DEUXIÈME PARTIE

I
« DÉJA, LES CHAMPS SONT BLANCS POVR LA MOISSON. »

ARGVMENT. — MAXENCE RECONNAIT CET AVTRE CENTVRION QVI VIT LE SAVVEVR SVR LA CROIX ET QVI CRVT. — LVI, IL N’A QVE LE CIEL A REGARDER, MAIS C’EST LE CIEL D’AFRIQVE, LE CIEL DV REJAILLISSEMENT INTÉRIEVR. — IL NE MANQVE A MAXENCE QVE LA GRACE. — LE COMBAT DANS LA NVIT. — LE HÉROS DÉVISAGE LA MORT. — MAIS LE JOVR RAMÈNE L’ACTION DE GRACES. — GRANDEVR ET SERVITVDE DE L’AME CHRÉTIENNE FIGVRÉE PAR LE SOLDAT.

Le sable est l’élément primitif et cette matière même qui, à l’origine, fut séparée d’avec les eaux. On a peine à croire qu’il vienne de la désagrégation des rocs, mais au contraire les nappes qu’il forme sont à peine distinctes de la substance fluide d’une nébuleuse. Il est le mouvement, antérieur à la fixité, le pur mouvement originel, et l’impondérable où n’a pu s’accrocher la vie. Que de fois Maxence, devant la morne étendue, se trouva reporté à ces vastes tableaux de la Genèse, alors que le temps lui-même venait d’être créé, avec le premier jour et la première nuit ! Que de fois il se vit transporté à ces heures, qui furent les premières, pour la constitution de cette chose nouvelle : le présent joint au passé ! Que de fois il fut pris de vertige devant ce noyau en ignition de la planète, que pourtant il dominait de toute la hauteur de la pensée humaine !… — « L’Esprit de Dieu était porté sur les eaux. » Si l’on essaie de se représenter la troisième Personne planant sur les eaux qu’animent de grands remous paisibles, tandis que les armées innombrables des Anges viennent d’apparaître dans le Ciel, on sera sur cette plus haute plate-forme de la rêverie humaine, comme le voyageur penché sur le pur espace et sur la forme impénétrable du Désert… L’esprit de Dieu est porté sur les sables.

Mais le plus souvent, surtout aux heures clémentes du matin, et quand il a devant lui la perspective d’une longue journée de route, Maxence se limite à la chose humaine et il attache son regard sur le cercle vivant inscrit dans le cercle de l’horizon, et circonscrit autour de lui. Il connaît ses hommes et ils le connaissent. Ils sont liés par la vie allant de l’un à l’autre. Il est leur chef et ils sont ses hommes. Et à eux tous, ils sont un petit système complet, un système de gravitation morale, roulant dans l’immensité sans rivage, et de toutes parts, battu par l’ouragan des sables. Maxence commande et ils obéissent. Et il est tel que le Centurion, ayant la centurie derrière lui, et disant à l’un : Va-t’en, et il s’en va, et à l’autre : Viens, et il vient. — Le voici semblable à ces humbles officiers des cohortes romaines qui apparaissent de loin en loin dans l’Évangile, afin que la préférence de Dieu soit manifeste. Et ce fut l’un d’eux qu’admira le Seigneur Jésus, le jour même qu’il entra dans Capharnaüm, car il n’avait point trouvé une telle foi en Israël. O reconnaissance lointaine ! Douce et pénétrante salutation ! Un soldat a été proclamé le premier dans l’ordre chrétien, et un autre est au pied de la croix, qui se découvre devant la Face misérable, et qui dit : « Cet homme était vraiment le fils de Dieu ! » Et un autre encore s’appelle Corneille qui était centenier dans une cohorte de la légion nommée l’Italienne et celui-là fut le premier parmi les Gentils qui reçut le Saint-Esprit avec la Parole de Jésus-Christ. Voici maintenant Maxence, qui est aussi un soldat entre beaucoup, un soldat semblable à ces soldats, car les soldats de tous les temps sont semblables, et tous ils sont rentrés dans l’amitié du Seigneur, un honnête soldat qui ne demande qu’à savoir et à obéir, et qui attend, dans la soumission véritable, l’ordre du général.

« O mon Dieu ! disait ce dernier venu, comme le lieutenant de Capharnaüm, son aîné — dites seulement une parole et mon âme sera guérie ! » Mais cette parole, et ce signe véritable, et cette réponse authentique, il les exigeait, et, comme le chef de guerre rassemble les matériaux de l’expédition avant le départ, il ne voulait rien entreprendre avant que les armes de la vérité ne fussent prêtes. « Je le sais, disait-il encore, il est des hommes qui prétendent aimer le vrai. Mais si une vérité vient de Dieu, ils la rejettent et se voilent la face comme des hypocrites et pharisiens. Ils veulent bien tout peser et tout contrôler, hormis ce qui dépasse l’apparence et la confabulation humaine. Ils admettent la vérité, à condition qu’elle rentre dans les cadres qu’ils lui ont préparés. Ceux-là verraient à Lourdes les mourants se redresser et les boiteux marcher droit, qu’ils diraient : Non, encore, dans leur malice infernale. Et ils mettraient leur bras dans la plaie ouverte qui est au flanc du sauveur, comme fit Thomas Didyme, qu’ils diraient encore : « Je ne crois pas ! » Oh ! non, je ne suis pas comme ces hommes vraiment maudits. Il est vrai, mon cœur est fermé à Vous, ô mon Dieu, il est tardif et obstiné, il est lent à Vous accueillir. Mais montrez-moi seulement les plaies de Vos Mains et de Vos Pieds, et je dirai comme Votre Apôtre : « Mon Seigneur et mon Dieu ! Je ne résisterai pas à la vérité, quand même elle viendrait de Vous, et si Vous avez dit : Cela est, je ne dirai pas : Cela n’est pas, si cela est. »

Ainsi pensait Maxence vers la seconde année de ses voyages sahariens, sentant s’agrandir en lui sa capacité intérieure et le cercle de la possibilité spirituelle. Comme il était dans la plaine rocheuse du Tijirit, une pluie tomba, et ce soir-là, un ciel de merveille l’accueillit au sortir de sa tente. Il était peint de couleurs inaccoutumées, et sa teinte translucide était faite de vert d’eau très pâle, dans des profondeurs liquides. Elle rappelait aussi certaines roses délicates que Maxence avait vues en Chine, ou bien certains fonds de mer, dans les golfes de Bretagne. Vers le zénith, le tableau se fondait en rose, insensiblement, tandis que vers l’horizon, quelques nuages s’allongeaient, légers, et proches de l’éther glacé. Le soleil venait de disparaître, et des rayons divergents, semblables à de vastes plissements, partaient du point où il était tombé. Mais ces rayons n’étaient pas faits de lumière. Ils n’étaient que des traînées obliques d’un rose vert, un peu plus pâle que le reste du ciel. A ce moment, la plaine parut au voyageur d’une immensité prodigieuse. La chaîne de Tahament, vers laquelle il marchait depuis trois jours, était d’un gris très pâle et pourtant elle faisait une vive découpure sur l’infinie profondeur du couchant. Rien, hors d’elle, dans la plaine, n’attirait le regard, sinon une faible ligne argentée, — et c’était un de ces lacs éphémères de l’hivernage qui, après quelques jours, disparaissent, parfois pour plusieurs années.

De grandes choses peuvent assurément se faire par ce ciel-là. Son silence et sa profondeur pressent Maxence, et le projettent hors de lui-même, dans cette région qui n’est plus donnée par le témoignage du corps, et qui s’étend au delà du cercle étroit de l’égoïsme. Je sens qu’il y a, dit-il, par delà les dernières lumières de l’horizon, toutes les âmes des apôtres, des vierges et des martyrs, avec l’innombrable armée des témoins et des confesseurs. Tous me font violence, m’enlèvent par la force vers le ciel supérieur, et je veux, je veux de tout mon cœur leur pureté, je veux leur humilité et leur pitié, je veux la chasteté qui les ceint, et la piété qui les couronne, je veux leur grâce et leur force. Je ne m’arrêterai pas, je m’avancerai vers la plus haute humanité, vers ce grand peuple qui est là-bas, derrière le dernier étage de l’horizon, entraîné dans le sillage immense du souffle divin.

Ainsi son cœur était-il aspiré vers la perfection, et vers ce point, objet de toutes ses recherches, qui est la conjonction du beau avec le vrai. Le beau, il l’apercevait déjà, et par là, il s’approchait de la connaissance de Dieu. N’est-il pas chrétien en quelque manière cet homme-là, qui désire un certain rejaillissement de l’âme en lui, qui a soif de la vertu surnaturelle, qui désire de vivre avec les anges, et non plus avec les bêtes, qui a la volonté de s’élever, de se spiritualiser sans cesse, et dont le cœur est si vaste qu’il déborde les limites de la terre ? N’est-il pas digne, en quelque manière, de la nourriture catholique, celui qui a cette angoisse d’être meilleur, celui qui a ce goût, de s’organiser dans l’absolu, celui qui a cette finesse de dire : « La morale des hommes, c’est bien, mais la morale de Dieu, c’est mieux… » ? Et n’appartient-il pas déjà au ciel, celui qui en a le désir et la mystérieuse préférence ?

« Mais c’est peu, s’écrie Maxence. Je suis ici, où les misérables discussions sont mortes, et en cet endroit de l’espace où les voix aigres des docteurs dans le temple ne parviennent plus. Je suis ici, tendant mon cou vers le soir incomparable, tandis que les hommes de mensonge, penchés sur la glose et la leçon, se réjouissent là-bas, à cause de la subtilité de Satan qui est en eux. Rien ne m’arrive plus de la mauvaise querelle, ni cet éclat de rire de celui qui, du coin de la porte, se réjouit du bon tour qu’il a joué, ni cette clameur du juge infâme qui a tué Dieu avec la lettre. Tout cela est mort, comme le cri de l’oiseau des grèves ne dépasse pas, dans la nuit profonde, la dixième vague. Tout ce bruit s’est noyé dans ce silence. Tout ce bruit mortel s’est résorbé dans le silence immortel. Toutes ces voix périssables se sont tues, devant le silence de l’Esprit. Que dis-je ? Tandis que je suis seul et lointain, le fait éclate immensément de toutes parts. Les évangélistes ont parlé, le témoignage a été porté, et la quadruple affirmation est si forte et si nue qu’elle suffit, et donne à tout, réponse. L’Église de Pierre la perpétue, portant elle-même par l’accomplissement de sa promesse le gage de sa vérité. Et parfois des signes formidables font trembler le monde. Les morts ressuscitent sous le baiser des saints, et dans une piscine, plus précieuse encore que celle de Bethsaïda, les ulcères horribles sont guéris et les écailles tombent des yeux aveugles, pour la confusion des faux savants. De toutes parts, le fait surgit, avec l’appareil de la certitude et l’indubitable constatation. Le monde est troublé jusque dans sa profondeur. Les méchants sont pris de tremblement et les hommes véridiques courbent la tête, parce qu’ils ont reconnu la présence de Dieu.

Mais moi, je n’ai pas besoin de ces signes et de ces prodiges, parce que je suis ici et que je considère ce monde, et mon âme au milieu de ce monde. Ce miracle me suffit, d’être là, et de me connaître moi-même comme inconnaissable. Ce miracle me suffit, que j’aie une âme au milieu de ce monde, et si profonde que je reste tremblant au-dessus d’elle, comme l’oiseau immobile, les deux ailes déployées, au-dessus de l’abîme. Il ne m’a pas été donné de contempler la terre secouée par la face du Seigneur, je n’ai pas vu les rivières remonter vers leur source, ni les montagnes sauter comme des béliers. L’ordre de la nature n’a point été suspendu devant mes yeux. Mais j’ai assisté à ce miracle, de l’ordre de la nature se perpétuant. J’ai vu Dieu laissant toute chose en sa place, selon l’ordonnance primitive. J’ai vu le monde prodigieux, et rien ne manque à l’ensemble. Tout est plein jusqu’au bord, et pourtant il n’y a rien de trop. La matière remplit exactement la forme, et mon âme, c’est-à-dire ce que je sens en moi de non mortel, est à la capacité de ce monde. O merveille ! J’ai contemplé le système des choses invisibles, manifestées visiblement, et l’adaptation de la chose à l’intelligence ! »


Que manquait-il donc à Maxence ? Quelle force l’arrêtait au seuil des joyeuses demeures de l’absolu, et quelle était cette angoisse mystérieuse qui se mêlait à l’ivresse exultante de la conquête du monde ? C’est que sa voix était seule dans le désert. C’est que ce Dieu qu’il appelait n’était pas venu. C’est qu’il sentait que rien de ce qui était en lui n’était le ciel. Dans l’angélique dialogue qui s’était institué, sur ce coin perdu de la terre, entre une âme et son créateur, la voix principale n’avait pas encore parlé. Les mots de la libération n’avaient pas retenti, et Maxence sentait bien qu’il n’avancerait plus, si le maître ne venait à lui et ne lui disait : « Lève-toi et marche ! »

Considérons pourtant cet homme, en plein désert, avec son travail humain et l’accomplissement de sa mission sur la terre. Il a la charge d’imposer la France partout où il passe. A chaque jour de sa vie, il engage le nom français. Toute défaillance lui est interdite. Il a le devoir de vaincre, il a l’obligation de réussir. Ce n’est pas un rêveur, c’est un homme de réalités. Il est l’artisan de la souveraineté française. Cette tâche lui a été mesurée, d’être avec les hommes, pour la paix ou pour la guerre, afin que les bons rentrent dans son amitié et que les mauvais soient châtiés. Toute la trame de sa vie tend à lui donner une magnifique idée de l’effort humain.


Maxence est depuis quelques jours dans le Tassarat, quand il apprend par ses goumiers que le campement de Sidina ben Aïllal, récemment soumis à Atar, est proche, et ces gens n’ont pas encore payé leur amende de guerre. Le jeune Français s’élance, et trente Maures, pris parmi les meilleurs, suivent ses traces… Voici le campement du chef, vingt-trois tentes misérables, que la plaine n’a pu dissimuler… Vingt-trois tentes ? Qu’importe à Maxence ? Il a derrière lui tout un peuple. Tandis qu’il prélève sur les troupeaux de la tribu le nombre d’animaux qui est dû à la France, le vieux cheikh le regarde d’un air sombre et il contient difficilement sa fureur. Pourtant, quand l’opération est achevée, il se ressaisit, il discute, il implore, il proteste même de son désir de vivre en bonne intelligence avec les vainqueurs. On cause longtemps sous la tente. Sidina semble s’adoucir. Et comme l’eau manque dans la région, on décide que tout le monde partira le lendemain, les Français vers l’ouest et Sidina vers l’est. La nuit se passe, Maxence va lever le camp.

Mais qu’est-ce à dire ? Les Maures ont déjà décampé, et il n’y a nulle trace vers l’est. Sidina est parti vers le nord. « Tenons-nous sur nos gardes, se dit Maxence. Ce vieux prépare un mauvais coup. » On repart, la marche est lente à cause de la fatigue des chameaux. Vers le soir, on s’arrête au puits de Bir Igni. Nul souffle humain. La terre est immensément abandonnée… « Mes amis, dit Maxence, je crois que nous serons attaqués cette nuit. Tenez-vous prêts, et surtout, que personne ne tire sans mon ordre… A tout à l’heure. » Un vent froid s’est levé. Maxence se promène de long en large. Il pense au bruit de l’Europe, au son des cloches sur les villages, à la chanson d’un pauvre qui passe, aux échos d’une forge que l’on ne voit pas.

Et soudain il s’arrête, car il a perçu, au fond de l’ombre froide, toute la douce musique de la patrie. Puis, brusquement : « Oh ! que je voudrais tuer ce chien-là ! » Il suppute la direction de l’attaque, mais ces combats de nuit sont traîtres : il ne les aime pas. La promenade reprend, monotone, interminable. A mesure que l’heure approche, il sent mieux l’immense présence de la mort, et il se considère avec gravité en face d’elle. « N’est-ce donc rien, dit-il, que de mourir ? N’est-ce donc rien que ceci, qui n’est pas en moi le corps périssable, soit fixé pour l’éternité dans l’arrêt instantané de la vie ? Je ne sais, mais on voudrait, à cette heure, que l’âme fût claire et sans tache. On voudrait dépouiller toute la misère humaine, et que la laideur du péché fût effacée. Voici devant moi, le champ de la Mort, et il est beau comme la Terre de la Promesse. Voici l’ange tenant le Livre, la nuit est tout illuminée sous son aile, nous sommes dans le reflet de l’éternité. N’est-ce donc rien, ô mon Dieu, que cette heure qui est seule, entre toutes, cette heure qui n’est semblable à aucune autre, car aucune heure ne la suivra ? Oh ! comme l’on voudrait être propre, pour cette libération à tout jamais de la chose terrestre ! Me voici pourtant devant toi, ô Mort, tel que je suis, et sans que je puisse changer un iota à ce qui a été. Me voici avec toute ma vie, telle que je l’ai vécue, ayant fait beaucoup de mal et peu de bien. De tout le mal que j’ai commis, j’ai une sincère contrition, et le peu de bien, je ne m’en prévaux pas, mais je demande simplement qu’il ne meure pas et qu’il porte des fruits d’éternité… » Et, ayant trouvé ces paroles en son cœur, il se renferme en elles, et oublie l’aventure humaine où il se trouve engagé… Tout à coup, la commotion violente, comme d’une déchirure soudaine de la nuit. Maxence a bondi près des siens :

« On ne voit rien, ne tirez pas ! » La suspension de l’attente silencieuse, puis le crépitement des coups de feu perçant l’ombre de toutes parts. Le bruit dessine dans l’invisible la ligne sinueuse de l’enveloppement. « Seule, la confusion pourrait nous perdre, raisonne Maxence dans un éclair ; si ces enfants terribles restent calmes, je suis sûr de mon affaire. » Car sa troupe est placée sur un terre-plein, avec la défense naturelle de rocs amoncelés. L’ennemi se trouble devant l’obscurité qui ne donne pas réponse. Les coups de feu s’égrènent, puis dans un sursaut, se resserrent. On sent des larves humaines qui progressent dans la matière épaisse de la nuit. « Ah ! les voici, dit Maxence… Deux cartouches seulement… Feu !… » L’immense détonation couronne le faîte, le cercle de la flamme est autour de Maxence, et l’absence de bruit succède aussitôt à la rafale aiguë de la mousqueterie. « Le jour ne se lèvera-t-il pas ? » pense le chef, dilatant sa pupille sur l’abîme. Soudain, une clameur, la mêlée épouvantable, des cris de rage !… L’ennemi s’est glissé par le joint et a pénétré, par le défaut du roc, jusqu’au camp. Maxence, ivre de colère, se précipite, la pointe du sabre en avant. Il fonce, il a au bout de son bras la sensation de la graisse humaine transpercée. Tous les siens, dans l’effort désespéré, frappent tête baissée, et le sang coule immensément de toutes parts. Enfin le jour paraît, il envahit la scène : le désert indifférent et le petit cercle de la passion humaine exaspérée. Partout où était l’ombre sinistre est le soleil, illuminant le carnage et la folie sinistre des hommes… Les Maures ont fui. C’est fini. On est comme à la fin d’un rêve, quand l’homme, après les phantasmes de la nuit, salue les choses existantes dans le doux rayonnement de la lumière…


Un nouveau soir est venu. On a marché tout le jour, et voici une plaine blanche, poudrée de clartés, et nul ne sait son nom. Il y a des dunes faites d’un sable si léger, que nulle herbe n’a pu s’y fixer. Le monde est dans l’attente de la nuit. Le soleil lui-même s’est tu. Et plus grand, plus lourd encore est le silence de la fatigue humaine. Maxence veille, étant celui qui est toujours debout, et que toujours l’on voit dressé comme un pilier puissant au-dessus de la terre. Alors l’immense action de grâces s’échappe de sa poitrine : « Je suis content, ô terre, de me retrouver parmi toi. Qu’il est beau de baigner dans la vie, et d’être parmi elle, comme la barque, sur un fleuve débordé, lutte contre le courant, et chante ! Qu’il est beau, le ciel, vu du rivage de la terre ! O grâce mystérieuse de la vie, je te bénis ; ô source profonde, ô principe essentiel, je te loue, je t’exalte et je te loue ! Je suis, je respire profondément tout ce sol, j’ai ma place sous le soleil ! O miracle ! J’ai la permission formidable d’être un homme ! »

A qui parle donc ce Maxence, ce grand abandonné ? Il parle à son Père, à son Dieu qu’il ne connaît pas, et lui-même, il ne cesse pas d’être le lutteur qui a sa place marquée dans la mêlée. Il parle à son Père, mais il sait ce que peut son bras. Sa place n’est pas parmi les pacifiques, mais au contraire il a l’audace et toute la mâle vertu de la jeunesse. Il est celui qui forcera le ciel, il est ce violent qui ravira de haute main l’éternité. Il est celui à qui tout est permis. Ne s’est-il donc pas affronté avec la mort ? Tous ses soirs ne sont-ils pas des soirs de bataille ?

Mais il parle à son Père, il sait qu’il a un maître, et que ce maître peut tout, et que lui ne peut rien. Adorable contradiction ! L’effort de cette âme est vain, s’il n’y a pas la soumission, mais qu’est-ce qu’une soumission qui ne laisserait pas de place à l’effort ? Maxence entrevoit que le plus haut état de la conscience humaine est là, dans cet accord suprême de l’effort avec la soumission, de la liberté avec la servitude, et que cet accord ne se fait nulle part ailleurs qu’en Jésus-Christ. En effet, on peut avoir le désir d’élargir sa vie morale en dehors de Dieu. Ainsi les stoïciens, les huguenots. Mais alors vient l’orgueil qui gâte tout, et qui est mensonge. Car nous savons bien au dedans de nous que cette voix sonne faux et que cette pourpre de l’orgueilleux est le vêtement de la plus affreuse misère. Au lieu qu’en Jésus-Christ, l’homme désire monter infiniment haut, tout en se sachant infiniment bas. Et cela est vrai, puisque nous sommes dans la liberté, autant que dans la servitude : « La misère se concluant de la grandeur, dit Pascal, est la grandeur de la misère. » Et : « Malgré la vue de toutes nos misères qui nous touchent, qui nous prennent à la gorge, nous avons un instinct que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève. » Et encore : « La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable. » Ainsi nos misères ne cessent de nous toucher, elles sont présentes, il suffit d’ouvrir les yeux. Mais en même temps, un instinct est en nous, qui nous avertit de notre dignité et de la place privilégiée que nous tenons dans le monde. Car, jusqu’au plus profond de notre corps, il y a la nature, et il y a la grâce.

O la douce, la pénétrante lumière ! Qu’il est heureux, l’inquiet soldat, quand il aperçoit ce bel équilibre de la raison chrétienne, cette mesure suprême où tout a été pesé, cette tranquille harmonie où toute chose en nous a été envisagée selon la juste évaluation et la règle exacte ! Tout est lié désormais en lui, et hors de lui. Il se connaît et il connaît Dieu. Il s’est taillé sa part dans l’héritage de la Croix, et ce champ où il se promène, il est sa possession dans l’éternité.


Le centurion de César, s’il commande à ses hommes, il obéit à César. Et certes la puissance est en lui de commander, et d’inventer ce qui est utile dans le moment opportun, et il a la signature dans la portion humaine où il a été délégué. Mais en même temps, il est le serviteur sous les yeux du maître, et l’esclave de la plus étroite dépendance. Or Maxence est exactement ce centurion de César, connaissant la puissance de sa parole sur les hommes, et l’immense impuissance de la servitude. Qu’il considère pourtant, non plus le centurion de César, mais le centurion du Christ Jésus, et il reconnaîtra non pas un autre homme, mais le même exactement. Car le Maître lui a donné la volonté puissante et le cep de vigne de la domination sur la matière, et il l’a envoyé pour combattre avec les armes de l’esprit intérieur. Mais en même temps sa main n’a pas cessé d’être au-dessus de lui pour la bénédiction des travaux de la terre. Il s’est manifesté dans sa puissance, afin que l’homme connût sa place, et il a fait sentir sa douce présence dans les batailles amères de la vie. Mais entre tous les hommes, c’est le soldat qu’il a choisi, afin que la grandeur et la servitude du soldat fussent la figuration, sur la terre, de la grandeur et de la servitude du chrétien.

II
BEATI IMMACULATI IN VIA

ARGVMENT. — L’IMPATIENCE DE CONNAITRE GRANDIT EN MAXENCE. — MAIS LE SECRET DES CHOSES ESSENTIELLES APPARTIENT AVX CŒVRS PVRS ET LA SVRE MÉTHODE POVR CONNAITRE LE VRAI EST D’ÊTRE MEILLEVR. — LIBÉRATION DV PASSÉ QVI ENTRAVE LE LIBRE ESSOR DE MAXENCE. — LA MAISON EN ORDRE. — SIGNE DE LA CONTRADICTION DANS LA LIBERTÉ HVMAINE ET LA GRACE DIVINE.

Parfois, vers le déclin du jour, la cloche d’un village lointain se fait entendre jusque dans les vallées les plus secrètes. Alors le laboureur s’arrête et, considérant l’immensité, il sent un froid mortel glacer son cœur. Car ce ne sont pas les lents coups d’encensoir de l’Angélus qu’il a perçus et l’airain a perdu cette longue vibration épandue en nappes sereines au-dessus des campagnes. Mais la cloche, au contraire, frappe à coups pressés, et à chaque coup retenant son élan, suspend le son bref, martelé dans l’espace immobile. La peur est suspendue au-dessus du monde, les voiles du soir se font plus lourds, la lugubre cadence ne cesse pas : c’est le tocsin. Et voici que tous les hommes de la terre fouillent du regard le sombre horizon, afin d’y reconnaître la lueur de quelque sinistre. Une ferme brûle dans un bourg, la flamme est quelque part, dans la nuit… Levons-nous, allons vers la douleur et vers la mort…

O Maxence, quel est donc en toi cet appel qui te glace ? Je t’ai vu frissonner dans la nuit. Je t’ai vu dans les veillées sanglantes, tandis que la mort te frôlait. Je t’ai vu parmi les décombres de ton âme, et ton cœur s’est arrêté de battre dans ta poitrine. O mon frère, cesse de pleurer devant l’horizon qui se tait. Le tocsin a retenti au fond de toi. Prends ton bâton, et marche vers ta douleur…


Une heure du matin. Maxence se dresse, à même le bain lunaire. La molle clarté ne suffit pas. Le paysage est incompréhensible, car l’on est arrivé là, à la nuit tombée, et la disposition même du camp reste mystérieuse. D’ailleurs, où sont ces hommes ? Nul ne le sait… Quelque part, en Adrar, très loin peut-être de ce Nijan, au nom tant désiré… Le chef a donné l’éveil. Encore ensommeillé, il titube au milieu des chameaux, agenouillés de tous côtés, et parfois l’un d’eux, qu’il a dérangé dans son rêve sans fin, gargarise un long cri lamentable… Combien n’en a-t-il pas vécu, Maxence, de ces heures incertaines de la nuit, où le cœur est vide, et ne souhaite plus qu’un éternel repos ? Alors, on se sent lâche et courbé, le traître désir survient, de quelque douceur en la vie… Mais non ! la flamme dans cet homme n’est pas morte, le dur aiguillon de la fièvre n’a pas encore cessé de le mordre. A peine le départ est-il donné, c’est fini. Maxence hume l’espace endormi, toute la profondeur éventée le pénètre, son esprit s’ouvre immensément devant la nuit.

Ils vont tout droit, sur les plaines sans routes, l’avant-garde en pointe, avec les guides. Puis le chef, seul, est signalé par la hauteur prodigieuse de son dromadaire blanc. Et parfois, du claquement de langue qu’il faut, il met au trot le monstre glissant bien sur le tapis des herbes jaunes. Les étoiles, une à une, se lèvent vers l’horizon oriental, tandis qu’à l’autre bord, la lune s’enveloppe dans les brumes du couchant. Ils vont tout droit, dans le vent froid, dont le frissonnement s’est levé en même temps que les ténèbres totales descendaient sur la terre. Et c’est l’heure mortelle où la lune est couchée, tandis que tarde encore le soleil… Voici l’aube enfin, et voici la lumière victorieuse et l’embrasement, en un instant, de toute la terre. Autour des voyageurs, il y a des nappes de petites graminées dont les chameaux sont gourmands. Les peaux de bouc sont pleines d’eau. On s’arrêtera donc ici, en attendant que de nouveau la nocturne fraîcheur ouvre la route.

La journée, comme un fruit tardif, sera lente à mûrir. Ah ! que cette longue patience s’accorde mal avec l’ardeur d’une âme qui ne peut plus attendre ! Que Maxence se recueille dans l’ombre chaude de sa tente, qu’il promène son ennui sur la terre tremblante de lumière, il a la certitude que l’effort de sa méditation sera stérile, et déjà l’amer regret est en lui de ces heures qu’il ne saura pas employer. O Dieu ! voyez-le : il étouffe, il va mourir, il brise contre l’obstacle son effort impuissant, comme une guêpe en été s’acharne sur les vitres de sa prison. Il voudrait… Mais non ! Plus rien à faire, il est au bout de sa pensée, il est au bout de l’espérance, dans la sueur de l’interminable agonie. Voici le terme du voyage, et l’échec, à tout jamais consommé, de cet esprit !

A tout jamais ? Peut-être non ! Mais que Maxence n’espère rien de lui tant que les souffles du ciel ne l’auront pas lavé de toute l’impureté des hommes. Aussi longue sera la séparation d’avec les purs, aussi longue sera en lui l’agonie de l’esprit circonscrit dans l’espace étroit. Il est au seuil de ces royaumes réservés à ceux-là dont le cœur est intact et que la laideur du monde n’atteint plus. O beaux royaumes de l’Intelligence, qui ne souffrez que les âmes transparentes des saints, belles régions que ne connaîtront même point ceux qui sont purs et sages selon le monde, et qui ne voulez que les purs et les sages selon le ciel, jardins sublimes dont les bons sont chassés et qui n’accueillent que les parfaits, heureux sont les hommes qui vous ont aperçus de cette vallée profonde où nous pleurons, heureux et bienheureux, ceux qui vous ont désirés dans l’innocence et dans la force de leur âge !

Maxence à cette heure le savait : il y a une hiérarchie entre les âmes. Et d’abord il y a des pensées viles — pour les cœurs mauvais. Et puis il y a des pensées belles, mais faciles, il y a de pauvres, de misérables satisfactions spirituelles pour ces cœurs qui ignorent profondément le mal, mais ne se nourrissent que de vertus ordinaires. Mais quels sont ceux-ci qui s’avancent, portant leurs cœurs au-devant d’eux, comme des flambeaux ? Ce sont les héroïques, les affamés de la vertu, les assoiffés de la justice. Certes, ils se sont gardés des chutes grossières. Mais ils jugent que c’est peu. Ils veulent cette pureté essentielle qui est l’entrée dans l’intelligence supérieure. Car tout est lié dans le système intérieur de l’homme, et la lumière profonde de ce qui est vrai manquera toujours à qui ne se sera point fait un cœur de cristal. Et Maxence lui-même, où est-il ? Hélas ! qu’il se sent loin de la sagesse ! Qu’il se sent séparé de ces guides célestes de la connaissance unique ! Qu’il trouve aride et désolée la route de son exil et de sa peine !


Il est trois heures. Le soleil est haut encore, il accable de ses feux la terre calcinée, et l’air de la fournaise consomme tout ce qui est liquide, la salive avec la sueur humaine, et l’huile intérieure dans les jointures des membres. N’importe ! On partira. Maxence ne peut plus attendre. C’est une grande affaire qui l’appelle là-bas. Debout, les amis ! Suivez cet homme que ronge un amer souci, et ne vous plaignez pas ! Si vous saviez la flamme qui dévore sa poitrine, c’est de lui et non de vous que vous auriez pitié !

On marche, on marche longtemps… La nuit se passe… On marche toujours… Le soleil de nouveau jaillit de la terre lointaine… Mais des arbres apparaissent. Une molle dépression a rompu la monotonie du désert. De très vieilles ruines sont à la lisière d’un bois. Est-ce un rêve ou bien l’un de ces mirages qui déçoivent si souvent les coureurs des sables ? Non, Maxence est simplement à Douerat, où ses chameaux pourront à l’aise remplir leur panse et boire, plusieurs jours durant, une ombre bienfaisante.

A peine les ordres sont-ils donnés pour l’installation du camp, le chef s’éloigne et il va s’asseoir sur les ruines, à la lisière du bois. De sombres légendes, qu’il connaît bien, se rattachent à cette ville très ancienne. Mais il n’a pas le goût d’y songer. Car une autre légende vient de s’éveiller au plus profond de lui-même, une autre histoire, si belle qu’elle ne peut pas être…


Là-bas, dans le pays de cet homme, il y a des maisons de paix et de prière, et dans ces maisons, à tout jamais fermées au bruit du monde, s’écoulent des vies humbles et silencieuses. Des gens vont et viennent, occupés à d’honnêtes travaux, et leurs calmes regards reflètent des consciences sans tache. A les voir, on reconnaît tout de suite de bons travailleurs, penchés tout au long du jour sur la tâche humaine que Dieu leur a mesurée. Mais regardez-les mieux : ces gens sont des chrétiens. On les croit sur la terre, mais leur conversation est dans les cieux. On les croit parmi les hommes, mais ils ont société avec leur Dieu. Si humbles soient-ils, ils sont pourtant dans la douce intimité des Anges, et plus grands que les Anges, puisqu’ils peuvent à chaque jour aimer mieux, puisqu’ils peuvent monter sans cesse dans la Foi et dans l’Espérance. Leurs âmes sont des lacs tranquilles où les Personnes divines aiment à se pencher. Et l’on voit sur le front la Colombe de l’Esprit, parce qu’ils ont su se garder dans l’innocence et dans la paix. Ceux-là ne cherchent plus la griserie du voyage, parce que cette terre est trop parfumée, où ils se sont arrêtés. Ceux-là ne navigueront plus sur les mers mauvaises, parce qu’ils ont trouvé le port et que l’ancre a été jetée dans l’incomparable béatitude. O merveilleuse apparition ! Cela est-il possible ? Cela peut-il se dire dans la langue des mortels ?

Mais voici maintenant le voyageur. Le voici, lancé à travers le monde, à travers le péché. Il est avide des choses nouvelles. Il rôde en cercle, autour des champs de la terre, le regard oblique, la bouche amère. Il fuit ! Il fuit son âme, l’âme immortelle et divine qui est en lui, il fuit son âme, créée pour l’amour, son âme plus belle que le septième empyrée… Cependant, dans cette course affreuse, il s’arrête, il considère la route de sa condamnation, il a peur…

« Non, dit une voix obscure au fond de lui, il n’est pas possible que la vie soit là, dans cette rancœur, dans cette amertume immense de la conscience mauvaise. Il n’est pas possible que la vraie route soit celle-ci qui ne mène nulle part, ni que les saints ne prévalent pas contre nous…

« Heureux, dit encore cette voix, heureux ceux qui sont immaculés dans la voie, — dans la voie qui est droite, et non oblique, dans la voie qui est la plus courte, et non dans celle-ci qui sinue à travers les apparences et qui ramène éternellement au même point.

« Assez ! répond le voyageur. Je souffre sur la terre ennemie, mais je ne veux pas de vos consolations. Car je suis avec les hommes et non avec les Anges, et je n’ai de désir que de ce qui respire à mon image. »

— Ce n’est pas vrai, reprend la voix, tu n’as de désir que de Dieu, car la connaissance de Dieu est ta part, et, comme l’abeille, dans l’été, distille le miel, comme la fleur sécrète en elle le parfum qui lui est propre, ainsi ta fonction est de contempler, avec des yeux d’amour, l’impérissable.

— Laissez-moi. Je suis bien ainsi. Les larmes des hommes sont belles, et leurs paroles suffisent à mon amour.

— Les larmes, ô voyageur !… Mais non pas toutes les larmes. Les larmes qui sont belles, tu ne les connais pas, parce que ce sont les larmes de l’espérance. Vois cet homme qui soupire aux pieds de son Dieu. Lui aussi, il est inquiet, mais c’est de la perfection ; lui aussi, il gémit, mais c’est de son exil. Lui aussi, il porte sa peine, mais c’est de ne pouvoir atteindre la plénitude de la beauté intérieure. Aussi sa vie est-elle comme le rejaillissement perpétuel de la sève dans le bourgeon multiplié, et la glorieuse ascension vers le plus haut ciel.

— Oui, cet homme est le plus grand des hommes et misérable auprès de lui est le stoïcien, à tout jamais enfermé dans cette prison qui est lui-même. Mais que ferai-je pour sortir de cette mortelle langueur où je suis, et pour m’élever au-dessus des campagnes de la terre ? »

Et la voix dit :

« Rien par toi-même. Tes pieds sont rivés au sol. Ce n’est pas toi qui te donneras des ailes, et tu es enfermé de toutes parts par la terre finie, dans le chiffre de la connaissance élémentaire. Mais voici venir Celui qui t’a promis la vie, il arrive pour dénouer les liens de ta captivité. Écoute, ô malheureux, les paroles de la délivrance. Envole-toi, fière colombe, rendue à son azur, envole-toi vers ce cœur percé de la lance, qui a saigné pour toi. Veille et prie… »

Alors le voyageur s’arrête. La peine l’étouffe, le regret, il ne sait quelle vague nostalgie, l’obscur remords. Et la même plainte monte à ses lèvres, la même plainte, inlassable et monotone, remonte en lui :

« O mon Dieu, puisque Vous m’avez mené jusqu’ici pour me faire entrevoir Votre Visage, ne m’abandonnez plus. Manifestez-vous enfin, puisque Vous seul pouvez le faire et que je ne suis rien. Comme Vous avez montré à Thomas vos plaies sanglantes, envoyez-moi, mon Dieu, le signe de votre Présence… »

Or, voici ce que répond le Maître du Ciel et de la Terre :

« Tu me cherches, et je suis là, pourtant, dans ce dégoût de toi-même qui t’est venu, dans cette lourdeur de ton âme captive, et jusque dans le cauchemar affreux de tes péchés. Mais comment me reconnaîtrais-tu, moi qui suis vrai, au milieu de tant de mensonges où tu te complais encore ? Comment comprendrais-tu mes Paroles, qui sont la Paix, toi qui vis dans l’aigre dispute, et dans la discorde et dans la révolte de ton corps, dressé contre ton âme, dans le sifflement de la rage impuissante ? Rappelle-toi, pauvre enfant, cette ville où tu vivais, rappelle-toi… »


Maxence cache son visage entre ses mains. Il revoit le carrefour auprès des portes, et les globes de lumière, et le Prince du monde, qui était là, avec sa figure verte, grimaçant derrière les tilleuls. Lui-même, il parlait, il parlait intarissablement, comme un homme saoûl, et des gens parlaient aussi, qui avaient mis de beaux habits propres sur leur immense saleté, de faux élégants, de faux joyeux, de faux intelligents, des demi-malins qu’on aurait crevés avec une parole forte, des messieurs très contents d’eux-mêmes, mais qui se seraient effrités instantanément, et volatilisés sur l’heure, si l’on avait dit auprès d’eux un seul petit mot qui fût vrai. Et la jouissance était la divinité de ce carrefour, la jouissance acharnée, la jouissance plein la gueule, jusqu’à étouffer, par devoir…

« J’aime, dit Dieu, la maison qui est en ordre. J’aime que toute chose soit en sa place et je n’entrerai pas sous ce toit, avant que tout n’y ait été préparé pour ma venue. Un homme, dit mon Fils, fit un grand souper et invita de nombreux convives. Et à l’heure du souper, il envoya son serviteur dire aux invités de venir, parce que tout était prêt. — Mais dit-on à l’hôte de venir avant que tout ne soit prêt ? »

Quia parata sunt omnia… Maxence, les larmes aux yeux, entrevoit ce juste, qui est simple et vrai devant son Dieu. Rien n’est caché en cet homme. Il n’est point une heure de sa vie qui soit impure, parce que son Maître l’a reconnu et qu’il l’a fait sortir des langueurs du péché. Et lui, il dort tranquille, sous la protection des Anges du Ciel. Et s’il vient à s’éveiller, il est joyeux encore, parce que déjà l’action de grâces est sur ses lèvres et que les paroles de la prière lui sont plus douces que le miel. Le voici au matin : il ouvre ses yeux à la lumière créée, et comme toutes les choses créées autour de lui, il a confiance et il sait que la bénédiction du Créateur est sur son front. O joie ! ô sereine et bienheureuse harmonie ! Il glorifie Dieu dans l’exultation de l’éveil universel. Parce que ce corps lui a été donné, afin qu’il fût le temple de l’esprit, et que lui-même, il ressuscitera dans la gloire promise par le Sauveur. Parce que cet esprit lui a été donné, afin qu’il eût le commandement sur la matière organisée. Tout est un en cet homme. Chaque chose est en sa place ; ses membres, sa chair et son sang sont sous la dépendance de la pensée, et la pensée elle-même est sous la dépendance de Dieu, s’élevant vers lui avec une grande facilité, — car tout ce qui est visible appartient à la bête, mais à l’homme il est donné de dépasser le cercle des apparences et de déchirer l’azur du ciel fini.

Mais au contraire, voici le blasphémateur. Il est semblable à ces réprouvés que Dante condamne au supplice de la poix :

Non far sopra la pegola soperchio…

lui crient terriblement les démons : « Tâche de ne pas t’élever au-dessus de ce bitume… Reste dans la matière pesante, dans cette boue inerte qui t’étouffera… Reste dans cette chose qui n’a plus nom de vie, mais au contraire elle a déjà l’horreur de la mort éternelle ! » Le malheureux a peur, il fait des rêves de démence, il est traqué de tous côtés par l’épouvante et la fureur. Son sort sera de s’agiter désespérément dans son bourbier. Il ne saura plus quoi inventer, il ira de mensonge en mensonge, toujours plus assuré de lui-même aux yeux du monde, toujours plus lâche et plus tremblant au regard de lui-même. Et quand l’heure sera venue de rendre compte au juge, on le verra se tordre sur son grabat, en criant immensément : « J’ai peur… j’ai peur… » Mais il sera trop tard, et l’arrêt sera prononcé pour l’éternité.

« Je veux, dit Dieu, que ta maison soit en ordre, et que d’abord tu fasses le premier pas. Je ne me donne pas à celui qui est impur, mais à celui qui fait pénitence de ses fautes, je me donne tout entier, comme mon Fils s’est donné tout entier.

— C’est une dure exigence que la vôtre, ô Seigneur. Ne pouvez-vous d’abord toucher mes yeux ?

— Ne peux-tu donc me faire crédit un seul jour ?

— Vous pouvez tout, Seigneur !

— Tu peux tout, ô Maxence. Voici que dans tes mains mortelles, tu tiens la balance, avec le poids juste et le contrôle infaillible. Je t’ai libéré du joug et de l’aiguillon. Je t’ai fait plus grand que les mondes, puisque je t’ai donné commandement sur le Paradis qui est plus grand que les mondes. Or, tu me remercies de la lumière du soleil que je t’ai donnée. Mais tu ne me remercies pas de ce don plus précieux que le soleil et tout le tableau de la nature. Tu ne me sais pas gré de cette immense dignité où je t’ai mis. Et pourtant il n’est rien que j’aime comme de voir cette tête libre et fièrement secouée devant le ciel. O Maxence, il n’est pas de bornes à ta liberté que mon amour. »

Et le soldat, descendant en lui-même, écoute la voix du Seigneur dans le désert. O abîmes de la contradiction ! Royaumes mystérieux de la sagesse ! Le Fils de Dieu a répandu son sang pour ce Maxence. Pour lui, il a été flagellé et couronné d’épines. Il a porté la Croix immense de ses péchés. Pour lui, Son Cœur a été percé de la lance. Un jour, pour ce pauvre voyageur, et pour tous les voyageurs sur cette terre, Il est descendu du septième ciel, Il a quitté le trône de lumière où Il reposait avec le Père, Il a montré à cet homme Ses Mains sanglantes, Il a été le médiateur, l’anneau divin entre le ciel et la terre, Il a été le gage de la nouvelle et de l’éternelle alliance. Et cependant les cieux sont fermés pour Maxence. Il n’a pas la possession du royaume de la Grâce qui est à lui, et c’est en vain que le sacrifice a été consommé sur le Calvaire ! Mais quoi ? ce Jésus, qui a fait les mondes et la terre avec les campagnes, et ses fleuves et ses forêts, et la lumière et le déroulement des saisons, certes, Il est venu parmi nous, mais Il ne nous a pas convertis. Des hommes ont vu le tombeau de Lazare ouvert, et ils ne sont pas rendus. Des hommes ont vu Dieu, et ils n’ont pas cru ! Et certes, Il a multiplié les pains et Il a donné à manger aux multitudes. Mais quand Il a dit : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui », ses disciples ont haussé les épaules, et ils se sont détournés de lui, disant : « Cette parole est bien dure, et qui peut l’écouter ? » O mon Dieu, ceux qui ont bu vos paroles, ceux qui ont touché votre robe, ceux qui, en un jour réel, entre un matin et un soir, ont entendu dans le temps ces paroles-là, ils n’ont pas été enchaînés, et ils se sont retirés de Vous, qui disiez ces mots seuls qui ne passeront jamais ! Des hommes ont vu le Corps divin qui allait ressusciter dans la gloire et remonter au ciel pour l’éternité, des hommes vivaient et respiraient, pendant ce jour entre tous les jours, où les mondes tremblaient dans l’attente de la Rédemption. Et Celui que les siècles païens avaient désiré ne cessait pas d’être le signe de contradiction dont parle l’Évangile. Car il fallait que « le monde fût divisé à son sujet ».

Oui, Seigneur, Votre disciple bien-aimé avait raison : il faut que le monde soit divisé à Votre sujet, et que l’esprit ne soit point asservi, mais libre et profond et tout entier donné. Il faut que le don de nous-mêmes soit entier. Il faut que l’amour soit en nous, pour que nous recevions l’Amour. Certes, ce que Vous demandez est difficile, ô mon Dieu, et Vos exigences sont bien lourdes. Et il y en a beaucoup qui ne demandent pas mieux que de Vous suivre et qui sont tout prêts à Vous faire des concessions. Mais enfin c’en est trop : il vient une heure où la raison se révolte, et nous-mêmes qui Vous avions écouté avec patience, nous sommes forcés de nous retirer : ces paroles sont trop dures et nous ne pouvons les supporter.

Nous retirer ? Mais non ! Nous ne le pouvons pas. Où irions-nous, Seigneur ? Vous seul avez les paroles de la vie éternelle. C’est donc que notre cœur est encore trop petit. C’est donc que nous n’avons pas encore mérité de Vous connaître. C’est donc que notre don n’est pas encore sans partage. C’est donc que nous ne sommes pas prêts…


Maxence, après la longue journée, se dresse dans le soir. Au ciel est l’océan bleu de la miséricorde. A l’Occident est la lumière naissant d’en haut. A l’Orient est la promesse de la résurrection d’entre les morts. Entre l’Orient et l’Occident est l’homme, l’homme de douleur et de désir, entre aujourd’hui et demain, entre la lumière qui est et la lumière qui sera… Ah ! tout ceci est trop beau ! « J’ai soif du renouveau, dit cet homme, j’ai soif de vivre enfin. Voici ! L’heure est venue de revêtir l’habit des noces, et de rentrer dans la maison, parce que je sais qu’il y a autre chose que moi-même et que toi-même, parce que je sais qu’il y a Lui, et que Lui ne peut pas se tromper. Il y a Lui, qui n’est ni moi, ni cet homme, ni cet autre, et qui est pourtant une Personne, une Personne infinie, mais différenciée, une Personne invisible et pourtant réelle, et la seule en vérité qui soit réelle. L’heure est venue d’ouvrir immensément notre cœur, parce que le Seigneur Jésus a parlé, et quel homme a jamais dit ce qu’Il a dit ? J’entends les paroles étonnantes, j’entends le Verbe éternel. Comment y croire, et comment n’y pas croire ? Le oui est difficile, mais le non l’est bien plus… Le oui est difficile ? Mais c’est Vous-même, Seigneur, qui l’avez dit. Vous avez prévu ma faiblesse. Ah non ! Rien n’entrera dans ce cœur dur, tant que le mal du monde sera en lui, — et peut-on, en vérité, servir deux maîtres à la fois ? Je me laverai, Seigneur, aux sources du salut, et je croirai. Je serai vrai, et j’aurai le vrai. Je détesterai ce passé qui me brûle, je le déteste déjà de tout mon cœur, ô mon Dieu, puisqu’il le faut pour Vous connaître. O joie ! Je sens déjà le rafraîchissement de la vie nouvelle. L’esprit qui est en moi s’est échappé des lacs du chasseur. Il est libre, il remonte facilement à la surface, comme le liège, qu’une main libère au fond du vase, et qui flotte avec aisance au milieu des bulles légères. Il est libre d’être à Vous, s’il Vous plaît de le prendre. Il est libre sur les eaux supérieures, sur les eaux éternelles qui ont été séparées de la corruption terrestre. O joie ! ô paix, ô fraîcheur délicieuse ! »

Ainsi chantait Maxence, en revenant vers les hommes noirs qui le servaient. — Ah ! si un prêtre s’était dressé devant lui avec le geste qui pardonne, peut-être ce soir-là… Mais non ! Les mots de la rémission ne seront pas dits. Maxence est seul, nulle aide ne lui viendra des hommes.

« Veux-tu être guéri ? » demande Jésus à l’homme qui est malade depuis trente-huit ans. « Oui, Seigneur, répond-il, mais je n’ai personne qui, lorsque l’eau s’agite, me jette à la piscine. » — Je n’ai personne ! Et certes, je veux guérir, — mais je n’ai personne, et ma voix s’est perdue dans le désert. — Que fais-tu, infortuné, près de la fontaine de Bethsaïda ? N’as-tu pas reconnu le maître ? Vois donc : ton aveu, ton regret lui suffisent, et déjà la parole qui sauve est prononcée : « Lève-toi et marche !… »

O mon Dieu, daignez voir cette misère et cette confiance. Ayez pitié de l’homme qui est malade depuis trente ans !

III
LE TEMPS DES LYS

ARGVMENT. — MAXENCE RETROVVE LES MAVRES. — TABLEAV DE SA VIE A OVADDAN. — LES VAINQVEVRS ET LES VAINCVS. — « NOTRE PÈRE. » — VERS LE SACRÉ-CŒVR DE JÉSVS. — LE DÉSIR D’VNE NOVRRITVRE SVBSTANTIELLE. — LA FOI ET LES ŒVVRES. — LE SOLDAT S’AGENOVILLE.

Cependant, les courriers ne cessaient pas d’annoncer que d’importantes opérations de guerre auraient lieu vers la fin de l’année. « Mettez vos animaux en état, écrivait à Maxence le gouverneur de l’Adrar. La rentrée de l’impôt s’est normalement effectuée, mais après les fatigues qu’ont imposées à votre troupe la mauvaise volonté de Sidina et la recherche des pâturages dans la zone désertique, où il vous avait entraîné, j’estime que votre unique préoccupation doit être de donner à vos chameaux le maximum de repos et le maximum de nourriture. D’ailleurs, la saison est trop avancée pour que vous puissiez songer… » Un jour, Maxence fit appeler les guides et ceux des chefs de goums qui connaissaient le mieux la région. On causa. Sur la natte s’étalaient les grandes feuilles blanches où étaient inscrits au crayon les noms des puits et les lignes rouges des itinéraires… « J’irai à Ouaddan », dit Maxence, et il donna les ordres pour le départ du lendemain…


La distance n’est pas grande de Douerat à Ouaddan. Maxence met cinq jours à la franchir. Le sixième jour, il fait installer son camp, il jette l’ancre pour deux mois. Le voici parvenu à l’une des bornes du désert. Ici, il y a encore les immenses champs de hâd où les chameaux boivent le soleil. Au delà, les sables vierges, les immensités sans eau, les plaines de l’interdiction, la mort. « Cet endroit me plaît, dit le chef, c’est la terre de midi, c’est la terre qui convient à l’août altéré. Elle est conservée sous sa cloche de verre. Et certes, rien n’est plus desséché que ces curieuses fleurs du désert. Mais on sent qu’un peu d’eau les tuerait. Il faut qu’elles craquent sous la poussière du jour… Salut, ô terre de ma maturité, terre de l’été et de la plénitude intérieure ! Salut, herbes du promontoire le plus extrême de la vie ! Salut, derniers témoins de la respiration de la terre ! Salut, sables de l’Occident que nous ne connaîtrons jamais !… »


De longues journées de paix commencèrent pour Maxence. Depuis qu’à Douerat il avait entrevu la loi de son progrès intérieur, une confiance sereine était en lui, une surabondance de joie mystérieuse gonflait son cœur. Le matin, de bonne heure, il quittait sa tente, il marchait longtemps dans l’espace libre, ne ressentant que la force de sa jeunesse et la pleine possession de lui-même. Et parfois, avant de regagner le camp, il s’arrêtait auprès des puits. Trois ou quatre Maures tiraient de l’eau en poussant des cris rauques. Des chameaux étaient là, qui buvaient, et l’on n’entendait plus que les appels des bergers. Maxence fermait les yeux, étourdi par la marche et le soleil, par toute la vie profonde et pure et sérieuse qui le ceignait. Il oubliait en un instant toute la laideur du monde qu’il avait connu. Rien n’était plus autour de lui que la noble simplicité des nomades, une parfaite distinction, une douceur pastorale, ce jaillissement original de la vie que tous les intimes de l’Afrique ont connu…

Rentré sous sa tente, le jeune chef se livrait aux travaux de son commandement, soit qu’il rédigeât quelque rapport, soit qu’il tînt audience, soit qu’il administrât en quelque manière le territoire sur lequel il avait délégation de l’autorité. Mais les heures de l’après-midi étaient les plus douces ! Alors il buvait le long silence des siestes, et la Parole de Dieu inscrite dans l’ostensoir du ciel. Quelle force pourrait donc empêcher la réalisation de la promesse ? Pauvre de toute pauvreté, plus nu qu’un ver, Maxence ressentait pourtant, il ressentait déjà le riche plaisir de la possession, dans la mesure, par exemple, où les âmes du purgatoire possèdent Dieu, par le désir torride qu’elles en ont. Et certes toutes les peines et toutes les joies du Purgatoire étaient celles de cette âme consumée dans le bienheureux tourment de Dieu. Tout le feu qu’elle endurait, ce mal horrible de la terre qui seul la séparait du Ciel, et tout le poids de son exil, et toutes les flammes de l’Afrique, c’était le lieu de son attente et de sa purification. Mais déjà un certain bonheur était en lui, parce qu’il s’était détourné des voies communes, des voies sans nul espoir où gémissent les lâches et les médiocres, et qu’il voyait Jésus du fond de ses ténèbres, Jésus non possédé, mais désiré.

Et parfois, il prenait dans ses mains de fièvre les Évangiles. Alors cette clarté de Jésus se rapprochait. Il lisait, il ne voyait que le doute et la contradiction. Et puis, à point nommé, le mot divin éclatait, si fort, si serré, si net que Maxence en tremblait de tous ses membres, — si dur parfois aussi, ô mon Dieu, puisqu’il faut bien redire encore le mot de Vos disciples, oui, si dur et si dru, si vrai et si profond, qu’il emporte à tout jamais la misérable discussion humaine, — si dur, parce qu’un Dieu parle, si doux, parce qu’un Homme parle, si dur et si doux, d’un si ferme et flexible acier, d’une matière si forte et si simple, que rien ne peut plus satisfaire après lui… « Ah ! la beauté n’est rien, disait Maxence, mais qu’elle vienne de si loin, qu’elle soit si étonnante, qu’elle porte à tel point en elle l’empire des choses célestes, c’est cela qui est tout. Je crois que c’est mon frère qui me parle, et c’est Jésus transfiguré qui vient de quitter Élie sur le Thabor. Je crois que c’est un pauvre, couvert de boue et de crachats, qui paraît, et c’est le Roi du Ciel dans toute sa pompe incomparable ; que c’est mon ami qui est là, qu’il est semblable à moi, — et c’est Celui qui a fait les mondes et tous les Anges du Ciel viennent Le servir. »

Cette histoire incomparable qu’il lisait, Maxence comprenait qu’elle achevait toute l’histoire humaine, qu’elle fermait le cycle, qu’elle disait tout, depuis la naissance de l’homme jusqu’à sa mort et jusqu’à l’avènement définitif de Jésus dans la gloire, — histoire qui a été dans le temps par l’humanité de Jésus et qui est en dehors de tous les temps par sa divinité. Là il se sentait dans le centre, dans l’unique articulation du monde, au nœud même du drame, entre la chute et le Jugement. Tout est arrêté, tout est clos, les comptes sont faits et bien faits. La justice s’achève dans la miséricorde. A l’homme, il faut Dieu : Jésus le donne en se donnant. A l’humanité sainte, il faut la sainteté : Jésus la donne en paraissant. Toute continuité est rétablie. Jésus est l’équilibre du monde, Il est l’accomplissement de tout ce qui est humain et de tout ce qui est divin, Il est l’anneau qui manquait, l’anneau de l’ancienne et de la nouvelle alliance, Il est la rencontre de l’homme avec Dieu, la rencontre unique d’où a jailli l’étincelle de la charité. Car sans Jésus, c’est-à-dire sans médiateur, il n’y a pas de mouvement de l’homme à Dieu, donc pas de charité. Et avant Jésus, il y a les corps et il y a les esprits, mais il n’y a pas la charité. Et depuis Jésus, il y a les corps et il y a les esprits qui sont infiniment loin des corps, et il y a la charité qui est infiniment loin des esprits. Jésus, étant la possibilité de Dieu pour l’homme, a donné tout ce qui était nécessaire. Il a été la satisfaction totale, parce qu’Il a satisfait à Dieu et qu’Il a satisfait à l’homme. Jésus est tout ce qui manquait.

Parvenu en ce point, Maxence laissait retomber le livre. « Ah ! qu’il doit être doux, s’écriait-il, de lire l’Évangile en chrétien ! » Cri profond, le plus sincère, le plus douloureux qu’il ait poussé ! Lire en chrétien, c’est-à-dire tout autrement qu’il ne lit, connaître en chrétien, c’est-à-dire connaître tout autrement qu’il ne connaît. Il est passé de l’ordre du corps à l’ordre de l’esprit, il reste encore l’ordre de la charité, — mais là il faut Jésus lui-même, non plus dans Sa Parole, mais dans Sa Chair, non plus dans Son Souvenir, mais dans Sa Présence. Il est passé de l’obscurité de la matière à la clarté de l’esprit, clarté grande et magnifique, assurément. Mais il est une clarté d’une autre sorte, bien que le langage humain ne puisse la distinguer, et c’est la clarté de la charité. Maxence voit des choses saintes dans l’esprit, mais dans la charité, on voit tout autrement. Alors il n’y a plus la moindre petite arrière-pensée, la moindre inquiétude, ni cette sournoise hésitation de l’homme inquiet, mais seulement la pleine connaissance pacifique, la possession sereine, la certitude béatifique. La connaissance dans l’esprit n’est pas réservée, elle est la lumière qui « éclaire tout homme venant en ce monde ». Mais la connaissance dans la charité est infiniment réservée, ce qui la met infiniment plus loin de l’esprit que l’esprit n’est loin du corps. Et Maxence lui-même était infiniment plus loin de la charité que du corps et toutes les clartés de son esprit ne valaient pas le plus petit mouvement de charité… Ah ! heureux et bienheureux ceux qui, par la grâce des sacrements, ont pénétré dans les jardins de l’intelligence surnaturelle, heureux et bienheureux ceux qui reposent dans le cœur de leur Dieu et qui se réchauffent à sa vivante chaleur, heureux, à jamais heureux ceux pour qui tout le ciel est dans la petite hostie, à la contenance exacte de Jésus-Christ !…


Un matin, avec quelques compagnons, Maxence s’aventura dans ces dunes du Ouaran qui sont au seuil du grand désert. Les pieds des chameaux enfonçaient dans le sol mouvant. Une imperceptible couronne de sable que soulevait, en caressant la dune, le vent d’est flottait sur l’horizon vague. Maxence se sentait loin, très loin, dans un endroit qui ne pouvait pas être et qui était pourtant. Ils marchèrent une heure. Des têtes chevelues de palmiers apparurent au-dessus d’une coupole de sable. C’était une très petite palmeraie, étrangement blottie entre des murailles croulantes…

— El Hassen ! dit le guide.

Surprise ! Un vieillard était là, gardien de ces palmiers inattendus. Ce vieux captif, complètement sourd et très impotent, apporta aux voyageurs des dattes exquises et de l’eau fraîche, mais salée. Maxence, ayant mangé et bu, s’élança sur sa selle et partit droit dans l’espace déchiré devant lui. Comme un enfant qui s’aventurerait, sur une coque de noix, au bord d’une mer dangereuse, ainsi il flaire l’étendue dangereuse, fait un bond, puis, dans le vent brûlant, s’arrête. Devant lui se déploie un immense tableau d’Afrique. Vers le nord-est, le guide nomme encore Touijinit. Mais vers l’ouest, c’est l’immense déroulement sans nom, c’est la portion blanche des cartes, c’est la géographie impossible du Sahara ! L’imagination bondit de dune en dune. Elle vole, sur de rapides dromadaires, pendant des jours et des nuits sans fin, et toujours c’est pareil, et c’est le même sable et le même ciel… La gorge est altérée, on défaille de soif… Marche encore, le puits est là-bas, là-bas… de l’autre côté de l’Afrique. — Mais du moins, ô Maxence, rien n’est capable ici de détourner ton cœur de sa patrie, et rien n’arrête ce céleste regard qui se repose amoureusement au delà des mondes…

Le guide montrait une ligne de rochers noirs :

« C’est là, dit-il, que se trouve la maison du cheikh Mohammed Fadel. Elle est abandonnée aujourd’hui, à cause des guerriers du Nord qui venaient la piller. »

Pauvre retraite de philosophes inoffensifs ! Maxence y court, il s’arrête avec ivresse dans la demeure des hommes, il prend pied sur le rivage de la terre. Une aire abandonnée, que protège mal une muraille basse. Au fond, dans l’angle du mur, la maison ruinée, très basse et très large, — et c’est là où des hommes ont rêvé de leur Dieu intensément ! Maxence, sur les ruines, s’asseoit. Mais soudain une étrange oppression l’accable. Tout l’ennui de l’Islam est devant lui, et la servitude, et l’immense découragement, et le morne « A quoi bon ? » de ces esclaves ! Il pense :

« Je sens mieux que nous sommes les vainqueurs et qu’ils sont les vaincus. Qu’avons-nous donc de plus ? Je ne sais… Quelque chose de plus riche et de plus vrai, — la conscience de notre dignité et de notre indignité. Ces deux sentiments sont en nous, ils ne peuvent pas nous tromper et ils ne s’accordent que dans le mystère chrétien. La connaissance du prix que nous valons et de l’ordure que nous sommes, deux certitudes égales et contraires qui ne s’accordent que par Jésus. Le sentiment de notre puissance et celui de notre impuissance, l’expérience intérieure de notre force et de notre faiblesse, de notre dépendance et de notre indépendance, mais tout s’accorde dans la Grâce. Le sentiment de notre liberté et celui de notre servitude, — deux joies infinies, deux pôles de béatitude infinie entre lesquels oscille toute notre action. D’où la force du chrétien : tout compte en lui. Tous les éléments qui composent son âme s’orientent dans le sens de l’action victorieuse. — Qu’ai-je donc de commun avec vous, pauvres gens ? Que me fait votre foi, puisque vous n’avez pas la charité ? Puisque la libre explosion de l’amour n’est pas en vous et que vous n’êtes que de pauvres esclaves tremblants. Et certes vous connaissez Dieu, le Tout-Puissant et l’Unique, mais vous ne le connaissez pas dans la charité. Vous êtes dans le monde des pures idées, vous n’êtes pas dans l’esclavage de la chair, mais vous êtes dans l’esclavage de l’esprit. Que me fait donc votre louange, puisque ce vrai Dieu que vous servez n’est pas votre Père, puisque votre monde est ouvert à l’image de ce désert, et que chaque homme y est seul et désert, et que les hommes ne sont pas vos frères. Mais voici que vous faites éclater votre grandeur. Car nous, nous sommes dans la douce amitié catholique, et nous sommes dans le monde comme dans un monde fermé, parce que tous les hommes sont nos frères bien-aimés et qu’ils sont avec nous une même famille. Et lorsque nous prions, nous prions Notre Père, parce qu’il est vrai que nous sommes les enfants du même Père… O joie, ô grandeur infinie !… Dieu tout-puissant, Dieu saint, Dieu juste, — mais il est aussi le Père, il est Notre Père, il est le Père qui nous aime, qui a confiance en nous, qui nous veut libres et joyeux. Qui n’est pas seulement un principe, ou une idée, ou un dogme, mais qui est notre Père et notre Ami, que nous voyons et qui nous est familier, qui est Notre Père et Notre Ami et Notre Frère tout ensemble. Qui n’est pas un mot, ou une chimère, mais qui est une nourriture. Qui n’est pas le Bien, ou la Raison, ou l’Idéal, mais qui est une Personne, c’est-à-dire Jésus-Christ, le médiateur, Jésus-Christ, la Deuxième Personne, mais Dieu tout entier, Jésus-Christ, vrai homme et vrai Dieu, Jésus-Christ, Dieu de miséricorde et d’amour !… »


Cris de victoire, où se mêle, au dedans de Maxence, une secrète mélancolie. Jamais le solitaire n’a mieux connu les frères de sa pensée, et jamais il n’a plus souffert d’être séparé d’eux. Il est abandonné et il les voit dans l’humble amitié de leur Dieu. Il est au plus profond de la terre réprouvée, et il songe à l’heureuse contrée où est la bénédiction du Seigneur. Il connaît le vrai temple et il ne peut pas y rentrer ; la vraie loi, et il ne peut s’y soumettre ; le vrai sacrifice, et il ne peut y participer.

Maxence est triste de n’être pas avec ses frères, et il les considère avec amour. Voici qu’ils entrent dans l’Église et qu’ils se signent, et qu’ils s’avancent avec franchise jusqu’au plus profond de la nef, car ils ont vu dans l’ombre trembler la petite lampe qui ne s’éteindra pas. O mystère ! Ils ne sont pas seuls, le bien-aimé est là, au milieu d’eux, Jésus est là, non point en image ou en symbole, mais dans son corps et dans sa chair, le Maître est là, réellement présent, qui les a reconnus et qu’ils ont reconnu. Il est là, dans l’hostie vivante, le même qui est ressuscité le troisième jour et qui est monté aux cieux où Il est assis à la droite du Père. C’est le Dieu vivant que Maxence adorera, c’est le Dieu de sa délivrance et de son amour, c’est le Dieu de son introduction dans la vie.


Maxence a le désir d’une nourriture substantielle. C’est ce pain qu’il demande. C’est de cette vérité qu’il veut se saoûler. Car pour lui, il n’est pas d’autre chemin pour aller à Dieu que Jésus. Il dit que Dieu n’est pas, ou qu’Il est Jésus. Il dit que Dieu n’est rien, ou qu’il est le Dieu des chrétiens, — parce que beaucoup ont porté témoignage de Lui, mais qu’il n’y a pas témoignage des philosophes et des savants. — Mais quel est-il, ce Dieu des chrétiens ? C’est Jésus, qui s’est fait connaître à nous, qui nous a tant aimés et qui a souffert pour nous jusqu’à la Croix, Jésus, fournaise ardente de charité, Jésus, qui nous a dévoilé avec amour tous les secrets de son cœur, qui est notre réconciliation avec le ciel, qui est la Preuve unique du Très-Haut, Jésus, qui est la source vraie des vertus et l’objet de la dilection de tous les saints, Jésus, qui s’est donné à nous depuis l’origine du monde et qui ne cesse pas de s’offrir en victime pour nos péchés, qui est notre raison d’être bons et d’être purs, Jésus, qui a créé le ciel et la terre et qui nous a livré son corps, Jésus, porte du ciel et désir des collines éternelles.


Maxence n’a pas d’autre raison pour aller à Dieu que Jésus, — ni d’autre raison, ni d’autre moyen. Il ne peut avoir aucune certitude en dehors de Jésus, ni d’autre désir que de Jésus. Et il ne peut avoir d’autre accès à Dieu que Jésus, Dieu lui-même, et Homme en même temps… Que cherche-t-il donc, les yeux au ciel, ce voyageur ? De belles idées ? — Toute sa vie, on lui en a servi à profusion. C’est un Maître qu’il cherche, un Maître de vérité, et pour ce Maître il changera sa vie, mais non pas pour un système ni pour l’airain retentissant des paroles. Si donc il rejette le témoignage de l’ancienne loi, le témoignage de l’Évangile, le témoignage de Paul et celui de Pierre, le témoignage des confesseurs et des martyrs, il renoncera du même coup à la possession de Dieu et il se donnera aux bavardages du monde. Mais s’il ne rejette pas le témoignage et qu’il reçoive la Parole, c’est donc à Jésus qu’il ira, c’est donc à Jésus qu’il se donnera…


O Dieu, ayez pitié de ce cœur encore fragile ! Seigneur, ayez miséricorde de ce pauvre ! Et certes ce n’est pas Vous qui le détournerez de la lumière. — Non ! ce n’est pas Jésus qui détourne de Jésus, mais c’est le mal, mais c’est la chair, mais c’est la misérable attache avec le monde, mais c’est tout ce qui n’est pas Jésus. C’est tout ce qui n’est pas Vous, ô mon Dieu, qui pourra le détourner. Voyez ! Nous avons peur, parce que l’esprit est faible, parce que Vous êtes difficile, parce que les yeux mortels ont peine à soutenir Votre lumière. — Mais c’est Vous qui aurez pitié de cet errant, et c’est Vous qui le conduirez dans le sein bienheureux de l’éternelle béatitude !…


La nuit est tombée sur l’Afrique, — nuit légère, nuit sans rêves. Des hommes sont dans la nuit, qui se serrent au trot puissant des chameaux. Nul bruit, car les pieds enfoncent sourdement dans la matière ouatée du sable. Nulle parole, car la fatigue se tait avec délices. Le chef est devant, il se penche sur le cou de sa bête dont il aspire avec contentement la fauve odeur… La journée a été bonne, il a fait chaud, on a marché, on a rêvé… Mais quoi ! Cette douceur terrible, qui est venue, ce Nom béni qu’il a redit, cette bonté en lui, ce cœur nouveau qu’il a senti battre dans sa poitrine, — ce n’est pas vrai, c’est un mirage qui tente et qui fait peur ! Et voici que Maxence ne sait plus ; il est là comme un pauvre homme tremblant ; il est là comme un mendiant qui a longtemps prié et qui n’espère plus… Cet homme ne croit pas. C’est dur de ne pas croire, quand on a tout appris. C’est dur, Seigneur, quand Vous avez parlé, de ne pas croire. Mais c’est ainsi : cet homme ne croit pas, il a lassé Dieu, il n’y a rien à faire avec lui. C’est en vain qu’il élève ses yeux vers la montagne, puisqu’il ne sait ce qu’est la belle audace d’un don généreux de soi-même. Il n’y a rien à faire avec ce lâche !

La veille s’achève, et Maxence tremble…


Il advint que, vers le même temps, ce soldat eut fantaisie de visiter le puits de Meïateg, car nul Français n’avait poussé jusque-là et le nom même manquait sur les cartes. Un matin donc, vers dix heures, il arrivait dans un vaste espace dépouillé, et une sorte de pellicule sur le sol craquait sous les pas des chameaux. Sur la gauche était une dune, un vague buisson. Lieu tragique, nature ennemie ! Les ouvertures noires des puits disposées en demi-cercle étaient proches. Maxence sentait l’inquiétude d’un de ces éternels recommencements, — recommencements des choses et recommencements de nous-mêmes, — et il vivait ce drame d’être dans l’exacte répétition, dans l’implacable restitution des heures semblables. Il bâilla. Le guide l’entraîna vers les puits. Tous étaient à sec, sauf un seul, où croupissait, à une faible profondeur, une eau noire. Il faisait lourd, la chaleur avait une exhalaison sauvage…

— J’ai soif, dit Maxence, tire-moi de l’eau.

Il se retourna, vit le guide qui faisait une grimace et montrait quelque chose, tout près du puits. C’était, à demi enfoui dans le sable, un cadavre. La chair décomposée était arrachée par endroits. Des lambeaux d’étoffe traînaient sur le sol.

— Voici, dit le guide. Cet inconnu a été trouvé dans le fond du puits, il y a quelques jours. On croit qu’il venait du Regueïba. Sans doute, il était épuisé par la soif. Pour boire plus vite, il est descendu au fond du puits et il y est mort. Des gens de Ouaddan qui passaient par ici ont retiré son cadavre et l’ont enfoui en hâte dans une fosse peu profonde. Aussi les chacals sont-ils venus le déterrer et le déchirer, comme tu le vois à présent.

Surprenante apparition ! Pauvre homme, pauvre voyageur aux jambes nues ! Il a marché pendant des jours et des jours dans le désert mauvais, le solitaire et l’obstiné ! Il a franchi les cercles sans cesse renaissants de l’horizon, dune après dune, et toute sa pensée s’est tendue vers ce puits qu’il fallait atteindre. Enfin, dans la lutte géante avec le sable, il a vaincu, il a touché la source tant convoitée, il va revivre ! Mais non, il est trop tard ! C’est le désert maudit qui le prendra !

Et voici que Maxence, debout dans l’air irrespirable, et les bras étendus, le contemple : « O terre de mort ! gémit-il. — Peuple esclave ! Race de douleur ! » Puis, se tournant vers l’Arabe : « Allons ! Quittons ce lieu. Je veux être à Ouaddan avant que le soleil soit tombé. »


… Dans les palmiers de Ouaddan, l’ombre est humaine et douce. Maxence voudrait y reposer, y reposer jusqu’à la mort. Mais une flèche dure l’a transpercé, la pointe aiguë de la pitié l’a blessé. Il reste immensément dressé au-dessus de la peine du monde, la bouche amère, les yeux fixés dans sa douleur. Aussi loin que son regard s’étende, il ne voit que la mort et la défaite. Dans les ruines du Ouaran, dans le charnier de Meïateg, partout la sombre et stérile folie de l’Islam l’a poursuivi. — Mais lui-même, quel est-il, sinon le vaincu et le maudit, quel est-il, sinon cet homme même qui avait soif ayant traversé le désert, sinon ce pauvre mort qui avait trop tardé ? Et la voix intérieure jaillit en lui avec les larmes :

« Ah ! oui, j’ai compassion de ceux-là qui sont abandonnés et qui sont tristes… Mais nous, qu’avons-nous fait, nous, les bénis du Père, nous, les enfants de l’élection ? Et que répondrons-nous, quand le Juge nous dira : « Je vous avais donné la plus douce terre et vous avez été mes préférés. Je vous avais donné ma France bien-aimée et je vous avais faits les héritiers de ma parole. C’est à vous que je pensais, dans la sueur de Gethsémani et c’est vous que j’ai nommés les premiers. — Il n’est rien que je n’aie fait pour vous, parce qu’il n’en est pas que j’aie désirés plus que vous. Et c’est vous que j’avais choisis entre beaucoup… » Hélas ! Qu’avons-nous fait ? Quel désir nous a saisis ? Quelle lèpre est donc venue nous ronger ? — C’est vrai, Seigneur, nous n’avons pas été fidèles à la promesse, nous ne vous avons pas veillé pendant que Vous entriez dans l’agonie. Mais voyez : nous gémissons dans la honte et dans la contrition, et nous venons à Vous tels que nous sommes, pleins de larmes et de souillures. — Nous avons tout perdu, nous n’avons rien, mais tout ce qui reste, ô mon Dieu, nous Vous le donnons ; tout ce qui reste, c’est-à-dire notre cœur brisé et humilié. — Vous êtes plus fort que nous, Seigneur, nous nous rendons. Nous Vous prions humblement, comme nos pères vous ont prié. Nous vous mendions très misérablement votre grâce, parce que nous ne pouvons Vous tenir que de Vous seul… »


C’est tout. Maxence ne pense plus. Sa tête se penche sur sa poitrine. Comme la mer descendante se recule jusqu’au plus lointain de la plage, ainsi tout a fui devant cet homme, et il ne sent plus que l’espace de son âme démesurément agrandi. Tout a fui, rien n’est plus, l’attente immense est sur le monde. Alors le vieux lutteur s’abandonne, il tombe à genoux, il prend sa tête entre ses mains, il dit doucement, comme un marcheur très las après le jour :

— Mon Dieu, je vous parle, écoutez-moi ! Je ferai tout pour vous gagner. Ayez pitié de moi, mon Dieu, vous savez qu’on ne m’a pas appris à vous prier. Mais je vous dis, comme votre Fils nous a dit de vous dire, je vous dis de tout mon amour, comme mes pères vous l’ont dit autrefois : « Notre Père, qui êtes aux cieux, que Votre Nom soit sanctifié… Que Votre Règne arrive… Que Votre Volonté soit faite sur la terre comme au ciel… »


O larmes, qui êtes la troisième Béatitude, larmes de joie et de paix, larmes des retrouvailles et du recommencement, coulez sur cette face de douleur ! Aidez cette voix qui tremble et ces lèvres qui hésitent ! Elles ne savent pas — ces mots sont si nouveaux pour elles ! — et pourtant la merveilleuse Parole accourt du fond des âges, du fond de l’éternité, portée sur la colombe de l’Esprit. Alors, la voix se fait plus forte et plus pressante :

— « Donnez-nous aujourd’hui notre pain de chaque jour ; pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés… et ne nous laissez pas succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il ! »


Qu’elle est belle, la première prière ! Qu’elle est bénie et précieuse au Seigneur ! Que les Anges du ciel l’écoutent avec joie ! Allons ! pauvre homme, relève-toi ! Voici que Jésus n’est pas loin, et qu’Il va venir et qu’Il ne peut tarder ! Déjà tu regardes avec tranquillité la terre de la réconciliation et le soir de ta consolation. Reprends ta route. Espère dans la plénitude de ton cœur, et dans la force de ton âge nouveau, — et le reste te sera donné par surcroît…

— Mais quoi ! Seigneur, est-ce donc si simple de vous aimer ?