II

La France n'a plus d'amis, du moins dans le voisinage. Entourée de malveillance, de suspicion et d'envie—on l'a vu naguère,—elle en est réduite à examiner quel est son ennemi le plus pressant, pour lui faire face, en appelant au besoin les autres à la rescousse. Or, le péril présent vient-il pour nous de l'Allemagne qui nous a pris tout ce qu'elle pouvait espérer, et bien au delà, et qui ne nous voit pas en train de chercher à le lui reprendre? ou vient-il de l'Angleterre avec laquelle chaque année nous apporte un nouveau conflit et qui nous présentait il y a quelques mois encore, au lendemain de Fachoda, tout un mémoire de questions à régler.—Questions coloniales! dira-t-on.—Assurément. Or, ce sont les questions vitales de l'Europe de demain; il n'y a plus guère que notre ministre des colonies qui soit encore à s'en apercevoir!

Des adversaires moins irréductibles que le ministre compétent (pour parler le langage administratif) consentiront sans doute à reconnaître que nous avons d'importants intérêts à défendre contre les Anglais sur divers points du globe: sinon en Égypte (il faut que cette porte soit fermée, n'étant plus ouverte; d'accord!) du moins en Chine, au Siam, à Madagascar pour des questions de tarif, en Abyssinie pour des questions d'influence, au Maroc pour des questions de pénétration, à Terre-Neuve pour le règlement d'un procès qui dure depuis le traité d'Utrecht, enfin au Soudan et au Tchad, où bat le coeur de l'Afrique française, palpitant au spectacle de tant de héros tombés, les Crampel, les Bretonnet, les Béhagle, dont certains écrivains, que je veux croire bien intentionnés, affligent en ce moment la mémoire par une compassion boulevardière qui prétend laisser leur mort sans vengeance et leur effort sans résultat.

En ces divers lieux, nous sommes en compétition avec l'Angleterre, on le veut bien; mais l'Afrique du Sud, chez qui nous n'avons pas un pouce de territoire à conserver ou à espérer, comment pourrait-elle nous passionner au point de nous faire prendre parti dans une lutte où, il nous appartient uniquement de marquer les coups! Telle est l'opinion qui persiste dans certains organes vestigiaires d'une politique antédiluvienne.

M. de Vergennes, le ministre de Louis XVI, qui ne tarda pas à devenir le vigoureux instrument de notre intervention dans la guerre d'Amérique, formulait une opinion de ce genre, quand il écrivait à M. de Guines, ambassadeur à Londres: «Loin de chercher à profiter des embarras où l'Angleterre se trouve à l'occasion des affaires d'Amérique, nous désirons plutôt l'aider à se dégager». C'était douze ans après le traité de Paris, qui nous avait pris nos colonies; nous sommes au lendemain de Fachoda, qui nous a définitivement arraché l'Égypte et le Haut-Nil. M. de Vergennes ne persista pas dans sa doctrine. Notre diplomatie, qui a imité sa prudence, saura-t-elle, au moment venu, prendre exemple sur sa fermeté?

Si la France est en cause dans la guerre du Transvaal? Quelle question!

Outre les intérêts considérables que nous avons sur place et même dans le voisinage, c'est indirectement toute notre entreprise coloniale, c'est pour le moins notre situation en Afrique dont le sort se débat en ce moment autour de Ladysmith, où la lutte est engagée entre l'équilibre africain et l'envahissement de l'Impérialisme, qui, s'il n'est arrêté net sur la route du Cap au Caire, rendra le continent intenable. On peut dire de la question africaine, comme on l'a dit de la Révolution française,—et plus justement, je crois,—que c'est un bloc. Il y a une politique africaine pour l'Angleterre et il y en a une pour la France. Toutes deux sont en présence.

Celle de l'Angleterre est encore au début de sa course, qui menace tout et tous; la nôtre est fixée, depuis peu, dans les limites à peu près inextensibles d'un Empire qui réunit nos fiefs méditerranéens (domaine d'Algérie, protectorat de Tunisie, et prépondérance économique dans une partie du Maroc) avec nos possessions de l'Océan (Sénégal, Guinée, Côte d'Ivoire, Dahomey, rattachés par le Soudan et les affluents du Tchad). Le désert saharien, qui paraît interposer entre ces deux groupements un obstacle infranchissable est appelé au contraire à les réunir tôt ou tard par les diverses branches du Transsaharien. C'est à cette concentration de nos forces, à leur utilisation sur place, que doit désormais se consacrer toute notre activité, et la splendide épopée des conquistadors français a pris fin [3].

Footnote 3:[ (return) ] Cela ne veut pas dire qu'il soit opportun de réduire brusquement aux proportions les plus infimes nos forces et notre action militaire dans ces régions,—comme pour faciliter à l'Angleterre la concentration sur l'Afrique du Sud, de ses effectifs, brusquement rendus disponibles, par une retraite aussi inattendue... du moins en France.

A l'heure actuelle nous représentons en Afrique l'équilibre et le développement pacifique, tandis que l'Angleterre y apporte l'invasion et le bouleversement.

C'est dire que si le programme de notre action directe semble devoir s'arrêter aux termes que je viens de préciser, notre politique n'en doit pas moins agir au dehors par tous les moyens dont elle dispose, on prêtant le concours le plus étendu aux adversaires qui se trouvent naturellement placés au travers de la route que prétend s'ouvrir l'Impérialisme. Deux d'entre eux, malgré l'évidence de leurs intérêts diamétralement opposés à ceux de l'Angleterre, sont demeurés jusqu'à présent dans une attitude indécise, vraisemblablement dans I'attente d'une politique européenne qui paralléliserait les efforts et totaliserait les facultés de résistance: ce sont les Allemands de l'Est-Africain et les Belges du Congo. Les deux autres, autochtones, sont fatalement irréductibles et c'est pour la vie qu'ils luttent en se défendant contre l'Angleterre: les Boers aujourd'hui, et demain les Abyssins, dont le tour viendrait aussitôt que serait réglée l'affaire du Transvaal. Ainsi le veut la politique de l'Horace-et-Vorace-Albion!

Tous ces éléments de résistance vont-ils demeurer épars et se laisser anéantir l'un après l'autre? ou bien seront-ils enfin solidement amoncelés en un obstacle qui se dressera, inoffensif mais inébranlable, devant la marche de l'envahisseur? Voilà nettement sous quelle forme la guerre transvaalienne intéresse à distance la France, l'Allemagne, la Belgique et aussi la Russie qui est en train de se constituer, d'accord avec Ménélick, un important domaine dans l'Éthiopie équatoriale.

Pour ce qui est de nos intérêts sur place, il y a d'abord la question minière, dont on fait le plus de bruit et qui ne saurait pourtant nous faire perdre de vue toutes les autres. On compte au Transvaal plus de 1,500 millions de capitaux français engagés dans les mines et près de 800 millions de capitaux allemands; c'est assez dire que cette industrie n'est pas uniquement anglaise,—elle ne l'est même pas actuellement pour plus d'un tiers;—mais, ce qui est bien différent, elle est entre les mains de l'Angleterre.

Nous fournissons, avec l'Allemagne, une grosse partie des capitaux, mais c'est Londres qui conduit l'affaire à son profit, et le plus souvent à notre préjudice, et qui inflige à chaque instant aux actionnaires naïfs et patients d'énormes pertes occasionnées par les violentes secousses d'une spéculation politico-financière dont on commence seulement à dévoiler les ténébreux dessous. «Les Anglais, qui se prétendent opprimés par les Boers, oppriment, eux, d'une manière beaucoup plus flagrante et plus persistante leurs associés français. Il serait temps que ce régime d'oppression et d'exploitation finît, qu'on rétablisse la paix au Transvaal, qu'on demande au gouvernement boer, non pas des droits politiques auxquels on n'a aucun titre, mais des ménagements fiscaux et des réformes économiques; que les Anglais enfin fassent cesser cette anomalie de réclamer uniquement pour eux des droits et de refuser aux Français les droits les plus légitimes», écrivait récemment M. Paul Leroy-Beaulieu, qui a suivi dès ses origines, avec une expérience clairvoyante, le conflit transvaalien, dont les éléments avaient été lumineusement étudiés sur place par un de ses jeunes collaborateurs, M. Pierre Leroy-Beaulieu.

Quiconque possède la question comme l'éminent directeur de l'Économiste français reconnaît avec lui[4] que l'on aurait indubitablement obtenu gain de cause auprès du gouvernement boer si, au lieu de lui tendre un traquenard politique dans lequel il ne s'est pas laissé choir, on avait sincèrement recherché de nouvelles facilités pour l'industrie minière,—déjà très favorisée, il importe de le proclamer, et dont le régime administratif est grandement envié, détail piquant, par les concessionnaires d'exploitations aurifères dans la Rhodesia et aussi, cela va sans dire, par les infortunés détenteurs de concessions minières dans les colonies françaises.

Footnote 4:[ (return) ] Cf. Autour des mines d'or (Boers et Anglais), par Edgar Roels,—chez A. Hennuyer.

Voilà la guerre déclarée; qui la paiera? Sir Michael Hicks Beach ne l'a pas dissimulé au Parlement: les 10 millions de livres votés jusqu'à présent seront représentés par des bons du Trésor qu'on repassera en bloc au budget des pays conquis; il faudra aussi récompenser les dévouements et indemniser les victimes, dont la principale est actuellement la Chartered. La mine d'or y pourvoira, et ses actionnaires continentaux qui n'out pas voix au chapitre, n'ayant jamais su obtenir la représentation qui leur était due, se laisseront rouler une fois de plus. Rule Britannia! Quant au sort des non-Anglais au Transvaal après la conquête, il nous est dépeint à l'avance dans un ouvrage plein de faits, écrit avec le langage précis de l'homme d'affaires par un commissionnaire français qui a longtemps séjourné dans l'Afrique du Sud, M. Georges Aubert[5]:

Maîtres du pays, les Anglais commençaient par donner le vote à tous les indigènes; comme ceux-ci sont employés dans les mines, on les forçait à voter pour les candidats désignés, qui seraient ainsi les domestiques et exécuteraient tous les ordres donnés par les six ou huit chefs de groupes qui sont directeurs et maîtres de toutes les mines du Transvaal.

Footnote 5: [(return)] L'Afrique du Sud, par Georges Aubert, négociant commissionnaire,—chez Flammarion.

Alors, on prendrait toutes les mesures destinées à favoriser les mines et, les personnes y intéressées. Les mines feraient leurs importations elles-mêmes, comme le fait la De Beers Cy à Kimberley, monopoliseraient tout le commerce pour leur compte, et ruineraient en peu de temps toutes les industries indépendantes. Le meilleur exemple de la situation future du Transvaal livré aux Anglais est donné par Kimberley qui, ville riche et prospère, comptant 30,000 habitants à l'époque des exploitations isolées, a vu ses maisons devenir inutiles, sa population tomber à 15,000 âmes, son commerce diminuer de moitié, dès que la De Beers fut fondée, englobant dans un syndicat tout puissant la presque totalité des mines de diamants de la région.

Nous croyons que nos prévisions se réaliseraient entièrement dès les premiers moments, et à part les dommages et les ruines qui seraient causés aux commerçants européens et français établis au Transvaal, il faut considérer la puissance terrible qui serait donnée aux quelques personnes maîtresses du pays, puissance formidable dans les mains d'hommes sans scrupules.

Passant à l'examen rapide de nos intérêts de voisinage, j'en retiendrai seulement un dont l'importance, dominant toutes les questions de l'Afrique du Sud et même les questions de l'océan Indien, va se répercuter jusqu'en Extrême-Orient: La baie de Delagoa, avec son port de Lourenço-Marquès, offre aux navires de guerre une rade excellente, d'un accès facile et d'une défense aisément assurable: quelques dragages et des travaux de quais,—dont la France, l'Allemagne et l'Angleterre poursuivent la concession auprès du gouvernement portugais, qui voit là, non sans raison, le plus beau fleuron de sa couronne,—aménageraient en peu de temps et à peu de frais (relativement au trafic énorme qui s'y développe avec une progression extraordinaire) l'un des ports du monde les plus importants à la fois par le rôle militaire et par le rendement commercial.

Parmi tous les avantages qui concourent à faire de Delagoa-Bay l'objet de si ardentes compétitions européennes, l'élément le plus précieux est assurément l'extrême richesse en charbon de la région dont Lourenço-Marquès est le débouché, et avec laquelle il est mis depuis quelques années en communication par le chemin de fer Prétoria-Lourenço. Cette ligne, qui constitue la voie de communication la plus rapide[6] entre le Transvaal et la mer, tend visiblement à absorber le meilleur du trafic longtemps réservé à la ligne du Cap, à laquelle celle de Durban, par le Natal, avait déjà ouvert une concurrence, compensée dans une certaine mesure par les rapides progrès du trafic sud-africain.

Footnote 6:[ (return) ] Longueur des lignes de Prétoria à Lourenço, 562 kil.; à Durban, 812 kil.; au Cap, 1,674.

Les transports de la ligne de Lourenço-Marquès se chiffrent par un tonnage de 88,276 en 1895, de 159,475 en 1896 et de 189,992 en 1897. La progression est significative.

Plus éloquente encore est celle de la production des mines de charbon du Transvaal: 548,534 tonnes en 1893,—791,358 en 1894,—1,133,465 en 1895,—1,437,297 en 1896 et 1,600,212 en 1897.

La majeure partie de ce charbon est utilisée dans les mines d'or dont l'industrie ne s'est développée que grâce à ce précieux voisinage, mais l'exportation par Lourenço s'accentue de jour en jour grâce à la consommation croissante de la navigation à vapeur, qui, après certaines hésitations, a adopté les houilles de Middleburg et de Lydenbourg, du moins sur l'Ost Deutsch Africa, et sur les navires de plusieurs lignes anglaises.

(Nos compagnies françaises, dont l'initiative est plus lente,—on ne le sait que trop!—n'ont pas encore jugé prudent de les imiter, et restent pieusement fidèles aux vieux errements et aux fournisseurs traditionnels.)

La production totale du charbon au Transvaal a été jusqu'à I'année 1897, de 5,510,000 tonnes, représentant, au puits, une valeur de 58 millions de francs. Il n'en faut pas d'avantage pour indiquer quelle sera la valeur de Delagoa-Bay, sur la route des Indes, surtout comme point d'approvisionnement: l'Angleterre a bien d'autres ports de relâche, et elle fait faire d'énormes travaux, en ce moment à Port-Louis-de-Maurice; nous possédons Diego-Suarez, admirable rade de refuge et d'observation. Mais ni à Port-Louis ni à Diego, on ne trouve d'autre charbon que celui qui y est apporté par mer à grands frais et le prix de la tonne du charbon de navigation s'y élève parfois au-dessus de 60 francs, alors qu'il ne dépasse guère 15 shillings à Cardiff. C'est dire quel rôle les houillères transvaaliennes sont appelées à jouer dans cette question, qui touche de si près à l'avenir, à l'existence même de Madagascar.

Le dernier-né, le Benjamin de notre empire colonial, a été tout de suite, de la part du public français, l'objet d'une faveur que ses aînés ont mis longtemps à obtenir. Une certaine désaffection a suivi, occasionnée par le leurre des mines d'or, d'où les capitaux français n'out retiré jusqu'à présent que des déceptions, et aussi par les innombrables difficultés qu'oppose au développement des ressources d'un pays neuf un régime administratif odieux à ceux-là mêmes qui le manient, et qui le manient, il faut le dire, d'une main libérale et souvent habile. Il est néanmoins incontestable qu'une exploitation raisonnée, patiente et délivrée de certaines entraves qu'on verra sauter quelque jour, tirera plus ou moins rapidement, du sol de la grande île, par la culture et par l'élevage, d'énormes richesses, dont le principal avantage est de trouver tout auprès d'elles un débouché insatiable. Madagascar, c'est le grenier de l'Afrique du Sud: bétail, volailles, oeufs, riz, manioc, bois pour les galeries de mines et pour les traverses de chemins de fer, c'est chez nous que le Transvaal aura toutes les raisons de prendre ces produits dont il fait une consommation illimitée et dont la majeure partie lui est fournie jusqu'à présent par les colonies anglaises du Cap et de Natal, ou transitée sur leurs chemins de fer.

Il est improbable que l'Angleterre une fois maîtresse du pays des Boers, encourage cette concurrence et facilite l'introduction des denrées d'un pays avec lequel elle est en guerre de tarifs et auquel elle prétendait, il y a quelques mois encore, imposer un régime économique à son gré comme elle s'efforce vainement de le faire depuis cinq ans au Transvaal.

On m'objectera peut-être que l'Angleterre libre-échangiste ne saurait, même contre nous, fermer des portes, qui out toujours été largement ouvertes par le gouvernement de Prétoria. Parler ainsi serait donner une preuve nouvelle de la force des préjugés inculqués à l'esprit de ses rivaux économiques par la politique anglaise qui prêche partout le libre-échange et qui pratique la protection là où elle y trouve profit: ouvertement dans plusieurs de ses colonies et hypocritement dans la Métropole, où tous les prétextes sont bons pour empêcher l'entrée du bétail étranger. Nos éleveurs le savent bien.

La France a toujours trouvé auprès de l'administration transvaalienne les dispositions les plus favorables à la mise en valeur de sa nouvelle colonie, dont le voisinage était jusqu'à présent envisagé comme une précieuse garantie pour le maintien de l'équilibre sud-africain, et le gouvernement de Prétoria nous a maintes fois manifesté de précieuses dispositions à lier partie avec nous pour des entreprises d'une extrême urgence, tels que certains grands travaux publics, le développement des lignes de navigation rapide et la création d'un câble sous-marin, qui soustrairait au contrôle britannique les communications de l'Europe avec l'Afrique du Sud, notamment avec Madagascar.

C'est d'ailleurs en Angleterre même, dans le monde colonial de l'entourage de Cecil Rhodes, qu'il faut chercher la note exacte sur la corrélation de l'affaire de Delagoa-Bay avec nos grands intérêts malgaches, et je ne puis mieux faire que de citer ce passage d'un ouvrage publié récemment à Londres sous ce titre, La clef de l'Afrique du Sud:

Il est de la plus grande importance, pour les intérêts de la Grande-Bretagne, que les Anglais prennent possession de la baie de Delagoa. Ce fait nous intéresse encore plus vivement lorsque nous nous souvenons que l'île voisine de Madagascar est dans les mains de la France et que celle-ci l'a fortifiée et en a fait une forte station navale.

L'activité française a été très remarquable depuis quelques années; et il est facile de comprendre qu'après nous avoir évincés de Madagascar, les Français sont fort désireux de protéger leur colonie et d'obtenir une complète domination sur le canal de Mozambique. Tant que la baie de Delagoa reste possession portugaise, la France n'a rien à craindre, car le Portugal ne pourrait porter préjudice à la France, et, après tout, le fait de l'occupation portugaise indique que les autres puissances n'y possèdent aucun droit.

Toutefois, au moment où des négociations pour la cession de la baie à l'Angleterre seraient ouvertes, la France comprendrait combien sa colonie de Madagascar se trouverait menacée; et, au cas où la cession deviendrait un fait accompli, son grand projet de contrôle complet du canal de Mozambique s'évanouirait comme un rêve. La France, dès lors, fait tous les efforts possibles pour mettre des bâtons dans les roues de l'Angleterre. Son grand objectif était la neutralisation des eaux de la baie, de façon que l'Angleterre n'aurait jamais eu la possibilité d'exercer son droit de préemption dans l'éventualité très probable où le Portugal se déciderait à vendre la baie pour faire face à des difficultés financières.

L'empire, pour se consolider, a souvent besoin d'acquérir quelque territoire ou quelque port. Et cela afin de conserver nos possessions comme un tout, de favoriser notre commerce et aussi de prévenir certaines puissances toujours disposées à troubler l'équilibre international. On ne pourrait trouver un meilleur exemple de cette politique qui cherche à solidariser nos colonies et à fortifier l'empire que dans les efforts continus de la Grande-Bretagne pour s'assurer la possession de Delagoa qui doit couronner notre prépondérance en Afrique.

On le voit, en s'abstenant aujourd'hui de prendre sur ce point des mesures conservatrices, la France s'exposerait pour demain à un conflit des plus graves avec son ennemie de tous les temps, avec celle contre qui elle a dû soutenir à travers tout le siècle dernier, selon l'expression du général Niox, une guerre de cent ans coloniale, dans laquelle nous retomberions fatalement si notre gouvernement ne savait se contraindre, sans retard, à une fermeté, qui est le premier devoir de la prudence: «Il arrive toujours du mal aux éléphants qui ont peur», assure le judicieux pachyderme dont l'impérialiste Rudyard Kipling a fait le héros d'un de ses plus beaux contes de la Jungle.

Nous avons donc quelques motifs de ne pas nous désintéresser de ce qui se passe entre Johannesburg et le canal de Mozambique. Ceux du Portugal, unique possesseur jusqu'à présent de la colonie de ce nom, sont tous aussi clairs et moins indirects. Nous verrons ensuite ceux de l'Allemagne.

Après une audacieuse tentative d'intrusion du côté de l'îlot d'Iniak (Delagoa-Bay), déjouée en 1875 par la sentence arbitrale du maréchal Mac-Mahon et renouvelée en 1889 dans la vallée du Chiré, les Portugais, en présence d'un ultimatum apporté à Lisbonne par une escadre, durent céder à l'Angleterre une énorme étendue de territoire, convoitée par la Chartered pour arrondir la Rhodesia. L'Europe resta chez elle.

Le Portugal était encore une grande puissance africaine; cette diminutio capitis,—ce Fachoda plus excusable,—la mit pour longtemps à la merci de l'Angleterre qui depuis lors la persécuta d'un chantage, dont la coupable indifférence de l'Europe finirait par permettre le succès. On sait avec quelle ruse grossière mais efficace, la politique anglaise décourage depuis quelques années les velléités de cette dame Europe chaque fois qu'une de ses grandes filles montre quelque velléité de se porter au secours de la petite soeur: «Ne vous dérangez donc pas, fait l'Angleterre; nous avons eu des mots ensemble, mais nous voilà tout à fait d'accord.» Et la petite soeur, pincée jusqu'au sang et terrorisée, n'ose pas dire que non.

C'est ce qu'on appelle l'accord anglo-portugais; il y a beau temps qu'il se prolonge de la sorte, à travers les démentis officiels que l'indignation nationale arrache de temps en temps à un gouvernement qui n'ignore pas de quel choc serait précipitée la dynastie assez osée pour trafiquer des diamants de la couronne portugaise avec l'ennemi le plus exécré,—à travers les dénégations constantes de tout ce qui dans la presse européenne est en état de s'informer sur ces choses et d'en juger, et d'où il appert que, pas plus en Allemagne qu'en France et qu'en Russie on n'est dupe de cette entente du bourreau avec la victime, trop grossièrement renouvelée de la saynète bien connue du Décapité par persuasion. On se refuse à voir le Portugal abandonnant aux mains de l'Angleterre, en échange d'une bonne parole, les pendants d'oreille qui représentent le plus clair de sa fortune..... et la tête à laquelle ils sont pendus. Mais quelle situation horrible est celle de ce gouvernement auquel l'Angleterre dit à chaque instant: «Si vous ne voulez pas faire croire que nous sommes d'accord, je m'en vais vous bombarder, et personne ne lèvera le bout du doigt pour l'empêcher.» Oh! la psychologie de l'opérette qui prétend que les Portugais sont toujours gais!

Gomme le lièvre de la Cuisinière bourgeoise, le gouvernement portugais préfère attendre, mais voici que l'Angleterre s'impatiente et si quelqu'un ne proteste pas à haute et intelligible voix contre une cession plus ou moins déguisée de Lourenço-Marques, et contre une violation inqualifiable de la neutralité portugaise, l'accord imaginaire sera subitement devenu une complicité réelle, dont l'Angleterre et le Portugal auront tous deux à rendre compte un jour ou l'autre.

Nous croyons savoir que le groupe diplomatique et colonial de la Chambre, justement ému de la chose, a tenu, il y a quelques mois, une réunion importante dont cette question a fait l'objet. On a dit aussi que des représentations discrètes avaient été formulées à Lisbonne par notre ministre; ces réserves, assurément empreintes de plus de discrétion que de célérité, ont-elles porté leur effet?

Le 21 octobre dernier, M. Balfour, répondant à une question précise, assurait que l'accord proposé au gouvernement portugais pour l'achat de Delagoa-Bay était encore à l'étude; depuis trois ans, la presse officieuse assurait urbi et orbi qu'il était conclu. A qui se fier?