VI

Rigide, froide, renversée sur le dos, Cydalise montrait aux regards de l'oncle et du neveu un visage pâle, sur lequel l'évanouissement avait immobilisé l'expression du sentiment qui lui avait fait perdre connaissance. Ce sentiment était celui de l'épouvante.

Cette fille, à n'en pas douter, fuyant devant un danger qui l'affolait de terreur, s'était précipitée au hasard dans la cuisine ouverte comme dans un refuge, et s'était évanouie après en avoir machinalement refermé la porte.

—Que vient-il donc de se passer chez M. Grandvivier? répéta Fraimoulu. L'entrée de la cuisinière du juge dans ma cuisine a suivi presque instantanément le vacarme de pas et de voix qui a retenti là-haut.

Le plus pressé était de rappeler à elle Cydalise étendue sur le carreau.

—Aidez-moi à la soulever pour l'asseoir sur une chaise, dit Gontran à son oncle en se penchant vers la cuisinière.

Mais le pauvre Athanase était trop endolori par ses derniers rapports avec Pietro pour être capable du moindre effort. Tout ce qu'il avait pu faire avait été de se traîner jusqu'à la cuisine et, maintenant, il lui tardait de regagner le fauteuil sur lequel il reposerait son individu détérioré.

—Attends le retour d'Hilarion, conseilla-t-il.

Tout clopin clopant, avec des «hem!» douloureux, il quitta la cuisine.

L'aide de Fraimoulu n'était pas, après tout, bien nécessaire à Gontran, vigoureux garçon, qui eut vite fait d'enlever Cydalise.

—Une belle fille tout de même, pensa-t-il en examinant la cuisinière, après l'avoir assise sur une chaise.

Puis, comme il voulait lui mouiller le front d'eau fraîche, il retira le bonnet de linge dont était coiffée le cordon bleu.

—Oh! oh! fit-il en fixant un oeil surpris sur la chevelure ainsi mise à découvert.

Un secret de toilette venait de se révéler à lui. La brune Cydalise empruntait à la teinture le noir de sa magnifique chevelure. La preuve en était dans la nuance rouge qui pointait à chaque racine de cheveu. Dame Nature, en créant cette fille, l'avait rangée dans la catégorie des rousses.

—Ah ça! mais c'est la Fille du Soleil, la Cydalise du récit de la Godaille! Eh! je n'avais pas tort en demandant si, par hasard, les deux Cydalise n'en feraient pas qu'une, pensa le jeune homme au souvenir de l'histoire de Frédéric Bazart.

Alors, en se rappelant ensuite qui s'était séparé de La Godaille, sur le carré, au moment où ce dernier allait monter chez M. Grandvivier, il se demanda:

—Est-ce que mon conseil à La Godaille, qui s'en tenait à la nuance des cheveux, de bien examiner la Cydalise du magistrat, aurait produit son effet?... Ne se peut-il pas que mon nouvel ami soit la cause, tout à la fois, de la terreur du cordon bleu et du vacarme qui, tout à l'heure, retentissait chez M. Grandvivier?

Tout en réfléchissant ainsi, Gontran, de ses doigts trempés dans un bol rempli à la fontaine, avait cinglé des gouttes d'eau à la figure de Cydalise. Un léger frémissement de la femme évanouie annonça qu'elle ne tarderait pas à retrouver connaissance.

Bientôt, en effet, ses paupières remuèrent, puis ses yeux, qui s'ouvrirent lentement, promenèrent autour d'elle un regard d'abord vague, qui, peu à peu, s'emplit de terreur.

Avec la raison qui reparaissait, le souvenir de la cause de son évanouissement était sans doute revenu, car elle se leva brusquement de sa chaise, et d'une voix épouvantée elle bégaya:

—Est-il parti?

—Parti!... Qui? demanda Gontran.

Au son de la voix qu'elle entendait, il est à supposer que la prudence fit regretter à Cydalise les quelques mots qui lui étaient échappés. Au lieu de répondre à la question, elle se mit à réparer le désordre de sa toilette et, tout en rajustant son bonnet, qu'elle avait ramassé sur le carreau, elle débita d'une voix qui se raffermissait de plus en plus:

—Quel mal singulier! Je ne pense à rien et, tout à coup, vlan! j'ai une syncope! Je passais sur le carré de votre étage, quand je me sentis prise d'un étourdissement. J'ai cherché à me retenir. Ma main s'est appuyée sur la porte de votre cuisine. Comme elle n'était pas fermée, elle a cédé sous mon poids et, faute d'un point d'appui, je me suis étalée sur le carreau où j'ai perdu connaissance.

Ce disant, Cydalise, tout en rajustant les brides de son bonnet, guettait sur la physionomie de Gontran quel degré de croyance obtenait son explication.

—Il faut vous soigner, ma belle fille, conseilla le jeune homme d'un air attendri.

Mais, tout en jouant la compassion, Gontran était en train de se dire que la cuisinière écorchait la vérité. Si son évanouissement avait eu lieu tel qu'elle le racontait qui donc, alors, avait refermé la porte derrière elle? Indubitablement un autre personnage avait été mêlé au début de la scène et c'était de lui que Cydalise avait parlé lorsque, en retrouvant ses sens, elle avait fort imprudemment demandé:

—Est-il parti?

En conséquence, Gontran avait aux lèvres trois ou quatre questions et il allait entamer son interrogatoire quand, de l'autre côté de la porte, sur le carré, une voix étonnée prononça:

—Tiens! fermée... Je suis pourtant bien sûr de l'avoir laissée ouverte.

Sans y réfléchir, il ouvrit au domestique Hilarion qui apparut tenant entre ses deux mains, enveloppé dans un journal, un copieux tas de petit salé.

Avant que le valet eût eu le temps de s'avancer, Cydalise profita de l'issue ouverte. Elle sortit vivement sur le carré et, quand elle eut sa retraite assurée, elle se retourna pour dire à Gontran:

—Grand merci, monsieur, de vos bons soins!

Puis elle monta l'étage qui menait au domicile de son maître.

Cependant Hilarion et son petit salé avaient pénétré dans la cuisine. En trouvant le jeune homme enfermé avec une jolie fille, l'ex-valet du duc Riaco del Punaisiados avait eu un sourire discret qui agaça Gontran.

De là vint que, sans daigner entrer dans une explication au sujet de Cydalise, le jeune homme demanda d'un ton sec:

—Vous l'avez donc été chercher en Chine, votre petit salé?

—Monsieur trouve probablement que mon absence a été longue? dit Hilarion sans se démonter.

—Dame! Près d'une heure, quand le charcutier est de l'autre côté de la rue!

—C'est que le charcutier n'avait plus de petit salé tout prêt et qu'il m'a fallu attendre qu'il en tirât de la marmite quand je m'y suis présenté pour mon second achat.

—Votre second achat? Que voulez-vous dire?

Toujours respectueux, Hilarion répondit:

—Je me serais senti mourir de honte si j'avais eu l'honneur de servir sur la table un petit salé ayant traîné dans la boue du ruisseau, ainsi qu'il est advenu à ma première acquisition.

—Il vous est donc arrivé un accident?

—Oui, monsieur, mais, je vous supplie de le croire, nullement par ma faute... Veuillez savoir que je revenais avec mon premier petit salé... tous morceaux de rare choix, cueillis par moi dans la boîte du comptoir avec une longue expérience acquise au service du noble duc del Punaisiados... Je revenais donc, dis-je, tout heureux d'avance des compliments qu'allait m'adresser M. le baron de Fraimoulu, quand, à mon entrée sous la voûte de la maison, je fus brutalement renversé par un animal lancé sur moi...

—Un animal? répéta Gontran. Un chien, alors, qui avait flairé votre charcuterie?

—Non, monsieur. Un jeune homme, véritable oiseau fou, qui courait à pleine volée en sortant de la maison. Tout en m'aidant à me relever, il me débitait questions sur questions.

—L'avez-vous vu? Courait-il? De quel côté a-t-il tourné?

—Comme, tout à ma chute et à celle de mon petit salé, je n'avais pas retrouvé la parole, il me bouscula encore pour se dégager le passage et reprit sa course en disant:

—Au lieu de perdre mon temps à interroger des bourriques, mieux serait de rattraper mon gueusard.

J'abandonnai donc mon petit salé que caressait, en murmurant, l'eau boueuse du ruisseau, et je retournai chez le charcutier. Ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, il me fallut attendre que la marmite eût ravitaillé la boîte du comptoir. Je me tenais sur la porte de la boutique, regardant passer le monde, quand je vis revenir mon jeune homme. Il rentrait bredouille de sa chasse. Mine penaude, en proie à une vive émotion, il gesticulait en se parlant. A son passage devant moi, je l'entendis qui murmurait:

—C'est à croire qu'il n'a pas quitté la maison, car j'étais trop sur ses talons pour qu'il ait eu le temps de prendre ainsi le large.

—Comment était ce jeune homme? demanda Gontran.

—Vêtu d'un costume bleu, de grande taille, une moustache hérissée en chat.

—C'est La Godaille, pensa Gontran.

Et immédiatement il se demanda:

—Est-ce qu'il poursuivait ce même individu dont Cydalise, en reprenant connaissance, s'est informée lorsqu'elle s'est écriée: Est-il parti?

A écouter Hilarion, le jeune homme avait complètement oublié le pauvre Athanase Fraimoulu qui, ayant regagné son fauteuil, enrageait de faim, en n'ayant à ronger que son impatience. Heureusement que l'oncle prit soin de se rappeler au souvenir de son neveu. Du fond de la salle à manger, on entendit arriver dans la cuisine sa voix qui demandait:

—Avec qui causes-tu donc, Gontran? Hilarion n'est-il pas encore de retour?

—Si, si, mon oncle, il rentre à l'instant.

Puis, avant de rejoindre l'affamé:

—Mettez vite votre petit salé sur un plat et apportez-le sur la table.

Entré du matin, Hilarion était ignorant des aîtres du logis de son nouveau maître.

—J'aurai l'honneur de demander à monsieur où je trouverai un plat? s'informa-t-il.

—Là... dans l'office, dit le jeune homme en lui désignant une porte au fond de la cuisine.

Et il vint rejoindre son oncle dans la salle à manger où il entra en criant:

—Voici le petit salé!

—Merci, mon Dieu! prononça Fraimoulu qui avait un fond de religion.

Au bout d'une minute d'attente, qui dura un siècle pour Athanase, parut enfin Hilarion.

Mais il n'était porteur d'aucun petit salé.

—Pas moyen d'ouvrir l'office. Pétronille en aura aussi emporté la clef après avoir fermé la porte à double tour, annonça-t-il.

—Tu! tu! fit Fraimoulu. Que nous contez-vous là, Hilarion? La porte ne peut être fermée à double tour, attendu que sa serrure est à simple bouton.

—J'ai tourné le bouton, mais la porte a résisté à ma pesée, insista Hilarion.

—C'est que le bois aura un peu joué. Poussez fort! conseilla Gontran.

Hilarion venait de disparaître que Fraimoulu lâchait un soupir de satisfaction en disant:

—Enfin, je vais me régaler?

—Tout vient à point à qui sait attendre, débita le neveu.

Ce proverbe, parut-il, n'est pas toujours vrai, car l'apparition du petit salé fut remplacée par des hurlements de douleur poussés par Hilarion et qu'il entrecoupait de ces mots:

—Je suis aveugle! je suis aveugle!

En trois bonds, Gontran fut dans la cuisine.

Devant la porte de l'office, maintenant grande ouverte, se roulait à terre Hilarion criant de plus belle:

—Je suis aveugle!

En relevant le valet pour le faire asseoir, Gontran lui regarda le visage. Autour des yeux d'Hilarion s'étalaient des plaques d'une poudre dont le jeune homme reconnut aussitôt la nature.

C'était du poivre!!!

—Que vous est-il donc arrivé? demanda-t-il au pauvre diable.

—J'ai poussé la porte qui a cédé tout à coup et, comme j'entrais dans l'office, qui est sombre, je me suis senti atteint aux yeux d'une si effroyable douleur que j'en suis tombé de mon haut, bégaya le valet.

Tout en bassinant d'eau les yeux de l'infortuné, Gontran crut avoir deviné la vérité.

—Celui qui vient de s'échapper de l'office en jetant du poivre aux yeux d'Hilarion est l'homme qui avait refermé la porte derrière Cydalise évanouie. En m'entendant accourir au secours de la cuisinière, il s'était caché dans l'office.

Mais à cette explication que se donnait Gontran il se présentait une objection. Pourquoi, au lieu d'entrer avec la cuisinière évanouie, l'homme, après avoir poussé la porte, n'avait-il pas poursuivi son chemin?

Alors Gontran pensa au récit tout récent d'Hilarion sur La Godaille lancé à la poursuite d'un individu. N'était-ce pas cet inconnu qui, ne se sachant pas le temps de fuir l'ennemi qui lui brûlait les talons, avait si subitement disparu de la piste qu'avait poursuivie Frédéric Bazart.

En rassemblant tous ces détails et, surtout, en se remémorant l'histoire de La Godaille, le jeune homme finit par se demander:

—Cet homme qui se trouvait avec Cydalise, l'ex-Fille du Soleil, comme le prouve sa chevelure rousse... cet homme que voulait atteindre La Godaille... est-ce que ce ne serait pas le fameux Tombeur-des-Crânes?

Cependant que le neveu réfléchissait ainsi, on entendait, désolée, navrée, désespérée, la voix de l'oncle qui, cloué par la courbature sur son fauteuil, criait du fond de la salle à manger:

—Pour quand, ce petit salé???