II

C’est un de ces retours inattendus que raconte le Voyage du Centurion, le bouillonnement, à nouveau, dans une intelligence et une sensibilité, d’une source qui paraissait tarie. L’Appel des Armes nous avait dit la vocation militaire et dans quel moule psychologique prend son relief, si l’on peut s’exprimer ainsi, ce type humain d’une frappe très spéciale qu’est le soldat. Le Voyage du Centurion nous dit l’éveil du croyant dans ce soldat, et comment la religion de la consigne mène ce fervent de la discipline à toutes les disciplines. Mais d’abord, pourquoi le Centurion ? Par rappel de l’épisode de l’Évangile que j’ai déjà cité. Pourquoi le Voyage ? Parce que ce livre est réellement le récit d’un voyage, le journal, étapes par étapes, d’une expédition en Mauritanie. Le lieutenant Maxence se met en marche pour le désert avec une troupe dont l’évocation fait les premières lignes du livre : « … Il dépassa successivement l’arrière-garde qui était un petit groupe compact de méharistes noirs, puis la cohue des domestiques, cuisiniers et marmitons, puis les mitrailleuses oscillant sur l’arête aiguë des dos de mulets, puis le lourd convoi des chameaux porteurs de caisses, puis les cavaliers, de grands nègres écrasant les petits chevaux du fleuve, les méharistes maures drapés dans de larges gandourahs, puis, enfin, l’avant-garde, au milieu de laquelle Maxence distingua son interprète, un Toucouleur admirablement vêtu de soies brodées. Et devant, il y avait la terre, la terre scintillante, givrée de soleil, la terre sans grâce et sans honneur où errent, sous des tentes en poils de chameau, les plus misérables des hommes… » J’ai tenu à citer ce quadro comme un échantillon de la manière de l’écrivain, de son coloris si pittoresque et si vrai. On comprendra tout de suite l’originalité singulière du roman, si j’ajoute que ce Voyage est aussi le pèlerinage d’une pensée, la randonnée à travers ses propres idées d’un esprit à la recherche d’une certitude, d’une conscience en quête d’une règle surnaturelle, d’un cœur en tourment de Dieu et de l’Église. Vous tournez quelques pages, et vous rencontrez, écrites de cette même plume de soldat impressionniste, des phrases comme celles-ci : « Pourquoi donc, si Maxence est un soldat de fidélité, pourquoi tant d’abandons qu’il a consentis ? Tant de reniements dont il est coupable ? Pourquoi, s’il déteste le progrès, rejette-t-il Rome, qui est la pierre de toute fidélité ? Et s’il regarde l’épée immuable avec amour, pourquoi donc détourne-t-il ses yeux de l’immuable croix ?… »

Il y a donc dans ce roman, et ce raccourci schématique suffit à le montrer, deux romans parallèles : celui de l’officier en marche sur un sol ennemi, qui scrute l’espace, scrute ses hommes, campe ici, ailleurs se bat, qui veille, interroge, commande, tend sa volonté à l’action, et il y a le roman du négateur qui souffre dans la foi absente comme il souffrirait dans un membre mutilé. Il a quitté la France et Paris pour servir, mais aussi pour échapper à une atmosphère d’anarchie intellectuelle et sentimentale où il étouffait. Il est venu demander à l’Afrique un emploi utile de ses trente ans, mais aussi une réparation, un rétablissement de sa vie intérieure, par le danger, par la solitude, par le contact quotidien avec une nature vierge et des hommes primitifs. Étant soldat, il agit, et quelle action, celle qui implique la responsabilité la plus poignante, puisqu’il représente la Patrie ! Et ce chef d’une patrouille dans le désert réfléchit, de la réflexion la plus individuelle, la plus solitaire, la plus semblable à l’oraison mentale par le reploiement, la retenue et la garde des sens. Les maîtres de la spiritualité reviennent sans cesse sur ce point. Un saint Bonaventure donne à la méditation religieuse pour première loi la rupture avec le monde extérieur : Sensuum revocatio ab exterioribus, et un saint Nil : « Non poteris orare terrenis negotiis et curis implicatus. Tu ne pourras pas prier, embarrassé des affaires et des soucis de la terre. » Il semble donc que le Centurion de ce Voyage doive apparaître comme un paradoxe impossible, comme la fantaisie d’un artiste littéraire hanté par le désir de juxtaposer des contradictoires. Entre parenthèses, ces mosaïques sont quelquefois des chefs-d’œuvre, ainsi les Misérables, de Hugo. On sent tout de même de pareils livres factices par un point. Ici rien d’artificiel. Tout est exact et juste. Vous lisez quelques pages de ce livre, et vous êtes pris aussitôt par cet accent de la réalité sentie qui ne s’imite pas. Nous qui avons connu Ernest Psichari, nous savons que Maxence, c’est lui-même, que cette expédition d’Afrique, il l’a réellement faite, que ces crises d’âme, il les a traversées. Nous ignorerions tout de sa personne que nous dirions encore de ce récit qu’il est vrai. Il emporte avec lui cette crédibilité totale, absolue, qui est la première vertu du roman. Sans elle, les plus beaux miracles de style et de composition sont non advenus. Rappelez-vous Salammbô. Avec elle, toutes les insuffisances de facture sont oubliées. Rappelez-vous les Trois Mousquetaires. C’est écrit à la va-vite, inventé au rebours de l’histoire. Le lecteur ne peut pas ne pas y croire, et à cause de cela, c’est un grand roman, tandis que Salammbô n’est que le plus magnifique exemple de rhétorique de la langue.

A quoi tient-elle, cette crédibilité, qui fait qu’à l’heure présente nous disons couramment : un Don Quichotte, un Robinson et un d’Artagnan, quelque différence qu’il y ait entre le génie d’un Cervantès ou d’un Daniel de Foë et la facilité hâtive de l’improvisateur Dumas ? A la vraisemblance ? Non, puisque les Trois Mousquetaires, précisément, abondent en aventures de cape et d’épée qui touchent au fantastique. A la logique ? Pas davantage. Je citerais telle nouvelle de Mérimée dont la trame est serrée d’une manière merveilleuse ; cette logique même donne la sensation du « simili », du fabriqué. Pour qu’il y ait crédibilité, il faut, semble-t-il, que l’auteur soit par-dessus tout de bonne foi, qu’il croie à l’histoire qu’il raconte, avec une spontanéité, une naïveté complètes. C’était le cas de Dumas pour ses bretteurs, le cas de Balzac pour ses usuriers et ses duchesses, le cas de Walter Scott pour ses Jacobites et ses sorcières. C’est le cas de Psichari pour son Centurion et ses Africains. C’est son cas, en particulier, pour les angoisses et les joies, les remords et les résolutions qu’il lui prête. Il ne se demande pas si vous en douterez. Il ne cherche pas à vous justifier l’anomalie vivante que peut représenter une pareille dualité : des préoccupations d’un service en campagne et des méditations à la Pascal alternant dans une même tête. Il n’a pas à résoudre l’objection. Elle ne surgit pas devant ses yeux. Ce personnage est son double. Pourquoi discuterait-il sa réalité ? Et il ne la discute pas. Il vous la montre et vous la voyez avez lui, comme lui. Elle s’impose comme un fait. Ce serait le comble de l’art si ce n’était la simplicité même de la nature.