XII
Pour son début à vouloir chasser deux lièvres à la fois, ou plutôt deux mariages, Alfred le Tombeur-des-Crânes, devenu M. de Walhofer, avait fait buisson creux.—Quinze jours après son entrée en campagne, il avait vu disparaître subitement mademoiselle Grandvivier.
—Où est-elle? avait-il demandé à Cydalise qui continuait à lui rendre quotidiennement visite dans sa mansarde.
—Bien malin qui saurait le dire. Le père et la fille sont sortis un soir, bras dessus bras dessous, sans le plus mince paquet, comme pour une simple promenade... Puis le père est rentré tout seul.
—Il la cache dans un coin de Paris.
—Ou il l'a expédiée en province, comme il l'a dit. Car, à qui l'interroge sur sa fille, il répète qu'il l'a envoyée dans le midi, près de sa famille, pour rétablir sa santé un peu ébranlée... En quel endroit? Voici ce qu'il ne précise pas. Mais je ne tarderai pas à le savoir. La fille ne peut manquer d'écrire à son père et je connais son écriture. A sa première lettre qui arrivera, je regarderai le timbre du bureau de poste.
Huit, puis quinze jours s'étaient écoulés et Cydalise n'avait pu que répéter à Alfred son invariable phrase:
—Elle n'écrit pas!
—Et le père?
—Toujours le même. Il a l'air de ne rien savoir. Il faut croire que la petite ne lui a soufflé mot... Peut-être bien aussi qu'elle-même n'a aucune doutance de ce qui lui est arrivé, car la potion somnifère était rudement corsée.
Ainsi dérouté du côté de la fille du magistrat, le Tombeur-des-Crânes avait pensé à mademoiselle Ducanif.
Un matin, le docteur Gustave Cabillaud avait été mandé, au Grand-Hôtel, près d'un étranger, le baron belge Walhofer, qui venait de tomber malade à son arrivée à Paris. Le docteur s'était rendu à la hâte près de ce nouveau client à qui, sans doute, il avait été recommandé par des Belges précédemment soignés par lui.
A l'insistance qu'on avait mise pour le faire accourir, le docteur s'attendait à trouver son malade au lit et presque agonisant. Bien au contraire, il le vit attendant devant une table à deux couverts, garnie de tout un déjeuner de pièces froides, ce qui dispensait d'avoir, pour le service, un domestique aux oreilles curieuses.
—Asseyez-vous là, cher monsieur, dit le baron en lui montrant le second couvert.
Tandis que Gustave hésitait, croyant s'être trompé de numéro de chambre dans le couloir de l'hôtel, M. de Walhofer ajouta:
—Sachez, docteur, que je ne cause de ma maladie qu'à table.
Le doute ne lui étant plus permis, Gustave se plaça devant le second couvert.
—Veuillez m'apprendre quelle est votre maladie? s'informa-t-il à sa sixième huître.
—Je suis horriblement torturé par une idée fixe.
—Laquelle? demanda le docteur pensant aussitôt qu'il se trouvait en présence d'un monomane.
—L'idée de me marier.
—Idée facile à réaliser, fit Cabillaud avec un sourire, en menant de front la double tâche de flatter la manie de son client et d'avaler des huîtres, mets qu'il adorait au suprême.
—Mais non, appuya le baron, pas facile à réaliser puisque je vous ai dit que c'est une idée fixe, c'est-à-dire une idée qui se butte sur un point et n'en veux pas démordre... Or mon idée est d'épouser une certaine personne. Il me la faut! Je n'en veux pas d'autre! Me comprenez-vous?
—Parfaitement! lâcha Gustave s'ancrant plus ferme dans la conviction que son client avait le cerveau détraqué.
—Voilà pourquoi je me suis adressé à vous. Je me suis dit: Le docteur Gustave Cabillaud me tirera de peine.
—Permettez-moi de vous faire observer qu'un mariage n'est pas de la compétence d'un médecin. Il y a à Paris des gens, dont c'est l'état, qui se feront intermédiaires entre vous et...
Mais le baron ne le laissa pas achever; il se campa les coudes sur la table et, en regardant Gustave entre les deux yeux, il articula sèchement:
—En un mot, mon cher docteur, je veux épouser mademoiselle Ducanif.
Cabillaud était en train d'avaler une huître. Du coup, il la trouva amère, il eut un petit tressaut sur sa chaise et à son tour il braqua ses yeux sur M. de Walhofer dont, jusqu'à ce moment, il n'avait que très vaguement examiné le visage. Cette fois l'étude fut si consciencieuse, si bien approfondie, qu'il se demanda avec crainte:
—D'où sort ce flibustier?
Il n'eut pas le loisir de placer un mot, attendu que le baron, pendant qu'il était en train de lui causer des émotions désagréables, jugea utile de faire bonne mesure en ajoutant d'une voix qui traînait sur les mots:
—Épouser mademoiselle Ducanif... avant, bien entendu, qu'elle soit orpheline de père.
Il ne songeait plus du tout à gober des huîtres, ce bon Gustave. Il demeurait ébahi de surprise, la gorge un peu serrée, se demandant toujours d'où venait, si bien instruit, ce gas qui entrait dans son jeu. Oui, si bien instruit que, eût-il voulu en douter, l'hésitation ne lui aurait plus été permise, quand il entendit M. de Walhofer lui donner ce conseil:
—Si vous ne pouvez, à vous seul, me faire obtenir mademoiselle Ducanif, vous demanderez à Héloïse de vous donner un coup de main.
Gustave n'était pas de ces imbéciles ou de ces têtus qui s'obstinent, au lieu de le contourner, à vouloir renverser un obstacle se dressant sur leur route. L'ennemi qui lui tombait sur le dos tant à l'improviste, en savait trop pour qu'il essayât de finasser avec lui. Mieux valait donc, tout de suite et carrément, entrer en composition; quitte, plus tard, à prendre sa belle. En homme résolu à faire la part du feu, il demanda donc nettement:
—Précisez ce que vous exigez de moi.
—Mais je vous l'ai dit, docteur: je demande que vous me fassiez épouser mademoiselle Ducanif.
—Rien que cela?
—Avec une dot, naturellement.
—Ce sera une question que vous aurez à traiter avec le père.
—Du tout! du tout! fit le baron en secouant la tête. Je suis très timide, tel que vous me voyez et, sur les questions d'argent à traiter, ma timidité devient bêtise; tandis que vous, qui agirez en tiers, vous saurez mieux faire valoir mes prétentions.
—A quel chiffre se montent vos prétentions?
—A quatre cent mille francs.
Gustave ne put commander au soubresaut que lui causa la voracité de ce ruffian qui venait lui écorner si largement son gâteau. Il donna le change sur son émotion en s'écriant:
—Jamais, au grand jamais, je n'obtiendrai cette somme de Ducanif!
—C'est alors qu'il faudra appeler Héloïse à votre aide, conseilla le baron.
Et, en souriant, il débita:
—Car elle a la parole pleine d'éloquence, cette bonne Héloïse.
Ensuite, tout candide, heureux de faire un compliment, M. de Walhofer prononça cette phrase:
—Éloquence, du reste, que j'ai été à même de constater dans son style.
Gustave devina la vipère sous l'herbe; il pressentit qu'il allait être mordu. Néanmoins il fit face au danger qui le menaçait en feignant d'éclater de rire.
—Oh! oh! dit-il ensuite, le style d'Héloïse!!!
—Pardonnez-moi, j'ai dit style et je maintiens le mot. Style où elle avait mis son âme et son coeur... car c'était à vous qu'était adressé l'autographe d'elle que j'ai l'honneur de posséder.
Ce disant, le baron fouillait à sa poche.
—Désirez-vous, docteur, que je vous en fasse la lecture? proposa-t-il.
—Oui, dit sèchement le docteur qui cherchait en vain quelle lettre, écrite par Héloïse, pouvait rendre cet homme assez fort pour imposer ses conditions.
La main toujours enfouie dans sa poche, M. de Walhofer, avant de la retirer, demanda:
—Voulez-vous m'accorder une complaisance?
—Laquelle?
—Celle de me laisser vous brûler la cervelle si, par hasard, vous faisiez le plus petit mouvement pour tenter de m'arracher mon trésor... C'est bien convenu, n'est-ce pas?
Et le baron retira de la poche sa main qui tenait tout à la fois la lettre et un revolver.
—Rien ne me dit qu'Héloïse ait écrit cette lettre, argua Gustave.
—Vous connaissez son écriture? Vous plaît-il de lire vous-même ce laconique et fort intéressant billet? proposa le baron semblant être en contradiction avec sa précédente menace.
—Oui, je veux lire.
—En ce cas, docteur, j'ai à vous demander une seconde complaisance.
D'un signe de tête, le docteur accepta la nouvelle condition que son adversaire, en la lui imposant, appelait une complaisance.
—Veuillez vous mettre les deux mains sur le dos, commanda le baron de Walhofer.
Et quand Gustave eut obéi:
—Très bien! reprit-il. Maintenant, permettez!
En même temps qu'il prononçait son «permettez», le baron appliquait le bout du canon de son revolver sur le front du médecin, puis, de l'autre main, il lui mettait la lettre d'Héloïse sous les yeux, en ajoutant:
—Là, docteur, à présent, lisez à votre aise, prenez bien votre temps pour savourer cette prose... Seulement, vous êtes prévenu, pas de gestes!
Après avoir lu, Gustave était muet d'épouvante.
C'était bien là, écrit par Héloïse, ce billet qu'il avait exigé d'elle pour sa sûreté future. Ligne par ligne, la teneur de la lettre était cette déclaration qu'il avait imposée à sa maîtresse.
Entre les mains d'un ennemi, ce papier était une arme terrible. Mais comment ce baron en était-il devenu possesseur?
En s'adressant cette question, il sentait sa terreur se doubler d'un étonnement indicible. Cela tenait du sortilège. Quand il avait renoué avec Héloïse, sans avoir pu obtenir d'elle la lettre qui, après l'assassinat de Ducanif, devait la compromettre seule, celle-ci lui avait avoué qu'en un moment de faiblesse elle avait tracé cet écrit, mais que, tout aussitôt, elle l'avait anéanti.
Alors elle lui avait conté la scène qui avait eu lieu en présence de Cydalise et de son amant.
—N'ont-ils pu lire par-dessus ton épaule? avait-il demandé.
—Impossible. Ils étaient tous deux dans un angle de la chambre pendant que j'écrivais.
—Quel est cet amant de Cydalise?
—Un beau blond à longues moustaches, d'une trentaine d'années, avec une cicatrice à la joue, qu'elle appelait Alfred. Il m'a eu l'air d'être une pratique finie... un garçon qui n'a pas froid aux yeux.
—Si tel il est, il reste à craindre qu'après ton départ il n'ait ramassé et rassemblé les morceaux de la lettre... Des écrits pareils se brûlent au lieu de se déchirer.
—Oh! ce que j'ai fait est tout comme, car j'en ai avalé les morceaux, avait affirmé Héloïse pour le rassurer.
Or, comment cet écrit se trouvait-il entre les mains de M. de Walhofer? Et il n'y avait pas à se dire que c'était une copie. Non, de la première à la dernière ligne, l'écriture d'Héloïse était indéniable.
Bref, telle était grande la stupéfaction, compliquée de terreur secrète, qui figeait sur place Gustave, que le baron, jugeant la lecture terminée, put tranquillement replier le billet et le réintégrer en sa poche avec le revolver. Après quoi, il reprit en gouaillant:
—Continuons à causer de mon mariage avec cette charmante demoiselle Ducanif que j'adore sans l'avoir jamais vue.
Depuis le premier mot qui lui avait donné l'alarme, Gustave n'avait cessé de se demander d'où venait cet audacieux rogneur de parts.
Enfin, subitement, sa mémoire lui vint en aide. Elle lui rappela le portrait qu'Héloïse lui avait tracé de cet Alfred, l'amant de Cydalise, le beau blond à longues moustaches, à la joue marquée d'une cicatrice.
Du moment qu'il savait à qui il avait affaire, Gustave retrouva la plus grande part de son sang-froid. De coquin à coquin on pouvait s'entendre.
M. de Walhofer qui s'attendait à le mener haut la main, fut donc fort étonné de l'entendre, après s'être remis sur sa chaise, lui dire en riant:
—Vous n'êtes pas plus baron que mes bottes, mon cher Alfred. Tout à l'heure vous me demandiez des nouvelles d'Héloïse. A mon tour, je vous demanderai comment se porte Cydalise? Entre femmes, on cause... Depuis que Cydalise est en place, deux ou trois fois elle a revu Héloïse. Comme celle-ci interrogeait votre amie sur certain beau blond qu'elle avait rencontré chez elle à sa première visite, Cydalise a été toute fière de lui apprendre qu'elle était aimée par le fameux Tombeur-des-Crânes, une illustration des champs de foire.
Bien piètre était la revanche du docteur. Il le reconnut en entendant celui qu'il croyait avoir démonté lui répondre en tapant sur sa poche:
—Ne nous attardons pas à des balivernes. J'ai là un papier dont j'ai fixé le prix à quatre cent mille francs... Oui ou non, me l'achetez-vous?
C'était dit d'un ton si gros de menaces que Gustave, dont le courage n'était pas la qualité extrême jugea utile de filer doux. En gagnant du temps, il saurait se retourner et prendre sa belle. Il fit donc bonne mine à mauvais visage en s'écriant d'une voix gaie:
—Et où diable voulez-vous que je les prenne, ces quatre cent mille francs!!!
—Sur la dépouille de Ducanif, dit tout bas le baron en mettant les pieds dans le plat.
Comme Gustave esquissait déjà un geste de protestation indignée, il lui coupa son effet, en ajoutant d'une voix brève:
—Pas de comédie entre nous, mon futur copain. Je veux, entendez-vous? j'exige ma part dans votre spéculation sur le Ducanif!
Le docteur était prévenu qu'il fallait y aller franc jeu. Il eut, pourtant, l'imprudence de prendre un air étonné en répétant:
—Ma spéculation??? Qu'entendez-vous dire par ce mot?
A quoi le baron, dont la patience semblait être arrivée à son terme, riposta en goguenardant:
—On fait donc encore des manières avec Bibi!... Eh bien? oui, votre spéculation... qui, en somme, est si simple qu'un idiot, après avoir lu le billet d'Héloïse que j'ai en poche, la devinerait depuis A jusqu'à Z.
Puis, brusquement il demanda:
—Voulez-vous que je vous l'explique, votre spéculation sur le Ducanif?
—Comment donc! je vous en prie. Ce que vous allez me dire de cette spéculation m'en donnera peut-être l'idée première. On apprend toujours à écouter un malin de votre sorte, débita ironiquement Gustave.
Au lieu de relever cette moquerie, le baron commença.
—Vous conduisez au doigt et à l'oeil Héloïse qui, affolée par une passion de premier calibre, ne voit et n'entend que par vous; cette toquade insensée qu'Héloïse a pour vous, elle a su l'inspirer à Ducanif qu'elle mène par le bout du nez. En lui tenant la dragée haute... par vos conseils... elle a commencé par pousser l'imbécile à se séparer de sa femme et de sa fille.
Tout en écoutant, Gustave avait l'air de tomber des nues. Il ouvrait des yeux énormes et débitait d'une voix que la surprise faisait chanter:
—Mais c'est tout un roman que vous me contez là... En vérité, vous avez une bien belle imagination!... Mes compliments!
Ce qui n'empêcha pas le baron de continuer:
—Une fois le Ducanif isolé, bien chambré, sous cloche, son envoûtement a été commencé par la cuisinière et par vous qui, moyennant quelque vilain ingrédient mis dans le fricot du bonhomme par Héloïse, vous êtes introduit dans la maison, d'abord comme médecin de Ducanif effrayé pour sa santé, et où, ensuite, vous êtes resté comme ami du malade, reconnaissant de sa guérison.
—C'est à croire que c'est arrivé, tant vous contez cela sérieusement! ricana encore Gustave.
Cependant M. de Walhofer poursuivait:
—Toujours par vos conseils, Héloïse se défendait contre l'amour de Ducanif... Oui, elle aimait, elle idolâtrait son maître, mais jamais, au grandissime jamais, elle ne lui appartiendrait... Se donner à un homme époux et père, non, cent fois non, car elle avait peur de l'avenir!... Une fois qu'elle aurait cédé, qu'elle aurait écouté son faible pour lui, peut-être même le lendemain de sa chute, son ingrat vainqueur l'abandonnerait pour retourner à sa femme et à sa fille.
—Mais puisque je les ai lâchées pour toi, implacable cruelle! objectait Ducanif en gémissant.
—Raison de plus pour les reprendre quand il en serait arrivé à ses fins, répliquait Héloïse qui ne sortait pas de ce thème que vous lui aviez soufflé. Ah! si elle était certaine de n'être pas abandonnée; si Ducanif s'était mis dans l'impossibilité de revenir aux siens; s'il lui prouvait qu'il ne voulait vivre que pour elle, alors elle sauterait le pas, bien heureuse d'avoir enfin pu écouter son coeur.
—Parle! qu'exiges-tu? geignait Ducanif, prêt à tous les sacrifices.
Est-ce qu'elle savait, elle? C'était à lui de trouver, de proposer. Elle avait lu dans les romans que des amoureux s'étaient enfuis pour aller abriter leurs amours dans un coin écarté, inconnu de tous ceux qui pouvaient avoir intérêt à les poursuivre, et que ce coin était devenu le paradis où ils vivaient l'un pour l'autre, les yeux dans les yeux, les mains dans les mains.
—Cherchons un coin! proposait Ducanif qui avait hâte de vivre les mains dans les mains.
Alors elle haussait tristement les épaules. A quoi bon, pour triompher de sa vertu, lui faisait-il entrevoir un bonheur qu'il savait ne pas pouvoir lui donner? Est-ce qu'il était possible à Ducanif d'aller vivre dans ce coin fortuné, de quitter ce Paris où il avait ses habitudes, ses amis... ses intérêts à surveiller, intérêts représentés par une maison d'un excellent produit, mais qu'il ne pouvait emporter avec lui? Au milieu de son chant d'amour, la femme énamourée entendrait détonner cette phrase de son amant:
—Il faut que j'aille à Paris. J'ai rendez-vous avec mon fumiste à cause d'un locataire que sa cheminée asphyxie.
Et, pendant son absence, la femme vivrait dans l'angoisse de ne pas le voir revenir, ou jalouse de cet homme qui se partageait entre elle et son fumiste. Et, le lendemain, les tortures de la pauvre créature se renouvelleraient parce qu'un autre locataire aurait demandé du papier neuf dans sa chambre à coucher.
Sans compter qu'à toutes ces allées à Paris il risquait d'être reconnu et suivi par des ennemis de leur bonheur qui, demain, accourraient briser leurs belles amours... Sans parler non plus d'un procès qui pouvait être intenté, sous prétexte de pension alimentaire, par l'épouse abandonnée et vindicative. Elle aurait la maison sous la main et, v'lan! elle mettrait opposition au paiement des loyers.
Non, non, il fallait le reconnaître, le beau rêve d'abriter ses amours dans un coin écarté était impossible à réaliser avec le propriétaire d'une maison.
—Mais je puis vendre ma maison, finit, un beau matin, par proposer Ducanif.
—A quoi bon? fit la commère.
—Pour avoir ma fortune en portefeuille.
—Alors, mêmes ennuis pour venir toucher ses coupons, ses intérêts, ses dividendes, qui réclameraient toujours des signatures... Et la femme planterait encore opposition sur tout cela.
—Oh! que nenni! car j'aurais mis toutes mes valeurs au porteur. Alors je n'aurais plus d'intérêts à défendre contre la rapacité des miens. Une valeur au porteur, c'est une sorte d'argent de poche à la disposition du premier venu qui possède le titre.
Sans paraître avoir compris un mot de cette explication sur les valeurs au porteur, Héloïse attachait sur Ducanif deux yeux brillants d'amour et de reconnaissance.
—Vous me sacrifierez votre maison! s'écriait-elle, comme si le malheureux imbécile lui offrait la lune.
Et, enfin confiante, ne comprimant plus l'élan de son coeur, elle balbutia d'une voix émue:
—Alors, agissez vite, mon beau Thomas, car il me tarde que mon amour vous récompense!
Tout ce que venait de conter le Tombeur-des-Crânes, il l'avait supposé, parlant au jugé, inspiré par ses instincts mauvais, qui lui disaient que, s'il ne tombait pas en pleine vérité, il ne devait pas beaucoup s'écarter du vrai.
Il faut croire qu'il en était ainsi, car Gustave, d'abord si moqueusement interrupteur, avait fini par demeurer bouche close, le regard inquiet, tambourinant d'une main nerveuse sur la table.
Quand le baron eut cessé de parler, il secoua brusquement cette sorte d'atonie pour éclater de rire.
—Eh bien, s'écria-t-il, c'est fini? Déjà! Je m'amusais à admirer votre richesse d'imagination!... il n'a donc pas de dénouement, votre roman?
—Pas encore.
—Pourquoi?
—Parce que Ducanif n'a pas encore achevé de mettre sa fortune au porteur.
—Et quand il aura fini?
—Alors Héloïse l'entraînera dans ce fameux coin qui doit voir éclore leurs amours.
—Où ils vivront tous deux, rien qu'à deux.
—Non, à trois, car pourra-t-on faire autrement que d'admettre dans le secret le docteur Gustave Cabillaud, cet ami si dévoué, si discret?...
Cette réponse amena un nuage sur le front de Gustave. Néanmoins, continuant son ton de persiflage:
—Et puis? ricana-t-il.
Alors, se campant bien en face de lui, M. de Walhofer répondit d'une voix lente, qui émiettait les mots:
—Et puis, un beau jour, Ducanif crèvera d'une mauvaise drogue mise dans son verre par vous et Héloïse qui, alors, étendrez la patte sur la fortune mise en valeurs au porteur.
Et, en montrant sa poche, le baron répéta sa question:
—J'ai là un papier dont j'ai fixé le prix à quatre cent mille francs... Oui ou non, me l'achetez-vous?
Le baron ne mettait pas de mitaines pour proposer sa marchandise et, surtout, pour la tarifer. Quatre cent mille francs d'une lettre, c'était salé en diable. Il était vrai de dire qu'en montrant cette lettre à Ducanif ce dernier arrêterait immédiatement la liquidation de sa fortune en valeurs au porteur, et, alors, c'en était fait de la jolie manigance complotée à son intention par Héloïse et le docteur.—Or, si d'une mauvaise créance on tire ce qu'on peut, il faut, à plus forte raison, quand il s'agit d'une créance des meilleures, lâcher partie pour n'en pas perdre la totalité.
Le consentement de Gustave fut aussi net que laconique.
—Payables quand? demanda-t-il.
—Oh! fit le baron, je ne suis pas de ceux qui mettent aux gens le couteau sur la gorge... Mettons: payables après... quel terme dirions-nous bien? Après... après... Ah! je tiens le mot!
Et, en souriant, le baron débita:
—Payables après la réalisation de vos espérances, mon cher docteur.
En conclusion de ce pacte qui, en somme, mettait son échéance à la mort de Ducanif, les deux bandits se serrèrent la main avec une telle franchise qu'il aurait été impossible de supposer que chacun d'eux, au même moment, mitonnait une botte secrète.
—Toi, si je puis te chiper ma lettre, tu ne verras pas un sou des quatre cent mille francs, pensait Gustave.
De son côté, le Tombeur-des-Crânes, baron de Walhofer, était en train de se dire:
—Plus souvent qu'à toi et à ton Héloïse, je laisserai prendre le reste du magot de Ducanif.
A part cela, la poignée de main les avait rendus si bons amis que Gustave, avec le sans-gêne qui résulte de l'intimité, demanda gaiement:
—Vous n'insistez pas, je suppose, pour obtenir la main de mademoiselle Ducanif.
—La dot sans la main me suffira, déclara modestement le baron, se résignant sans peine à ce sacrifice.
—Ainsi tout est convenu? conclut Gustave qui avait hâte de rejoindre Héloïse pour lui faire part de l'anicroche majeure survenue dans leurs projets.
—Oui, tout est convenu... sauf un point, appuya M. de Walhofer. Vous êtes homme de trop de bon sens pour ne pas m'accorder le droit de surveillance dans une affaire où je suis intéressé. J'exige donc que vous m'introduisiez chez Ducanif.
—Je vous présenterai à lui comme un de mes meilleurs amis, promit Gustave s'exécutant de bonne grâce.
—Alors tout est bien et définitivement convenu, accorda le Tombeur-des-Crânes.
Sur ce, ils se séparèrent.
Quand Gustave Cabillaud conta tout à Héloïse, celle-ci tomba du vingt-septième ciel de la stupéfaction.
—Il est impossible qu'il t'ait montré ma lettre puisque je l'ai avalée! s'écria-t-elle.
—Je l'ai vue et lue, te dis-je. Elle est tracée au crayon.
—Et tu as reconnu mon écriture?
—Parbleu!... ainsi que ton orthographe.
Ahurie, effrayée, Héloïse ne trouva qu'une seule explication à ce véritable miracle.
—Alors nous avons affaire au diable! bégaya-t-elle en faisant le signe de la croix.
Ensuite, comme elle était fille qui ne lâchait pas facilement ses coquilles, elle gronda rageusement:
—Quatre cent mille francs! Il a le bec goulu, ce baron de contrebande!
—Reste donc calme. Je finirai bien par lui voler la lettre qui fait sa force, promit le docteur.
Au même moment, de son côté, le Tombeur-des-Crânes se disait en souriant:
—Quatre cent mille francs, c'est maigre! Je trouverai à m'arranger pour que, le jour du partage, il y ait tout d'un côté et rien de l'autre.
Huit jours après, M. de Walhofer avait loué un petit appartement dans la maison de Ducanif.
Le soir même de l'installation du baron, Gustave, qui dînait chez l'ancien placeur, s'écriait en se mettant à table:
—Il y a quelquefois des hasards vraiment heureux! L'appartement, situé au-dessous du vôtre, mon cher Ducanif, vient d'être loué par un de mes meilleurs amis, le baron de Walhofer, un fort riche et très aimable Belge.
—Il faudra nous présenter l'un à l'autre? demanda naïvement Ducanif.
Ainsi entré chez l'ex-placeur, le Tombeur-des-Crânes pût surveiller ce qu'il appelait l'opération. Elle traînait en longueur. Si grande que fût son impatience, il était obligé de la maîtriser devant cette réponse que lui faisaient Héloïse et Gustave.
—Au moins faut-il attendre que Ducanif ait fini de mettre toute sa fortune au porteur.
Et cependant, Héloïse, à mesure que le moment approchait, ne cessait de répéter à Gustave:
—La lettre! la lettre! Ducanif va bientôt avoir fini et nous n'aurons pas encore retiré la lettre des mains de ce filou d'Alfred.
—Je guette l'occasion, répondait le docteur.
Enfin l'occasion se présenta, on le sait, le jour où le Tombeur-des-Crânes, qui s'était relâché de sa méfiance, après avoir laissé la clé sur sa porte, était monté chez Ducanif absent, où il comptait trouver Gustave et où il avait été retenu par Héloïse pendant que le docteur fouillait son logis.
Gustave l'avait enfin dénichée, cette lettre! Puis, après l'avoir empochée, il avait eu hâte de décamper. Mais, pour sortir, il lui avait fallu, à un imbécile qui lui barrait son passage, jouer le tour de lui envelopper la tête d'un tapis et de l'enfermer à clé chez le baron.
Mais quand il avait voulu montrer la lettre, il ne l'avait plus retrouvée! A coup sûr, elle avait dû tomber de sa poche lorsqu'il avait si brusquement malmené le curieux.
Dès lors, les deux complices avaient vécu dans la perpétuelle anxiété de savoir qui avait ramassé la lettre. Était-ce le baron quand il était rentré chez lui? Était-ce le prisonnier qui, chose étrange! bien qu'il eût été mis sous clé, avait trouvé moyen de disparaître, bien évidemment, avant la rentrée du baron en son logis, car M. de Walhofer n'avait soufflé mot qu'il eût trouvé quelqu'un claquemuré chez lui.
—Quel est l'individu que tu as enfermé? avait demandé Héloïse.
—Je ne sais qui. Les trois ou quatre fois que j'ai entr'ouvert doucement la porte pour m'assurer s'il était toujours sur le carré, j'ai vu sa tête niaise.... Je ne le connais donc que de visage.
Or, deux jours après, au dîner de M. Grandvivier, il s'était trouvé en présence de son individu qu'il avait entendu nommer Camuflet.
—Quand nous partirons, je lui ferai la conduite et je le sonderai adroitement à propos de la lettre. J'aurai facilement raison de cet idiot, s'était promis le docteur qui, grâce à l'adresse et à la promptitude avec lesquelles il avait agi, était bien certain, quand il avait aveuglé et enfermé Camuflet, de ne pas lui avoir laissé le temps ni la possibilité de voir qui lui exécutait cette mauvaise plaisanterie.
Gustave avait fait comme il avait dit. C'est-à-dire qu'en sortant de chez M. Grandvivier, après avoir reconduit Ducanif jusqu'à sa porte, il avait ensuite fait la conduite à Camuflet.
Mais son beau projet de sonder Camuflet touchant la lettre s'en était allé à vau-l'eau, ou, pour mieux dire, il en avait été complètement distrait par le soudain intérêt que lui avait inspiré le récit de Camuflet à propos d'une masure qu'il possédait à Billancourt, masure qu'il laissait tomber en ruines sans aller jamais la visiter; masure, enfin, qui jouissait, sous sa cave, d'une autre cave qui pourrait servir de tombe à qui s'y trouverait enfermé, car, excepté lui, Camuflet, qu'un hasard avait conduit à la découvrir, personne ne pourrait en soupçonner l'existence.
Parce que lui avait conté Camuflet, le docteur avait donc été si fortement captivé que, non seulement il avait oublié de parler de la lettre, mais qu'encore, après avoir quitté le triple veuf, il avait éprouvé l'ardente curiosité d'aller immédiatement, et en pleine nuit, visiter la bicoque de Billancourt, expédition pour laquelle il était parti, sans se douter qu'il avait le Tombeur-des-Crânes sur ses talons.
Et, devant le trou béant à ses pieds, il s'était dit en souriant:
—Voici le coin où Ducanif viendra rafraîchir son brûlant amour.
Au même moment, Alfred qui l'épiait, caché dans l'ombre, avait eu aussi cette pensée:
—Ce caveau fera parfaitement l'affaire d'Héloïse et de son cher Gustave.
Car le Tombeur-des-Crânes avait résolu, après les avoir dépouillés de la fortune entière de Ducanif, de se venger du vol de la lettre, dont il les accusait.
De ce vol il n'avait ouvert la bouche à ses complices, voulant les voir venir, s'attendant à leur prochaine révolte contre lui. A son grand étonnement, il les avait trouvés toujours si soumis qu'il en était arrivé à se dire:
—A présent qu'ils ont la lettre, s'ils ne relèvent pas la tête, c'est qu'ils s'imaginent que je n'ai pas encore découvert le vol. Alors, ils me laissent en pleine sécurité pour me pousser à l'improviste dans quelque traquenard qu'ils m'auront préparé... Il me faut prendre l'avance.
Pendant qu'il s'abusait ainsi, Héloïse et son amant commettaient une autre erreur.
—Vois-tu, disait Héloïse, ce n'est à coup sûr pas ton Camuflet qui a trouvé la lettre. Elle a dû être ramassée par le baron à sa rentrée au logis.
—Mais il est plus muet qu'un poisson, objectait Gustave.
—Raison de plus pour nous méfier. A vouloir secouer le joug, nous avons gâté notre affaire. Il ne soufflera mot tant que nous n'aurons pas achevé la besogne, mais, à l'heure du partage, tu verras qu'il exigera un supplément de paye pour notre escapade... Il nous tient toujours avec sa lettre, crois-moi.
—Qui vivra verra, répondait le docteur qui avait, au sujet du baron, une idée en tête.
Le temps avait marché. D'abord lente à s'accomplir, la liquidation de Ducanif avait, brusquement, marché à pas de géants.
Vint enfin le jour où Ducanif, palpitant d'amour, conduisit Héloïse devant sa caisse ouverte.
—Tu vois ce portefeuille? dit-il.
—Oui, fit Héloïse rougissant comme une jeune vierge à l'heure du berger.
—Il contient toute ma fortune réalisée en titres au porteur, poursuivit Ducanif.
Puis, la bouche en coeur, la main en pigeon vole, l'oeil en coulisse, il demanda:
—Quand partons-nous, mon bel ange, pour ce coin qui doit abriter nos amours?
Sans éclater de rire en s'entendant appeler «bel ange», Héloïse baissa modestement les yeux et d'un ton que faisait trembler sa pudeur aux abois:
—Quand vous voudrez, Thomas adoré, souffla-t-elle.
Du moment qu'il était un Thomas adoré, Ducanif devint pressé.
—Demain, déclara-t-il.
Puis, pour être logique:
—Et où irons-nous?
Obéissante à son vainqueur comme toute femme qui aime, Héloïse modula bien doucement, toujours avec le même embarras pudique:
—Où vous voudrez. Choisi par vous, l'endroit où je pourrai laisser parler mon coeur me sera deux fois cher.
La phrase était déjà gentille, mais le «bel ange» la ponctua d'un gros soupir qui donnait à comprendre que l'amour, trop contenu, l'étouffait.
Tandis que Ducanif, le nez en l'air, cherchait en quel endroit il choisirait le coin en question, elle ajouta:
—Me permettez-vous un conseil?
—Je l'implore à genoux.
—Pourquoi ne mettrions-nous pas dans le secret le docteur Cabillaud, cet ami dévoué et discret, qui viendrait de loin en loin nous donner des nouvelles du monde, dans la retraite où nous allons vivre l'un pour l'autre?
—Soit! fit Ducanif qui, parut-il, n'était pas fâché que quelqu'un, au moins, sût qu'il avait enfin triomphé de la vertu farouche d'Héloïse.
Le soir même, Ducanif initia au secret de sa prochaine victoire amoureuse le docteur, qui l'écouta en ouvrant des yeux pleins d'admiration pour un homme aussi heureux.
Après quoi il se chargea de trouver le nid d'amour.
Il le fit attendre huit grands jours pendant lesquels, à son dire, il battait tous les environs de Paris.
Enfin il lâcha cette nouvelle si impatiemment attendue par Ducanif qui grillait dans sa peau:
—J'ai trouvé votre affaire! Une maison qui n'attire pas la curiosité: de l'air, de la verdure, de l'eau pour les barcarolles en barque... et aux portes de Paris.
—Où donc? s'écria Ducanif impatient.
—Pour n'avoir à mettre personne dans la confidence de vos amours, j'ai traité en mon nom avec le propriétaire... Vous n'aurez donc pas à le voir.
—Où donc, délicat ami? où donc? répéta Ducanif.
—A Billancourt.