PREMIÈRE PARTIE
I
INTER MVNDANAS VARIETATES
ARGVMENT. — MAXENCE EST LIBRE. — MALÉDICTION. — TABLEAV DE MAXENCE : IL A VNE AME ET VN CŒVR. — LA FRANCE DE LA-BAS. — BONNES INTENTIONS. — PREMIÈRES ÉTAPES DANS LE DÉSERT. — L’AFRIQVE EST SÉRIEVSE. — SOVMISSION. — LA SOLITVDE.
Maxence ne put monter sur un tertre — parce qu’il n’y en avait pas — mais, voulant se rendre compte de la belle ordonnance des troupes dont il venait de prendre le commandement, il piqua son cheval de l’éperon et s’élança au galop le long de la colonne qui sinuait parmi de légers mimosas d’Afrique. Ainsi dépassa-t-il successivement l’arrière-garde qui était un petit groupe compact de méharistes noirs, puis la cohue des domestiques, cuisiniers et marmitons, puis les mitrailleuses oscillant sur l’arête aiguë des dos de mulets, puis le lourd convoi des chameaux porteurs de caisses, puis les cavaliers, de grands nègres écrasant les petits chevaux du fleuve, les méharistes maures drapés dans de larges gandouras, puis enfin l’avant-garde, au milieu de laquelle Maxence distingua son interprète, un Toucouleur admirablement vêtu de soies brodées. Et devant, il y avait la terre, la terre scintillante, givrée de soleil, la terre sans grâce et sans honneur où errent, sous des tentes en poil de chameau, les plus misérables des hommes.
Maxence, ayant achevé sa course, respira profondément. Il se sentait libre, plus léger, plus hardi, et, bien qu’il n’eût que trente ans, plus jeune. Tout cela était à lui, ces hommes, ces animaux, ces bagages, cette terre même qu’il foulait en royal enfant gâté, impatient de tout avoir et de tout oser. La France lui avait donné, à lui, humble lieutenant des armées de la République, cette immense contrée comme un parc où il pût s’ébattre et bondir, aller et venir, selon son caprice et comme au hasard de son bon plaisir.
Mais lui, il n’avait envers sa patrie aucune reconnaissance. Et au contraire il se sentait délivré d’elle, et il la haïssait vraiment, n’en ayant connu jusqu’à ce jour que les désordres et la misère. Que ne haïssait-il pas ? Rien n’avait préparé ce cœur à l’amour et tout au contraire, son mal profond, ses amertumes, ses tourments, l’inclinaient à la haine. Ainsi nul souvenir de noblesse ou de douceur ne le rattachait à son pays pour lequel il avait cependant, dans les marais du Tchad, versé son sang le plus pur d’adolescent.
Maxence était le fils d’un colonel lettré, voltairien et pis, traducteur d’Horace, excellent et honnête vieillard, homme enfin de belles façons. Son point de départ, il le trouvait dans ces heures de jeunesse passées en compagnie d’Homère et de Virgile, auxquels l’initiait le colonel. Admirable coup d’archet pour débuter dans une vie qui prétende à quelque harmonie ! Pendant toute son enfance, Maxence s’était habitué à la manière de penser latine, et quand il faisait son bilan intérieur, c’était là le seul souvenir qu’il pût mettre à son actif. Mais après, dans ses années d’adolescence, quelles n’avaient pas été sa misère et sa déréliction ! Son père avait nourri son esprit, mais non son âme. Les premiers troubles de la jeunesse la trouvèrent démunie, sans défense contre le mal, sans protection contre les sophismes et les piperies du monde.
A vingt ans, Maxence errait sans conviction dans les jardins empoisonnés du vice, mais en malade, et poursuivi par d’obscurs remords, troublé devant la malignité du mensonge, chargé de l’affreuse dérision d’une vie engagée dans le désordre des pensées et des sentiments. Son père s’était trompé : Maxence avait une âme. Il était né pour croire, et pour aimer, et pour espérer. Il avait une âme, faite à l’image de Dieu, capable de discerner le vrai du faux, le bien du mal. Il ne pouvait se résoudre à ce que la vérité et la pureté ne fussent que de vains mots, sans nul soutien. Il avait une âme, ô prodige, et une âme qui n’était pas faite pour le doute, ni pour le blasphème, ni pour la colère. Pourtant, cet homme droit suivait une route oblique, une route ambiguë, et rien ne l’en avertissait, si ce n’est ce battement précipité du cœur, cette inquiétude lorsque, amoncelant des ruines, l’on se retourne, et que l’on contemple l’œuvre maléfique du sacrilège.
Maxence avait été élevé loin de l’Église. Il était donc un malade qui ne pouvait en aucune façon connaître le remède. Dégoûté de tout, il ignorait la cause même de son dégoût, bien plus encore le moyen de redonner à sa vie un peu de ton. Pendant huit ans, de sa vingt-deuxième année, à sa sortie de Saint-Cyr, jusqu’à sa trentième, il avait erré à travers le monde et jeté à tous les ciels sa malédiction. Ainsi la bouche pleine d’injures, ignorant tout de l’onction chrétienne, mais pourtant reniflant dans la France qu’il connaissait, le mensonge et la laideur, il fuyait de continent en continent, d’océan en océan, sans qu’aucune étoile le guidât à travers les variétés de la terre.
Cette fois-ci, le destin conduisait le jeune officier vers le désert. Mot prestigieux, dont on a rêvé longtemps, sur lequel on s’est égaré, dans ces heures de spleen où le bruit fait mal, où il faut de la solitude et du silence. A peine a-t-il tourné le coin, et quitté les berges du Sénégal, Maxence frissonne d’impatience à cette belle chose qui est là-bas, derrière les mimosas du pays brackna, et dont il se fait mille images étranges et magnifiques. L’air pur emplit ses poumons, il aspire les chaudes bouffées qui viennent de l’est en vagues pressées. C’est la trêve. Il n’entendra plus parler la langue de sa patrie, il n’en saura plus rien, il oubliera toutes les misères, toutes les folies dont il a été le témoin. L’espace s’ouvre devant lui, il s’y engouffre et la porte derrière lui se referme, sur un grand coup de vent nocturne.
Là, Maxence se trompait. Ce désert est plein de la France, on l’y trouve à chaque pas. Mais ce n’est plus la France que l’on voit en France, ce n’est plus la France des sophistes et des faux savants, ni des raisonneurs dénués de raison. C’est la France vertueuse, pure, simple, la France casquée de raison, cuirassée de fidélité. Nul ne la peut comprendre pleinement s’il n’est chrétien. Pourtant, sa vertu agit, pour peu que dans la fièvre on ait gardé le goût de la santé !
Une des premières étapes de Maxence était le poste d’Aleg, petit fortin crénelé qui couronne une faible hauteur rocheuse. Tout proche du fleuve, il appartient déjà au désert par l’aridité qu’il domine, par cet air de pauvreté fière qui est la marque du Sahara. De loin, le jeune officier vit le drapeau français qui flottait sur le toit le plus élevé. Devant le mur d’enceinte, alors qu’il allait pénétrer dans le réduit, le tirailleur de garde se redressa, présenta l’arme. Autrefois, à l’époque de ses premiers voyages, Maxence frémissait de joie à de tels spectacles. Il se rappelait ces surprises joyeuses quand, aux confins de la Chine, après de longs jours de route, il découvrait, dans l’ombre chaude des flamboyants, le signe bien-aimé de la fraternité française. — Mais, devant le drapeau d’Aleg, il se sentait gêné. La France qu’il symbolisait ressemblait si peu à celle qu’il venait de quitter ! Et puis, dans sa sombre ardeur à s’enfouir dans le grand tombeau saharien, il s’irritait d’avoir encore à se mettre, avec des camarades, en frais de conversation.
Le soir, ayant repris la route du Nord, il se sentit plus à l’aise. Décidément la France, la France de sa misère, s’éloignait ; les amarres, une à une, se rompaient. La petite colonne dépassa le puits de Tankassas, et, comme il faisait pleine lune, elle ne s’arrêta que dans le milieu de la nuit, quelque part, dans la solitude silencieuse.
Tandis que les tirailleurs s’étendaient sur le sable, enroulés dans leurs couvertures, leur jeune chef, debout au milieu du carré que formait ce camp d’un soir, saluait, le rêve au cœur, la nuit de la délivrance. Des souffles frais circulaient parmi les mimosas épineux. Tout reposait dans la pureté exquise de la lune claire, et sur le ciel blanc, les sentinelles, baïonnette au canon, faisaient de vives découpures immobiles.
Ah ! il la reconnaissait enfin, Maxence, cette odeur de l’Afrique, cette odeur qu’il avait tant aimée ! Il la reconnaissait, cette brise vivifiante qui exalte ce qu’il y a de meilleur en nous, et il se reconnaissait lui-même, tel qu’il avait été en ses années d’adolescence, lorsque, traversant d’autres solitudes, il les appelait auxiliatrices et voulait que leur force portât remède à sa faiblesse. O vous tous qui souffrez d’un mal inconnu, qui êtes désemparés et dégréés, faites comme Maxence, fuyez le mensonge des cités, allez vers ces terres incultes qui semblent sortir à peine, fumantes encore, des mains du Créateur, remontez à votre source, et, vous carrant solidement au sein des éléments, tâchez d’y retrouver les linéaments de l’immuable et très tranquille Vérité !
Maxence avait vécu bien des nuits semblables à celle-ci. Il devait en vivre bien d’autres. Ce qu’il voulait ce soir-là, ce premier soir, c’est que l’Afrique retrouvée lui donnât d’utiles conseils. « Puisse chaque étape, se disait-il, être utile à mon cœur ! » Il n’était pas en lui de volonté plus arrêtée, de plus ferme propos que d’aller à travers le monde, tendu sur lui-même et décidé à se conquérir lui-même par la violence, que de demander sans répit à la terre de toutes les vertus la force, la droiture, la pureté du cœur, la noblesse et la candeur. Parce qu’il savait que de grandes choses se font par l’Afrique, il pouvait tout exiger d’elle, et tout, par elle, exiger de lui. Parce qu’elle est la figuration de l’éternité, il pouvait donc lui demander le vrai, le beau, le bien, et toute l’éternité véritable.
Ces longues errances, à qui Maxence allait donner trois années de sa vie, et les plus belles, commençaient bien. Déjà il connaissait la frugalité de la vie nomade. Levé avant l’aube, il parcourait plusieurs lieues le matin, à la tête de ses gens. Vers dix heures, on dressait sa tente, il mangeait son riz avec la viande des biches que l’on avait tuées le matin, puis il recevait les Maures, se renseignait sur les affaires du pays, ou bien vaquait aux mille soins qu’exige en pays désertique, le commandement d’une troupe de quelque importance. Il ne savait pas à quoi lui pourrait bien servir cette austérité. Mais il était ainsi fait de la préférer aux cornes d’abondance que lui présentait sa patrie. Il sentait qu’une vie spirituelle est parfaitement possible au Sahara et peut-être aussi, dans son obscur désir de pardon, espérait-il qu’il pourrait, par cette misère, se racheter de bien des misères.
A onze jours de marche se dresse la falaise gréseuse du Tagant, verticale, et qu’assiège, en vagues écumeuses, le sable. Au delà, le voyageur trouve des fonds d’oueds herbeux qui viennent varier la monotonie des cailloux et des rocs, des plateaux avec de petites plaques de graminées que paissent les moutons errants. Parfois, parmi les rocs, on aperçoit un baobab, ou bien l’on suit quelque champ de pastèques — faibles notes bucoliques en plein Walpurgis. C’est là que Maxence se proposait d’organiser sa troupe, afin qu’elle fût bien sabrante et bien volante, allégée de tout ce qui est commodité matérielle, lourde seulement des vertus qu’il voulait à des gens de guerre : le courage, la gaîté, l’esprit d’entreprise, l’honneur. Il évita le poste de Moudjéria qui dort, enseveli sous ses sables, au pied de la falaise, et, fuyant déjà ses pairs, il incurva sa marche vers l’horizon oriental, pour suivre jusqu’à la source de Garaouel les deux lignes parallèles de la montagne. A Moudjéria, il se contenta d’envoyer ses impédiments, avec les tirailleurs à pied et les cavaliers. Il ne devait plus y avoir, dans ce désert, que de souples méharas, avec une seule pensée qui était la sienne, et rien d’autre.
Arrivé à Garaouel, il dit : « Me voici au pied du mur ! Je suis aux rocs qu’il faudra escalader pour entrer dans cette terre nouvelle, le Tagant. » Dans un repli de la montagne, au fond d’une gorge étroite, il y avait trois vasques, et des arbres se penchaient lourdement sur le noir miroir de l’eau. Aux flancs de la paroi, des grottes basses. Des oiseaux chantaient, invitant au lourd repos celui qui tout le jour avait marché dans l’ardent brasier de la plaine. Maxence s’étendit dans une des grottes. De là, il ne voyait qu’une vaste coupe emplie d’eau, un grand figuier poussé dans le roc. Il pensait au Tagant, car son esprit était toujours en avance, d’une étape au moins, sur son corps, et il voyait mieux les spectacles du lendemain que ceux du jour. « Derrière ceci, disait-il, il y a une vie nouvelle. » Et, se dressant gaiement sur son séant : « Vita nuova ! Vita nuova ! » répétait-il. Vie aérienne, sautillante, comme la sauterelle sautille sur l’écorce du globe, — des coups de sabre ; une action forcenée, brisant la rigidité de l’enveloppe corporelle ; un esprit souple dans un corps souple — des soirs de bataille, les Musulmans poursuivis jusqu’en leurs repaires, la haine ; et puis, dans ces dépressions ventilées du haut plateau, de longues stations à méditer, le doigt au front, les causes et les effets. Il oubliait son âme de France, son âme brisée, perdue, démolie, et ces claquements de dents, sur le pavé de Paris, dans l’enveloppement circulaire de la pluie.
Maxence retomba sur la natte, déroulée à même la pierre grenue. Et il s’endormit. La nuit était venue, quand une voix douce vint le tirer de sa torpeur.
— Veux-tu dîner, lieutenant ?
— Oui…
Des feux piquaient l’ombre : c’étaient les cuisines des tirailleurs. Auprès de chacune, un grand noir, accroupi, chantait. Maxence fit un effort de mémoire pour se rappeler comment était le paysage, dans la nuit. Il retomba sur un coude et se sentit heureux. L’heure était douce, de renoncement total, de doux abandonnement. L’Afrique est ainsi, tout à fait semblable à cette heure. Elle est de soumission, la terre d’Afrique, et non de révolte. Il y faut obéir, et non plus se cabrer sous le joug. A tout jamais lointaines, les malédictions de l’ouvrier qui jette, harassé, sa pioche, en un coin de la mansarde. A tout jamais lointains les blasphèmes, et lointaines les imprécations, quand, la tête renversée en arrière, on assure son front par des hochements. Oui, cette heure-là était d’obéissance, de confiance éparse. D’obéissance à quoi ? De confiance en quoi ? Maxence l’ignorait, il était pénétré de la mansuétude de cet instant nocturne, dans le recreux du roc, près de ses gens, tandis que l’humble riz crevé bouillonnait dans les marmites, au-dessus des brindilles fumeuses.
Ainsi son cœur plein d’affection débordait. Jadis ses maîtres n’avaient point entendu que ce cœur se donnât jamais. Mais voici qu’il était tout près de s’abandonner à la Règle austère de l’Afrique, austère et suave, suave par le dedans et austère par le dehors, ainsi que toute Règle. Deux jours avant qu’elle ne trouvât à Garaouel le repos de l’ombre, la colonne avait trouvé, à l’heure où les gorges sèches ravalent la salive, une mare entre les rocs, de celles que les Maures nomment « gueltas ». L’eau était noire, et pleine d’immondices, parce que des troupeaux de chameaux y avaient bu la veille. « Je bois toutes les eaux de l’Afrique avec délices, avait dit Maxence, car c’est ici, très loin des mensonges et des capitulades, que j’ai élu ma vraie patrie. Et cette eau, telle qu’elle est, je l’aime. » Voilà ce que le persuasif désert lui sifflait déjà aux oreilles.
Le jeune homme attendit, pour quitter sa grotte, la paix du prochain soir. Alors, encore étourdi du jour trop lent à mourir, il donna l’ordre du départ. L’ascension de la montagne, presque verticale à Garaouel, fut très rude et dura longtemps. Maxence, sur le roc le plus haut, regardait simplement la plaine qui était déroulée à ses pieds, comme la feuille du livre qui a été lue et que l’on va tourner. — L’air sur tout cela était immobile, mais l’on sentait des tempêtes dans le fond, courant au-dessus du premier ciel de la basse plaine, et lui, déjà dans les étages supérieurs, devinait les remous fluant, au plus haut de l’éther, comme des courants marins.
Dans le Tagant, ils passèrent des rocs où les chameaux, malgré l’ombre venue, ne trébuchaient pas, mais, au contraire, dirigeant d’en haut leurs pieds lointains sur les arrondis, et de leurs semelles ventousant délicatement les obstacles, ne cessaient pas de se balancer harmonieusement, selon la manière accoutumée. Maxence, ivre d’espace, poursuivit la marche. Mais bientôt il dut, certains éléments traînant à l’arrière, jalonner sa route en faisant allumer de grands feux. Alors, de derrière chaque pan de la montagne surgirent de grandes flammes, comme des feux de bengale au-dessus des buissons. Plusieurs plans apparurent et chacun avait son embrasement propre. Par derrière les promontoires des rocs, dans la nuit froide, sereine, la terre était embrasée jusqu’aux étages inférieurs de la montagne. Les hommes, silencieux, sinuaient à travers les hauts portants, découvrant à chaque détour, un feu nouveau, et marchaient dans une route de flammes. Ce spectacle exalta Maxence. Il se voyait, chef d’une troupe de guerre, par ce soir sans lune, au plus épais de la terre, et seul de sa race, au nord de Garaouel, où personne ne pensait qu’il fût.
Le lendemain, ils entrèrent dans une sorte de large dépression, mal charpentée, et où le regard s’évaguait sur des touffes pâles, des sables. Elle se dirigeait vers le nord et faisait donc une bonne route pour la colonne qui tendait avec un peu de hâte vers l’Oued el Abiod et ses ruines ceinturées de tribus. Pendant plusieurs jours, Maxence suivit la molle vallée, marche monotone que venaient pourtant ennoblir, de loin en loin, les souvenirs de la conquête : ici une motte de terre où le sang français avait coulé, là, quelques pieux commémorant la défense repliée d’une poignée de braves, là encore, quelques murs en ruines, vestiges d’un poste éphémère. Mais partout, c’était la même austérité, et le même maintien de noblesse et de dignité. Les matins surtout : ces matins sans surprises, qui ne recèlent rien, mais s’étalent en nappes de lumière tranquille, surabondent de simplicité et de vertu. Maxence ressentait jusqu’à la douleur le sérieux de ces paysages d’aurore, dont l’assemblage ne laissait plus aucune place à l’ironie, de ces aurores où le chef est soucieux, parce que la journée sera longue, pleine d’embûches, minée de soucis. Là, rien n’est donné au sourire, à la détente, à cette satisfaction du père, tendant ses bras, après la journée de labeurs, au premier-né !
Ah non ! ils ne rient pas, ces gens d’Afrique. Jamais ils ne seront des sceptiques. Ils choisiront. Ils ne seront pas avec ceux qui veulent concilier tout, le vrai avec le faux, et qui abordent toute chose la main tendue et leur sourire empoisonné sur les lèvres ! Que les délicats s’en aillent, ceux qu’effraie le poids du jour et que blessent les sentiments un peu rudes. Que ceux qui ne peuvent supporter l’éclat du soleil s’en aillent et que les hommes au cœur simple, ceux qui ne refusent pas la simplicité, restent au contraire et prennent pied dans la vertu de la terre. Que tous ceux qui hésitent, avancent un pied, puis le retirent, comme l’homme de la ville sur les grèves, et tous ceux qui trembleraient devant une vérité trop forte, comme l’homme de la ville cligne des yeux devant les facettes ensoleillées de l’océan, que ceux-là à tout jamais s’en aillent. Cette rude nourriture de l’Afrique n’est pas pour eux. Là, il faut un regard ferme sur la vie, un regard pur, allant droit devant soi, un regard de toute franchise, de toute clarté.
Maxence, après de longs jours, arriva en ce point de Ksar el Barca où il comptait asseoir son camp pour quelque temps, ayant des hommes à recruter dans les tribus, des chameaux à acheter et une troupe encore informe à mettre sur pied. Cette ville en ruines repose à côté de mols palmiers, dans le fond sableux de l’Oued el Abiod, mais adossée vers le nord aux rocs du haut Tagant. Vus des arbres de l’Oued, les murs droits en pierres sèches, que nulle toiture ne surmonte, ont encore un grand air antique. Tout de suite, en Occidental, Maxence alla vers ces rudes témoins du passé. Mais sa tête bourdonna sous l’excès du soleil répercuté de mur en mur, et il revint vers la palmeraie. Il se trouvait dans une serre chaude, lumineuse et bruissante, très loin de la vie, très près des choses. Il croisa des hommes qui venaient à son camp, un vieillard à barbe blanche, des jeunes gens dont les yeux brillaient. Il dut causer avec eux quelques instants. Puis il rejoignit ses gens et tout de suite donna l’ordre d’établir tout autour du camp une forte clôture en branches épineuses. Et puis enfin, il se retira sous sa tente, un peu étourdi, mais heureux d’avoir jeté l’ancre, après avoir tant de jours marché dans le soleil et les vents brûlants du large.
Alors commence pour Maxence une vraie vie de solitude et de silence. Là, dans ce carré de trente mètres, n’ayant plus même le bourdonnement des départs et des arrivées, il apprit réellement ce qu’est la solitude, enfouie au sein même de la silencieuse nature. Car la Règle de l’Afrique est le silence. Comme le moine, dans le cloître, se tait — ainsi le Désert, en coule blanche, se tait. Tout de suite, le jeune Français se plie à la stricte observance, il écoute pieusement les heures tomber dans l’éternité qui les encadre, il meurt au monde qui l’a déçu.
Pendant l’écrasante chaleur des jours, tandis que partisans et méharistes dormaient sous leur soleil familier, Maxence restait d’ordinaire sous son frêle abri de toile, et là, les genoux au menton, il attendait simplement, il attendait, non le soir, mais il ne savait quoi de mystérieux et de grand. Ainsi, dans cette terre morte, où jamais être humain n’a fixé sa demeure, il lui semblait sortir des limites ordinaires de la vie et s’avancer, tremblant de vertige, sur le rebord du plus haut ciel.
Le soir, il montait sur les rochers abrupts qui dominaient le camp vers le nord. Jusqu’où le regard pouvait s’étendre, il ne voyait que des arbustes rabougris aux maigres frondaisons, dispersés sur des aires désolées. Au loin, des collines gréseuses encerclaient l’horizon, mais plutôt que de s’y perdre, son regard revenait vers les palmes dont l’ombre claire abritait les tentes des soldats. Seules, elles étaient un peu de vie dans le total accablement, — un faible battement d’ailes dans l’éther.
Après la chaleur du jour, le frais crépuscule mettait en Maxence une sorte de légèreté, et comme l’exultation de l’esprit bondissant dans l’espace. Plus grand encore que durant le jour, cet espace s’ouvrait alors en abîme au-dessus du petit cercle de la terre. Et lui, l’homme lourd de pensée, au centre de ce cercle, il s’abîmait dans le rêve aigu, vraiment oublieux de ses misères particulières et emporté dans le mouvement immense de l’orbe plongeant lui-même dans l’ombre.
Telle est la figure que fait Maxence dans ce désert. Il s’allège de tout un passé de querelles, mais il ne trouve devant lui qu’une forme vide. C’est un visage glacé, le masque de la mort, que lui présente l’Afrique. Tout le sensible se résorbe dans le silence. La douce chaleur des hommes ne soutient plus l’abandonné. Et c’est pourtant de ce néant qu’il devra tirer quelque chose qui soit, de cette carence qu’il devra tirer une surabondance. Ou sinon, plus misérable que jamais, il rentrera dans sa patrie ayant consommé le total échec de sa vie, les mains vides et le front honteux.
Certes, Maxence se souciait peu de poser de tels dilemmes. Sur son rocher, la seule joie des étoiles retrouvées l’occupait. N’était-il pas leur compagnon, errant comme elles, et comme elles solitaire ? Et, perdu sur la terre, il fixait des yeux la noble Orion, qui, seule, émergeait des voiles secrets de l’horizon.
II
LA CAPTIVITÉ CHEZ LES SARRAZINS
ARGVMENT. — L’AMI DE MAXENCE POSE LA QVESTION. — MAXENCE NE LA POSE PAS. — MAIS LA VIE D’ACTION INTENSE DV HÉROS EST VNE SORTE DE VIE PVRGATIVE. — SON ŒIL N’EST PAS ASSEZ FORT POVR SE TOVRNER AV DEDANS DE LVI. — CAPTIF EN PAYS ÉTRANGE, IL REGARDE ALORS AVTOVR DE LVI. — DES FLEVRS SPIRITVELLES DV SAHARA. — LA MORALE DV PLVS SAINT DES MAVRES NE SVFFIT PAS ENCORE AV PLVS PÉCHEVR DES FRANCS. — PREMIÈRE APPARITION DE LA FRANCE DOVLOVREVSE ET CHRÉTIENNE.
Maxence avait l’état d’esprit qu’il faut pour aborder le Sahara. Il était assez fort pour se laisser forger sur cette terrible enclume, comme l’épée tenue à bout de pinces, auprès du feu jaillissant droit sous la poussée du vent brûlant. Il ne tenait plus qu’à vivre immensément, dans ce brasier ouvert. La France était morte en lui.
Chaque mois, pourtant, un rapide courrier venait jeter à l’exilé des lambeaux déchirés de sa patrie. Il les rejetait avec ennui, puis se replongeait avec une joie sauvage dans sa solitude, — craignant une faiblesse peut-être, ou au contraire, se trouvant trop fort déjà pour accueillir de l’amitié, de la tendresse.
Un jour, une carte lui parvint, qu’il lut avec un plaisir étonné et de l’inquiétude. C’était une image de la Vierge en pleurs de La Salette, et au verso, il y avait ces simples lignes : « Maxence, nous avons prié pour toi du haut de la sainte montagne. Il me semble qu’elle pleure sur toi, cette Vierge si belle, et qu’elle te veut. Ne l’écouteras-tu point ? Ton frère et ton ami, Pierre-Marie. »
Pour la première fois, Maxence eut la perception qu’une brise de tendresse lui venait des Gaules lointaines. Il ne croyait nullement à la prière, et pourtant il lui semblait que celui-là l’aimait mieux que les autres, qui priait pour lui, — que seul, celui-là l’aimait. Oui, celui-là était vraiment son frère, ce Pierre-Marie. Cette face blanche qu’il revoyait, avec ses joues transparentes, sa barbe rare et mal venue, ses yeux tranquilles et sûrs, cette face blanche inclinée sur l’épaule fragile, était vraiment la face de son ami.
Maxence songeait que, sa vie durant, Pierre-Marie avait été son bon génie. Quand il venait vers lui, brisé par les ressacs et le cœur brouillé par l’Océan, il lui semblait entrer dans la demeure sereine de l’intelligence. Ce savant avait tout pesé, tout tenu dans sa paume étroite, puis, ayant tout ordonné selon la raison juste et le parfait équilibre, il était entré en maître, et sans craindre de faux pas, dans les régions les plus hautes de l’esprit. Il était vraiment le triomphe de l’esprit discipliné sur la matière indocile.
Le jeune soldat pensait à cette belle vie courbée sur la méditation, et consumée dans la pureté. Comme il se sentait misérable en regard ! Oh ! certes, rien ne le lie, cet homme ardent, aux péchés des hommes, qu’il a connus. Mais au contraire, il s’est efforcé vers eux ridiculement, il n’y tient pas, il est comme beaucoup qui se gonflent devant le mal, comme la grenouille, et se croient vraiment aussi gros que lui, et se donnent de l’importance devant lui. Comme ces gens qui ne savent quoi inventer, et qui arrachent les pattes d’un insecte une à une, pour s’amuser, ainsi, lui, il s’amuse dans ce qui est défendu, pour voir ce qui arrivera. Lui-même, il se plaît à exagérer son mal, mais il n’y est pas fortement lié, il peut s’en déprendre, secouer ce manteau où il fait le magnifique.
Pourtant ce n’est pas tout, et ce n’est rien. Il reste toute la vérité à saisir. Il reste la saisie pleine d’une seule chose qui est réelle, au lieu de la dispersion dans les apparences. Comment la noble procession d’un Pierre-Marie vers la certitude invisible serait-elle possible à ce Maxence, tendu vers les contours de l’action, et affronté avec la vie comme sont deux béliers, corne à corne, sur un pont ? Lui, il veut des razzias dans le soleil, des butins précis, et obtenus de haute main, il est aux prises avec les difficultés du ravitaillement, il est en plein territoire militaire. Quand il se recueille, ayant, par exemple, poursuivi une biche et qu’il s’assoit dans le halètement de midi, il sent un grand silence qui tombe, et, au dedans de lui, un manque, une vague de sourde anxiété, mais le poids du corps et des membres gauches l’entraîne, il repart, tirant la patte, et assure sur son épaule la bretelle du fusil.
Ainsi la question posée par Pierre-Marie, Maxence ne la pose pas. Et si, d’aventure, il la posait, quel soutien trouverait-il en ce désert ? Point de livres, pour stimuler l’esprit, point d’Églises pour aider le cœur. Pas le moindre vieux vitrail. Pas la moindre fumée d’encens. Maxence tâte l’ombre de ses mains, il ne trouve rien, il est véritablement seul, dans la nuit où nul rebord ne vient secourir sa défaillance.
Vaine, selon toute apparence, a été l’apparition de la vierge en pleurs, au début de ses routes dans le désert. Vaine, cette salutation étrange de celle qui est couronnée et ceinturée de roses. Vaine, cette salutation de la rose au chardon. Mais il reste la séparation d’avec les hommes, et l’action déroulée dans le secret, et cet universel délaissement lui-même.
Il reste que la vie de Maxence ne se déroule pas dans le plan ordinaire, qu’il prend du recul, qu’il est au bout de la terre et au bout de la vie, qu’il est à l’extrême limite de la vie, là où l’on marche tout auprès de l’éternité, où l’on peut y trébucher, là où les soucis sont hauts, là où les sophismes des hommes ne jouent plus, parce qu’il faut vivre, — ou mourir, — là enfin où l’on devient sérieux, où l’on devient homme. Ainsi le Sahara a d’abord une valeur négative. Une âme vulgaire n’est pas digne d’aborder les problèmes que propose un Pierre-Marie. Que tout d’abord elle s’aille laver au grand vent des plaines, et puis nous recauserons. Que d’abord tombent tous ces beaux prestiges qui nous sont chers, et puis, s’il y a une vérité, elle saura bien jaillir de cette lutte avec la vie. Ainsi Jacob luttant avec l’ange, qui est le vrai.
Maxence méditait encore sur les lignes de Pierre-Marie, quand un Maure entra dans sa tente, et lui dit qu’une bande de pillards, alourdie par des prises nombreuses, remontait vers le Nord et qu’elle passerait sans doute non loin du camp, à l’endroit que l’on appelle Tamra. Maxence pose sur le sable la Vierge en pleurs, que le vent emporte, il fait seller quelques méhara, il s’élance à la tête de ses hommes. Course folle ! Il sent derrière lui les pas élastiques des chameaux, il sent la grande coulée vers l’avant, les cous tendus, et tous les siens se poussant, se dépassant, comme les cymbales que frotte le musicien. C’est un frémissement de joie qu’il précède. Lui-même a les dents rageuses, l’œil volontaire. Ils courent longtemps — et puis voici les razzieurs, un point imperceptible sur une ondulation. « Ils sont arrêtés », dit un Maure. Nos gens se hâtent, le groupe des razzieurs grandit. Mais voici qu’il disparaît. Maxence a été aperçu. Les Maures, pris de panique, s’enfuient, abandonnant sur le sol un immense butin. D’abord, c’est une déception. Puis les yeux s’allument devant la prise. Les partisans de Maxence rassemblent les chameaux laissés sur le terrain et très nombreux, des Noirs roulent des ballots d’étoffe et Maxence hurle des ordres, au milieu de cette indescriptible confusion.
En revenant de cette équipée, le jeune Français se sentait très près de ces Maures qu’il avait lui-même choisis dans les tribus. Déjà il se mêlait à leur vie et leurs âmes se confondaient.
Trop faible encore pour ne vivre que de lui, il se tournait vers la race étrangère. Elle était curieuse. Elle était marquée d’un signe, elle portait un caractère très accentué. — Des vieillards aux traits durs venaient le matin, à la tente française. Ils avaient des regards aigus, la démarche humble, genoux ployés, de l’Hébreu. On y voyait aussi venir de jeunes hommes aux grands yeux fiers, et ils rejetaient en arrière leur tignasse annelée : douceur berbère, fierté jugurthinienne. Certains étaient de vrais Aryens, et Maxence croyait retrouver quelque Français de sa connaissance. Tel guerrier se présentait, fier comme un gueux, mais le maintien sérieux, les traits fins, la draperie annonçaient l’aristocrate. Il ne venait que mendier quelques poignées de riz.
Mais ceux que Maxence recherchait d’instinct étaient les contemplatifs, les rêveurs des steppes, ceux dont le jeûne a rongé les chairs et amenuisé le cœur. Un jour qu’il s’était aventuré loin du camp, il avait entendu de grands cris, des sanglots passionnés, où il ne distinguait que le « La ila illallah » des muezzins. C’étaient des Chadelya, disciples du vieux cheikh el Ghazouani, qui se livraient à leurs exercices spirituels. Ceux-là, derniers héritiers de l’école philosophique fondée au Xe siècle par le cheikh Djazouli, étaient de sombres fous, — les fleurs monstrueuses du désert. Mais la plupart des Maures pieux se rattachaient à la secte plus humaine des Gadria, ou à celle des Tidjania, qui nous a toujours été favorable, puisqu’un des grands mogaddems de la secte, Abd el Kader ben Hamida, accompagnait le colonel Flatters en 1880.
L’esprit habite donc ici, disait Maxence. Et n’est-ce pas grand que certains disent, comme ce grand Ali ben Abou Taleb : « Je suis ce petit point placé sous la lettre ba » — car la lettre ba est la première de la prière. Le jeune homme évoquait la figure du puissant fondateur de la secte Gadria, Sidi Abd el Kader el Djilani, qui, en plein Moyen Age, avait enseigné les degrés qui mènent à la perfection mystique, depuis la pauvreté, jusqu’au « madjma el Baharim », le confluent des deux mers, où le croyant est si près de Dieu que pour se confondre avec lui, il ne manque que la longueur de deux arcs. Maxence démêlait dans ces hautes idées l’influence de l’alexandrinisme, puis celle des lettrés de l’Andalousie, disciples d’Avicenne et d’Averroès qui s’étaient joints aux Maures revenant d’Espagne après la conquête et qui allaient répandre leur science dans le monde berbère. Or rien n’avait changé dans le Sahara méridional, depuis ces époques lointaines, et le voyageur ressentait, en s’enfonçant dans ce désert, ce parfum des mausolées d’Égypte où l’on contemple la momie, souriante encore, derrière ses bandelettes de deux mille ans.
Tant de rêves élevés, tant de mysticisme fleurissant en plein XXe siècle, sur le sol le plus inhospitalier du monde, pouvaient très bien émouvoir Maxence. Il avait la sensation fortifiante d’aller à des excès, de s’élever au-dessus de la médiocrité quotidienne. Il était sur une haute tour où les bruits des jardins et le parfum des roses n’arrivent plus, comme Assuérus, sur la plus lointaine terrasse de Suze, est seul au milieu des étoiles.
Il y avait, dans ce désert, des prudents qui savaient éviter les tempêtes de la luxure et les récifs de l’orgueil. Il y avait des hommes qui n’étaient point des luxurieux, ni des avaricieux, ni des blasphémateurs, ni des orgueilleux, et qui disaient, comme le soufi au bon riche : « Voudrais-tu faire disparaître mon nom du nombre des pauvres, moyennant dix mille drachmes ? » Là-bas, sous les latitudes de sa naissance, Maxence voyait une plaine couleur de plomb, l’air raréfié, l’oppression d’un ciel de cuivre, l’aigre rire et le méchant lieu commun, le lourd bon sens, des voix de fausset qui discutent. Mais ici la sainte exaltation de l’esprit, le mépris des biens terrestres, la connaissance des choses essentielles, la discrimination des vrais biens et des vrais maux, la royale ivresse de l’intelligence qui a secoué ses chaînes et se connaît. Là-bas, ceux qui font profession de l’intelligence et qui en meurent, — ici, ceux qui sont doux et pauvres d’esprit. Là-bas, les rassasiés et les contents d’eux-mêmes, les sourires épanouis, les ventres larges. Ici, les fronts soucieux, la prudence devant l’ennemi, l’œil circonspect. Maxence recevait de ces misérables, de ces hérétiques, prisonniers dans leur hérésie, une véhémente leçon. Cette petite part de vérité que, sombrés à pic dans l’erreur, ils détenaient encore, Maxence la voyait trembler à son horizon de deuil, comme la faible lumière du poste de commandement émerge encore, après que les œuvres vives ont disparu.
Ses courses le menaient parfois dans la « tamourt des brebis ». Dans cette seule vallée, l’on pouvait respirer l’odeur de la terre, et des oiseaux y chantaient, dans les acacias et les amours. Heures rares au pays des Maures, que celles où l’on reçoit des choses quelques parfums et des chansons. Mais lui, déjà, n’en voulait plus. Il passait dans la tamourt des heures légères, un peu amollissantes, qui l’accablaient. Cette large coulée de verdure, tout unie et drapée, où il voyait de loin en loin s’arrondir des fonds craquelés d’étangs, et les lignes de l’horizon pétré, lui semblaient d’une grâce maladroite. Il n’y trouvait pas son compte. Il voulait le vrai désert, la vraie plénitude du désert, où vivaient ces vrais hommes qu’il avait entrevus, au seuil des tribus, les yeux baissés sur le chapelet. Il songeait à l’austère Tiris, aux grandes lignes dévastées du Nord.
Revenu à son camp, il allait prolonger sa mélancolie dans le Ksar en ruines, et là, parfois, un jeune Maure l’accompagnait, Ahmed, le fils du chef des Kounta.
— Voici la ville, lui avait dit Ahmed, où est mort le père de mon père et où mes ancêtres ont vécu.
— Oui, je sais, avait dit Maxence, et cette ville a été saccagée au cours de la guerre que les gens de ta tribu soutinrent jadis contre les Idouaïch. Je serai content de la visiter avec toi.
Et ils étaient entrés dans les décombres, tremblants sous le soleil. Sur les murs larges et bas en pierres sèches, les lézards semblaient d’autres pierres vivantes, des gemmes mobiles. De grandes cours s’ouvraient. Des ruelles sinueuses longeaient les murs découronnés des façades. Partout le silence, cette vague oppression des choses mortes, des choses très vieilles, spiritualisées par le temps.
Ils marchaient entre les parois resserrées, ne disant rien, écoutant des bruissements qui étaient sous la pierre, imperceptibles…
— Voici, dit Ahmed, la maison qu’habitait mon père.
Ils entraient dans une cour, semblable aux autres qu’ils avaient vues. Dans un coin, il y avait un terre-plein peu élevé.
— C’est ici, continua le Maure, que le cheikh Sidi Mohammed avait coutume de faire son salam. Et ces murs que tu vois sur la droite, c’est la maison de mon grand-père, Sidi Mohammed el Kounti.
Maxence connaissait ces grands noms de l’islam ; ils appartenaient à la glorieuse famille des Bekkaïa, dont on retrouve des membres dans le Touat, dans l’Azouad, au nord de Tombouctou, à Oualata, dans le Hodh, dans l’Haribinda, — aux quatre coins de l’immense Sahara. Étonnante dispersion qui laissait rêveur le jeune Français ! Sa pensée, un moment, s’égara vers ces terres lointaines qu’il ne verrait jamais, l’Azaouad, le Tafilalet, l’Iguidi, là-bas, dans les profondeurs roses du désert, et les beaux noms chantaient fiévreusement à son oreille. Ainsi, peu à peu, par des touches légères, son âme plongeait au recreux de la terre, s’enfonçant dans la matière impondérable du sable.
Ils arrivèrent aux ruines de la mosquée. Des blocs de pierre débités en barraient le seuil, mais de l’autre côté, on voyait une sorte de colonnade à ciel ouvert, très nue, sans l’ombre d’un ornement. Ce pauvre spectacle donnait pourtant une joie précise. Les larges assises, les soubassements épais semblaient une affirmation. Les lignes, nettes comme des fils d’acier, ne faisaient pas d’ombres. Une lumière égale s’épandait dans le désordre des lourds piliers, mais telle qu’il ne restait qu’une grêle délinéation dans la clarté.
Tandis que Maxence revenait, précédé par la robe flottante du guide, il pensait : « Ces grandes facilités de méditation que nous consent cette terre spirituelle, les Maures les utilisent, et ils font, à cette aridité, d’admirables ornements. Pourquoi, transformant à notre mesure de semblables forces, et les employant à notre bien propre, n’essayons-nous pas aussi de nous enrichir, ou plutôt de reconquérir nos richesses perdues ? »
Et de nouveau, il pensait à ces hommes de prières, à telle vieille barbe blanche qu’il connaissait. Ils cherchent Dieu et ils sont humbles. Ainsi, du même mouvement, ils s’élèvent et ils s’abaissent, et d’autant ils s’élèvent, d’autant ils s’abaissent. Voyez leur démarche, comme elle est prudente et précautionneuse. C’est que la route est pleine de serpents et de bêtes immondes. Aussi faut-il veiller et prendre garde, et n’avoir nulle distraction sur cette aride route qui monte.
L’hivernage s’avançait, traversé d’immenses rafales de vent qui poussaient devant elles les nuages, et ils ne crevaient pas. Parfois, du côté de l’est, une brume épaisse s’élevait, et si rouge qu’on eût pu jurer le Tagant en feu, par derrière. C’était le début des grandes tornades sèches de juillet. En efforts désespérés, elles se vrillaient vers le ciel, et sifflaient, lugubres, comme un serpent se dresse verticalement et crache aux étoiles son impuissance. Et parfois, l’immense chevauchée semblait hésiter. Venue de si loin, des fonds du Sahara oriental, elle cherchait sa route dans la plaine sans bords, et se balançait en une incertitude gémissante. Un large remous circulaire se produisait, mais aussitôt la course folle recommençait, avec des arrachements subits, des embardées vers le ciel bas où se boulaient d’immenses flocons.
Mais ces vaines tempêtes ne valaient pas ces heures du lourd accablement méridien. Alors un silence de plomb engourdissait les membres recrus de fatigue, et le corps prostré haletait, crucifié sur le sol, qui est son père, et dont il ne peut se déprendre. Et il fallait que la tête aussi se courbât vers la terre métallique, aux reflets de cristal, et qu’elle attendît, baignée dans sa sueur, un autre temps.
Maxence connut le supplice des heures. Il sut que chaque minute pouvait souffleter un homme, à droite, à gauche, jusqu’à crier merci, aveuglé et voyant les trente-six chandelles du soleil. Il connut, l’une après l’autre, chaque minute piquante de chaque jour, l’un après l’un. Et aussi les transes des nuits sans sommeil, alors que, tourné et retourné sur sa natte comme une crêpe sur la poêle, il poussait un gémissement qui ne dépassait même pas la paroi flottante et claquante au vent nocturne. Car le vent était la vraie muraille, le séparant même de ses hommes qui étaient là, à deux pas, roulés, tête à genoux, dans la couverture de campement. En sorte que, perdu très loin de tout, sur un de ces cercles que trace le géographe sur la mappemonde et ne sachant même plus à quelle latitude il en était, sentant toute la dérision de cette mort africaine où l’on souffrait, de ce néant d’où émergeait le seul lotus de la souffrance, de ce néant où l’âme n’est plus étourdie par le bruit du monde et se mesure pour ce qu’elle vaut, défaillant sous la longue patience de la nuit, il était tout près de la grande et salutaire désespérance.
Ces épreuves n’étaient pas inutiles, — et quelle est l’épreuve qui n’est pas utile ? Maxence sortit d’elles plus fier et mieux campé dans son désert, plus digne. Il assura son casque sur le côté, se drapa dans ses voiles arabes où il faisait figure de jeune Romain, vêtu de la robe prétexte, et il fixa mieux devant lui les hommes et les choses.
Au reste, la fin de septembre approchait ; l’air s’allégeait et reprenait sa fluidité. Les milans noirs volaient plus haut, et de plus haut prenaient leur élan, lorsqu’ils fonçaient droit sur les viscères abandonnés des moutons. C’était le signe que l’hivernage, la saison torride allait finir et que donc, l’on pourrait partir, s’aventurer à nouveau dans les routes sans bords et sur les plages abandonnées du Nord. Maxence défigurait, impavide, ces prochaines équipées. Il connaissait la part que lui-même s’était choisie. Comme Pizarre, au seuil des hautes terres du Mexique, trace sur le sable, du bout de son bâton, la ligne qui sépare la vie facile de la peineuse, puis se retourne vers ses compagnons, ainsi le génie de l’Afrique s’arrête et mesure la terre. Ici, au delà de cette ligne même, dit-il, le souci et la tribulation avec la certitude de grandir, — et là, en deçà de la ligne, la vie molle et facile avec la certitude de diminuer, — mais Maxence n’hésite pas, et le prédestiné de la grandeur, se rejette vers la grandeur qu’il a choisie. Par là, il commence de se connaître, se pose comme un élément de l’équation, et juge mieux du signe qu’il faut affecter aux rêveries sahariennes dont il a été le témoin curieux.
— Quel est donc, selon toi, l’emploi de la vie ? dit-il un jour à ce jeune Maure qui l’avait guidé dans les ruines du Ksar.
— Copier le Livre diligemment, et méditer les hadits, car il est écrit : « L’encre des savants est précieuse, et plus précieuse encore que le sang des martyrs. »
Est-ce admirable, cette fièvre d’intelligence divine ? se dit Maxence. Le mot de son compagnon le révoltait. Il touchait le point faible, apercevait l’émoussement de la pointe. Toute sa vie n’était-elle pas basée sur le sacrifice, dont il ignorait, certes, la surnaturelle vertu, et qui pourtant éclairait tous ses actes des reflets de sa mystérieuse clarté ? Si misérable qu’il se connût, il se connaissait pourtant supérieur à ceux-là qui avaient préféré la plume d’oie de l’écrivain à la palme du martyr. Car dans sa misère la plus grande, il portait encore le germe de la vie, au lieu que les autres, dans leur grandeur, portaient le germe de la mort.
Que seraient devenues nos civilisations d’Occident, disait encore Maxence, si elles s’étaient édifiées sur une semblable morale ? — si la souveraineté du cœur n’y avait été proclamée ? — si le théologien, du fond de sa cellule, avec ses in-folios autour de lui, n’eût envoyé le Croisé, avec sa croix sur la poitrine, sur les routes en feu de l’Orient ? Et lui, il se connaissait l’héritier de ces civilisations, et l’envoyé, le signifère de la puissance occidentale. Ainsi, les jours de la probation étant accomplis, le jeune voyageur commençait à mesurer la grandeur de sa mission et la douce domination de sa loi.
Il valait mieux que les Maures. Il valait mieux que lui-même. Lui, le misérable homme sans nulle étoile, ce dérisoire Maxence, il valait mieux que le Djilani lui-même, avec toute sa vertu. Et voici qu’un jeune Maure l’avertissait de sa grandeur, et, d’un mot, dénouait les chaînes de la captivité !
« L’encre des savants est plus agréable à Dieu que le sang des martyrs. » Il faut que l’abaissement du voisin nous avertisse de notre propre élévation. Alors, touchant certains bas-fonds, nous faisons comme le plongeur pris dans les algues, et qui donne un vigoureux coup de pied pour remonter, vertical, les bras tendus, vers la lumière du monde. Tel Maxence : il a bien pu les admirer, ces Maures, dont la vie intérieure a la saveur étrange et douce d’un fruit sauvage. Mais aujourd’hui, il n’a plus qu’une grande pitié et ce sont de lamentables victimes qui l’entourent : les victimes d’une civilisation qui n’a pas su s’orienter.
Qu’importe que Maxence soit triste, ou qu’il soit mauvais ? Il est l’envoyé de la puissance occidentale. Il faut donc bien qu’il reste pur et sans mélange, et qu’il soit séparé de tous les autres. Au fond, rien n’y peut faire : ce sont vingt siècles de chrétienté qui le séparent des Maures. Cette puissance, dont il porte le signe, c’est celle qui a repris les sables au croissant d’Islam, et c’est celle qui traîne l’immense croix sur ses épaules. Celle même qui a conquis la terre, à cet endroit précis où Maxence se tient debout, là même, elle traîne sa croix, qui est la croix de Jésus-Christ ; tout au long de sa peineuse existence, elle-même est chargée du poids de ses péchés. Elle est la puissance de sa chrétienté, elle est triomphante et douloureuse. Comment ne l’a-t-il pas reconnue ? Pourquoi donc ne la salue-t-il pas, celle qui est souffrante comme lui, celle qui gémit dans le vent des malédictions, comme lui-même il a gémi dans le vent de la douleur ? Elle a dit : « Cette terre d’Afrique est à moi, et je la donne à mes enfants. Elle n’est pas à ces pauvres gens, à ces bergers, à ces gardeurs de chameaux. Elle est à moi, elle n’est pas à ces esclaves, elle est à mes fils, afin qu’ils m’honorent davantage. »
« Elle est à moi. » — Maxence sait entendre ce langage. Il est le maître. Il sait bien qu’il ne doit pas laisser trop de lui-même dans ces parages. Celui qui est riche emprunte-t-il à celui qui n’a pour toute fortune qu’un petit mouton ? Il est le maître de la terre. Le maître va-t-il demander des conseils au domestique ? Il est l’envoyé d’un peuple qui sait bien ce que vaut le sang des martyrs. Il sait bien ce que c’est que de mourir pour une idée. Il a derrière lui vingt mille croisés, — tout un peuple qui est mort l’épée dressée, la prière clouée sur les lèvres. Il est l’enfant de ce sang-là. Ce n’est pas en vain qu’il a souffert les premières heures de l’exil, ni que le soleil l’a brûlé, ni que la solitude l’a enseveli sous ses grands voiles de silence. Il est l’enfant de la souffrance.
« Tu n’es pas le premier, dit une voix qu’il ne connaissait pas — et c’est celle de la mère qu’il a maudite — tu n’es pas le premier que j’envoie sur cette terre infidèle. J’en ai envoyé d’autres avant toi. Car cette terre est à moi et je la donne à mes fils pour qu’ils y souffrent et qu’ils y apprennent la souffrance. D’autres sont morts avant toi. Et ils ne demandaient pas à ces esclaves de leur apprendre à vivre. Mais ils portaient devant eux leur cœur, entre leurs mains. Regarde, ô mon fils, comme ils se comportaient en cette grande affaire, en cette grande aventure française, qui était l’aventure du pèlerinage de la croix. »
III
PER SPECVLVM IN ÆNIGMATE
ARGVMENT. — DÉPART. — CALME DE MAXENCE. — INSISTANCE. — GRANDEVR DE ZLI. — MOVVEMENTS DV CŒVR, BATTEMENTS D’AILES DANS LA NVIT. — DE L’AME FIDÈLE DES SOLDATS. — CE QVI SE PASSE AV CIEL. — LES COORDONNÉES DE ZLI : LE CHAMP D’AMATIL. — DOVBLE ASPECT DE L’AME DE MAXENCE ET SON VNITÉ RÉELLE. — L’ÉNIGME DV MIROIR QVE NOVS SOMMES.
Un jour, dans ce transport héroïque qui laisse pourtant à l’esprit toute son agilité, tandis que l’heure clairvoyante du matin l’inondait, Maxence se leva, secoua son poil, et, solidement balancé sur ses deux jambes écartées, il attendit les caporaux et les sergents. Comme le clairon, au moment du ralliement, remplit exactement tous les recoins de la plaine et jusqu’aux cornes de bois les plus secrètes, ainsi la joie le remplissait de toute sa plénitude victorieuse et ailée. La rumeur du camp se propageait dans la masse noire des mercenaires et répondait au chef impatient. C’est que l’ordre, la veille au soir, était venu de partir pour l’Adrar lointain, et que cette heure était l’heure, semblable à la jeunesse, d’un départ. Donc Maxence a reçu un ordre, et voici que lui-même donne des ordres et que d’autres les reçoivent, car son métier est essentiellement d’obéir et de commander. La tâche est mesurée à chacun selon son rang. Les prescriptions, allant jusqu’au détail de la gamelle de riz à donner ou du bât à réparer, s’échelonnent dans leur ordre, d’après le plan que détient seule la tête principale. — Jusqu’à ce que, toutes prévisions faites, la colonne, parée pour toute éventualité, s’ébranle et se propage dans l’espace, semblable au vaisseau bien gréé qui prend le large. Mais alors, chacun n’a plus qu’à marcher sur son étroit ruban de sable, en suivant celui qui est devant lui, sur cet étroit ruban de sable qui est la vie, flanqué de part et d’autre par le désert, où est la mort par la soif. Le guide fonce droit sur le puits, puisqu’il n’y a pas d’autre chemin que celui qu’il fait. Aux autres de le suivre et de se coller à son ombre. Maxence, lui, se repose. Tout est déclanché, il n’a plus rien à faire, sinon à regarder ce beau monde qui s’écoule à ses pieds en grandes vagues profondes et sérieuses.
Singulièrement calme et sûr de lui est Maxence dans cette plaine qui se consume sous l’étreinte majestueuse des flammes solaires. Le voici maintenant, couché sur sa natte et fumant sa pipe en silence, au premier soir. Il goûte à plein le vertige de la nuit qui ne retranche à ses yeux que le pur néant du désert. Les tirailleurs forment sur le sol une figure géométrique qui ne respire plus ni ne bouge plus. Il y a seulement quelques Maures qui causent autour d’un feu, et la sentinelle qui se profile des pieds à la tête sur le ciel, comme une image. Près de lui, il entend le bruit des chameaux qui ruminent, et parfois l’un d’eux s’arrête, et il allonge, en un mouvement de lassitude, son long col sur la terre refroidie. Tableau commun et familier ! Il avait vingt-deux ans, Maxence, quand, pour la première fois, il connut l’amère douceur de ces campements d’un soir, dont on est sûr que rien, dans la mémoire fragile, ne subsistera, et dont pourtant le charme replié finit par obséder toute la vie. Et voici que cette halte à la vesprée est toute semblable à la première halte. Tout paraît charmant à cette tête jeune. Il caresse sa chienne. Il sent la vie, qui est là, réelle, qui est certaine, qui n’est pas une fiction, mais une profonde réalité qu’il peut envelopper et mesurer. Voici apparaître au ciel le beau scorpion qui commence, du fond de l’horizon, sa marche oblique. « Demain matin, dit Maxence, vers la deuxième heure, l’aile marchante de cette harka céleste aura gagné les trois quarts du ciel. Mais la terre n’est-elle pas aussi à sa place exacte, dans les routes libres du firmament ? »
Il se sent dans le jeu céleste en pleine sécurité. Et il ne ressent nulle inquiétude, parce que cet aiguillon ne l’a pas encore piqué de se dire : « Mais où suis-je ? Où vais-je ? Quel est donc le sens de cette énigme que je suis ? », parce que cette morsure ne l’a pas encore mordu d’entendre : « Mais quelle est donc cette plaisanterie affreuse ? Et quel est ce théâtre où je pleure sous le masque qui rit ? » Non, il ne l’a pas, cette immortelle inquiétude du cœur qui sait s’entendre. Mais au contraire, le jeu de sa pensée est si paisible, si semblable à ces grands fleuves qu’il a oubliés, sa rêverie s’écoule si puissamment qu’il ne lui souvient pas d’avoir ressenti depuis longtemps une telle félicité. Et en effet, pendant son séjour à Ksar el Barka, n’a-t-il pas fait à Dieu de larges concessions, n’a-t-il pas été à la limite de ce que l’on peut accorder ? En toute justice, il faut bien que tant de condescendance lui procure quelques satisfactions. Les Maures lui ont fait comprendre combien il était pur et salubre, cet air chrétien que l’on respire en France, dans cette France qu’il avait maudite au moment même qu’il la quittait, à tout jamais peut-être. Ils lui ont fait entrevoir la France cachée qu’il a méconnue, et ils ont mis la filiale action de grâce sur ses lèvres, au lieu de l’infâme reniement. Il est heureux comme l’enfant perdu qui retrouve sa mère. Pourquoi donc l’esprit lassé continuerait-il ses démarches inquiètes ? Pourquoi ne jetterait-il pas l’ancre dans ces beaux ports terrestres qui s’ouvrent à la fatigue de vivre ?
Dans son noble détachement, Maxence recevait pourtant des avertissements. Tout conspirait contre cette quiétude où il se croyait en sûreté, sans compter qu’au désert la pensée va plus en profondeur qu’en étendue.
Le guide de la colonne s’appelait Mohammed Fadel ben Mohammed Routam : ce nom en dit assez. C’était le petit neveu de Ma el Aïnin, le grand savant, l’irréductible adversaire de la France, c’était le propre neveu de Taquialla, le mogaddem des Fadelya de l’Adrar, qui conduisait le jeune officier dans les sombres replis pierreux de ces terres mortes. Cet homme était vraiment notre ami. Son esprit était charmant, sa culture aussi vaste que peut l’être celle d’un Maure. Maxence causait volontiers avec lui, le soir, sous le ciel immense où le cercle étroit de la terre disparaissait. Ce soir-là :
— Comment nommez-vous, dit le Maure, ces quatre grandes étoiles et ces trois petites qui marchent dans le ciel comme les cavaliers d’une avant-garde dans le désert ?
— Nous les nommons Orion. Mais dis-moi le nom que vous leur donnez dans votre langue.
— Cette constellation, lieutenant, s’appelle le « medjbour », et non loin, tu vois cette grande route poudreuse : c’est le « chemin de Bourak », car Bourak était le cheval de l’envoyé, et ce chemin est celui qu’il traça dans l’espace éblouissant, lorsque son maître eut résolu de quitter cette basse terre. Gloire à Dieu seul !
Un lourd silence retombe, creuse l’abîme entre les deux hommes. Puis Mohammed Fadel :
— Est-il vrai que vous, les Nazaréens, vous croyiez en trois dieux et non en un seul ?
Maxence chasse l’importune question, comme une mouche insistante, du revers de la main :
— Quant à moi, cheikh… (Puis, il se ravise :) C’est-à-dire que… Il m’est difficile de t’expliquer cela en arabe… Mais certes nous ne croyons pas en plusieurs dieux, comme les Bambaras, mais en un Dieu…
Mille traits de ce genre le ramenaient à son insu vers le point central… Pourtant les étapes continuaient de figurer la préparation, de moins en moins éloignée, de l’Adrar. A Hassi el Argoub, les voyageurs trouvèrent quelques tentes d’Ouled Selmoun. Jusqu’au terme du voyage, ils ne devaient plus rencontrer de figure humaine. Le pays n’en souffre pas. Il ne souffre que de hautes pensées, des pensées de gloire, d’héroïque vertu, de mâle fierté, et intolérables y seraient les faces mêmes de nos frères. Et ces pensées mêmes ne sont pas assez pures. Il faudrait une musique qui fût céleste. — Et plus la route s’étirait vers le Nord, plus l’oppression grandissait de tous les cercles descendants de cet enfer, avec une hâte étrange d’être au plus bas de la spirale allongée de l’abîme. Maxence marchait dans le vertige de ces horizons singuliers, la sueur aux tempes, avec des battements d’impatience.
Le point médian de l’immense parcours est la source de Zli. A la veille d’y arriver, la colonne fut enveloppée dans une de ces tourmentes de sable si fréquentes au désert. Alors se précipitent les coups de béliers rageurs du vent qui s’excite à battre son propre record. Alors, pelotonné dans la laine torride des haïks, on assiste à la mort du ciel, on est dans la nue bondissante où toute forme a disparu, on est dans le principe essentiel de la force. Mais Maxence, lui, il se dresse dans la flamme agile, les bras croisés, tandis que des paquets de sable le bombardent. « Lave, ô vent — dit-il — tout ce qui n’est pas la pure grandeur. Arrache, arrache l’humus des montagnes et tout ce qui est accessoire et ajouté. Que seule subsiste la forme minérale ! Et que de notre cœur aussi, les angles apparaissent et qu’il soit nu comme la pierre ronde que, depuis l’origine des âges, tu roules ! »
Grandeur de Zli !… On monte insensiblement dans des dunes blanches emmêlées où de maigres titariks ont réussi à prendre pied. Puis le sable cesse, et toute végétation. Puis on franchit un col mal dessiné, et la pierre — la pierre noire comme charbon, la pierre rugueuse et mortifiante de l’Adrar — vous enveloppe de tous côtés. Voici, en effet, la porte de l’Adrar, l’entrée du cœur même, l’accès au plus intime du soulèvement granitique. Alors l’on est dans le silence et dans la mort. Dans les cirques sombres, semblables aux « bolges » de Dante, pas un arbre, pas un brin d’herbe. Or Zli est la plus basse fosse, le lieu par excellence du désespoir et de la terreur. De tous côtés, de noires murailles aux replis vierges bornent l’horizon, et parfois, une grande masse isolée, comme ces tas de charbon pulvérulent que l’on voit aux approches des gares et des usines, se dresse aux sombres carrefours. Tout se tait, — sinon le vent, car on est à l’origine du vent, et dans l’atelier même où il s’élabore, dans le principal magasin.
Seul au centre du système, mais pris de la grande fureur poétique et de l’ivre exaltation, Maxence se sent réellement le centre du système. Il est l’esprit central qui anime la masse inerte, il est l’intelligence de toute cette lourde et immense matière…
La terre est battue de tous les vents, balayée de souffles mortels. Voyez-la, elle est un perpétuel gémissement, elle est une lamentation captive. Elle est pelée, nettoyée, lavée et relavée, grattée jusqu’à l’os par ces souffles du large qui lèchent, comme des langues de feu, sa vieille peau ridée, et tuent la plante, et la pierre même, et tout l’ordre de la nature. Et pourtant cette terre est sa terre, à lui, elle est la terre d’un homme, — cette misérable écorce pelée qui a chassé toute vie de son sein. Et comme il va vers des terres qu’il ne sait pas, de même le voyageur, lorsqu’il s’arrête ici, découvre dans son cœur de grands espaces inexplorés. Toute cette misère — celle de la terre et la sienne propre — il s’y sent à l’aise, il y est chez lui, il est le maître de son domaine. Très naturellement à lui est cette misère et ce sont au contraire les torchis des cités, ces avenues populeuses au long des fleuves, et c’est la ville moderne qui n’est pas à lui.
Mais encore cette matière exigeante ne souffre-t-elle que des soldats, et c’est là, loin des usines et des entrepôts des marchands, qu’ils se reconnaîtront les uns les autres, et que, s’étant reconnus, ils chanteront la joie immense de la délivrance. Alors, dans l’immobilité crucifiée de la terre, ce sont les vertus qu’ils aiment, c’est la simplicité, c’est la pure rudesse qu’ils revoient et qu’ils bénissent. Magnifique reconnaissance ! Loin du progrès et de l’illusoire changement, Maxence se retrouve un homme de fidélité. Il ne sait rien en lui qui ressemble à la révolte, mais, bien lié aux grandeurs du monde, il aime au contraire ces chaînes coutumières. Il est dans la gravitation du système moral, et il se soumet à sa loi sans plus de peine que les astres suivent, dans les champs du ciel, la route tracée. Rien ne paraît beau à ce vrai soldat que la fidélité. Elle seule est la paix et la consolation. Elle seule console de cet amer breuvage, la solitude. Elle seule est plus haute. La fidélité est le sûr abri. Elle est une pensée douce qui s’offre au voyageur. Et elle est ce parfum que l’on ne peut pas dire, cet incomparable parfum que respirent les âmes des soldats. La fidélité est comme cette épouse qui attend son mari engagé dans la croisade : jamais elle ne désespère, ni jamais elle n’oublie. Jamais elle ne doute de l’avenir, ni jamais du passé. Elle est cette petite lampe à la flamme toujours égale, que tient l’épouse.
Mais voici qu’une pensée lui vient, à ce fidèle chevalier qu’est Maxence. Ne sait-il pas ce que c’est que servir, et qu’être l’homme sur qui le chef compte, et le loyal serviteur, qui garde exactement le précepte et observe le mandat ? Une pensée, de très loin, vient à lui, — ou plutôt c’est une gêne qu’il éprouve, et qui est celle-ci : pourquoi donc, s’il est un soldat de fidélité, pourquoi tant d’abandons qu’il a consentis, tant de reniements dont il est coupable ? Pourquoi, s’il déteste le progrès, rejette-t-il Rome, qui est la pierre de toute fidélité ? Et s’il regarde l’épée immuable avec amour, pourquoi donc détourne-t-il ses yeux de l’immuable Croix ? « Si absurde est cette infidélité, s’avouait Maxence, que je n’ose même le confesser devant les Maures, et je leur dis : « Nous croyons !… » Ah ! oui, ma lâcheté devant eux me fait comprendre combien, malgré moi et à mon insu, Jésus me lie ! »
Maxence arrive au point où les expédients apparaissent misérables et où il faut choisir. Il rejettera l’autorité, et le fondement de l’autorité qui est l’armée. Ou bien, il acceptera toute l’autorité, l’humaine et la divine. Homme de fidélité, il ne restera pas hors de la fidélité. Dans le système de l’ordre, il y a le prêtre et il y a le soldat. Dans le système du désordre, il n’y a plus ni prêtre ni soldat. Il choisira donc l’un ou l’autre ordre. Mais tout est lié dans le système de l’ordre. Comme la France ne peut rejeter la Croix de Jésus-Christ, de même l’armée ne peut rejeter la France. Et le prêtre ne peut pas plus renier le soldat que le soldat le prêtre. Et le centurion ne reconnaît pas moins Jésus-Christ sur l’arbre de la croix, que Jésus-Christ ne reconnaît le centurion. De même que tout est lié dans le système du désordre. Donc, dit Maxence, il faut être un homme de reniement ou un homme de fidélité. Il faut être avec ceux qui se révoltent ou contre eux. Mais que faire si l’objet de la fidélité ne peut être saisi, et si l’esprit reste impuissant ?
Ainsi songeait le jeune homme, perdu dans la plus lointaine terre, tandis que, couché sur un coude, il considérait le tremblement de l’air au-dessus de la plaine immobile. Or, à ce moment précis, que se passait-il dans le haut du ciel, dans la demeure de Celui qui scrute les plus secrets mouvements des âmes ? Tandis que Maxence reportait sa pensée, vacillante encore, vers le Fils qu’il avait renié, que se passait-il donc dans la demeure du Père ?
Ah ! certes, c’est un mystère défendu que celui-là, et la pensée, prise de vertige, défaille, si elle veut pénétrer dans la scène véritable du drame, dans ce lieu de rafraîchissement éternel où réside l’unique et substantielle Réalité. Que cette pauvre pensée humaine ose pourtant s’aventurer sur le rebord de l’abîme, et elle verra le Maître des mondes innombrables penché sur cette terre qu’Il a voulue belle et dont Il se réjouit dans l’éternité. Car, entre toutes, Il l’a choisie, et en elle, plus que dans les milliards d’astres qui L’entourent, Il se complaît, et c’est en elle qu’Il se repose, en elle à qui son Fils fut envoyé. Or voici que, penché sur notre terre, entre toutes, le Maître se recueille et qu’Il observe ces âmes qu’il a faites selon Lui. Dans sa soif ardente de se donner, dans ce désir ineffable d’être aux hommes, Il s’impatiente, Il épie la moindre bonne volonté, tout prêt, étant l’Amour même, à prévenir l’âme la plus lointaine, si toutefois elle est digne de sa compassion. Cependant, les prières des saints montent vers Lui, et L’entourent et Le pressent, selon qu’Il le veut lui-même, et elles Lui font cette violence qu’Il aime par-dessus tout qu’on lui fasse. Et parfois le regard de miséricorde s’abaisse vers la sombre terre, — ce regard qui est la joie des Anges et l’indicible béatitude des Hiérarchies célestes !
« J’ai été trouvé, dit Dieu, par ceux qui ne me cherchaient pas. Je me suis montré à ceux qui ne pensaient pas à moi. Et c’est moi, ô jeune soldat, qui ferai le premier pas. Cette humble soumission, ce goût de fidélité me suffisent. Je n’en demande pas plus. Je te ferai venir de loin et je t’aimerai de mon amour éternel. Je te marquerai du signe de mon élection. Il ne m’en faut pas davantage, — en vérité, cet imperceptible mouvement d’un cœur honnête me suffit. Ne suis-je pas le Père, et qui peut mesurer la tendresse du Père ? Un père, quand il écoute les balbutiements de son enfant, il se récrie sur son intelligence, et la moindre action, il la tourne à la louange de son enfant. Je suis ce Père, et toutes ces âmes-là, qui sont droites et pauvres, et qui sont solitaires et misérables, je suis leur Père, et elles sont mes préférées. »
Oh ! que cette adoption serait douce à Maxence, s’il la savait ! Mais il est sur les routes du monde, la tête baissée contre les vents contraires, et il ne songe même pas à demander au ciel un secours, que Dieu, dans le secret de ses desseins, lui a déjà promis.
Le désert ceignait ses reins. C’est en lui qu’il puisait toute sa force, c’est à lui qu’il demandait la vertu. Et certes, quand il se voyait protégé par l’immense épaisseur des sables, de tout son cœur, il bénissait sa destinée. « J’aurais pu être semblable, se disait-il, à ces mondains, si jolis dans leurs vêtements selon la mode, à ces élégants dont j’ai admiré autrefois le langage artiste, à ces raffinés plus grossiers que des porcs, sous leurs masques de politesse. J’aurais pu être un homme de salon, un homme d’esprit, un délicat. Oh ! bénie soit l’Afrique qui m’a sauvé d’une telle destinée ! Bénie soit la terre qui est vraie, la terre qui est vraiment délicate, la terre qui protège les siens contre les contacts vulgaires ! Bénie soit la délivrance à tout jamais des hommes de mensonge et d’iniquité ! Du matin jusqu’au soir, je te bénirai, ô Afrique, vierge vénérable, toi sur qui nul n’a porté la main, et qui seule es restée pure… »
Maxence sentait qu’aucune de ses heures n’était perdue. Il n’en était pas une qui ne portât son fruit, qui ne fût lourde de quelque méditation ou de quelque fructueux travail. Et rien en effet ne venait troubler cet admirable déroulement de vie intérieure que l’Afrique réserve à ses élus.
Comme la colonne n’était plus qu’à quelques étapes d’Atar, les pensées de Maxence prirent un cours nouveau. L’on s’était arrêté à Djouali, à Chommat, à Tifoujar, — lieux obscurs et tous marqués, pourtant, de quelques gouttes de sang français. Enfin, dans les premiers jours de mars, on arriva aux dunes d’Amatil, où l’on dressa les tentes pour quelques jours. C’est dans ces dunes que, les 30 et 31 décembre 1908, les disciples de Ma el Aïnin, inquiets de notre marche vers l’Adrar, donnèrent contre nos troupes leur premier effort sérieux.
Dans la splendeur véhémente de midi, Maxence salue avec emphase le lieu où fut cette grande cohue de 1909, aujourd’hui plus silencieux que le pôle. L’abri où il va s’étendre est proche du bastion où nos mitrailleuses furent placées et il ne reste de ce bastion que de larges haies en branches épineuses, plus qu’à moitié recouvertes par le sable. Tout alentour est suspendu dans l’arrêt de la mort, tout est noyé immensément dans le passé. Un tirailleur, un jeune Samoko, est avec Maxence. Il a assisté au combat, enterré nos morts sous le feu de l’ennemi et il a été nommé pour ce haut fait tirailleur de première classe. Ses souvenirs sont confus. Il parle des morts jaillissant dans le bastion, le sergent français emportant les mitrailleuses sur son dos ; encore étourdi par la mêlée hurlante, il dit les cris des femmes qui étaient venues trépignantes d’Atar, et, du rebord médian de la montagne, excitaient leurs maris au combat… C’en est assez, Maxence connaît ce langage. Il sait ce que sont ces combats africains, ces deux lignes affrontées qui se voient et se jettent des insultes, au milieu des rafales formidables du feu, la joie, la haine, visibles sur tous les fronts, la lumière royalement épandue, et le chef à la poitrine nue dont la voix s’essaie à dominer le tumulte, — pour tout dire, cette haute couleur militaire, cette grande allure tout engagée dans la beauté épique. Il sait tout cela, et il préfère à ces souvenirs brûlants l’humble cimetière où reposent les siens. Là, des croix rustiques, avec des noms, marquent la place de ceux qui sont tombés, d’autres tombes — sans croix et sans nom — sont celles des Sénégalais, pressées et alignées comme au moment du défilé. Et Maxence, dans l’attitude de la méditation, se tait devant la poussière anonyme du passé, dont il voudrait scruter, d’un esprit sûr, la signification. Il lit les noms de ses camarades, il sent le grand souffle de la fraternité. Cette heure non plus n’est pas perdue pour lui, et plus avant elle l’engage dans l’antique alliance, dans la mystérieuse communion du sang versé. Dans la paix magnifique, chargée de tumulte intérieur, qui enveloppe le paysage élémentaire, Maxence, seul avec lui-même, renouvelle le pacte mémorable qui le lie. Il se proclame soldat dans l’éternité, et il promet que dans la commune aventure où tous — morts ou vivants — sont engagés, il sera le plus brave, le plus ardent dans la mêlée, le plus généreux de son corps. Avec ceux-ci, dont l’esprit demeure et dont la chair a été consumée par le soleil, il a même pensée, même volonté. Il confirme solennellement qu’il sera loyal et véridique, qu’il abandonnera tout, la richesse, la famille et la vie même, pour cette tâche qui lui a été départie, et à ces ombres, fixées au plus secret repli de la terre, il montre enfin son âme, toute pauvre et nue, son âme qui a déjà vaincu le monde.
Le galop de la conquête, la pressante réalité l’étouffent, lui font mordre les lèvres… 10 décembre 1908, à Moudjéria. Les Maures disent : « Jamais les Français n’entreront dans l’Adrar. » Le 5 janvier, cinq cents Sénégalais sous nos ordres entrent à Atar après une marche de cent lieues, hérissée de difficultés. Quelques jours avant, la résistance avait été brisée à Amatil, puis à Hamdoun où la canonnade avait promptement déblayé le terrain. Puis, pendant dix mois, ce sont nos colonnes volant aux quatre coins du désert, les tribus venant jeter leurs armes à Atar, l’établissement méthodique de la paix française, l’imprudence folle dans l’offensive, la sage prudence dans l’organisation du territoire, le souci constant de montrer notre justice après avoir montré notre force. Pages romaines, dignes de César. Magnifique histoire, trop peu connue. Mais la France est si riche en gloire qu’elle néglige cette monnaie.
Voilà l’action que Maxence prolonge. Voilà la vivante réalité où il s’ingère, comme un coureur prend sa place sur la piste et se met dans le train. Le labeur s’offre à lui, nettement délimité, clairement tracé selon l’ordre français. Le travail est là, tel que, transmis par la hiérarchie, il reste à accomplir dans la limite des instructions supérieures. Le terrain s’ouvre, posant lui-même ses conditions dès l’entrée : l’abnégation de soi et la ferme application, des bras vigoureux, un esprit sain.
Ainsi, dans les champs d’Amatil, les intentions du jeune soldat sont simples. Que s’il avait le loisir de s’y rappeler les ardentes journées de Zli, il s’étonnerait peut-être de ce que la pensée, évaguée un moment vers l’azur, revînt si vite dans ce champ clos où il a mission de combattre ; de ce que, ayant entrevu le sens de la soumission et de l’obédience véritable, il se contentât, peu de temps après, de l’image de la soumission et du seul symbole de l’obédience ; de ce que, cherchant une loi à Zli, il se soumît si aisément à celle que lui proposait Amatil. Mais Maxence est soldat avant tout. Son point de départ n’est pas ailleurs que dans cette tâche humaine qui lui a été assignée. Au reste, dans l’itinéraire du Tagant à l’Adrar, ce sont les deux visages de l’Afrique qui se sont offerts à lui, et l’un est celui de la Prière et l’autre est celui de l’Action. Ici, vêtue de lin, et là ceinte d’une armure, ici auréolée de rayons et là casquée de fer, telle apparaît au jeune soldat son antique conseillère, — et lui-même, tantôt humble devant le ciel et tantôt orgueilleux devant la terre, tantôt inquiet de la déficience de l’azur et tantôt rassuré par l’immense possession terrestre, tantôt très petit devant ce qu’il n’a pas et tantôt très grand devant ce qu’il a, c’est un double cœur qu’il promène dans la duplicité de l’Afrique.
Pourtant, in medio leporum, du sein même de la félicité terrestre, naît une mortelle inquiétude. « Certes, dit l’âme inquiète, ce devoir est bien tracé, qui guide mes pas et ordonne mes démarches. Et pourtant il me semble que mes pas ne sont guère assurés et que mes démarches sont celles du rêve. Je suis ce poisson qui se gouverne habilement dans l’élément de l’eau et qui pourtant jamais ne connaîtra la mer, faute de la pouvoir contempler du rivage. Je ne défaillirais pas, si je n’avais la hantise de l’harmonie totale et ne voulais dominer l’élément où se meut le corps que je supporte. Mais je suis pensante autant qu’agissante. L’intelligence survient, qui veut savoir, et misérable apparaît l’itinéraire du soldat. »
Mais encore est-il grand par la réalité dont il est l’image. Maxence, près des tombes d’Amatil, est l’image très lointaine de la Fidélité. Et c’est pourquoi la participation à laquelle il a été admis, est agréable à Dieu. Son ignorance même est son bien le plus précieux. Car l’intelligence qui s’est asservie au mensonge a porté sa propre condamnation. Mais au contraire, elle reste digne de la vérité, cette intelligence qui sommeille sous le fardeau du devoir humain, et à qui une action déroulée dans la pureté ne permet pas de s’exercer. Il y a moins loin de l’ignorance à la science que de la fausse science à la vraie science. La loyauté devant la France mène vite à la loyauté devant le Christ, mais la déloyauté ne mène qu’à la déloyauté. De même ce Maxence, qui est bon et véridique, ce qui est bon et véridique est donc sa part, mais au contraire l’iniquité appartient à l’homme d’iniquité. Et quand, son épée nue fichée en terre, il jure sur les cendres de ses compagnons d’être un bon serviteur, déjà il est chrétien et déjà il est participant à la grâce de la sainte Église.
IV
L’ESPRIT DES TEMPÊTES
ARGVMENT. — TABLEAV D’ATAR. — LA SOVRATE DES INFIDÈLES ET LA RÉPONSE DE L’ÉGLISE. — MAIS CETTE RÉPONSE NE SVFFIT PAS. — INVASION DE L’INTELLIGENCE. — MAXENCE VEVT AVANT TOVT LA VÉRITÉ. — DÉSORDRE, D’OV IL FAVT VNE RÈGLE OPÉRANTE, ET PORTANT EN MÊME TEMPS LE GAGE DE LA CERTITVDE. — MAXENCE TROVVE DANS L’OPPIDVM D’ATAR LES RAISONS DE SON ÉTAT D’AME. — LA MAJESTÉ LATINE ET LA DIGNITÉ CHRÉTIENNE.
Des femmes dans la palmeraie, par deux, par trois… Leurs regards, cernés de kohl, se posent languissamment sur l’ombre bleue. Des esclaves noirs, auprès des puits, font grincer le lourd balancier de bois, l’eau remonte et se disperse dans le rond du bassin. Des rires jaillissent, aussi clairs qu’en une grande verrière, un jour d’été. Tout le parfum des terrasses de la Perse se résout dans l’oasis, — point imperceptible dans l’espace, comme le plaisir est le point imperceptible dans le temps. Et voici rompu le cercle où se tenait Maxence. Maintenant ce jeune soldat n’est plus celui qui, sous le double airain de la solitude et du silence, marche avec certitude vers son but, et progresse en ligne droite sur le diamètre de l’horizon circulaire, mais au contraire il est le promeneur qui a brisé la règle et s’abandonne à son caprice. D’autres jeunes hommes sont avec lui, et la causerie vaine s’étale, tout au long des heures vides et lâches. A son abandon, à cette détente qui survient, Maxence mesure l’excès de sa fatigue. Il sent la trêve, ce moment redoutable où l’âme va se démettre de son empire, renoncer à sa domination, ce glissement vers l’inévitable catastrophe, cette démission de soi-même qu’il connaît bien et qui produit ceci, que nul dégoût, nulle rancœur ne viendra plus combler le trou immense et noir de la chute. Ainsi, trois jours durant, Maxence est une ombre marchant dans le sommeil et dans l’apparence de la mort.
Au dernier soir pourtant, désemparé, il quitte les camarades et, sauvage, il tend vers la ville où la misère surabonde. C’est l’heure où rentrent, en troupeaux pressés, les moutons ; où les enfants, fiers et charmants, poussent ces derniers cris qui précèdent immédiatement le silence de la nuit. Des murs en ruines limitent le cercle étroit au dedans duquel les maisons égales se pressent et les ruelles s’enfoncent avec peine dans la masse compacte des pierres. Sur sa droite, Maxence regarde les derniers jeux du soleil sur la haute paroi de l’Adrar, il s’arrête, respire fortement, et constate l’éphémère envahissement de la couleur, succédant à l’incolore domination du soleil. Voici les rocs rouges, les palmes vertes intensément, les sables ocrés de la batha. Et seules, chargées de poussière et de siècles, les pierres du Ksar demeurent dans l’indistincte grisaille. C’est le soir, où chaque minute compte, où chaque seconde rend un son que l’on voudrait éterniser. L’homme est en plein contact avec le monde, il est comme un gong où le temps frappe à petits coups et les ondes du métal s’élargissent, et s’amplifient, selon des lois mathématiques.
Déjà plus fort, pénétré d’harmonies sereines, Maxence s’enfonce dans une des venelles qui s’offrent à sa flânerie. Au-dessus de lui, les terrasses sont ceintes d’épines toutes dressées à la même hauteur du sol, et entre les lignes de branchages desséchés, un étroit ruban de ciel sinue et marque seul l’itinéraire. Mais une âcre odeur prend à la gorge le voyageur. Derrière les portes basses, il aperçoit de petites cours où mille mouches dévorantes assaillent les femmes indifférentes et les enfants, au milieu des calebasses. Au vrai, il se trouve dans un ghetto, et pris d’une vague inquiétude, il hâte le pas vers l’espace libre. Parfois, le passage d’une lente beauté, à demi voilée, achève l’illusion. Maxence est bien décidément dans une juiverie. Au reste, les habitants d’Atar, Smassides pour la plupart, sont les plus vils des Maures, et ne peuvent se comparer aux vrais et libres Berbères qui habitent, au plus loin du désert, dans les tentes en poil de chameau.
Aucune lumière ne vient percer l’ombre ; nulle porte fraternelle ne s’ouvrira. Nulle main ne se tendra… Mais Maxence frissonne ; son cœur, frappé de terreur, s’arrête de battre : n’est-il pas, sur toute la terre, un étranger, et non point ici seulement, mais partout ? Est-il un seul lieu dans le monde où il puisse dire : « Voici le terme du voyage, voici le sol où tout est mien et voici les frères de ma pensée et de ma prière ? » En quelque point du globe qu’il aille, il est seul, il tourne sur ses péchés cachés au monde, il est le maudit que rejette la douce communauté humaine. Mais tandis que l’infortuné sent tout sombrer autour de lui, des voix sortent des murs épais d’une mosquée. C’est l’heure où tout l’Islam psalmodie la Sourate des infidèles, et Maxence répète lentement la sombre prière, qu’il a lue dans le livre : « Souratoul el koufar. Dis : O infidèles ! Je n’adorerai point ce que vous adorez. Vous n’adorerez point ce que j’adore. J’abhorre votre culte. Vous avez votre religion, et moi la mienne. »
Une douleur mystérieuse étreint Maxence. Ce cri d’orgueil et de solitude résonne en lui. Il sent que cette force domine toute misère, que cette beauté est la plus forte. Mais les paroles de ces gens ne sont pas à lui. Que ne peut-il leur dire, dans l’exultation de la certitude :
« Ce n’est pas vous, ô voix menteuses, qui avez les paroles de la vie. Vous avez votre religion. Mais moi, j’ai la mienne. Vous avez votre prophète, mais j’ai mon Dieu, qui est le Christ Jésus. Vous avez votre livre, mais j’ai le mien… »
Mais quoi ? Il le dit déjà, et dans le péril, oublie les querelles intérieures de l’école. Devant l’Arabe, il est un Franc, tenant la certitude de sa race à tout jamais consacrée, et, sous l’aiguillon de la honte, il se dit l’enfant, combien prodigue, de son Église. Car son nom est lié à tout jamais au nom chrétien. Et que serait sa fierté devant le Maure — sinon une fierté catholique ?
Ainsi, dans son geste de défense, voit-il l’Église de Dieu, sur la France penchée pendant des siècles, et il lui faut maintenant considérer ce qu’elles ont fait ensemble, dans la grande partie engagée en commun. Or, dans le fond des temps, il voit la procession de paix qui franchit le portail et le geste de la bénédiction sur le monde épouvantable. Au milieu du crime et de l’iniquité, dans les grandes guerres dévastatrices, l’évêque est debout, sur la pierre inébranlable, arrêtant, de ses deux doigts levés, la foule hurlante et l’invasion de la barbarie. Dans les sombres campagnes, au-dessus des ruines amoncelées, seul, le monastère garde l’impérissable dépôt, afin que la petite lampe vacillante de l’esprit ne s’éteigne pas et que la justice ne soit point abolie. La parole infaillible de Latran plane au-dessus du monde, comme une blanche colombe au-dessus d’un charnier. Les empereurs et les rois féroces sont vaincus par la voix seule du vieillard blanc au fond de Rome, et le moine, dans sa cellule, veille à la justification du peuple de Dieu. Oui, tout au long des âges, l’Église est penchée sur la France, et elle pleure avec elle et elle se réjouit avec elle. Or voici que grandit ce peuple et qu’il apparaît entre tous les peuples de la fidélité. Voici les hommes de votre droite, ô Seigneur, — voici le déroulement de la plus noble histoire que les temps aient inscrite. Le plus beau royaume du monde, — et il est aussi le royaume de la fidélité. La plus glorieuse puissance du monde, — et elle est une puissance de chrétienté. Vos fils, ô Seigneur, les plus braves et les plus fiers, — mais ce sont les fils de la juste observance et ils sont les enfants de votre amour. Maxence la connaît bien, la merveilleuse histoire, dont toute page, jusqu’à la plus sombre, porte encore témoignage de la grandeur.
Or, où est la France, se dit le jeune soldat : sinon dans Reims, où le triple portail semble s’ouvrir encore à la procession royale, et dans Saint-Denis, avec les tombeaux de notre gloire, — et encore dans cette joie pascale de Chartres, et dans la nef protectrice où l’on dit que se plaît la Reine du Ciel, — et même, dans ces clochers des campagnes, qui seuls ont vu l’immense déroulement des générations ? Car, c’est peu d’affirmer que la flèche, au-dessus des campagnes, commande à l’étendue et qu’elle est comme le centre de l’espace. Elle apparaît surtout comme l’organisatrice du temps, et les siècles se rangent autour d’elle mieux que les paysages terrestres, et les toits innombrables de la ville. Elle est le présent, entre le passé et l’avenir, plus encore que ce point de l’espace où convergent toutes les lignes de l’horizon. C’est donc vers elle qu’iront les âmes qui veulent se pénétrer de la patrie. Mais que diront-elles, ces âmes de sincérité, quand, dans la plus sombre chapelle du chœur, juste derrière le maître-autel, elles auront découvert l’authentique héritière du Royaume, et que renier la Chrétienté, c’est en quelque manière renier la France ? Alors les portes de l’histoire s’ouvriront, et le miracle très replié qu’est cette France apparaîtra à ces êtres dans son adorable clarté.
L’apparition des plus royales demeures de Notre-Dame, dans cette fétide embuscade d’Atar, peut bien consoler Maxence. Mais non ! Il reste au fond de lui un sombre tourment. Que les faibles se nourrissent des plus nobles rêves ! Lui, il veut la vérité avec violence. Il est saisi par la noble ivresse de l’intelligence, et cette fièvre d’esprit le travaille, d’aller à la véritable raison, à cette assurance très sereine de la raison bien assise. Il demande d’abord que Jésus-Christ soit vraiment le verbe de Dieu, que l’Église soit de toute certitude la gardienne infaillible de la vérité, que Marie soit en toute réalité la reine du ciel. Et telle est sa première exigence avant que de considérer cette vocation et merveilleuse élection de la France. Jamais le ciel d’Afrique, jamais ce sol militaire ne conseilleront la lâcheté ni la prudence. Ils sont l’exaltation de la certitude, la glorification de l’Absolu. Et c’est la leçon même que peut donner à un passant la voix impérieuse de la mosquée : « O infidèles ! vous avez votre religion et moi la mienne, et je n’adorerai point ce que vous adorez. » C’est-à-dire : rien n’est beau que le vrai. Rien n’est digne d’un homme libre que l’amour, ou que la haine de l’amour. Et encore : que cette nef elle-même de Notre-Dame soit rasée à tout jamais, si Marie n’est pas vraiment Notre-Dame et notre très véritable Impératrice. Que cette France périsse, que ces vingt siècles de chrétienté soient à tout jamais rayés de l’histoire, si cette chrétienté est mensonge. Que cette France chrétienne soit maudite, si elle a été édifiée sur l’erreur et l’iniquité. « Je n’adorerai point ce que vous adorez. » Toute la question est donc d’adorer ou de ne pas adorer, mais adorer n’est pas autre chose que connaître. La considération de la France, elle-même, s’efface devant la certitude œcuménique.
Que l’on se figure, sur ces joyeux sommets et dans cet air purifié, l’apparition du grand-prêtre Antistius. Amère dérision ! Et que nous voici loin de la fierté et des paroles de la solitude ! C’est en vain que le révolté mesurera les effets de la désobéissance, ou que le rite, l’usage seront invoqués. Si le temple qui a su créer l’union des peuples du Latium est mensonge, son œuvre ne sera pas durable. Car le mensonge ne fonde rien, et les œuvres de mensonge portent en elles leur condamnation. Mais la querelle est misérable de savoir si telle illusion est nécessaire.
Maxence se détourne : c’est l’immense nuit tropicale qui est devant lui, la nuit sérieuse dans l’achèvement du silence. Le contour de toute chose a disparu, les misérables paroles humaines sont tombées. Rien ne peut plus le tourmenter, ce pèlerin attardé, que le désir de la connaissance essentielle. Le plus beau des poèmes n’étanchera pas la soif immense de cette âme. Nulle musique n’endormira plus ce malade, que la misère du monde a circonvenu. Il lui faut le pain de la substantielle réalité, afin que ces mirages, dont il meurt, s’évanouissent, — et non pas les douces rêveries du cœur, mais le vol sévère de l’esprit tendu vers la possession éternelle. Il vomit, ce violent, les consolations d’un soir religieux, car il n’est pas de consolation hors de la clarté de midi et de l’étincelante certitude. Il maudit la paix du cœur, car il n’est de paix que de la raison. Et toute illusion est du diable, mais toute réalité est de Dieu…
L’homme, assoiffé de lumière, s’enfonce dans les ténèbres. Au silence des rues endormies, succède le frissonnement des lattes, au plus haut sommet des palmiers, et là où la rumeur des hommes fut la plus vive, plus faible et plus mystérieuse est la parole de la nuit. Bientôt, derrière l’épais rideau d’ombre, l’étendue du sable apparaît, blanchie elle-même par l’étendue sidérale qui lui fait face. Et Maxence, dans cette heure si douce, si confidente, s’anéantit. Faire un pas de plus, remuer seulement un de ses membres, lui serait absolument impossible. Subitement, le ressort intérieur se brise, le sommeil renverse par terre l’énorme soldat, tout son être disparaît dans un dernier et immense soupir, chassant l’esprit au dehors.
Le premier rayon du soleil, balayant la plaine avec le rêve nocturne, soulève doucement la lourde paupière. L’homme nouveau se dresse, et, tandis que le regard prend possession du monde, et rentre dans la grande amitié des choses créées, tout ce qui fut d’hier est aboli et le trait noir de la nuit a été tiré au bas d’une page finie…
Des femmes vinrent à passer dans la palmeraie. Maxence se dit que c’étaient celles-là qui, en 1909, allaient sur la montagne d’Amatil pour exciter leurs hommes au combat. Elles s’approchèrent, et doucement saluèrent le maître de l’heure. Maxence les regardait curieusement, un peu écœuré par l’atroce odeur du musc, — mais tout l’Orient soudain se dressait devant lui. Une langueur sauvage s’ajoutait à la beauté de ces visages ardents, et c’était l’Orient encore que rappelaient les coiffures compliquées, — ces tresses noires alourdies par les boules d’ambre, les bijoux de nacre et les péridots. Et, tandis qu’elles jouaient avec son haïk de soie blanche : « Comme elles sont bien, pensait-il, les amies du guerrier, et comme l’on voit qu’elles sont habituées à recevoir ceux qui longtemps ont couru le désert, ceux qui rentrent dans la ville, harassés, couverts de poussière, le front brûlant ! » Brusquement, mais sans l’ombre de fièvre, il les renvoya et commanda à la plus jeune de rester auprès de lui. Il semblait qu’il se conformât simplement à un usage des vainqueurs. Nulle flamme ne dévorait son cœur. Elle, presque une enfant, attendait, résignée, les caprices du chef. D’un mouvement charmant, elle ramena son grand voile bleu par-devant son visage. Alors Maxence, devant cette forme immobile, devant cette chose à lui, fut pris d’une immense pitié. Un moment, il songea à la renvoyer, honteux devant ce pauvre butin. Mais déjà son âme n’était plus à lui. Le jeune Français se leva, et, frémissant dans la douce chaleur du matin, il emporta sa proie à travers l’ombre bleue des palmiers et les bruissements du jour victorieux.
Un sombre délire l’avait saisi. Trois jours durant, il fut l’esclave de cette esclave. Il avait retardé son départ d’Atar, et ce retard pouvait avoir pour sa troupe les plus fâcheuses conséquences. Ce n’était rien, auprès de l’avilissement de cette âme livrée tout entière au démon. Enfin, cet homme fier finit par se révolter. Il secoua ses membres engourdis, se reconnut au milieu du monde, et courut tout d’un trait vers les siens qui l’attendaient.
Comme il rentrait sous sa tente, brusquement il songea à son ami Pierre-Marie et l’image de cette Vierge en pleurs lui apparut, qu’il avait reçue jadis et que le vent du désert avait emportée loin de lui. Il ressentait une douleur affreuse, une douleur qu’il ne connaissait pas. Ce cœur, depuis toujours voué au remords, apprenait une souffrance nouvelle, — souffrance mystérieuse, indicible, où, dans un unique sanglot, la terre et le ciel étaient mêlés. Maxence avait beaucoup pleuré sur lui-même. Mais voici qu’en ce jour, son regard ne pouvait se détourner de la dame très lointaine que les péchés des hommes faisaient pleurer.
Toute la misère de sa vie s’était ramassée dans cette sombre équipée d’Atar : d’abord, sa fièvre ardente du vrai, l’impuissance de sa pensée, et puis, devant le plaisir qui s’offrait, son indigne faiblesse, et tout le désordre d’un cœur qui, soumis à lui seul, reste impuissant devant son mal. Lorsqu’il avait entendu ces voix si bien assurées de la mosquée d’Atar, il avait éprouvé le goût violent de l’absolu. Mais maintenant, après le clair regard intérieur, il songe à la pureté — apercevant de tous côtés l’abîme et le manque total de Dieu. « Non, dit-il, rien de ce que je trouve en moi n’est la grandeur, et rien n’est la beauté. Mais au contraire, je me découvre semblable à ces médiocres, qui ne peuvent concevoir une pensée forte et dont le cœur est incapable de violence, — semblable à l’immense multitude des impurs et des méchants, à l’innombrable bétail de la réprobation. Sinon que je me connais et crie, de mes lèvres pénitentes, miséricorde ! » — Et, réduisant tous ses désirs égaux dans une même supplication, il s’écriait :
« O Dieu du Ciel, si vraiment vous êtes, voyez la misère où me tient ma conscience. Voyez cet extrême désordre où je suis. Considérez d’une part l’immense désir que j’ai de posséder une règle qui me préserve du péché, et de l’autre ma ferme volonté que cette règle soit selon la vérité, supérieure aux besoins des hommes. Voici mon cœur, Seigneur, qui veut votre paix, et voici mon esprit qui ne veut pas de cette paix, si elle est mensongère. O père céleste, vous le comprenez, ce n’est pas une ombre qu’il me faut, et ce ne sont pas des rêves qui me consoleront dans cette grande bataille terrestre où je suis engagé. Car je suis un homme réel dans le monde réel, et je suis un soldat engagé dans la vraie bataille du monde, et non pas un chimérique, ni un fantaisiste. Donnez-moi donc, Seigneur, un esprit impitoyable pour scruter la loi et le témoignage, comme votre saint Prophète, et pour confondre enfin, s’il le faut, les mensonges des mauvais et des impies ! »
Admirable simplicité ! Honnête et lourde naïveté ! On la comprendra mieux, si l’on pose avant tout que Maxence est un soldat, c’est-à-dire un homme de réalité, un homme de froide logique, — en un mot, le contraire d’un romantique. Dira-t-on qu’il a l’âme indigente et que sa mathématique va tuer le libre génie, la fluidité ? Ce serait croire que la richesse de la vie est en extension, — au lieu qu’elle est en approfondissement. Avec les deux ou trois principes qu’il recherche, Maxence sera plus riche que le dilettante qui butine toutes les fleurs et n’en épuise aucune. Et, d’ailleurs, s’il n’avait la volonté d’être vrai, que ferait-il dans ce poste d’Atar, dans ce réduit aux angles droits, à la double enceinte de murs, que des soldats ont construit ?
Au seuil, pour la dernière fois, les mouvements secs de la sentinelle qui rend les honneurs accueillent Maxence. L’officier traverse vivement le large chemin de ronde où s’entassent les approvisionnements militaires. La deuxième porte franchie, il se trouve dans une cour carrée qu’occupent de toute part des bâtiments sévères dont deux, se faisant face, ont un étage. Deux escaliers extérieurs mènent à la terrasse, flanquée de bastions et crénelée sur tout son pourtour. Deux grandes vérandas y dispensent une ombre épaisse et chaude : c’est là que Maxence retrouve, pour l’adieu, ses camarades.
Entre les deux vérandas, le soleil s’étale sur l’argamasse. De là, un coup d’œil circulaire peut embrasser l’ensemble du dispositif. Tout, dans l’ordonnance carrée, dans l’unité de la matière, — car les murs et les toits sont pareils, — dans le système symétrique, indique l’ordre, la mesure dans la force, la règle harmonieuse. L’architecte, l’entrepreneur, les maçons furent tous des soldats. Mais ces constructeurs improvisés ont fait une œuvre chargée d’une signification singulière. La demeure qu’ils se sont donnée à eux-mêmes, est, en quelque manière, la demeure de l’absolu. Maxence, devant ces pierres superposées sans art, éprouvait une sorte d’enthousiasme. C’est là, sur cette terrasse bastionnée qu’il trouvait son point de départ. « Nous sommes ici, disait-il, à la borne septentrionale de notre empire. Au delà est l’inoccupé, le pur espace inemployé. Mais comment arrêtera-t-on ce large mouvement que nous y décrivons de proche en proche ? La force qui nous pousse est invincible, parce qu’elle est ordonnée comme ces réduits mêmes où nous sommes, et qui portent, sans le vouloir, tout le sens de notre action. Que faire contre la force, unie à la raison ? C’est un flot discipliné qui roule d’un bord à l’autre du Sahara et non la masse brutale qu’aucune pensée n’anime. Quelle puissance humaine pourrait donc arrêter ceux qui donnent un monde à la France ? »
Du haut de la véranda du nord, on est presque dans le balancement des palmes. Au pied des fûts graciles, des chevaux hennissent. Des hommes, des enfants passent. Et derrière ce jeu d’ombres qui tremblent, la vue reprend possession de l’étendue sans contours. Mais si l’on passe du côté sud, alors il faut fermer les yeux dans l’éblouissement : au pied même de la muraille, commence la plaine. Et parfois, en son centre, s’élève la flamme d’une blanche colonne de poussière qui monte en vrille, aspirée par le vide de la région supérieure. Au fond est assise la muraille de l’Adrar, solitaire à l’extrémité du tableau, très loin de l’homme impur…
Qu’il est noble, au milieu d’un tel paysage, le petit oppidum d’Atar ! Enveloppé une dernière fois par le regard du voyageur qui s’éloigne, il apparaît alors comme le dé, jeté au travers de la table, sur qui se joue le destin de la France. Encore le franchissement d’une des ondulations du terrain, et dans un détour, s’abolit le signe salué une dernière fois, et le dernier témoin de la dignité latine.
« Ayant établi son camp vers ce côté de l’oppidum qui, séparé du fleuve et des marais, présentait un étroit passage, César entreprit de préparer les matériaux nécessaires à la construction de la terrasse — aggerem apparare, — de pousser des baraques d’approche, — vineas agere, — enfin d’élever deux tours, — turres duas constituere… Quant au ravitaillement en blé, — de re frumentaria, — il ne cessait de presser les Boïens et les Éduens… Mais l’armée ne laissait pas de souffrir de l’extrême difficulté du ravitaillement, due à la pauvreté des Boïens, à l’indiligence des Éduens, et aux incendies des magasins. Ce fut au point que très souvent les soldats manquèrent de grain et souffrirent d’une grande famine. Néanmoins, aucune parole ne fut entendue de leur part, qui fût indigne de la majesté du peuple romain et de la supériorité des vainqueurs : nulla tamen vox ab iis audita POPULI ROMANI MAJESTATE et superioribus victoriis indigna… »
En relisant sous sa tente les phrases ternes et sévères du conquérant, Maxence comprenait mieux la suite de l’entreprise où il était engagé. Oui, il les connaissait bien ces murs carrés, ces nobles tracés, ces pures lignes droites des oppida et des voies romaines. Et aussi ces difficultés de ravitaillement et ces inquiétudes au sujet de la res frumentaria et ces démêlés avec les tribus. — Mais surtout, ce qu’il reconnaissait, n’était-ce pas cette populi romani majestas, cette sereine et rectiligne souveraineté, cette majestueuse et souveraine dignité française ?
Et pourtant, il n’avait pas la paisible assurance du conquérant. Depuis longtemps, depuis sa longue station à Atar surtout, il lui manquait d’être pleinement d’accord avec son peuple. Il sentait qu’il ne participait pas à sa vie. Il avait la certitude de n’être pas le véritable héritier de cette dignité française qu’il savait être surtout une dignité chrétienne. Étranger parmi les renégats et les blasphémateurs, étranger parmi les fidèles et les pacifiques, il ne pouvait en aucune façon parler pour la France dont il portait le nom jusqu’aux extrémités de la terre. Heureux ceux qui n’ont pas la charge d’être les envoyés de toute une nation ! Heureux ceux qui ne portent pas le poids d’une patrie sur leurs épaules ! Lui, il ne connaîtra pas de repos qu’il n’ait retrouvé le visage de la terre natale et la signification de son nom béni.
Car, voici que depuis l’invasion des Césars, vingt siècles de Rédemption sont venus, et quelle que soit notre volonté mauvaise, nous sommes encore les héritiers de Dieu et les cohéritiers du Christ. Et Maxence lui-même, qui n’a jamais connu son Dieu descendant pour lui sur l’Autel, à l’heure du soleil levant, — il n’est pas parti avec les mains vides, mais il a emporté avec lui la croix de son sauveur qu’il ne voit pas. Poids sans nulle mesure, fardeau indéposable, puisqu’il n’est connu que par cette mystérieuse oppression du cœur et par son seul silence.
Ainsi le voyageur, sur la terre d’Afrique, quoi qu’il fasse et quoi qu’il veuille, est toujours Christophe avec son long bâton, portant, auprès de sa tête inclinée, l’Enfant avec le globe et l’auréole de la lumière invisible.
V
A FINIBVS TERRÆ AD TE CLAMAVI
ARGVMENT. — LA VIE DES CAMPS. — S’ADONNER A LA CONTEMPLATION. — LE RETOVR A LA COMPLEXITÉ. — VERS LA MER. — IL N’Y A PLVS MOYEN D’ÉVITER LE COMBAT. — CONDITIONS DE LA LVTTE. — ÉLOGE DE LA PAVVRETÉ. — L’ARMÉE DV SILENCE.
Voici à peu près ce qu’un étranger aurait pu voir du camp des méharistes : un désordre de petits abris en paille, de tentes basses, bariolées et rapiécées, où semble grouiller une vie confuse ; la tente du chef ni plus haute ni plus luxueuse que celle des soldats ; ici, une femme bleue allaitant un bébé nu, là, de petits enfants jouant sur des nattes en paille de palmier ; des hommes de toutes races, venus des quatre coins de l’Afrique ; le grouillement d’une banlieue ; tout l’espace habité, resserré sur le faîte d’une petite colline de sable surplombant à peine l’immense mer des dunes comme une barque basse sur le clapotis de l’eau illuminée. On est à Zoug. Et voici, au plus lointain horizon, tous les points donnant l’azimuth et la latitude : au sud les dômes granitiques de Ben Ameïra et d’Aïcha ; au sud-ouest, le piton d’Adekmar et le Gelb Azfar ; au nord, Kneïfissah, comme un rongeur sur la table de bois blanc ; à l’ouest, la chaîne de Zoug, aussi mince et nette que la sépia sur une toile peinte de la Chine. C’est tout. Hors ces témoins, prêts à répondre de l’emplacement, rien qui attire le regard, ou qui l’amuse. Ni formes, ni couleurs. De la lumière sans couleur. Un seul Personnage compte, et c’est le Ciel. Immense, fait d’une belle matière d’azur profond, occupant toute la place, il apparaît comme la plus certaine des choses créées. Parfois, un flocon effilé le traverse de part en part, sur le plus grand diamètre, — mais bien en vain, car nulle pluie ne surviendra de toute l’année. La terre, elle, visiblement ne sert que de support à ce ciel, et, par ce rôle d’esclave qu’elle assume, elle conduit aussi à la dilatation du cœur, et à la contemplation silencieuse.
Mais, pendant la sieste, l’homme doit interposer entre la nue et lui l’épaisseur de la toile de tente. C’est sous une ombre légère que Maxence attend, dans la grande suspension méridienne, le réveil de la vie. Et parfois il sursaute : il a entendu le subit vagissement d’un enfant et la voix de la mère qui le calme. Ce bruit en a éveillé quelques autres : deux tirailleurs échangent quelques mots rauques. Deux appels éclatent : « Ali !… Ali !… » puis tout retombe dans le silence, la tête lourde se penche sur la poitrine, les paupières se ferment pour la profonde méditation.
Nul nuage, nul obstacle terrestre ne s’oppose à ce qu’on suive la marche du soleil. L’homme est placé en face du jour, et il n’est pas d’autres ombres sur la terre que la sienne propre et celle de sa demeure incertaine. Quand les rayons, devenant obliques, viennent agacer les yeux, l’on peut sortir et Maxence s’en va parmi les chameaux qui ruminent dans l’immobile chaleur. Parfois ils allongent le cou vers les petites tiges métalliques de hâd, seule plante de ce désert, — ou bien ils aiment mieux ne rien faire et simplement abaisser les longs cils de leurs yeux paisibles. Le berger aux cheveux annelés s’empresse auprès du chef.
Maxence revient lentement, car il n’y a pas d’utilité à aller vite. Des Maures déjà sont accroupis en cercle, au seuil de la tente. Il rentre, et, les dévisageant d’un regard aigu, il s’asseoit sur la natte. Puis il les écoute, et il parle avec mesure, selon l’équité et la raison, rendant à chacun son dû et disant ce qu’il est utile de dire… Un nouveau soir est descendu. Une nouvelle nuit est venue, la même nuit est venue, si pure, si sauvage, que toute voix se fait douce devant elle, et bientôt cède et se résout dans l’universelle attention…
Toute chose est simple et bien en place. La vie profonde a rejailli du bourgeon primitif. Toutes les branches mortes, toutes les feuilles jaunies sont tombées, et il ne reste plus que la grande poussée intérieure de la sève, et le travail mystérieux de l’éclosion. Goûte, ô exilé, la joie d’être vrai ! Le monde occidental n’est plus. Les mensonges, les vains discours, les sophismes sont pour toi comme s’ils n’avaient jamais été. Te voici seul dans la douce pensée de la nuit, et demain, dans le matin frugal, tu seras un homme aux prises avec la terre, un homme primitif sur la planète primitive, un homme libre dans l’espace libre. Car tu es délivré de tout ce que les hommes ont élevé de leurs mains contre Dieu et tu ne vois plus rien, jusqu’au plus lointain horizon, que l’œuvre même de la Création !
Tout est simple et visible. Et pourtant ce n’est pas un retour à la simplicité que veut dire Maxence. L’âme, livrée à elle seule, découvre des trésors qu’elle ne soupçonnait pas et c’est dans l’élémentaire que se posent les problèmes, avec l’équation de la substantielle vérité. L’homme ne reçoit nul soutien de l’art ou de la nature. Donc il aperçoit mieux la complexe constitution de lui-même. L’esprit le presse de toutes parts, et tous les désirs insatisfaits, que la servitude du corps avait fait taire, rejaillissent dans le fond obscur de la conscience. Ainsi Maxence considère-t-il le champ de bataille intérieur et la défection de tout le visible. Il est seul dans la rose des vents, mais, s’il est seul, c’est encore en compagnie de lui-même, en compagnie de sa misère qu’il connaît bien et du « pourquoi » se dressant à chaque pas avec le « comment ». Tout ici le proclame : une certaine simplicité du corps est en raison inverse de la simplicité de l’esprit, et plus rudes deviennent les mœurs, plus fine et plus ailée se fait l’intelligence, s’efforçant sur les choses difficiles, et sur cela même qui paraissait simple dans l’armature occidentale. D’où : ce qui est important dans le monde civilisé, c’est de vivre.
Mais ici ce qui est important, c’est de penser. Et le jeune homme qui, dans son pays, n’a jamais entendu parler que d’un monde sans Dieu, s’il reste auprès des siens, il suivra cette route facile où on l’a engagé, mais s’il vient dans les thébaïdes d’Afrique, rendu à lui-même, il remettra tout en question, il demandera le contrôle et la vérification.
Maxence, malgré les aspects toujours changeants de la vie nomade, ne pouvait détacher sa pensée de cet unique point où il sentait que sa destinée était en jeu. Vers la fin d’avril, laissant le camp sous la garde d’un sergent, il partit avec quelques méhara dans la direction de l’ouest. Il voulait atteindre en ligne droite le petit poste de Port-Étienne, sur les bords de l’Atlantique, à quatre-vingts lieues de Zoug. Les longues heures à chameau, devant le déroulement monotone de l’espace vierge, les haltes dans le silence infini des hommes et des choses, les veilles solitaires sous les étoiles, ou la longue patience des routes nocturnes, tout devait ramener Maxence à cette lutte ardente, à ce corps à corps de l’homme avec lui-même, dans l’azur de l’espace intérieur.
Mais si, d’aventure, la loi du silence est transgressée, c’est pour qu’une parole plus profonde monte aux lèvres de cette demeure qui est dans l’âme inquiète celle de Dieu. Un matin, le jour après qu’ils eurent franchi le désert Tiris, Maxence et ses compagnons se réveillèrent au puits de Bou Gouffa. Minute impérissable ! C’était au milieu d’une lande qu’ils reposaient, et des touffes de plantes y poussaient à l’envi, dont le vert pâle était celui des bruyères du pays de Galles. Une rosée abondante couvrait le sol, car déjà l’influence de la mer amollissante se faisait sentir. Vers l’est, les sombres dentelures de l’Adrar Souttouf apparaissaient, couronnées de brumes légères. L’air était allégé, décanté dans les laboratoires du matin, et il apportait, en brises tièdes, des parfums de terres mouillées. Quelques gouttes de pluie tombèrent dans le silence. Maxence, debout vers l’Orient, saluait la naissance du monde. Alors Sidia, un Maure de l’escorte, s’approcha de lui, et, faisant un grand geste du bras droit vers l’horizon :
— Dieu est grand ! dit-il.
Sa voix tremblait un peu… Il n’y eut pas d’autres paroles de dites ce matin-là.
On repartit. Un nouveau désert s’ouvrit alors, l’Aguerguer, c’est-à-dire un immense développement de cailloux blancs et de sable blanc, parsemé de dômes de sable étincelants. Et parfois on s’arrêtait, parce que quelques pieds d’usid desséché avaient réussi à se fixer dans le grand mouvement des sables. Les dromadaires pouvaient manger… — « O pays de clarté, disait Maxence, pays faits à l’intention du soleil, solitudes de loin en loin troublées par le passage de quelque medjbour ou la fuite de quelque campement… quelle figure faisons-nous parmi toi ? Nous nous retournons, nous constatons notre présence, et presque, nous demandons pardon d’être là… »
Cependant, à mesure que ces hommes se rapprochaient de l’océan, grandissait en eux l’exaltation d’une certaine allégresse. Il n’était pas rare qu’ils chantassent et quant à Maxence, il poussait avec plus de fièvre sa fine monture, lui caressant les flancs de son bâton noueux. Bientôt, le pays se fit semblable à ces terrains de démolitions que l’on voit aux faubourgs des villes, terrains vagues, chargés de gravats blancs, hachés de fossés et d’excavations. Dans les aires de sables, au pied des soulèvements calcaires, des gazelles fuyaient, en détournant la tête vers les voyageurs étonnés…
Puis, un soir, Maxence se trouva sur le bord de quelque chose qui ressemblait au fond d’un lac desséché. Le guide s’était arrêté, surpris. Il revint sur ses pas. Maxence sentait en lui le froid d’une nuit marine, et la pénétration jusqu’aux os de la grande inquiétude d’une navigation transie. Il s’orienta, montra du geste la nuit, où l’on s’enfonça en un dernier effort crispé. Mais la marche était incertaine. Il fallut s’arrêter, attendre que le jour nouveau fixât l’itinéraire.
Le lendemain, peu de temps après le départ, le guide apercevait à l’horizon de ce lac entrevu la veille, une ligne sombre. C’était la mer ! Maxence prit le trot, réveillé par les odeurs salines qui déjà affluaient du fond du golfe. Une heure après, les contours vagues d’une grève immense se dessinaient. Tout au fond, la mer scintillait. Elle semblait s’étaler en des formes qu’on ne comprenait pas. La ligne du rivage, mal dessinée, elle-même achevait de donner à ce spectacle l’aspect de la confusion.
Enfin les hommes du fond des terres arrivèrent à ce point précis où la nappe liquide, dans la dernière vague expirante, prend contact avec l’élément minéral, et à l’extrémité même du continent. Alors, s’étant arrêtés, ils mirent le pied dans l’eau, afin de constater la réalité de cette chose immensément vivante devant eux. Au contraire des tristesses molles de la lagune, c’était la joie achevée d’un golfe aux lignes pures qui les accueillait, et la courbe harmonieuse de ce rivage remplissait tous les cœurs de paix heureuse. Maxence ne disait rien, ne ressentant au dedans de lui qu’une immense libération du passé. Il était comme un homme ayant beaucoup pleuré, et qui sent une brusque détente, après le naufrage de tout dans le débordement des larmes.
Si loin qu’il aille en lui, il ne découvre en lui que le sentiment de la sécurité et l’assurance d’une félicité sans trouble. Le désert est derrière lui, mais il en a détourné son regard, comme si jamais plus il ne devait y vivre, et dans la joie du beau spectacle nouveau, il se donne à l’Atlantique retrouvée. Voici la satisfaction profonde du flot remplissant exactement la coupe. Quelle est l’âme dolente que la vague océane ne libérera pas, portée par le rythme de la respiration marine ? Maxence, lui, les pieds sur la terre ferme, pose son regard candide sur le gouffre. Et parfois il épie le marsouin bondissant au-dessus de l’écume, — ou bien il suit le vol des immenses cormorans fonçant du fond du ciel sur l’arête aiguë de la lame…
Courte trêve ! Brève diversion à ces heures pesantes où l’homme, perdu au plus profond de la terre, est le prisonnier de son horizon scellé ! Encore une fois, un Maure, — le même Sidia, — devait ramener Maxence à l’objet de son intérieure négociation, et le mot tomba comme l’allumette sur la meule, un jour d’été.
A Port-Étienne, le jeune officier aimait à quitter le poste et à venir, avec quelques-uns de ses compagnons, sur la plage étroite qui s’enfonce vers le sud comme un coin entre deux masses d’azur. Là, des barques de pêche se balançaient mollement, et plus loin une grande carène gisait, à moitié recouverte par le flot. Maxence s’amusait à suivre des yeux les pêcheurs espagnols des Canaries qui halaient sur le sable de lourds filets chargés de poissons. Il était comme dans l’immense repos d’un rêve étoilé de soleils. Seuls, les cris gutturaux des pêcheurs rythmaient le silence… « A la ! A la ! A la riva ! » Mais lui se taisait, ne pensant à rien, et il ne restait dans tout son être que cette sensation persistante : le balancement égal et monotone du chameau avec la détente mesurée des quatre membres, l’un après l’autre, sur le sable…
Ce jour-là, en revenant vers le poste, Maxence admirait, au-dessus des gravats desséchés de la presqu’île, les quatre grands pylônes de la télégraphie sans fil. Il se considérait, Français, hautement possesseur de ce sol, et, au delà, par ces mâtures métalliques recueillant les nouvelles du monde, il prenait mesure de toute la terre. Et, dans l’enivrement de cette incomparable royauté : « Venez… », dit-il aux Maures. Des étincelles remplissaient l’espace d’une petite pièce vitrée où l’on apercevait la confusion ordonnée des fils dans des tremblements de cuivre. Sous un hangar voisin, un moteur battait le sol, et le bruit sourd parti de là se mêlait aux détonations formidables de la lumière.
« Voyez, disait Maxence aux soldats, quelle est la folie des Maures qui veulent résister aux Français. Est-il, à travers le monde, une puissance comparable à la nôtre ?… »
Et c’est alors que fut dite — d’une voix douce et lointaine — la conclusion :
« Oui, vous autres, Français, vous avez le royaume de la terre, mais nous, les Maures, nous avons le royaume du ciel… »
Maxence regarde Sidia, la souffrance aiguë le saisit, un « oh ! » s’étouffe sur ses lèvres. Mais à quoi bon répondre, et que répondre ? Il n’est pas autre chose en lui que l’explosion silencieuse de la tristesse… O Maxence ! cette parole ne s’effacera plus et ce regard hautain ne cessera pas de peser sur toi, qui baisses les yeux et qui te tais. En vain tu balbutieras : « Ce n’est pas vrai… » Où que tu ailles désormais sur la terre des vivants, la voix intérieure te répondra : « Oui, le royaume de la terre est à toi. Toute la science humaine est à toi. Toute la pensée humaine est là, dans le creux de ta main et il n’est point de système que tu n’aies pesé, point de cité dont tu n’aies fait le tour. Tout ce qui peut être mesuré dans la nature a été mesuré par toi. Tout ce qui peut être réduit sous la puissance de l’homme, tu l’as fait tien et tu lui as imposé la marque de la servitude. Mais le royaume céleste qui ne se pèse ni ne se mesure, ce royaume-là ne t’appartient pas. La cité de Dieu, qui n’est pas faite avec des pierres, mais avec les mérites de tous les saints, cette Jérusalem du ciel t’est fermée. Tu es limité dans la proportion humaine, et de l’homme à l’homme, tu sais tout. Mais de l’homme à Dieu, de l’ordre visible à l’invisible, du naturel au surnaturel, de l’accident visible à la substance invisible, c’est à peine si tu as posé la mystérieuse équation, et le terme connu à côté de l’inconnu… »
O Maxence ! Cette parole ne s’effacera plus ! En vain, tu diras : « Ce n’est pas vrai. Et de toutes parts, sur le sol chrétien se lèvent des hommes qui portent témoignage pour moi, et je les reconnais comme les frères bien-aimés de mon sang. Voici pour te confondre, Sidia, les ascètes chargés d’œuvres devant Dieu, voici les contemplateurs en qui rien d’humain ne subsiste plus, et déjà leurs visages ont la couleur des corps glorieux, voici les explicateurs des mystères, ceux qui, au delà de l’effet, ont saisi la cause, et nul ne peut les suivre, dans les limbes de leur pensée, s’il n’a déjà en lui la grâce de l’Esprit ; voici les bénis de Dieu, par qui les miracles de l’amour se sont accomplis ; voici les saints semant les prodiges sous leurs pas, et les Docteurs en qui la Parole a pénétré jusque dans les jointures et dans les os, et voici la divine folie des martyrs. Et voici, dans le fond de nos campagnes, les plus humbles de mes frères, voici les plus obscurs et les plus courbés. Mais ceux-là même, ils sont dans la possession du ciel, et, si attachés que soient leurs pas à la terre, encore vivent-ils dans l’esprit, et entrent-ils dans la participation du divin. Et ce sont eux, ô Maures, ce sont eux avant tout qui viennent vous confondre et redresser votre offense… »
En vain ces paroles-là seront dites. Car ces témoins que Maxence invoque, ils se retournent contre lui, ils portent condamnation contre lui, et eux-mêmes, plus encore que Sidia, ils le confondent. Eux-mêmes se dressent en accusateurs, et ils se tiennent devant lui avec le vivant reproche de leur visage de douleur…
Maxence quitta Port-Étienne avec la conviction qu’il était un très pauvre homme, — mais riche de cette certitude, il se replongeait dans le désert avec la sombre ivresse du chercheur d’or, aux plus profondes forêts de la Guyane. Rien de ce qu’il savait n’était la satisfaction profonde de l’esprit se retrouvant tout entier, et s’épuisant dans la plénitude de l’embrasement victorieux. Nul maître n’était pour lui le maître incontestable. Nulle parole, de toutes celles qu’il avait reçues, n’était la parole de la vie. Et pourtant, il sentait confusément que ce serait là, dans le silence des sables éternels, que se dresserait le Bon Pasteur, tendant à la brebis nouvelle ses mains sanglantes. Les cercles de feu s’ouvraient, l’un après l’autre, pour le geste de la délivrance, et déjà, à l’extrémité de la terre altérée, apparaissait le ciel du rafraîchissement éternel…
Le temps des épreuves n’était pas fini, mais la bénédiction de Dieu était sur elles. Maxence connut la soif, l’attente amère de la mort, la sueur de sang, l’immense fatigue semblable à l’agonie, tout — sauf le désespoir qu’une force mystérieuse lui interdisait. Et parfois la peur immense se mettait dans la petite troupe, la peur hideuse courant de proche en proche, claquant comme le vent du nord dans la nuit sans lune. Alors il fallait que le taciturne trouvât un sourire, avec la douce parole du père à ses enfants, et il était, devant la masse humaine serrée derrière lui, comme la petite lampe de l’espérance qui brille au bout de la plage abandonnée.
Au puits de Bir Guendouze, les vivres étaient à peu près épuisés. Maxence hâta la marche sur Bou Gouffa. La chaleur était devenue intolérable. L’air était si pesant que l’on entrait dedans comme un nageur faisant effort pour fendre une eau morte. Le ciel se chargea d’une fine poussière jaune, pénétrée de lumière diffuse. Des chameaux tombèrent morts d’épuisement. Le météore était comparable à une cloche de cuivre ayant perdu la propriété de la résonance, et s’abattant sur le monde frappé de stupeur. Maxence craignait de perdre tous ses animaux et il voulut marcher la nuit. Mais la lune et les étoiles étaient cachées par la brume, ce qui rendait la direction impossible.
Le troisième jour, on était parti avant l’aube. Lorsqu’elle parut, Maxence arrêta sa troupe pour la prière du matin. L’immense plaine se taisait, comme si la respiration du monde eût été suspendue. Bientôt, le gros disque fuligineux du soleil sortit des brumes de l’horizon, et déjà, au bas de sa course, il répandait d’immenses nappes de lumière métallique recouvrant la masse, radiante elle-même, de la terre. On repartit. Bientôt les premières hauteurs de l’Adrar Souttouf apparurent, mais toutes proches, car la caractéristique du phénomène était que le monde avait perdu sa profondeur et tout l’ordre que donne aux choses l’atmosphère. Enfin, vers midi, Maxence mit pied à terre au puits de Bou Gouffa, à l’endroit même où, quelques jours avant, un Maure, et non lui, avait confessé la gloire de Dieu. Le premier bolge était franchi.
Or les pensées de ces hommes qui étaient là se taisant et se recueillant en eux-mêmes, n’étaient pas complexes et diverses, mais au contraire leurs esprits étaient tendus vers le but qu’ils poursuivaient dans l’espace, comme des cordes prêtes à se rompre. Le soir même, l’on repartit pour franchir l’Adrar Souttouf. Vers dix heures, Maxence se trouvait entre deux parois de pierres qui devaient être l’entrée dans le massif. Les chameaux n’avançaient plus qu’avec peine. Le fond des monts apparut, derrière les décombres du couloir, et parfois, aux épines d’un arbre suspendu aux flancs des rocs, le burnous du jeune chef se déchirait. On était perdu dans les rocs de l’Adrar Souttouf, là où sans doute aucun être humain n’avait encore passé, dans les solitudes sauvages que trouble seul, de loin en loin, le passage d’un mouflon solitaire. Cette pensée, un peu grisante, arrachait Maxence à son souci et détournait son regard de la voûte obstinément fixée. Pourtant une échappée apparut sur la droite : c’était une pente très raide, mais sablonneuse. Au bas se trouvait un fond d’oued étroitement resserré entre des rochers abrupts. Il y avait là assez de sable pour que tout le monde pût reposer. Alors on s’arrêta, et Maxence, debout et frissonnant sous les étoiles invisibles, considéra autour de lui le deuxième cercle.
Mais le troisième cercle fut le Tiris, avec la faim, l’extrême pauvreté, l’immense abandon. Maxence s’éloignait de la terre. Sa vie ralentie n’avait plus qu’une faible pulsation. Et déjà plus rien d’humain ne restait en lui, qui s’avançait dans le rêve sans fin de la lumière surnaturelle. Parfois, se ressaisissant, il disait, les poings sous le menton : « Voyons, où en sommes-nous ?… Réfléchissons… » Mais les poings retombaient, et la voix intérieure disait : « Plus tard… Maintenant, laissons agir le silence, qui est le maître… » Et vraiment qu’étaient les épreuves et tous les cercles de la douleur, en regard de ce bien immense qu’il possédait ?… Malheur à ceux qui n’ont pas connu le silence ! Le silence est un peu de ciel qui descend vers l’homme. Il vient de si loin qu’on ne sait pas, il vient des grands espaces interstellaires, des parages sans remous de la lune froide. Il vient de derrière les espaces, de par delà les temps, — d’avant que furent les mondes et de là où les mondes ne sont plus. Que le silence est beau !… C’est une grande plaine d’Afrique, où l’aigre vent tournoie. C’est l’océan Indien, la nuit, sous les étoiles… Maxence les connaissait bien, ces vastes espaces semblables aux fleuves sans bords du Paradis. Et cette grande descente, au fil du temps, quand d’abord le silence clôt les lèvres, et puis pénètre jusqu’à la division de l’âme, dans les régions inaccessibles où Dieu repose en nous. Et quand il sortait de cette retraite, comme le solitaire quitte sa cabane pour admirer l’ouvrage de la création, déjà c’était pour dire : « Tout Vous confirme, ô Père céleste. Il n’est point une heure qui ne soit votre preuve, il n’est point une heure, si sombre qu’elle soit, où Vous ne soyez présent, il n’est point une épreuve qui ne soit une preuve de Vous. Que je meure de soif dans ce désert, et je dirai encore que ce jour est béni — car je Vous ai vu présent dans votre justice comme je Vous ai vu présent dans votre miséricorde, et je n’ai pas préoccupation des apparences, qui sont la soif et la faim et la fatigue, mais de Vous, qui êtes la réalité. O mon Dieu, aidez-moi à marcher sur la route où Vous-même m’avez engagé, vous souvenant de la Parole de votre Fils qui a dit : « Ce n’est pas vous qui M’avez choisi, mais c’est Moi qui vous ai choisi. »