XV
La Godaille achevait à peine ces mots, que M. Grandvivier s'adressait gaiement au baron:
—Vous ne comprenez pas? demanda-t-il.
—Je l'avoue, fit le baron.
—D'abord une question, reprit le juge toujours rieur. Vous est-il déjà arrivé d'être pris pour un autre? En un mot, vous doutez-vous que vous avez, de par le monde, votre sosie, bref, un homme qui est votre portrait tout craché?
Le jour qui tombait, en commençant à assombrir le cabinet, rendit imperceptible le léger sourire de satisfaction qui avait effleuré les lèvres du baron à ces paroles du magistrat.
—Ouf! je joue de chance! pensa-t-il.
Et il avait raison de le croire. Quand il avait été assailli par La Godaille, il avait d'abord manqué de sang-froid et, dans le premier effarement, il avait pris la fuite. Mais, lorsqu'il s'était vu hors de l'atteinte de son ennemi, la présence d'esprit lui était revenue. Il avait compris qu'il fallait payer d'audace, reparaître immédiatement chez le juge, faire face au danger en s'inspirant des circonstances pour le parer.
—Si je tarde d'une minute, le Grandvivier éventera la mèche... De l'aplomb! de l'aplomb! s'était-il dit.
Alors il était revenu sur ses pas et, dans la loge du concierge, où il était entré pour déposer sa carte en feignant de croire M. Grandvivier absent, mais déterminé à monter quand on lui aurait appris que le juge était chez lui, il s'était rencontré avec Camuflet qui, faisant son jeu, avait insisté pour qu'il se présentât chez le magistrat.
Et voilà qu'au lieu d'avoir à ruser, il trouvait la besogne toute faite par M. Grandvivier qui, loin d'être prévenu à son égard, lui tendait la perche en parlant d'un sosie. Donc le Tombeur-des-Crânes avait bien raison de se dire:
—Ouf! je joue de chance!
M. Grandvivier avait poursuivi son explication:
—Apprenez donc, cher monsieur de Walhofer, que les événements viennent de le faire découvrir. Ma cuisinière a un amant. Or, par le plus prodigieux des hasards, cet amant est précisément l'homme qui vous ressemble de point en point... un bateleur, je crois... assez mauvais drôle, à ce que m'affirme M. Frédéric Bazart, que vous voyez.
Ce disant, le juge avait montré de la main au baron La Godaille faisant toujours l'ébahi, puis il avait continué:
—Entre M. Bazart et ce gibier de potence, il existe un vieux compte à régler. En se trouvant tomber tout à coup et à son insu dans le tête-à-tête des amoureux, M. Bazart a reconnu son homme et il lui aurait fait un mauvais parti si le gredin ne lui avait malheureusement échappé.
Le Tombeur-des-Crânes écoutait, le sourire aux lèvres, avec de petits coups de tête.
—Mais, demanda-t-il, comment, en cette affaire, suis-je arrivé sur le tapis?
—Voilà. Quand M. Bazart est revenu de sa poursuite inutile pour s'excuser de la sorte d'esclandre qu'il avait causé chez moi, il m'a voulu dépeindre son chenapan. Jugez de ma surprise en l'entendant me faire votre portrait exact... J'en riais encore aux larmes quand on vous a annoncé.
Et, repris de rire, le juge ajouta:
—Ainsi, mon cher baron, vous êtes averti qu'il existe un coquin qui vous ressemble.
—Oui, c'est à s'y méprendre, répéta La Godaille, mais seulement au premier abord... car, maintenant que j'ai vu monsieur le baron, je ne saurais plus me tromper... Le Tombeur-des-Crânes est de taille moins haute.
A ce moment, Augustin apparut et annonça que le fumoir était prêt pour les recevoir.
—A rester ici, nous finirions par ne plus nous voir le bout du nez. Voici la nuit complètement venue, reprit M. Grandvivier en plaisantant.
Il céda le pas à M. de Walhofer en ajoutant:
—Montrez-nous la route, baron.
Alfred se dirigea vers le fumoir, suivi par La Godaille qui disait rageusement:
—Je t'en ficherai du baron, moi, à notre première rencontre dans un petit coin!
Derrière eux, mais à distance, venaient le juge et Camuflet. Avant de se mettre en marche, le magistrat avait soufflé au triple veuf:
—Avez-vous été satisfait du résultat de la commission faite par Augustin, que, à votre demande, j'ai envoyé examiner les fenêtres de votre nouvel ami M. Ducanif?
—Oui, dit tout bas Camuflet, ces rideaux tirés et ces persiennes fermées sont le signal convenu avec Ducanif pour me prévenir que c'est aujourd'hui que les deux misérables, qui convoitent sa fortune, vont le conduire à la campagne.
—Où ça?
—Oh! fit Camuflet avec une assurance moqueuse, à Billancourt, c'est certain. J'ai trop vanté au docteur certain caveau pour qu'il n'ait pas eu l'idée de choisir la maison que je possède là-bas et que je laisse inhabitée.
—Alors, vous allez me quitter?
—Pas encore; il est trop tôt.
Tout en parlant ainsi à voix basse, ils avaient gagné le fumoir, où les avaient précédés le baron et La Godaille, auxquels Augustin offrait déjà leurs tasses de thé.
Déterminé qu'il était à brûler le soir même ses vaisseaux, en demandant à M. Grandvivier la main de sa fille, le Tombeur-des-Crânes maudissait la présence des deux autres invités du magistrat.
—Ces deux-là vont me gêner quand, si le père résiste, je ferai valoir mes droits à ne pas être refusé, se disait-il en tâtant dans la poche de son gilet la boucle d'oreille volée à mademoiselle Grandvivier lors de son crime.
Tout en dégustant son thé à petites gorgées, le juge vint à lui et, en lui montrant la table de jeu:
—Savez-vous, baron, que vous êtes un grand coupable? dit-il.
—Coupable... de quoi!
—Avec votre première leçon, vous m'avez donné la passion des cartes à ce point que je suis devenu un enragé joueur.
—Oh! joueur à deux sous, dit, en plaisantant, le baron. Aussi peu habile que vous êtes encore, il serait maladroit à vous de risquer plus forte somme.
L'amour-propre du juge parut se rebiffer.
—Cela vous plaît à dire, articula-t-il sèchement. Tous ces jeux, qu'on prétend si difficiles, dès qu'on en connaît les premières règles, ne sont qu'une affaire de hasard qui, souvent, déroute ceux qui se croient les plus malins.
—Euh! euh! je ne suis pas de votre avis, appuya ironiquement le baron.
—Bah! bah! lâcha le juge, je persiste dans mon dire. Tenez, je n'en suis qu'à ma première leçon et vous êtes passé maître. Eh bien! que la chance soit pour moi, je vous gagnerais, malgré mon inhabileté, jusqu'à votre dernier sou.
Cela avait été dit d'un ton si ridiculement assuré que le baron crut devoir le faire baisser d'un cran.
—Heureusement pour vous que je ne veux pas vous prendre au mot, gouailla-t-il, car, à mille francs la leçon, je vous prouverais que vous avez encore besoin de longues études.
—Mille francs! répéta le juge. J'ai fait aujourd'hui une bonne oeuvre: je ne sais ce qui me retient de me la faire rembourser par vous.
Le Tombeur-des-Crânes avait en poche les dix mille que lui avait donnés la Belle-Flamande. Et même, n'eût-il pas possédé cette somme, qu'avec une mazette de la force du magistrat il était cent fois certain de gagner. Il montra donc la table de jeu en disant:
—Ces messieurs sont témoins que c'est vous qui exigez, pour ainsi dire, que je vous rembourse votre bonne oeuvre.
M. Grandvivier sembla hésiter.
—Ah! ah! cher ami, vous êtes moins brave! dit en riant Camuflet.
La plaisanterie parut avoir piqué la vanité de joueur du magistrat qui vint brusquement s'asseoir devant la table de jeu en s'écriant:
—Ma foi! je ne m'en dédis pas!
La Godaille avait suivi silencieusement la scène. En voyant le Tombeur-des-Crânes étendre la main vers les cartes pour les battre, il eut un imperceptible sourire.
—Voilà un imbécile qui a bien gentiment mordu à l'hameçon, pensa-t-il.
Et il se mit à suivre la partie, ses yeux attachés sur les mains du juge, en professeur curieux de voir son élève pratiquer ses leçons.
—Ah ça! il a donc tout oublié! finit-il par se dire avec un étonnement profond.
En effet, M. Grandvivier venait de perdre cinq parties consécutives, ce qui fit que Camuflet lâcha, en guise de conseil, au joueur malheureux:
—A ce train-là, mon ami, est-ce que votre bonne oeuvre ne vous est pas encore revenue au double?
—Ah! non. Je n'en suis pas encore là, car j'ai donné vingt mille francs, répondit le juge que semblait avoir abandonné le sang-froid nécessaire à tout joueur.
—Désirez-vous que nous cessions la partie! proposa le Tombeur-des-Crânes dont l'accent rimait mal avec les paroles, car il accusait une sorte de pitié insolente qui, loin de prêcher la prudence, piquait au vif l'amour-propre de son adversaire.
—Quitte ou double, articula nettement le juge.
Au fait, puisqu'il tenait un si gras pigeon qui s'était offert à lui, pourquoi Alfred ne l'aurait-il pas plumé?
—Va pour cinq mille francs! dit-il.
Et une nouvelle partie commença.
Soudain La Godaille, dont le regard ne quittait pas les mains de M. Grandvivier, éprouva un petit tressaillement joyeux:
—Ah! ce coup-ci, ça y est! se dit-il.
Et bientôt le juge, gagnant cette partie, rentra dans son argent.
Comme bien des joueurs qui, quinteux dans la perte, ont le gain bruyant et piaffeur, M. Grandvivier s'écria:
—Quand je vous disais que c'est l'affaire de ce hasard qu'on appelle la veine!... Je sens qu'elle m'est venue. S'il me plaisait, je vous gagnerais les vingt mille francs en question.
Cette morgue méritait une leçon. Alfred montra les cartes en disant:
—Puisque vous êtes si certain de gagner, je vous fais encore cinq mille francs.
La donne, tirée à la plus belle carte, appartint au juge.
—Bon! ça y est encore! pensa La Godaille toujours au guet.
En trois coups, le Tombeur-des-Crânes perdit. A son tour, il prononça:
—Quitte ou double.
Sans rien découvrir de ce que La Godaille y voyait, Camuflet avait suivi la partie, taquiné par une curiosité qui s'était tue tant que le juge avait été en perte, mais qui parla quand le magistrat eut gagné cinq mille francs.
—Peut-on savoir, cher ami, quelle bonne oeuvre vous a coûté vingt mille francs? lâcha-t-il.
—Je ne vous l'ai pas dit? demanda M. Grandvivier étonné.
Alors, tout en rangeant ses cartes en sa main, il continua:
—Apprenez donc que Cydalise m'a quitté il y a deux heures. Je me suis fait un cas de conscience de ne pas laisser partir, les mains vides, cette fille dont la santé s'est délabrée à mon service. Je lui ai donné vingt mille francs... Demain matin, à la pointe du jour, elle doit filer pour la campagne...
Et se mettant à rire:
—Quant je dis «filer», c'est que c'est le vrai mot, appuya-t-il, car elle semblait avoir le feu à ses jupes, tant elle avait hâte de soustraire, elle et ses vingt mille francs, au mauvais drôle qui est son amant. C'est à ce point que, pour dépister ce ruffian, elle n'a pas même voulu passer sa dernière nuit ici... Elle est allée coucher dans une chambre qu'elle a en ville... du côté de la rue de Turenne, je crois. Demain elle sera loin et aura mis son magot hors de la portée des griffes du vaurien.
Sur ce, M. Grandvivier qui, tout en parlant, avait continué de jouer, abattit sa dernière carte en disant:
—J'ai encore gagné, mon pauvre baron. Vous en êtes de vos dix mille francs.
Le pauvre baron n'avait vu que du feu à cette partie qui achevait la rafle des dix jolis billets donnés par la Belle-Flamande.
Toute son attention était restée tendue au récit du magistrat. Au prix d'un immense effort, il avait dompté la fureur qui lui était montée au cerveau à la nouvelle de la fuite de Cydalise, de cette alliée qui l'abandonnait.
Aussi, en même temps que, la figure impassible et le geste calme, il tirait de son portefeuille les cinq derniers billets perdus, la rage sourde qui grondait en lui le faisait se dire:
—Ah! tu es allée te cacher dans notre taudis de la rue de Turenne! Avant peu, nous compterons, la belle!
De plus en plus fanfaron dans sa victoire, M. Grandvivier venait de s'écrier tout goguenard:
—Je ne suis encore qu'à la moitié de ce que j'ai donné à Cydalise. Allons! monsieur de Walhofer, mettez-y un peu de complaisance, complétez-moi la somme... Une dernière partie de dix mille... Risquez un nouveau quitte ou double.
Alors la colère terrible qui couvait, chez le Tombeur-des-Crânes, contre Cydalise, se tourna sur M. Grandvivier chantant trop son triomphe.
—Toi, méchant robin, je vais te rabattre ton caquet! pensa-t-il.
Et sa main se glissa vers la poche de son gilet où il avait placé la boucle d'oreille volée, dans la nuit du crime, à mademoiselle Grandvivier.
Le Tombeur-des-Crânes n'avait pas encore achevé son mouvement quand la pendule du fumoir, qui tinta dix heures, fit se lever brusquement Camuflet.
—Je vous demande la permission de vous quitter, dit-il au juge en lui tendant la main.
—Allez, cher ami, et rappelez-moi au bon souvenir de M. Ducanif que je compte voir encore à ma table à son retour, répondit tranquillement M. Grandvivier.
—Je ne manquerai pas de lui faire votre commission, promit Camuflet qui, après un double salut de tête aux deux autres assistants, gagna la porte et disparut.
Dans ce qui venait d'être dit, deux mots avaient sonné des mieux suspects à l'oreille du baron surpris. D'abord le nom de Ducanif avait éveillé son attention, puis le mot de «retour» l'avait alarmé.—Ducanif partait donc? Est-ce que Gustave et Héloïse, plus alertes que lui qui comptait avoir encore huit grands jours pour se retourner, allaient lui brûler la politesse en décampant sans le prévenir, pour entraîner Ducanif et s'assurer sa dépouille sans avoir à la partager avec un tiers maudit. Dans le cas actuel, c'était affaire d'arriver au bon moment pour étendre la main sur le portefeuille. Au plus petit retard, il risquait de ne plus trouver ses particuliers qui, après leur coup fait, auraient levé le pied avec les valeurs en poche.
—Sans ce Camuflet, j'étais floué, se dit Alfred.
Et, en pensant ainsi, il se croyait prévenu à temps. Demain, il leur tomberait sur le dos et leur arracherait les marrons qu'ils lui avaient tirés du feu.
Aussi fut-ce avec l'espérance de savoir par le juge le moment précis de ce départ du lendemain qu'en guise de plomb de sonde il posa cette question:
—M. Ducanif est donc à la veille d'un départ?
—Ah! tiens! oui, fit le magistrat, c'est vrai, vous connaissez M. Ducanif. Vous demeurez dans la même maison.
—Précisément. Mon appartement est au-dessous du sien.
Et, ramenant sa question sur le tapis, le Tombeur-des-Crânes continua:
—C'est pourquoi je m'étonne que M. Ducanif, qui me prend volontiers pour confident, soit, sans qu'il m'en ait rien dit, à la veille d'un départ.
—Oh! oh! mieux qu'à la veille; dites au jour ou, plutôt, à la nuit d'un départ.
Le baron se redressa sur sa chaise à ces mots qui donnaient l'alarme à sa croyance d'arriver, le lendemain, encore à temps.
Tout gaiement, le juge avait continué:
—Ducanif me paraît avoir une bien grande envie de campagne, lui qui part ce soir, pour ainsi dire en pleine nuit, quand il aurait pu attendre à demain matin.
C'était net, précis. Il n'y avait plus pour le Tombeur-des-Crânes à se leurrer.
—Si je n'arrive pas avant eux à Billancourt, je suis flibusté, se dit-il étranglé par la colère.
Dame! il avait voulu chasser deux lièvres à la fois et voilà qu'un des deux gibiers menaçait de lui échapper. Mais il était encore temps, bien juste temps, par exemple, de courir à celui qui allait être à perte de vue. Quitte à revenir, le lendemain, poursuivre l'autre lièvre.
Voilà donc comment Alfred, qui allait mettre sous les yeux de M. Grandvivier la boucle d'oreille de sa fille, laissa le bijou dans sa poche, en se disant:
—Toi, tu ne perdras pas pour attendre!
En pensant ainsi, il esquissait le geste de se lever.
—Mais, fit le juge, vous oubliez que je vous dois une revanche. Vous refusez donc mon quitte ou double?
—Vouloir résister à votre chance de ce soir serait folie de ma part.
—Tant pis! lâcha M. Grandvivier avec un dépit comique; je n'aurais pas été fâché de vous faire compléter mes vingt mille francs donnés à Cydalise.
Ce nom, sur lequel avait pesé le juge, raviva la mémoire du Tombeur-des-Crânes sur la trahison de sa maîtresse.
—Encore un compte à régler avant l'aurore! pensa-t-il.
Les pieds lui brûlaient de partir. Une seule minute de retard pouvait lui coûter la fortune de Ducanif. Il fut donc aux anges quand M. Grandvivier, de lui-même, lui donna congé en disant:
—Je n'insiste plus, baron. C'était cette revanche à vous offrir qui me poussait à vouloir vous garder plus longtemps ici.
Et, après une poignée de main échangée, M. Grandvivier laissa partir le Tombeur-des-Crânes qu'il reconduisit jusqu'à la porte de l'appartement.
En revenant, il rencontra La Godaille qui gagnait hâtivement la sortie.
—Où allez-vous donc, monsieur Bazart? demanda-t-il en étendant le bras pour lui barrer le passage.
—Je veux suivre ce misérable.
—Dans quel but?
—Pour venger ses victimes.
Le magistrat n'était plus le même. A l'air enjoué et aimable qu'il avait montré au baron, avait succédé, sur son visage, l'expression d'une joie féroce, celle du fauve qui flaire le sang.
Il éclata d'un rire amer en disant:
—Laissez donc faire les événements, ils vous vengeront mieux encore que vous-même.
Ensuite, montrant la porte qui s'était refermée derrière le baron, il demanda:
—Savez-vous où va cet homme?
—Non.
—A la guillotine qu'il aura méritée cette nuit.
Et, se reprenant, il ajouta:
—A moins qu'il ne lui advienne une heureuse chance.
—Laquelle? fit La Godaille.
—Celle d'être mort demain matin.