V

A cette annonce de leur mariage à si prochaine date faite par son amant, Henriette secoua la tête d'un air de doute et objecta en riant:

—Oh! oh! nous marier dans un mois... si ton oncle, M. Fraimoulu, ne vient pas mettre son holà!

Ne pas croire que le jeune homme fût indépendant, c'était donner de l'éperon à Gontran qui s'écria:

—Ah! c'est ainsi! Eh bien! pas plus tard que tout de suite, je vais aller annoncer notre mariage à mon oncle, en lui donnant cet avis qu'il flûtera à vouloir s'y opposer.

—Rappelle-toi le conseil de M. Cabillaud... Ton oncle, dans l'état où l'a mis son domestique Pietro, ne se soucie peut-être pas de ta visite. Tu vas le prendre dans un mauvais moment. A sa peau de tigre, il joint probablement l'humeur de cet animal.

—Bah! bah! qui sait si mon oncle n'est pas de la nature des côtelettes qui s'attendrissent après avoir été battues? répondit le jeune homme en riant.

Il tendit la main à La Godaille qu'il croyait disposé à rester avec Henriette jusqu'à son retour. Mais ce dernier s'empressa de dire:

—Je vous accompagne. Pendant que vous entrerez chez M. Fraimoulu, je monterai à l'étage au-dessus faire ma visite à M. Grandvivier.

Et les deux jeunes gens partirent.

Arrivés à destination, c'est-à-dire au moment où, sur le palier de son oncle, Gontran allait se séparer de La Godaille qui avait encore un étage à monter, un souvenir revint au neveu de Fraimoulu en pensant à ce nom de Cydalise que portait la cuisinière du magistrat.

—Regardez donc bien le cordon bleu de M. Grandvivier, conseilla-t-il à Frédéric Bazart.

—Ah! oui, fit ce dernier; qui s'appelle aussi Cydalise comme la saltimbanque? Vous me l'avez déjà dit en me demandant si les deux, par hasard, n'en feraient pas qu'une... A quoi je vous ai répondu que la cuisinière est brune, tandis que l'autre, la Fille du Soleil, était d'un roux ardent.

—Une perruque ou une teinture ne peuvent-elles pas métamorphoser une brune en rousse? Examinez toujours avec attention, insista Gontran.

—C'est convenu! dit la Godaille qui continua l'ascension de l'escalier, pendant que Gontran sonnait chez son oncle.

La porte lui fut ouverte par un grand diable, à la face soigneusement rasée, dont les traits immobiles donnaient à croire qu'il était porteur d'une tête en bois. Raide comme un piquet, mais la voix mielleuse, il demanda:

—Monsieur désire?

—Je veux voir mon oncle, M. Fraimoulu, répondit Gontran devinant qu'il était en présence du remplaçant de Pietro.

—Mille pardons de ma demande! Je n'avais pas encore l'honneur de connaître monsieur, débita le valet toujours gourmé.

Et, en refermant la porte derrière le jeune homme, il annonça:

—M. de Fraimoulu est dans son cabinet de travail.

De, se répéta Gontran étonné de la particule; est-ce que mon oncle s'est découvert des parchemins depuis hier?

Il trouva Fraimoulu emmitouflé dans une ample robe de chambre, avachi sur un large fauteuil tout garni d'oreillers qui lui soutenaient les reins.

—Êtes-vous donc indisposé, cher oncle? s'écria hypocritement le neveu.

—Oh! à peine! Je me suis trouvé dans un courant d'air, déclara négligemment Fraimoulu tout en faisant une grimace arrachée par la douleur que lui avait occasionnée le tout petit mouvement du cou dont il avait salué Gontran.

Puis, pour ne pas laisser la conversation s'appesantir sur son état maladif, il demanda brusquement:

—Hein! tu as vu Hilarion?

—Qui appelez-vous Hilarion?

—Mon nouveau valet de chambre.

—Comment! vous avez congédié Pietro! un sujet qui promettait tant! Est-ce que c'est lui qui, en ouvrant une fenêtre, vous a fait attraper votre courant d'air?... Vrai! je le regrette, ce garçon... il avait une certaine allure!

Fraimoulu avança une lèvre dédaigneuse.

—Oh! fit-il, comme allure, il n'approchait pas du grand air d'Hilarion! As-tu remarqué son grand air? Comme on voit tout de suite qu'il n'a jamais servi que la plus haute aristocratie!... Il sort de chez le duc Riaco del Punaisiados, la plus illustre famille d'Espagne. Elle a le droit de s'asseoir sur une marche du trône.

—Alors, encore une perle, votre Hilarion?

—Oui. Puisque je faisais tant que de remplacer Pietro, j'ai voulu trouver tout de suite le plus-que-parfait. Alors, ce matin, après le départ de Pietro...

—Mais pourquoi est-il parti, ce remarquable Auvergnat?

Pris de court, Fraimoulu répondit:

—Pietro a opté pour une place de précepteur des enfants dans une riche famille anglaise.

—Pour en revenir à Hilarion? appuya le neveu sans sourciller au mensonge de son oncle.

—J'ai voulu, te disais-je, aller au plus-que-parfait. Alors, ce matin, j'ai envoyé mon portier au plus célèbre bureau de placement du quartier Saint-Germain... un bureau où la haute noblesse se fournit de domestiques. J'avais bien recommandé à mon portier de dire qu'on ne m'expédiât que la crème du bureau.

—Et on vous a envoyé Hilarion?

—Dont les certificats attestent qu'il n'a jamais servi que sur les plus hauts sommets de l'aristocratie: des princes, des ducs, des marquis.

—Et, après tant de nobles maîtres, Hilarion a consenti à entrer chez un simple bourgeois comme vous?

—Il a commencé par se faire tirer un peu l'oreille. J'ai fini par le décider en lui accordant deux légères concessions. La première, que ses gages seraient doublés.

—La seconde?

—Oh! celle-là est une concession uniquement faite à l'amour-propre de ce brave garçon n'ayant jamais servi que la noblesse.

—C'est?

—C'est que, entre nous, tout à fait dans l'intimité, je le laisserais m'appeler baron. Tu comprends? Pour ce que ça me coûtait, j'ai donc cédé.

Gontran avait tout écouté sans broncher. Pendant qu'il était en train de s'amuser, il voulut se faire la bonne mesure.

—Oui, dit-il tout sérieux; mais avec votre incomparable Hilarion vous n'allez que sur une jambe. Il vous manque encore une cuisinière, cet illustre cordon bleu que vous prétendiez conquérir.

—Erreur! mon neveu!... Je l'ai, ce phénix de la casserole! Sache donc que j'ai fait coup double! En même temps qu'un valet de chambre, j'avais demandé une cuisinière. «Un monstre de talent auquel l'art culinaire ait révélé tous ses secrets,» avais-je écrit au directeur du bureau de placement pour bien lui désigner le sujet qu'il fallait m'envoyer.

—Et vous avez reçu votre monstre?

—Une heure après, il arrivait.

—Bien garanti monstre?

—Tout ce qu'il y a de plus monstre... et je dirai même garanti fort spirituellement par le directeur du bureau de placement qui, dans son bulletin d'envoi, m'a écrit: «Je crois ne pas mieux vous recommander Pétronille qu'en vous disant qu'elle est restée vingt-trois ans chez un curé.» Or, tu le sais; on a le bec difficile dans le clergé. On se connaît en bons morceaux... Qui nous a transmis les recettes culinaires du moyen âge, si ce n'est les moines? Grosse abbaye, bonne marmite, dit un proverbe.

Et, tout superbe, Athanase Fraimoulu articula avec un sourire de triomphe:

—Grâce au talent de Pétronille, je compte, avant peu, prendre ma revanche de l'échec que m'a valu cette misérable Nadèje... Dès demain, j'enverrai de nouvelles invitations.

Gontran crut devoir prêcher un tantinet la prudence à son oncle.

—A votre place, j'attendrais, conseilla-t-il doucement.

—Attendre quoi? fit Fraimoulu.

—Que Pétronille m'ait bien prouvé son prodigieux talent.

—Mais elle me l'a prouvé ce matin même à déjeuner.

—Ah! elle vous a fait un fin déjeuner?

—Fin? Non. Et c'est là son mérite... Elle m'a servi le plat le plus simple, le plus vulgaire. Dame! tu comprends? Cette fille arrivait. Elle a employé le premier ingrédient qu'elle avait sous la main. J'avais faim. Elle était donc pressée. Je lui ai laissé la bride sur le cou sans rien commander. Je l'attendais là... Elle ne m'a servi qu'un plat, mais je m'en suis fourré jusque-là, par exemple!... Donc, qui sait faire pareil régal d'un si modeste plat doit opérer des miracles quand elle s'attaque aux savantes combinaisons de l'art.

Et Fraimoulu, plein d'enthousiasme, répéta en se passant la main sous le menton:

—Oui, je m'en suis fourré jusque-là.

—Peut-on savoir quel est ce plat? demanda Gontran.

—Des haricots au lard... Hein! c'est bien simple, n'est-ce pas? mais ça m'a suffi pour la juger.

Voulant toujours inviter à la prudence, Gontran secoua la tête en disant:

—C'est juger bien vite! J'en suis pour ce que j'ai avancé tout à l'heure; j'attendrais encore.

Cette méfiance de son neveu froissa Fraimoulu, qui prononça d'un ton sec:

—J'ai une proposition à te faire, monsieur Saint-Thomas. Voici bientôt six heures. Reste à dîner. Tu apprécieras par toi-même.

Ensuite, en appuyant:

—Et je suis de bonne foi en t'offrant l'épreuve, car, pas plus que toi, je ne sais ce que Pétronille nous réserve pour dîner... Afin de mieux asseoir mon jugement, je suis décidé, pendant plusieurs jours, à lui laisser, comme je te le disais, la bride sur le cou... Voyons, acceptes-tu?

Gontran pensa qu'il obtiendrait plus facilement de la bouche de son oncle, quand elle serait pleine, le «Oui» à son mariage, qu'il venait chercher.

—J'accepte, dit-il.

Le mot était à peine lâché que la pendule tinta six heures. Le sixième coup vibrait encore quand la porte s'ouvrit. Sur le seuil apparut Hilarion, toujours raide, qui prononça:

—Monsieur le baron est servi.

Après quoi, venant se placer derrière le fauteuil à roulettes sur lequel ses membres trop caressés par Pietro forçaient Fraimoulu à rester cloué, l'ancien valet du duc Riaco del Punaisiados ajouta:

—Si monsieur le baron le permet, j'aurai l'honneur de le rouler devant son couvert.

—Faites, Hilarion, accorda Fraimoulu dont la figure radieuse semblait dire à son neveu: Quelle perle! Comme il sent son faubourg Saint-Germain!

Au milieu de la table se dressait un plat couvert, sur lequel l'oeil de Fraimoulu s'attacha gloutonnement. Curieux de savoir le mets délicat que Pétronille offrait à son appétit, il porta la main au couvercle qu'il souleva.

—Encore! s'écria-t-il.

C'était une nouvelle platée de haricots au lard!

Gontran avait retenu son envie de rire. Il y eut dans sa voix l'accent d'une conviction profonde quand il dit à son oncle un peu penaud:

—Réchauffés, les haricots sont meilleurs, à ce qu'on prétend.

—Au fait, fit Fraimoulu reprenant son aplomb, je ne suis pas fâché que Pétronille ait pensé à nous en resservir. Tu vas vérifier si mon éloge était exagéré. Seulement, ne t'en gave pas trop. Réserve ton appétit pour les autres plats.

A cette recommandation, la voix respectueuse d'Hilarion fit entendre un conseil.

—J'aurai l'honneur d'inviter monsieur le neveu de M. le baron à en prendre sa suffisance, attendu que ce plat compose tout le dîner.

—Hein! fit Fraimoulu ahuri.

Mais croyant à quelque malentendu.

—Allez me chercher Pétronille, commanda-t-il.

Derrière Hilarion arriva une grande femme, à solide charpente, de noir vêtue.

—Comptez-vous, ma fille, me servir perpétuellement des haricots? demanda sèchement le maître.

La cuisinière ouvrit des yeux étonnés.

—Est-ce qu'on n'a pas dit à monsieur que je sortais de chez un curé? débita-t-elle avec le plus pur accent picard.

—Oui, et où vous êtes restée pendant vingt-trois ans. C'est même pour cela que je vous ai acceptée.

—Eh bien, alors? fit la fille croyant avoir tout dit.

—Qu'entendez-vous par votre «eh bien, alors?» Vous ne comptez pas prétendre que votre curé n'a jamais mangé que des haricots?

—Pardonnez-moi.

—Pendant vingt-trois ans!!! s'exclama Fraimoulu.

—Oui, monsieur.

Et d'une voix pleine de componction, Pétronille poursuivit:

—Monsieur le curé n'avait pas un sou à lui... Tout passait à ses pauvres... Alors il économisait sur son estomac. Et il serait mort de faim sans quelques cultivateurs, de ses paroissiens, qui lui remontaient ses provisions, au moment de la récolte.

—Et où était sa paroisse?

—A côté de Soissons.

—Mais s'il mangeait toujours des haricots, que se réservait-il pour ses vendredis et son carême? objecta Fraimoulu.

—Encore des haricots... mais sans lard... Je ne lui jamais fait que des haricots pendant vingt-trois ans.

—Bigre! Je l'entends d'ici, votre curé! s'écria Gontran émerveillé.

Mais, subitement, il resta la bouche béante, tout surpris de l'occupation singulière à laquelle se livrait Hilarion pendant ce dialogue sur les haricots.

Elle était, en effet, bien étrange, cette occupation d'Hilarion pendant l'aveu de Pétronille qu'en vingt-trois ans passés au service de son curé elle ne lui avait jamais cuisiné que des haricots.

Placé derrière le fauteuil de Fraimoulu, le valet, à l'aide d'un mètre à ruban, mesurait la hauteur du dos, la largeur des épaules, la distance de l'épaule au coude que lui offrait le torse du «baron», trop absorbé par son interrogatoire de la cuisinière pour se douter du métrage dont il était l'objet. Le résultat donné par cette série de mesures prises était vraisemblablement du goût d'Hilarion, car il avait des petits coups de tête approbateurs et quelque chose comme un sourire, faisant grimacer sa face de bois, lui donnait l'air d'un casse-noisette suisse.

D'abord étonné, Gontran qui se rappela de quels coups de poing l'Auvergnat Pietro avait endolori l'échine de son oncle, finit par s'expliquer l'acte d'Hilarion.

—Il lui prend mesure d'un cataplasme, se dit-il.

Cependant, s'était élevée la voix sévère d'Athanase Fraimoulu, qui demandait à Pétronille:

—Donc, ma fille, vous ne connaissez que les haricots au lard?

—Et sans lard, dit la cuisinière plaidant sa cause.

—Bref, vous n'avez jamais servi autre chose à votre curé?

—Je lui ai aussi servi sa messe.

Ce n'était vraiment pas assez pour justifier le titre de cordon bleu que Fraimoulu voulait entendre ses futurs invités octroyer à sa cuisinière.

En conséquence, il tira de la poche de son gilet deux louis qu'il tendit à Pétronille, en articulant à mots pesés:

—Voici vos huit jours, ma fille.

Puis, d'un geste grave et même majestueux, il montra la porte à Pétronille qui se retira, la joie dans l'âme, en se disant:

—Nous ne sommes encore qu'au 6 du mois et j'ai reçu neuf fois mes huit jours!!! Bon état! J'ai bien eu raison de quitter le balayage des rues.

Après ce congé donné, Fraimoulu était resté mélancolique, le regard attaché sur le plat de haricots, seule ressource du dîner.

—Sapristi! ce n'est vraiment pas le quart d'heure pour lui parler de mon mariage! pensa Gontran.

Encore une fois se fit entendre la voix respectueuse d'Hilarion.

—Oserai-je donner un conseil à M. le baron? demandait-elle.

Mais Fraimoulu était baron de si fraîche date et il avait telle préoccupation de son déboire qu'il était bien excusable de ne pas s'apercevoir qu'Hilarion s'adressait à lui.

—Monsieur le baron? répéta le valet pour appeler son attention.

—Eh! mon oncle, c'est vous le baron, cria le neveu en lui poussant le coude.

—Voici deux étranges dîners que je t'offre, mon garçon, confessa Fraimoulu secouant sa torpeur.

Puis, prenant feu soudainement:

—Oui, je le jure, cria-t-il, coûte que coûte, je saurai conquérir la cuisinière qu'il me faut!

—Je n'en doute pas, mon oncle... Mais, pour le moment, je crois que vous feriez bien d'écouter Hilarion, qui paraît avoir quelque chose à vous proposer pour corser un peu notre dîner.

—Est-il vrai, Hilarion?

—J'aurai l'honneur de dire à monsieur le baron qu'il me souvient que, dans un cas tout semblable, mon dernier maître, le noble duc Riaco del Punaisiados, m'envoya chercher du petit salé chez le charcutier.

—Eh! eh! je goûterais volontiers de ce manger de duc! fit Gontran pour tirer son oncle d'embarras.

—Faites, Hilarion, commanda le maître.

Hilarion partit, mais tout aussitôt il reparut en disant:

—Dans sa précipitation à s'en aller, Pétronille a emporté la clé de la cuisine. J'aurai l'honneur de demander à M. le baron la permission de laisser la porte entr'ouverte derrière moi, afin de m'éviter la confusion douloureuse d'avoir à faire lever M. le baron pour venir m'ouvrir à mon retour.

Et, certain que sa requête lui était accordée, Hilarion s'éloigna sans attendre de réponse.

—Hum! quel serviteur! Crois-tu que, pour lui, j'ai eu la main heureuse? Quel langage! quelle tenue! Et comme c'est un garçon débrouillard, à en juger par son idée du petit salé!

—Et combien payez-vous ce phénomène?

—Deux cents francs par mois et mes vieux habits... En plus, un supplément de trente francs parce qu'il parle l'indien! Que, demain, il me plaise de visiter l'Inde dans ses coins les plus reculés, grâce à Hilarion, je ne serais pas plus embarrassé pour me faire comprendre que si j'étais sur le boulevard des Italiens!

—C'est là un point important, dont vous avez bien fait de tenir compte, déclara gravement le neveu.

—En somme, il me revient pour ainsi dire à rien, une misère! Songes-y donc! 230 francs par mois!

—Et vos vieux habits... que vous oubliez.

—Oh! pour ce qui est de ça, Hilarion n'aura pas grand profit, car j'use mes effets jusqu'à la corde.

Et, aussi convaincu que satisfait, Athanase Fraimoulu répéta:

—Oui, j'ai eu la main heureuse avec Hilarion! Cela me console de mes déboires avec Pietro, Nadèje et Pétronille.

Puis, renfourchant son dada:

—Mais, je te le répète, j'aurai ma cuisinière... une perle comme Hilarion... les deux feront la paire... dussé-je aller la chercher au bout du monde!

—Dans l'Inde, par exemple. Ce serait une occasion pour vous de rentrer dans vos trente francs par mois pour l'Indien que parle Hilarion, conseilla Gontran qui étouffait de son rire contenu.

Ensuite, après une courte pause:

—Dites donc, mon oncle? reprit le neveu.

—Quoi, cher ami?

—Vous me faites l'effet de vouloir aller chercher bien loin ce que vous avez sous la main. Je connais, moi, une fameuse cuisinière qui n'est pas bien loin d'ici... une vraie merveille.

—Tu connais une merveille, toi?

—Oui, qui s'appelle Cydalise.

—La cuisinière de mon locataire, M. Grandvivier?

—Elle-même. Ne vous souvient-il plus de notre dîner chez le magistrat? Avez-vous oublié l'évanouissement de cette fille en plein salon, évanouissement que le docteur Cabillaud père a expliqué par un état nerveux que calmerait un repos de deux ou trois mois à la campagne?... Ce serait pour vous une affaire d'un peu de patience à avoir. Puisque M. Grandvivier, devant nous tous, a rendu sa liberté à Cydalise, pourquoi ne pas manoeuvrer pour que ce cordon bleu émérite entre chez vous après le rétablissement de sa santé?

Athanase Fraimoulu eut un sourire malin.

—J'y ai bien pensé, mon garçon, dit-il. Je t'avouerai même que mon intention était, ce matin, à son départ, de guetter Cydalise pour lui faire les plus brillantes offres.

—Qui vous en a empêché?

—Le docteur Cabillaud père.

—Il vous a dit du mal de Cydalise?

—Pas le moins du monde!... Ah! mon cher, on a bien raison de dire qu'il faut s'attendre à tout avec les femmes! Tu sais que Cydalise, se sentant malade, avait accepté la clef des champs que lui offrait M. Grandvivier? Ce matin, proutt! le vent avait tourné, ce n'était plus cela, Cydalise refusait de s'en aller. Quand Cabillaud père, qui redemandait son fils à tout le monde...

—Il est aussi venu chez moi.

—Et pareillement chez moi où, je le reconnais, il est arrivé bien à propos pour me soigner... du coup d'air que j'ai attrapé cette nuit...

—Pauvre oncle! gémit hypocritement le neveu qui semblait ne s'être pas aperçu du petit arrêt de Fraimoulu avant de parler de son coup d'air.

L'oncle, pour ne pas le laisser insister sur le coup d'air en question, reprit vivement:

—Pour en revenir à Cydalise, je te dirai donc que Cabillaud père, tout en me prodiguant ses soins, m'a conté qu'avant d'entrer chez moi il était monté chez M. Grandvivier pour s'informer de son fils disparu. Tout naturellement il a demandé des nouvelles de Cydalise, qu'il avait soignée la veille, en insistant sur la nécessité d'envoyer cette fille respirer l'air des champs. Là-dessus, le magistrat lui a répondu: «Alors tâchez de lui faire entendre raison, car, moi, j'y renonce!» Puis il a appelé Cydalise qui, quoiqu'ait pu dire Cabillaud et malgré l'insistance du juge à lui rendre sa liberté, a positivement refusé de quitter sa place. «Et le plus étonnant, m'a dit Cabillaud, c'est que, tout en refusant, Cydalise avait l'air de ne pas demander mieux que de s'en aller.»

—Cydalise est sans doute dévouée à son maître, avança Gontran.

—Il faut croire aussi que la place est bonne chez

M. Grandvivier, ajouta Fraimoulu.

Il avait à peine prononcé le nom du juge qu'il leva vivement les yeux au plafond en s'écriant:

—A propos de M. Grandvivier, que se passe-t-il donc chez lui? Entends-tu ce vacarme?

—Parbleu! il faudrait être sourd pour ne pas entendre, répondit Gontran.

—Un vrai remue-ménage!

—Ils courent ou ils dansent.

En effet, un tapage de pas précipités résonnait à l'étage supérieur et, à ce fracas, se mêlait le murmure de plusieurs voix.

A ce moment, leur attention fut détournée par le claquement de la porte qui se refermait dans la cuisine de Fraimoulu.

—Ah! voici Hilarion qui rentre avec son petit salé! annonça Gontran.

—Ma foi! à la guerre comme à la guerre! Le petit salé, après tout, n'est pas sans mérite. Pour une fois, on n'en meurt pas, déclara Fraimoulu se préparant à faire fête à ce produit de la charcuterie.

Et ils attendirent, le nez braqué vers la porte, l'entrée d'Hilarion et du petit salé.

Mais Hilarion ne parut pas.

—Probablement qu'il dispose sur un plat ses morceaux que le charcutier lui a livrés dans un papier, avança Fraimoulu pour expliquer ce retard.

Hilarion aurait eu dix fois le temps d'étaler son petit salé sur un plat quand Fraimoulu reprit étonné:

—Nous l'avons cependant bien entendu rentrer.

—Certes! Il a refermé assez fort la porte qu'il avait demandé, en partant, de laisser entr'ouverte pour nous éviter la peine d'aller lui ouvrir, appuya Gontran.

—Alors, que fait-il dans la cuisine?

—Il met sans doute de côté les morceaux qu'il se destine, supposa le neveu.

—Qu'il ne s'en avise pas!!! fit Fraimoulu sévèrement.

—Peut-être que l'exigeait ainsi de lui le duc Riaco del Punaisiados. Dans la haute aristocratie, ils ont de telles manies qu'ils ont rapportées des croisades! débita Gontran qui s'amusait de l'impatience de son oncle dont les mâchoires se remuaient comme si, déjà, elles trituraient la viande désirée.

—A quoi perd-il ainsi son temps? gronda Fraimoulu n'osant pas faire encore acte d'autorité envers un serviteur aussi rare.

—Il est si débrouillard, comme vous me l'avez dit, qu'il lui sera venue l'idée de faire dessaler son petit salé. C'est une affaire de quatre heures à attendre.

Mais la patience échappa à Fraimoulu qui hurla:

—Ah ça! Hilarion, pour quand?

Profond silence.

Cette fois, les hommes se regardèrent des plus étonnés.

—Quelqu'un est pourtant entré, dit Gontran.

—Et qui a refermé la porte derrière lui, continua l'oncle.

—Allons voir, proposa le neveu.

Ensemble ils gagnèrent la cuisine.

Sur le carreau de la cuisine, une femme évanouie était étendue.

Cette femme était Cydalise!