XI
Cydalise se réveilla à demi en me sentant glisser hors du lit.
—Quelle heure est-il donc? demanda-t-elle.
—Trois heures viennent de sonner.
—C'est drôle. Il me semble que je ne fais que de m'endormir, balbutia-t-elle.
—Le jour poindra bientôt; il me faut décamper.
—Alors, un baiser d'adieu et file.... Moi, je repars pour le pays des songes.
Après un baiser échangé elle se retourna dans la ruelle.
En quittant la chambre, dont j'avais bien refermé la porte, je fis deux pas sur le carré et je m'arrêtai.
Le vent du commencement de la nuit avait cessé, après avoir balayé le ciel de ses nuages.
La lune brillait et sa douce lueur, en éclairant le carré, me montrait la porte de mademoiselle Grandvivier, la fille aux millions, celle que, déshonorée, son père serait obligé de donner à celui qui l'aurait perdue!
Après cette porte franchie, je n'avais plus qu'à traverser le boudoir pour pénétrer dans la chambre de la victime qu'un narcotique allait me livrer sans défense, car je tenais pour bonne cette réponse de Cydalise: «En doublant la dose, on pourrait lui faire faire une promenade à âne, sans parvenir à la réveiller.»—Et cette dose, je l'avais triplée!!!
Quand je la mis sur le bouton de la porte, ma main tremblait et mon poignet me refusa son office.
Je fus pris d'un sentiment de pitié!
Mais pour éteindre cette pitié, mademoiselle de Grandvivier avait un grand tort qui plaidait contre elle... celui de posséder des millions.
Je tournai le bouton, je traversai le boudoir, et je me glissai dans la chambre à coucher.
A la lueur de la veilleuse, je vis la jeune fille endormie dont le drap moulait les formes exquises.
Rien n'était plus suave que son charmant visage encadré par sa chevelure blonde qui s'éparpillait en désordre sur l'oreiller!
Tant de grâces, d'innocence, de jeunesse, ne pouvaient me toucher, car la femme que j'allais posséder n'était pour rien dans l'élan qui me poussa vers le lit.
—Les millions! les millions! me répétais-je à chaque pas qui me rapprochait de ma proie.
Et, pour pouvoir plus tard, fournir une preuve de mon passage dans cette chambre à coucher, je me penchai vers ma victime, toujours anéantie par le narcotique, et je lui détachai une de ses boucles d'oreille.
Je n'avais plus qu'à m'enfuir.
Alors je me tournai vers la porte.
A mon premier pas de retraite, j'étouffai un cri de rage soudaine.
Mon crime avait eu un témoin.
Sur le seuil de la chambre, blême, frémissante, l'oeil sombre, la face convulsée, se dressait Cydalise, me barrant le passage.
A ce moment, je voyais rouge. Fallût-il la tuer, j'étais décidé à tout.
Je marchai droit à elle.
—Place! grondai-je en la fixant dans les yeux.
Elle ne bougea pas.
—Place! place! redis-je d'une voix que la fureur brisait dans ma gorge.
Il y eut d'abord en Cydalise une résolution de résister que je lus dans son regard, puis une pensée soudaine changea sa volonté. Alors elle me dégagea la porte et, après m'avoir toisé à mon passage sur le carré d'un sourire de mépris, elle attendit que j'eusse descendu quelques marches de l'escalier pour me jeter, à mi-voix, ces mots frémissants de haine:
—Je me vengerai!!!
—Quoi que tu dises ou que tu fasses, on t'accusera toujours d'avoir été ma complice, répondis-je.
La nuit qui n'était pas encore dissipée, protégea ma retraite et, après le mur franchi, je regagnai ma mansarde sans encombre.
Toujours sirotant à légers coups de langue son cassis, dont les petits verres s'étaient succédé, la Belle-Flamande avait écouté le récit de son fils avec des hochements de tête approbateurs.
—En somme, Cydalise ne s'est pas vengée? dit-elle.
Le Tombeur-des-Crânes eut un sourire de fatuité grossière:
—Il a été d'elle ce qu'il avait été d'Héloïse pour son Gustave. Après être resté huit jours sans la voir, elle m'est arrivée un beau matin, humble, repentante, me suppliant de renouer.
—Mais, reprit la maman, comment s'était-il fait qu'elle t'avait surpris?
—Je l'avais quittée en lui disant qu'il était trois heures du matin. Or, je venais à peine de sortir de sa chambre, qu'une horloge du voisinage avait tinté deux heures aux oreilles de Cydalise qui ne s'était pas encore rendormie. Croyant à une erreur de ma part, elle avait sauté à bas du lit, avait ouvert la fenêtre avec l'espoir de me rappeler par un signe quand j'allais traverser le jardin. En ne me voyant pas paraître, après une longue attente, elle s'était prise de la peur qu'il me fût arrivé quelque accident et, pour se mettre à ma recherche, elle avait quitté sa chambre.—Alors sur le carré, elle avait vu la porte de mademoiselle Grandvivier que j'avais laissée entr'ouverte pour ménager ma retraite.—Cette porte, elle était certaine de l'avoir soigneusement fermée lorsqu'elle était revenue de porter la potion à la jeune fille. Aussitôt un soupçon l'avait saisie et elle était entrée.
Sans doute que la Belle-Flamande se jugeait suffisamment renseignée sur les visées de son fils et ses moyens de les amener à réussite, car elle résuma la séance en demandant:
—C'est donc pour amener à bien un de ces deux mariages que tu as besoin d'être dans la peau d'un baron?
—Cela me posera, surtout devant le Ducanif, si le sort me fait incliner de ce côté. Mais, la mère, je n'ai pas uniquement besoin que du titre de baron.
—De quoi donc encore?
—J'ai besoin aussi d'argent... de vos économies, par exemple.
Là-dessus, la Belle-Flamande avait fait la moue et répliqué d'une voix dolente:
—On n'amasse pas gros à garder les malades... à moins, quand on est seule avec le client mort ou agonisant, de faire une petite fouille dans les meubles, comme cela m'est arrivé une fois... Si donc je puis te donner trois mille francs, ce sera tout le bout du monde.
—Piètre entrée de jeu! fit le Tombeur-des-Crânes qui avait compté sur une plus grosse bouchée.
La maman se hâta de le rassurer.
—Oui, reprit-elle, mais laisse Bédaric me confectionner les paperasses qui me serviront à colloquer ma prétendue fille au Camuflet et, une fois la bellemère de ce richard, je lui pomperai des écus à ton intention.
Bédaric leur avait tenu parole.
Le faussaire était un habile homme qui, au temps où il était greffier, s'était mis de côté une poire pour la soif en confectionnant une montagne d'actes, volés dans son greffe. A l'aide d'un procédé chimique, il lavait l'écriture de ces actes, en ne laissant subsister que les légalisation, enregistrement, timbre, visa, signatures des autorités, etc. Puis, sur la place blanchie, il vous troussait, au choix, un titre ou un acte qui se trouvait muni de tous les sacrements voulus.
Donc, Bédaric ayant tenu parole, un mois plus tard le Tombeur-des-Crânes était baron et l'heureux Camuflet, auquel le veuvage pesait lourdement, épousait en troisièmes noces la fille de noble dame Buffard des Palombes, veuve d'un général belge.