IX
La Belle-Flamande était à jeun. Avant que son fils eût commencé le récit qu'elle lui demandait, elle fit cette proposition:
—Manger n'a jamais bouché les oreilles de celui qui écoute. Moi, j'ai l'estomac dans les talons, ce qui me gêne pour marcher. Or, si tu le veux, au lieu de baguenauder par les rues, toi parlant et moi écoutant, je t'offre d'aller casser une croûte chez un manezingue de mes amis qui vous a un petit vin que c'est à croire qu'on en rêve. C'est à deux pas, dans la rue des Bourdonnais.
Cinq minutes après, tous d'eux étaient attablés dans un cabinet du marchand de vin désigné.
Après faim apaisée, la mère posa ses coudes sur la table en disant à Alfred:
—Maintenant, garçon, conte-moi comment tu as mis la patte sur cette lettre qui fait que le médecin et Héloïse, sa maîtresse, t'obéissent si bien au doigt et à l'oeil qu'ils se sont engagés à te faire épouser l'autre héritière, la demoiselle Ducanif, que tu guignes à défaut de la fille du magistrat.
L'exorde du récit d'Alfred fut une question.
—Vous souvenez-vous, la mère, demanda-t-il, parmi les expériences de seconde vue exécutées par Cydalise, au beau temps de notre troupe, du tour de l'écriture brûlée?
—Parbleu! tour qui ahurissait fièrement les gobe-mouches qui en restaient le bec ouvert! s'exclama la maman. On présentait un papier et un crayon à un spectateur en lui disant: «Écrivez sur cette feuille ce qu'il vous plaira»; après quoi on lui faisait plier le papier, qu'il avait d'abord donné à lire à tous ses voisins, puis il le brûlait sur une assiette qu'il gardait en main, le nez sur les cendres. Alors Bédaric, notre magnétiseur, endormait Cydalise, assise sur un tabouret adossé à un portant de coulisse et demandait: «Pouvez-vous nous dire ce que monsieur avait écrit sur le papier qu'il vient de brûler?» A cette question, ma mâtine, qui n'aurait pas ri pour un empire, leur dégoisait la chose tout au long, au grandissime étonnement du public.
Et, éclatant de rire à ce souvenir, la Belle Flamande ajouta:
—Oh! oui je me souviens de ce tour qui était pourtant bête comme bonjour. Il consistait en...
Jugeant inutile d'entendre les détails d'un tour qu'il connaissait à fond, le Tombeur-des-Crânes interrompit sa mère pour commencer son histoire.
—C'est au tour de l'écriture brûlée, je vous le répète, que je dois mon empire sur le docteur et sa maîtresse. Et vous allez savoir comment.
(Si simple que ce soit ce tour, fort usité dans toutes les baraques de foire, il faut en donner l'explication pour l'intelligence de ce qui va suivre.
Ayez un sous-main en carton recouvert d'un papier dont le dessous a été frotté d'une composition de suie et de savon noir, ce qui forme décalque. Entre ce papier et le carton, vous placez une feuille de papier blanc, puis vous encollez les bords de l'enveloppe en les rabattant sous le dessous du carton.
On présente à un assistant un crayon de pierre dure et une feuille de papier qu'on a placée sur le sous-main. Le spectateur accepte le sous-main qui l'aide à écrire et, comme le crayon est dur, il lui faut appuyer ses caractères, qui se trouvent décalqués sur le papier caché sous l'enveloppe du sous-main. L'écrit achevé, on le laisse à son auteur, qu'on débarrasse du sous-main et du crayon pour les remplacer par une assiette garnie d'allumettes. «Faites lire à vos voisins pour qu'ils en sachent le contenu, puis brûlez-le», commande le magnétiseur qui, pendant que l'attention est ainsi distraite, fait passer le sous-main à un compère dans la coulisse. Ce dernier n'a qu'à déchirer l'enveloppe du carton pour prendre le second papier sur lequel l'écriture s'est décalquée. Il en souffle les phrases à la somnambule assise près du portant de la coulisse... et le tour est fait.—Sur la demande du magnétiseur, le somnambule, au grand ébahissement des spectateurs, récite ce que contenait l'écrit brûlé.)
Le Tombeur-des-Crânes avait entamé son histoire:
—Après avoir quitté la troupe Rebricard, où je m'étais engagé quand nous nous séparâmes, j'étais revenu à Paris. Je battais le pavé depuis huit jours, en quête d'un expédient qui me fît vivre, quand le hasard me mit en face de Cydalise.
Elle avait eu beau dire, la belle, que tout était fini entre nous! Il n'en était rien, car, à ma vue, sa toquade la reprit, et, en un quart d'heure, la réconciliation fut faite et parfaite.
—Où loges-tu? me demanda-t-elle.
—Dans un garni du faubourg.
—Viens donc habiter ma chambre.
Deux heures après, j'étais installé chez Cydalise, dans une masure du Marais, du côté de la rue de Turenne. Sa chambre était un véritable taudis, mais elle jouissait d'un agrément bien rare à trouver dans Paris. Elle s'éclairait sur un jardin, nid de verdure au fond duquel apparaissait un petit hôtel Louis XV.
—On m'a dit que c'est l'habitation d'un magistrat, m'annonça Cydalise.
Tout comme moi, l'ancienne Fille du Soleil était dans une gêne atroce. Quand elle s'était séparée de nous, le hasard de ses amours l'avait conduite dans les bras du chef de cuisine d'une ambassade qui, haut maître en science culinaire, s'était amusé à en faire un cordon bleu. A cela s'était bornée sa générosité, car, après un an de durée, quand la liaison se rompit, Cydalise, à deux cents francs près, s'en alla aussi pauvre qu'elle était venue.
Seulement elle partait excellente cuisinière et bien décidée à tirer profit de son savoir.
Les deux cents francs avaient duré trois mois dans l'attente d'une place. Elle en était à ses derniers dix francs le jour de notre réconciliation.
Après m'avoir fait part de sa débine, elle s'écria joyeusement:
—Baste! le Mont-de-Piété n'a pas été créé pour les chiens! Jusqu'à ce que nous ayons mangé la somme qu'il me prêtera, Héloïse sera peut-être venue.
—Qui appelles-tu Héloïse?
—Une cuisinière dont j'ai fait la connaissance à la salle Crémorne, au dernier bal annuel donné par l'Association des cuisiniers et cuisinières pour la caisse de secours. Héloïse m'a promis de me trouver une bonne place... et, là-dessus, elle peut me dénicher ce qu'il y a de mieux, car elle y a la main.
—Pourquoi?
—Parce qu'elle est en place chez un sieur Ducanif qui tient le meilleur bureau de placement de Paris. Il paraît que ce Ducanif s'est si bien monté le bourrichon pour elle, une superbe fille du reste, que, afin d'être plus libre, il s'est séparé de sa femme et de sa fille... Tu comprends que si Héloïse l'exige, son bourgeois me trouvera une place aux prunes.
—Oui, mais elle tarde trop, ta place aux prunes.
En réponse, elle me montra une grande malle dans un coin de la chambre et me dit en riant:
—Raison de plus, en attendant, pour que le Mont-de-Piété me débarrasse de tout ce qu'il y a là dedans et qui ne me servira plus.
—Que contient cette malle?
—Ma défroque et tous mes bibelots de somnambule. Comme il y a gros à parier que je ne redeviendrai plus jamais Fille du Soleil, battons monnaie avec tous ces oripeaux.
Elle se mit à ouvrir le coffre en continuant:
—Je ne sais plus trop quoi j'ai enfermé dans cette malle. Nous allons en passer la visite.
Bien mesquines étaient les frusques qu'elle voulait offrir au Mont-de-Piété! Deux amples peignoirs sans taille en grosse tarlatane pailletée d'étoiles d'or, quelques jupes courtes de pareille étoffe, des corsages du même genre et trois maillots de soie constituaient la garde-robe de celle qui, alors qu'elle donnait ses séances de seconde vue, s'habillait, suivant sa fantaisie, en druidesse, avec une couronne de chêne sur la tête, ou en sylphide avec des ailes dans le dos.
Et elles étaient encore là, ces ailes et cette couronne de chêne en papier. Ce fut moi qui, en prêtant la main à l'inventaire, les tirai de la caisse, ainsi que d'autres brimborions sans valeur, que Cydalise avait conservés en souvenir du temps passé.
—Tiens! qu'est-ce cela! fis-je en ramenant du fond du coffre un objet plat et d'un carré long, enveloppé dans une feuille de journal.
—Ça, me dit Cydalise en riant, c'est le sous-main qui nous servait pour le tour du papier brûlé.
Cependant j'avais retiré le journal. Elle avait dit vrai. C'était bien le sous-main et, avec lui, le crayon à pierre dure dont se servait le spectateur pour écrire.
Je posai sous-main et crayon sur une table voisine en disant:
—Je crois, ma belle, que tu peux te dispenser de porter cela au Mont-de-Piété qui ne t'en donnerait pas un maravédis.
Puis, nous continuâmes notre inventaire de la caisse.
A l'exception des maillots en soie, toute la défroque était de si mince valeur que nous dûmes reconnaître qu'à moins d'une excessive générosité de la part de l'expert, le Mont-de-Piété en donnerait tout au plus trente francs.
—Avec trente francs on peut aller quatre jours. D'ici là, Héloïse m'aura peut-être trouvé une place, répliqua Cydalise prenant les choses au mieux.
Et en fille expéditive:
—Vite, ajouta-t-elle, faisons-en un paquet et en route pour le Mont-de-Piété!
Le paquet terminé, je m'apprêtais à la suivre quand elle m'arrêta en disant:
—A quoi bon y aller deux? J'y suffirai seule. Reste là; fume ta pipe en m'attendant. Je ne serai pas plus de vingt minutes.
Resté seul, je tuai d'abord le temps en lisant le journal, vieux de quinze mois, qui avait enveloppé le sous-main. Je fus interrompu en ma lecture par un coup frappé à la porte.
C'était le concierge de la maison.
—Une lettre pour mademoiselle Cydalise, m'annonça-t-il en me montrant la missive.
—Elle ne tardera pas à revenir.
—Tant de fois elle m'a répété qu'elle attendait une lettre que j'ai cru bien faire en la lui montant au plus vite. Elle aura passé devant la loge pendant que j'étais au premier, chez le propriétaire.
Et il posa la lettre sur la table.
C'était un bavard qui jugea bon de tailler une petite bavette. Jusqu'au retour de Cydalise, c'était une façon pour moi d'abréger l'attente. La conversation s'engagea donc entre nous.
—La chambre doit plaire à monsieur, me dit-il. Bien des gens, qui payent des cinq mille francs de loyer, voudraient avoir une vue pareille... Un jardin délicieux... c'est rare dans Paris.
—Certes! fis-je. Mais la jouissance de ce jardin vaut encore mieux que sa vue.
—Oui, mais cette jouissance-là coûte les yeux de la tête. Pour se la payer, il faut être riche comme l'est M. Grandvivier.
—Ah! le locataire se nomme Grandvivier?
—Oui, un juge qui remue les écus à la pelle.
—Tant que ça!
—Il possède, m'a-t-on dit, plus de trois millions, et il n'a qu'un enfant.
Son nom, prononcé par une voix furieuse, qui retentit dans l'escalier, le fit bondir.
—Encore ma canaille de propriétaire qui m'appelle! Quand donc délivrera-t-on les pauvres portiers des propriétaires!
Et il partit à toute vitesse.
Me retrouvant à nouveau seul, l'idée me vint de lire la lettre adressée à Cydalise. Elle contenait ces trois lignes tracées d'une écriture grotesque:
«Ma chère camarade.—Attendez-moi demain à onze heures. Je vous ai trouvé une place excellente.
—Héloïse.»
Je rejetai la lettre sur la table, puis je me mis à employer le moyen de patienter que m'avait indiqué Cydalise, celui de fumer ma pipe.
A ma vingtième bouffée, la chambre était si pleine de fumée que j'étais menacé, en continuant, d'une asphyxie complète.
—Donnons de l'air, me dis-je.
Je m'avançai pour ouvrir la fenêtre. Au moment où je levais la main vers l'espagnolette, mon regard, à travers un accroc du rideau, plongea au fond du jardin.
Une ravissante jeune fille de dix-huit ans était en train d'arroser un massif de fleurs.
Au lieu d'ouvrir la fenêtre, je restai à l'affût derrière mon rideau, dévorant des yeux cette suave créature.
Le portier avait été interrompu dans sa confidence au moment où il m'apprenait que le magistrat n'avait qu'un enfant.
Cet enfant était donc une fille?
Et le père possédait des millions!!!
La voix de Cydalise, qui remontait l'escalier en chantant, m'arracha à mon extase. Je m'éloignai vivement du rideau.
A son premier pas dans la chambre pleine de la fumée de ma pipe, Cydalise courut à la fenêtre qu'elle ouvrit béante en s'écriant:
—Mais tu tournes au jambon! Peut-on s'enfumer ainsi! Tu as des poumons en zinc, toi!
Alors, respirant à pleine aspiration:
—Ouf! fit-elle, c'est bon, l'air pur!
Soudain je l'entendis qui murmurait hargneusement en regardant le jardin:
—Tiens! voilà ma chipie qui s'envole! Ne dirait-on pas que j'ai une tête à camper sur un cerisier pour effaroucher les moineaux?... Eh! va donc! bégueule! On vaut bien autant que toi.
Sans doute que Cydalise n'avait pas conscience que ses paroles avaient dépassé ses lèvres et que j'avais pu entendre le sentiment haineux pour la jeune fille qu'elles trahissaient, car, après avoir refermé la fenêtre, elle revint à moi en disant:
—Le pipelet, à ma rentrée, m'a annoncé qu'il avait monté une lettre pour moi.
—Oui, là, sur la table, dis-je en lui indiquant la lettre.
Sans se fâcher que je l'eusse d'abord ouverte, elle la déplia et eut vite fait d'en connaître le contenu.
Aussitôt elle se mit à exécuter par la chambre un pas du cancan le plus échevelé en criant:
—Bravi! bravo! c'est aujourd'hui un jour de chance complète. D'abord, c'est toi que je retrouve! Et voici Héloïse qui me promet une bonne place! Vivat! c'est de la veine sur toute la ligne!!!
Mais se reprenant aussitôt, elle ajouta d'une voix essoufflée par la danse:
—C'est-à-dire non, pas sur toute la ligne, car le Mont-de-Piété a été rat en diable. Croirais-tu que le sapajou d'employé n'a voulu me prêter que quinze francs de mes souvenirs de gloire? N'a-t-il pas osé me dire que mes ailes de sylphide ne pouvaient plus servir qu'à éventer de la braise sur un fourneau!
Sa rancune ne fut pas longue. Elle tira de sa poche les trois pièces de cinq francs qu'elle fit sauter dans sa main en débitant d'un ton joyeux:
—Qu'est-ce qui va se payer un joli petit gueuleton fin, ce soir, avec son chéri? Les trois pièces y passeront. Pas d'économie, puisque j'entre demain en place.
—Oui, mais moi? dis-je.
—Eh bien! toi, après?
—Que vais-je devenir, quand tu seras dans cette place?
—Tu resteras ici. Tu garderas ma chambre où je viendrai, aussi souvent que possible, t'apporter des ailes de volaille et du bon bouillon.
—Oui, mais te permettra-t-on de décamper, comme tu l'espères?
Elle réfléchit un peu, puis:
—J'imposerai la condition à mes bourgeois qu'on me laissera sortir pour mes devoirs religieux, m'annonça-t-elle.
Sur ce, elle se remit à faire sauter les trois pièces de cinq francs sous mon nez et continua:
—Il sera toujours temps demain de penser à cela. Pour le quart d'heure, il s'agit d'aller se payer une gentille biture. Allons, en route!
Comme elle s'apprêtait à remettre son mantelet, elle s'arrêta et se retourna vers moi pour me demander:
—A moins que tu ne veuilles que nous nous contentions de pommes de terre frites; alors tu pourrais garder les quinze francs pour toi.
Jusqu'à ce moment, la Belle-Flamande avait écouté sans mot dire le récit de son fils. A cet endroit, elle ne put contenir son enthousiasme!
—Un coeur d'or, cette Cydalise! Elle t'aurait donné ses petits boyaux si tu les lui avais demandé.
Le Tombeur hocha ironiquement la tête en répliquant:
—Pas tant que ça, la mère. Cydalise avait la tête dure sur certains points. Vous en jugerez.
—Bon! alors je devine que le vent va tourner pour elle aux raclées numéro un.
—Attendez la suite.
La maman se versa un petit verre de cassis et, avant de le porter à sa bouche qui allait le déguster à petits coups de langue, elle prononça:
—Dévide ton chapelet, fiston.
Le Tombeur-des-Crânes continua:
—Comme je ne répondais pas, Cydalise reprit:
—Voyons, te décides-tu pour les pommes de terres frites?
En me montrant le vieux journal qui avait servi à envelopper le fameux sous-main, elle me dit en souriant:
—Tiens, voici le plat d'argent qui me servira à t'en apporter une montagne.
J'étendis la main sur le journal qu'elle allait prendre.
—Non, non, fis-je vivement, laisse-le là. Pendant ton absence, j'y ai lu quelque chose qui m'a fort intéressé et que je n'ai pas fini.
—Mazette! ricana-t-elle, tu ne tiens pas à avoir les nouvelles fraîches, toi! Ce journal est vieux de plus de quinze mois!
—Oh! la date ne fait rien à l'article que je lisais.
—Quel article?
—Le compte rendu des tribunaux. Il s'agit d'une bonne qui en a gobé pour ses cinq ans.
—Diable! c'est salé... Elle avait donc volé les couverts d'argent à ses bourgeois?
—Non; mais ses maîtres lui avaient confié la surveillance de leurs jeunes filles, une de seize ans et l'autre de dix-huit ans... et elle les vendait.
—Oh! la saleté de femme! s'écria Cydalise avec une profonde et sincère indignation. Alors, cinq ans, ce n'est pas payé. Moi je l'aurais condamnée à mourir à coups d'épingles.
—La malheureuse a peut-être obéi à certaines influences irrésistibles, avançai-je.
—Il n'est pas d'influences qui obtiendraient de moi une pareille infamie, articula-t-elle d'un ton convaincu.
Ce sujet lui répugnant à traiter plus longtemps, elle me demanda en reprenant sa voix rieuse:
—Oui ou non, te décides-tu pour les pommes de terre frites?
—J'opte pour le bon dîner, répondis-je.
A table, chez un restaurateur du voisinage, Cydalise revint à parler de la place qui l'attendait et de celle qui la lui procurait.
—Une jolie femme, Héloïse. Tu en jugeras demain, m'annonça-t-elle.
Ensuite, me menaçant du doigt en riant:
—Ne va pas t'aviser de lui faire la cour, grand vaurien!
Après quoi, tout aussitôt:
—Du reste, continua-t-elle, je suis bien tranquille là-dessus. Tu aurais beau faire ton joli coeur, Héloïse te laisserait tes singeries pour compte... car elle a un amant.
—Oui, tu me l'as dit, son bourgeois, nommé Ducanif.
—Oh! celui-là! s'écria-t-elle en éclatant d'un rire railleur.
Et quand sa gaieté fut apaisée:
—Il n'est pas question de Ducanif, reprit-elle.
—Ah! elle a un dessous de cartes?
—Oui, un joli Gustave, d'une trentaine d'années... Un médecin... Rien que ça! Le soir du bal des cuisinières, à la salle Crémorne, où j'ai fait sa connaissance, Héloïse m'a lâché sa petite confession. Si tu l'avais vue me parlant de son Gustave! Les yeux lui sortaient de la tête. Elle avait l'air de manger des confitures... Ah! en voilà un qui la tient ferme, je t'en réponds!
—Crois-tu? fis-je en ayant l'air de douter.
—C'est-à-dire que s'il lui commandait de s'asseoir sur un paratonnerre, v'lan, elle ne ferait ni une, ni deux! Sur un ordre de lui, elle monterait à l'échafaud.
—Tu vois bien! lâchai-je alors.
Elle me regarda sans comprendre.
—Qu'est-ce que je vois?
—Que te disais-je à propos de la bonne condamnée à cinq ans? Que la malheureuse avait peut-être obéi à une influence irrésistible... A la place de cette bonne, suppose ton Héloïse. Crois-tu que, pour le même cas, elle aurait résisté à son Gustave?
Cydalise réfléchit un peu, puis, en branlant la tête, lâcha cet aveu:
—Ma foi! pour être franche, je reconnais qu'Héloïse n'aurait pas reculé.
A cette réponse, je poussai un soupir mélancolique.
—On est heureux d'être aimé de la sorte! murmurai-je de façon à être entendu.
Cydalise se redressa, pâle, ses yeux étincelants tout à la fois d'amour et de courroux.
—Je te conseille de te plaindre! articula-t-elle sèchement.
—Alors tu serais une seconde édition de ton Héloïse?
—Pourquoi pas?
—Même pour le cas de la bonne qui a encaissé ses cinq ans?
Elle haussa brusquement les épaules et s'écria d'une voix impatientée:
—Ah! tu m'embêtes, à la fin, avec ta rengaine, toi!! Elle me fait froid dans le dos. Je suis certaine que mon dîner me restera sur l'estomac.
—Allons! calme-toi. Je voulais seulement te faire grimper à l'arbre, dis-je en riant.
Et c'était vrai. Pourquoi m'étais-je cramponné à cette condamnation de la bonne? Je ne saurais le dire. Sauf de faire un peu enrager Cydalise, aucun but n'avait dicté mes paroles.