III

Meuzelin avait deviné juste quand, après avoir visité la lingerie, il y avait fait entrer Vasseur en lui disant que certaine petite table à ouvrage annonçait qu'il lui serait bientôt fait une gentille visite.

Tout d'abord, Vasseur, seul dans la lingerie où il était mis de planton, avait pensé à cette femme évanouie qu'il venait de voir et que, en proie à une émotion violente, il avait révélé à Meuzelin avoir connue jadis.

Il fallait que cette évocation de son passé, où cette créature avait joué un rôle, lui rappelât des souvenirs bien pénibles, car il était tombé en une sombre rêverie.

Un petit cri, bien doux, bien timide, l'arracha subitement à sa méditation. Ce cri avait été poussé par Gervaise qui, plus rouge qu'une pivoine et n'osant avancer ni reculer, lui apparaissait sur le seuil de la lingerie, ouvrant sur un escalier de service.

Elle avait bien raison d'être grandement émue, la gracieuse enfant qui, de façon si inattendue, se trouvait tout à coup en présence de celui dont la pensée faisait battre doucement son coeur.

Gervaise avait obtenu, dans un coin du parc, un petit carré de terrain où elle avait planté des fleurs. C'était son petit jardin à elle et dont, seule, elle avait prétendu prendre soin. Le matin, alors que sa maîtresse dormait encore, et le soir, après le dîner, elle venait soigner son jardinet. Après l'une et l'autre de ces visites, elle montait à la lingerie pour y attendre, suivant l'heure, que la comtesse l'appelât ou pour l'aider à sortir du lit ou pour assister à son coucher.

Le parterre de Gervaise était fort éloigné du château. La jeune fille en revenait donc sans avoir nulle connaissance des événements qui s'étaient produits à la Brivière pendant qu'elle arrosait ses fleurs à l'autre bout du parc. Suivant son habitude, elle avait, par l'escalier de service, gagné la lingerie.

Et voilà qu'elle se trouvait en présence de celui qu'elle aimait! Il y avait vraiment motif, on le voit, à pousser ce petit cri d'effarouchement qui avait tiré le lieutenant de sa préoccupation lugubre.

Vasseur alla à elle, lui prit la main, sans parler, de peur de la voir s'enfuir et, bien doucement, les yeux dans les yeux, il l'attira vers la chaise placée près de la fenêtre ouverte.

Il y eut bien un peu de résistance, mais si peu, si peu!… et quand Gervaise, après la première surprise, eut la velléité, contre laquelle protestait son coeur, de s'enfuir au plus vite, il était trop tard. La retraite lui était coupée par Vasseur qui, tout suppliant qu'elle restât, venait de se mettre à ses genoux.

Que se dirent-ils? Ils se récitèrent le catéchisme des amoureux, cet éternel livret des niaiseries charmantes que, sans l'avoir appris, se répètent ceux qui s'aiment.

En dix minutes, Gervaise sut le nom et l'état de celui dont la voix chaude et caressante lui promettait toute une vie de dévouement et d'affection profonde. À toutes ces promesses d'avenir heureux, elle répondait en inclinant sa tête charmante, car elle était palpitante d'une émotion qui, tout à la fois, la rendait muette et paralysait sa volonté à ce point qu'elle ne songeait pas à soustraire ses mains aux baisers dont les couvrait le jeune homme.

Devant sa gracieuse Gervaise, qu'il avait enfin retrouvée, Vasseur avait totalement oublié la femme dont, tout à l'heure, la vue l'avait fait frémir.

Et c'était au milieu de cette extase ravissante que, tout à coup, semblable à une furie, était apparue celle qui avait crié à la jeune fille:

—Va-t'en, fille de guillotiné!

En une seconde, Vasseur fut sur pied, frémissant de peur à cette terrible révélation qui allait foudroyer sa bien-aimée.

Il y eut d'abord un moment de stupeur indicible chez Gervaise en entendant l'insulte. Ses yeux, tout égarés d'étonnement, s'arrêtèrent sur Vasseur, semblant solliciter de lui l'explication des mots «fille de guillotiné». Puis, avant que le lieutenant pût dire un mot, la vérité se dévoila brusquement à son esprit. En une seconde, elle pensa à son père si subitement disparu et dont pas une nouvelle, pas une lettre n'était venu révéler qu'il vécût encore.

Elle comprit l'horrible vérité!

Comment son père avait-il mérité l'échafaud? Gervaise ne songea pas à se le demander. Elle n'eut qu'une seule pensée, pensée de honte et de désespoir, c'est que la mort ignominieuse de son père venait de lui être reprochée devant celui qu'elle aimait, et elle ne se dit pas que, peut-être, Vasseur, sachant tout, l'avait aimée quand même.

Alors, affolée par une désespérance suprême, Gervaise vit, grande ouverte, la fenêtre près de laquelle elle était assise, et avant que Meuzelin, arrivé derrière la femme, et Vasseur pussent prévenir son dessein, elle se précipita dans le vide.

Vasseur s'élança trop tard, pour la retenir. Quand il arriva à la fenêtre, il vit le corps s'abattre sur le sol et le bruit du coup sourd de la chute monta jusqu'à lui.

Gervaise gisait, immobile, brisée.

Il s'élança vers l'escalier, suivi par Meuzelin, si bien terrifié par l'épouvantable catastrophe, qu'il oublia la créature dont les paroles avaient tué Gervaise.

Suivant une habitude de chaque soir, la jeune fille, quand elle revenait du parc par l'escalier de service, refermait la porte dont elle gardait la clef dans sa poche jusqu'au lendemain à l'heure où elle allait faire sa visite matinale à son jardinet.

En arrivant à cette porte, les deux hommes la trouvèrent donc fermée à double tour.

—Enfonçons-la, dit Meuzelin qui venait de remarquer qu'elle développait en dehors.

Adossés au bois, ils se raidirent sur leurs jambes.

La porte était solide. Elle résista à cette pesée.

Le désir ardent de secourir Gervaise, si elle ne s'était pas tuée sur le coup, décuplait leurs forces.

Enfin la porte céda, mais, à l'enfoncer, ils avaient perdu cinq minutes.

Alors ils coururent vers l'endroit où ils savaient trouver la jeune fille étendue sur le sol.

Ils poussèrent un cri de surprise immense!

Il n'y avait plus rien à terre! Le corps avait disparu.

Tandis que, muets de stupéfaction, les deux hommes se regardaient, au-dessus d'eux éclata un rire strident, moqueur, vibrant d'une joie sauvage, qui leur fit relever les yeux. La fausse comtesse était à la fenêtre d'où s'était élancée Gervaise. Elle cria au lieutenant d'une voix haineuse:

—Cherche-la, ta Gervaise, ta bien-aimée, Vasseur maudit, et si tu la retrouves, c'est que les bandits n'en auront plus voulu pour leurs amours.

Ensuite, s'adressant au policier:

—Au revoir, Meuzelin! dit-elle.

Et elle disparut de la fenêtre.

—Tonnerre de Dieu! je l'avais oubliée, cette gueuse-là! jura le policier qui s'élança vers l'escalier pour regagner la lingerie.

Il était bien certain de la rejoindre là-haut. L'appartement n'avait que deux issues. Elle ne pouvait fuir par l'escalier qu'il était en train de remonter. Quant au vestibule, Fichet et Lambert y faisaient bonne garde.

Dans la lingerie, personne!

Personne non plus dans le boudoir.

—Je vais la trouver dans le vestibule, parlementant avec Fichet qui lui barre le passage, pensa-t-il.

Brusquement, il ouvrit la porte qui séparait le boudoir du vestibule et un homme, les quatre fers en l'air, lui déboula immédiatement entre les jambes.

—Que c'est donc un frémissement de terre ou une astuce de plaisanterie qui m'a trébuché! gronda l'homme qui se ramassait.

C'était Fichet. Pour qu'on ne pût sortir à son insu du boudoir, le soldat avait renversé le dossier de la chaise sur laquelle il était assis et l'avait appuyée, ne portant plus que sur deux pieds, contre la porte. L'idée était bonne, mais elle avait un mauvais côté que Fichet venait de reconnaître par expérience.

L'accident du soldat prouvait amplement à Meuzelin que la fugitive n'était pas sortie par le vestibule. Il demanda néanmoins:

—La femme? Où est la femme?

—Pas plus que dans mon oeil, affirma Fichet.

Meuzelin referma la porte et revint dans la lingerie où, à son tour, le lieutenant arrivait par le petit escalier. Le pauvre Vasseur était livide, le désespoir lui convulsait la face, il flageolait sur ses jambes; mais, dans ses yeux, brillait une colère qui annonçait l'intention arrêtée, dût-il employer la torture, de faire avouer à la femme, que Meuzelin devait avoir retrouvée, ce qu'était devenu le corps de la malheureuse Gervaise.

L'agent devina et prévint la question qu'il allait lui adresser.

—La tarpiaude m'a glissé entre les doigts, annonça-t-il. À coup sûr, cet appartement possède une issue secrète par laquelle la mâtine a gagné le large.

—Pendant que nous enfoncions la porte, elle, de la fenêtre, a dû voir emporter le corps de Gervaise. Il faut, à toute force, que nous la rattrapions, dit le lieutenant d'une voix fébrile.

—Heu! heu! fit le policier. En pleine nuit, c'est impossible. Mieux vaut attendre à demain. Au jour, nous relèverons probablement quelques traces dans le parc et je vous jure que tout ce dont je suis capable, je le tenterai pour vous.

Le lieutenant, résigné à attendre, se laissa tomber sur une chaise, en disant d'une voix brisée:

—En admettant que Gervaise vive encore, elle est perdue si elle est rejointe par Suzanne.

—Tiens! fit le policier, la catin s'appelle Suzanne? Puis, après un petit silence, il demanda:

—Pour tuer le temps, jusqu'à demain matin, si vous me contiez l'histoire de votre Suzanne?

—Écoutez-la donc, dit le lieutenant.