !

C’était à cause de ce désir de Bas-Bleu que Séverin se trouvait en retard.

Après le repas du soir chez les Bordager, il était passé dans toutes les maisons du village pour trouver une poule. Mais le moment était mal choisi, car les volailles venaient d’être renfermées comme cela se faisait aux Arrolettes à certaines époques de l’année. Toutes les femmes avaient parlé à Séverin comme l’avait déjà fait la Bordagère et Louise, la belle-sœur. Chacune avait dit :

— Je ne tiens point à vendre mes poules qui vont commencer à pondre, mais pour une malade on fait tout ; seulement tu tombes mal ; mes poules viennent d’être renfermées ; elles ne sont point grasses pour la saison ; ce ne sont guère que des carcasses. Si tu veux, je t’en donnerai une tout de même.

Et Séverin avait répondu partout :

— Non ! j’en veux une grasse… je vous remercie… j’enverrai les drôles dans les métairies du Haut-Village.

Il en voulait une grasse… Il ne regardait pas à la dépense maintenant que sa grande fille allait mourir. Il se hâtait dans la nuit vite épaissie. Comme il avait plu toute la semaine, les chemins de traverse étaient mauvais ; il était obligé de suivre la route, ce qui le retardait bien de dix minutes. Cette route était la route du bourg, celle qui passait devant le logis des Magnon. Séverin ne s’était jamais retrouvé en face du propriétaire du Pâtis ; celui-ci l’évitait prudemment et ses fils eux-mêmes étaient soudain pressés de rentrer quand ils apercevaient à la brune la haute silhouette du valet des Bordager. Séverin s’amusait de cette poltronnerie ; il était bien loin de songer à faire un mauvais coup.

Quand il arriva devant la villa, des chiens aboyèrent près de la grille ; il entendit des voix et des bruits de vaisselle.

— On soupe là, pensa-t-il ; le gros Magnon est plus tranquille derrière ses volets qu’il ne le serait à cette heure à vingt pas devant moi.

Tout à coup, Séverin aperçut au beau milieu de la route une sorte de boule sombre. Ce devait être un petit chien couché en rond ou peut-être une bûche. Il avança son sabot ; à sa vive surprise, une poule se leva effrayée et alla s’accroupir un peu plus loin, sur la route encore.

C’était sans doute une poule de redevance que des fermiers avaient apportée dans la journée et qui, le soir venu, s’était fourvoyée.

Quand Séverin fut de nouveau près d’elle, elle se leva encore et, tout ahurie, alla se blottir au pied d’un échalier, la tête passée entre deux barreaux. Il la suivit, se baissa, avança la main ; la poule se sentant prise, battit des ailes et gloussa ; alors, pour la faire taire, il lui saisit le cou et vivement serra, tordit, écrasa. Puis, soulevant la bête dont les pattes jouèrent dans le vide, il la glissa sur sa poitrine et repartit, vite.

De la main droite, tout en marchant, il tâta sous sa blouse : c’était une poule superbe, grasse et ronde comme une caille. Bonne idée qu’il avait eue de suivre la grand’route.

Pourtant, à mesure qu’il approchait de la maison, une inquiétude grandissait en lui. Que dire à Bas-Bleu et que dire surtout à la Bernoude qui était aux Pelleteries en ce moment ?

C’était une poule volée en somme… volée ! Allons donc ! Il essaya de se rappeler les paroles que Lucien Chauvin avait dites le jour du marché avec Bordager.

Et puis, allait-il se casser la tête avec toutes ces idées ! Il avait assez d’autres soucis. Bah ! on verrait bien.

Il était arrivé ; il poussa la porte. Les enfants étaient couchés ; un lumignon de suif flambait sur la cheminée ; un petit feu clignotait et, penchée au-dessus, la grand’mère frottait entre ses doigts des guenilles crottées.

Séverin s’approcha doucement du lit de la malade, mais celle-ci qui ne dormait pas leva un peu la tête.

— Bonsoir ! fit-il, tu ne dors pas encore ?

— Non, je ne peux pas ; bonsoir, papa ! approche, que je t’embrasse.

Il se pencha et elle l’embrassa à plusieurs reprises sur sa barbe dure. Elle avait toujours adoré son père et toujours elle lui avait donné ces marques d’amitié auxquelles on s’attarde rarement dans les familles nombreuses et pauvres où l’on est pressé ; mais depuis qu’elle allait tout à fait mal, elle était devenue encore bien plus caressante.

— As-tu été plus forte aujourd’hui ? demanda Séverin ; as-tu mangé ? Vois donc ce que je t’apporte.

Il sortit la poule de dessous sa blouse et la mit sur le lit. Un sourire éclaira le visage blanc de la malade.

— Ah ! c’est ma poule ! tu as pensé à moi, merci, père. Comme elle est lourde ! je ne peux pas la soulever ! quelles belles plumes ! grand’mère, viens voir !

La Bernoude se leva et vint près du lit.

— Où l’as-tu prise, mon gars ? demanda-t-elle à Séverin ; chez Guste ?

— Non, pas chez Guste.

— Tu ne l’as pas prise aux Arrolettes ?

— Si, je l’ai prise aux Arrolettes.

La vieille ayant soulevé la bête s’exclama à son tour

— Eh bien ! je pense qu’elle est lourde !

Elle tâta sous la plume et s’approcha de la lumière pour mieux voir.

— Mais ! fit-elle tout à coup, ce n’est pas une poule ! cela m’étonnait bien ! c’est un coq…, ou plutôt… c’est un chapon.

Séverin s’avança vivement.

— Un chapon !

— Oui, un chapon ! regarde la crête coupée… où as-tu pris ça ? Dans le pays, il n’y a que la métayère de Malitrou qui chaponne, et encore elle porte ses chapons au maître, à M. Magnon… Où as-tu pris ça, mon bon gars ?

— Où j’ai pris ça ?

Il se mit à rire d’un drôle d’air. Elle répéta :

— Oui, d’où ça vient-il ? pas des Arrolettes, bien sûr… Es-tu donc allé jusqu’à Malitrou ?

— Peut-être bien…

Comme la Bernoude examinait la tête du chapon et le cou blessé, il finit par dire :

— Cette bête, voyez-vous, c’est le Magnon qui me l’a donnée.

— Allons ! qu’est-ce que tu racontes ?

— Oui… voilà… C’est-à-dire…

Maintenant qu’il faut avouer cette chose énorme, il balbutie, le cœur étreint par une angoisse sur laquelle il n’avait pas compté.

Soudain, il se décide et vite lâche les mots :

— C’est-à-dire que j’ai trouvé cette bête devant le logis ; elle est venue se fourrer sous mes sabots ; je l’ai tuée sans le faire exprès ; alors quoi ! je ne pouvais pas la laisser sur la route ; je l’ai emportée.

La grand’mère recule un peu pour le regarder et elle voit qu’il dit vrai. Ses yeux s’ouvrent très grands, comme si elle découvrait une chose horrible ; puis s’étant assurée que les petits dorment, elle se dresse contre lui et d’une voix qui monte comme un souffle :

— Alors, c’est vrai, dit-elle ; tu as volé, malheureux !

Séverin, à son tour, recule ; un grand froid l’anéantit ; il ne peut plus supporter le regard de ces yeux si francs qui le condamnent ; il se laisse tomber sur une chaise, dans l’ombre, près du lit de Bas-Bleu.

Après une minute d’effarement il essaye de se défendre, de rattraper ses idées en déroute.

— Voyons ! en voilà des histoires ! Justement il n’y avait pas de poule aux Arrolettes, et pourtant ça presse… alors je trouve ce chapon sur la route ; il était égaré, perdu ; les chiens l’auraient mangé… je l’ai ramassé, pardi ! le mal n’est pas grand…

— Tais-toi ! fait la vieille femme.

— Peut-être bien qu’il était aux Magnon ; si c’est vrai, tant mieux ! des gens si riches et si mauvais ! des gens qui vous ont empêchée jusqu’à cette année d’avoir votre rente de la commune…

— Tais-toi !

— Et puis, on est si malheureux !

— Tais-toi ! tais-toi !

— Ces derniers temps ont été si durs… Oh mère ! si vous saviez !

Il ajoute mollement, sentant bien que pour une ancienne endurcie dans l’honnêteté ce sont là de pauvres paroles :

— Quand on a des enfants qui meurent de faim, on a bien le droit de prendre ce que les autres ont de trop.

La Bernoude, indignée, lève sa canne ; elle frapperait !

— Tais-toi, Pâtureau ! tu parles mal ! Quand on est dans la misère, on demande, il n’y a pas de honte à cela. Ah ! tu n’avais pas trouvé de poule aux Arrolettes ? Eh bien ! fallait aller ailleurs. Demain matin, à l’aubette, j’irai en chercher une, moi, et je la trouverai puisqu’il le faut, devrais-je faire de mon pied tout le tour de la paroisse et me jeter à genoux dans toutes les maisons ! Et l’idée ne me viendra point de voler, non ! Quant à ce chapon, personne ici n’y touchera, ou bien je m’en irai… Le voilà ton chapon, mon gars !

Elle lance la bête qui retombe aux pieds de Séverin avec un bruit mat.

L’indignation redresse sa pauvre taille cassée ; jamais de sa vie elle n’a connu un trouble pareil ; elle va de long en large, s’arrêtant chaque fois qu’elle passe devant Séverin pour le honnir.

— Malheureux ! voilà où tu en es ! cela te regarde ; tu es bien en âge ; mais tu as des enfants qui sont un peu miens aussi ; je ne veux pas que tu leur fasses de pareilles leçons. Jamais personne n’a failli dans ma famille ni dans celle de mon pauvre homme. Ah ! n’agis pas de cette façon, ou je ne te reconnais plus pour mon gendre…

C’est l’honneur de toute une lignée qui remonte à ses lèvres et qui fait trembler sa voix, si calme à l’habitude.

Elle finit par se rasseoir près de la cheminée.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! si la défunte voyait ça ! ma pauvre Fine ! ma pauvre Fine !

Elle gémit maintenant et pleure et la malade pleure aussi, consternée par cette scène à voix basse.

Séverin se baisse vivement, ramasse le chapon et s’en va dans la nuit…

Quand il revint une heure plus tard, la chandelle flambait encore et la grand’mère était assise à la même place. Il referma doucement la porte et, furtif, sans une parole, il laissa ses sabots pour monter au grenier où il couchait.

Mais une voix suppliante se fit entendre.

— Papa ! papa ! disait Bas-Bleu ; viens ici !

Il hésita une seconde, puis il reprit ses sabots et s’approcha du lit. La malade s’était redressée sur un coude ; elle le prit par le cou et l’attira vers elle.

— D’où viens-tu ? dit-elle tout bas ; tu viens sans doute de retourner le chapon ?

Il répondit tout bas aussi :

— Oui.

Elle l’attira plus près encore :

— Père, si j’avais su, je n’aurais pas demandé de soupe à la poule ; maintenant je n’en veux plus. Écoute, il ne faut pas se faire de chagrin ; les drôles n’ont rien entendu. Et moi je te remercie, oh ! je te remercie beaucoup ! tu m’aimes bien, toi, père !…

Séverin, étranglé, ne put pas répondre ; il baisa les yeux de sa fille, les grands yeux qui mangeaient la pauvre figure blanche ; puis il se laissa choir encore une fois sur une chaise à côté du lit.

Il vit à ce moment que la Bernoude se levait et s’approchait de lui. Quand elle fut tout près, elle lui mit une main sur l’épaule et se pencha pour l’embrasser. Elle pleurait encore ; mais comme elle avait eu le temps de songer aux paroles si dures qu’elle avait dites à son gendre, ce fut avec un accent d’infinie pitié qu’elle murmura :

— T’es bien malheureux, mon pauv’ gars ! t’es bien malheureux !

Alors il pleura. De sa poitrine profonde, des sanglots montèrent comme de grosses bulles et crevèrent. Et il pleura comme il n’avait jamais pleuré de sa vie ; il pleura toute la nuit, sur les siens, sur ceux qui étaient morts, sur celle qui allait mourir, et sur sa droiture qui était morte aussi, et sur son orgueil dont la misère avait eu raison, et sur toute sa pauvre vie effondrée.

CHAPITRE VII
LES CLOCHES

Bas-Bleu mourut au commencement de mai. Le dimanche qui suivit l’enterrement, Séverin étant de garde aux Arrolettes détacha les vaches sur les neuf heures et les conduisit vers la lande aux Abreuvoirs. C’était à cinq cents pas du village, un mauvais pacage situé au flanc d’un coteau très raide ; il n’y poussait que du genêt, de la bruyère et, au printemps, un peu d’herbe dans les bas ; les Abreuvoirs étaient des fossés toujours remplis d’une eau noire et froide où s’enfonçaient les images pâles des peupliers de bordure.

Il y avait une charrière du côté de la route ; Séverin alla s’y asseoir les genoux au menton, face au soleil et à ses bêtes.

Les cloches, au bourg, carillonnaient dans l’air jeune ; leur voix passait avec le vent frais, semeur de vie ; et cette musique du dimanche et cette musique du printemps venaient avec une douceur de caresse sur la campagne verte pleine d’éclosions mystérieuses. Séverin songea à un autre bruit de cloches, morne celui-là, à une pluie de notes tombant, lourdes, comme des pierres de démolition. Et il dit en lui-même avec une sorte de colère contre les cloches de ce jour qui étaient joyeuses :

— C’est cela ! cabotez, vous autres ! cabotez donc !

Des larmes filtrèrent entre ses paupières qu’il avait fermées à cause de la lumière crue :

Ding ! don ! cabotez donc !

Pour la fille et le garçon !

Pourquoi ce refrain de son enfance, à présent, lui revenait-il ?

Ding ! don ! cabotez donc !

La Pâturelle chantait cela jadis pour l’amuser ; en même temps elle tapait sur la crémaillère avec la pelle à feu.

Et le rythme était le même des notes secouées là-bas dans le bleu et de celles secouées en lui par le souvenir. C’était un rythme lent et monotone qui berçait.

Ding ! don ! Ding ! don !… Peu à peu Séverin perdit sa pensée comme quelqu’un qui va s’assoupir…

Un ronflement grandissant le fit sursauter ; une automobile arrivait à grande allure ; quand elle fut devant la charrière elle s’arrêta et le monsieur qui était au volant interpella Séverin.

— Hé ! l’homme ! fit-il, cette route mène-t-elle à Bressuire ?

— Oui monsieur, si l’on veut.

— Est-elle bonne sur tout le parcours ?

Séverin fit un geste vague qui ne signifiait pas grand’chose.

Comme la voiture recommençait à ronfler, il entendit une voix fraîche qui devait être la voix d’une femme toute jeune, rieuse et très étourdie. Cette voix disait au monsieur qui avait parlé :

— Te voilà bien renseigné ! il est fou, ce vieux !

Vieux ! il n’était pas vieux ; il avait quarante-huit ans. Elle avait dit cela, cette petite dame, à cause de la posture qui lui faisait le dos rond.

Quand il était debout il était droit comme un jeune et sa force était encore grande. Il tenait de son défunt père une résistance incroyable au mal et à la peine. Bien qu’il eût eu parfois ses misères comme les autres, il ne s’était jamais plaint ; il n’avait jamais un seul jour abandonné le travail ; et cela n’avait pas empêché les siens de souffrir de la faim.

Non, son corps n’était pas vieux ; c’était son âme qui était vieille et bien malade.

Auguste, le matin, lui avait dit par amitié :

— Allons, Séverin, prends courage ! ton plus mauvais temps est passé !

C’est vrai qu’il avait des chances maintenant de vivre plus à l’aise. Les républicains, qui l’amignonnaient depuis qu’il n’était pas fou de messe, lui avaient expliqué tout ce que ceux de leur idée avaient fait et comptaient faire pour les pauvres. Jusqu’à présent, les bonnes lois avaient surtout profité aux pauvres des villes, mais ceux des champs allaient avoir leur tour. Il était même question de leur donner des retraites comme aux gendarmes et aux employés.

De plus, les gages montaient. Beaucoup de valets avaient en effet quitté le Bocage. Et ceux qui étaient partis ainsi pour le pays de Charente ou pour la ville, n’étaient pas tous des paresseux comme le disaient les riches qui ne travaillent jamais et, après eux, les gens qui n’entendent rien aux choses de la campagne. Il y avait parmi ces émigrants des jeunes hommes courageux qui partaient à regret ; et ce qui les effrayait et ce qui les faisait fuir, ce n’était pas l’existence trop calme, les journées trop remplies de labeur obstiné, c’était bien plutôt la certitude de ne jamais profiter de leur peine, c’était la dureté inconsciente des gens qui possédaient la terre.

Les valets qui restaient n’étaient donc pas toujours les meilleurs et les fermiers avaient grand’peine à trouver des compagnons à la fois intelligents et vaillants de corps. Séverin ne manquerait jamais d’ouvrage ; il était tranquille de ce côté.

Enfin, les deux bessons commençaient à lui apporter leur petit gage ; il allait payer ses dettes. Bientôt avec les cinq enfants qui poussaient, il recevrait une belle somme à la Toussaint.

Mais le malheur pouvait passer encore… Il y avait aussi cette Georgette qui savait trop de choses et que les gamins suivaient déjà dans l’espérance de mauvais jeux. Quand les mères sont mortes, les filles sont un gros tracas.

« Ton plus mauvais temps est passé. » Ce qui était passé, c’était sa fierté et aussi un peu son courage. Il était las. Cela ne lui faisait rien d’être à peu près sûr de gagner sa vie. Ding ! don ! Ding ! don ! La chanson des vieux jours cabotait en son cœur ; toute sa pensée était en arrière, vers celles qu’il avait aimées et qui étaient mortes. Elles étaient trois et leurs images étaient en lui en même temps.

C’était d’abord la pauvre Pâturelle, morte de la toux au temps de la guerre. Il revoyait sa figure douce et triste et il se rappelait des choses puériles.

C’était ensuite la joie de sa jeunesse, la jolie meunière aux yeux d’eau, la bonne compagne plus brave que lui-même et plus gaie, la bonne compagne qu’un rêve de bonheur pour les siens avait tuée.

C’était enfin la dernière, la petite qui ressemblait aux deux autres et qui avait été plus malheureuse qu’elles.

Celle-ci, il la voyait pieds nus avec un bissac sur le dos. Il ne regrettait plus d’avoir volé pour elle ; il redisait tout bas son sobriquet de misère :

— Bas-Bleu, ma petite Bas-Bleu, tu n’iras plus aux portes ; tu n’auras plus jamais froid… Tu dois être heureuse maintenant… Bas-Bleu, je voudrais te rejoindre ; je voudrais être couché dans la terre tiède, là-bas au coin du cimetière, à côté de toi, à côté de ta mère et à côté de ma mère à moi que tu n’as pas connue et qui te ressemblait…

Il avait de la religion ; il n’ignorait pas qu’il est question dans les prières d’un paradis et d’une vie d’après. Mais ce sont des idées qu’on a parce qu’on a peur, ou parce qu’on aime, ou parce qu’on est plein d’orgueil ; dans le fond de son cœur il n’y croyait pas. Il savait comment les choses se dissolvent dans la terre et sa vision se précisant soudain, il eut un frisson d’horreur.

Il s’efforça de penser autrement, il lui vint des idées comme il en avait étant enfant. Il se disait :

— Peut-être tout de même qu’elles me voient.

Il y avait dans le fossé, devant lui, des fleurs pâles qui s’ouvraient comme les yeux limpides de sa défunte et d’autres plus sombres, violettes, presque noires qui étaient toutes pareilles aux yeux de son enfant.

Et quand il levait la tête, il lui semblait distinguer des formes humaines aux franges des nuages, des formes blanches gonflées de lumière qui s’étiraient et se perdaient comme les images fugitives des rêves.

A Coutigny, les cloches recommencèrent à sonner. Leur voix joyeuse passa encore sur les cimes émues. La terre était à son heure de grande beauté. Les peupliers chantaient. Leur chanson était un peu monotone, mais très douce et pour ainsi dire féminine. C’était une chanson bien différente de celle des chênes et plus différente encore de celle des châtaigniers à travers lesquels corne et siffle la musique du diable.

C’était aussi une chanson séculaire, car les anciens du pays avaient toujours vu des peupliers dans ce bas-fond. Ils étaient très serrés les uns contre les autres ; quand le vent les prenait de face ils ployaient tous à la fois, ils tremblaient, ils arrolaient de la tête au pied.

C’est à cause de cela que l’endroit s’appelait les Arrolettes.

FIN