II

Transportée par Lambert et Fichet sur le fauteuil où elle était évanouie, la comtesse avait été couchée, dans le boudoir, sur un long sopha, servant de lit de repos.

En plus de la porte ouvrant sur un large vestibule, le boudoir était desservi par une autre porte que le comte de Méralec se hâta d'aller ouvrir. Elle donnait sur une chambre, entourée d'armoires, qui servait de lingerie. Une chaise et une petite table à ouvrage, placées près d'une fenêtre, attestaient que c'était là que, tout en se livrant à des travaux d'aiguille, la dame de compagnie de la comtesse devait se tenir aux ordres de sa maîtresse.

Son inspection faite, le comte revint à Lambert et Fichet en leur disant:

—J'ai à causer avec la chère comtesse; vous allez donc, mes braves, vous installer dans le vestibule, avec la consigne de ne laisser entrer personne, sauf l'ami Fil-à-Beurre. Si quelqu'un, le général Labor par exemple, se présentait, vous répondriez que la comtesse, remise de son émotion, a demandé qu'on la laissât un peu reposer… Vous me comprenez?

—Que je n'ai pas la compréhension obstruée, répliqua Fichet, qui s'en alla suivi de Lambert.

Le comte, alors, s'adressant au troisième de ses compagnons:

—Vous, mon cher lieutenant, dit-il, soyez assez bon pour vous établir dans la lingerie. Si la faction doit être longue, j'espère qu'elle ne vous sera pas désagréable, car certaine petite table que je viens de voir dans cette pièce, me prouve que vous ne tarderez pas à y recevoir une gentille visite.

Ce disant, le comte, dont les yeux étaient fixés sur sa femme, guettant si elle reprenait ses sens, avait pris le bras du lieutenant pour le pousser doucement vers la lingerie. En sentant une résistance à sa pression, il leva la vue sur son compagnon.

—Qu'avez-vous donc, Vasseur? Vous êtes pâle comme un mort! dit-il vivement.

En effet, Vasseur, le regard braqué sur la comtesse évanouie, les traits contractés, les lèvres frémissantes, était en proie à une violente émotion.

—Meuzelin, balbutia-t-il avec effort, je connais cette femme. Sa vue évoque en moi de bien terribles souvenirs.

—Chut! chut! souffla Meuzelin; alors, c'est une raison pour qu'elle ne vous voie pas devant elle quand elle retrouvera ses sens. Tout vient à point, lieutenant. Plus tard, vous me conterez votre histoire.

Tout en conduisant Vasseur vers la porte de la lingerie, il continua:

—Il est important que je me trouve seul avec madame de Méralec. Vous n'apparaîtrez qu'à mon appel.

Quand il eut refermé la porte sur le lieutenant, Meuzelin vint s'asseoir auprès du lit de repos et, bien tranquillement, il attendit que la comtesse eût retrouvé ses esprits.

L'attente, du reste, ne fut pas longue. Bientôt un faible mouvement annonça le retour de la comtesse à la vie. Deux minutes après, elle se releva péniblement sur son séant. En même temps qu'elle cherchait à rassembler ses idées indécises, elle promena autour d'elle un regard encore vague.

Alors ses yeux s'emplirent brusquement d'épouvante lorsqu'ils s'arrêtèrent sur le gros homme assis près d'elle, dont la vue lui rappela ce qui s'était passé.

—Eh bien, ma chère Clotilde, vous vous trouvez donc mieux? dit la voix railleuse de Meuzelin.

Les dents claquantes, frissonnante de tout son corps, elle resta muette, anéantie par la terreur.

—Tudieu! reprit Meuzelin toujours gouailleur, savez-vous, douce amie, que vous faites très piteux accueil à votre mari bien-aimé?

Cette voix mordante et ironique galvanisa la femme terrifiée, qui bégaya péniblement:

—Vous n'êtes pas mon mari!

—Alors, ma toute belle, pourquoi m'avez-vous donc, devant cette brute de Labor, reconnu pour le comte de Méralec?

—Non, vous n'êtes pas le comte de Méralec! prononça la comtesse avec une sorte de rage.

—Parce que? fit Meuzelin.

—Vous le savez bien.

—Dites toujours, ma bonne Clotilde.

Elle hésita et, enfin, exaspérée par un ricanement sardonique du gros homme, elle répondit:

—Vous n'êtes pas M. de Méralec, puisque vous me reconnaissez pour votre femme.

—Oh! oh! lâcha Meuzelin; savez-vous, ma charmante, que vous avez l'air d'avouer tout bonnement que vous n'êtes pas plus comtesse que je ne suis comte?

Après un petit silence pendant lequel il attendit inutilement que
Clotilde répondît, le policier reprit:

—Alors que suis-je donc? Pouvez-vous me l'apprendre?

Elle remua négativement la tête.

—Voulez-vous que je vous aide à trouver? proposa Meuzelin. J'ai, pour donner des idées aux gens, un procédé infaillible et bien simple. Je leur conte une histoire.

Semblable à la bête faute qui, prise dans un piège, cesse de rugir pour ne pas attirer l'ennemi, madame de Méralec garda le silence, semblant guetter un mot qui lui donnât barre sur le personnage qui la persiflait.

—Qui ne dit mot consent. Je vois que vous avez envie d'entendre mon histoire. Alors, je m'exécute, dit le policier.

Et, aussitôt il commença:

—Il y avait un jour un scélérat cruel et impitoyable qui se faisait surnommer Coupe-et-Tranche…

Il s'arrêta et, se ravisant:

—Non, non, dit-il, je débute mal dans mon récit. Je mets, comme on dit, la charrue devant les boeufs.

Il parut se recueillir pour mieux préparer le commencement de sa narration, puis il reprit:

—Il y avait une fois un général idiot, sorte de Lovelace de bas étage, en arrêt devant tous les jupons de femmes, dont la fatuité pyramidale faisait un splendide gobe-mouche, qui… que…

Une seconde fois, Meuzelin interrompit sa phrase pour s'écrier:

—Non, non, je me trompe encore. Mon nouveau début manque d'intérêt.

Il se cacha le visage dans ses mains en homme qui cherche à coordonner ses idées.

—Ah! ah! fit-il, enfin j'ai mon vrai point de départ! Écoutez-moi ça, comtesse.

Et, d'une voix posée, il poursuivit:

—Il y avait une fois un métayer nommé Cardeuc, à qui son extérieur, des moins séduisants, avait valu le sobriquet de Marcassin.

Elle était déjà bien pâle, la jolie dame de Méralec. Au nom de Cardeuc, sa pâleur s'accentua pourtant encore. Sans paraître avoir remarqué l'effet produit, Meuzelin avait continué:

—Depuis deux cents ans, de père en fils, les Cardeuc avaient été les métayers des seigneurs de Brivière. Quand le dernier marquis du nom s'en alla en émigration, rejoindre sa jeune fille qui l'avait précédé en Allemagne, c'était le Cardeuc, le Marcassin, qui exploitait la métairie. Aimait-il beaucoup ses maîtres, ce descendant de tant de dévoués serviteurs des Brivière? La suite nous le dira.

Peu à peu la comtesse s'était relevée de dessus sa couche et, maintenant, assise au bord de sopha, elle écoutait, immobile comme une statue, son regard fixe et plein d'angoisse, dardé sur le conteur.

—Ce n'est pas encore bien intéressant, comtesse; mais attendez, la suite vous dédommagera, dit Meuzelin, feignant de prendre son attitude pour une pose d'ennui.

Et il continua:

—Les années se passèrent sans que Cardeuc fît montre du dévouement profond qu'il avait gardé à ses anciens maîtres dont il ignorait le sort. Enfin, un jour, il leva le masque. Il venait de recevoir d'Allemagne une lettre qui lui apprit ce qu'il était advenu des de Brivière. La fille seule survivait et son isolement était double, car, après s'être mariée, elle était devenue veuve du comte de Méralec, tué au pont de Constance.

Tout souriant, Meuzelin s'interrompit encore pour demander:

—C'est bien là votre histoire que je vous conte, n'est-ce pas, comtesse? Dans votre lettre à Cardeuc, vous lui annonciez qu'ayant obtenu votre radiation de la liste des émigrés, vous alliez rentrer sous le toit de vos pères.

Vous dire quelle fut la joie du brave Marcassin me serait impossible. Son ravissement fut plein d'un égoïsme remarquable, car, oubliant que le pays était ravagé par des bandes de Chauffeurs, il alla faire éclater sa joie bruyante partout, s'étonnant qu'elle ne fût pas partagée par tous ces malheureux qui avaient un bien autre martel en tête, car ils mouraient de peur.

Une seconde lettre arriva qui précisait à Cardeuc le jour et l'heure où le château de la Brivière recevrait la survivante de la famille. Ce retour que le Marcassin alla encore trompeter à tous venants, fut appris avec moins d'indifférence par les habitants, à qui une bonne nouvelle, venue en même temps, avait rendu un peu de tranquillité d'esprit. On affirmait que le gouvernement avait enfin résolu d'en finir avec les bandits, et on ajoutait que le général Labor allait se transporter de Nantes à Ingrande, pour diriger d'un point plus central l'expédition qui devait purger la contrée de Coupe-et-Tranche et de sa bande.

Il advint en tout comme il avait été dit. Lorsque le général Labor arriva à Ingrande, il apprit que depuis trois semaines le château de la Brivière était habité par une fort jolie châtelaine.

À ce point, Meuzelin fit une pause en regardant la comtesse.

—Seulement, dit-il en traînant ses mots, seulement la gracieuse et jolie châtelaine n'était pas madame de Méralec, attendu que la vraie comtesse, le jour même de son arrivée au pays, avait été assassinée par les bandits de Coupe-et-Tranche, qui avaient fait disparaître la tête de leur victime pour que rien ne pût révéler la substitution qui allait résulter de ce meurtre.

Et Meuzelin, venant se mettre en face de celle qui l'écoutait, articula d'une voix grave:

—J'ai tenu dans mes mains la tête de la vraie comtesse de Méralec.

Le paroxysme de l'épouvante triompha du mutisme obstiné de la comtesse.
Elle se dressa debout en s'écriant:

—Vous mentez! Je suis madame de Méralec!

À ce démenti, Meuzelin opposa une moue moqueuse.

—En êtes-vous bien certaine? ricana-t-il.

—Alors, qui suis-je? fit-elle d'un ton d'arrogance.

—Ça, dit le policier en haussant les épaules, je n'en sais absolument rien.

Puis, en la regardant dans les yeux, et d'un ton sec:

—Mais, articula-t-il, ce dont je puis pleinement répondre; c'est que tu es la dernière des misérables.

D'un geste impérieux il lui fit signe de se rasseoir en disant:

—Écoute la suite, ma fille.

Et il continua:

—Devant cette tête coupée un soupçon étrange m'était venu à l'esprit. Il devint une certitude quand j'eus entendu l'aveu du maréchal de Monciel, un des quatre assassins de la victime. J'acquis la preuve qu'il m'avait dit la vérité, à Angers, au bureau de poste, où n'avait pas été inscrite, sur le livre des départs, la femme qui, à ce relai, avait pris place, dans le coupé, à côté de l'autre voyageuse qui s'y trouvait depuis Paris.

Avec mes compagnons, je suis parti pour l'Allemagne pendant que tu trônais ici en comtesse. Nous avons, trois semaines durant, battu le pays, relevant à la trace les différents endroits que madame de Méralec avait successivement habités. Enfin, à Vienne, dans une famille où elle l'avait laissé pour se rappeler au souvenir d'amis qu'elle avait quittés, j'ai retrouvé son portrait. C'était bien le même visage que celui de la tête coupée.

La voix de Meuzelin, qui s'était émue aux dernières phrases, retrouva son accent ironique et mordant pour reprendre:

—Tu me demandais tout à l'heure de te dire qui tu es. Je puis te répondre en partie, fausse comtesse. Tu es l'instrument et la complice de Coupe-et-Tranche, ou, pour mieux dire, de Cardeuc-le-Marcassin, ce métayer qui a fait assassiner sa maîtresse pour te faire endosser son personnage. De connivence avec le maître de poste d'Angers, un affilié de la bande, qui ne t'a pas inscrite sur son livre pour dérouter ta piste, tu es montée dans le coupé à Angers, à côté de celle qui, tu le savais, allait bientôt mourir. L'assassinat accompli, tu n'as eu qu'à laisser faire Cardeuc, qui, deux lieues plus loin, avec d'autres paysans de bonne foi, attendait, au passage, la diligence qui lui amenait sa bonne maîtresse, la dame de Méralec. Devant tous, il t'a reconnue et ces braves gens qui, dans la femme faite, ne pouvaient se retracer la bambine partie jadis, ont cru aux transports de Cardeuc et t'ont fait cortège jusqu'au château de la Brivière.

Et Meuzelin, regardant encore en face celle qu'il venait de démasquer, ajouta:

—Ose me démentir!

Elle haussa les épaules et d'une voix dédaigneuse:

—Puisque tu es en train d'inventer, dit-elle, il te faudrait, en même temps, imaginer le motif de cette substitution. Ce gros drame de ton imagination manque par la base.

Le policier fit entendre son rire gouailleur.

—Diable! reprit-il, je vois, ma fille, qu'il est besoin de te mettre les points sur les i. Allons, soit! ne parlons pas de la fortune de la défunte que, tôt ou tard, Cardeuc avait l'intention d'accaparer… après, je suppose, t'en avoir adjugé ta part. Laissons cette fortune de côté pour ne nous occuper que du présent, car c'est ce présent, qui le menace, que Coupe-et-Tranche a voulu conjurer.

En promenant son regard railleur sur toute la personne de la femme,
Meuzelin continua:

—Ah! il s'y entend, maître Coupe-et-Tranche, quand il s'agit d'engluer un ardent coureur de femmes de la force du général Labor. Il sait choisir la proie à offrir aux appétits de luxure d'un pareil fouailleur… car, ma fille, tu es une bien appétissante créature, une magnifique Circé à laquelle Labor ne pouvait résister, lui, aussi bête que libertin. Donc, Coupe-et-Tranche avait parfaitement raisonné quand il s'était dit que le général, venu pour combattre les bandits, une fois qu'il serait tombé sous ton joug, n'aurait plus de secrets pour toi… Ton début à jouer du général a été heureux, ma fille, et je t'en félicite. Les dix mots qu'il t'a dits hier, ont suffi pour voler, la nuit dernière, quatre cent mille francs à l'État.

Et, tout moqueur, il répéta:

—Je t'en félicite. Tu tiens vraiment le général sous ta coupe; il ne voit plus que par toi.

En entendant son ennemi prôner l'empire qu'elle avait sur le général, le courage revint à la femme qui releva la tête et accentua sur un ton de défi:

—Le général, qui ne croira pas tes calomnies, saura me débarrasser de toi.

Meuzelin prit un air des plus étonnés.

—Que tu es bête, ma fille, ricana-t-il. À quoi bon irais-je faire des confidences à cette culotte de peau, quand, si tu le veux, nous pouvons, entre nous, si bien nous entendre.

L'effet produit par ces mots fut immédiat. La peur qui anéantissait la fausse comtesse disparut aussitôt. Celui devant qui elle tremblait depuis une heure n'était donc, ses paroles le prouvaient, qu'un hardi fripon qui, instruit de son secret, venait lui demander sa part du gâteau?

Aussi, emportée par une satisfaction qui l'empêcha de réfléchir, elle joua cartes sur table.

—Quelle somme veux-tu? demanda-t-elle en venant au policier.

Mais lui secoua la tête et répliqua d'un ton amicalement grondeur:

—Tu verses du mauvais côté, ma belle. Je vois que nous ne nous entendons pas le moins du monde. Je ne veux pas de ton argent.

Un autre espoir se présenta brusquement à l'esprit de la fausse comtesse. Ne lui avait-il pas dit, tout à l'heure, qu'elle était une bien appétissante créature? Était-ce la femme qu'il désirait?

Au sourire voluptueux qui apparut sur ses lèvres, Meuzelin comprit sa pensée. Il se remit à hocher la tête en disant:

—Nous nous entendons de moins en moins, ma jolie Putiphar. Je suis un vrai Joseph. Tu perds ton temps. Je vais bien t'expliquer ta situation. Ta peur première t'a fait commettre une faute, celle de me reconnaître pour ton mari devant Labor. Après cet aveu, que peux-tu aller lui conter sur moi sans exciter sa défiance? Et puis, moi, est-ce que je n'ai pas aussi une langue pour dévider mon petit chapelet… avec preuves à l'appui?

En prononçant avec lenteur il répéta:

—Oui, ma fille, avec preuves à l'appui.

Un nuage passa sur le front de la fausse comtesse en entendant ces mots menaçants. Quelles étaient ces preuves?

—Ah! à propos, fit Meuzelin, j'ai une demande à t'adresser. En prenant la place de madame de Méralec, tu as aussi pris ses malles, coffres et caisses. En as-tu fait le compte, ma fille? As-tu tout le bagage au grand complet?

Cette question rappela à la châtelaine la visite que, quelques heures auparavant, lui avait faite Croutot pour la prévenir qu'une caisse avait disparu du bureau de poste d'Angers.

Cependant Meuzelin avait continué:

—Si, par hasard, tu t'étais aperçue qu'il te manque une caisse, je pourrais t'en donner des nouvelles. Elle renfermait de bien précieux papiers de la comtesse défunte… Une vraie mine de ce que j'appelle des preuves à l'appui.

Cela dit, et sans même voir l'effet produit, Meuzelin poursuivit:

—Revenons au général. Il ne faut pas beaucoup compter sur lui, et je te conseille même de le faire sortir de ton jeu, car il branle dans le manche. En revenant de Vienne, j'ai passé par Paris où j'ai prévenu qui de droit des boulettes que son coeur tendre peut faire commettre à ce guerrier doué de trop de tempérament… Donc, ma belle, je te le répète, sors le général de ton jeu et ne fais aucun fonds sur lui pour te délivrer de moi.

Après une pause il ajouta:

—Reste Coupe-et-Tranche…

Il fit une moue, en continuant:

—Ne compte pas non plus trop sur lui.

Au nom du bandit redoutable, une lueur d'espoir avait brillé dans l'oeil de la femme en même temps que, sur ses lèvres, un sourire de dédain semblait ne pas prendre au sérieux ce qui lui était dit sur son complice.

Le policier comprit le sourire.

—Tiens, fit-il vivement, à propos de Cardeuc… non du Marcassin… non, de Coupe-et-Tranche, car je m'embrouille dans tous les noms de ce coquin, je m'aperçois que j'ai oublié de te faire part d'un changement qui s'est opéré dans le château pendant ton évanouissement… Tous tes domestiques, qui n'étaient autres qu'une collection de ses chenapans, que Cardeuc avait mis en garnison ici pour te défendre, ont été expulsés et remplacés par des hussards, qui font bonne garde pour le cas où il plairait à Coupe-et-Tranche de venir, avec sa bande, t'enlever à mon aimable compagnie.

À ces mots, qui lui retiraient sa dernière espérance, la femme eut un tressaillement de rage.

L'agent s'installa dans un fauteuil devant elle, se renversa sur le dossier, allongea ses jambes, posa ses mains sur son ventre en homme qui prend ses aises pour passer un bon quart d'heure, puis, tout gaiement, il prononça:

—J'écoute.

Elle resta muette.

—Est-ce que tu ne m'as pas compris, ma brune? reprit le policier.
J'avais toujours entendu dire qu'une politesse en vaut une autre. Je
t'ai conté ma petite histoire. À ton tour de me narrer la tienne…
Tiens! je ferme les yeux pour mieux écouter.

Et, la tête renversée sur le haut dossier de son siège, le nez en l'air, il ferma les yeux et attendit.

Au lieu de parler, la femme se leva doucement. Mais elle avait compté sans le bruissement de sa robe, qui arriva aux oreilles du policier. Sans faire un mouvement pour la retenir, sans ouvrir les yeux, il se contenta de dire tranquillement:

—Ah! je dois te prévenir, la belle, que, s'il te prenait la fantaisie de décamper, les deux portes sont gardées. Il y a surtout dans le vestibule un nommé Fichet, dont les nerfs sont tellement agacés, qu'il serait capable de t'étrangler.

Comme le même bruissement d'étoffe lui prouva que la femme, tenant compte de son avis, venait de se rasseoir, il reprit:

—Voyons, ma fille, un peu de courage à la langue; dis-moi qui tu es.

La fausse comtesse gardant le silence, il continua en appuyant:

—Note bien que si j'insiste, c'est pour te laisser le mérite de la franchise, attendu que rien ne m'est plus facile que de savoir ton individualité.

Ce disant, il avait rouvert les yeux, ce qui lui permit de voir poindre sur les lèvres de la femme un sourire qui semblait le défier de prouver son dire.

Il se redressa lentement et quand il se fut remis d'aplomb sur son siège, il continua:

—Oui, rien ne me serait plus facile, car il y a ici, pas bien loin, quelqu'un qui te connaît.

La fausse comtesse crut à une ruse.

—Alors fais venir ce quelqu'un, dit-elle d'un ton bref.

—Bah! bah! fit Meuzelin avec insouciance, à quoi bon déranger un brave garçon qui, en ce moment, je le gagerais, doit être agréablement occupé à compter fleurette à une jolie fille que le ciel lui aura envoyée pour charmer sa faction… Et puis, je te l'ai dit, je veux te laisser le mérite de la franchise.

—M'as-tu dis, toi, qui tu es? ricana la femme qui, devant ce refus de faire venir l'individu en question croyait avoir déjà remporté une victoire.

Meuzelin eut un tressaut d'étonnement honteux.

—Ma foi! c'est vrai, fit-il d'une voix piteuse; j'ai manqué à la règle de la galanterie exigeant qu'un homme, qui veut savoir le nom d'une femme, se soit nommé le premier. Donc, je vais te dire mon nom.

Au moment de se nommer, il s'arrêta:

—Tiens-tu bien à le savoir? insista-t-il. Tu sais, il y a quelquefois des noms qui portent sur les nerfs, débita le policier d'un ton tout amicalement craintif.

Sans comprendre qu'il s'amusait avec elle comme le chat joue avec la souris avant de lui faire sentir les dents, la femme prit cette hésitation feinte pour une reculade et éclata d'un rire de bravade insolente.

—Eh bien, ma fille, je me nomme Meuzelin, déclara l'agent.

Puis, sans lui laisser le temps de prononcer un seul mot, il continua:

—Oui, oui, je sais ce que tu vas dire. Pour toi, Meuzelin est ce grand maigriot qui était ici tout à l'heure. Grosse erreur de ta part, ma belle. Il est Meuzelin comme tu es comtesse de Méralec. C'est un joyeux gars qui, avec ma permission, a joué le rôle que je lui avais commandé pour pouvoir m'introduire en ce château… Mais le vrai Meuzelin, c'est moi.

Alors se dressant de sa hauteur, il lui posa sa main sur la tête en disant d'une voix dure:

—Le Meuzelin qui te fera couper le cou. Entends-tu bien, la gueuse, toi la complice de Coupe-et-Tranche, toi qui a pris la place de celle qu'on a assassinée?

À ces paroles et, surtout, au contact de cette main qui lui pesait sur la tête comme pour lui faire comprendre que, bientôt, elle serait remplacée par celle du bourreau, un immense frissonnement secoua la femme qui ne douta plus.

—Oui, continua le policier, je te tiens sous ma griffe qui ne te lâchera plus qu'au pied de l'échafaud, si tu refuses de faire ce que je vais te commander.

La terreur étranglait trop la misérable, pour qu'elle pût parler; mais, aux derniers mots de l'agent qui lui offraient une espérance de pouvoir échapper à la guillotine, son oeil s'attacha sur Meuzelin, semblant demander ce qu'il exigeait d'elle.

Jouissant de son triomphe, le policier la tint un moment palpitante sous son regard menaçant. Il s'ensuivit un silence. Et pendant ce silence, contraste étrange avec la scène terrible qui se passait, on entendit, bien faible, le bruit d'un baiser dans la pièce voisine.

Meuzelin reprit:

—Ton rôle t'avait été tracé par Coupe-et-Tranche. Asservissant sous ta beauté fatale Labor, que tu aurais laissé languir après tes faveurs, tu te serais faite l'espionne des mécréants qui, avertis par toi de tous les projets du général, auraient échappé à la destruction qui les menace. Est-ce bien là le rôle que tu avais à remplir?

La femme, encore incapable de parler, inclina affirmativement la tête.

—Écoute donc, continua le policier. Labor, quand il a la visière nette de tout jupon, est un bon et habile soldat; il en aura vite fini avec tous les brigands qui infestent le pays… surtout si tu lui facilites la tâche par des avis mensongers que tu feras parvenir à Coupe-et-Tranche.

La fausse comtesse parut hésiter.

Pour la décider, Meuzelin continua:

—Abandonne Coupe-et-Tranche, ma fille, c'est un bon conseil que je te donne, car il est perdu. Sans toi, si tu refuses de nous aider, le général, qui ne t'aura plus à ses côtés pour le trahir, en viendra tout de même à bout. Ce ne sera qu'une affaire de temps… C'est ce temps que tu peux abréger en nous servant. On réussira sans toi. On réussira plus vite avec toi, voilà la seule différence. C'est ce temps économisé qui sauvera ta tête.

Et Meuzelin, après une petite pause pour laisser la femme se décider, répéta:

—Crois-moi, abandonne Coupe-et-Tranche, car il est perdu.

Le chef de bande la tenait-il par la peur, ou la reconnaissance, ou quelque autre sentiment qui liait son dévouement? C'était à supposer, car elle hésita toujours.

Meuzelin revint à l'assaut.

—Ce qui faisait l'impunité de Coupe-et-Tranche, c'était qu'on ignorait quel individu s'abritait sous ce surnom et qu'on ne savait où aller le prendre. Aujourd'hui, Cardeuc est découvert, et rien n'est plus facile que le livrer à la justice. Si on n'arrête pas le chenapan, c'est qu'il y aurait inhabileté à le faire, car on veut la destruction du brigandage. Privés de leurs chefs, les bandits, à la vérité, ne sauront plus que faire; mais il est à craindre qu'ils s'éparpillent pour aller renforcer les bandes des départements voisins. En leur laissant leur chef, on peut arriver à les rassembler en masse pour en finir avec eux d'un seul coup.

Il s'arrêta, fit encore une pause et, croyant avoir persuadé la femme, demanda:

—Veux-tu, par tes avis, amener toute la bande sous la main du général?

Elle garda son mutisme. Devant cette obstination, l'impatience gagna l'agent.

—Ta résistance vient-elle de ce que j'ignore qui tu es, ribaude? Prends garde! Je t'ai dis que je pouvais te faire arracher ton masque par quelqu'un qui te connaît, gronda-t-il.

Il montra du doigt la porte de la lingerie.

—Il est là. Veux-tu que je l'appelle?

Tout à l'heure, quand le policier lui avait parlé d'un individu qui la connaissait, elle avait cru à une invention de son ennemi. Devant ce geste, qui lui indiquait la lingerie, elle dut s'avouer que cette pièce n'était pas déserte, puisque le bruit d'un baiser s'y était fait entendre.

Et, en même temps que le souvenir du baiser, lui revint aussi en mémoire la phrase de Meuzelin lui annonçant que le personnage en question devait être agréablement occupé à conter fleurette à une jolie fille.

Cependant le policier lui répétait:

—Veux-tu que je l'appelle? Il te connaît, te dis-je… Et peut-être aussi le connais-tu? Je puis te le nommer.

D'un regard elle le défia de citer le nom.

—Vasseur, prononça Meuzelin.

L'effet de ce nom fut pareil à celui d'un coup de foudre. Elle fut d'un bond sur pied, convulsive, menaçante, le visage contracté par une jalousie terrible. Elle poussa un cri de tigresse et, avant que Meuzelin pût l'arrêter, elle s'élança vers la porte, l'ouvrit et se précipita dans la lingerie.

Agenouillé devant Gervaise, le lieutenant était en train de couvrir de baisers brûlants les mains de la jeune fille, tout en murmurant:

—Je t'aime, Gervaise, je t'aime!

À la vue de ce spectacle et, surtout, en entendant ces mots d'amour, la femme fut prise d'une folie furieuse qui lui fit oublier qu'elle n'était plus comtesse de Méralec et que, partant, elle n'avait plus le droit de commander.

Elle s'élança vers Gervaise en grinçant d'une voix brisée par la rage:

—Va-t'en, fille de guillotiné!!!