VIII
Pour bien comprendre l'audace impudente qui ramenait M. de Walhofer chez M. Grandvivier, il faut remonter de quelques heures dans la vie du baron, c'est-à-dire au moment où il était revenu de visiter seul et en plein jour la petite maison de Billancourt, cette masure au caveau secret à laquelle, la nuit précédente, l'avait conduit, sans s'en douter, le docteur Gustave Cabillaud, qu'il suivait à la piste.
De cette expédition il était revenu, valise en main, disant avoir manqué le train de Bruxelles à son portier, à qui, en s'éloignant le matin, il avait annoncé partir pour la Belgique.
Après être remonté chez lui pour y déposer sa valise qui, au lieu d'effets et de linge, contenait des outils de menuisier et de serrurier qui, probablement, lui avaient servi, à Billancourt, à préparer quelque contre-mine au projet du docteur Gustave, le baron était sorti une seconde fois pour aller déjeuner dans un restaurant à la mode.
Le temps était beau; il invitait le flâneur à la promenade. Rien donc de plus naturel que le baron, au sortir de table, s'en allât, le cure-dents à la bouche, baguenauder le long des boulevards jusqu'à la rue de la Paix, qui le conduisit au jardin des Tuileries.
Là, en vrai désoeuvré qui veut jouir à la fois du repos et de l'ombre, il s'était dirigé vers un des superbes quinconces de marronniers sous lesquels des chaises de paille attendent le promeneur fatigué. La partie du jardin choisie par le baron était bien un peu déserte, loin des parterres où, à ce moment, se concentrait l'animation. Mais il n'était pas le seul qui eût le goût de la solitude, car, avant lui, une vieille dame s'était déjà installée en ce coin retiré, où une dizaine de chaises entouraient le pied d'un arbre.
Assise sur un de ces sièges, les pieds posés sur les bâtons d'un autre, la vieille était si bien absorbée par la lecture d'un roman qu'elle ne releva pas même la tête quand le baron vint prendre près d'elle la chaise sur laquelle il allait s'asseoir. Le jeune homme, peu soucieux qu'on put le croire en compagnie d'une dame aussi mûre, traîna sa chaise en arrière de la liseuse, de l'autre côté de l'arbre, et se plaça tournant le dos à celle qui l'avait précédée en ce coin écarté.
Cela fait, il alluma un cigare, et, tout rêveur, se mit à fumer, l'oeil perdu dans le vide, à vingt mètres devant lui. Sa rêverie, paraît-il, était de celles qui font parler tout haut, car, bientôt, il lâcha ces paroles:
—La mère, avez-vous l'argent?
—Oui, mon garçon. Dix beaux billets de mille francs, répondit la vieille dame sans sortir le nez de son livre. Je suis allée, ce matin, pour te les porter rue de Turenne... mais j'ai trouvé figure de bois... Alors je suis venue t'attendre ici, au rendez-vous.
—Oh! oh! dix mille francs! un joli magot! fit le baron enchanté.
—Oui, mais il ne faudrait pas encore compter sur une pareille léchée, fiston.
—Elle vous a été dure à obtenir?
—Obtenir? répéta la vieille dame en ricanant. Ah! ouiche! Avec ça qu'il faut la croix et la bannière pour tirer du grigou une centaine de francs!
—Alors, comment vous êtes-vous procuré la somme?
—Je n'ai eu que la peine de la prendre dans le tiroir où mon imbécile l'avait placée devant moi en oubliant la clé sur la serrure.
—Bigre! lâcha le baron à cette révélation.
—Oh! ne crains rien! Tu sais, Alfred, que ta mère n'est pas à moitié roublarde. Je me suis donc arrangée pour que ça retombe sur les deux autres... Seulement, je te le répète, faudrait pas me demander de recommencer le coup. Il est donc nécessaire que les dix mille balles suffisent pour te conduire à bon port.
Et, après cet aveu, la vieille dame ajouta:
—Veux-tu que je te dégoise ce que j'ai dans le fond de l'âme?
—Dégoisez, la mère.
—Eh bien! j'ai la venette que tu n'arrives pas à réussir. Faut pas chasser deux lièvres à la fois... Oui, je sais bien que tu vas me dire qu'on se rattrape sur l'un quand on a raté l'autre... Mais, vois-tu, j'ai le trac qu'entre les deux mariages que tu guignes, il ne t'arrive de rester le Prussien entre deux selles.
Après un court silence qu'elle employa à tourner un feuillet de son livre, comme si elle poursuivait sa lecture, la vieille dame demanda:
—Laquelle de tes deux donzelles t'offre le plus de chances? la Ducanif ou la Grandvivier?
Il ne plut pas au baron de répondre carrément; il se contenta de répliquer:
—Qu'il vous suffise de savoir, la mère, que de l'un et l'autre côté il y a une forte dot à palper.
—Heu! heu! lâcha la vieille en grognant, oui, une grosse dot... Mais de l'un et de l'autre côté aussi il faudra en donner une part... soit à Cydalise... soit au médecin et à la cuisinière Héloïse.
—Oh! quand nous en serons à l'heure du partage!... gouailla le baron dont la phrase, bien qu'inachevée, promettait du fil à retordre à ses copartageants.
—Heu! heu! répéta la liseuse qui semblait être en son heure de méfiance, faut pas s'imaginer qu'on est seul malin ici-bas! Les ficelles, ça se vend pour tout le monde, sache-le bien, Alfred. Tel à qui on voulait jouer un pied de cochon vous administre souvent une mornifle inattendue.
—Ta! ta! ta! débita dédaigneusement Alfred.
Ce mépris du danger rendit la mère plus hardie à prêcher la prudence. Elle continua:
—Quand deux chiens se disputent un os, il y a péril à vouloir leur retirer cet os. C'est ce que tu as fait, mon bibi, avec le Gustave et son Héloïse. Ils allaient dépiauter le Ducanif quand tu es venu te mettre entre eux en exigeant ta part à titre de dot de la fille Ducanif, qu'ils se sont engagés à te faire épouser... Méfie-toi, Alfred, méfie-toi! Les deux chiens qui se battaient pour l'os, se retournent, quitte à s'entre-dévorer plus tard, contre celui qui vient en tiers.
—Le Gustave et sa cuisinière n'oseront broncher, je les tiens trop sous ma coupe, affirma Alfred.
—Oui, tu me l'as dit, à l'aide d'une lettre. Qui sait s'ils ne te la voleront pas pour s'affranchir? Qui sait même si tu la possèdes encore?
—Vous dites vrai, la mère. Cette lettre a disparu, avoua le jeune homme avec une rage sourde.
Puis se reprenant:
—Mais c'est à n'y rien comprendre. Le vol ne peut avoir été fait par eux, car, s'ils fussent rentrés en possession de l'écrit qui les fait mes esclaves, ils eussent relevé la tête. Bien au contraire, je les trouve plus soumis que jamais.
A cela, la mère secoua la tête d'un air de doute.
—Crains une manigance, continua-t-elle. Il n'est pire eau que l'eau qui dort. En veux-tu une preuve, fiston? Ce matin, quand j'ai été te demander là-bas, rue de Turenne, une femme m'avait précédée dans le trou obscur qui est la loge du savetier concierge. L'obscurité m'a empêchée de la reconnaître. A mon départ, elle m'a suivie et le diable sait où, bien sans le vouloir, je l'aurais conduite, si, en passant devant un miroitier, la prudence ne m'avait rappelé une vieille ruse de guerre... celle, sous prétexte de rajuster ma coiffure, de regarder, à l'aide d'une glace, ce qui se passait derrière moi. Alors j'ai reconnu Héloïse qui marchait sur mes talons. Une maison à double issue m'a servi à la laisser en plan... Mais pourquoi me suivait-elle, je te le demande, si ce n'est parce qu'elle m'avait entendue te demander au pipelet?... Si soumis qu'ils te paraissent, tu vois que cette Héloïse et son médecin te mijotent un vilain coup... Veille au grain, Alfred!
Et, continuant son rôle de prophétesse de malheur, la vieille dame, toujours le nez dans son livre, poursuivit:
—Du côté de la fille Grandvivier, es-tu plus certain de ton affaire, mon fieux? Es-tu bien sûr que la Cydalise te soit une fidèle alliée?
—Notre passé l'enchaîne à moi et quinze mille francs que je lui ai promis sur la dot, si j'épouse, me répondent de l'avenir.
—Oui, si tu épouses, appuya la mère. Mais épouseras-tu, mon garçon? Une fille que, par une indigne surprise, on a mise à mal, n'épouse pas toujours le séducteur. Rappelle-toi le dicton du four où, bien souvent, n'enfourne pas celui qui l'a chauffé.
—Ta! ta! ta! redit Alfred railleur.
Moquerie qui servit à la mère pour repartir de plus belle.
—Et puis elle a bien vite disparu, la fille Grandvivier. Le père l'a fait partir dare dare... preuve qu'il sait tout.
—Oui, tout, sauf le nom et la personne du coupable. Avant-hier, j'ai dîné chez lui, ricana le fils.
Mais la vieille dame tenait à vider son sac aux conseils.
—A ta place, moi, fiston, je me tiendrais en garde contre le papa. Il ne m'inspire pas pour deux sous de confiance. Je l'ai vu passer certain jour. Un vrai pince-sans-rire, avec une mine de croque-mort. Il m'a fait froid dans le dos... Il se peut que tu aies rendu Cydalise muette avec ta promesse de quinze mille francs. Rien ne t'assure qu'en lui en offrant vingt mille ce mauvais sécot de juge ne la fera pas parler.
Tant de sinistres prédictions avaient fini par agacer le baron, qui répliqua sèchement:
—Aujourd'hui, la mère, savez-vous que vous n'êtes pas à la gaieté?
La maman en avait encore gros sur le coeur. Aussi reprit-elle vivement:
—Dame! il y a de quoi, mon petit! J'ai comme une idée que tous tes projets vont craquer. Un beau matin, il t'a pris l'idée de te fourrer dans la peau d'un baron pour épouser une héritière. Ça devait être bâclé à la vapeur. Alors j'ai dit: «Allons-y!» et j'ai lâché mes économies. Mais, à cette heure, je n'ai plus le sou et je trouve que ça dure trop... Et puis j'espérais que ton beau mariage me permettrait de lâcher le Camuflet.
Après ce nom, la maman branla la tête en murmurant:
—Encore un qui ne m'inspire pas pour deux sous confiance.
—Ah! ah! fit le baron. Vous m'avez répété cent fois que c'était un pur idiot.
—On se trompe à tout âge, mon bichon. Aujourd'hui, j'ai comme une doutance qu'il fait la bête. La facilité même avec laquelle je l'ai soulagé de ses dix mille francs me fait peur.
—Puisque vous vous êtes arrangée pour qu'il accuse les autres, objecta le fils.
—Oui, de l'une, j'ai renfermé le dé en argent dans le tiroir qui contenait les billets. Pour l'autre, j'ai semé cinq ou six gousses d'ail dont elle a toujours ses poches remplies dans le cabinet de Camuflet qui sait que, de nous trois, seule elle en fait usage pour ses ratatouilles. Mais, malgré ces précautions, je ne suis pas tranquille. Je le répète, je sens que ça craque. Aussi, Alfred, il me tarde de ne plus jouer mon rôle de noble dame Buffard des Palombes.
Et maman répéta d'une voix alarmée:
—Ça craque! ça craque!
Le baron mit fin à ces jérémiades en demandant d'une voix impatientée:
—Bref! vous m'apportez les dix mille francs en question?
—Oui, mon loulou. Mais, après eux, n-i ni, c'est fini! rappelle-toi que c'est ton va-tout pour continuer ton rôle de baron. Il faut avoir réussi avant ton dernier écu envolé... sinon, il ne nous restera plus qu'à lever le pied pour notre Belgique.
—Oh! je réussirai! affirma le fils d'un ton plein d'une sombre énergie.
La maman venait de fermer son livre et se préparait à quitter sa place en disant:
—Alors, mets ton chapeau sur la chaise près de toi. En passant, je vais y glisser le magot.
Le Tombeur-des-Crânes, qui tournait la tête à droite, entendit à sa gauche le bruit sourd de la liasse de billets qui tombait dans la coiffe de son chapeau, en même temps que l'ancienne Belle-Flamande s'éloignait en répétant:
—Ça craque! ça craque!
Le plus négligemment du monde, le baron avait repris son chapeau.
—Elle a raison, c'est mon va-tout! murmura-t-il pendant que sa main se refermait sur les billets de banque.
Songeait-il au meilleur emploi à faire de ses dernières ressources pendant les cinq minutes qu'il demeura rêveur après le départ de sa mère? Le résultat de ses réflexions fut qu'il se leva de sa chaise en disant:
—Mon va-tout?... Non... il me restera encore la petite maison de Billancourt où, la nuit dernière, m'a conduit, bien à son insu, l'amant d'Héloïse?
Alors, se rappelant que Gustave Cabillaud avait aussi des projets sur cette maison, il se répéta en riant un des proverbes que venait de lui citer la Belle-Flamande:
—Ce n'est pas toujours celui qui a chauffé le four qui enfourne.
Si confiant qu'il fût en son audace, le Tombeur-des-Crânes, tout en les taxant d'exagération, était contraint de s'avouer qu'il y avait un peu de vérité dans les craintes maternelles. Certes, il était loin d'admettre le «ça craque» de la Belle-Flamande, mais il lui fallait reconnaître qu'il s'était produit un temps d'arrêt dans la veine heureuse qui avait signalé ses débuts dans la peau d'un baron.
Expliquons d'abord comment Alfred était devenu M. de Walhofer.
Après des alternatives de succès et de malechances, où la vache enragée avait dominé, la troupe de la Belle-Flamande était venue sombrer en France devant un huissier qui avait vendu le matériel, les costumes et accessoires, la voiture et ses rossinantes, la tente et ses tréteaux.
Les artistes s'étaient alors séparés.
La première à décamper avait été Cydalise qui, en sa qualité de belle fille allant chercher fortune, s'éloigna sans aucune crainte de l'avenir.
—Au revoir! lui avait dit le Tombeur-des-Crânes.
—Ah! non, j'ai assez d'être battue! Donc, pas au revoir, mais adieu, tout ce qu'il y a de plus adieu! avait-elle répondu.
Elle était partie heureuse de cette espèce de délivrance, sans se douter qu'une femme de sa sorte, dont les instincts bas finissent toujours par avoir la nostalgie de la boue, ne pouvait se soustraire complètement à l'empire d'un être de l'acabit d'Alfred.
Le dernier qui se détacha de la Belle-Flamande fut celui qui, dans les séances de second, représentait le magnétiseur de Cydalise. C'était un ancien greffier de tribunal qui s'était réfugié dans la voiture des saltimbanques pour échapper à la justice belge, qui voulait lui demander compte de nombreux faux.
Le fait était que ce gaillard avait un prodigieux talent à imiter les signatures et à falsifier les actes les plus authentiques.
—Si jamais vous avez besoin de moi... avait dit l'ancien greffier à la Belle-Flamande en prenant congé d'elle.
—Ce n'est pas de refus, avait répliqué celle-ci.
—Soit comme magnétiseur, si vous reformez une troupe, soit autrement, avait ajouté l'autre pour compléter ses offres.
—Qu'entendez-vous par votre «autrement», mon brave Bédaric?
—Dame! patronne, il arrive souvent d'avoir un urgent besoin de la signature de quelqu'un qu'on n'a pas sous la main ou qu'on ne veut pas déranger, ou qui est mort...
—Ah! bon! compris! compris! Bédaric.
Puis la mère et le fils étaient restés seuls en présence.
—Il s'agit maintenant de tirer chacun son épingle du jeu, avait dit la mère.
Cela n'avait pas été long pour le Tombeur-des-Crânes qui avait trouvé immédiatement à s'engager dans une autre troupe, heureuse de s'adjoindre cette célébrité de tous les champs de foire.
Quant à la Belle-Flamande, après avoir été directrice, pouvait-elle se résigner à devenir simple artiste? En conséquence, elle quitta ce qu'elle appelait sa carrière.
Une année après, le Tombeur-des-Crânes rejoignait sa mère à Paris. Il était dégoûté de la vie de saltimbanque et cherchait une autre voie.
—Ah! si, au lieu d'être un garçon, tu étais une fille, comme j'aurais ton affaire! soupira la maman qui, après divers métiers essayés, s'était tenue à celui de garde-malade.
—Bah! comment? fit Alfred.
—Figure-toi qu'en ce moment je soigne un bonhomme tombé malade d'avoir perdu sa femme... sa seconde femme encore... Et c'est un Crésus qui a la toquade de la vie de ménage. A peine rétabli, il y a gros à parler que mon imbécile va vouloir encore se ratteler au conjungo... Si tu étais une fille, moi mettant la main à la pâte, avant six semaines, tu t'appellerais madame Camuflet.
Et l'ancienne mangeuse de lapins vivants, après avoir poussé un second soupir de regret, ajouta:
—Hein! me vois-tu la belle-mère d'un richard? Quelle existence en sucre! Comme je me dorloterais! Toujours le porte-monnaie garni de monacos!
A cette perspective attrayante, le Tombeur-des-Crânes se dit que, si sa mère nageait dans les monacos, il saurait lui en soutirer sa large part. Aussi donna-t-il ce conseil intéressé:
—Puisque tu n'as pas de fille, tâche d'en trouver une.
Au lieu de s'effaroucher, la maman avait souri d'un air fin en répliquant:
—J'y ai pensé... Je te dirai même que j'ai ce qu'il me faut sous la main. Une fille des Enfants-Trouvés, dix-huit ans, jolie comme un coeur, plus paresseuse qu'une couleuvre, qui ne demanderait pas mieux que de se laisser mettre à plein beurre. Une fois mariée, elle ne vendrait pas la mèche.
—Eh bien! prends-la!
Là-dessus la Belle-Flamande avait secoué tristement la tête en disant:
—Oui, mais il y a un cheveu dans l'affaire, mon fiston.
—Quel cheveu?
—Il ne suffit pas de dire: «Voilà ma fille»; il est nécessaire encore de le prouver... et, pour prouver, il faut des papiers qui me manquent.
Elle allait pousser un troisième soupir que son fils arrêta net par cette demande:
—Et Bédaric? Avez-vous donc oublié les offres de Bédaric? Qu'est-il devenu?
A ce nom, la maman avait tressauté.
—Pristi! tu me donnes là une jolie idée! s'écria-t-elle joyeusement. Le diable m'emporte si j'avais pensé à ce bon Bédaric qui possède un si beau talent!
—Le tout est de le retrouver.
—Je l'ai rencontré il n'y a pas un mois. A ce qu'il m'a annoncé, il tient une échoppe d'écrivain aux environs des halles, rue de la Ferronnerie.
—Allons-y, proposa Alfred.
Et ils se mirent en route. Chemin faisant, la Belle-Flamande exultait de joie.
—Bédaric va nous confectionner toutes les paperasses utiles, disait-elle. Pour tant faire que d'avoir des papiers neufs, je veux qu'ils soient dans le grand genre. Je tiens à ce qu'ils me mettent de la haute!... Un titre et un nom qui esbrouffent le Camuflet, mon futur gendre!
Regardant le mariage comme déjà fait et parfait, la Belle-Flamande bégaya d'une voix qui frissonnait d'une satisfaction cupide:
—En avant la danse des écus!!!
Puis, vivement, elle ajouta:
—Écus que nous partagerons, Alfred.
—Écus dont j'ai d'autant plus besoin qu'ils me sont indispensables pour la réussite de mes projets, appuya le Tombeur-des-Crânes.
—Tiens! tu as donc des projets, toi?
—J'ai plein le dos de cette existence errante de bateleur... Je veux me fixer, épouser une femme qui m'apporte le bien-être...
—Alors, épouse la femme à barbe. Elle vaut de l'or, cette biche-là! conseilla la Belle-Flamande cherchant une bru future dans son ancien métier.
—Pouah! pouah! fit Alfred.
—Mazette! tu es difficile! Une artiste qui gagne jusqu'à des cinq et six francs à chaque entre-sort et, pour peu qu'on les serre, on arrive à dix ou douze représentations... Avec une épouse de ce calibre-là, tu vivrais les bras croisés.
Le Tombeur-des-Crânes haussa dédaigneusement les épaules à cette admiration maternelle, et d'un ton bref:
—J'ai en vue deux riches héritières dont une est la fille d'un magistrat, déclara-t-il.
Le mot de «magistrat» sonna si comiquement à l'oreille de la Belle-Flamande qu'elle éclata de rire et lâcha naïvement:
—Tu blagues, mon petit!...
La mine sérieuse de son fils arrêta sa gaieté bruyante.
—Alors, reprit-elle, ta fille de magistrat est sourde, bossue, aveugle et elle s'est fait couper les deux jambes dans un accident de chemin de fer?
—Elle est jeune, jolie et je l'épouserai, affirma le Tombeur-des-Crânes avec assurance.
—Avec ça qu'on viendra te l'offrir! gouailla encore la maman incrédule.
—Non... mais on sera tout heureux de me l'accorder quand j'irai la demander.
Une seconde fois, le «Tu blagues!» vint aux lèvres de la Belle-Flamande, mais elle l'avala en voyant le sourire affirmatif d'Alfred. Pour elle, la chose appartenait si bien au domaine du fantastique qu'elle lui trouva un motif.
—Alors, les restes d'un autre? avança-t-elle.
A cette supposition, le fils dressa la crête. Il parut, comme le paon, se mirer dans ses plumes d'un air vainqueur, et d'une voix pleine de la plus immense fatuité:
—... Pas d'un autre, accentua-t-il.
Pour le coup, la maman y alla de son refrain à plein gosier.
—Tu blagues!» lâcha-t-elle.
Mais toujours se pavanant, Alfred riposta tout tranquille:
—A la première occasion, vous demanderez plutôt à Cydalise.
—Tiens! tu l'as donc retrouvée, cette grande brinde? Qu'est-elle devenue, la belle rousse? s'écria la mère lancée sur une autre piste.
—Aujourd'hui, la belle rousse est devenue brune. Elle est cuisinière chez mon futur beau-père, le magistrat en question.
—Et elle a oublié toutes les volées que tu lui as administrées?
—A leur souvenir, sa passion s'est rallumée plus ardente que jadis. J'ai fini par si bien commander en maître que, tout en rechignant un peu, elle a été ma complice dans le fait qui a rendu mon mariage forcé.
Il devait y avoir dans le passé de la Belle-Flamande des souvenirs qui la faisaient parler par expérience, car sa voix s'attendrit en émettant cette réflexion:
—Le fait est que, quand une femme en tient pour un homme, elle est capable, s'il l'exige, de se mordre le front.
Ensuite, revenant à ses moutons:
—Va donc pour la fille du magistrat, accorda-t-elle. Mais tu as parlé d'une autre héritière. L'as-tu amenée au mariage forcé, celle-là?
Le Tombeur-des-Crânes prit un ton dégagé:
—Oh! fit-il, je ne m'occupe pas personnellement de ce mariage. Deux personnes y travaillent pour moi.
—Des amis?
—Des amis, si vous voulez, la mère... mais des amis par lesquels il ne ferait pas bon pour moi me laisser soigner si j'étais malade, d'autant plus qu'un d'eux est médecin.
La Belle-Flamande était une femme d'un bel acquit. Elle connaissait si bien la carte de tant de pays que, pour certains points, il n'était besoin, avec elle, de les lui mettre sur leurs i. Elle éclata de son gros rire en disant:
—Alors ils ont une corde sensible, tes deux amis?
—Précisément.
—Et quand tu touches cette corde, ça les fait chanter?
—Comme vous le dites.
—Et comment as-tu découvert cette corde?
—Encore par Cydalise qui, je dois l'avouer, ne se doute pas le moins du monde qu'elle m'a servi dans cette affaire...
—Conte-moi la chose, garçon, demanda la maman qui, tout aussitôt, ajouta:
—Non, plus tard. Nous voici arrivés chez Bédaric.
Ils étaient, en effet, devant une étroite boutique dont la devanture était fermée par des rideaux, noirs de crasse, mais soigneusement tirés.
L'ancien magnétiseur et ci-devant greffier belge était assis devant une petite table. Il se leva précipitamment à l'entrée des arrivants qu'il reconnut à première vue.
—Eh! mon ancienne patronne et son fils! A quoi puis-je vous être bon? s'écria-t-il, tout empressé.
—Mon bonhomme, voici la chose. Je veux marier ma fille, aborda carrément la Belle-Flamande.
—Votre fille? Mais vous n'en avez pas! lâcha Bédaric ahuri par ce début.
—Non, mais je viens à toi pour que tu m'en fasses une, dit l'ex-patronne.
Sans attendre l'effet de cette plaisanterie risquée, elle expliqua longuement son cas à Bédaric qui l'écouta en disant de temps à autre:
—Rien de plus facile, patronne.
Il lui fallait une haute position sociale. La veuve d'un gros bonnet.
—Veuve d'un général tué au champ d'honneur, proposa Bédaric.
—Le général me va, mais avec un nom bien ronflant qui pue les croisades.
Bédaric se recueillit.
—Que diriez-vous de: Buffard des Palombes? finit-il par demander.
—Superbe! approuva la nouvelle veuve du général.
Et, dans son ravissement, elle s'écria:
—Buffard des Palombes! En voilà un nom qui va épater le Camuflet!!!
Bédaric fit un saut sur sa chaise, ouvrit des yeux étonnés, grands comme une porte cochère.
—Camuflet! répéta-t-il. N'est-ce pas un ancien entrepreneur fort riche? demanda-t-il.
—Oui, un millionnaire.
—Et c'est à lui que vous voulez donner votre fausse fille?
—En personne. Est-ce que vous connaissez l'idiot dont je veux pour gendre?
A cette question, Bédaric se prit les côtes et si fort fut son rire qu'il put à grand'peine répondre:
—Si je connais Camuflet! Ah! la bonne plaisanterie! elle est forte, celle-là! Camuflet qui s'est déjà marié deux fois. C'est bien celui-là, n'est-ce pas?
—Le même.
Bédaric tâcha de modérer sa gaieté et, entre deux spasmes de rire, débita vite:
—C'est moi qui ai fait son second mariage.
Après avoir affirmé que c'était lui qui avait fait le second mariage de Camuflet, le joyeux Bédaric se reprit aussitôt:
—C'est-à-dire, non; je m'exprime mal. Je n'ai pas fait ce mariage, mais je l'ai grandement facilité.
—En quoi faisant? demanda Alfred.
—En tuant un homme.
Si l'aveu était raide, bien surprenante était aussi la réflexion dont l'écrivain public le fit suivre.
—Après tout, reprit-il, quand je l'ai tué, il se pouvait qu'il fût déjà mort depuis plusieurs années.
Alfred et sa mère n'eurent pas le temps de s'étonner, car il poursuivit aussitôt:
—Voici la chose: lorsque Camuflet s'amouracha de la petite qu'il voulait pour sa seconde femme, je vous laisse à deviner si la maman, qui ne possédait pas un radis, avait hâte d'avoir un gendre à écus. Par malheur, elle était en puissance de mari. Quand je dis «en puissance», ce n'est pas le vrai mot, car, depuis sept ou huit ans, elle était délivrée de son époux, un exécrable pochard qui, un beau matin, avait lâché femme et enfant, et n'avait plus donné de ses nouvelles. Or, pour marier la fille, il fallait le consentement du père... Où aller chercher le pochard?... Nix de mariage sans le consentement de l'Auvergnat; car le disparu était non seulement un ivrogne, mais encore un Auvergnat.
Et Bédaric s'interrompit pour dire:
—Du reste vous le connaissez.
—Comment le nommes-tu? demanda le Tombeur-des-Crânes.
—Craquefer.
La Belle-Flamande interrogea sa mémoire.
—Le nom ne m'est pas inconnu, mais je ne sais où je l'ai entendu prononcer, dit-elle.
—Ni moi non plus, ajouta Alfred.
—Il en a été de même pour moi quand la femme m'a nommé son mari, mais en creusant bien mes souvenirs, j'ai fini par trouver en quel endroit, vous et moi, nous avions rencontré l'Auvergnat soiffeur.
—Où donc? fit curieusement la Belle-Flamande.
—Ne vous souvient-il plus, sur la frontière, du petit village français où nous avons donné une représentation dans la grange d'un aubergiste... village qui s'appelait Montrel?
—Montrel! répéta le Tombeur-des-Crânes qui, si maître qu'il fût de lui, ne put commander au frisson dont il fut secoué au nom de ce village lui rappelant ses trois victimes: Vernot, Carambol et Henriette.
—Parbleu! oui, je me souviens de Montrel, avoua la Belle-Flamande.
—Avez-vous aussi souvenance de Trudent, l'aubergiste, qui, trente fois par heure, hurlait: «Craquefer!» pour faire sortir l'Auvergnat de la cave?
—Mais, objecta Alfred, malgré ce nom de Craquefer, il se pouvait que l'ivrogne ne fût pas le mari disparu?
—Oui, mais je fus convaincu quand j'appris le petit nom du pochard que sa femme dut m'énoncer lorsqu'elle vint réclamer mes services. L'Auverpin répondait au petit nom de Pietro... singularité stupide, qui m'avait frappé à Montrel où, devant moi, le garçon d'écurie avait plaisanté le fouchtra sur ce prénom italien.
—Alors vous vous êtes empressé de donner à la femme des nouvelles de son mari envolé? avança Alfred.
—Jamais! au grand jamais! dit vivement Bédaric.
—Pourquoi?
—Parce que j'aurais perdu les cent francs dont la femme me payait l'acte qu'elle réclamait de mes faibles talents. Ne sachant où retrouver son sac à vin et pressée qu'elle était de flanquer sa fille à Camuflet, la mère, devant l'impossibilité de se procurer le consentement paternel exigé par la loi, a coupé au court en s'adressant à moi qui lui ai bâclé un joli petit acte de décès de son Auvergnat, grâce auquel le mariage a passé comme une lettre à la poste.
—Alors ce mariage était nul?
—Parfaitement, fit Bédaric.
Et, en souriant:
—Nul... comme le sera aussi le troisième mariage que vous mitonnez pour Camuflet, ma chère patronne, ajouta l'ancien greffier magnétiseur.
Louer la Craquefer, c'était pour la Belle-Flamande faire en même temps son propre éloge. Ce fut donc d'une voix convaincue qu'elle s'écria:
—Une fine commère, la femme de l'Auverpin! Elle méritait sa chance.
Bédaric secoua la tête ironiquement.
—Pas tant de chance que vous le supposez, dit-il, car le mariage était à peine réalisé que l'Auvergnat reparut et, alors, il fit chanter ferme son épouse. Tous les écus de la Craquefer furent pour l'ivrogne qui, sans cesse, parlait d'attaquer le mariage de sa fille, ce qui aurait mis à jour le faux acte de décès. Ah! il a soutiré de gentilles sommes à sa prétendue veuve avec les peurs bleues qu'il lui flanquait, cet adroit Pietro qui, pourtant, se garda bien de laisser soupçonner son existence à Camuflet!
—Et jamais ce dernier n'a eu aucune doutance de la nullité de son mariage? demanda Alfred.
—Pas plus pour son second que pour son premier mariage, répondit Bédaric.
—Hein! fit la Belle-Flamande, est-ce que le premier aussi était nul?
—Tout comme l'autre.
—Encore un faux acte de décès?
—Non; cette fois-là, Camuflet s'est adressé à une vraie veuve...
—Eh bien, alors?
—Seulement cette veuve-là, ainsi que la Craquefer, ne dédaignait pas la provende à plein râtelier qu'elle trouverait chez un gendre millionnaire. Alors elle a usé d'une autre supercherie. Avec toutes les pièces relatives à sa fille légitime, qui était morte, elle a gentiment fait passer à Camuflet une fille qu'elle avait eue hors mariage... Donc, autre mariage nul.
—Comment as-tu appris cela?
—Par un hasard extraordinaire. C'est moi que la veuve vint consulter en son embarras. J'eus alors le bonheur de lui donner le conseil qui la tira d'affaire.
Encore une fois, la Belle-Flamande éprouva le besoin impérieux de rendre justice à qui de droit.
—Celle-là, comme la Craquefer, deux vraies matoises! confessa-t-elle.
A cet aveu, Bédaric s'inclina respectueusement devant elle en débitant d'une voix louangeuse:
—Vous êtes vraiment trop modeste, patronne.
—Tu crois, mon vieux?
—Oui, car c'est à vous le pompon.
—Parce que?
—Dame! les deux autres, en somme, n'ont fait, plus ou moins adroitement, que marier leurs filles... Tandis que vous, beaucoup plus forte, vous allez vous donner un gendre sans avoir jamais eu de fille.
Et Bédaric s'inclina encore en répétant:
—A vous le pompon!
La Belle-Flamande prit un air penché, et de sa voix la plus mélancolique:
—Que veux-tu? dit-elle. Je possède encore mes trente-deux dents et je n'ai rien à me mettre entre les mâchoires. Je suis à l'âge où il faut penser à son estomac. Chez le Camuflet, je serai assurée de la pâtée quotidienne. C'est à considérer, ça, mon brave Bédaric, surtout quand, comme moi, on aime mieux se contenter de tout que de peu.
Quittant le ton langoureux, la voix de la Belle-Flamande prit la corde émue pour continuer:
—Puis-je oublier que je suis mère?...
—Pas de votre fille! interrompit Bédaric.
—Non, dit-elle en se tournant vers le Tombeur-des-Crânes, mais de ce grand garçon ici-présent, qui ne se fera pas prier pour accepter les écus que je saurai carotter à l'idiot Camuflet.
Puis, passant soudain à un autre ordre d'idées, elle s'écria:
—Ah! propos, j'oubliais! Alfred voudrait être baron. Est-ce aussi dans tes moyens, Bédaric?
Bédaric eut une moue dédaigneuse.
—Heu! heu! baron! fit-il dédaigneusement.
—Est-ce que baron ne te plaît pas?
—Bien communs, les barons. La place en est encombrée, appuya l'ex-greffier-magnétiseur.
Il se recueillit un moment, le front dans ses mains, puis relevant la tête:
—Pourquoi pas vidame? proposa-t-il.
—Qu'est-ce que c'est que ça? fit la Belle-Flamande légèrement effarée.
—Un autre titre de noblesse beaucoup plus rare et mieux porté. On devient empereur, on naît vidame!
La maman, pour ce qui était de l'influence d'un titre nobiliaire, jugeait à son étiage et suivant les relations de sa vie.
—Non, non, dit-elle vivement, tenons-nous en à baron... Baron, vois-tu, ça ébaubit les marchands de vin, tandis que ton vidame les effrayerait. Faute de comprendre, ils croiraient que c'est un emploi dans la police... Et tu sais, chez un marchand de vin qui se méfie, pas d'ardoise, l'oeil est crevé, crédit est mort. Un vidame n'obtiendrait pas la plus petite côtelette aux cornichons!
Fière de sa classification de la noblesse au point de vue des marchands de vin, elle répéta:
—Tenons-nous en à baron.
—Baron étranger, bien entendu? reprit Bédaric.
La Belle-Flamande se redressa superbe et, la voix vibrante de patriotisme:
—Baron belge... On tient à faire honneur à son pays! déclara-t-elle.
Bédaric se remit le front dans les mains, à la recherche du nom à proposer.
—Trouve-nous quelque chose de bien flamand, recommanda l'ex-mangeuse de lapins.
—Que diriez-vous de Vaestromdemaekerten? demanda le chercheur.
—Jamais un concierge ne retiendra ce nom-là! Autre chose, mon vieux.
—Parbleu! fit brusquement Bédaric, j'ai votre affaire dans mes cartons. C'est tout un tas de titres d'un baron de Walhofer qui les a oubliés à son départ pour le Chili, où il a été se faire pendre... Il paraît qu'il s'amusait la nuit, le pistolet au poing, à effrayer les voyageurs.
—Vieille noblesse, hein?
—Tous les ancêtres du baron sont morts aux croisades.
—Et les titres sont bien règle? Tu en réponds?
—Oui, c'est moi qui les ai fabriqués, confessa modestement Bédaric. Je chercherai la liasse et je vous la remettrai en même temps que les pièces qui vous feront dame Buffard des Palombes, restée veuve avec une fille.
—Combien de temps te faut-il pour tes griffonnages?
—Quinze jours.
—Bon! Alors je vais commencer à amorcer le Camuflet en lui faisant passer sous le nez ma prétendue fille, annonça la maman.
Et, prenant le bras du Tombeur-des-Crânes, elle sortit de la boutique de l'écrivain public.
Dix pas plus loin, elle dit à son fils:
—Tu sais, Alfred, que tu as une confidence à me compléter.
—Laquelle?
—Tu m'as bien conté comment tu as des chances d'épouser la fille du juge... mais pour l'autre héritière, la demoiselle Ducanif, qu'un médecin et une cuisinière doivent te faire accorder, tu m'as laissée le bec dans l'eau.
—Je vous ai appris que mon talisman était une lettre.
—Oui, je le sais, une lettre qui tient en bride les deux individus, Héloïse et son amant... Mais que contient-elle, cette lettre? Et comment l'as-tu trouvée?
—Écoutez donc, dit le Tombeur-des-Crânes.