IV

Je le vois encore, ce pauvre brigadier, bien découplé, bâti en homme qui a de longues années à vivre.

Tout en nous promenant à petits pas devant l'auberge, il était si certain de sa prochaine victoire qu'il se faisait un fête de ce bonnet qu'il pourrait offrir à sa fille avec les vingt francs qu'il allait gagner.

—Mais, lui dis-je, ce garçon n'a pas été surnommé sans motif le Tombeur-des-Crânes. Il se peut qu'il soit un adversaire redoutable.

—Ta! ta! fit dédaigneusement Vernot, on n'est pas à craindre quand, comme ce blondin, on est rageur. La moutarde qui lui monte trop vite au nez lui retire son sang-froid et, voyez-vous, sous les armes, ce défaut-là vous fait embrocher.

—Ne craignez-vous pas que sa défaite vous fasse un ennemi de cet Alfred qui m'a tout l'air d'être un mauvais drôle?

Vernot haussa dédaigneusement les épaules.

—Allons donc! ricana-t-il; j'ai eu affaire à d'autres gars que ce jeune coq, et ils ne peuvent se vanter de m'avoir effrayé... Tenez, parmi eux, Chauffard...

—Qu'est-ce que ce Chauffard?

—Un de nos plus terribles contrebandiers... un condamné à mort par contumace. Il en est à son cinquième douanier tué, car vous comprenez qu'il ne tient pas à se faire prendre; la tête lui sauterait. Aussi le gaillard y va-t-il bon jeu bon argent, et ce n'est pas avec des pruneaux que sont chargées sa carabine et celles des hommes de sa bande... Eh bien! ce Chauffard m'a tenu le bout de son arme sur la poitrine, en me disant: «Laisse-moi passer.» Il n'avait plus que dix pas à faire pour atteindre son cheval attaché à un arbre. «Non!» ai-je répondu. Alors il a fait feu, mais le coup a raté. Par malheur le pied m'a glissé comme je bondissais sur lui. Il a eu le temps de m'étourdir d'un coup de crosse et d'enfourcher son cheval avant que mes hommes qui, ayant tout vu de loin, accouraient à mon secours, pussent arriver pour le pincer... J'ai été mis à l'ordre du jour... Aussi, dans la douane où chacun sait que j'ai ma revanche à prendre, on répète que, si Chauffard ne m'a pas, le premier, mis à bas, il sera descendu par moi... Entre nous, c'est une espèce de duel à mort.

—Est-ce que, demandai-je, quand, l'arme de Chauffard sur la poitrine, vous étiez à deux doigts de la mort, vous n'avez pas pensé à votre fille?

A cette question, il me regarda:

—Tiens! fit-il surpris, qui vous a dit cela?... C'est la vérité!... J'ai pensé à Henriette.

—La Providence, qui veillait sur vous, a voulu que l'arme fît long feu.

A ma phrase, le brigadier poussa un soupir et fit cette réponse étrange:

—Oui... malheureusement!

—Malheureusement? répétai-je des plus étonnés. Quoi! vous regrettez que votre fille n'ait pas été privée de son père?

Encore une fois, il me regarda et, avec un sourire un peu triste, me répliqua:

—Dame! si j'avais été tué au service, Henriette aurait eu droit à une pension!... Voilà quelle a été ma pensée quand Chauffard me tenait au bout de sa carabine.

Et, avant que je pusse dire un mot, il continua d'une voix émue:

—J'ai beau me répéter que j'ai bon pied, bon oeil, je me répète aussi que de plus solides que moi ont brusquement défilé la parade... Aussi suis-je sans cesse inquiet du sort de ma fille... Elle mérite de trouver un brave garçon qui l'épouse, allez! je vous en réponds!

—Alors, mariez-la.

—Oui, la mettre dans la misère à deux, n'est-ce pas? Unir rien avec rien. Jamais!... Je veux que mon enfant ait une petite dot... si petite qu'elle serait, et avec le tout petit peu qu'apporterait le mari cela ferait un commencement, un début dans la vie. Et j'en suis convaincu, avec le travail, la conduite et la probité, les écus doivent toujours finir par produire des petits. Est-ce qu'un grand troupeau ne peut pas provenir d'une première et seule brebis?

—On m'a dit, je crois, que vous aviez déjà commencé une dot pour votre fille? avançai-je.

—Oui, quatre pauvres malheureux sous, ricana Vernot avec une ironie navrée; puis plus rien n'est entré dans le sac... A mon début dans les douanes, j'étais tout feu, tout flamme. J'avais la main heureuse. Mes primes sur les saisies abondaient. Alors j'ai commencé la dot... Puis un satané guignon s'en est mêlé; plus un radis! D'un côté, ce contrebandier dont la meute m'échappe; de l'autre, ce Chauffard que je ne puis agrafer, m'ont apporté la déveine... Et ma gentille Henriette est d'âge à se marier... Alors vous comprenez pourquoi j'ai regretté que le fusil de Chauffard eût raté.

—Voulez-vous bien renoncer à de pareilles idées! m'écriai-je vivement.

—Eh! eh! fit Vernot, songez-y donc! Une pension de l'État, c'est, pour une jeune fille, une jolie entrée en ménage.

J'allais répliquer, quand il s'écria tout à coup:

—Est-ce moi que tu cherches, Epin?

—Oui, mon brigadier. Je ne vous reconnaissais pas sous vos habits bourgeois, répondit un douanier s'approchant à cet appel.

—Y a-t-il donc du neuf?

—Il vient d'arriver un ordre qui met sur pied, pour cette nuit, notre brigade et celle de Jaudrais et Caljon... un mouvement combiné pour pincer Chauffard qui, au dire des espions, doit tenter le passage par Saugy-les-Ormeaux.

—Tiens! tiens! lâcha Vernot retrouvant sa gaieté.

—L'ordre assigne son emplacement à chaque brigade. La nôtre doit couvrir le Chenest par la Sente-aux-Boeufs, ajouta le douanier.

—Nous n'aurons pas loin à aller, prononça le brigadier satisfait.

Et, se tournant vers moi, il me dit:

—Le Chenest commence à cent mètres tout au plus de ma maison.

—L'ordre commande d'être posté à onze heures, reprit le soldat.

—A onze heures? répéta Vernot en s'adressant à moi. J'ai grandement le temps de donner sa leçon au gringalet blond.

Puis revenant au douanier:

—Comme je ne vous reverrai pas, je vais d'avance désigner les affûts de notre brigade. Vous autres, vous occuperez la Croix-du-Biffe, les Fonds-Tourteaux, la Chaussée Chatriat et le bois Charron... Moi, j'attendrai au carrefour des Roches... Maintenant, file, mon brave Epin.

Au lieu d'obéir, le soldat ne bougea pas.

—Mais... mais, fit-il en hésitant.

—Mais quoi? mon garçon.

—Mais si, pour piquer sur Saugy, Chauffard débouche par les Roches, c'est vous qu'il rencontrera le premier et, tout seul, à cet endroit, vous serez bien exposé, mon brigadier.

—Je ferai feu pour vous donner l'éveil et, aussitôt, je vous rejoindrai.

—Est-ce que ce ne serait pas plutôt à nous d'accourir? proposa le douanier.

—Ouais! lâcha narquoisement Vernot, voyez-vous, le gros malin!... De sorte que, si l'attaque de mon côté est une ruse, vous aurez, en venant à moi, débouché une trouée par laquelle filera Chauffard.

Et, d'un ton sec de commandement qui n'admettait pas de réplique, le brigadier articula:

—Donc, vous ne bougerez pas. Vous m'attendrez... C'est bien compris, n'est-ce pas?

—Oui, mon Brigadier, fit le douanier qui s'éloigna.

Il n'était pas à plus de vingt mètres que nous étions rejoints par l'invalide Carambol, sortant de l'auberge.

—Voilà le moment de caresser le Tombeur-des-Crânes, nous annonça-t-il.

—Ça ne va pas être long, dit Vernot.

Carambol et moi, nous pénétrâmes dans la grange et vînmes nous asseoir près d'Henriette, au milieu du public. Vernot passa par une autre porte conduisant aux planches, supportées par des tonneaux, qui formaient la scène.

L'oeil insolent, campé sur ses jambes, faisant des effets de torse, frisant de la main ses moustaches, le Tombeur-des-Crânes attendait déjà son adversaire.

Vernot apparut, tranquille, le sourire aux lèvres, les mains dans ses poches.

Bâtons, sabres de bois et tout un faisceau de fleurets mouchetés s'étalaient sur une table vers laquelle se dirigea le brigadier qui, après avoir regardé ces engins de lutte, demanda d'un petit ton moqueur:

—Auquel de ces jeux-là allons-nous jouer, mon jeune ami?

La salle se mit à rire.

C'était un fier poseur que cet Alfred. Il était habitué à une sorte d'admiration de la part du public. Cette gaieté des assistants le dépita.

—Choisissez votre arme, dit-il.

—Mais non, mais non, fit Vernot tout bonhomme, choisissez vous-même... je tiens à vous gagner gentiment vos vingt francs.

Si le but de Vernot était d'irriter Alfred afin, comme il me l'avait dit, de lui faire perdre son sang-froid, il y réussit, car les sourcils du Tombeur-des-Crânes se froncèrent à cette réponse dédaigneuse.

Toujours gouailleur, le brigadier avait continué:

—Puisque vous tombez les crânes, je fais mon crâne... Allons, vite, choisissez votre arme, ou je croirai que vous n'avez jamais lutté qu'avec des compères.

Alfred était devenu blême. C'était un imbécile de rager ainsi, car on la lui offrait belle en lui laissant le choix de l'arme à laquelle il devait se savoir le plus habile.

—Oh! oh! il renâcle, le fameux Tombeur! ricana tout haut Carambol du milieu de la salle.

L'oeil furibond d'Alfred alla se poser sur celui qui venait de le ridiculiser. Loin de s'effrayer, l'invalide reprit en goguenardant:

—Eh bien! quoi? Quand vous me ferez des yeux de bouledogue!... Mieux vaudrait choisir.

—Oui qu'il choisisse! cria le public.

Et, vu que dans une foule il se trouve toujours des gens pour jeter de l'huile sur le feu, ils beuglèrent:

—C'est une mystification!... il ne sait peut-être manier que la seringue!... Qu'on rende l'argent!

—Je choisis le bâton, déclara enfin Alfred hors de lui.

—Eh! allez donc, don, don, en avant le rigodon! chantonna le brigadier qui, pendant que le jeune homme disparaissait derrière un rideau, vint à la table pour choisir son bâton.

Alfred reparut, plastronné sur la poitrine, plastronné sur les cuisses, la tête et le visage protégés par une sorte de casque en treillis de fer.

—A votre tour, dit-il en montrant le rideau à Vernot.

—Mon tour de quoi? demanda ce dernier avec une naïveté trop profonde pour être sincère.

Puis, comme s'il comprenait tout à coup:

—Ah! d'aller me matelasser comme vous?

Après ces mots, il haussa les épaules.

—Bah! fit-il, à quoi bon? Pour ce que vous me toucherez!...

Sous le masque qui lui cachait la face, le Tombeur-des-Crânes devait grincer des dents.

Affolé de fureur devant ce persiflage, il tomba en garde et attaqua sans avoir fait le salut d'usage... Ah! c'est une justice à lui rendre, il y allait de tout coeur. Certes, il maniait bien son outil! Mais il avait à faire à forte partie.

Les bâtons volaient, claquaient que c'était une vraie bénédiction.

Tout à coup, Vernot fit un pas de retraite en disant:

—J'ai touché!

—Non! grinça Alfred.

—Ah! ah! lâcha Vernot d'un ton qui me parut quelque peu indigné.

Dix secondes après, une nouvelle retraite du brigadier qui répéta:

—J'ai touché!

—Non! redit le Tombeur-des-Crânes d'une voix étranglée par la fureur.

Et il se lança sur son adversaire qui le reçut dans la garde haute.

Un bien bel assaut, je vous le jure! Mais cette nouvelle reprise fut de très courte durée.

Soudain nous entendîmes un bruit sec et nous vîmes le Tombeur-des-Crânes chanceler sous la violence du coup.

C'était Vernot qui venait de lui briser son bâton, sur le haut du masque protégeant le crâne.

—Tiens! mâtin! dit-il; tu ne pourras pas soutenir, cette fois, que je ne t'ai pas touché!

Les airs bravaches du Tombeur-des-Crânes lui avaient, dès le début, aliéné son public. Aussi le triomphant coup de bâton de Vernot, et surtout la phrase dont il l'avait fait suivre, furent-ils accueillis par une tempête de bravos et de bruyants rires qui, en même temps qu'ils consacraient le triomphe du brigadier, étaient une sorte d'insulte pour le vaincu.

Aussi, lorsque, suffoquant de furie, Alfred retira son masque, il était plus blanc qu'un linge, et ses yeux luisaient comme des escarboucles et ses dents grinçaient.

—Là! il ne me reste plus, à présent, qu'à empocher mes vingt francs qui, j'aime à le croire, sont bel et bien gagnés, dit le brigadier, en rabattant, tout placide, les poignets de ses manches qu'il avait retroussées au début de l'assaut.

C'était une parfaite canaille que le sire Alfred, mais il était loin d'être un imbécile. Il faut croire que la rage d'avoir été vaincu lui retirait la jugeotte, car au lieu d'accepter sa défaite devant ce public que, peut-être, il ne reverrait plus jamais, je l'entendis, à ma grande surprise, répliquer aussitôt d'une voix sèche:

—Bel et bien gagnés! Cela vous plaît à dire.

—Hein!!! lança le brigadier en se redressant de toute sa hauteur à ces mots, qui donnaient à suspecter sa loyauté.

Au lieu de lui répondre directement, Alfred se tourna vers la salle en disant:

—Je le demande au public: Pouvais-je user de toute mon adresse et de ma force envers un homme qui avait refusé de se plastronner?... Ah! c'est rudement malin, ce que vous avez fait là! Un bon moyen pour se faire épargner!... Parbleu! A moi aussi s'est offerte l'occasion de vous administrer le coup de tête, mais il m'a répugné d'abattre mon bâton sur un front sans masque... J'ai cru que vous comprendriez ma générosité.

Ah! si vous aviez vu le brigadier!

Il avait pâli peu à peu en écoutant ces paroles perfides. Ses lèvres frémissaient d'indignation.

D'un pas lent, il vint se camper devant Alfred, et lui parlant sous le nez:

—Oh! oh! fit-il d'un ton vibrant de colère contenue, il paraît que vous êtes mauvais joueur, mon garçon!... Eh bien! séance tenante, je vous offre votre revanche, soit au bâton, soit à tout autre joujou.

Avec un court rugissement de bête féroce qui sent sa proie à portée de ses griffes, Alfred bondit vers la table où étaient déposées les armes.

Il y prit, ou plutôt, il me parut y prendre au hasard deux fleurets dans le faisceau et en présenta un à Vernot en répondant:

—Alors, à ce joujou-ci.

—En garde!... Cette fois, ne m'épargne pas, gringalet! dit le brigadier sitôt qu'il eut l'arme en main.

Et, toujours sans plastron ni masque, il attaqua sur-le-champ le Tombeur-des-Crânes sans lui donner le temps de se déplastronner.

Je vous laisse à deviner si le public était ravi de ce supplément de représentation qu'on lui offrait gratis.

Sacrebleu! le bel assaut! Quelle ardeur! Si je n'avais pas su que les deux fleurets étaient mouchetés et garnis d'un tampon, j'aurais tremblé d'avance pour le premier qui allait recevoir le coup de bouton.

Un instant, je crus que Vernot avait étrenné. Je le vis sursauter brusquement et rompre d'un pas, mais ce devait être une feinte pour mieux prendre son élan, car il fondit sur son adversaire avec une telle force que, le bouton du fleuret venant se planter en plein milieu du plastron d'Alfred, l'arme ploya si fort qu'elle se rompit.

—Es-tu content cette fois? demanda alors le brigadier au Tombeur-des-Crânes.

Et, dédaignant de prendre les vingt francs qu'il avait pourtant gagnés deux fois, il quitta l'estrade au milieu d'un tonnerre de bravos, suivi par le regard d'Alfred qui n'avait pas soufflé mot.

Henriette, Carambol et moi, nous fûmes des premiers sortis de l'auberge. A la porte nous attendait le brigadier qui, devinant nos félicitations, nous dit d'une voix qui me parut être encore essoufflée par l'assaut:

—A demain les compliments! Vite, en route, les enfants! Je n'ai que bien juste le temps d'endosser mon uniforme et de courir à mon poste de cette nuit... Diable! Je ne voudrais pas rater Chauffard!

Je lui tendais la main pour prendre congé quand il me demanda:

—Est-ce que vous ne venez pas jusqu'à la maison... quand ce ne serait que pour en rapporter votre fusil que vous y avez oublié ce matin?

—Tiens! c'est vrai! fis-je, profitant de cette occasion qui m'était offerte de rester plus longtemps avec Henriette à laquelle j'offris le bras.

Nous marchâmes bon pas, car nous étions précédés par le brigadier qui accélérait sa marche en répétant:

—Vite! vite! Je n'ai que juste le temps!

Et, cela, il nous le disait de sa voix toujours courte d'haleine, avec sa main appliquée sur le flanc, en homme à qui l'essoufflement donne un point de côté.

A ce train, nous atteignîmes la maisonnette en cinq minutes.

—Henriette, offre un verre de bière à monsieur pendant que je vais mettre mon uniforme, commanda le père en prenant l'escalier qui montait à sa chambre.

Ce fut à peine si j'eus le temps de boire, car le brigadier redescendit presque aussitôt, costumé et son fusil à la main.

Il embrassa Henriette en disant de sa voix toujours haletante:

—Dors bien, chérie! A demain!

Comme sa fille le regardait un peu inquiète de cette haleine qui n'avait pas encore régularisé son souffle, il s'appuya à nouveau la main sur le flanc et nous dit avec un sourire:

—J'ai fait un tel effort pour en finir promptement avec le drôle que je m'en suis foulé la rate... J'en suis resté cornard comme un vieux cheval.

Et, après avoir ponctué sa plaisanterie d'un bon gros rire, il se remit à embrasser sa fille en répétant:

—A demain, mignonne, à demain!

J'avais repris mon fusil que j'avais passé en bandoulière et j'attendais pour faire mes adieux au brigadier. Il vint à moi et me demanda:

—Est-ce que vous n'allez pas me faire un petit bout de conduite jusqu'à mon poste?... C'est, tout au plus, à cent mètres d'ici.

Puis, en supposant que sa demande pouvait m'effrayer:

—Oh! ne craignez rien, ajouta-t-il; si Chauffard est pour passer au carrefour de Roches, j'ai l'oreille fine, je vous congédierai à temps... Je ne vous laisserai pas faire votre apprentissage de gabelou.

Et, à nouveau, il éclata de rire.

—Je vous suis, brigadier, répondis-je.

Il tendit la main à l'invalide en disant:

—Bonsoir, vieux Carambol! Veille à la porte bien fermée, camarade.

—Soyez tranquille, promit l'invalide.

Nous nous dirigeâmes vers la porte. Sur le seuil, le brigadier se retourna, ouvrit les bras et dit à sa fille:

—Viens encore m'embrasser, mon enfant.

Ses bras se refermèrent sur Henriette accourue sous ses lèvres.

—Oh! comme tu m'embrasses fort ce soir! dit la jeune fille étonnée.

—C'est probablement que je suis encore tout nerveux de ma lutte avec le saltimbanque, répondit-il.

Enfin nous nous mîmes en route.

Il arrive souvent qu'un homme, en un seul et prodigieux effort, dépense une telle somme de forces qu'il en reste anéanti. Tel me parut être le cas de Vernot dont le pas, d'habitude tant alerte, était devenu lourd et traînant.

Son point de côté devait avoir atteint l'état aigu, car, bien qu'il appuyât toujours sa main sur l'endroit douloureux, sa respiration sifflait.

Nous atteignîmes un petit bois qui, en le contournant, nous cacha la maisonnette. Elle venait de disparaître à nos yeux, quand, au milieu du silence, retentit la voix d'Henriette qui lançait à Vernot ce dernier adieu:

—A demain, petit père!

Le brigadier se raidit, fit un effort pour dompter le râle de sa respiration, et répondit d'une voix qui, subitement, s'était faite gaie:

—A demain, bichette!

Grande fut ma surprise quand je le vis, pendant que sonnait son accent joyeux, essuyer une larme de sa main qui tremblait et que, tout aussitôt après, je l'entendis murmurer:

—Je ne la reverrai plus jamais... jamais... jamais, ma fille bien-aimée!

Et, à mesure qu'il répétait son «jamais», sa voix s'éteignait plus désespérée.

Tout à coup, il poussa un sourd cri de douleur en appuyant plus fort sur son flanc. Il trébucha sur ses jambes et il allait tomber si je ne l'eusse soutenu dans mes bras.

—Vous souffrez? Il faut retourner chez vous! m'écriai-je tout d'abord.

—Non, non, non! répéta-t-il avec énergie.

Puis de sa voix qui haletait:

—Savez-vous pourquoi je vous ai demandé de m'accompagner? C'est que j'ai un service à vous demander.

—Lequel?

—Vous êtes jeune et fort... Portez-moi jusqu'à mon poste, au carrefour des Roches... c'est tout près.

Il devina que j'allais protester contre cette étrange demande.

—Je vous en conjure! balbutia-t-il d'un ton si suppliant que j'en perdis la raison, car, au lieu de persister dans mon idée de le ramener à sa demeure, je le chargeai sur mes épaules et je pris le chemin du carrefour des Roches.

—Merci! merci! merci! murmura sans cesse à mon oreille, pendant ce trajet, sa voix reconnaissante.

J'arrivai au carrefour.

—Couchez-moi sur ce talus, me commanda-t-il.

Aussitôt que je l'eus étendu, il fit entendre un soupir de satisfaction immense, puis prononça:

—Ouf! j'y suis enfin!

Tout bouleversé d'abord par mon indicible surprise, j'avais obéi à Vernot. Un peu de sang-froid me revint et je m'écriai:

—Mais d'où vient ce mal subit? Qu'avez-vous donc?

—Ce que j'ai? souffla-t-il; j'ai que je suis un homme fichu!... j'ai que le Tombeur-des-Crânes m'a administré là, dans le flanc, un mauvais coup dont je serai mort dans une heure.

La stupeur qui me rendit muet permit au brigadier de continuer:

—Pendant que je maniais un fleuret bien boutonné, celui du saltimbanque était démoucheté...

Il s'arrêta pour rire faiblement, puis, il ajouta:

—Et je suis certain que le sacripant savait quelle arme il avait en main... Dans sa colère d'avoir été vaincu au bâton, il m'a tout gentiment assassiné.

—Et vous n'avez rien dit en vous sentant blessé?

—Baste! à quoi bon?

—Mais à faire arrêter le misérable!

—Ah! voilà qui m'aurait fait une belle jambe!

Tout épouvanté, je regardais avec stupéfaction cet homme si calme à l'approche de la mort.

—Quand j'ai reçu l'atout, continua-t-il, j'ai compris que mon affaire était dans le sac. Alors je me suis dit: Profitons-en!

—Profitons-en! répétai-je sans comprendre.

—Le plus difficile était pour moi que personne ne se doutât que j'étais ratiboisé.

Encore une fois il se mit à rire.

—Hein! fit-il, avouez que vous, Henriette et Carambol, je vous ai bien mis dedans avec l'histoire que je m'étais foulé la rate... Tout en plaisantant, j'avais une rude peur, allez, dans ce moment-là... J'avais le trac de ne pouvoir pas jouer ma comédie jusqu'au bout... Eh! eh! il s'en est fallu de peu que je manque mon but. Sans vous, je n'aurais pu arriver à venir mourir ici.

Il s'interrompit subitement, se souleva du sol sur ses poignets et sembla écouter.

—N'avez-vous rien entendu? me demanda-t-il.

—Non, rien.

—La mort, qui vient, me fait sans doute tinter les oreilles... j'avais cru entendre un cri de détresse.

De tout ce que venait de me dire Vernot, une phrase surtout était restée dans mon cerveau éperdu. Que signifiait ce «Profitons-en» qu'il s'était dit en se sentant blessé mortellement? Pourquoi avait-il joué cette comédie sinistre de tromper sa fille?

J'en étais là de mes réflexions quand, à mon tour, je dressai l'oreille.

Un cri d'appel, affaibli par la distance, avait encore troublé le silence de la nuit.

Était-ce que le sens de l'ouïe venait de s'émousser chez le mourant, mais il ne fit pas attention à ce second cri.

Agenouillé près du malheureux, étendu sur le sol, je l'entendis qui murmurait. Sa voix s'éteignait. Elle ne laissait plus arriver ses paroles jusqu'à moi. Je me penchai vers lui pour l'écouter.

Le brigadier se parlait.

—Oui, soufflait-il, quand le gueusard m'a troué la peau, pas si bête que de dire la vérité! Chacun se serait empressé autour de moi. Un cortège de gens m'aurait porté sur mon lit où je serais mort une heure après au vu et au su de tout le monde qui, le lendemain, se serait dit: «Il a gobé cela dans son assaut»... et ma fille n'aurait rien eu après moi.

Sa voix me sembla gaie quand, après une petite pause, il continua:

—Perdu pour perdu, c'était bien le vrai plan que ma mort profitât à Henriette. Voilà pourquoi je n'ai soufflé mot... Demain, quand on trouvera mon cadavre étendu ici, à mon poste, on mettra cela au compte de Chauffard... Et, alors, la fille du brigadier Vernot, qu'on croira mort au service, aura droit à la pension... Eh! allez donc! le tour sera joué!

Inutile de vous dire que ces paroles venaient de m'expliquer le «profitons-en» qui m'avait tant frappé quand il m'avait révélé sa blessure.

Je le vis rassembler ses forces pour se mettre debout.

—Jeune homme, dit-il, aidez-moi à me relever et à m'appuyer sur cette roche.

Tout en le soulevant, je fis une nouvelle tentative:

—Peut-être, monsieur Vernot, vous abusez-vous sur la gravité de votre blessure... Des soins peuvent encore vous sauver. Laissez-moi vous porter jusqu'à votre maison.

—Pas de ça! pas de ça! dit-il vivement. Vous gâteriez tout! Vous me proposez de lâcher la partie quand j'ai gagné en main... Oui, et mon gain sera une pension pour ma fille. Puisque je vous répète que je suis un homme fichu, archi-fichu, autant que j'en tire avantage.

Quand, remis sur ses jambes, il se fut adossé à la roche:

—A présent, reprit-il, écoutez-moi... Et pas de sensiblerie bête!!!... Vous allez me quitter.

—Y pensez-vous! m'écriai-je.

—Pas de sensiblerie bête! répéta-t-il.

Sans me donner le temps d'une nouvelle protestation, il continua:

—Vous avez votre fusil chargé, n'est-ce pas?

—Des deux coups.

—Bon! Vous allez donc détaler au pas de course, et, tout en fuyant, vous ferez feu de vos deux coups. Mes hommes, qui sont postés à cinq cents mètres d'ici, croiront que je suis aux prises avec Chauffard.

—Alors ils accourront à vous?

—Du tout! du tout! Ne vous souvient-il plus que je leur ait fait dire par Epin qu'ils doivent rester à leur poste et attendre que je les rejoigne?

Dans sa voix qui haletait, je crus pouvoir surprendre un accent de satisfaction quand il ajouta:

—Quelle chance tout de même que je leur aie donné cette consigne-là!... Ils ne viendront pas me déranger.

—Et puis? demandai-je après avoir un peu attendu.

—Et puis, c'est tout, dit-il.

Il se reprit aussitôt:

—Ah si! j'ai encore une chose à vous demander.

—Parlez.

—C'est, lorsque vous serez parti, de ne pas revenir sur vos pas... quoi que vous entendiez... Est-ce convenu?...

Comme j'hésitais à répondre, il répéta:

—Vous savez? pas de sensiblerie bête!... Dites oui, je vous en supplie!

—C'est convenu! promis-je.

—Maintenant, ramassez mon fusil sur l'herbe et mettez-le-moi en main.

Quand j'eus obéi, il reprit d'une voix qui se hâtait:

—Dans dix minutes, le sang m'aura étouffé... Partez vite!... Que vos deux coups de feu soient tirés dans les vingt premiers mètres de votre fuite, là, tout près de moi.

Il s'arrêta, semblant chercher s'il oubliait quelque recommandation dernière. Puis il me tendit la main et quand il eut saisi la mienne:

—Il ne me reste plus qu'un serment à vous réclamer... C'est un père qui vous implore.

—Quel serment? demandai-je, comprenant que je ne devais rien refuser à un mourant.

—Jurez-moi que d'aujourd'hui à un an, vous ne direz rien ni à ma fille ni à personne de ce que vous avez appris et vu ce soir et que vous laisserez Henriette croire à ma mort telle que la rapporteront les événements.

—Je le jure!

Comme il l'avait dit, le sang commençait à l'étouffer. Ce fut avec effort que, tout en me serrant la main, il put parvenir à prononcer ces deux mots:

—Adieu!... Partez!

Pouvais-je hésiter, maintenant que j'avais tout compris? Non, n'est-ce pas? Je pris donc ma course et, comme il m'avait été prescrit, avant même d'être sorti du carrefour des Roches, je tirai les deux coups de mon fusil.

Je n'avais pas franchi cinquante mètres que, derrière moi, retentit une détonation.

Un instant, je restai cloué sur le sol par une douloureuse émotion. Mais j'avais promis de ne pas revenir sur mes pas. Je repris mon élan dans la direction de la maisonnette du brigadier qui, bientôt, au tournant du bois dont je vous ai parlé, m'apparut avec une de ses fenêtres éclairée. Une autre lumière, dans la salle d'en bas, me laissait apercevoir la porte du logis toute béante.

Qui donc veillait dans cette demeure dont, à notre départ, les deux habitants allaient se mettre au lit aussitôt la porte refermée derrière Vernot et moi?

Immédiatement me revinrent au souvenir les deux cris de détresse que j'avais entendus du carrefour des Roches et j'eus le pressentiment d'un immense malheur.

J'activai ma course, l'oeil fixé sur cette double lueur de la maison.

Tout à coup un obstacle étendu sur la route se rencontra sous mes pas et je roulai sur la chaussée. La nuit n'était pas si obscure qu'il me fût impossible de me rendre compte, dès que je fus relevé, de la cause de ma chute.

C'était le corps d'un homme.

Et quand je m'en fus approché, j'entendis une voix, que je reconnus pour celle de Carambol, qui me dit, faible et saccadée par un hoquet d'agonie:

—C'est vous, brigadier? Courez vite!... Henriette!... Le pendard m'a logé son couteau dans la poitrine... Courez! courez!... Ne vous occupez pas de moi... J'ai mon compte!... Pensez quelquefois à votre vieux Carambol... Oh! oui, j'ai mon compte!... Adieu, brigad...

Le mot ne fut pas achevé et, sous ma main, qui cherchait à découvrir la poitrine de l'invalide, je sentis le corps se raidir dans une dernière convulsion.

Il n'y avait pas à m'attarder près du cadavre. Je me redressai en une seconde et je repris ma course vers la maison où les dernières paroles de Carambol m'avaient annoncé Henriette exposée à un danger.

Qui donc avait frappé l'invalide à mort? De quel «pendard» avait-il voulu parler? N'était-ce pas le terrible contrebandier Chauffard qui, pendant que Vernot l'attendait à l'affût, avait piqué droit sur la maison du brigadier pour se venger, sur les siens, de l'ennemi acharné qui ne lui laissait pas de trêve.

J'accusais Chauffard à tort. Car, lorsque je n'étais plus qu'à dix mètres de la maison, la silhouette d'un homme qui sortait du logis s'encadra en ombre dans la baie lumineuse de la porte grande ouverte.

Rien qu'aux contours de cette silhouette, je reconnus le misérable.

C'était le Tombeur-des-Crânes!

D'un bond, je franchis la moitié de la distance qui nous séparait pour lui couper la retraite et, oubliant que mon fusil était déchargé, je l'ajustai.

Pas un mot ne fut dit entre nous, Alfred avait compris que j'allais le tuer comme un chien. Mon arme était à peine en joue, qu'il s'était brusquement baissé, une main en terre, tout ramassé pour s'élancer sur moi aussitôt le coup parti.

Le craquement de la batterie de mon fusil me rappela que j'étais désarmé. Ce bruit avait été aussi entendu par Alfred. En un saut, il fut sur moi, le couteau au poing. Mon fusil, que je pris des deux mains et que j'opposai en travers à son élan ne lui permit pas de m'atteindre en plein corps... Une de mes mains fut traversée par le couteau. Il recula d'un pas pour s'élancer à nouveau, temps dont je me servis pour saisir mon fusil par le canon: il était devenu une massue. Maintenant, j'étais d'attaque.

Rien qu'à me voir brandir mon arme ainsi transformée, le Tombeur-des-Crânes devina, comme on dit, que j'étais du bâtiment, et qu'avec son seul couteau pour arriver à la parade, il allait se faire assommer.

Il s'effaça d'un saut de côté et disparut dans les taillis qui bordaient la route.

Mon plus pressé n'était pas de le poursuivre. Je m'élançai dans la maisonnette dont, par prudence, je refermai la porte derrière moi.


La Godaille avait arrêté subitement son récit.

—Eh bien, monsieur Frédéric? dit vivement Gontran dont la curiosité tendue s'accommodait peu de cette brusque interruption.

Frédéric Bazart se mit à rire.

—Je crois que c'est le vrai moment, monsieur Lambert, de vous dire: «La route est belle!» débita-t-il.

Gontran le regarda sans comprendre.

—Oui, «la route est belle... On ne verse pas,» appuya la Godaille expliquant sa plaisanterie. Je vous avouerai que, depuis que je parle, mon gosier à eu le temps de se dessécher. Or, si on versait un peu... de n'importe quoi... un grog, par exemple...

—Ah! mille pardons! fit Gontran qui alla chercher dans le buffet tout ce qui était nécessaire à la confection d'un grog.

Et, quand il se fut désaltéré, La Godaille continua:


—Ce serait fièrement mentir, si je vous disais qu'après tous ces tragiques événements, le sommeil, quand je fus étendu dans mon lit, vint aussitôt me trouver. Je me tournai et retournai de longues heures durant sur ma couche avant de m'endormir. Encore mon repos ne fut pas de longue durée. Je fus réveillé par le vacarme des voix des habitants, qui, les uns interrogeant, les autres répondant, se tenaient rassemblés devant la porte de l'auberge de Trudent.

Il était question des événements de la nuit qu'on connaissait par les douaniers.

En un clin d'oeil, je fus habillé. Je descendis me mêler aux villageois. Dans le groupe où je me glissai, une commère était en train de dire:

—Cette fois, le pauvre brigadier Vernot a perdu la partie. On ne peut pas avoir toujours le bon bout. Hier, il a triomphé du Tombeur-des-Crânes; aujourd'hui c'est Chauffard qui lui a fait son affaire... Et malheureusement, pour cette partie-là, le brigadier ne peut pas demander sa revanche, comme il en a accordé une au Tombeur-des-Crânes.

—Ah! à propos du Tombeur-des-Crânes, interrompit le facteur rural, il faut croire qu'il aura eu peur d'être blagué dans le village pour sa double défaite, car ce matin, à la pointe du jour, lui et les autres de la troupe ont décampé... Ils en avaient le droit, du reste, car ils ont payé Trudent rubis sur l'ongle.

—Mais qu'est-il donc arrivé au brigadier? demandai-je à mon voisin.

—Comment! vous ne savez pas le malheur de cette nuit?

—Je quitte mon lit à l'instant.

—M. Vernot a été tué par le contrebandier Chauffard... et à bout portant, il faut le croire... car le cadavre avait au flanc une horrible plaie d'arme à feu.

Je compris que le brigadier, en se lâchant son coup de fusil dans le corps, avait appuyé le canon de son arme sur la piqûre du fleuret. Les ravages de la balle avaient dû dénaturer la trace de la blessure précédente.

Il était arrivé à son but, ce pauvre Vernot! car la commère, qui était la femme d'un douanier, ce qui lui permettait de conter par le menu, continua:

—Le brigadier a certainement reçu son atout dès le début, car mon homme, qui était à son poste, m'a dit n'avoir entendu que trois coups de fusil. Ça n'a pas été long, vous voyez? Mon homme et ses camarades seraient bien venus à son secours, mais, par malheur, le brigadier leur avait précisément donné la consigne de ne pas quitter leur affût.

Il y avait, parmi les péroreurs, un moraliste qui lâcha cette vérité incontestable:

—Mieux vaut mourir à son poste pour le devoir, comme le brigadier, que sur l'échafaud comme, tôt ou tard, nous verrons trépasser Chauffard... On laisse ainsi un nom honorable à sa fille...

—Un nom honorable et une pension de l'Etat, appuya la commère.

Si épouvantable que soit un malheur qui vous frappe, la jalousie trouvera toujours à mordre.

—C'est pourtant vrai que, ce matin, la fille Vernot s'est réveillée rentière, dit une voix hargneuse.

A quoi la commère, pleine de compassion, répondit:

—Pour le moment, elle ne pense guère à la pension, la pauvrette! Elle est à peu près folle de désespoir. Dame! la voilà seule au monde, à cette heure! Personne pour la protéger... pas même le vieux Carambol, qu'on a retrouvé mort d'un coup de couteau à quelque distance de la maison.

Un assistant curieux posa cette question:

—Comment Carambol a-t-il été se faire tuer là où il n'avait que faire?

A quoi la femme du douanier répondit:

—A ce que m'a conté mon mari, le capitaine de douane qui est venu, ce matin, faire l'enquête, a, tout de suite, deviné ce qui s'est passé. En entendant les trois coups de feu, l'invalide a compris qu'on attaquait le brigadier et a voulu courir au secours de son bienfaiteur... La preuve en est dans le fusil tout chargé qu'on a ramassé près de son cadavre... Une jambe de bois n'empêche pas de viser juste, pas vrai? Et, à ce jeu-là, Carambol était un malin... Donc il est parti pour le carrefour des Roches, afin de...

—Oui, il est parti, mais en abandonnant la jeune fille confiée à sa garde, interrompit l'auditeur hargneux.

—Il avait pris d'abord la précaution de bien clore la maison, car, ce matin, l'enquête a trouvé la porte fermée à double tour et elle n'a pu être ouverte qu'après que la clé eût été trouvée dans une poche du défunt invalide.

Seul de tout mon groupe je savais la vérité; mais je me gardai bien de rien démentir de tous ces commentaires sur les événements de la nuit. Bien au contraire, j'appuyai en disant:

—A coup sûr, le capitaine de douane a deviné juste. Avant d'avoir pu faire usage de son arme, Carambol, en courant au secours de Vernot, aura été surpris par la bande de Chauffard. Ces gredins, qui venaient de tuer le brigadier, n'ont pas voulu donner l'éveil par de nouveaux coups de feu et ils l'ont tué d'un coup de couteau.

—Oui, la chose a dû se passer de la sorte, se répétèrent les péroreurs en se séparant.

Bientôt tout ce que je viens de vous dire passa à l'état de vérité dans le pays.

Pas l'ombre d'un soupçon ne plana sur Alfred. Nul, dans le village, ne se douta que ce chenapan était le véritable assassin de Vernot. Les rares fois qu'on parla du saltimbanque, ce fut pour en rire en disant:

—N'empêche qu'il s'était fait tomber par le pauvre Vernot, ce fameux Tombeur-des-Crânes.

Et on échangeait des plaisanteries sur le coup de bâton vigoureux dont le brigadier lui avait caressé l'occiput, mais, je le répète, sans que jamais un mot mêlât le saltimbanque au drame qui s'était passé. Le départ précipité de la troupe, qui avait d'abord annoncé devoir séjourner plusieurs jours à Montrel, trouvait même une explication des plus simples. Le Tombeur-des-Crânes avait fui par peur d'être tourné en ridicule.

Puis le temps s'écoula.

Six semaines plus tard, Henriette obtint la pension et la voix publique trouva que ce n'était que juste.

Un seul homme, après moi, aurait pu démentir la fable adoptée sur la mort du brigadier, c'était Chauffard.

Mais, trois jours après le trépas de Vernot, le terrible contrebandier, dans une rencontre avec la douane, se fit tuer net d'un coup de carabine... ce qui lui évita de monter sur l'échafaud.

Comme l'avait annoncé le médecin, mon oncle se rétablit.

Son premier soin fut de faire repasser en Belgique la meute dont j'avais pris soin tant qu'il n'avait pu se retrouver sur pied.

La leçon, au lieu de lui profiter, ne le fit pas renoncer à la contrebande. Un mois plus tard, les habitants de Montrel furent très surpris de voir, au grand matin, une trentaine de chiens, tous avec un collier rempli de dentelles, rôder autour de la maison du Père aux Écus.

Après avoir franchi la frontière, que la mort de Vernot laissait un peu moins bien surveillée, les chiens étaient accourus au chenil où ils allaient être si bien fêtés.

Par malheur, ils en avaient trouvé fermée l'entrée secrète. Si mon oncle n'avait pas été là pour leur ouvrir, c'était que, deux heures avant l'arrivée de la meute, et sans qu'il eût le temps d'appeler au secours, il avait été tué par une seconde attaque d'apoplexie.

Il faut supposer que les habitants de Montrel étaient tous un peu contrebandiers, car, de toute cette dentelle, que les chiens errants promenèrent dans le village, pas un fifrelin ne tomba dans les mains des douaniers.

Pendant le mois écoulé entre la mort du brigadier et celle du Père aux Écus, j'allai vingt fois rendre visite à Henriette pour laquelle je m'étais pris d'une affection de frère.

Quand ma mère, à qui j'avais appris le décès de mon oncle, m'enjoignit par lettre de revenir à Lille, j'allai faire mes adieux à la fille du brigadier. Je la trouvai en train de boucler ses malles. Le matin même, elle avait traité avec un acquéreur de sa maison. Vingt-quatre heures après mon départ, elle devait quitter le pays pour venir retrouver, à Paris, une soeur de sa mère.

Notre séparation fut des plus tristes. Malgré l'engagement réciproque que nous avions pris de nous écrire, je perdis toute nouvelle d'Henriette. Les deux ou trois lettres qu'elle m'écrivit,—c'est elle qui me l'a appris tout à l'heure quand la visite de M. Cabillaud, vous redemandant son fils, nous tenait prisonniers dans la cuisine,—ces lettres, dis-je, ne me parvinrent pas, par cette raison que ma mère, chez qui elles m'étaient adressées, les ouvrit et les lut. Croyant à une amourette qu'il était bon d'étouffer, elle jugea utile de ne pas souffler mot de ces lettres. De là vient donc que, depuis mon départ de Montrel, c'est, aujourd'hui, chez vous, pour la première fois après deux ans écoulés, que je me suis retrouvé en présence d'Henriette.

Oui, deux ans déjà! et je crois qu'il y a tout au plus deux mois que j'ai quitté Montrel. Il me semble encore voir et entendre Trudent, lorsque j'entrai dans son auberge pour lui faire mes adieux.

Il était cramoisi de fureur.

—Vous connaissiez mon valet, cet Auvergnat ivrogne? me demanda-t-il à brûle-pourpoint.

—Oui, le nommé Craquefer qui servait du vinaigre pour du vin à vos clients... Eh bien?

—Eh bien! j'ai flanqué à la porte cet exécrable pochard... Savez-vous ce qu'il m'avait encore fait?

—Non. Contez.

—Depuis quinze jours, mes pratiques me répétaient: «C'est drôle, Trudent, comme votre vin empoisonne!» Je le flairai. C'était la vérité. Les bouteilles se succédaient et toujours la même puanteur! C'était d'autant plus étonnant que le vin que je garde pour ma propre consommation n'avait aucune odeur, et pourtant, même marchand, même année, pas même tonneau cependant. Ça m'intriguait ferme.

—Je le croîs.

—Si bien qu'à force de chercher, je finis par me dire: Si le vin que je bois ne sent rien, tandis que celui de mon public sent mauvais, cela ne peut provenir que de l'eau que je mets dans le tonneau destiné aux clients.

—Bien raisonné! dis-je d'un ton calme qui ne pouvait effaroucher Trudent sur l'aveu que sa colère contre l'Auverpin Craquefer avait laissé échapper.

—Or, continua-t-il, comme je coupe mon vin avec l'eau de mon puits, je la goûtai... Depuis mon baptême, c'était la première fois que je buvais de l'eau. Vous comprenez que, pour ce liquide, je n'avais pas le palais blasé.

—Le goût devait donc vous arriver dans toute sa saveur... Et quel a été ce goût?

—Une infection!!!

—Alors?

—Alors j'ai pensé à curer mon puits.

La-dessus Trudent se croisa les bras, agita sa tête et repartit d'une voix indignée:

—Devinez ce que j'ai trouvé dans mon puits?

—Je ne suis pas grand devineur. Dites-le-moi.

Rien ne saurait rendre l'organe furibond avec lequel l'aubergiste exaspéré me hurla:

—Un chien crevé!!!... Il devait être là dedans depuis un grand mois au moins.

—Et vous accusez le charabia de vous avoir joué ce tour?

—Qui donc alors, si ce n'est ce sac à vin dont l'ivrognerie n'en était plus à compter ses exploits?... Il a eu beau nier, soutenir qu'il était «innochent», ouste! je l'ai envoyé porter son «innochenche» ailleurs.

Du moment que l'Auvergnat était parti, je n'avais pas à plaider pour lui. Quand j'eus quitté l'aubergiste, il me sembla entendre encore retentir à mes oreilles la voix de la Belle-Flamande disant à son fils: «Alfred, viens donc faire entendre raison à cette folle de Cydalise!» Invitation d'où il était résulté pour la Fille du Soleil une danse des mieux réussies. C'était donc la grande rousse qui, pour se venger comme elle l'avait promis, après avoir pris à Alfred la clé du cadenas de la caisse, avait jeté dans le puits l'animal que le Tombeur-des-Crânes, le bec tout enfariné, avait été sur le point d'échanger contre les dix mille francs offerts par le Père aux écus.


Sur ces derniers mots, la Godaille but ce qui restait de son grog et, en reposant son verre sur la table, ajouta:

—Et quand j'aurai ajouté que deux mois après mon retour à Lille, ma mère, toujours pour me dépayser, m'expédia à Paris, chez mon autre oncle, l'entrepreneur Bazart, l'associé de la maison Camuflet et Bazart, dont je suis l'héritier... après avoir été accusé d'être son assassin, je vous aurai dit toute l'histoire de ma vie.

—Non, non! fit vivement Gontran.

—Pourquoi ce non?

—Parce que vous ne m'avez pas tout dit.

—Qu'ai-je donc oublié? demanda La Godaille en jouant la surprise.

—Vous avez omis justement de me renseigner sur le point qui m'intéresse le plus.

—Bah! quel point?

—Ce qui vous arriva quand, après avoir lutté avec le Tombeur-des-Crânes qui vous avait blessé à la main, vous entrâtes dans la maison de Vernot.

—Euh! euh! fit la Godaille avec hésitation, tenez-vous beaucoup à le savoir?

Gontran comprit la délicatesse du sentiment qui rendait Frédéric Bazart muet sur le point en question. Aussi, pour faire taire ce scrupule, il s'empressa de dire:

—Je dois vous apprendre que, par Henriette elle-même, je sais ce qui arriva.

—Eh bien, alors? fit La Godaille résistant toujours.

—Seulement je ne connais que le fait principal. Pour éviter à celle que j'aime un récit trop pénible, je n'ai jamais voulu lui demander des détails...

—Détails qu'elle ne connaît pas tous... car, aujourd'hui encore, elle ignore que ce n'est pas Chauffard qui a tué son père et Carambol... J'avais juré au brigadier de laisser Henriette croire à sa mort telle que les événements la présenteraient... J'ai tenu mon serment.

Gontran revint donc à l'assaut:

—Ce sont ces détails, que je n'ai pas voulu entendre d'Henriette, que je suis curieux d'apprendre par vous.

—Soit donc! dit La Godaille consentant enfin.


Et, tout aussitôt, reprenant son histoire à l'endroit voulu:

—Dès que le Tombeur-des-Crânes eut disparu, je pénétrai dans la maisonnette dont, je vous l'ai dit, je refermai la porte derrière moi. Elle était bien petite, cette demeure du brigadier! Une seule salle en occupait tout le rez-de-chaussée. A l'étage au-dessus, deux chambres... l'une occupée par Henriette... l'autre, un peu plus grande, où couchait le père. Chaque soir, Carambol dressait son lit au rez-de-chaussée.

Quand j'entrai dans la salle d'en bas, éclairée par une lumière posée sur la table, le premier objet qui frappa mon regard fut le lit de l'invalide, simple lit de sangles qui ne supportait qu'un seul matelas.

Les couvertures et draps posés sur une chaise témoignaient que Carambol n'avait pas encore achevé de préparer sa couche quand s'était produite la cause qui avait fait au malheureux quitter le logis.

Dans l'émotion épouvantée qui me secouait à mon entrée en la maison, deux détails qui, tout de suite, m'auraient appris l'horrible vérité, échappèrent à mon attention.

Je fus surtout terrifié par le silence sinistre qui régnait en ce logis d'où venait de sortir le Tombeur-des-Crânes.

—Henriette! appelai-je d'une voix que la peur étranglait dans ma gorge.

On ne répondit pas à mon appel.

Alors je pris la lumière sur la table et je m'engageai sur l'escalier. A moitié de ma montée, je m'arrêtai, hésitant à poursuivre. Peut-être la jeune fille croyait-elle au retour du misérable Alfred.

—Henriette! répétai-je pour la rassurer, c'est moi, La Godaille.

Toujours même silence.

Alors j'achevai de monter l'escalier qui m'amena à un petit palier sur lequel s'ouvraient deux portes. J'en poussai une qui céda sous sa main.

C'était la chambre du brigadier.

Sur le lit était étalé le costume de chasse que portait Vernot, il y avait à peine une heure, dans son assaut avec Alfred, et qu'il avait retiré pour endosser l'uniforme avant de se rendre à son poste.

Je quittai vite cette chambre où ne devait plus revenir le brave soldat et je frappai à l'autre porte du palier.

Personne ne répondit.

Devant ce silence effrayant, je n'hésitai plus à entrer dans la chambre de la jeune fille.

Henriette, non plus vêtue qu'une femme surprise en son lit, était étendue évanouie sur sa couche en désordre.

En une seconde, je devinai tout! Le misérable Tombeur-des-Crânes, usant de la violence, l'avait rendue victime du dernier outrage.

J'eus peur que la jeune fille, en reprenant ses sens qui lui ramèneraient le souvenir de son infortune, me trouvât devant elle. Pour lui éviter de rougir en ma présence, je quittai précipitamment la chambre et je redescendis en bas.

Pourquoi le Tombeur-des-Crânes était-il revenu rôder autour de la maison? Comment avait-il su attirer sur la route le malheureux Carambol, qui avait dû sortir de confiance, sans prendre son fusil que je voyais sur la table, près de la lumière?

J'étais là, immobile, cherchant à reconstituer le drame, quand, là-haut, la voix affaiblie de la jeune fille, revenue à elle, se fit entendre.

—Carambol! appelait-elle.

Un frisson me courut sur le corps. Elle ignorait donc le sort de son vieil ami? Allais-je avoir à le lui apprendre? A tout hasard, je répondis:

—Carambol n'est pas encore de retour, mademoiselle Henriette... Il m'a envoyé pour garder la maison quand, tout à l'heure, je l'ai rencontré en revenant, après avoir accompagné votre père... Voulez-vous que je monte?

Ignorant que, pendant son évanouissement, j'avais pénétré chez elle, la jeune fille, pour me cacher le désordre de sa chambre qui était résulté de la lutte, me répondit vivement:

—Non, ne montez pas. Je vous rejoins.

Et, tout aussitôt, je la vis apparaître, vêtue d'un peignoir, descendant l'escalier.

Si grand effort qu'elle fît pour me dissimuler son accablement, elle tremblait la fièvre, son pas chancelait. Elle s'approcha de la table près de laquelle se trouvait un escabeau. Elle se laissa tomber sur ce siège en me demandant:

—Quand vous l'avez rencontré, Carambol avait-il découvert de qui venaient ces deux cris de souffrance qui ont retenti aux environs?

A ces mots, je me souvins des deux gémissements que le brigadier et moi nous avions aussi entendus. Je cherchais une réponse à cette question inattendue, quand Henriette me prit brusquement la main en s'écriant:

—Du sang! Vous êtes blessé!

Ma foi! je l'avais oublié, ce coup de couteau du Tombeur-des-Crânes! En me le rappelant, Henriette réveilla soudainement ma fureur contre cet homme et, sans réfléchir, je m'écriai:

—Oh! je le rattraperai, ce scélérat que je n'ai pu assommer à sa sortie de cette maison!

J'aurais bien voulu ravaler mes paroles, mais il était trop tard: Henriette s'était redressée, rouge de la pensée de son déshonneur, attachant sur moi son regard désolé. D'une voix frémissante, elle me dit lentement:

—Si vous avez vu sortir cet homme d'ici, alors vous savez tout.

Le courage me manqua pour répondre. J'attirai sous mes lèvres le front d'Henriette et j'y déposai un baiser de frère. Au fond, c'était, à mon insu, une réponse que comprit la jeune fille, car, sa fermeté factice l'abandonnant, elle éclata en sanglots qui lui permirent à peine de balbutier:

—Perdue! perdue!

Je profitai de l'égarement de son désespoir pour lui arracher peu à peu le récit de ce qui s'était passé.

Les confidences de la jeune fille, jointes à tout ce que je savais de ce qui avait précédé, me permirent alors de reconstituer le drame. Voici, selon moi, les faits tels qu'ils devaient avoir eu lieu.

Soit pour reprendre ce chien perdu dont il lui était offert dix mille francs et qu'il soupçonnait toujours le brigadier de lui avoir enlevé; soit que, certain d'avoir touché en plein corps, il voulût savoir ce qu'il allait advenir de celui qu'il avait traîtreusement blessé, le Tombeur-des-Crânes, affolé par une haine furieuse, encore attisée par sa double défaite devant le public, était accouru, derrière nous, à la demeure de Vernot.

Peut-être qu'en voyant le brigadier partir pour aller à son poste il l'eût assassiné si je n'eusse été là, faisant la conduite à Vernot. Alors la haine avait fait place à la cupidité. Dix mille francs à palper étaient une jolie fiche de consolation. Il avait donc pensé à reprendre son chien dans cette maisonnette qui n'était plus gardée que par une jeune fille et un invalide.

Trop prudent pour s'exposer à un coup de fusil comme celui dont il avait été salué quand il était venu, la nuit précédente, rôder autour du logis, il avait usé de ruse.

Carambol, après avoir soigneusement fermé porte et volets, comme le lui avait recommandé le brigadier au départ, était en train de préparer son lit dans la salle d'en bas quand, à vingt mètres de la maison, dans les taillis, s'était élevé un long et désespéré cri d'appel.

Tout aussitôt, de sa chambre où elle se déshabillait, Henriette avait demandé:

—As-tu entendu, Carambol?

L'invalide était un vieux renard au fait de bien des tours.

Dans sa carrière de douanier, il en avait tant et tant vu de grises, qu'il eût rendu des points à saint Thomas.

—Connu! connu! ricana-t-il. Ne faites pas attention, ma petite Henriette. Si Chauffard bat la campagne, c'est une frime pour attirer la brigade par ici pendant qu'il fera sa trouée dans la direction du pavé Lassaut. Connu! vous dis-je, archi-connu! J'y ai été pris dans le temps.

Il riait encore quand était parti le second appel, tant douloureux, que la jeune fille émue avait repris:

—Mais si ce n'était pas une ruse?

Et, en pensant à moi:

—Qui sait si ce n'est pas M. La Godaille auquel il sera arrivé un accident en revenant d'accompagner mon père?

Il m'avait pris à la bonne, le brave invalide. A mon nom, il fut ébranlé.

—Ce serait tout de même bien possible, avoua-t-il.

Mais regimbant au souvenir de la consigne donnée par Vernot de bien veiller sur sa fille:

—Je ne peux pas, pourtant, vous laisser seule, répliqua-t-il.

—Oh! c'est si près de la maison! Dix secondes te suffiront pour aller et venir.

—Euh! euh! dix secondes! pas avec ma guibolle de bois, objecta l'invalide dont la voix qui fléchissait indiqua à Henriette qu'il fallait insister.

—Songe donc un peu! Si c'était M. la Godaille? appuya-t-elle.

—Allons! on y va! lâcha Carambol.

Comme l'avait dit Henriette, c'était tout près de la maison... si près même que, par malheur, Carambol, croyant n'avoir pas à perdre la porte de vue, négligea de la fermer. Il partit, laissant la lumière qui brûlait sur la table.

J'en suis certain, le Tombeur-des-Crânes ne pensait pas à l'assassiner. Il voulait le mettre dans l'impossibilité de regagner la maison. La preuve en est dans un détail qui échappa le lendemain à l'enquête, quand on releva le cadavre.

La jambe de bois était brisée!

On attribua cette rupture à la chute de l'invalide mortellement blessé.

Pour moi, il dut en être autrement. Je parierais que le Tombeur-des-Crânes, accroupi dans un fossé de la route, sur le passage de Carambol, bien au niveau du sol, a brisé la jambe de bois du coup violent d'un gourdin qu'il s'était fait en arrachant un jeune arbre du taillis. Cette sorte de massue, encore fraîche dans ses éclats, je l'ai retrouvée le lendemain à dix mètres de l'endroit du crime.

L'idée de casser la jambe à Carambol était très adroite. C'était immobiliser le brave homme sur place pendant tout le temps nécessaire au Tombeur-des-Crânes pour visiter la maison à la recherche de son chien.

Pour ce qui est de la fin du drame, j'en suis réduit aux conjectures. Carambol, malgré son âge, était encore un homme vigoureux. S'il manquait par une jambe, il se rattrapait par des bras solides. Je suppose donc que, dans sa chute, il sera tombé sur Alfred qu'il aura saisi de ses mains de fer... Qui sait s'il ne l'étranglait pas!!! Alors le Tombeur-des-Crânes aura demandé sa délivrance à son couteau.

Aussitôt libre, il s'élança vers la maison.

Pas plus qu'il n'avait projeté la mort de Carambol, je crois que le misérable n'avait pensé à Henriette. Il comptait trouver le chien dans la salle d'en bas ou dans les communs du jardin, et, après avoir visité le rez-de-chaussée, il allait passer dans les dépendances extérieures quand, au bruit de ses pas qu'il ne songeait pas à assourdir, Henriette, croyant au retour de l'invalide, demanda d'en haut:

—Eh bien, Carambol, qu'était-ce, vieil ami?

A cette voix de la fille de son ennemi, la haine qu'il avait vouée au brigadier se réveilla terrible et, dans son cerveau incendié, se dressa, soudaine, furieuse, irrésistible, la pensée d'une atroce vengeance... Vous savez le reste.

Voilà, je le répète, comment j'ai reconstruit le drame à l'aide de ce que je savais et des confidences d'Henriette.

Je la vois encore, la pauvrette, lorsque, la tête cachée sur ma poitrine, elle me fit, à grand'peine, le récit de la lutte où elle avait succombé, s'affligeant moins sur elle que sur son père lorsqu'il apprendrait la vérité.

—Pauvre père! pauvre père! sanglotait-elle.

Hélas! pouvais-je dire que celui pour qui elle redoutait une immense douleur ne reviendrait jamais sous ce toit qui ne devait plus abriter qu'elle seule?

Tout à coup elle me demanda:

—Où est donc Carambol?

Sa douleur lui avait accordé une trêve pour penser à son vieux compagnon.

Alors, avec bien des ménagements, il me fallut lui apprendre la mort de l'invalide, assassiné par celui qui avait été le bourreau de son honneur.

A ce surcroît d'affliction qui attendrait, le lendemain, celui qu'elle comptait revoir, elle répéta:

—Pauvre père! pauvre-père!

Une pensée me vint.

Ne se pouvait-il pas que le désespoir d'Henriette rendît nul l'espoir emporté par Vernot que sa mort donnerait une pension à son enfant? Il fallait que les événements justifiassent l'accusation contre le contrebandier Chauffard en le faisant coupable de la mort du brigadier. Un de plus encore n'ajouterait rien au compte de cet homme déjà six fois meurtrier... Il était de toute nécessité de lui faire endosser aussi le trépas de Carambol.

Je laissais impuni le véritable meurtrier, mais je devais ce sacrifice à la réputation de la jeune fille.

Usant donc d'un subterfuge, je lui dis doucement:

—Il tient à vous de diminuer de moitié la douleur qui attend demain votre père à son retour.

Et comme ses yeux, pleins de larmes, me regardaient sans comprendre, j'ajoutai:

—Cachez-lui une partie de la vérité... Plus tard, vous lui apprendrez ce qui vous regarde... Je sais qu'un obstacle s'oppose à ce que je vous propose: c'est la mort de Carambol qu'il faudra expliquer à votre père...

Sous ce prétexte de ménager Vernot qui, malheureusement, n'avait plus besoin d'explications, j'amenai Henriette à un consentement qui, sans qu'elle s'en doutât, assurait le secret de son malheur.

—Laissez-moi préparer les événements de telle sorte que l'assassinat de Carambol ne soulève aucun soupçon qui remonte à vous.

Mon moyen fut bien simple. Quand j'eus fini par arracher le consentement d'Henriette, j'enfermai la jeune fille à double tour dans la maison. Puis j'allai glisser la clé dans une poche de l'invalide et, à côté du cadavre, je plaçai son fusil que j'avais rapporté de la grande salle. D'où il résulta que, le lendemain, l'enquête conclut que Carambol, après avoir entendu les trois coups de fusil au carrefour des Roches, s'était échappé du logis qu'il avait soigneusement refermé, pour courir au secours du brigadier, et que, surpris par la bande de Chauffard, il avait été tué avant d'avoir pu faire usage de son arme.

Au point du jour, Henriette apprit la mort de son père, tué, lui dit-on, à son poste dans une attaque de Chauffard.

L'enquête avait expliqué le trépas de l'invalide. Le brigadier n'était plus là pour l'aveu que voulait lui faire Henriette. La jeune fille comprit que le mieux était de taire un secret qui n'était connu que de moi.

—Et de moi à qui elle a tout dit, ajouta Gontran.

Ensuite, d'une voix triste:

—De vous, de moi... et du coupable, s'il vit encore.

A ces mots, La Godaille se redressa étincelant de colère et étendant la main où se voyait la cicatrice du coup de couteau donné par le Tombeur-des-Crânes:

—Oh! grinça-t-il, qu'il vive encore, le gueusard, et qu'il me tombe un jour sous la coupe... Je ne vous dis que ça!!!

Il achevait quand reparut Henriette, arrivant de la mansarde où elle avait été visiter sa malade.

Gontran prit entre ses mains la tête charmante de la gracieuse blonde et, sur le front, il lui déposa un long et muet baiser.

Puis il la conduisit devant La Godaille.

—Monsieur Frédéric Bazart, dit-il, je vous demande d'être le témoin d'Henriette que j'épouserai dans un mois.