I

Une caricature, dont la légende est passée en proverbe, constate que, du temps de Gavarni, les Anglais se considéraient déjà comme chez eux partout où l'eau était salée; ils ont depuis cette époque pris goût à l'eau douce et, après avoir planté leur pavillon le long de toutes les côtes hospitalières et sur toutes les îles en bonne place, ils se sont mis à remonter les fleuves, accaparant les grandes vallées l'une après l'autre, portant leur effort principal en Chine, sur le Yang-Tsé-Kiang, le Ménam et le Mékong, et en Afrique, sur le Nil et le Niger, tout en empiétant le plus possible sur le Zambèse et en recherchant toutes les occasions de s'immiscer dans le Congo. On va jusqu'à prétendre que leur influence remonte tel fleuve d'Europe jusqu'au niveau du quai d'Orsay; qu'elle atteint même, depuis quelques mois, sur la rive opposée jusqu'au Pavillon de Flore.

Pour parler statistiquement, l'empire britannique couvre aujourd'hui plus d'un sixième de la terre habitée. L'expansion phagédénique de son impérialisme dévorera tout le reste, s'il ne lui est opposé une médication radicale et prompte.

Enfantée par Cromwell et conçue dans l'Acte de navigation,—alimentée par les fautes de Louis XIV, provoquant les nations à des guerres inutiles, où la France et la Hollande s'épuisèrent l'une contre l'autre au seul profit de leur rivale,—grandie en s'incorporant la substance de nos grandes entreprises coloniales qu'abandonnaient aux Indes et au Canada les politiciens de l'intérieur, la puissance maritime de l'Angleterre a pris toute sa force au moment même où Napoléon lui fut livré par l'Europe, qui perdait ce jour-là son dernier défenseur.

Elle s'étale depuis lors dans un embonpoint, qui revêt, sous la poussée de l'Impérialisme, un inquiétant aspect de turgescence. Voici déjà qu'apparaissent à fleur de peau les symptômes d'une couperose que l'esthétique réprouve et que l'hygiène ne saurait tolérer: pénibles démangeaisons du côté des Indes, où l'anémie voisine à la pléthore, fendillement du Canada, tuméfaction de l'Australie par l'effet de cette chaleur du sang qui fait éclater les vaisseaux de l'Afrique du Sud. Cette efflorescence est due aux capiteuses doctrines, dont les premières gouttes furent distillées par lord Beaconsfield et que M. Chamberlain répand à flots depuis quelques années; c'est à lui qu'il faut s'en prendre si la nation anglaise, à l'exception de quelques têtes solides, est enivrée par le suc fermenté de l'herbe guerrière qui lui a fait perdre la notion des réalités on même temps que le sentiment des devoirs. Quand et comment cela va-t-il finir? Il n'y a rien de tel pour dégriser les gens ivres que de voir couler leur sang. C'est le douloureux spectacle offert en ce moment à la nation anglaise. Elle s'en trouvera bien; l'avertissement et la saignée seront profitables à sa nature apoplectique, congestionnée chaque jour davantage par la satisfaction abusive d'un «besoin de prendre» que ne limite plus aucune considération de respect humain.

Il faut souhaiter pour l'Angleterre et pour le genre humain que cette intoxication ne se prolonge pas et que la cervelle britannique soit bientôt débarrassée des manifestations délirantes de ce «jingoïsme» qui met à l'unisson avec les élucubrations des chansonnettistes de café-concert les inspirations d'un admirable écrivain comme Rudyard Kipling et les vers du poète lauréat qu'est M. Alfred Austin: la «Chevauchée de Jameson», la rengaine patriotique d'Hamilton, dont le refrain «Bas les pattes, Allemagne!» fit fureur au lendemain du télégramme de Guillaume II, l'hymne en vogue à l'Alhambra, et la dernière pensée de l'auteur du Jungle Book, tout cela se ressemble et s'assemble, et se confond dans une déconcertante fraternité des genres littéraires: Shakespeare lui-même se trouve emmené de gré ou de force dans la cohue impérialiste, à la représentation de King John, où, sous les yeux de M. Chamberlain, un public en folie salue d'applaudissements frénétiques ou de furieux grognements les passages dans lesquels il trouve place à des allusions aux choses du présent. «Ainsi, quand on a entendu ces vers:

Stand back, lord Salisbury, stand back, I say!

By heaven! I think my sword as sharp as yours?

(Arrière, Salisbury, arrière, te dis-je!

Par Dieu, mon épée n'est-elle pas aussi tranchante que la tienne?)

on a fortement grogné», nous dit le correspondant d'un grand journal parisien.

Cette citation est utile, en ce qu'elle fait comprendre l'attitude du Salisbury contemporain aux observateurs superficiels que trouble la désinvolture avec laquelle un homme d'État de ce sang-froid et de cette tenue s'est laissé gagner à la main par le fougueux attelage qu'on le croyait de force à maintenir. On s'explique parfaitement qu'emporté dans ce galop infernal, sur la pente d'une inclination de l'opinion publique aussi accentuée, un homme de l'âge du marquis de Salisbury ne se soit pas senti assez vigoureux pour bouter en douceur le char de l'État contre la borne d'un véto souverain, ni assez ingambe pour sauter à terre, et qu'il ait rendu la main. Au bout du fossé l'on verra si ce fut de la prudence.

Il est également, vraisemblable que M. Chamberlain lui-même a été entraîné par ce mouvement populaire fort au delà du but qu'il cherchait à atteindre, et avec une vitesse dont il n'est pas sans éprouver les inconvénients. C'est un destin auquel se trouvent constamment exposés les agitateurs publics.

«Il y a des hommes que la popularité devance, presque sans qu'ils l'aient cherchée, que l'opinion prend par la main, pour ainsi dire, auxquels elle commande des crimes en vue d'un programme qu'elle leur impose... Le criminel en pareil cas, c'est la foule, vraie lady Macbeth, qui, dès qu'elle a choisi son favori, l'enivre de ce mot magique: Tu seras roi!

Dans quelle mesure ces lignes de Renan s'appliquent-elles à M. Chamberlain et quelle est la part du dessein conscient dans le génie malfaisant de ce politicien qu'une ambition implacable a élevé progressivement de la manufacture des souliers à la fabrication des écrous, et du collège électoral de Birmingham jusqu'à la plus haute situation politique du Royaume-Uni,—qui est peut-être à la veille de trouver en lui son Crispi?

C'est une question qu'il serait intéressant de poser, par exemple, à M. Stead, l'ancien Directeur du Pall Mail Gazette, l'éditeur actuel de la Review of Reviews, qui a sondé les arcanes psychologiques du héros de l'impérialisme et en a rapporté dans sa retentissante brochure: Avons-nous une raison? de singulières révélations sur la mobilité d'un esprit politique qualifiant jadis de «scandaleuse immoralité» une campagne que son entrée au Colonial Office auréola subitement de toute la sainteté d'une moderne croisade,—sur la complicité financière de ce politique dans la flibusterie Rhodes-Jameson et sur la collusion avec les coupables du juge-enquêteur apposant sa signature au bas d'un rapport mensonger; on pourrait aussi, comme l'a fait M. Pierre Mille du Temps, s'enquérir là-dessus auprès de l'éditeur du Manchester Guardian ou auprès de M. Wilson, qui a nettement dévoilé les spéculations fantastiques dont s'échauffe le patriotisme des promoteurs de l'expédition sud-africaine, fanatiques défenseurs des Uitlanders, ces intéressants millionnaires, dont la «lande natale» est le parquet de la Bourse, comme le dit, dans le Truth, M. Labouchère, qui paraît être, lui aussi, fort bien renseigné sur l'homme du jour, sur sa participation personnelle aux petites et aux grandes affaires du Transvaal et de la Chartered, aussi bien qu'aux opérations fructueusement liquidées, grâce à lui, par la Compagnie Royale du Niger.

Voici l'horoscope que M. Labouchère tirait, il y a quelques mois, sur ce grand entrepreneur de spéculation à main armée:

Si lord Salisbury ne surveille pas avec soin son secrétaire d'État, nous nous trouverons engagés dans une guerre, au Sud-Africain, et non avec le seul Transvaal,—guerre dans laquelle les sympathies de la majorité des habitants du Cap seront tournées vers nos adversaires,—guerre qui n'aura d'autre but que de satisfaire la rancune de M. Chamberlain contre le président Krüger.

M. Chamberlain n'est pas un homme d'État. Hors du pouvoir, ses projets apparaissent et disparaissent comme les averses d'avril. Une, fois au pouvoir, son grand but est de mettre ses collègues dans l'embarras. Si on l'avait laissé faire, nous aurions eu la guerre avec la Russie, la France, les États-Unis et l'Allemagne... Dans ma conviction, M. Chamberlain est le plus dangereux ministre impérial qui ait jamais dirigé le département des Colonies. Si lord Salisbury n'avait pas énergiquement retenu M. Chamberlain, nos colonies en arriveraient bientôt à abhorrer le lien qui les attache à nous, et l'avidité pour les annexions africaines nous aurait déjà jetés dans un conflit avec une ou plusieurs puissances européennes.»

Cette page prophétique marque une des escarmouches de la guerre de broussailles qui se poursuit au jour le jour entre le lyrisme brutal de Kipling, d'Austin et des pourvoyeurs de music halls, enrôlés avec eux sous la bannière de l'Impérialisme, et l'humour acéré du vieil esprit critique anglais, dont le directeur du Truth est le protagoniste le plus brillant et le plus redouté.

Sa causticité ronge le foie des puritains d'État qui out engagé l'honneur de l'Angleterre dans une guerre effroyable, dont le principe est ce qu'il appelle en argot de bourse un «slump in Kafftirs»—un coup sur les Cafres,—et dont le but humanitaire est de secourir contre les sataniques fermiers boers ces petits agneaux de financiers des mines d'or, «les ilotes du Rand» comme les appelle sir Alfred Milner. Il est vrai que cette qualification avait été utilisée, trois ans auparavant par M. Léonard, l'audacieux mais fugitif entrepreneur de la révolution de Johannesburg, ce soulèvement imprévu des misères capitalistes, qui a inspiré à M. Cecil Rhodes devant la commission d'enquête parlementaire ce mot d'une profondeur vertigineuse: «J'ai fourni des fonds pour la révolution de Johannesburg, mais pas tous; ce n'est pas mon affaire de dire qui a fourni le reste. C'était, je le reconnais, une révolution subventionnée, comme toutes les révolutions!»

Cet aveu du dictateur de l'Impérialisme sud-africain en dit plus que tous les sarcasmes de ses adversaires sur une politique dont on trouverait la clé dans une citation de l'économiste Nébénius: «La guerre est le temps de moisson des capitalistes.» écrit-il dans ses Considérations sur la situation économique, de la Grande-Bretagne.

Voilà sans doute pourquoi la sanglante expédition engagée contre le Transvaal soulève l'enthousiasme de la bourgeoisie anglaise, composée de businessmen, dont M. Chamberlain est le type le plus accompli; voilà pourquoi, d'autre part, elle a fait retentir jusque dans l'enceinte du Parlement la protestation discrète et résignée de lord Kimberley et de sir Campbell Bannerman, la réprobation formelle de sir William Harcourt et l'indignation de John Morley, que toute l'Angleterre appelait honest John quand elle n'avait pas encore perdu la notion de l'honnêteté.

M. Chamberlain est l'ennemi personnel du genre humain, mais sa combativité s'est revêtue d'une armure de prudence en Extrême-Orient, où il a trouvé à qui parler: inquiétants partenaires auprès desquels il fallait être le convive «à la longue cuiller», adversaires plus redoutables encore, en face desquels on devrait sortir des armes d'une taille proportionnée à la cuiller en question. Là, tout s'est borné de sa part à quelques écarts de langage, à des provocations purement verbales pour amuser la galerie.

C'est ainsi qu'il fut amené à tourner ses batteries sur l'Afrique, où ne se trouvait devant lui qu'un compétiteur en pleine croissance territoriale mais moralement amoindri par une démoralisation politique qui laissait à la merci du quidam assez audacieux pour en imposer à un esprit affaibli, tout le bénéfice du travail vaillamment et persévéramment accompli par des membres alertes et vigoureux.

Et l'oeuvre réalisée en vingt ans d'une initiative coloniale aussi heureuse que vaillante, et favorisée contre toute attente par un esprit de suite qui faisait défaut partout alentour, s'est trouvée compromise par l'effet de la volonté d'un gouvernement incapable d'étendre son application à d'autres objets que ceux de la lutte des partis.

Depuis l'époque lointaine,—en ce temps-là M. Chamberlain ne s'élevait pas encore au-dessus de la chaussure,—depuis que le désastreux accident d'une fausse manoeuvre parlementaire entre Gambetta et M. de Freycinet nous a fait perdre l'Égypte méditerranéenne, les symptômes progressifs de notre affaissement intérieur se sont normalement développés jusqu'au jour où il a été reconnu que nous étions mûrs pour l'affolement: alors, il a suffi de la menace de Fachoda,—merveilleusement mise en scène, il est vrai,—pour nous faire abandonner précipitamment le Soudan Nilotique aux mains d'un larron, dont la terrifiante escopette n'était pas chargée d'une autre poudre que celle que l'on jette aux yeux, et dont la seule chance sérieuse de nous réduire résidait dans son ascendant moral. Ce fut alors que le marquis de Salisbury fit signer à la France, sous le nom de Déclaration additionnelle à la Convention franco-anglaise du 14 juin 1898, le billet de Fualdès, tandis que M. Chamberlain tournait frénétiquement l'orgue de Barbarie de ses Rudyard Kipling.

La grandiose conception du chemin de fer du Cap au Caire trouvait dès lors, de ce côté, une fondation puissante; il restait à en établir l'autre pilier en agglomérant les moellons de l'Afrique du Sud par la réduction du Transvaal, corps étranger, dont la substance réfractaire empêchait le ciment de prendre. Il faudrait ensuite assurer le soutènement de la voûte médiane par un accord,—il serait peut-être plus exact de dire par un raccord,—soit avec la colonie allemande de l'Est-Africain, soit avec l'État indépendant du Congo, qui s'étendent, bout à bout, de l'un à l'autre océan, en travers de la route virtuelle du Nord au Sud.

La souveraineté de l'Afrique tiendrait tout entière dans cette entreprise, qui prétend donner au continent noir une colonne vertébrale gigantesque, un back-bone, dont le noeud vital serait le Caire et dont les circonvolutions cérébrales auraient leur centre à Londres.

Une fois pourvue de cet instrument de domination qui mettrait le Zambèse et le Congo sous sa main déjà posée sur tout le Nil et sur le Bas-Niger, l'Angleterre n'aurait plus qu'à s'installer à Delagoa-Bay, qui commande l'océan Indien, et c'en serait fait à l'instant de l'oeuvre coloniale patiemment élaborée, au prix de quels sacrifices et de quels dévouements par la France et, aussi, par l'Allemagne.

La conquête du Transvaal représente pour l'Angleterre trois éléments d'un intérêt capital: c'est la création d'un empire sud-africain aussi puissant que celui des Indes et moins exposé aux convoitises de voisinage; c'est l'accaparement des richesses minières qui constituent un trésor dans lequel il n'y aura qu'à puiser pour alimenter les dépenses incalculables d'une installation de cette envergure; c'est enfin la prise de possession de la baie de Delagoa, qui sera dans le jeu de l'Angleterre un atout aussi précieux que Gibraltar: la rade de Lourenço-Marquès étant appelée à fournir, au prix de certains travaux, l'un des plus beaux ports du monde, et à devenir le grand déversoir des charbons de l'Afrique du Sud.

Tout cela va tomber inévitablement aux mains de l'Angleterre, qui, comme l'avare Achéron, ne lâche point sa proie, et c'en est fait de l'Afrique pour les autres nations de l'Europe, à moins qu'une voix ne se fasse entendre pour appeler le monde pacifique au soutien d'un équilibre sud-africain qui pourrait être, avec une stabilité infiniment moins précaire, l'utile contrepoids de cet équilibre européen dont la recherche a troublé plus de cervelles que la poursuite du mouvement perpétuel.

L'historique de la question sud-africaine a été tracé maintes fois depuis que le conflit anglo-transvaalien, passant graduellement de la forme chronique à l'état aigu, tient l'Europe en émoi. Il se lie d'ailleurs étroitement à la désolante histoire de la compétition anglo-française en Égypte, qui marque la première étape de l'Impérialisme africain[1].

Depuis le temps où lord Palmerston combattait l'oeuvre civilisatrice de Ferdinand de Lesseps par les procédés inqualifiables que M. Charles Roux dénonçait récemment dans une étude magistrale[2] sur le canal de Suez—(l'un de ces moyens d'obstruction consistait à soulever les Fellahs)—jusqu'à M. Chamberlain, armant les noirs contre les colons hollandais, c'est la même lutte que soutient l'Angleterre contre quiconque porte ombrage à cette prépotence de droit divin, à ce «Paramount Power» qu'elle revendique et dont les exigences dans l'Afrique du Sud revêtent l'exclusivisme d'une sorte de doctrine de Monroe.

Footnote 1:[ (return) ] Il ne nous appartient pas de nous arrêter sur ce point et nous ne croyons pouvoir mieux faire que de signaler l'ouvrage de M. De Caix, pleinement documenté, nettement déduit, fermement conclu: Fachoda (la France et l'Angleterre).—Librairie Africaine et Coloniale J. André.

Footnote 2:[ (return) ] Revue de Paris, n° des 1er, 15 octobre et 1er novembre.

Après une vaine tentative pour enlever aux Hollandais leur florissante colonie du cap de Bonne-Espérance, en 1786,—attentat vivement châtié par le bailli de Suffren au combat du Cap-Vert,—l'Angleterre profita de la Révolution française pour s'y insinuer adroitement, mais c'était cette fois-là dans l'honorable dessein de la conserver à la Hollande, car la politique anglaise est un peu comme le sabre de M. Prudhomme «pour défendre ses amis, et au besoin pour les combattre». Elle la conserva si bien qu'elle l'a gardée jusqu'à ce jour.

Tous ses efforts s'appliquèrent dès lors à rendre le séjour intolérable aux Boers, peuple de paysans, comme le nom l'indique, formé des colons des Provinces-Unies (la Compagnie hollandaise s'était installée auprès de Mount-Table en 1848) avec un fort apport de calvinistes français, jetés hors de leur pays par la révocation de l'Édit de Nantes. Le général Joubert est un descendant de ceux-ci, et une infinité d'autres noms français subsistent au Transvaal. Reconnaissant la vie impossible pour eux sous la domination anglaise, les Boers, s'éloignant du rivage, franchirent le seuil montagneux et longtemps ils errèrent avec leurs troupeaux à travers la lande sud-africaine, dans la vaillante rudesse et la pastorale frugalité des Hébreux en Chanaan. Ce fut le grand trekk de 1833, où figurait Krüger adolescent. Dans leur lutte incessante contre les animaux, dont les plus redoutables et les plus abondants étaient les Cafres et les Zoulous (le Hottentot est paisible), la race fut vite aguerrie, puis les Anglais se chargèrent de l'amener progressivement à une véritable perfection dans l'art de la guerre contre les armes européennes. En 1848, on la pourchasse, on la défait à la bataille de Boomplatz et on prétend imposer la souveraineté britannique sur la région de l'Orange-River; pour échapper à une domination odieuse, les Boers les plus vaillants s'en vont au delà du Natal, sous la conduite de Pretorius, retrouver les hardis pionniers qui disputaient à la férocité des Matébélés cette marche sud-africaine, où le sol du Witwatersrand, exploité aujourd'hui jusqu'à plus de trois mille pieds par la plus rémunératrice industrie qui soit au monde, était alors foulé par des lions et par des rhinocéros. Combattant d'un côté les noirs et de l'autre les Anglais, les Boers eurent bientôt démontré à ceux-ci que le nouveau peuple d'Israël ne se laisserait pas réduire en servitude, et le gouvernement britannique prit le parti de reconnaître, au traité de Sand-River (1852), la République sud-africaine du Transvaal.

On n'attribuait alors à ces terres sauvages pas plus de valeur que lord Salisbury n'en accordait à ces sables dans lesquels, selon son impertinente appréciation, le coq gaulois se plaît à picorer. Un beau jour, il se trouva des diamants à Kimberley, chez les Boers de l'Orange: presque aussitôt la région de Kimberley était annexée à la Couronne (1871). On découvrit peu après les mines d'or du Rand; le Transvaal prit aussitôt le plus vif intérêt aux yeux de l'Angleterre qui se l'annexa sans autre forme de procès (1877), et, il faut le dire aussi, sans résistance effective des Boers, épuisés de forces et de ressources par leurs luttes meurtrières contre les peuplades noires sur lesquelles ils avaient conquis ce pays. Le commissaire anglais Shepstone n'eut qu'à se montrer pour prendre possession, par ordre du gouverneur général du Cap, sir Bartle Frère, dont la déclaration fut confirmée l'an suivant par son successeur lord Wolseley, au mépris du traité de 1852. L'Angleterre triomphait.

Elle a déchanté depuis ce temps. Après de vains et persistants efforts pour obtenir justice à Londres, les Boers, exaspérés par l'intolérance maladroite des fonctionnaires locaux, comprirent qu'il n'y avait à compter que sur la force; dans une réunion solennelle des burghers à Pardekraal, le 16 décembre 1880, ils mirent à leur tête le triumvirat Krüger, Brand et Joorissen, qui confia la direction des opérations militaires au général Joubert. Les Anglais furent battus à Potchefstroom, les passes du Drakenberg furent occupées sur la frontière du Natal et les journées de Laings Neck et d'Iniogo, suivies de la double victoire de Majuba-Hill, mirent en déroute l'armée du général sir Pomeroy Colley, qui fut trouvé parmi les morts. Le bruit courut qu'il s'était brûlé la cervelle.

Des droits que l'on défendait avec une telle vigueur d'argumentation étaient dignes de l'attention du gouvernement anglais; il le comprit tout de suite, étant de ceux-là qui pensent que bon accommodement est préférable à mauvais procès, et l'accommodement fut tout à son avantage, car, à la faveur d'un ingénieux artifice diplomatique, il maintenait le protectorat sur le peuple qui venait d'infliger un si rude échec à son protecteur. Les Boers protestèrent là contre, tant et si bien, qu'à la suite de la mission en Europe de MM. Krüger, devenu président de la République, Jacob du Toit et général Smit, lord Derby, devant l'insistance de M. Gladstone, substitua à la convention antérieure le traité de 1884, dans lequel étaient nettement réglés les rapports de l'Angleterre avec la République sud-africaine et qui ne portait plus trace d'une suzeraineté, dont la suppression faisait la base du nouvel accord. Le Transvaal était réintégré dans tous ses droits nationaux, sous cette seule réserve que l'Angleterre bénéficierait d'une faculté de veto sur les traités conclus avec d'autres États que l'Orange Free State, pendant un délai de six mois après leur rédaction.

C'est pour le rétablissement de cette suzeraineté, jamais exercée et promptement dénoncée, que le gouvernement britannique fait la guerre, après avoir joué longtemps d'un autre prétexte aussi peu fondé, la revendication des droits politiques des uitlanders (résidents étrangers), en dépit du traité de 1884, dont l'article 4 précise la nature de ces droits, exclusivement commerciaux, et sans la moindre prétention à une ingérence politique. M. Krüger avait pourtant, à une époque où il se faisait encore illusion sur la sincérité de certaines doléances, ouvert la porte du second Raad aux uitlanders justifiant comme électeurs de deux ans de séjour et de quatre ans comme éligibles, sous la seule condition, bien entendu, qu'ils renonçassent à la nationalité anglaise. Le nombre fut infime de ceux qui mirent à profit cette occasion d'échapper à leur sort de uitlanders persécutés. Ils voulaient bien partager les avantages des burghers, mais ils ne songeaient pas un seul instant à renoncer aux prérogatives des citoyens britanniques.

Les éphémères exploitants de ce camp minier qu'est la ville de Johannesburg, selon l'expression de M. Paul Leroy-Beaulieu, prétendaient faire la loi aux maîtres du sol transvaalien, à ceux qui l'avaient conquis de leurs armes, arrosé de leur sang, défendu de toutes leurs énergies et constitué en un État qui représente, observons-le en passant, avec l'Orange Free State, la seule république contemporaine vraiment digne de ce nom.

Jameson prétendit régler la question d'un coup de main; on lui donna sur les doigts; M. Chamberlain l'a rouverte avec une poigne plus exercée, mais qui ne paraît pas devoir être plus heureuse.

La politique impérialiste avait, il faut le reconnaître, été fort habilement menée jusqu'à l'éclat malencontreux du raid de ce Jameson, dont le zèle intempestif compromit tout pour longtemps. On avait patiemment travaillé à investir le Transvaal, d'abord en lui coupant toute communication avec la mer; après avoir inutilement tenté de ravir la baie de Delagoa au Portugal, auquel elle fut rendue par l'arbitrage du maréchal de Mac-Mahon en 1875, on passait, en 1884, avec les tribus du Tongaland un traité qui étendait la puissance britannique sur la côte de l'océan Indien jusqu'aux possessions portugaises. Puis, sans perdre de temps, on opéra du côté de la terre ferme, sous l'inspiration énergique et prévoyante de Cecil Rhodes, poussant vigoureusement le protectorat du Bechuanaland entre la République sud-africaine et la colonie allemande du Damaraland, qui manifestaient des velléités de se rejoindre, et devançant, bientôt après, l'expansion transvaalienne dans le Mashonaland, où elle était à la veille de s'installer en vertu d'un traité passé avec Lobengula par le président Krüger. Puis la Compagnie anglaise de l'Afrique du Sud, habituellement désignée sous le nom de Chartered, était créée par Cecil Rhodes, entre les mains duquel elle est actuellement un instrument politique redoutable après avoir été un instrument financier assez désastreux pour nécessiter aux yeux de son promoteur l'opération du Transvaal qui pourrait seule rendre évitable ou tout au moins masquer une banqueroute, dans laquelle seraient compromis quelques-uns des plus grands noms de l'aristocratie anglaise. Consulter sur ce point les déclarations précises de M. Wilson, l'ancien éditeur du Times, le directeur de l'Invistor's Review.

De tous les serviteurs de la Grande-Bretagne, M. Cecil Rhodes—dont l'impérialisme va jusqu'à accepter de ses concitoyens le surnom de Napoléon du Cap—est peut-être le personnage qui répond le mieux aux aspirations actuelles de la vanité nationale. Cet homme est au plus haut degré représentatif de la force primant tout ce qui lui fait obstacle, et de la force la plus estimée, la mieux utilisée par le génie anglais, la force du capital. Parti à quatorze ans, poitrinaire, et sans ressources, pour Natal, où on lui offrait un petit emploi dans une maison de charbonnages, il est devenu en peu d'années le lutteur aux larges épaules et le millionnaire aux coups formidables: son coup d'essai, un coup de maître, où éclate le génie de la conception autant que celui de la réalisation, c'est la syndicature des mines de Kimberley, dont il solidarise les intérêts jusqu'alors antagonistes par une concentration qui leur assure une suprématie durable sur le marché du diamant. Telle est l'opération que l'argot du métier appelle l'amalgamation de la De Beers. Il fonde ensuite les Goldfields, réparant dans une assez large mesure le préjudice causé à sa fortune par l'erreur de l'ingénieur Williams. Ce Gardner, l'un des spécialistes les plus compétents en mines d'or, emmené par Rhodes quelques années auparavant sur le Witwatersrand, s'était prononcé, après un examen consciencieux, en déclarant que «ça n'était pas payant». Il est vrai que l'on ignorait encore le procédé de cyanuration qui a rendu si fructueuse l'exploitation de ces minerais d'un caractère inconnu jusqu'alors.

Cecil Rhodes crée ensuite la Chartered, soumet le roi Lobengula dans une campagne énergique où il paie hardiment de sa personne, et subventionne de ses deniers une révolution à Johannesburg. Ses moyens le lui permettent: la De Beers et les Goldfields lui ont fait une fortune dont il use prodigalement, frugal et simple dans le train de sa vie privée, mais fastueux et insatiable dans ses appétits politiques. Il s'est trouvé que l'affaire de la révolution de Johannesburg était infiniment moins payante que le sol du Witwatersrand; la Chartered ne l'a pas été davantage jusqu'à présent, et l'on a vu la période des calamités s'ouvrir presqu'en même temps que celle des fautes: Job, de mille tourments atteint, n'eut pas à subir une série noire aussi prolongée que celle de M. Cecil Rhodes, qui vit fondre sur sa destinée, dans l'espace de quelques mois, l'épidémie de fièvre la plus meurtrière, la révolte des Cafres dans la Rhodesia, la rhinder-pest sur le bétail, la perte de sa commandite révolutionnaire et la captivité de Jameson, la publication du dossier secret dans la campagne contre le Transvaal, enfin l'obligation de se démettre, en présence du lâchage de ses principaux complices. Tant de ruines accumulées ne l'émotionnèrent pas plus que celle des actionnaires de mines d'or mis à mal par sa politique, et il n'en perdit pas l'appétit, ni la combativité. Ce fut ce qui le sauva.

Un détail montrera quel fut à cette époque l'acharnement du Destin contre cet homme: en arrivant de Buluwayo au Cap, il trouva sur le quai du chemin de fer un de ses meilleurs amis qui l'attendait avec une figure de circonstance:

—Rhodes! un nouveau malheur!

—Quoi donc?

—Votre maison du Cap a brûlé cette nuit...

(C'était une somptueuse demeure, où Rhodes avait accumulé des bibelots de prix, le seul luxe matériel auquel il fut sensible).

—Vous m'avez fait une peur! murmura-t-il sans sourciller, et, après une innocente malice sur le compte de l'infortuné Jameson, il s'engagea dans une interminable conversation d'affaires, puis il prit le bateau sans être allé visiter les décombres, étant de ceux qui sont trop occupés de ce qu'il y a devant eux pour regarder en arrière.

Le trait le plus significatif de cet homme de caractère est, je crois, peu connu: à trente ans, ayant réalisé à Kimberley l'immense fortune que l'on sait, il jugea ne pouvoir faire un meilleur emploi du loisir opulent qui s'offrait à lui qu'en allant passer au collège d'Éton le temps nécessaire à l'acquisition d'une culture littéraire, indispensable pour un homme public en Angleterre, et que son absorption précoce dans les charbonnages de Natal ne lui avait pas permis de se procurer jusqu'alors.

La pratique des belles-lettres et de la philosophie scolaire paraissent lui avoir aiguisé l'esprit sans l'orner et n'avoir point affiné la rudesse de son tempérament. Il fait partie du Conseil privé de la Reine, mais ce n'est assurément point un homme de cour. L'obsédante contention de sa pensée ne laisse guère de place aux soins de la courtoisie et il ne s'applique aucunement à envelopper l'impression de ses sentiments dans la conversation ni dans le discours en public. Son action personnelle dans les négociations d'homme à homme est extrême, mais il n'a point de talent oratoire, et ses intimes éprouvent un violent malaise chaque fois qu'il discourt dans un banquet,—si l'on n'a pris soin auparavant de retirer tous les plats.

Les enivrantes promesses de son impérialisme ne se sont pas réalisées de la façon qu'on attendait; il semble toutefois que M. Rhodes n'ait pas encore découragé chez ses compatriotes l'espérance, cet aliment de prédilection des spéculateurs financiers et politiques. Sa photographie se dresse sur tous les pianos du Royaume-Uni et des colonies ou pays de protectorat, et son nom, auréolé de gloire, est répété avec orgueil par tous les enfants de la forte race qui couvre un sixième du monde habité.

A voir en quelle gratitude l'Angleterre tient le fondateur de la Chartered, on se demande ce que les Belges doivent penser de l'homme auquel ils sont redevables de l'oeuvre glorieuse, pacifique et féconde du Congo. Le colonel Thys est un homme d'une encolure aussi puissante que celle de Cecil Rhodes, auquel on prétend qu'il ressemble physiquement; mais ses robustes épaules n'ont jamais laissé tomber le fardeau qu'elles avaient à soutenir, et il a traîné jusqu'au bout le char un moment embourbé de l'État indépendant. Son chemin de fer ne menace ni le Caire, ni le Cap, mais il fait la meilleure besogne qu'on ait jamais obtenue d'une voie ferrée. Enfin le colonel Thys a l'heureuse chance d'être entouré d'amis qui ne le comparent pas à Napoléon, ni même à Alexandre le Grand, quoiqu'il soit en train de donner à son pays un empire incomparable, tandis que, financièrement discrédité par la Chartered, moralement amoindri par Jameson, et politiquement dépossédé par l'échec électoral de son parti dans la colonie du Cap, dont il avait été si longtemps le premier ministre, M. Cecil Rhodes nous fait l'effet d'avoir lâché sa proie pour l'ombre de Napoléon.

Un homme d'action comme Cecil Rhodes ne doit pas être superstitieux; autrement, il serait frappé de la malechance obstinée à frapper les Anglais chaque fois qu'ils touchent aux Boers qui, guidés, semble-t-il, par une heureuse étoile, bénéficient d'une nouvelle trouvaille à chaque étape de leur exode (les diamants à Kimberley et l'or au Witwatersrand) ou bien sont au contraire providentiellement détournés du sol néfaste de la Rhodesia vers lequel ils se dirigeaient quand s'y installèrent les Anglais, arrivés toujours trop tard ou trop tôt dans ce coin du monde où rien ne leur réussit et sur lequel ils s'acharnent à contre-temps avec la frénétique inopportunité des passions malheureuses.

M. Krüger donnerait de cela l'explication naturelle à l'esprit d'un croyant comme lui, qui se sent perpétuellement en communication avec la Providence et qui sait pouvoir compter sur elle, comme il le professe dans toutes ses déclarations solennelles; c'est ainsi qu'il l'exprimait récemment à la séance de prorogation des Raads: «Les Boers n'ont rien à craindre, car le Seigneur est le juge suprême, c'est lui qui décidera. Les balles ont plu par milliers lors de l'incursion Jameson, mais les burghers n'ont pas été sérieusement atteints, tandis que plus de cent Anglais ont été tués. Cela montre que le Seigneur dirige les balles et gouverne le monde.» Les balles dum-dum elles-mêmes sont sans effet, quand la droite du Seigneur les fait dévier, il faut bien le croire, puisque les Anglais qui en avaient expédié des millions dans l'Afrique du Sud semblent vouloir y renoncer.

Familièrement surnommé «l'oncle Paul» par la confiance des Burghers, reconnaissants de la bonhomie avec laquelle il met au service de leurs intérêts particuliers la profonde expérience et la vigoureuse dextérité qui ont préservé de bien des périls la jeune république, le président Krüger est un homme dont la personnalité morale évoque par une puissante combinaison du rusé diplomate, de l'homme de guerre et du prophète, le souvenir de Cromwell, élevé comme lui parmi les fermiers et envoyant à la victoire, au nom d'une conviction politico-religieuse, ses célèbres Côtes-de-fer, invincibles comme le sont aujourd'hui les combattants transvaaliens.

L'assimilation est complète par l'usage incessant chez Krüger comme chez Cromwell de ce jargon biblique, appelé «patois de Chanaan» par les gens irrévérencieux, et dont Macaulay fait une peinture, qui semble inspirée par les harangues du Raad ou par des lettres comme celle du secrétaire d'État, M. Reitz, sur la vigne de Naboth: «Des hébraïsmes violemment introduits dans la langue anglaise, des métaphores empruntées à la plus hardie poésie lyrique d'un temps reculé et d'un pays lointain, et appliquées aux usages habituels de la vie anglaise».

Toutefois, l'oncle Paul, il faut le reconnaître à sa louange, se distingue nettement de Cromwell par une générosité de coeur dont l'exemple est bien rare chez les prophètes, et l'on sait que Jameson a été traité avec infiniment moins de rigueur que Charles Ier. S'il apparaît comme un habile politique, le Cromwell boer n'a rien assurément de l'«hypocrite raffiné» que Bossuet dénonçait dans des circonstances qui, d'ailleurs, ne lui laissaient pas une complète liberté d'appréciation.

—«Nous ne voulons pas la guerre, disait-il, mais si elle devenait inévitable Dieu serait avec son peuple comme il l'a été jusqu'ici.» Les Boers ne s'en tiennent pas, on le sait, à la foi qui n'agit point, et pour justifier l'assistance céleste, comme le commande le proverbe, ils s'aident eux-mêmes du zèle le plus actif et le plus réfléchi, «combattant par les armes autant que par la prière», ainsi qu'il est écrit, et «assurés, comme dit Bossuet, par l'exemple de Moïse que les mains élevées au Ciel enfoncent plus de bataillons que celles qui frappent». Il leur a été donné ainsi de renouveler glorieusement une des légendes de l'Écriture, et le désarroi des Philistins en présence de Goliath anéanti ne fut vraisemblablement pas plus profond que l'affolement des Anglais à la nouvelle de leur champion sud-africain terrassé par le David de Ladysmith.

Cette robuste confiance en son Dieu et en son droit, gravée au coeur du Boer, le fortifie contre l'Anglais, qui a fait de ces deux mots l'enseigne d'une politique au profit de laquelle milite une foi généralement mauvaise. L'ardente conviction des défenseurs du Transvaal a donné jusqu'ici l'avantage au faible contre le fort, aussi bien sur le terrain des négociations que sur le champ de bataille; tandis que sir Alfred Milner,—estimable fonctionnaire de l'ordre financier, mais agent politique des plus médiocres, au dire de M. Labouchère,—poursuivait contradictoirement avec le président Krüger et le secrétaire d'État Reitz un interminable débat dont le compte rendu remplirait un volume, quoique notre bon La Fontaine l'ait fait tenir dans le dialogue du «Loup et de l'Agneau», le docteur Loyds, le jeune et éminent diplomate qui représente en Europe la République sud-africaine, gagnait à son pays les sympathies unanimes des nations continentales, dont les coeurs se gonflent d'angoisse et dont les mains sont prêtes à se tendre vers le vaillant petit peuple qui seul a osé tenir en échec les arrogantes prétentions de l'ennemi commun. «Toutes les nations nous haïssent!» disait amèrement M. Gibson Bowlen à la séance de clôture du Parlement; une seule, la moindre de toutes, a eu jusqu'ici le courage de son opinion.

«Nous expierons la faute, si nous la commettons!» écrivait quelques jours auparavant M. Stead, et Gladstone, avant tout autre, avait eu la loyauté de dire: «Nous avons fait tort au Transvaal, nous lui devons réparation». Ces paroles sonnent mal à une oreille britannique, mais il vaut mieux les écouter avant le crime que d'entendre à l'heure de l'expiation des discours comme celui de Burker au lendemain de la guerre d'Amérique: «Grands dieux! s'écriait-il au Parlement anglais, en 1782, est-il temps encore de nous parler des droits que nous soutenons dans cette guerre! oh les excellents droits! Précieux ils doivent être, car ils nous ont coûté cher. Oh! droits précieux, qui avez coûté à la Grande-Bretagne treize provinces, quatre îles, cent mille hommes et plus de dix millions sterling! oh! droits admirables qui avez coûté à la Grande-Bretagne son empire sur l'Océan et cette supériorité si vantée qui faisait plier devant elle toutes les nations! Oh! droits inestimables, qui avez enlevé notre rang parmi les nations, notre importance au dehors et notre bonheur au dedans; qui avez détruit notre commerce et nos manufactures, qui nous avez réduit de l'empire le plus florissant qui fut au monde à un État restreint et sans grandeur! Droits précieux, qui nous coûterez sans doute ce qui nous reste!»

Pour plonger la nation anglaise dans une pareille confusion, il avait suffi qu'en France l'indignation publique, encore frémissante des hontes acceptées au traité de Paris, à la suite de la guerre de Sept Ans, contraignît le ministre Vergennes, longtemps hésitant, à saisir l'occasion inespérée qui se présentait de prendre revanche sur l'Angleterre et de relever à la fois notre marine et nos colonies, en marchant résolument à la suite de Lafayette et de tant d'autres vaillants Français, qui n'avaient pas attendu l'approbation de leur gouvernement pour se lancer dans une entreprise aussi généreuse que profitable. Ah! la sublime folie qui pousserait un homme comme le commandant Marchand à s'en aller vers cette autre extrémité de l'Afrique relever le défi de Fachoda! et combien d'entre nous s'en iraient avec lui, de ceux-là qui n'ont même plus, hélas! les vingt ans qu'avait Lafayette quand, en dépit des lettres de cachet lancées pour le retenir, il s'embarqua vers l'épopée où le poussait l'instinctif élan du patriotisme le plus avisé!

Prévost-Paradol a écrit que la terre serait anglo-saxonne; cela ne veut pas dire que la domination anglaise doive s'exercer sur toute la surface du globe; aussi bien le génie britannique tend à favoriser plutôt le développement de la race que l'expansion de la nationalité. C'est le propre d'une politique coloniale qui ne se fait accepter d'un bout à l'autre de l'univers qu'en accommodant son régime administratif aux exigences irréductibles des milieux, au sein desquels le conquérant est tôt ou tard absorbé par sa conquête, en vertu d'une des lois de la nature identique à celle qui veut que le bétail importé perde au bout de quelques générations les caractères de sa race, inévitablement assimilée par l'action continue du sol et du climat.

Le génie colonial de l'Angleterre soutient une lutte incessante contre cette fatalité par l'application d'une série de formules dont chacune est conçue en vue de ralentir sur un point déterminé les effets de cette dénaturation; c'est pourquoi l'élasticité des liens qui retiennent, parfois bien faiblement, les possessions anglaises à la Métropole, comporte plus de vingt-cinq degrés, depuis la souveraineté directe exercée sur les «Crown Colonies» jusqu'à la suzeraineté purement nominale que le gouvernement impérial s'attribue sur telle ou telle peuplade lointaine. L'exercice virtuel de cette souveraineté in partibus est sans grand inconvénient chez certaines tribus de nègres, mais comment pourrait-il se concilier avec la passion effrénée de l'indépendance qui anime une jeune République vigoureusement armée pour la lutte, au physique et au moral?

Impraticable de fait, elle est inadmissible en droit au Transvaal, comme il appert d'une concluante étude de M. Arthur Desjardins, dont l'autorité en matière de jurisprudence internationale est universellement reconnue. D'accord avec M. Rolin-Jacquemyns, avec M. Charles Lucas, et divers autres jurisconsultes d'une compétence spéciale sur les questions de cet ordre, il déboute l'Angleterre de ses prétentions à un protectorat qui n'avait d'ailleurs aucune raison d'être vis-à-vis d'un État adulte, émancipé depuis 1884 et actuellement en plein exercice de sa majorité.

De cette consultation, extrêmement intéressante au point de vue juridique, je ne retiendrai qu'une observation de bons sens, aussi décisive que la plus savante argumentation juridique, sur l'essence irréductible du protectorat, qui est l'obligation pour les pays protecteurs de défendre le pays protégé; or le Transvaal, nanti par l'aveu même de l'Angleterre, d'un titre de protectorat, sur le Souaziland, qui le montre en état de pourvoir non seulement à sa propre défense, mais encore à celle du voisinage—le Transvaal a si peu besoin de protection pour lui-même qu'il a déjà deux fois répondu par de mémorables corrections aux airs protecteurs de celui qui prétendait s'immiscer dans ses affaires. L'emploi du mot protection est là doublement abusif, puisque en premier lieu le protégé a toujours eu jusqu'à présent le dessus sur son protecteur, et que, d'autre part, l'intervention anglaise tend à se manifester au Transvaal comme une sorte de protectorat d'Ugolin, qui dévorerait son protégé pour lui conserver un protecteur.

Par malheur, ces arguments juridiques sont d'un poids insignifiant dans les balances de la politique impérialiste, habituée à traiter d'avocasserie et d'indigne chicane l'évocation des points de droit; on l'a bien vu en Égypte dans l'affaire de la Dette. Il n'est pour elle d'autre droit que celui qui est inscrit sur l'écusson national: son droit inspiré par son Dieu, lui fait un devoir de plaider alternativement le pour et le contre en Égypte, suivant le sens des intérêts, et de se présenter tantôt comme l'adversaire du Sultan et tantôt comme son champion, selon qu'il s'agit de lui enlever la Basse-Égypte ou de mettre soi-même la main sur le Bahr-el-Ghazal,—alternative d'une exploitation aussi rémunératrice que celle dont fut victime, il y a cent ans, la colonie hollandaise du Cap. Son droit, c'est d'oublier au Niger l'acte de Berlin, à Zanzibar le traité de 1884. Son droit, c'est de ne compter que sur ses forces et, en l'absence de toute gendarmerie internationale, de se faire justice—ou injustice—soi-même, «le Ciel n'ayant point établi de tribunal à qui les rois de France puissent en appeler», comme disait Louis XIV, cent quatre-vingt-dix-sept ans avant la conférence de La Haye.

Ces forces tant vantées, quelle en est la mesure? Comment a-t-on calculé la puissance de ces moyens d'action dont l'appareil impose à tout l'univers cette terreur superstitieuse que les diplomates appellent du recueillement et qui réduit au silence les voix les plus retentissantes, dès qu'elle agite son tonnerre et qu'elle lance à travers les océans ses foudres, peut être aussi chimériques que celles du Calchas de l'opérette?

L'enfantine image du colosse aux pieds d'argile, exposé par l'effet de son propre poids à un effondrement soudain et définitif, est-elle simplement la forme que revêtent les espérances des patriotes d'estaminet? ou bien exprime-t-elle une réalité?

Il serait vraiment bien opportun d'entreprendre une étude critique, documentée et raisonnée sur la situation matérielle dans laquelle se trouverait l'Angleterre au cas où serait relevé l'un des défis incessants qu'elle porte à tout venant. Est-il vrai que les ressources incomparables dont elle dispose ne soient point en proportion avec les nécessités innombrables auxquelles elle aurait à faire face? Est-il vrai que sa marine de guerre, douée d'une supériorité matérielle qui lui garantit absolument la victoire dans une rencontre d'escadres, se trouverait en infériorité marquée dans la guerre de course, ou même (si on ne se décide pas à la rétablir) dans une campagne d'éparpillement qui harcellerait incessamment par petits groupes ses points faibles sur les côtes ou à la mer sans jamais donner prise à des engagements de masses? (C'est un peu la tactique des Boers sur la terre ferme.) Est-il vrai que,—mal gré l'énorme avantage qu'elle a eu la prévoyance de se réserver par la multiplicité et la position opportune des points d'appui, qui assurent dans toutes les mers le refuge en cas de danger, et, en même temps, le charbon, ce nerf de la guerre maritime,—la plus formidable puissance navale de l'univers serait singulièrement gênée dans les entournures par nos torpilleurs, dont l'infériorité numérique est moins marquée que celle de nos croiseurs et de nos cuirassés et qui l'emportent haut la main sur les destroyers anglais par la hardiesse des mouvements? A-t-on lieu de penser qu'il serait de la sorte aisé de faire un mal terrible à ses convois, et même à ses vaisseaux de guerre, et d'entraver un ravitaillement, obligé de pourvoir actuellement dans la proportion de 80% à l'alimentation d'un pays qui n'avait à demander au dehors, à l'époque du blocus continental, que de 20 à 25% des denrées de première nécessité? Est-il vrai que le seul fait du renchérissement des subsistances, consécutif à la hausse inévitable du fret par l'élévation du taux de l'assurance maritime, exposerait presque immédiatement le Royaume-Uni à une crise sociale des plus effroyables? Enfin, n'est-il point avéré que cette marine imposante est dans l'impossibilité de trouver sur la terre anglaise le nombre d'hommes nécessaire à ses équipages, et qu'il lui faut solliciter en Norvège un recrutement qui y rencontre des difficultés chaque jour plus grandes?

Quant aux forces de l'armée de terre, les Boers se chargent de fixer l'opinion en ce qui les concerne. Observons seulement que la mobilisation de quelques régiments pour la guerre sud-africaine n'a pu s'effectuer qu'au prix de la désorganisation momentanée de certains services particuliers, notamment des postes et de la police londonienne, voire même des transports urbains, puisqu'une dépêche de source anglaise assurait récemment que l'on avait dû enlever deux cents chevaux aux tramways de Liverpool.

Un contemporain de Wellington disait que l'infanterie anglaise était la première du monde, mais qu'il y en avait fort peu; il y en aura de moins en moins si les Boers continuent à capturer des colonnes entières.

Une enquête approfondie sur les divers points énumérés et sur quelques autres confirmerait peut-être l'impression qui est en train de se répandre en Europe et selon laquelle l'appareil militaire de l'Empire britannique serait un majestueux instrument de domination en temps de paix, mais un engin de défense d'une médiocre efficacité contre les intempéries de la guerre. Tels sont ces parapluies de luxe qu'il convient de prendre seulement par le beau temps. Et, s'il éclate un orage? eh bien! l'on rentre chez soi.

La puissance de l'Angleterre n'est pas dans ces forces matérielles d'aspect si prestigieux et de solidité si précaire, mais dans l'ascendant moral d'une politique dominatrice qui excelle à s'emparer de l'esprit des populations rivales.

Fondée sur un certain nombre de principes psychologiques, dont elle poursuit l'application avec une continuité qui n'est pas le moindre élément du succès, et avec un sang-froid dont l'apparente sécurité décourage les résistances, elle excelle à faire tomber des mains de ses ennemis les armes dont elle ne serait point en état de supporter les coups.

Un mot vulgarisé depuis peu par l'expansion simultanée du poker et de l'Impérialisme exprime à merveille cette suggestion qu'un esprit énergique et concentré peut, presqu'à coup sûr, faire subir aux âmes sans consistance, embarrassées de scrupules ou ralenties parle doute. Dans l'un et l'autre de ces jeux d'origine anglo-saxonne, il arrive fréquemment qu'un joueur n'ayant point en main les cartes qui conviendraient pour s'engager, sauve sa mise et ramasse le tapis en payant d'audace par une surenchère dont la confiante sérénité met en déroute des adversaires auxquels la victoire appartiendrait, par la force de leurs brelans ou de leurs quintes, s'ils osaient risquer le coup. Cette audacieuse pratique exige autant d'observation que de décision; il faut savoir choisir la victime et saisir au bond l'opportunité; les personnes timorées et impressionnables offrent une proie presque assurée, à condition que l'on attende pour leur porter le bluff le moment où elles laissent paraître des symptômes d'énervement ou de démoralisation. C'est ainsi qu'on en a usé envers la France à Fachoda.

L'examen des artifices de la politique anglaise ne saurait entrer dans le cadre de cette étude, à quoi elle se rattache cependant par des liens étroits; mais je voudrais en esquisser les traits les plus significatifs:

C'est, en première ligne, un art merveilleux de l'argent, avec lequel elle se procure tout ce qui est objet de commerce, notamment l'opinion publique, et qui lui permet d'intervenir dans les agitations de l'ordre social, de l'ordre politique et même, à l'occasion, de l'ordre judiciaire.

La beauté de cet art apparaît surtout en ceci que l'argent engagé de la sorte ne figure généralement que comme une avance dont le remboursement est effectué par la victime de l'opération; c'est ainsi qu'en Égypte, il a été aventuré à bon escient des sommes considérables au détriment de la France qui n'a su ni s'associer, ni s'opposer; c'est ainsi que l'on fait sortir du Trésor, en ce moment, 250 millions, en ayant soin d'informer le contribuable anglais qu'ils y seront rapportés par le pays conquis, c'est-à-dire par l'industrie minière, grevée en conséquence, sur le dos des naïfs actionnaires qui ont réclamé à grands cris cette prise d'armes. Cela s'appelle se payer sur la bête.

Le succès d'une longue suite d'entreprises de ce genre a constitué pour l'Angleterre un crédit qui met à sa disposition des ressources illimitées, d'autant plus qu'on la sait incapable de s'engager sciemment dans une affaire qui ne serait pas payante et de mettre son carnet de chèques au secours des Arméniens massacrés, visiblement hors d'état de «rendre», comme les opprimés de Karthoum ou les uitlanders affamés! Après avoir été longtemps considéré par les poètes comme le sceptre du monde, le trident de Neptune a subi une évolution qui tend à le transformer en un râteau de croupier.

Avec ou sans le secours de son argent, la politique anglaise excelle aussi à implanter dans l'esprit de ses adversaires des idées fausses qu'elle élève patiemment à la dignité d'axiomes incontestables; ces préjugés, si fortement accrédités en France à l'heure où nous sommes, portent notamment sur l'invincibilité de ses armes, que voici déjà tout émoussées; sur l'inexorabilité de ses menaces, que partout on la voit retirer devant un gros intérêt ou devant un danger pressant; sur l'impossibilité de rien entreprendre contre elle, contre qui tout est possible. Il y a aussi la conviction qu'elle seule est en état de faire la tranquillité des peuples, la prospérité des colons et l'amusement des financiers,—conviction pieusement entretenue par une certaine spéculation cosmopolite qui vendrait le drapeau de n'importe quel pays pour cent sous de hausse, fût-ce avec l'intention louable de le racheter à la baisse.

Deux autres stratagèmes diplomatiques sont exploités par le génie impérialiste avec une habileté soutenue et un profit constant: l'un est ancien comme le monde, il tient dans l'antique formule «Diviser pour régner», et sa plus éclatante application a été réalisée par le dernier des Horace contre les trois Curiace. Il consiste à éparpiller les adversaires sur le terrain, de façon à «faire l'affaire» de chacun d'eux isolément; c'est ainsi que le chasseur diligent en use avec les perdreaux et, c'est ainsi que l'Angleterre procède envers les nations européennes, mettant un soin ingénieux à ne jamais avoir de difficultés avec deux d'entre elles à la fois, et sachant attendre pour se jeter sur Fachoda que l'Allemagne, déçue par notre immobilité lors de la dépêche à Krüger, nous ait abandonnés dans l'affaire de la Dette égyptienne; guettant, pour en finir avec le Transvaal, le moment où la politique intérieure de la France, gravement intéressée dans la chose, semble devoir lui rendre difficile une conversation diplomatique avec telles autres nations européennes; déblayant enfin le terrain pour l'heure tragique où l'Allemagne, isolée au Transvaal en 1895, et la France abandonnée en 1898 au Bahr-el-Ghazal et n'ayant pas trouvé en 1899 le ciment d'une intervention commune, resteraient enfermées chez elles pendant que la Russie se heurterait du front à l'Empire des Indes.

L'autre stratagème est un adjuvant du premier: c'est la politique du fait accompli ou prétendu tel. On dit au Portugal: «Toute résistance serait inutile à Delagoa-Bay, nous nous sommes mis d'accord sur ce point avec l'Allemagne», en même temps que l'on dit à la France: «Restez chez vous, l'accord anglo-allemand est conclu». Des affirmations aussi précises déconcertent le scepticisme le plus exercé; on se désintéresse d'une lutte désormais inutile, et à force de considérer comme accompli un fait qui ne l'est pas, on lui laisse le temps de s'accomplir et on lui en fournit les moyens.

De tels procédés se rencontrent dans la meilleure société, ainsi que dans la plus mauvaise, et il y suffit à l'occasion d'une liaison coupable mais imaginaire pour empêcher un mariage, qui serait heureux et fécond: «N'épousez pas cet homme-là, ma fille, il a une chaîne... Quelle horreur!» Et, bien souvent, tout cela n'est que potins de commère intéressée.

On y parerait aisément avec une enquête minutieuse et discrète, mais l'accord des familles est troublé par l'insistance du propos, et le projet se trouve insensiblement abandonné si les conjoints n'éprouvent pas l'un pour l'autre une de ces inclinations qui résistent à tous les mauvais desseins. Or, le penchant des grandes nations européennes est-il assez puissant pour les jeter dans les bras les unes des autres en dépit de ces racontars, répercutés avec une malfaisance dénuée de malice dans l'entourage de chacune d'elles par quelques vieilles portières de la diplomatie de presse, qui, ne sachant pas grand'chose, sont fréquemment exposées à parler de ce qu'elles ne savent pas; or, des négociations secrètes, elles ne savent guère que ce que ceux qui les conduisent out intérêt à leur laisser savoir pour le leur faire publier. Une savante campagne paraît avoir été menée de la sorte, en vue de parer aux dispositions inquiétantes de l'Europe, à qui l'affaire sud-africaine allait peut-être fournir une occasion inespérée de sortir du chaos en lui faisant prendre conscience de ses intérêts généraux, mis en évidence par les fautes de son véritable ennemi.