XIII
Mais jusqu'à ce jour bienheureux qui devait voir luire, à Billancourt, la victoire de Ducanif, le temps avait trop duré à l'impatience du Tombeur-des-Crânes qui, comme soeur Anne, ne voyait rien venir, qu'il se tournât vers l'un ou l'autre point où tendaient ses visées.
A attendre la conclusion de l'affaire Ducanif, il avait espéré voir reparaître mademoiselle Grandvivier. Mais, à toutes ses visites nocturnes à Cydalise, par-dessus le mur, car il avait conservé sa petite chambre, la cuisinière du magistrat lui avait répété son refrain:
—Impossible de savoir l'endroit où se cache mademoiselle Grandvivier. Espérons pourtant que nous la reverrons bientôt, car le père annonce à ses amis qu'il va la rappeler près de lui.
Or, à attendre d'un côté et de l'autre, le temps, nous le répétons, avait duré tant et tant que la Belle-Flamande s'était alarmée d'avoir si longuement à alimenter la bourse de M. le baron, son fils. Les trois mille francs d'économies qu'elle avait donnés à Alfred pour son entrée de jeu n'avaient pas été de longue durée. Il s'en était suivi de nouvelles demandes d'argent auxquelles, tant bien que mal, la mère avait satisfait jusqu'au jour où elle avait fini par dire à Alfred:
—N-i-ni, garçon, c'est fini. Impossible, à présent, pour moi de jouer du Camuflet. Dans les premiers temps de son mariage avec Georgina, ma prétendue fille, je l'ai trouvé facile à la détente et j'ai pu te repasser ses écus. Mais, tu le sais, avec ce gaillard-là, les femmes ne durent pas. C'est Georgina qui a tenu le plus longtemps et, au bout de sept mois, elle l'a laissé veuf pour la troisième fois. Depuis ce jour-là, il a tourné, à mon égard, à la pingrerie la plus crasse. Ni moi ni les deux autres tarpiaudes qui ont été ses belles-mères précédentes et auxquelles il m'a associée, ne saurions, à cette heure lui faire cracher plus d'un jaunet à la fois. Tiens-toi-le donc pour dit, fiston, et agis en conséquence.
—J'allais toucher au port, répondit le Tombeur-des-Crânes en faisant laide grimace.
—Plus moyen, je te le répète, de tirer une vraie somme de cet imbécile de Camuflet. Je suis bien heureuse encore d'en obtenir la becquée.
—Comment faire? gronda Alfred.
—Lâche ta peau de baron qui est trop chère à faire reluire; renonce à tes plans; engage-toi dans une autre troupe de province et vogue la galère! conseilla la Belle-Flamande.
Mais, à ce parti qui lui était proposé, le Tombeur-des-Crânes serra les poings et grinça furieusement:
—Faute de quelques billets de mille, qui m'auraient soutenu pendant un ou deux mois, je vais perdre un beau mariage!
—A l'impossible nul n'est tenu! débita la maman d'une voix attristée par le déboire de son fils.
Alfred devina l'émotion de sa mère et, comme il connaissait à fond la pèlerine, il fit vibrer en elle la corde sensible en disant:
—Ah! si j'avais réussi, c'est vous qui auriez menée une existence beurrée!!!
Sur ce, battant le fer tout chaud:
—Là! fit-il, vrai de vrai, la mère, vous ne pouvez pas encore me fournir quelques billets de mille?
—Dame! fiston, à moins de les voler, répliqua la Belle-Flamande en guise de refus.
Mais Alfred lui lâcha à brûle-pourpoint.
—Pourquoi pas?
La mère releva la tête, prête à jouer la dignité offensée, majestueuse d'indignation en s'entendant faire une proposition pareille. Le Tombeur-des-Crânes lui coupa toute tirade virulente en disant avec le plus beau sang-froid:
—Rentrez ces manières-là; vous perdriez votre salive à prêcher.
Ensuite, revenant à ses moutons:
—Pourquoi pas? répéta-t-il d'un ton sec.
—Mais où veux-tu que je les vole, pendard? dit la Belle-Flamande descendue de ses grands chevaux.
—Dans la caisse de Camuflet.
—Ah! ouiche! lâcha la maman.
Mais, soudain, sa mine se fit souriante.
—Tiens! tiens! ricana-t-elle. Au fait, oui, pourquoi pas? Ce serait tout de même drôle de faire le coup en jouant la farce aux deux autres belles-mères de leur flanquer la chose sur le dos.
Alors, en femme décidée:
—Quelle somme te faut-il?
—Huit ou dix mille francs.
—Bigre! tu ne demandes pas des demi-portions, toi!
—Ce sera mon dernier emprunt.
—Et tu auras raison, car la ponction que je vais faire dans certain tiroir que je connais n'engagera pas Camuflet à laisser plus longtemps sa clé à la serrure.
—Quand aurai-je l'argent?
—Demain, si j'ai eu la main heureuse, je te le porterai à ton galetas de la rue de Turenne.
—Il se peut que vous ne m'y trouviez pas.
—Alors, à deux heures précises, à notre rendez-vous des Tuileries, sous les marronniers.
Le lendemain, on le sait, le Tombeur-des-Crânes avait trouvé au poste assigné la Belle-Flamande qui ayant eu, suivant son expression, «la main heureuse», lui donna les dix mille francs volés.
Seulement, pleine de doute sur une réussite qui se faisait tant attendre, elle avait joint à la somme, pour mettre son fils en éveil, cette série de conseils qu'elle avait fini par résumer en ces deux mots répétés:
—Ça craque! ça craque!
Mis en méfiance par sa mère contre la franchise de son alliance avec sa Cydalise, le baron de Walhofer, après le départ de la Belle-Flamande, avait, à son tour, quitté les Tuileries, pour se diriger, sous prétexte de rendre sa visite de digestion du dîner reçu l'avant-veille, vers le domicile de M. Grandvivier.
Chemin faisant, il fut tout à ses réflexions sur ce que lui avait dit sa mère à propos de Cydalise. Alors lui revint à l'oreille, encore vibrante de la haine qui l'avait accentuée, cette promesse: «Je me vengerai!!!» faite par Cydalise sur le seuil de la chambre de mademoiselle Grandvivier. Avait-elle tenu cette promesse? Non, puisque huit jours plus tard, elle était venue, soumise et repentante, reprendre ce joug imposé par sa passion, qu'elle avait voulu secouer; joug qui la faisait si docile à accepter toutes les volontés de celui qu'elle aimait que, après bien des pleurs et une longue résistance, elle s'était résignée à favoriser le mariage de son amant avec sa jeune maîtresse.
Peut-être que le Tombeur-des-Crânes, s'il n'eût été pétri de l'immense vanité qui le guidait en tout, aurait dû se méfier du consentement de cette fille violente, audacieuse, implacable devant un affront. Mais dans la conduite de Cydalise rien n'avait cloché qui empêchât son amant de faire la roue et de se croire ville conquise.
Depuis que M. Grandvivier avait quitté sa demeure de la rue de Turenne pour venir habiter l'étage au-dessus de l'appartement de Fraimoulu, le moyen de voir sa maîtresse s'était fait plus difficile pour Alfred; mais, en toutes les occasions qu'il avait rencontrées, il avait trouvé Cydalise toujours à sa dévotion et semblant attendre avec impatience, pour lui prouver son dévouement à le servir, le retour de mademoiselle Grandvivier.
Aussi le Tombeur-des-Crânes, en gagnant la demeure du magistrat, en vint-il à se dire:
—Ma mère est folle avec son: «Méfie-toi de Cydalise!» Le passé, elle l'a oublié. L'avenir, elle l'accepte en fille d'esprit qui sait que tout finit par casser.
Probablement qu'il prenait son titre de baron au sérieux, car ce fut de la meilleure foi du monde qu'il se donna cette dernière raison de n'avoir rien à craindre de Cydalise.
—Elle comprend que, dans ma position, il me faut un mariage qui mettra fin à notre liaison. A tout prendre, que ce soit avec l'une ou avec l'autre, son intérêt a été de pousser au succès de mon union avec la fille du juge, puisqu'à cette union, elle gagnera les quinze mille francs que je lui ai promis.
S'étant donc ainsi parfaitement rassuré, le Tombeur-des-Crânes passa à un autre ordre d'idées. Un point sur lequel sa mère, il l'avouait, avait eu parfaitement raison, c'était quand elle avait dit que les choses traînaient trop en lenteur.
Aussi était-il résolu à brusquer les événements. Cette fille du juge qui ne revenait pas de province, il fallait précipiter son retour, et il croyait avoir trouvé le moyen d'arriver à ce résultat.
—Le tout est d'aller de l'avant, se disait-il, en mettant le magistrat au pied du mur.
Et, des deux doigts, qu'il avait glissés dans la poche de son gilet, il caressait certaine boucle d'oreille que, la nuit de son crime, il avait volée à mademoiselle Grandvivier.
—Je vois d'ici la mine que va faire le juge quand je lui mettrai l'objet sous le nez en lui adressant ma demande, pensait le hardi drôle.
Telle était sa grossière vanité, sa stupide confiance en lui-même que, vendant la peau de l'ours avant d'avoir mis l'animal à terre, il en arriva à s'imaginer que M. Grandvivier lui sauterait au cou dans sa joie de l'accepter pour gendre.
—Car, au total, pensait-il, je représente un parti qui n'est pas à dédaigner. La fortune de Ducanif peut se monter à onze ou douze cent mille francs, et quand j'aurai mis la main dessus...
Oui, mais quand aurait-il mis la main dessus? Quand Héloïse et Gustave arriveraient-ils à lui tirer du feu ces marrons qu'il comptait garder pour lui seul?
Il flairait bien que le dénouement était proche; mais, quant à en préciser l'heure, il ne pouvait le faire que par approximation.
—J'ai bien huit jours devant moi pour pousser ma pointe du côté Grandvivier avant de revenir au côté Ducanif, pensa-t-il comme il atteignait la demeure du magistrat.
Par malheur, Alfred se trompait fort en croyant avoir huit jours devant lui. Il arrivait chez le juge à l'instant précis où Gustave était en train d'annoncer à Ducanif qu'il lui avait trouvé à Billancourt le coin qui devait «abriter ses amours heureuses».
Nouvelle qui avait fait que Ducanif, transporté, s'était tourné vers Héloïse en s'écriant:
—Quand partons-nous, mon ange?
A quoi Héloïse avait répondu avec un frémissement de vestale:
—Quand vous le désirerez, Thomas.
Aussi Thomas, qui voulait que le soleil du lendemain se levât sur la chute de ce dragon de vertu, répondit-il sans hésiter une seconde:
—Tout de suite!!!
Le Tombeur des-Crânes avait donc bien tort, on le voit, de croire qu'il avait huit jours devant lui. Il était à parier qu'Héloïse et Gustave, qui ne se souciaient pas de l'attendre, auraient, avant le point du jour, levé le pied en emportant le portefeuille tout gonflé de titres au porteur.
Cependant le baron de Walhofer avait sonné à la porte du magistrat. Elle lui fut ouverte par le valet de chambre Augustin qui le reconnut pour un des convives de son maître au dîner de l'avant-veille.
—M. le baron voudra bien attendre au salon. Mon maître est en ce moment en conférence dans son cabinet avec son ami M. Camuflet, annonça-t-il.
—Bon! bon! j'attendrai! Tout mon temps est dévolu à M. Grandvivier. Ne m'annoncez même pas. Je ne voudrais pas interrompre l'entretien des deux amis, répondit Alfred tout amicalement, en visiteur familier et qui a peur d'être importun.
Quand, précédé par Augustin qui le conduisait au salon, le Tombeur-des-Crânes traversa la salle à manger, Cydalise, était en train d'enlever le couvert du dîner.
—Je vais partir en course pour notre maître. Si un autre visiteur sonnait, vous aurez à aller ouvrir, recommanda le valet de chambre à la cuisinière.
—Aussitôt ce larbin parti et pendant que le Grandvivier sera dans son cabinet, je pourrai dire deux mots à Cydalise, pensa le Tombeur-des-Crânes.
Et l'oreille tendue, il écouta le pas du domestique qui, après l'avoir introduit au salon, gagnait l'antichambre pour aller faire sa course.
M. Grandvivier pouvait d'un moment à l'autre sortir de son cabinet. Alfred n'avait pas un instant à perdre. Il n'attendit donc pas que la porte du carré se fût refermée sur Augustin pour se glisser dans la salle à manger où était restée Cydalise.
Cela fut cause qu'il n'entendit pas Augustin qui après avoir ouvert la porte, s'était trouvé nez à nez avec La Godaille s'apprêtant à sonner, dire au jeune homme:
—Monsieur Bazart, mon maître, en ce moment, est occupé. Il va vous falloir attendre au salon.
Puis il avait ajouté:
—... Du reste, vous n'y serez pas seul.
Sur ce, il avait tiré la porte derrière lui, laissant La Godaille dans l'antichambre, sans qu'un coup de sonnette eût averti de son arrivée.