I
Voici un très beau livre et qui redoublera, chez tous les lettrés, la douleur que leur a causée, il y a quinze mois, la mort prématurée de son auteur, le lieutenant Ernest Psichari, héroïquement tombé en Belgique, lors de la retraite de Charleroi. Son premier roman, l’Appel des Armes, avait produit, on se rappelle, une sensation très vive. Deux raisons y contribuèrent. Ernest Psichari était le petit-fils d’Ernest Renan et le contraste de sa pensée avec la pensée de son grand aïeul ne pouvait manquer d’étonner. Mais, surtout, c’était la révélation d’un talent déjà supérieur et d’une nouveauté singulière, où le don d’expression aiguë, l’hallucination continue de l’artiste visionnaire s’associait à une subtilité d’analyse psychologique incomparable. L’Appel des Armes nous racontait la simple histoire d’un officier, Nangès, guérissant un jeune soldat des pires intoxications anarchistes et pacifistes par la seule suggestion de sa personnalité. Peu d’événements, un récit uni, j’allais dire terre à terre, et c’était un portrait dressé en pied, d’un si haut relief que ce Nangès reste, pour moi, à l’heure présente, aussi vivant que si je l’avais connu en chair et en os. Il y avait là, entre autres pages, une conversation entre camarades de garnison sur le métier de soldat, égale par l’accent et supérieure par la portée au morceau justement célèbre de Vigny dans le second chapitre de Servitude et Grandeur qui commence : « L’armée est une nation dans la nation… » Vigny ajoute : « C’est un vice des temps. » Pour Nangès, au contraire, porte-parole avoué du romancier, le plus précieux travail du soldat est de constituer, dans la nation, un type à part. Il représente, et seul, un principe d’obéissance, de sacrifice et de danger, aussi nécessaire à la tonicité générale de la Société que les sécrétions de telle ou telle glande peuvent l’être à l’énergie générale de l’organisme. Le soldat serait alors une de ces espèces sociales que le plus perspicace des observateurs, Balzac, démêlait déjà. « La Société », disait-il dans la préface de la Comédie humaine, « ressemble à la Nature. Elle fait de l’homme, suivant les milieux où son action se déploie, autant d’hommes différents qu’il y a de variétés en zoologie. Les différences entre un soldat, un ouvrier, un oisif, un savant, un commerçant, un homme d’État, un marin, sont, quoique plus difficiles à saisir, aussi considérables que celles qui distinguent le loup, le lion, l’âne, le cheval. Il a donc existé, il existera toujours des espèces sociales comme il existe des espèces zoologiques… »
Cette étude du caractère propre au soldat faisait le thème de l’Appel des Armes. Elle fait aussi celui de ce récit posthume auquel son auteur avait donné ce titre énigmatique : Le Voyage du Centurion. De ce roman, — car c’en est un, mais d’un type si neuf que l’on hésite à employer ce mot, — l’écrivain a laissé deux versions : l’une, rédigée à la première personne et sous forme autobiographique ; l’autre, — et c’est celle que l’on va lire, — sous forme de récit objectif. Le titre s’éclaire par les deux versets de saint Mathieu mis en épigraphe : « … Et le Centurion répondit : « Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit. Mais dites un mot seulement, et mon fils sera guéri, — car, moi aussi, je suis un homme qui obéit et à qui l’on obéit. Je dis à ce soldat : « Va », et il va. Je dis à cet autre : « Viens », et il vient ; à mon serviteur : « Fais ceci », et il le fait. » Vous êtes averti aussitôt : ce nouvel essai de psychologie militaire est aussi un essai de psychologie religieuse. Le romancier revendique le droit d’associer l’Évangile et l’épée, en vertu d’un texte qui prouve qu’il peut, qu’il doit y avoir une doctrine chrétienne de la guerre. Le Christ qui a dit au riche : « Quittez vos richesses », ne dit pas au Centurion : « Quittez votre service. » En écoutant ces paroles de discipline sans les relever, il les fait siennes. Que dis-je ? Il admire celui qui les prononce. Audiens autem Jesus miratus est… Il ajoute : « Je n’ai jamais trouvé autant de foi dans Israël. » C’est donc le soldat croyant qu’Ernest Psichari va nous peindre. Il ne se propose pas de tracer uniquement un tableau de mœurs, quoique ce tableau s’y trouve et que les traits en soient d’un réalisme qui ne recule pas devant la brutalité. Étant lui-même un professionnel, le romancier aime l’humble détail du service, mais il en aime plus encore le sens spirituel, ou mieux, il ne les sépare pas, et c’est la particularité qu’il faut comprendre pour bien entrer dans l’esprit de ce récit.
Déjà, dans l’Appel des Armes, il était parlé de la « Mystique » du métier militaire. Cette expression n’est pas spéciale à Psichari. Dans les derniers travaux qu’il a donnés aux Cahiers de la Quinzaine, Péguy l’employait sans cesse, et c’est à Péguy qu’est dédié l’Appel des Armes. Cette formule décèle un état mental qui semble avoir été celui de toute une élite de la jeunesse française avant 1914 et la terrible guerre. L’épreuve actuelle ne peut que l’avoir accentué. La Mystique ? — Je cherche le mot dans le dictionnaire et je trouve cette définition : « qui a un sens caché, relatif aux mystères de la foi ». Suit un exemple tiré d’une lettre de Pascal à Mlle de Roannez : « Il y a deux sens parfaits, le littéral et le mystique. » Quand Péguy reproche aux adeptes de tel ou tel parti de manquer à la Mystique de leur doctrine, quand Psichari fait dire à Nangès que l’Armée a sa morale à elle et sa Mystique, ils entendent bien affirmer que notre activité, pour être complète, doit avoir un sens caché et impliquer une foi. Dans toute action humaine, ils discernent deux éléments : une application positive extérieure à l’homme et une signification secrète qui lui est intérieure. Le soldat fait la guerre. C’est l’application extérieure. Il développe en lui secrètement, il porte à leur maximum de tension certaines vertus. Il nourrit, il enrichit son âme à travers son métier. C’est le travail intérieur. La vie de l’âme devient alors la raison profonde et dernière de l’effort, même le plus technique. L’acte de foi est là, dans cette affirmation que le monde spirituel, non seulement est une réalité, mais qu’il est la réalité par excellence. En dehors de lui, l’énergie la mieux adaptée de l’homme le plus intelligent ne diffère pas du labeur de l’araignée tendant sa toile. George Eliot parle dans Silas Marner d’un moment où son héros, le tisserand de Raveloe, ayant perdu toute croyance, mais infatigable à sa besogne, commence à mener une existence d’insecte, — insectlike life. Cette mécanisation de l’être, un Péguy, un Psichari la reconnaissent aussi bien dans la curiosité du savant, dans les calculs du politicien, dans le libertinage du voluptueux, que dans l’esclavage du bureaucrate ou du tâcheron. C’est contre elle qu’ils font appel aux puissances du psychisme supérieur les plus hautes tout ensemble et les plus profondes de notre personne. Ouvrez le Voyage du Centurion, et, dès la première page, observez sous quel jour le romancier vous présente son personnage, Maxence, officier de tirailleurs, en train de conduire en Mauritanie une colonne de méharistes : « … Son père, — le colonel lettré, voltairien et pis, traducteur d’Horace, excellent et honnête vieillard, homme enfin de belles façons, — s’était trompé. Maxence avait une âme. Il était né pour croire, et pour aimer, et pour espérer. Il avait une âme, faite à l’image de Dieu, capable de discerner le vrai du faux, le bien du mal… Pourtant, cet homme droit suivait une route oblique, une route ambiguë, et rien ne l’en avertissait, si ce n’est ce battement précipité du cœur, cette inquiétude… » Vous posez le livre, et, si vous êtes de ceux qui ont eu leurs vingt ans il y a trente ans, vous vous rappelez comment pensait et sentait votre génération. Elle oscillait entre l’intellectualisme à outrance et l’arrivisme. On était scientiste et moniste, donc nihiliste, ou bien brutalement ambitieux d’après Rastignac et Julien Sorel. Quel chemin parcouru en un quart de siècle, et de quels retours la pensée d’une race demeure capable ! Comme ces reprises de sève déconcertent les inductions les mieux appuyées, les prophéties les plus justifiées ! Soyons très prudents à ranger parmi les puissances du passé les idées et les émotions dont nos pères ont vécu. Leur vertu est-elle épuisée ? Nous ne le saurons jamais.