X

Le lendemain, à onze heures précises, comme elle l'avait annoncé, nous reçûmes la visite d'Héloïse.

Certes, c'était bien la belle femme que m'avait vantée Cydalise. Mais son teint pâli, ses yeux remplis d'inquiétude, son visage tiré trahissaient, quand elle entra chez nous, qu'elle était en proie à de secrètes et douloureuses angoisses. Cherchant à se maîtriser, elle affecta de sourire en annonçant à ma maîtresse:

—Enfin je vous l'ai donc trouvée, cette place promise! Ducanif voulait la donner à une autre, mais je lui ai dit: «Minute! je la prends pour une de mes amies,» et le bonhomme s'est incliné.

—Alors pas dans une cassine? demanda Cydalise.

—Dans une bonne, très bonne maison, affirma Héloïse.

Ensuite, se reprenant:

—Seulement, maison un peu triste, je vous en préviens, mais où vous serez comme le poisson dans l'eau... Avant de monter ici, je me suis présentée, de la part de Ducanif, pour vous proposer au bourgeois, qui vous a acceptée les yeux fermés. Il vous attend le plus tôt possible... aujourd'hui même, si faire se peut.

—Qu'en dis-tu, Alfred? demanda Cydalise en se tournant vers moi.

Je n'eus pas le temps de répondre. Elle revint immédiatement à Héloïse.

—Car il faut vous dire, reprit-elle, qu'il me peine fort de quitter ce grand gueux que vous voyez là.

Et, en souriant, elle lâcha cette allusion:

—C'est mon Gustave, à moi.

Il me sembla qu'au nom de son amant, Héloïse avait tressailli. Sa pâleur augmenta et ses traits se contractèrent plus affligés.

—Est-ce que le torchon brûle entre les deux amants? me demandai-je.

Ce trouble échappa à Cydalise, qui, cependant, avait continué:

—Vous me comprendrez, ma belle. Ce pauvre garçon va rester seul ici... Moi, je ne saurais rester un jour sans le voir... Alors, si cette place est à l'autre bout de Paris, au diable vauvert... nix! nix!

—Mais non! mais non! fit vivement Héloïse.

—Dans le quartier?

—Mieux encore. A deux pas.

—Où donc?

—Chez un magistrat nommé M. Grandvivier.

Cydalise, à ce nom, se tordit de joie.

—Ah! par exemple, en voilà une bobinette de chance! s'écria-t-elle.

Quand j'avais entendu nommer le magistrat, deux pensées soudaines avaient, ensemble, envahi mon cerveau. En même temps que je me rappelais la jeune fille, arrosant ses fleurs, mademoiselle Grandvivier qui devait avoir un jour des millions, le souvenir m'était aussi venu de la bonne condamnée à cinq années de prison.

Cependant, moi à mes réflexions, Cydalise à son contentement, nous ne nous étions pas aperçus qu'après s'être laissée tomber sur une chaise, Héloïse fondait en larmes.

Lorsque je secouai ma courte rêverie, mon attention, au lieu de se porter sur Héloïse, fut distraite par Cydalise. Sa gaieté venait de disparaître subitement de son visage qui avait pris une expression mauvaise.

Et je l'entendis murmurer:

—Oui, mais il y a la fille... la chipie!

Pour la deuxième fois m'était révélé chez Cydalise un sentiment hostile à l'égard de mademoiselle Grandvivier, qui allait bientôt devenir sa jeune maîtresse. Pourquoi? Pour une cause futile à coup sûr, je l'aurais gagé, moi qui connaissais avec quelle facilité Cydalise prenait les gens en grippe.

A ce moment, Cydalise vit les larmes qui inondaient le visage d'Héloïse.

—Qu'avez-vous donc, ma belle bichette? s'écria-t-elle en s'élançant vers la désolée.

Celle-ci fit un effort pour dompter sa douleur et avec un faux sourire:

—Rien, rien, dit-elle; c'est une stupide affection nerveuse qui me tourmente par les temps orageux, comme celui d'aujourd'hui, mais c'est sans gravité... Pleurer me soulage.

Immédiatement, sans nous laisser parler, elle reprit:

—Ainsi, c'est bien convenu, vous acceptez la place?

—Je serais bien difficile! Du moment que vous m'offrez cette place, c'est que j'y trouverai mon beurre! s'exclama Cydalise reconnaissante.

—Seulement, je vous en ai prévenue, la maison est triste, solennelle, un peu guindée...

Elle sembla hésiter, puis elle dit:

—Et, même, à ce sujet, j'aurais un conseil à vous donner.

—Parlez. Je m'y soumets d'avance.

—Votre magnifique chevelure dorée donne à votre visage un caractère de beauté excentrique, hardie...

—Dites tout de suite effrontée! s'écria joyeusement Cydalise en la voyant chercher le mot précis.

—Bref, répondit Héloïse, il est à craindre que vos bourgeois ne s'effarouchent de votre tête un peu trop en dehors du commun.

—Alors, à moins d'entrer en place chez des aveugles, je ne vois d'autre moyen que de me couper la tête... Et, encore, bien des maîtres hésiteraient à prendre une cuisinière sans tête, débita Cydalise en riant.

—Il est un moyen plus simple de s'en tirer.

—Lequel?

—Faites subir une modification à votre chevelure.

—Est-ce que vous me demandez de me faire couper les cheveux?

—Non, mais seulement de les faire teindre.

—Tiens! tiens! c'est une idée! Je ne serais pas fâchée de voir quelle frime j'aurais en brune, lâcha Cydalise, en fille qui cédait à tout nouveau caprice.

Et, bien résolue, elle ajouta:

—C'est dit. Demain, avant de me présenter devant M. Grandvivier, j'aurai passé chez le coiffeur qui me métamorphosera en brune.

—Alors vous aurez la place... et je vous jure qu'elle est bonne, appuya Héloïse.

—Sans compter qu'elle ne m'éloignera pas d'Alfred. En deux sauts, je serai ici, répliqua la future cuisinière.

Ensuite, s'adressant à moi:

—Tu peux être certain d'avoir tous les jours ma visite.

—Visite que je te rendrai, répondis-je.

—Quand?

—La nuit, si tu veux.

—Oh! oh! ricana-t-elle moqueusement, j'en doute! Avec ça que, dans la boîte du juge, le pipelet doit être homme à ouvrir, passé minuit, aux troubadours qui demandent à coucher.

—Je n'aurai pas besoin de m'adresser au concierge.

—Bah! Alors, comment feras-tu?

Je la conduisis à la fenêtre et, de là, je lui montrai le mur qui séparait l'étroite cour de notre maison du jardin de M. Grandvivier.

—Crois-tu que ce mur est infranchissable? demandai-je.

—Et tu oserais? dit-elle, l'oeil brillant de passion.

—Oui, si, une fois le saut exécuté, j'étais certain de trouver les portes ouvertes par toi.

D'un bond, elle sauta à mon cou en s'écriant:

—Tu es un amour d'homme!!!

Et elle me donna un baiser retentissant.

Au bruit de ce baiser répondit l'éclat d'un violent sanglot. Il venait d'Héloïse dont cette caresse avait brusquement réveillé le chagrin qu'elle s'efforçait de nous cacher.

En une seconde, Cydalise devina le motif de ce désespoir. Tout en écartant les mains dont la pleureuse se voilait le visage, elle demanda d'une voix émue:

—De quoi donc, ma gentille? Est-ce qu'il y a du grabuge dans vos amours... Hein!... voyons, dites... J'ai deviné, pas vrai? Votre Gustave a fait des misères à sa niniche?

Héloïse ne fut plus maîtresse du secret qui l'étouffait.

—Gustave m'a quittée, balbutia-t-elle d'une voix brisée.

—Oh! le scélérat! commença par lancer rageusement Cydalise. Aimez donc les hommes! voilà comment on est récompensée!... Et, après cela, on s'étonne qu'il y ait tant de femmes qui se flanquent dans un cloître!

Comme, si indignées qu'étaient ses exclamations, elles n'étaient d'aucune consolation pour l'amante abandonnée, Cydalise se calma pour reprendre d'un ton encourageant:

—Bah! bah! c'est une querelle d'amoureux. Ça se remettra. Avant peu, votre Gustave se présentera penaud de son escapade et sera tout heureux qu'on le reprenne.

Héloïse secoua la tête de façon désolée à cette espérance offerte et répondit à travers ses sanglots:

—Non, non, c'est bien fini!... Allez! Je le connais! Il ne reviendra pas.

En fait d'amour, Cydalise était pour les concessions les plus larges.

—Alors, ma bellote, si vous en tenez si fort pour lui, faites le premier pas, conseilla-t-elle.

Mais Héloïse se remit à secouer la tête et finit par prononcer:

—Impossible!

—Oh! il n'y a rien d'impossible pour une jolie femme qui sait se faire bien enjôleuse, bien câline, bien...

L'Ariane abandonnée l'interrompit en redisant encore:

—Impossible! Impossible!

Puis, après un petit temps, elle murmura cette phrase incomplète:

—A moins que...

—A moins que quoi? insista Cydalise dont la compassion venait de se doubler d'une maîtresse dose de curiosité.

Héloïse nous fit attendre sa réponse. Enfin d'une voix lente:

—A moins que je consente à ce qu'il demande.

—C'est donc de boire la mer avec ses poissons?... Ou d'aller à quatre pattes à Rome?... Ou de manger par l'oreille?... Ou de vous atteler à un omnibus?... Enfin, que vous demande-t-il de si extraordinaire pour que vous, qui êtes coiffée d'un si rude béguin à son endroit, vous le lui refusiez?

A toutes ces questions, Héloïse était restée muette. Il était évident que nous ne parviendrions pas à lui arracher cette partie de son secret. L'exigence de Gustave concernait sans doute quelque terrible mystère, car Héloïse qui, en ce moment, devait y penser, frissonnait sous nos yeux.

Si, en amour, Cydalise était pour les concessions, elle admettait aussi largement les craques qui appuient le proverbe: «Promettre et tenir sont deux.» Aussi, désespérant d'obtenir un aveu complet, elle avança ce conseil:

—Promettez toujours, ma biche. Une fois le raccommodement fait, vous lui direz: Flûte!

Probablement que, pour le cas en question, Gustave n'était pas homme à être satisfait par le «Flûte!» car Héloïse répondit d'une voix qui tremblait:

—Il ne se contenterait pas d'une simple promesse.

—De quoi? fit Cydalise gouailleuse. Alors qu'exige-t-il donc, votre médecin de carton? Faut-il pas qu'on réunisse les deux Chambres en congrès pour recevoir votre serment? Voyons, dites, que réclame votre Gustave?

—Un engagement par écrit, articula l'amante délaissée en frémissant.

—Eh bien! écrivez, godiche, et, une belle nuit, vous lui chiperez le papier dans une de ses poches, conseilla encore Cydalise.

Héloïse s'était redressée, pantelante d'un effroi immense.

—Jamais! jamais! bégaya-t-elle.

Cette fois Cydalise perdit patience et son accent tourna à l'ironie.

—Alors, faites-en votre deuil, ma biche, ravalez vos larmes et passez l'éponge sur le souvenir de Gustave.

—J'en mourrai! dit l'abandonnée dont les sanglots éclatèrent de plus belle.

—Mourez... ou écrivez, prononça brutalement Cydalise, piquée par cette résistance.

Alors je jugeai bon de placer mon avis.

—A votre place, j'écrirais, dis-je à Héloïse.

Elle me regarda de ses yeux effarés, puis répondit:

—Si vous saviez ce qu'il veut que j'écrive!!!

—Je ne tiens pas à le savoir, mais je suis persuadé que plus cet écrit est effrayant, moins vous devez avoir à le craindre. Pourquoi n'aurions-nous pas nos caprices, nous autres hommes? Ne pouvons-nous être pris de la fantaisie d'éprouver à quel point nous sommes aimés par une femme? A coup sûr, le docteur a voulu vous soumettre à une épreuve.

—Si je le croyais! fit-elle.

Et son regard s'alluma d'une espérance.

Je revins à l'assaut.

—Écrivez, dis-je, et, demain, avec Gustave, vous serez à rire des angoisses que vous a donnée cette épreuve.

—Oui, écrivez donc, grande bêtasse! Alfred a raison. C'est une frime de votre Gustave, appuya Cydalise m'arrivant à la rescousse.

Héloïse hésita pendant une longue minute. Enfin elle nous demanda:

—Avez-vous ici ce qu'il faut pour écrire?

—Euh! euh! j'en doute! fit Cydalise en tournant dans la chambre. Ma dernière goutte d'encre a passé à noircir les coutures blanchies de mes gants. En fait de plumes, il ne me restait que celles de mes ailes de sylphide qui, pour le quart d'heure, sont au Mont-de-Piété... Quant au papier... Ah! tiens, c'est de la veine! en voici une demi-feuille qui me reste des quatre sous de papier que j'avais achetés pour faire les papillotes des petits frisons de ma coiffure à la chien.

Ce disant, elle posait devant Héloïse le carré de papier.

Oui, mais restaient encore à se procurer l'encre et la plume.

Alors une idée me traversa le cerveau.

Je pris sur la table le fameux sous-main du tour de l'écriture brûlée sur lequel je plaçai le morceau de papier, et en présentant le crayon à Héloïse:

—Au crayon ou à la plume, l'écrit n'en attestera pas moins à Gustave votre obéissance, lui dis-je.

Elle accepta le crayon sans mot dire, et, d'une main fébrile, se mit à écrire son billet.

Comme, par discrétion, nous nous étions éloignés de la table pour nous réfugier dans un coin, Cydalise ne put résister à la jubilation que lui avait procurée mon idée d'employer le sous-main. Malgré le danger d'être entendue par Héloïse, elle mit ses lèvres à mon oreille et me glissa ce compliment:

—Tu n'es pas à moitié roublard, toi!

Ensuite, au compliment, elle ajouta cette réflexion:

—Hein! En pince-t-elle pour son Gustave? Elle a eu beau faire ses giries, il a toujours fallu finir par obéir... O monstres d'hommes! quand on vous aime...!

Alors, pendant qu'elle me murmurait ces mots, le souvenir de mademoiselle Grandvivier, que Cydalise allait bientôt servir, me revint à la pensée.

Cependant Héloïse avait fini d'écrire. Elle se leva en pliant le papier sous forme de lettre.

—La! maintenant il n'y a plus qu'à la mettre à la poste et demain Gustave viendra vous la rapporter, dit Cydalise.

—Peut-être est-ce un écrit qu'il est plus prudent de remettre de la main à la main, avançai-je.

Ce conseil eut le désastreux effet de rappeler à Héloïse le danger pour elle qui résultait certainement de cette lettre.

—Non, non, non! proféra-t-elle avec une sombre énergie.

Et, soudain, elle déchira le papier en morceaux, qu'elle mit dans sa bouche pour les avaler.

Ensuite, brusquement, elle gagna la porte en femme dont la raison s'est égarée et disparut sans nous avoir dit adieu.

—Elle regimbe aujourd'hui, mais elle y passera demain. Elle est trop toquée de son Gustave pour résister longtemps, m'annonça Cydalise.

L'occasion m'était trop belle pour n'en pas profiter.

Je me hâtai donc de dire:

—Tu vois?

—Qu'est-ce que je vois? fit-elle, ne se rappelant plus l'incident de la veille.

—Que j'avais raison, hier, en soutenant que ce devait être sous une influence dominatrice qu'avait agi la bonne qui en a avalé pour cinq ans.

Elle s'emporta sérieusement:

—Tu sais que tu me bassines par trop avec ta bonne et ses cinq ans! Lâche-moi un peu cette scie-là! cria-t-elle d'une voix grincheuse.

Puis, me montrant le sous-main:

—Au lieu de nous chamailler, nous ferions mieux de lire ce que la désolée a écrit à son docteur... Que diable Gustave peut-il exiger d'elle?

Elle étendait la main. Plus prompt qu'elle, je m'emparai du sous-main en disant:

—J'ai eu l'idée. A moi d'avoir aussi la première lecture de la prose d'Héloïse.

Je ne sais pourquoi un pressentiment me dit alors qu'il me serait utile, plus tard, que Cydalise ignorât le secret d'Héloïse et du docteur Gustave Cabillaud.

En conséquence, je posai la main à plat sur le sous-main, et, en regardant ma maîtresse en face, j'éclatai de rire.

—Qu'est-ce qui te prend? demanda-t-elle surprise.

—C'est que je pense à ce que tu disais tout à l'heure du dévouement exagéré des femmes pour celui qu'elles aiment. A t'entendre, elles sont capables des choses les plus impossibles... Elles marcheraient sur la tête!

—Sans doute qu'elles marcheraient sur la tête, et même, encore, sans y mettre les mains, appuya Cydalise.

—Tu! tu! tu! fis-je, tout ça, c'est des mots; mais, quand il faut en venir aux faits, ça change. Telle femme qui offre à toute heure à son amant de lui sacrifier sa vie rechignerait, j'en suis certain, à la plus petite contrariété qui lui serait imposée.

—Ce n'est pas pour moi, j'aime à le croire, que tu dis cela? débita-t-elle sèchement.

—Il en serait de toi comme des autres, ripostai-je en raillant.

Elle était touchée au vif. Ce fut donc avec une sorte de dignité froissée qu'elle répliqua:

—Aie, un jour, quelque chose à exiger de moi, et tu verras, selon ton mot, si je rechigne.

—Tu! tu! répétai-je. Toujours de grandes phrases!!!

Puis, comme si l'idée m'en venait à l'instant, je m'écriai:

—Eh bien, tiens! il me passe en tête une fantaisie qui va te mettre au pied du mur!... Je veux, j'exige que tu ne lises pas ce qui a été écrit par Héloïse.

—Oh! non, ça, par exemple, c'est trop bête. Demande-moi autre chose de plus sérieux... Et puis, après tout, pourquoi ne lirais-je pas? dit-elle d'un ton mécontent.

J'éclatai de rire en m'écriant:

—Eh! eh! soutiens à présent que tu ne rechignerais pas.

Alors je lui tendis le sous-main et j'ajoutai d'une voix dont je m'efforçai de rendre l'intonation ironiquement douloureuse:

—Lis donc à ton aise! L'essai m'a suffi pour juger de ce que valent toutes tes affirmations de dévouement.

Offrir, avec l'espoir qu'il la repoussera, une cruche d'eau à celui qui meurt de soif, c'est grandement s'exposer à voir cette espérance trompée. Il en était de même de mon expérience de présenter le sous-main à la curiosité de Cydalise, et pourtant elle eut un succès complet.

Geste et phrase portèrent en plein.

—Est-ce que tu parles sérieusement, mon petit homme? demanda-t-elle en hésitant.

—Allons! lis, lis donc! dis-je du ton brusque de qui veut en finir.

—Ah! non, alors, fit-elle. Du moment qu'il te plaît que je ne lise pas, je ne lirai pas.

Et elle repoussa le sous-main en ajoutant:

—Je tiens si peu à connaître la prose d'Héloïse que, tandis que tu t'en régaleras, moi je vais descendre chez le coiffeur pour me faire teindre la tignasse comme je l'ai promis à Héloïse.

Puis elle vint à moi, chatte et douce, en demandant:

—Est-ce qu'on n'embrasse pas la louloute qui a été bien obéissante à son loulou?

J'accordai la récompense sollicitée et elle partit en chantant cet air qui lui était habituel et dont, habituellement aussi, elle altérait le texte:

Plus on a de poux (bis)

Plus on rit.

Sa voix, qui s'éteignait dans les profondeurs de l'escalier, me prouva qu'elle s'éloignait bien franchement, mais, par prudence, je poussai le verrou de la porte.

Alors je m'approchai du sous-main dont, prestement, je déchirai la couverture. Le papier sur lequel s'était décalquée l'écriture d'Héloïse apparut à mes yeux.

Oui, certes, elle avait eu vingt fois raison de tant hésiter avant de tracer ce billet, et, après l'avoir écrit, elle avait eu non plus vingt, mais cent fois raison de l'anéantir.

En vérité, c'était un fier malin que ce docteur Gustave Cabillaud qui s'assurait une telle garde à carreau contre les défaillances futures, voir la trahison, de celle dont il voulait faire la complice de son sinistre moyen de conquérir une fortune.

Avec son billet en poche, maître Gustave n'aurait eu, plus tard, qu'à se mettre au pied de l'échafaud pour voir Héloise y monter, puis à s'en aller après, lui, avec sa tête bien solide sur ses épaules.

Tudieu! le hardi et rusé renard! Comme il s'entendait à jouer des femmes hébétées par la passion. Il n'y allait pas à la doucette, lui qui marchandait son amour au prix du billet que j'avais sous les yeux.

Voici quelle était la teneur de cet écrit dont, évidemment, Gustave, en l'exigeant, devait avoir imposé les termes, car du diable! si Héloîse était capable d'une pareille prose.


«Oui, mon Gustave adoré, pour toi j'ai voulu la mort de Ducanif parce que sa dépouille me procurait une fortune à t'offrir, et aujourd'hui, malgré tous tes efforts pour faire triompher ton innocence, tout t'accusera de complicité dans ce crime. Moi-même en me dénonçant, je t'entraînerai dans ma perte, si ton abandon se prolonge. Reviens!... A cette heure, je te prie encore... Demain je commanderai.—Héloïse.»


Et l'écrit était sans date, ce qui lui laissait à prendre sa valeur le jour où le Ducanif aurait été expédié.

Héloïse avait déchiré ce premier billet. A coup sûr, demain, affolée d'amour, elle l'écrirait encore. A mon avis, l'existence de Ducanif ne valait pas quatre sous.

Après cette lecture, et en pensant à Héloïse si complètement envoûtée par le docteur, je ne sais comment j'arrivai à me dire:

—Si j'abrutissais ainsi Cydalise?

Puis, aussitôt, je me répondis:

—A quoi bon?

A cet «à quoi bon!» ma pensée m'offrit l'exemple à suivre de ce docteur Cabillaud qui voulait faire fortune. Mais, lui, il avait un Ducanif à dépouiller, tandis que moi...

Et, pendant que je cherchais de quel côté s'offrait cette fortune à conquérir, la pensée de mademoiselle Grandvivier et de ses millions vint, pour la troisième fois, se retracer dans mon souvenir.

Pour secouer cette obsession, je me levai et je me mis à chercher dans la chambre la cachette qui mettrait l'écrit d'Héloïse à l'abri de la main de la fureteuse Cydalise. Je la connaissais femme à mettre en pratique les conseils qu'elle donnait aux autres et je me rappelais cet expédient proposé par elle à Héloïse:

—On écrit toujours et, la nuit, on trouve à chiper le billet dans une poche de vêtement.

Je glissai la lettre d'Héloïse derrière le morceau de glace cloué à la muraille qui nous servait de miroir et, comme pièce pouvant servir à une comparaison d'écriture, j'y joignis le court billet par lequel, la veille, Héloïse avait annoncé la place qu'elle avait trouvée pour son amie.

L'idée me vint de dépister la curiosité de Cydalise.

Cette première lettre d'Héloïse avait un second feuillet blanc que je déchirai et sur lequel, de mon écriture la plus fantasque, je traçai trois lignes au crayon. Cela fait, j'insinuai ma prose dans la poche de mon gilet.

Dix minutes après, Cydalise était de retour.

Vrai! elle gagnait à être teinte en brune. Le conseil d'Héloïse était bon. Toujours remarquable, la beauté de la rousse s'était modifiée. Au lieu de cette expression hardie qui accentuait son visage, Cydalise offrait une figure douce, reposée, un peu béate. On lui aurait donné le bon Dieu sans confession.

A son entrée dans la chambre, elle m'avait trouvé le sourire aux lèvres.

—Qu'as-tu donc à rigoler ainsi tout seul? me demanda-t-elle.

J'appuyai machinalement la main sur la poche de mon gilet et, quand elle eut bien vu le geste, je répondis:

—C'est à cause du billet d'Héloïse. Ma foi! c'est trop cocasse! Avec ses larmes et ses soupirs à décorner un boeuf, elle m'avait fait croire à un gros drame. Je m'étais figuré son Gustave exigeant des choses terribles... Ah! si tu savais!

Du moment qu'elle était certaine de trouver l'écrit dans la poche de mon gilet, Cydalise crut devoir me jouer la comédie.

Elle s'appliqua les deux mains sur les oreilles en criant:

—Je ne veux entendre! Inutile de rien me dire! Tu vois, je suis sourde... Laisse-moi au moins le plaisir de t'avoir fait le sacrifice de ma curiosité.

J'avais bien eu raison de me méfier de ma paroissienne. La nuit suivante, alors qu'elle me croyait endormi, je la sentis sortir doucement du lit pour aller faire sa cueillette dans la poche de mon gilet.

Il faisait un si magnifique clair de lune que besoin n'était pour elle d'allumer une chandelle afin de pouvoir lire le fameux billet.

Elle n'eut qu'à s'approcher de la fenêtre.

Je la vois encore, en chemise, se tordant de joie, à demi étouffée par son rire dont il lui fallait contraindre l'éclat pour ne pas me réveiller.

Et elle avait raison de rire, car voici ce qu'elle lisait:


«Mon Gustave chéri.—Je m'engage par cet écrit, que tu as exigé de mon amour, à ne plus manger d'ail ni d'échalote, puisque tu n'en aimes pas l'arome.—Ton Héloïse.»

Et le silence de la nuit me permit d'entendre Cydalise qui, bien bas pourtant, murmurait:

—Ah! la sotte! Et elle se fendait l'âme pour ne pas écrire ce billet!... Il faut qu'elle aime rudement l'échalote, tout de même!

Un quart d'heure après, l'écrit était rentré dans la poche de mon gilet et Cydalise dormait comme une toupie.

Le lendemain, elle fut la première levée pour préparer sa malle. Elle tenait à faire preuve de zèle en entrant de bon matin chez M. Grandvivier.

—Ne bouge pas d'ici. En allant chez les divers fournisseurs, je profiterai de l'occasion pour monter te rendre visite, m'annonça-t-elle en partant.

Elle fit comme elle l'avait dit. Deux fois je la vis arriver m'apportant des provisions.

—Comment as-tu été reçue? demandai-je.

—Très bien. Dame! je ne te dirai pas que le magistrat a dansé la chahut en me voyant, mais ma physionomie de brune a semblé lui revenir... Il n'est pas d'une gaieté folle, mon bourgeois. On peut lui donner de la glace à garder, il ne la dégèlera pas... A part ça, pas méchant. Je crois que je me plairai dans la boîte... Je n'ai que ma cuisine à faire. Le reste regarde la femme de chambre et le valet de chambre; deux vrais melons, ceux-là!

J'attendais qu'elle me parlât de mademoiselle Grandvivier, mais elle n'en ouvrit pas la bouche.

—T'a-t-on donné une belle chambre? demandai-je à sa seconde visite.

—Je ne sais pas encore où je serai logée. C'est ce soir qu'on me désignera ma chambre.

—Sans doute dans le voisinage de tes maîtres, à portée d'entendre, si la nuit on t'appelle.

Je lui tendais la perche pour qu'elle me parlât de sa jeune maîtresse; mais elle me répondit en riant:

—Qui est à portée d'entendre se trouve aussi à portée d'être entendu. Ce ne serait donc pas à souhaiter... surtout si tu me tiens ta promesse.

—Quelle promesse?

—De me montrer comment tu franchis un mur.

Sur ce, elle s'enfuit en me criant:

—A demain!

Je me couchai mécontent de ma journée, je n'avais pas voulu donner l'éveil à Cydalise en lui parlant, le premier, de mademoiselle Grandvivier, et elle avait gardé le silence sur la jeune fille. De mon côté, durant les longues heures de mon isolement, j'étais resté à l'affût, guettant par le trou du rideau, l'apparition dans le jardin, de l'enfant du magistrat,—et j'en avais été pour mon attente.

Le lendemain matin, Cydalise m'arriva rayonnante de satisfaction.

—On m'aurait donné à choisir ma chambre que je ne l'aurais pas prise plus à souhait, me dit-elle.

—Pas de voisinage gênant?

—Je ne sais s'ils ont supposé que j'avais la gale, mais ils m'ont assigné le coin le plus reculé de la maison. Je crois que si tu venais, la nuit, me voir en jouant de la trompette, personne ne t'entendrait.

Elle m'entraîna vers la fenêtre en ajoutant:

—Tiens, derrière le rideau..., car il ne faut pas que je laisse apercevoir mon bec... je vais t'indiquer où loge chacun.

A travers la mousseline claire et trouée du rideau la maison nous apparaissait dans toute son étendue, au fond du jardin. Quelques fenêtres avaient été ouvertes à la fraîcheur du matin.

Cydalise commença sa revue:

—D'abord, dit-elle, ces deux fenêtres, à gauche, qui sont ouvertes, sont celles du cabinet de...

Soudain elle s'interrompit:

—Ah! fit-elle, voici ma chipie qui entre chez son père... Elle va donc mieux, ce matin, la sainte Douillette?... Ah! je lui en ficherais des narcotiques à la princesse qui se plaint de ne pouvoir dormir!... Des giries, quoi!

A risquer un seul mot en faveur de mademoiselle Grandvivier, je m'exposais à mettre en garde la rancune de Cydalise.

—Elle est donc malade, cette demoiselle? dis-je du ton le plus insouciant.

—Parbleu! malade comme le sont ceux qui restent toute leur sainte journée, le derrière sur une chaise, sans remuer ni pieds ni pattes! Qu'elle vienne donc seulement dans une cuisine fourbir les casseroles, ça lui donnera un exercice qui la fera dormir sans qu'il lui soit besoin des drogues qu'elle entonne chaque soir en se couchant... Tout ça, je te le répète, de vraies giries! histoire de déranger le pauvre monde!

—Oh! oh! déranger, répétai-je en riant, tu parles pour les autres, car le service de la demoiselle ne doit te concerner en rien puisqu'elle a sa femme de chambre.

—C'est justement où tu te casses le nez, mon bonhomme. On attendait l'arrivée d'une cuisinière pour laisser la femme de chambre prendre un congé de quinze jours. Elle doit décamper demain. De sorte que, pendant cette quinzaine, c'est moi qui aurai, chaque soir, quand elle se mettra au lit, la corvée d'apporter sa potion à mademoiselle Pimbêche.

Et, avec une intonation rageuse, elle grinça, en crispant les poings:

—En voilà une que j'ai dans le nez!

—Dame! si elle t'a donné raison de la détester? insinuai-je d'un ton approbateur pour la pousser aux confidences.

—Crois-tu que cette poupée, les deux ou trois fois que nous nous sommes rencontrées dans la rue, avant mon entrée chez le père, m'a ri au nez en me regardant comme si elle voyait un phénomène!!!

Teinte en brune et avec le nouveau genre de coiffure que le coiffeur lui avait fait adopter, Cydalise ne ressemblait en rien à ce qu'elle avait été deux jours auparavant. Il eût été vraiment impossible de reconnaître en elle, à cette heure, calme, étudiée en ses gestes, aux bandeaux plats, cette même créature à la démarche dégingandée, à l'oeil hardi, à la chevelure broussailleuse et rutilante, à la mise de promeneuse à travers choux.

Quand elle avait rencontré l'ancienne Cydalise, mademoiselle Grandvivier avait donc été fort excusable d'avoir souri à la vue de cette espèce d'oiseau fou au plumage si éclatant, qui aurait même fait se retourner les chiens.

C'était donc là ce gros crime qui avait allumé le ressentiment de Cydalise, laquelle, je le répète, était facile à prendre les gens en grippe.

Sa bile, à propos de sa jeune maîtresse, étant un peu soulagée, Cydalise reprit la désignation qu'elle me faisait, derrière le rideau de notre fenêtre, des aîtres de la maison du magistrat.

—Après ces deux fenêtres du cabinet de M. Grandvivier, les deux suivantes, à gauche, éclairent sa chambre à coucher. Tout à proximité, mais donnant sur la cour, est la chambre d'Augustin, le valet de chambre qui fait pendant à celle, aussi sur la cour, de la femme de chambre de la chipie. L'appartement de la donzelle comprend les quatre autres fenêtres à droite. Il y a deux sorties, l'une sur un couloir de dégagement, du côté du père, l'autre sur le grand escalier. Ils sont tous nichés les uns sur les autres.

—Bien! Et toi?...

—Moi! je perche dans le petit bâtiment en retour... Tu vois la fenêtre d'ici. Ma chambre ouvre sur le carré du grand escalier.

—Mais, m'as-tu dit, c'est aussi sur ce grand escalier que débouche une des deux sorties de l'appartement de la demoiselle. Ne pourra-t-elle entendre si je te fais mes visites nocturnes?

—Pas mèche, mon chéri. Sa chambre à coucher est séparée du carré par un petit boudoir.

Sur ce, Cydalise, jugeant mon instruction terminée, partit en me disant:

—A ce soir, sauteur de mur! Pour cette première fois, je descendrai t'attendre dans le jardin.

Franchir le mur assez bas qui séparait notre maison du jardin n'était qu'un jeu pour moi.

Il était environ onze heures quand j'exécutai mon escalade. A peine touchais-je terre que, de l'ombre d'un haut massif de lilas, je vis sortir Cydalise qui me prit la main en disant tout bas:

—Un cabri n'aurait pas mieux sauté... Laisse-moi te conduire, et quand nous arriverons au grand escalier, marche comme sur des oeufs, car la pincée n'est pas encore endormie.

Deux minutes après, je me glissais dans la chambre de Cydalise où brûlait une bougie, placée sur la commode.

Elle s'approcha de la fenêtre et regarda à travers la vitre.

—Encore de la lumière chez la chipie. Est-ce qu'elle ne va pas se décider? gronda-t-elle.

Elle achevait quand un coup de sonnette retentit au dehors sur le carré.

—Ah! enfin! ce n'est pas malheureux! lâcha-t-elle.

Elle alla prendre sur la commode une assiette de porcelaine de Saxe sur laquelle était posé un verre à demi plein d'eau et sortit de la chambre après m'avoir dit:

—Je reviens à l'instant.

En effet, au bout de deux minutes, elle reparut les mains vides et, après avoir poussé le verrou de la porte:

—Là! fit-elle; à présent que la mijaurée s'est flanquée sa drogue dans le torse, elle va dormir et nous laisser tranquilles.

—Alors ce verre que tu as emporté contenait la potion somnifère?

—Oui. Le médecin, qui aimerait mieux que le sommeil lui vînt naturellement, a commandé de ne prendre la drogue qu'en désespoir de cause. Seulement, par crainte que l'impatience ne lui fasse avaler trop vite la chose, il a défendu de la laisser à sa portée... Il faut qu'elle sonne pour se la faire apporter... Alors la femme de chambre, qui d'habitude la sert, lui fait ses observations s'il est trop tôt et la fait languir après son verre... Plus souvent que je la laisserai tirer la langue, moi, pendant la quinzaine que je vais remplacer la femme de chambre!... Plus tôt elle aura avalé sa potion, plus tôt je serai couchée.

—C'est le docteur qui prépare à l'avance cette potion? demandai-je.

—Avec ça que c'est difficile à préparer! ricana-t-elle. Un enfant de deux mois s'en tirerait, tant c'est simple!

Et elle me montra sur la commode une petite fiole et un compte-gouttes en ajoutant:

—Dix gouttes de ça dans un demi-verre d'eau.

—Oh! oh! fis-je, le compte-gouttes prouve qu'il est important de ne pas se tromper sur le nombre.

—Comme tu dis, il ne faudrait pas forcer la dose, car, alors, bigre de bigre!

—Qu'arriverait-il?

—Qu'elle dormirait si bien comme une souche qu'on pourrait lui faire faire une promenade à âne sans parvenir à la réveiller... Elle en aurait pour ses vingt-quatre heures à pioncer.

En été, l'aurore est hâtive. Je dus quitter Cydalise à trois heures du matin pour ne pas me laisser surprendre par le jour.

—Tu sais le chemin, il n'est pas besoin que je t'accompagne, me dit-elle mal réveillée.

—Non, répondis-je, et qu'il soit bien convenu qu'à chacun de mes départs, tu n'auras pas à te lever. Je tiens à ce que tu achèves tranquillement ta nuit.

—Ma foi! j'aime autant ça! dit-elle en s'enfouissant la tête dans l'oreiller pour se rendormir.

Un petit tilleul, poussé près du mur du jardin, m'aida à gagner le chaperon, puis je sautai dans la cour. Cinq minutes m'avaient suffi pour me retrouver dans mon taudis.

Toute la journée, sauf pendant les deux visites de Cydalise, je pensai aux millions de mademoiselle Grandvivier, et je revis, en souvenir, ce verre attendant sur la commode de ma maîtresse le coup de sonnette de la jeune malade.

A la même heure que la nuit précédente, j'escaladai encore le mur. Un vent violent qui secouait les arbres du jardin, me dispensait d'assourdir mon pas faisant craquer le sable du jardin. Je n'eus qu'à soulever le loqueteau de la petite porte de service dont, intérieurement, Cydalise avait, par avance, tiré le verrou.

Quand j'arrivai à la chambre, j'en trouvai la porte entr'ouverte, mais Cydalise était absente.

Comme la veille, la bougie, placée sur la commode, éclairait le verre contenant la potion préparée.

L'occasion était belle!

Je tendis l'oreille au bruit du retour de Cydalise. En n'entendant rien, je saisis vivement le flacon et, de son contenu, j'ajoutai environ trente gouttes à la dose déjà versée.

Je finissais, quand arriva Cydalise qui crut devoir m'expliquer son absence.

—Cet imbécile d'Augustin avait oublié d'attacher à la clavette une persienne que le vent faisait battre. J'ai eu peur que ce claquement répété réveillât M. Grandvivier. Alors je suis descendue pour la consolider.

—Ainsi tout le monde dort?

—Moins la chipie.

Et comme, à ce moment, une horloge du voisinage, dont le vent nous apporta le son, tintait la demie après onze heures, elle maugréa avec impatience:

—Est-ce qu'elle va me tenir sur pied toute la nuit, cette poupée maudite!

Au coup de sonnette, qui, bientôt, se fit entendre, elle prit le verre et disparut.

Son absence fut plus longue que la veille. Alors l'épouvante me saisit. Pourquoi ce retard? Qu'était-il arrivé? En portant le verre à ses lèvres, la jeune fille avait-elle reconnu la force de la potion?

Enfin Cydalise revint.

—Pourquoi as-tu tant tardé? demandai-je vivement.

—Figure-toi qu'au moment de la quitter, la donzelle m'a fait remarquer que j'avais oublié de renouveler l'huile de sa veilleuse. Alors il m'a fallu descendre à l'office pour l'emplir.

Et, en haussant les épaules, elle grogna:

—Si ça ne fait pas pitié! C'est bien histoire de faire aller le pauvre monde. A quoi peut lui servir une veilleuse, puisqu'elle avale une drogue pour dormir quand même.

—Alors, elle a pris sa potion?

—Quand je suis remontée avec ma veilleuse, elle roupillait déjà comme une sourde.

Sur ce, elle ajouta:

—Au dodo, à notre tour.