XIV
A présent qu'un retour sur le passé a montré comment et pourquoi Alfred le Tombeur-des-Crânes s'était créé baron de Walhofer, il faut revenir au moment où, chez M. Grandvivier, le baron avait dû fuir devant la poursuite acharnée de La Godaille lui tombant sur le dos, alors qu'il causait avec Cydalise.
Dans le salon où il s'était d'abord rendu en s'attendant, comme le lui avait annoncé Augustin, à y trouver quelqu'un qui l'avait précédé, La Godaille, on se le rappelle, n'avait pas fait longue pause. Ne voulant pas être indiscret à écouter plus longtemps la conversation de Camuflet et de M. Grandvivier qui lui arrivait, sans un mot perdu, par la porte entr'ouverte du cabinet du juge, le jeune homme s'était décidé à passer dans une autre pièce de l'appartement.
Alors il s'était souvenu qu'à son arrivée, en suivant le couloir de dégagement, il avait entendu quelques paroles qui lui avaient donné à croire que dans la salle à manger, une querelle d'amoureux s'était engagée entre Cydalise et son tenant d'amour. Or, en rapprochant les deux faits, celui de cette dispute et celui de l'absence du salon de ce visiteur précédent dont lui avait parlé Augustin, il en avait conclu que visiteur et amoureux ne faisaient qu'un même individu et, histoire de s'amuser à écouter des bisbilles d'amants, il s'était dit:
—Je ne serais pas fâché de connaître celui des amis de M. Grandvivier qui en pince pour sa cuisinière.
Sans autre précaution que d'assourdir son pas, déjà étouffé par les tapis, le jeune homme put retourner dans le couloir de dégagement où, collé contre la cloison, près de la porte à demi ouverte, il écouta Cydalise qui disait:
—On pourrait nous entendre, ne restons pas ici, viens dans la cuisine.
—Puisque je te répète qu'Augustin est parti pour sa course. Quant à ton maître, en venant ici, j'ai laissé derrière moi toutes les portes ouvertes. Au premier bruit de fauteuils dans le cabinet nous annonçant le départ du visiteur de ton maître, nous nous séparerons... Dans ta cuisine, je ne saurais expliquer ma présence, si je m'y faisais surprendre, tandis que dans cette salle à manger, je puis y être venu pour admirer ces tableaux de nature morte.
Cette explication donnée, la voix d'homme reprit:
—Ne perdons pas notre temps. Au plus pressé... Quand revient-elle?
La question était posée d'un ton bref et impérieux qui frappa La Godaille aux écoutes.
—Je connais cette voix. Où donc l'ai-je entendue? se demanda-t-il.
Cependant Cydalise avait répondu:
—Je l'ignore. Pourtant, il y a trois jours, le tapissier est venu remettre sa chambre en état.
—Et puis?
—Tu en demandes trop. A présent tu en sais autant que moi, fit la cuisinière impatientée.
Les conseils de sa mère, au sujet de Cydalise, durent revenir au souvenir d'Alfred, car il reprit d'un ton qui menaçait:
—Tu me connais, ma fille, et tu sais qu'il ne fait pas bon me trahir. Depuis quelque temps, tu n'es pas franche du collier. Prends garde à toi! Prends garde!
Cydalise fit entendre un petit rire de bravade et répliqua:
—Tu répètes le refrain que je te chante depuis belle lurette. Prends garde à toi! M'est avis que ce mariage que tu crois immanquable te craquera en pleine main. Tu ferais mieux d'y renoncer... mademoiselle Grandvivier n'est pas pour ton nez, mon joli coeur!
A ces mots qui, bien que tout bas prononcés, lui arrivaient des mieux distincts, La Godaille avait éprouvé une surprise de dégoût:
—Oh! oh! se dit-il, quel est cet ignoble particulier qui, tout en étant l'amoureux de la cuisinière, vise la fille de M. Grandvivier? Voilà un joli monsieur!
Et se mettant à interroger sa mémoire il se demanda encore:
—Où donc ai-je entendu cette voix-là?
Le Tombeur-des-Crânes avait souri ironiquement aux dernières paroles de la cuisinière et d'un ton sec:
—Mademoiselle Grandvivier ne peut appartenir à un autre qu'à moi, articula-t-il. Je saurais éloigner d'elle quiconque voudrait me la disputer.
—En quoi faisant?
—En faisant savoir à ce rival qu'il arrive second, articula railleusement le Tombeur-des-Crânes.
Si gangrené qu'était le moral de Cydalise, elle éprouva un frémissement d'horreur.
—Tu joindrais cette nouvelle infamie à l'autre! appuya-t-elle d'une voix indignée.
—Je défendrais mon bien. Tous les moyens me seraient bons pour le conserver, ricana Alfred.
Il y eut un accent de pitié chez Cydalise quand, bien lentement, elle répondit:
—Reste à savoir si celui auquel tu adresserais ta dénonciation abjecte ne serait pas un homme de coeur qui ne voudrait pas rendre une jeune fille responsable de son malheur, quand elle était endormie par un narcotique, d'avoir été la victime d'un misérable.
En entendant cette révélation d'un secret épouvantable, La Godaille s'était redressé pâle et frissonnant de colère.
—Quel est ce scélérat? se demanda-t-il.
Et, désireux de connaître un tel coquin, il avança la tête dans l'ouverture de la porte, espérant n'être pas aperçu pendant la seconde que durerait le coup d'oeil rapide dont il dévisagerait son homme.
En causant, Cydalise se tenait sur le seuil de sa cuisine, faisant face à Alfred, qui par, conséquent, se montrait de dos à Frédéric Bazart.
Ce fut la cuisinière qui découvrit cette tête, aux yeux brillants de colère, qui apparaissait, silencieuse, dans l'encadrement de la porte.
A la pensée que son entretien avec Alfred avait eu un auditeur, l'épouvante décomposa subitement le visage de Cydalise.
—Qu'as-tu donc, ma fille? demanda le baron.
Incapable de parler, tant l'effroi lui serrait la gorge, elle tendit le doigt vers La Godaille.
Pour suivre ce geste du regard, Alfred se retourna.
Alors La Godaille put voir sa figure.
—Le Tombeur-des-Crânes! Ah! je te retrouve enfin! s'écria-t-il tout vibrant de haine.
Et il prit son élan pour bondir sur cet ennemi qu'il avait cherché pendant les deux ans écoulés depuis l'assassinat de Carambol et la mort de Vernot.
Mais la salle à manger était large. L'espace à franchir lui donnait un désavantage sur Alfred, placé au seuil de la cuisine. Au moment où La Godaille atteignait ce seuil, la porte venait d'être fermée et verrouillée intérieurement par le Tombeur-des-Crânes qui, poussant devant lui Cydalise, disparaissait à ses yeux.
—Fuyons! fuyons! répétait Cydalise affolée par la terreur, au bruit du craquement de la porte enfoncée par La Godaille dont la colère décuplait la force.
Oui, il fallait fuir devant cet ennemi qui, bientôt, aurait renversé l'obstacle s'opposant à sa poursuite.
Alors, tous deux, sortant par la porte de service, s'élancèrent dans l'escalier. Ils n'étaient encore qu'au palier de Fraimoulu quand le fracas de la porte enfin brisée par la Godaille leur annonça qu'il allait accourir sur leurs talons. Toute fuite leur était impossible. Nul temps ne leur restait pour prendre l'avance, surtout à cause de Cydalise pantelante d'effroi.
—Là! là! fit le Tombeur-des-Crânes en voyant la porte de la cuisine de Fraimoulu, laissée ouverte par Hilarion parti pour chercher son petit salé.
Il était temps. A peine Alfred avait-il refermé cette porte, que Cydalise tombait évanouie sur le carreau de la cuisine, pendant qu'au dehors, on entendait La Godaille descendant l'escalier à toute vitesse, en chasse de ceux qu'il croyait fuyant toujours devant lui et dont il venait de dépasser le refuge.
—Cours toujours! se dit Alfred.
Mais, après avoir échappé à un danger, il était tombé dans un autre. Il le comprit à un bruit de pas qui se dirigeaient vers la cuisine. C'était Gontran qui arrivait, expédié par Fraimoulu, lequel, ayant entendu la porte se refermer, croyait à la rentrée d'Hilarion avec son petit salé et s'impatientait de ne pas voir apparaître l'ex-valet du duc del Punaisiados et sa charcuterie.
Abandonnant donc Cydalise évanouie sur le carreau, le Tombeur-des-Crânes serait bien sorti, mais il risquait de rencontrer La Godaille qui, étonné de cette prompte disparition, n'allait pas manquer de revenir sur ses pas. Il lui fallait donc un refuge où il pût attendre que la patience de son poursuivant fût lassée et qu'il eût mis fin à ses recherches.
En un clin d'oeil, il se réfugia dans l'office de la cuisine et quand Gontran entra, Cydalise évanouie s'offrit seule aux regards du jeune architecte.
Après avoir attendu que Cydalise fût revenue à elle et fût remontée chez M. Grandvivier, le Tombeur comptait s'esquiver au premier instant que la cuisine serait déserte. Mais son départ n'avait pu s'effectuer de façon aussi simple. Sur le point d'être forcé en sa cachette par Hilarion qui voulait entrer dans l'office pour y prendre le plat sur lequel il servirait son petit salé, Alfred l'avait aveuglé en lui jetant aux yeux le sac de poivre qu'il avait trouvé sur une des planches de l'office.
Et, pendant que l'aveuglé se roulait à terre de douleur en poussant des cris d'orfraie, il s'était évadé de la cuisine et avait gagné la rue sans rencontrer La Godaille qui, revenu sur ses pas, le cherchait en ce moment dans les combles de la maison.
Il était bien désespéré du secret qu'il avait si involontairement appris sur mademoiselle Grandvivier, ce brave et bon La Godaille. Qu'allait-il répondre au juge quand il l'interrogerait sur la scène violente qui s'était passée chez lui?
Ignorant que celui qu'il ne connaissait que sous le nom du Tombeur-des-Crânes s'était introduit chez le magistrat sous le titre de baron de Walhofer, le jeune homme ne pouvait s'expliquer la présence de l'ancien saltimbanque sous le toit de M. Grandvivier.
Oui, qu'allait-il répondre aux questions du juge? Bien sûrement, il ne saurait lui répéter ce qu'il avait entendu sur sa fille. Révéler un tel secret à un père! Mais, là, il suspendit ses réflexions pour se demander:
—Peut-être le sait-il?
Alors il songea au caractère profondément triste du magistrat qui semblait porter en son coeur une blessure morale terrible.
Il se souvint aussi du jour où, dans son cabinet de juge d'instruction, M. Grandvivier lui avait demandé de lui apprendre à faire sauter la coupe, et, dans sa mémoire, il retrouva cette phrase que le juge avait prononcée en le voyant s'étonner d'un aussi étrange caprice:
—La Godaille, savez-vous ce que c'est que la haine... celle qui vous mord sans cesse au coeur... celle qui rêve une vengeance sans pitié ni merci?
A ce souvenir, Frédéric Bazart secoua tristement la tête et murmura:
—Oui, il sait le malheur de sa fille et, depuis longtemps, il prépare sa vengeance.
Puis, en se disant qu'il s'agissait du Tombeur-des-Crânes, il se révolta en disant:
—Ah! mais non! mais non! pas de ça! Mon compte à régler avec le bel Alfred est plus ancien que celui de M. Grandvivier. Il faut d'abord que le brigand passe par mes mains... S'il en reste des morceaux, je les passerai au magistrat.
Et persistant dans son idée de priorité:
—Tuer le Tombeur-des-Crânes, quelle belle occasion de faire d'une pierre deux coups. Je vengerai Vernot et le vieux Carambol et je punirai, en même temps, le misérable qui a perdu mademoiselle Grandvivier.
Comme il prononçait ce nom, il crut encore entendre cette réponse faite par Cydalise à son amant lorsque celui-ci avait dévoilé son intention d'apprendre le secret de celle qu'il avait perdue à quiconque voudrait lui disputer sa main:
—Reste à savoir si celui auquel tu adresserais ton abjecte dénonciation ne serait pas un homme de coeur qui ne voudrait pas rendre une jeune fille responsable de son malheur, quand elle était endormie par une narcotique, d'avoir été la victime d'un misérable.
Et tout naïvement La Godaille se dit:
—Si je la demandais en mariage?...
Sur ce, il avait cessé ses vaines recherches dans les combles de la maison à la découverte de son ennemi disparu si étrangement, et il était redescendu chez le magistrat en se demandant:
—Où diable retrouverai-je maintenant mon gredin de Tombeur-des-Crânes qui m'a si prestement filé sous le nez?
Aux cris qu'avait poussés La Godaille et au fracas de la porte qu'il brisait, M. Grandvivier et Camuflet, interrompant brusquement leur entretien, étaient accourus assez à temps pour que le magistrat pût reconnaître la voix du jeune homme qui, en ce moment, descendait l'escalier à la poursuite du Tombeur-des-Crânes qu'il croyait fuyant vers la rue.
En un instant, le juge devina la scène.
—Les deux misérables auront parlé de ma fille devant La Godaille... Ce jeune homme connaît mon secret, pensa-t-il.
Incapable de rien deviner, Camuflet, taquiné par une curiosité monstre, fit, on s'en souvient, cette proposition:
—Si je descendais questionner le concierge. Il n'est pas sans avoir vu passer ces deux hommes dont l'un pourchassait l'autre.
Tout heureux de la permission accordée, le triple veuf prit son vol, laissant M. Grandvivier dans la salle à manger. Alors le juge, qui, devant un témoin, avait dompté son désespoir, se laissa tomber anéanti sur un siège en murmurant:
—Je voulais que la mort des deux complices enfermât dans leurs tombes le secret de mon enfant... et voici, à cette heure, qu'il est connu d'un autre!
Il demeurait plongé en sa rêverie douloureuse quand il en fut tiré par le bruit de la rentrée de Cydalise. Après que les soins de Gontran lui avaient fait reprendre connaissance, cette fille remontait chez son maître.
M. Grandvivier se leva aussitôt et quand Cydalise, à son appel, fut arrivée en sa présence:
—C'était lui, n'est-ce pas? demanda-t-il de cette voix sèche et brève qui faisait tressaillir toujours la domestique.
—Oui, dit-elle avec effort.
—Et vous parliez de mon enfant?
—Oui.
—Alors?
Cydalise parvint à maîtriser sa peur et répondit:
—Alors est entré ce jeune homme qui nous écoutait, et qui s'est précipité sur Alfred.
Cette simple phrase suffit à M. Grandvivier, qui, durant deux minutes, resta muet, attachant sur la femme son regard aigu et froid. Ensuite, d'une voix grave et lente:
—Cydalise, dit-il, quand vous êtes venue me révéler le crime dont vous avez été involontairement la complice, je vous ai promis que, le jour où je n'aurais plus besoin de vous, je vous rendrais votre liberté... Dès ce moment, vous êtes libre.
La Belle-Flamande avait donc pleinement raison quand elle appelait la méfiance de son fils sur la facilité avec laquelle Cydalise paraissait avoir oublié le: «Je me vengerai!» dont elle avait accompagné le départ d'Alfred à sa sortie de la chambre de mademoiselle Grandvivier. Prise d'une haine féroce pour l'amant qui l'avait trompée, avide de vengeance tout en voulant laisser à un autre le soin de cette vengeance, elle avait, le lendemain même, tout révélé à M. Grandvivier.
A cet aveu qui lui brisait le coeur, une seule pensée était venue au cerveau en fureur du père. Loin d'aller demander à la justice la punition du crime, c'est-à-dire d'apprendre à tous, par la publicité des débats, le malheur de sa fille, il avait résolu de se faire justice en tuant les deux coupables dont une seule parole pouvait perdre à tout jamais son enfant.
Et, pourtant, il avait paru, non pas pardonner, mais vouloir faire grâce à Cydalise quand il lui avait dit:
—Si vous me servez sans que rien puisse avertir votre complice, je vous épargnerai en laissant au ciel le soin de vous punir.
Mais, sous cette apparence de miséricorde, le père, implacable en son projet de faire disparaître les deux auteurs du déshonneur de sa fille, avait caché cette espérance sinistre:
—Je l'épargnerai, mais l'autre me débarrassera de sa complice.
On comprendra donc, de reste, de quelle joie soudaine Cydalise avait été saisie quand, tout à l'heure, son maître lui avait dit:
—Je vous avais promis que, le jour où je n'aurais plus besoin de vous, je vous rendrais votre liberté... Dès ce moment, vous êtes libre.
Or, si elle devenait libre, c'était que l'heure était venue où il n'allait pas faire bon pour le Tombeur-des-Crânes, et Cydalise tenait à avoir mis promptement le large entre elle et celui dont, par vengeance, elle avait amené la perte. Ce fut donc avec un empressement joyeux qu'elle demanda:
—Puis-je partir sur l'heure?
—La soirée est avancée; pourquoi pas demain matin? objecta le juge.
Cydalise était fille prudente. Le Tombeur-des-Crânes pouvait échapper à la vengeance de M. Grandvivier et savoir qu'elle l'avait trahi. Alors elle serait exposée à un danger qu'il fallait prévenir en se mettant vite à l'abri.
—Demain matin je serai déjà en route, répliqua-t-elle.
—Il ne vous en faut pas moins passer quelque part votre dernière nuit à Paris. Pourquoi ne serait-ce pas sous mon toit, qui vous protégera contre celui que vous voulez fuir? avança M. Grandvivier.
Cydalise se mit à sourire.
—Oh! oh! fit-elle, là où j'irai dormir ma dernière nuit, Alfred n'aura pas l'idée de venir me chercher. Depuis que ce monsieur est devenu baron, il a complètement oublié notre petite chambre dans la masure de l'Impasse Turenne.
Etait-ce cela que le juge voulait lui faire avouer? Etait-ce qu'il ne voulait pas insister plus? Toujours est-il qu'il termina en disant:
—Allez donc, ma fille.
Et il ajouta cette phrase à laquelle Cydalise, dans sa hâte de décamper, eut le grand tort de ne pas faire attention, car elle lui sonnait l'alarme:
—Qu'une heureuse chance vous protège!
Puis il regagna son cabinet où, cinq minutes après, arrivait La Godaille qui, après avoir bien tourné et retourné, finissait par formuler cette demande:
—Voulez-vous, monsieur, me faire l'honneur de m'accorder la main de mademoiselle Grandvivier?
Le juge ne l'eut pas déjà appris par Cydalise, que cette demande lui aurait prouvé que le jeune homme n'ignorait rien du passé.
Alors, on l'a vu en un précédent chapitre, il était venu droit à Frédéric Bazart et lui avait dit d'une voix qui frémissait d'une sorte de honte:
—Ainsi vous savez?...
—Je sais surtout que vous avez besoin, vous et votre fille, d'un dévouement profond, discret... qui vous venge.
A quoi, sans s'engager par une promesse, M. Grandvivier, au grand étonnement de La Godaille, avait imposé pour première épreuve à son dévouement «de montrer le plus grand calme, à leur première rencontre, devant le baron de Walhofer qu'il avait eu le tort de prendre pour un saltimbanque surnommé le Tombeur-des-Crânes».
A peine le magistrat avait-il obtenu, à grand'peine, du jeune homme le serment d'obéissance, que revenait Camuflet de son enquête chez le concierge en annonçant qu'il ramenait avec lui M. de Walhofer. Il s'était rencontré avec le baron dans la loge du concierge, au moment où ce dernier venait y déposer, pour M. Grandvivier, sa carte de digestion. Il avait tant insisté que le baron, qui ne voulait pas monter, avait consenti à le suivre. M. de Walhofer était dans le salon, attendant pour pénétrer dans le cabinet qu'il eût été annoncé par lui.
A cette nouvelle, M. Grandvivier s'était dirigé vivement vers la porte de son cabinet pour recevoir le visiteur. Aussitôt qu'il en eut dépassé le seuil, on entendit sa voix, affectueusement aimable, qui disait:
—Mille pardons de vous avoir fait attendre, monsieur de Walhofer! Entrez donc par ici!
Si le baron ne pénétra pas immédiatement dans le cabinet, ce fut que le juge, sans y penser, lui barrait le passage, car, au lieu de céder le pas à son visiteur, il était demeuré sur le seuil pour dire à son domestique qui venait de pénétrer dans le salon:
—Ah! vous voici de retour, Augustin.
—J'ai fait la commission de monsieur, annonça le valet.
—Eh bien?
—Les deux rideaux de vitres sont à une fenêtre et la suivante est fermée avec ses persiennes.
A cette singulière annonce, M. Grandvivier fit une réponse non moins étrange.
—Très bien! dit-il. A bon entendeur salut!
Était-ce que cet entendeur était Camuflet? Il faut le supposer, car, après avoir dressé l'oreille au nom d'Augustin, dès qu'il eut entendu parler de rideaux et de persiennes, cette phrase le fit sourire et il se frotta les mains en se disant:
—Bon! c'est pour ce soir!
Et se refrottant encore les mains plus énergiquement, en homme qui se promet un heureux quart d'heure, il eut cette seconde pensée:
—Je vais attacher à mon chenapan un grelot qui le fera courir loin.
Cependant M. Grandvivier, qui fermait toujours le passage au baron, disait encore à son domestique:
—Augustin, allumez dans le fumoir. Vous nous y servirez du thé.
Et, comme pris d'une idée subite, il reprit vivement:
—Ah! et vous nous dresserez une table de jeu!
Puis, tout aussitôt, s'adressant au baron:
—Car, continua-t-il gaiement, puisque je vous tiens, mon cher monsieur de Walhofer, j'espère que vous voudrez bien me donner une leçon de jeu comme celle que j'ai reçue de vous le soir de mon dîner.
En entendant le magistrat parler de jeu, La Godaille avait éprouvé une surprise.
—Eh! eh! pensa-t-il, est-ce que M. Grandvivier va mettre en pratique son talent à faire sauter la coupe?
Enfin le magistrat s'était effacé pour donner le pas au baron tout en continuant d'une voix gaie:
—Ma foi! vous arrivez comme marée en carême, car, justement, ces messieurs et moi, nous étions en train de parler de vous.
Du premier coup d'oeil, le Tombeur-des-Crânes, à son entrée, avait reconnu La Godaille. Involontairement il fit un pas en arrière. Mais il était un hardi coquin, habile à tout remarquer promptement. En voyant son ennemi le regarder avec des yeux surpris, il devina qu'une chance quelconque s'était produite en sa faveur.
—Qu'est-il donc arrivé qui fige sur place ce garçon si disposé, il y a une heure, à m'étrangler? se demanda-t-il.
Ensuite, tout haut, en souriant:
—Vraiment, fit-il, vous parliez de moi? Et à quel propos?
Le magistrat montra La Godaille.
—A propos d'un bévue commise par ce grand nigaud ici présent.
Puis, s'adressant à La Godaille:
—Hein! que vous disais-je? A présent que voici M. le baron, vous pouvez juger par vous-même.
Pendant dix secondes, Frédéric Bazart attacha sur le baron ses yeux toujours effarés de surprise et enfin, la mine penaude, la voix pleine d'étonnement, finit par avouer:
—C'est à s'y méprendre.