VII

Que s'était-il passé chez M. Grandvivier? quelle cause avait motivé cette série d'événements précipités dont un des pires résultats était, à l'étage au-dessous, de laisser l'affamé Fraimoulu devant son assiette vide?

Pour savoir à quoi s'en tenir, il faut revenir à La Godaille au moment où, dans l'escalier, après avoir quitté Gontran près d'entrer chez son oncle, il avait continué son ascension pour aller, à l'étage supérieur, rendre visite à son protecteur, M. Grandvivier.

Il étendait la main pour sonner chez le magistrat, quand la porte s'ouvrit pour donner passage à Augustin, le valet de chambre du juge, qui sortait.

Depuis que La Godaille était sorti de prison, le vieux serviteur l'avait déjà tant vu venir voir son maître, qui semblait lui porter un affectueux et sincère intérêt, qu'il regardait le jeune homme comme un familier de la maison.

—Monsieur Frédéric, avez-vous quelque chose de pressé à dire à M. Grandvivier? demanda le domestique.

—Votre maître n'est-il pas chez lui, mon bon Augustin? s'informa La Godaille, répondant à cette question par une autre question.

—Si, monsieur est chez lui. Seulement, il est en conférence sérieuse avec quelqu'un dans son cabinet.

—Oh! qu'à cela ne tienne! J'attendrai.

—Alors vous savez le chemin du salon? il n'est pas besoin que je vous y conduise, dit Augustin.

Et pour s'excuser de ce sans-gêne:

—Je vais faire pour mon maître une commission très pressée, ajouta-t-il.

—Allez! allez! fit La Godaille; que je ne vous cause pas une minute de retard.

Sur ce, il entra dans l'appartement pendant que le domestique en sortait, disant avant de tirer la porte derrière lui:

—Du reste, vous trouverez au salon à qui parler en attendant.

Ainsi introduit dans le logis du magistrat sans qu'aucun coup de sonnette eût prévenu de son entrée, La Godaille, dont le pas était assourdi par l'épais tapis qui couvrait le parquet de toutes les pièces du logement, se dirigea vers le salon.

Pour y arriver, il lui fallait suivre un couloir de dégagement qui coupait au court, en évitant de passer par la salle à manger et un petit fumoir. A l'entrée de ce couloir, Frédéric s'arrêta tout net, surpris par le murmure de deux voix qui susurraient dans la salle à manger.

—Chut! chut! On pourrait t'entendre, soufflait une voix.

—Augustin est en course. Quant à ton maître, en venant ici du salon, j'ai laissé, derrière moi, toutes les portes ouvertes. Au premier bruit de fauteuils nous annonçant la retraite de son visiteur, nous nous séparerons.

—Viens dans la cuisine.

—Un traquenard, ta cuisine, où je ne saurais expliquer ma présence si je m'y faisais surprendre, tandis que dans cette salle à manger je puis y être venu pour admirer les tableaux, ces natures mortes.

Si bas de ton que parlât cette dernière voix, La Godaille la reconnut pour être celle d'un homme et il y surprit un accent impérieux lorsqu'elle poursuivit:

—Ne perdons pas notre temps. Au plus pressé... Quand revient-elle?

—Crois-moi, ne persiste pas dans ce projet, il nous en arrivera malheur! conseilla l'autre voix, celle d'une femme.

Cet appel à la prudence ne fut pas écouté par l'homme, qui répéta plus sèchement:

—Quand revient-elle?

—Je l'ignore.

—Tu mens!

—Non. Il a annoncé plusieurs fois qu'il allait la rappeler près de lui, mais il n'a pas encore précisé l'époque.

—Nul préparatif n'annonce donc un retour prochain?

—Il y a trois jours que le tapissier a fini de préparer la chambre qui lui est destinée.

—Et puis encore? insista curieusement l'homme.

—Tu en demandes trop. Tu en sais à présent autant que moi, répondit la femme dont la voix semblait se rebeller.

Il y eut un petit silence après lequel l'homme reprit d'un ton qui menaçait:

—Écoute-moi, ma fille. Tu me connais et tu dois savoir qu'il ne fait pas bon me trahir... En conséquence, charrie droit, je te le conseille! Depuis quelque temps, tu n'es plus franche du collier.

—C'est que j'ai peur.

—Peur de quoi?

La femme hésita. Sans doute qu'au moment de faire un aveu la prudence lui ferma la bouche, car l'homme, après avoir attendu, répéta avec impatience:

—Peur de quoi?

—Je n'en sais rien, mais j'ai peur.

—Allons! tranquillise-toi, grande folle! Entendons-nous bien et tout ira comme sur des roulettes, dit l'homme dont la voix s'adoucit.

Cependant La Godaille était resté immobile à l'entrée de son couloir, tendant l'oreille à ce murmure des voix et se disant:

—C'est la cuisinière et son amoureux... Le torchon brûle à propos de je ne sais quoi et qui n'est pas mon affaire. Laissons-les à leur tête-à-tête et gagnons le salon sans qu'ils puissent se douter qu'ils ont eu un écouteur.

Sur la pointe du pied, grâce au tapis, La Godaille put, sans le moindre bruit, arriver au salon, qu'il trouva désert.

—Tiens! fit-il étonné de cette solitude; et Augustin qui m'avait annoncé que je n'y serais pas seul!

Se persuadant que celui dont avait parlé le domestique du juge avait dû se joindre au premier visiteur reçu dans le cabinet de M. Grandvivier, le jeune homme, toujours silencieusement, se posa sur un fauteuil pour attendre son tour de voir le magistrat.

L'homme que Frédéric Bazart venait d'appeler l'amoureux de la cuisinière n'avait pas menti quand, tout à l'heure, pour calmer les craintes de sa maîtresse, il avait dit que toutes les portes ouvertes lui permettraient d'entendre le moindre bruit annonçant la fin de l'audience donnée par M. Grandvivier.

La porte qui séparait le salon du cabinet se trouvait entre-bâillée. Il devait en être ainsi bien à l'insu du juge et de son visiteur, car ils causaient tout d'abandon sans se douter que leurs paroles arrivaient à La Godaille.

—Que me dites-vous là, cher ami! s'écriait le magistrat.

—L'exacte vérité.

—Il vous a été volé dix mille francs?

—Dans un tiroir de mon bureau.

—Qu'on a forcé?

—Non, car j'avais laissé la clef dans la serrure. On n'a eu qu'à la tourner.

—Vous avez payé cet oubli.

—Joignez à cela que j'avais un témoin quand j'ai mis bien ostensiblement ces dix billets de mille francs dans mon tiroir.

—Avouez-le. C'était bien franchement vouloir être volé.

L'interlocuteur de M. Grandvivier fit entendre un léger rire, puis il ajouta:

—Vous ne croyez pas si bien dire.

—Quoi! fit la voix étonnée du juge, vous avez vraiment voulu être volé?

—J'ai tout fait pour cela et j'ai eu le bonheur d'y réussir.

—Vous aviez donc besoin de tenter une probité sur laquelle vous aviez des doutes? En ce cas, vous auriez pu faire l'essai à meilleur marché.

—Je n'avais pas le moindre doute sur la probité en question. Je savais pertinemment que la somme me serait soustraite.

—Alors j'en reviens à dire: Pourquoi, puisque vous étiez certain du vol, n'avoir pas mis cent francs au lieu de dix mille?

—Parce qu'on ne m'eût pas dérobé cent francs, attendu qu'on avait besoin d'un plus gros butin.

—Que vous avez estimé à dix mille francs.

—Oui au jugé. J'ai évalué à cette somme certaine entrée en campagne d'une expédition que je tiens d'autant plus à voir s'entreprendre que je suis décidé à lui casser le cou au bon moment.

—Voyons, cher ami, expliquez-vous plus clairement, car vous ne parlez que par énigmes? appuya M. Grandvivier dont la voix s'accentuait de plus en plus surprise.

—Il est bien entendu que je parle à l'ami, rien qu'à l'ami, et pas au magistrat! insista l'interlocuteur du juge.

—Pourquoi pas le magistrat?

—Parce que, derrière le magistrat, arriverait la justice qui, peut-être... je dirai même: assurément, ne châtierait mes trois misérables que d'une façon incomplète... en admettant même qu'elle ne les laisserait pas partir sains et sains.

Et, lentement, d'un ton qui pesait sur chaque parole, celui qui parlait continua:

—Tandis que je veux, pour les gredins que je vise, une punition sans pitié ni merci, qui les frappe avant que la loi intervienne en rien dans l'affaire.

Cette façon de procéder sommairement dut éveiller quelque sombre pensée assoupie dans l'esprit du juge.

Brusquement, sans réfléchir, d'un élan tout involontaire, il prononça d'une voix brève:

—Je comprends ainsi la vengeance.

A mesure que les deux causeurs avaient parlé, La Godaille s'était trémoussé sur son siège, mécontent de lui, et se disant:

—Sapristi! j'en entends trop! Je n'aime pas le rôle d'écouteur aux portes! c'est un vilain métier... Il faut les avertir que je suis là.

Il pensait à tousser, à renverser un fauteuil, à marcher lourdement, en un mot à prévenir d'une façon quelconque de sa présence.

Une réflexion l'arrêta.

—N'est-il pas déjà trop tard! se demanda-t-il.

Et, tout en cherchant un parti à prendre, il lui fallut encore entendre M. Grandvivier qui demandait:

—Vous dites qu'ils sont trois?

—Oui, deux hommes et une femme.

—Et vous ne craignez pas qu'ils vous échappent avant que vous ayez pu les châtier?

—Je le crains si peu que je pourrais d'avance préciser l'endroit où ils viendront se faire pincer.

A nouveau, le causeur se mit à rire en disant:

—Je vois d'ici leur figure quand ils se verront pris au traquenard par moi qu'ils ont toujours cru vivre dans la peau d'un imbécile.

Cependant La Godaille se répétait:

—J'en entends trop! J'en entends trop! ma place n'est pas ici... Tout n'est pas bon à écouter... Je paierais vingt francs trois grammes de coton à me fourrer dans les oreilles.

Le brave garçon se désolait encore lorsqu'un souvenir l'éclaira. Est-ce que, quand il l'avait introduit, le domestique du juge ne lui avait pas annoncé qu'il trouverait quelqu'un l'ayant précédé au salon? Il avait supposé d'abord que ce visiteur s'était fait admettre en tiers dans le cabinet. Mais il était incontestable que, dans le cabinet du juge, ils n'étaient que deux... Alors, qu'était devenu l'autre?... Est-ce que ce serait celui-là qui, pour prendre patience, avait été rejoindre Cydalise!

—Ce serait drôle de connaître l'ami de M. Grandvivier qui en pince pour sa cuisinière, pensa le jeune homme.

Et, estimant que c'était être bien faiblement coupable et surtout qu'il s'amuserait mieux en prêtant l'oreille à des chamailleries d'amants, il se leva, et, toujours sur la pointe du pied, il reprit le chemin de la salle à manger en se disant:

—Allons voir si mes amoureux se sont raccommodés.

Comme La Godaille sortait du salon, M. Grandvivier posait cette question:

—Quel crime complotent vos gredins?

—Celui de tuer, après l'avoir dépouillé, un homme que vous connaissez, car c'était un des convives de votre dîner.

—Vous l'appelez?

—Ducanif.

Après ce nom prononcé, l'interlocuteur du juge demanda:

—Voulez-vous que je vous conte tout par le menu sur ces bandits?

—Parlez, mon cher Camuflet, dit sérieusement M. Grandvivier.

D'un geste de main, M. Grandvivier arrêta Camuflet qui allait commencer son histoire et demanda:

—Comment se fait-il que vous, cher ami, homme paisible, insouciant, sédentaire, vous vous soyez lancé en pareille aventure?

A cette question, Camuflet fit entendre un léger rire ironique et répondit:

—Rien n'inspire plus d'énergie à un homme que de posséder trois belles-mères. Savez-vous pourquoi?

—Le soin de les rendre heureuses.

—Non, le désir ardent de s'en débarrasser! Pour y arriver, le plus paresseux soulèverait le monde! Un beau jour, à moi qui avalais avec résignation mes trois pilules quotidiennes, l'énergie en question est venue subitement et d'une façon bien inattendue... entre quatre murs, dans une chambre qui n'était pas la mienne et où je me trouvais mis sous clé... en un mot, pour avoir été enfermé chez le baron de Walhofer.

A ce nom, le juge tressaillit imperceptiblement, mais sa voix n'eut qu'une intonation de surprise quand il demanda:

—Ce même baron de Walhofer que M. Fraimoulu m'a présenté en amenant à ma table ses convives que la frasque de sa cuisinière Nadéje laissait devant des assiettes vides?

—Le même... et qui, je l'espère, ne remettra plus les pieds chez vous quand je vous l'aurai fait connaître... car il est un des trois gueux dont je poursuis le châtiment.

—Oh! oh! fit le juge d'une voix qui protestait, êtes-vous bien sûr de ce que vous dites là, Camuflet? C'est bien grave.

Et se reprenant:

—Non pas que je veuille, croyez-le, défendre contre vous ce monsieur qui, avant sa présentation par M. Fraimoulu, m'était parfaitement inconnu.

—Pas de nom pourtant, objecta Camuflet.

Le magistrat parut consulter ses souvenirs.

—C'est vrai, reprit-il. Quand M. Fraimoulu m'a nommé le baron, il m'a semblé avoir entendu déjà ce nom, mais je n'ai pu me rappeler où et comment... Aidez-moi un peu à ce sujet.

—Ne vous souvient-il pas d'une carte de visite du baron de Walhofer trouvée par moi dans la poche du tablier de ma belle-mère n° 3, noble dame Buffard des Palombes, carte que je vous ai apportée?... Avez-vous oublié que nous crûmes alors que ce baron était un sexagénaire qui s'était énamouré des charmes défraîchis de noble dame des Palombes? Supposition qui vous inspira le moyen, pour moi, de me dégrafer de mes trois belles-mères en cherchant à les marier... Et, comme je ne savais de quelle façon m'y prendre pour mettre votre conseil en pratique, ne vous rappelez-vous pas non plus m'avoir cité un proverbe dont l'application me mènerait à bon port?

—Quel proverbe?

Diviser pour régner.

M. Grandvivier avait décidément la mémoire rebelle, car, après s'être recueilli un instant, il prononça:

—Je n'ai gardé aucun souvenir de tout cela.

Ensuite, curieusement:

—Que je vous aie ou non cité le proverbe: Diviser pour régner, avez-vous su en tirer profit? demanda-t-il.

—Oh! oui, et large profit! déclara Camuflet.

Puis, éclatant de rire au souvenir de son exploit:

—J'ai commencé par les «diviser» de la portière en inondant les escaliers... déluge que cette femme a attribué à mes trois numéros! Comme toutes ont nié, en s'accusant l'une l'autre de ce méfait, elles ont été vite à couteaux tirés et entre elles et avec la portière... Alors mon règne a commencé, règne que j'ai affermi par quelques billets de cent francs glissés à la concierge qui, d'elle-même, s'est nommée mon ministre de la police... Ah! je n'ai eu qu'à ouvrir les oreilles pour en apprendre de belles!

Sur ces mots, Camuflet s'étendit sur son fauteuil, poussa un immense soupir de délivrance, puis ajouta d'une voix joyeuse:

—D'où il résulte que, dans un laps de temps plus ou moins proche, j'aurai la douce satisfaction d'être délivré de mes trois cauchemars.

—Vous avez donc trouvé à les marier toutes trois en leur fournissant une petite dot?

—Une dot!... Dites donc du balai! car ma dernière fourniture à mes belles-mères sera un balai... mettons trois balais, si je tiens à bien faire les choses: «Eh! oust! ouste! déguerpissez, coquines! sauteuses! aventurières!»

—Ah çà! qu'est-il arrivé? demanda M. Grandvivier étonné. Qu'avez-vous donc à reprocher à ces dames, mon excellent ami!

Camuflet se croisa les bras et après s'être campé en face du juge, il prononça:

—Regardez-moi bien.

—Bon! Je vous regarde.

—Ai-je l'air d'un Lazun, d'un Richelieu, d'un Faublas, d'un marquis de Sade, d'un don Juan, enfin d'un de ces fameux coureurs de femmes, d'un de ces célèbres débauchés que la morale publique réprouve et cite avec un juste mépris?... Voyons! soyez franc, ai-je l'air d'un de ces sacripants-là? Répondez.

Souriant tout à la fois de la question et du ton de Camuflet qui, peu à peu, s'était monté à l'indignation, le magistrat répondit:

—Nullement, cher ami. Vous avez l'air de ce que vous êtes en réalité.

—C'est-à-dire?

—C'est-à-dire d'un homme casanier, sédentaire, de moeurs pures, qui a demandé trois fois au mariage le calme et le bonheur d'une vie honorable.

Le petit homme secoua la tête.

—Eh bien, voilà qui vous trompe! lâcha-t-il tout sérieux.

Avant que M. Grandvivier pût protester, il se redressa plus raide en face du juge en disant:

—Oui, voilà qui vous trompe, car vous avez devant vous un exécrable débauché qui, toute honte bue, n'a cessé d'être un sujet de monstrueux scandale pour ses contemporains, affichant au grand jour ses amours impures!

Telle était l'exagération des paroles de Camuflet que le magistrat crut à une plaisanterie. Tout en souriant, il répondit:

—Ma foi! je ne l'aurais pas cru!

—Ni moi non plus, dit le petit homme.

Et s'expliquant:

—Pendant que je croyais avoir donné, par mes trois mariages successifs, l'exemple d'une vie sans reproche, savez-vous ce que j'étais en réalité?

—Non, dites.

—J'étais un ignoble corrompu qui se vautrait dans un concubinage d'autant plus éhonté que, trois fois, il s'est reproduit.

—Quoi! du vivant de vos trois épouses! dit le juge qui se demandait si Camuflet avant de venir chez lui, n'avait pas fait précéder sa visite d'un déjeuner trop copieusement arrosé.

Mais Camuflet répliqua d'un ton sec:

—Je n'ai jamais eu d'épouses!...

Puis, en articulant à mots pesés la fin de sa phrase:

—Attendu que je n'ai jamais été marié...

Et, après une petite pause:

—... Vu, ajouta-t-il, que mes trois mariages étaient nuls. Ce qui fait que mes trois femmes n'ont été, en somme, que trois maîtresses!

Cela dit, Camuflet, pris de fureur, s'empoigna la chevelure à pleines mains, en s'écriant:

—Et dire que moi, comme un imbécile, j'ai choyé, hébergé, mijoté ces trois belles-mères de contrebande!

Alors, éclatant d'une joie rageuse:

—Ah! comme je vais me régaler d'un coup de balai qui fera la place nette de ce trio de gourgandines!... «Ouste! ouste! dehors!!!»

—Ce n'est pas sérieux ce que vous me dites là, prononça le juge toujours dans la croyance que le triple veuf avait plus que bien déjeuné.

—Si, si, affirma Camuflet; chacun de mes mariages, de par la ruse de mes belles-mères successives, est entaché des meilleures causes de nullité... De sorte qu'après m'être trop marié il se trouve que je ne me suis pas marié du tout.

—Comment l'avez-vous appris?

—En pratiquant le proverbe: «Diviser pour régner,» ce qui m'a mis sur la trace de la vérité.

En somme, Camuflet jouait l'indignation.

Ce rôle de dupe qu'il affirmait avoir été le sien ne lui donnait, à cette heure, que l'énorme contentement de pouvoir prendre sa revanche contre les trois mégères qui l'avaient tant fait souffrir.

—Avec quelle joie féroce, quand l'heure sera venue, je flanquerai ces trois sorcières à la borne! ricana-t-il tout jubilant de ravissement.

Après quoi, coupant court à toute explication, il retourna à ses moutons en disant:

—Nous reviendrons à mes belles-mères. Comme disent les romanciers, n'anticipons pas. Occupons-nous pour le moment du baron de Walhofer.

En écoutant les confidences du triple veuf, M. Grandvivier s'était faiblement déridé. Au nom du baron, son visage se rembrunit.

—Ah! oui, fit-il, M. de Walhofer dont vous aviez trouvé la carte dans la poche du tablier d'une de vos belles-mères et qu'il vous restait à connaître... Comment y êtes-vous parvenu?

—D'abord en prenant une fausse piste à cause d'une bien étonnante ressemblance.

—Vraiment? Le baron a-t-il donc son sosie dans quelque coin de Paris? demanda le juge dont les yeux trahissaient une inquiétude secrète.

—Comme vous dites. Et ce coin de Paris est précisément celui que vous avez habité avant de venir ici. L'homme en question demeurait si près, si près de votre ancien domicile... oh! mais, si près, qu'on pourrait dire qu'il habitait chez vous. Rien qu'un mur à franchir, et il avait le pied dans votre demeure. En un mot, il occupait une chambre dans une des bicoques qui fermaient le fond de votre jardin. Je l'avais remarqué fumant à sa fenêtre, un jour que j'étais allé vous rendre visite. N'aviez-vous jamais fait attention à ce jeune homme, vous, monsieur Grandvivier?

—Jamais! dit sèchement le juge.

Puis, s'impatientant sans doute de la prolixité du conteur, il ajouta:

—Si nous revenions à M. de Walhofer?

—Attendez donc! j'y arrive.

Après avoir repris un peu haleine, Camuflet continua:

—Muni de la carte du baron et déterminé à trouver ce personnage que je n'avais jamais vu, vous comprenez que je m'informais de lui à tous venants. Le hasard me mit en présence de M. Fraimoulu à qui j'en parlai. Justement il le connaissait pour avoir dîné avec lui, la veille, chez un de ses amis, M. Ducanif. Ce monsieur et le baron habitaient la même maison... Et M. Fraimoulu me donna l'adresse.

Ordinairement calme, froid et sachant écouter, M. Grandvivier n'était plus le même. L'impatience dont il avait déjà fait preuve s'affirma encore dans le ton avec lequel il demanda:

—Alors vous n'eûtes rien de plus pressé que de vous rendre chez le baron?

—Attendez donc! répéta Camuflet. Étant dit que j'avais commencé mon enquête sur M. de Walhofer en le supposant un sexagénaire épris des appas surannés de noble dame Buffard des Palombes, vous comprendrez combien je fus d'abord surpris en apprenant que le baron était un jeune homme... Mais cette première surprise n'était pas comparable à l'étonnement énorme dont je fus saisi en écoutant M. Fraimoulu me faire le portrait du baron de Walhofer... Trait pour trait, à s'y méprendre, il me dépeignait le jeune homme que, de chez vous, j'avais vu fumant à sa fenêtre.

Raide, l'oeil sombre, le front contracté, M. Grandvivier s'était lentement redressé sur son siège.

—Alors? fit-il d'une voix dans laquelle Camuflet, s'il n'eût été absorbé par son récit, aurait pu remarquer un tremblement.

—Alors, continua Camuflet, sous le coup de cette ressemblance, je me sentis pincé par la burlesque idée fixe que ces deux jeunes gens n'étaient qu'un même individu. Je me rendis donc rue de Turenne, ou plutôt dans la ruelle que bordait l'ignoble masure où j'avais affaire. Des informations prises m'apprirent que je pourchassais un ex-saltimbanque, porteur du prétentieux sobriquet du Tombeur-des-Crânes, espèce de mauvais drôle que je fus honteux d'avoir pu confondre avec M. de Walhofer. Déterminé à connaître le baron, je piquai droit sur la rue Caumartin où, m'avait dit M. Fraimoulu, habitait le jeune Belge. Sur l'affirmation du concierge que le baron était chez lui, je montai deux étages et j'arrivai devant la porte désignée.

Il tardait sans doute à M. Grandvivier de voir Camuflet atteindre son dénouement, car il interrompit pour demander:

—Et quand vous avez connu le baron, vous n'êtes pas revenu, bien entendu, à votre idée que M. de Walhofer et ce Tombeur-des-Crânes n'étaient qu'un?

Camuflet avait l'amour-propre du conteur qui veut ménager ses effets. De plus, il aimait une phrase qu'il tenait à replacer. Au lieu de satisfaire la curiosité du juge, il passa outre.

—N'anticipons pas, comme disent les romanciers, répéta-t-il. Arrivé devant le logis du baron, j'allais sonner quand une porte s'ouvrit à l'étage au-dessus. Sur le carré s'établit, à voix prudente, un dialogue dont, de prime-abord, je ne compris rien autre chose que, des deux causeurs, l'un était le baron. En somme je n'étais venu que pour connaître le visage de ce jeune homme assez courageux pour courtiser la fort défraîchie dame Buffard des Palombes. Pour contenter mon désir, j'allais avancer la tête par-dessus la rampe pour tâcher d'apercevoir mon homme, quand tout à coup je me sentis le chef entouré d'un tapis qui m'aveugla; je fus saisi à la ceinture, soulevé, emporté à quelques pas. Quand je pus me dégager la tête, celui qui m'avait joué la farce avait disparu. Je me trouvais chez M. de Walhofer, enfermé à double tour.

—Et vous n'avez jamais su qui vous avait enfermé? demanda le juge qui, depuis un instant, s'était pris d'intérêt pour le conteur.

—N'anticipons pas! n'anticipons pas! insista Camuflet. Vous comprenez ma situation dans ce logis où le premier arrivant pouvait me prendre pour un voleur. Pas d'autre sortie que cette porte fermée à double tour, qui, soudainement, fit en entendre le grincement de sa serrure, tourna sur ses gonds et laissa apparaître à mes yeux un arrivant qui n'était pas le baron.

Nous commençâmes par nous regarder en chiens de faïence. Lui, attachait sur moi de gros yeux où je lisais la surprise de me trouver dans ce logis dont la clé, restée extérieurement sur la serrure, avait donné, sous sa main, ses deux tours. Qu'un voleur s'enferme dans le local qu'il va dévaliser, oui; qu'il s'enferme en dedans, rien n'est plus logique. Mais tel n'était pas mon cas. La clé, mise en dehors, m'attestait bel et bien prisonnier... De qui? pourquoi? depuis quand étais-je prisonnier? Il y avait là un mystère qui l'intriguait.

Moi, de mon côté, je me demandais quel était ce monsieur, et si ce n'était pas lui qui m'avait joué le tour de me claquemurer.

Je ne sais combien de temps nous serions restés à nous fixer dans le blanc des yeux, si un incident ne s'était présenté pour me faire rompre le silence.

Aux pieds du monsieur, sur le parquet, j'aperçus une lettre que je lui montrai en disant:

—Je crois, monsieur, que vous venez de perdre ce papier.

—Non, répondit-il.

Ce disant, tout machinalement, il jeta les yeux sur la lettre qui s'offrait toute large ouverte, sur le parquet, à son regard.

A la vue de l'écriture, l'étonnement apparut sur sa face.

Il se baissa brusquement, ramassa la lettre et, sans penser qu'il venait de me dire que la missive n'était pas à lui, il se mit à la lire.

Je l'examinais pendant cette lecture.

D'abord il avait pâli, puis ses traits avaient exprimé l'horreur, enfin l'indignation avait empourpré son visage.

A coup sûr, le contenu de cette lettre le concernait, et cela d'une façon désagréable, car je le vis cacher brusquement le papier dans sa poche en murmurant:

—Les misérables!

Puis, se tournant vers moi d'une voix précipitée:

—Sortons d'ici au plus vite, me dit-il.

Au fond, c'était une espèce de fuite qu'il me proposait. J'eus la bêtise de vouloir protester.

—Mais, mais..., fis-je.

Il vint à moi et me dit sous le nez:

—Libre à vous de rester... Mais j'ai la certitude de m'adresser à un honnête homme: voulez-vous, sans me connaître, me rendre un grand service?

—Lequel?

—Celui de ne souffler mot à quiconque viendra ici, quand je serai parti, de mon apparition dans cet appartement.

—Ni de parler de la lettre?

—Ni de parler de la lettre, répéta-t-il avec une sorte de terreur.

Et, à l'appui de cette dernière recommandation, il continua d'une voix suppliante:

—Il y va de ma vie et de celle d'une femme et d'une jeune fille.

—Diable! fis-je.

Comme il devina que j'en étais à regretter l'amour-propre bête que j'avais montré tout à l'heure à sa proposition de filer au plus vite, il ajouta:

—Peut-être aussi y va-t-il de votre vie. Ils sont capables de tout pour assurer leur secret, s'ils vous savent le connaître... et ils n'en pourront douter quand ils vous auront trouvé ici.

Cette fois, ce fut moi qui m'écriai:

—Filons au plus vite!

Derrière lui, qui sortait le dernier, le monsieur referma la porte au double tour. Je vous laisse à penser si nous fûmes prompts à descendre l'escalier et à enfiler la porte de la maison. Ce fut après m'avoir promené par les vingt circuits de rues environnantes que mon inconnu s'arrêta.

—Ouf! lâcha-t-il avec satisfaction.

Et, le diable m'emporte! en pleine rue, il m'embrassa en me répétant:

—Vous êtes mon sauveur!

—Oh! oh! dis-je en riant, ce qui vous a encore mieux sauvé que moi, c'est la lettre... Et le drôle, c'est que je ne l'avais pas vue dans les dix tours que j'ai faits la chambre comme le rat pris dans la ratière.

—Oui, à propos, s'écria-t-il, d'où vient que je vous ai trouvé sous clé chez le baron?

Je lui contai comment, au moment de sonner chez M. de Walhofer, la curiosité m'avait arrêté pour écouter une conversation chuchotée sur le palier supérieur entre un homme qui était le baron lui-même, car je l'avais entendu ainsi nommer par la femme avec laquelle il causait.

—Oui, Héloïse, fit-il; et que disaient-ils?

—Le baron maugréait contre le retard d'un individu qu'il appelait soit Cabillaud, soit Gustave ou le docteur, lequel ne s'était pas présenté au rendez-vous qu'il lui avait donné là-haut, en l'absence du maître de ce logis, un nommé Ducanif.

—Ducanif, c'est moi, m'annonça-t-il.

Ensuite, reprenant son interrogatoire:

—Et vous dites que le Walhofer s'en allait en pestant après le docteur?

—Oui. Il était monté là-haut en voisin, laissant la clé à la porte de son logis. La femme que vous appelez Héloïse fit tant, comme il allait descendre chez lui, qu'elle obtint qu'il rentrât dans l'appartement pour y attendre encore le docteur retardataire... C'est à ce moment même que ma tête fut enveloppée dans un tapis de table et que je fus emporté chez le baron.

Ducanif éclata de rire.

—Et savez-vous par qui? me demanda-t-il. Par le docteur lui-même, je le parierais, qui, pendant qu'Héloïse retenait le baron chez moi, fouillait le logis de Walhofer pour dénicher cette lettre qu'il a perdue. Oui, je le répète, je gagerais une grosse somme que c'est à Gustave que vous avez eu affaire. Campé sur le carré comme vous l'étiez, vous lui coupiez la retraite. Alors il a trouvé un ingénieux moyen de balayer la place pour aller rejoindre le baron.

L'expression de «balayer la place» m'irrita, non pas contre Ducanif, mais contre celui qui m'avait joué la farce.

—Si je rattrape jamais le docteur! m'écriai-je rageusement.

—Il ne tient qu'à vous. Topez là! dit-il en me tendant la main.

—Comment cela?

—En vous unissant à moi contre trois misérables.

—Trois? fis-je étonné. Héloïse et le docteur, deux. Quel est donc le troisième?

—Le baron, parbleu! Du moment que cet homme possédait cette lettre et qu'il ne me l'a pas livrée, c'est qu'il s'en servait pour faire chanter les autres. Des trois, c'est lui le plus chenapan.

Et il me tendit encore la main en répétant:

—Topez là! Associez-vous à moi pour punir ces gredins... Rira bien qui rira le dernier.

Avant de conclure, une question me vint aux lèvres.

—Mais vous, monsieur Ducanif, comment se fait-il que vous soyez arrivé pour me délivrer?

—Tout simplement. Je rentrais et, en passant sur le carré du baron, il m'a pris l'idée de lui rendre visite. Alors, comme la clé était sur la porte...

—Bon! compris! dis-je.

Et je topai de grand coeur.

A ce point de son récit à M. Grandvivier, Camuflet se prélassa sur sa chaise en débitant d'une voix ravie:

—Je m'étais associé à une bonne action. La Providence ne tarda pas à m'en récompenser en me faisant découvrir que je n'avais jamais été sérieusement marié, puisque mes trois mariages étaient nuls, ce qui me donnait le droit de me procurer l'ineffable satisfaction, très prochaine, d'envoyer au diable mes trois belles-mères?

—De quelle façon avez-vous fait cette découverte?

—En agissant pour Ducanif, je me suis trouvé conduit à mettre le nez sur ce qui me concernait.

—Comment? demanda le juge.

Camuflet, on l'a vu, était de ces conteurs qui aiment à faire languir ceux qui les écoutent.

—N'anticipons pas! n'anticipons pas! répéta-t-il encore; tout viendra en son lieu et place, s'il vous plaît de suivre mon récit.

—Soit! fit le magistrat.

—Je continue donc.

—Pas avant que je vous aie posé une question. Cette lettre, trouvée chez le baron, par vous et Ducanif, de qui était-elle?

—De la cuisinière Héloïse qui l'adressait au docteur, son amant.

—Et vous l'avez lue!

—Plus de vingt fois.

—Est-ce vous faire anticiper que de vous demander quelle en était le teneur?

—J'allais précisément vous l'apprendre. A la lire et la relire, j'ai fini par la savoir par coeur... Voici donc ce qu'elle contenait...

Et Camuflet ouvrait la bouche pour contenter la curiosité du magistrat, quand soudain, au fond de l'appartement, éclatèrent des cris furieux, un vacarme de pas précipités, un craquement de bois brisé et, dominant tout ce tapage, une voix, vibrante de colère, qui répétait:

—C'est lui! c'est lui! cette fois, je le tiens!

En une seconde, le juge et Camuflet furent sur pied et coururent vers la salle à manger d'où était parti ce fracas. La porte de communication entre la cuisine et la salle à manger leur montra un trou béant produit par un panneau brisé.

Et ils entendirent retentir dans l'escalier le pas de quelqu'un qui descendait à toute vitesse et dont la voix furieuse répétait:

—C'est lui! c'est lui!

Bien qu'elle fût altérée par la colère immense qui la secouait, M. Grandvivier reconnut cette voix.

—C'est celle de La Godaille, pensa-t-il.

Quant à Camuflet, en examinant la porte brisée et la cuisine qui montrait sa sortie sur l'escalier grande ouverte, il reconstituait la scène à haute voix.

—Il est bien évident, disait-il, que deux hommes se trouvaient ici. Un d'eux, celui qui fuyait, pour faciliter sa retraite, a tiré cette porte qu'il a refermée en dedans d'un tour de clé. Si promptement que le poursuivant ait brisé l'obstacle qui lui était opposé, l'autre a eu le temps de s'enfuir par le porte de la cuisine qui ouvre sur le carré.

Puis, se tournant vers le juge:

—Reste maintenant à savoir quels étaient ces deux hommes, ajouta-t-il.

Bien que M. Grandvivier pût répondre pour La Godaille, dont il avait reconnu la voix, il haussa les épaules en signe d'ignorance et répliqua:

—Mon valet de chambre ou ma cuisinière pourraient nous l'apprendre... car c'est par l'un ou par l'autre que ces deux hommes doivent avoir été introduits pendant que nous étions ensemble dans mon cabinet.

Or il était impossible d'interroger Cydalise dont la cuisine déserte attestait l'absence.

—Pendant cette fuite, votre cuisinière était peut-être descendue chez ses fournisseurs, d'où elle n'est pas encore revenue, avança Camuflet pour expliquer cette absence du cordon bleu.

—Sans doute. Quant à mon valet de chambre, il n'est pas encore de retour d'une course que je lui ai donnée, ajouta le juge.

La curiosité n'était pas le moindre défaut de ce bon Camuflet. A défaut de ces deux témoins à interroger, il lui vint une idée.

—Si je descendais questionner le concierge? Il n'est pas sans avoir vu passer ces deux hommes dont l'un poursuivait l'autre, proposa-t-il.

—Vous m'obligerez en y allant, dit vivement le juge en poussant presque le petit homme.

Camuflet, heureux de la permission qui le mettait à même de satisfaire sa curiosité, sortit par la cuisine dont, en son empressement, il oublia de refermer la porte sur le carré, que les deux hommes avaient laissée ouverte.

Resté seul, M. Grandvivier, dont le visage s'était subitement empreint d'un désespoir profond, resta immobile comme cloué sur place par une sombre et douloureuse pensée.

—Ces deux misérables auront parlé de ma fille devant La Godaille... Ce jeune homme connaît mon secret! murmura-t-il en frémissant.

Un bruit le réveilla brusquement de sa torpeur et lui fit lever les yeux.

C'était La Godaille qui rentrait par la cuisine dont il venait de refermer la porte.

Ne pouvant se douter que celui qu'il poursuivait lui avait échappé en se réfugiant, avec sa complice, à l'étage au-dessous, chez Fraimoulu, le jeune homme avait continué sa chasse à fond de train jusqu'à la rue, espérant voir son ennemi fuyant à une bien petite avance. En n'apercevant personne, il était revenu aussitôt sur ses pas.

Hilarion avait dit la vérité lorsqu'il avait raconté à Gontran que, quand il se tenait sur la porte du charcutier en attendant son second petit salé, il avait vu revenir celui qui l'avait bousculé alors qu'il apportait sa première acquisition et qu'il l'avait entendu murmurer au passage:

—C'est à croire qu'il n'a pas quitté la maison, car j'étais trop sur ses talons pour qu'il ait eu le temps de prendre ainsi le large.

En conséquence, La Godaille était rentré dans la maison avec l'espoir qu'il rencontrerait son ennemi, caché dans quelque coin des combles, attendant le moment propice pour détaler.

C'était au retour de ces recherches inutiles que, en redescendant, il était rentré chez le juge.

Alors il l'avait aperçu dans la salle à manger.

Pâle, ému, l'oeil plein de compassion pour le magistrat qui, la figure convulsée par une immense angoisse, le regardait s'avancer, le jeune homme vint lentement au juge et d'une voix douce:

—Monsieur Grandvivier, voulez-vous me faire l'honneur de m'entendre pendant quelques instants? demanda-t-il.

Sans répondre, car une inquiétude terrible lui serrait la gorge, M. Grandvivier se dirigea vers son cabinet, suivi par le jeune homme qui, plein d'hésitation, se demandait:

—Comment vais-je commencer?

A leur entrée dans le cabinet, La Godaille, instruit par l'expérience sur le danger des portes entr'ouvertes, quand on ne veut pas que des oreilles voisines entendent, même involontairement, ce qu'on peut avoir à dire, commença par pousser le verrou.

Puis il se retourna vers le magistrat qui, après s'être laissé tomber sur un siège, l'avait regardé faire.

Il y eut un moment de silence entre les deux hommes, qui restèrent face à face, l'un n'osant parler, l'autre tremblant d'interroger.

Ce fut le juge qui, au prix d'un pénible effort, commença en demandant d'une voix qu'il essayait vainement de raffermir:

—Qu'avez-vous à me dire?

Frédéric Bazart parut hésiter d'abord. Rassemblant ensuite son courage, il attaqua, comme on dit, le taureau par les cornes et répondit d'un ton qui, si étrange que fût la phrase, n'avait pas le moindre accent ironique.

—J'ai à vous dire, monsieur Grandvivier, que je crois avoir deviné pourquoi vous avez voulu que je vous apprisse à faire sauter la coupe.

Puis, sans laisser au magistrat, qui avait tressailli, le temps de dire un mot, il continua:

—Malgré ma vie passée, croyez-vous qu'il y ait en moi un honnête homme? un garçon capable, maintenant qu'il a mis le pied dans le droit chemin, de le suivre jusqu'au bout sans jamais broncher?

—Oui, je vous reconnais pour l'homme que vous dites. En si périlleuse tentation que puisse vous mettre l'avenir, je suis certain que vous ne faillirez plus.

—Alors vous avez confiance en moi?

—Confiance pleine et entière.

—Daignerez-vous me la prouver?

—Parlez!

La Godaille, encore une fois, sembla hésiter. Puis, d'une voix qui avait l'air de supplier:

—Voulez-vous me faire l'honneur de m'accorder la main de mademoiselle de Grandvivier?

Il y avait dans cette demande, il faut le supposer, un effroyable sous-entendu, car le juge se leva brusquement de son siège et, livide, pantelant, l'oeil hagard, vint droit à Bazart.

—Alors vous savez?... commença-t-il d'un ton rauque et bas.

—Oui, car j'ai tout entendu de ce que disaient Cydalise et son ignoble amant... Je sais surtout que vous avez besoin, vous et votre fille, d'un dévouement profond et discret, qui...

Après ces mots respectueusement articulés, le jeune homme fit une pause destinée à mieux peser sur ce qui lui restait à dire, puis il acheva sa phrase:

—... qui vous venge.

—Et vous m'offrez ce dévouement-là? dit le juge après un assez long silence qu'il employa à dévisager La Godaille.

—Oui, fit résolument Frédéric.

—Un dévouement qui ne reculera devant rien? insista M. Grandvivier.

—Oui, répéta le jeune homme.

—Quoi que je vous demande?

—Mettez-moi à l'épreuve.

Alors le juge posa sa main sur l'épaule de Frédéric Bazart, et avec un sourire cruel, il prononça:

—Je vous demande, dans une entrevue que je vous ménagerai, de montrer le plus grand calme devant M. le baron de Walhofer, que vous avez eu le tort de confondre avec un misérable qui lui ressemble, surnommé le Tombeur-des-Crânes.

—Vous ignorez que c'est le même homme! s'écria La Godaille, croyant faire une révélation au juge.

Mais, au lieu de s'émouvoir à cette nouvelle, M. Grandvivier répéta en traînant sur les mots:

—De montrer le plus grand calme devant M. de Walhofer, que vous avez eu tort de prendre pour le Tombeur-des-Crânes.

Puis les deux hommes se regardèrent dans les yeux en silence, face à face.

Sans doute que Frédéric Bazart lut dans le regard du juge la pensée que ce dernier voulait lui laisser deviner, car bientôt il prononça:

—J'obéirai!

—Bien! fit le juge dont la figure s'éclaira d'une satisfaction féroce.

Ils s'étaient si bien compris que La Godaille, sans aucune explication, ajouta:

—J'obéirai... à une condition.

—Laquelle?

—C'est que... si vous le manquez... vous le laisserez passer par mes mains.

—Oui... si je le manque, accorda le juge avec un ricanement sauvage qui prouvait que, dans sa soif de vengeance, il regardait cette supposition comme ne devant jamais se réaliser.

En sanction du pacte conclu, le magistrat tendait la main au jeune homme quand on frappa à la porte.

Prestement et sans bruit, La Godaille ouvrit le verrou.

—Entrez! dit le juge.

C'était Camuflet qui revenait de son enquête à la loge.

—Le concierge n'a rien pu m'apprendre. Les deux hommes en question ont dû filer devant la loge sans qu'il ait eu le temps de les apercevoir, déclara-t-il.

—De ces deux hommes, en voici déjà un, annonça, en désignant Bazart, le magistrat dont, à l'entrée de Camuflet, le visage s'était subitement fait souriant.

A ces mots, la physionomie du petit homme prit une expression d'ahurissement, et il ouvrait la bouche pour s'exclamer, quand soudain, une pensée de prudence arrêta sur ses lèvres la manifestation de sa surprise. Il mit vivement un doigt sur ses lèvres, puis, en le dirigeant vers le salon, il dit à voix basse:

—Chut! chut! vous m'expliquerez cela quand nous serons entre nous. Mais, pour le moment, motus! car je ne suis pas revenu seul.

—Vous avez amené quelqu'un?

—Oui; comme j'étais dans la loge à interroger le concierge, ce quelqu'un s'est présenté... un des convives de votre dîner. Il voulait seulement déposer pour vous sa carte de digestion. Dans la crainte de vous déranger, il n'osait monter. J'ai tant insisté qu'il a consenti à me suivre. Il est là dans le salon.

A cette annonce, M. Grandvivier marcha vers la porte pour recevoir son visiteur.

Dès que son regard eut plongé dans le salon, on entendit sa voix, aimable au possible, qui disait:

—Mille pardons de vous avoir fait attendre, monsieur de Walhofer. Entrez donc par ici.

En entendant s'approcher le pas du baron qui allait pénétrer dans le cabinet, le brave La Godaille avait tressauté en pâlissant:

—Ne pas étrangler ce gueusard! Voilà qui va être dur à cracher pour moi!... mais j'ai juré d'obéir! murmura-t-il.