IV
—Le général a-t-il éventé la mèche? s'était demandé Cardeuc, on doit s'en souvenir, quand, venu pour entrer au château de la Brivière, il l'avait trouvé gardé par les hussards qui lui avaient crié de passer au large.
Il était parti de son pas lourd et traînant. Mais si, chez lui, l'allure était paisible, il n'en était pas de même du moral. Une rage froide s'était emparée du métayer. Un plan si bien combiné avait-il échoué? Le général Labor, qu'il croyait fasciné par la sirène qu'il avait mise à la place de la vraie comtesse de Méralec, s'était-il donc dépêtré du charme qui devait l'asservir?
Le début, pourtant, avait été heureux. Les quatre cent mille livres de l'État, pillées sur la route de Laval, le prouvaient et, la nuit prochaine, elles allaient lui être apportées par ses hommes, qu'il avait su délivrer des hussards qui, dans la journée, leur barraient la plaine.
Quand le Marcassin s'était présenté à la porte du château, la nuit arrivait. Elle s'était faite profonde depuis qu'il s'était remis en marche.
Curieux de savoir si, sur tous les points, le château était gardé, le métayer suivait le chemin de ronde qui, en grande partie à travers bois, contournait extérieurement le parc de la Brivière. De l'autre côté du mur se faisait entendre le pas des factionnaires qui veillaient pour prévenir une escalade.
Cette vigilance fit hausser les épaules à Cardeuc, qui murmura avec un sourire de dédain.
—Malgré vous, j'entrerai dans le château quand il me plaira.
Il continua sa marche sous bois jusqu'à ce qu'il fût arrivé à un point d'où se découvrait une des façades du château, en ce moment éclairé par la lune.
Soudain il s'arrêta.
Son oreille, exercée au plus minime bruit par cette guerre de ruse et d'ambuscade qu'il menait depuis des années, avait pris l'éveil à un certain craquement de branche morte qu'il croyait avoir entendu derrière lui.
—Est-ce qu'on me suit? se demanda-t-il.
Aussitôt, plaqué au tronc d'un gros arbre, immobile comme une statue, il se tint aux écoutes. Il avait dû se tromper, car le bruit qui l'avait inquiété ne se répéta pas. Tout en écoutant ainsi sans bouger, sa pensée n'en agissait pas moins.
—Qu'est devenue Suzanne? Est-elle compromise dans ce qui est arrivé au château? se demandait-il.
Puis, en se rassurant:
—Une fine mouche qui en remontrerait au diable. Elle aura su s'en tirer, ajouta-t-il.
Mais si grande que fût sa confiance en l'habileté de Suzanne, il finit par se sentir pris d'une anxiété curieuse.
—Il me faut savoir ce qui s'est passé au château, pensa-t-il.
Rassuré, par le profond silence, contre la présence d'un ennemi le surveillant, Cardeuc quitta son affût et reprit sa marche. Cent pas plus loin, il s'arrêta devant un petit massif de rochers, comme il s'en trouvait de semblables en de nombreux points du bois. Avec sa force herculéenne, le métayer déplaça un des rochers de la base du massif, et, devant lui, s'ouvrit l'entrée d'un trou, en étroit boyau, qui s'enfonça en terre.
La Brivière, vieille construction féodale qui datait de plusieurs siècles, était bâtie sur le modèle de tous les châteaux du moyen âge qui, par de longs souterrains, avaient des issues secrètes, quelquefois bien loin dans la campagne, par où, en cas de siège, se ravitaillaient ou s'enfuyaient les assiégés.
Avant de s'engager dans l'ouverture où il allait pénétrer en rampant, Coupe-et-Tranche écouta encore. Il était bien seul et pouvait se risquer dans ce passage que les Cardeuc, vieux serviteurs du château, avaient, de tout temps, été toujours les seuls du pays à connaître.
Il se coucha donc à terre et, les bras en avant, il se glissa dans ce boyau, dont l'étroitesse allait enserrer son torse énorme.
Cardeuc n'était encore entré qu'à mi-corps quand, tout à coup, il se sentit saisi aux jambes. Malgré sa vigueur extraordinaire, pris qu'il était dans le trou, la résistance lui était impossible. Immédiatement, ses jambes furent garrottées aux pieds et aux genoux, puis on le tira en arrière et, incapable de se relever pour tenter la lutte, en une seconde, il eut les bras liés.
Quatre hommes étaient devant lui. L'obscurité l'empêchait de les reconnaître, mais la voix de l'un d'eux lui apprit à qui il avait affaire.
—Eh! eh! Marcassin, ricanait la voix, je prends ma revanche du jour où tu m'as jeté dans la cave de l'auberge de la Biche-Blanche.
C'était le Beau-François.
Cardeuc se sentait aux mains d'un ennemi implacable, qui allait lui faire payer cher l'affront qu'il rappelait; il attendit sans mot dire.
Cependant le Beau-François s'était adressé à ses trois hommes:
—Avec mon cher ami le Marcassin, dit-il, le luxe de précautions n'est pas inutile. Si bien ficelé qu'il soit, vous allez encore l'attacher par la ceinture à un arbre, puis vous vous éloignerez pour nous laisser faire la causette.
Quand ils eurent obéi, le Beau-François, resté seul en face de Cardeuc, prit un petit air dolent, poussa un gros soupir et lâcha sur le ton de la confidence:
—Pendant que nous somme seuls, mon excellent ami, avouons que nous menons une existence bien triste. Toujours traqués, sans cesse sur le qui-vive, jamais sûrs du lendemain et, tout cela, pour arriver, tôt ou tard, à se faire faucher le cou! Quelle vie! Pour ma part, j'en ai par-dessus les yeux, débita-t-il.
Si quelqu'un ne s'attendait pas à un pareil début, c'était le Marcassin. Était-ce donc pour lui réciter de telles inepties que son ennemi l'avait fait si solidement garrotter. Mais il connaissait trop son homme pour ne pas savoir qu'il y avait sous roche quelque anguille qui ne tarderait pas à montrer sa tête.
Le Beau-François avait continué:
—Au lieu de cette vie d'alarmes perpétuelles, qu'il serait donc doux de filer des jours paisibles dans une maisonnette à soi, près d'une compagne fidèle, entouré d'enfants pour qui vous seriez un modèle de toutes les vertus, sans souci du lendemain dont le pain serait assuré.
—Dis donc tout de suite ce que tu veux exiger de moi, au lieu de me conter tes absurdités, interrompit Cardeuc.
—Absurdités! fit François d'un ton tout navré; alors, si tu traites d'absurdités ces espérances d'une existence de repentir, je vois qu'il me faut renoncer au beau rêve que j'avais fait en pensant à toi.
L'anguille allait montrer sa tête. Le Marcassin n'en pouvait douter. Si grand détour qu'il eût pris pour y arriver, le Beau-François avait atteint le but qu'il se proposait.
—Ah! tu as pensé à moi? fit Cardeuc, et à quel propos?
—Mais à propos de ce que je viens de te dire. J'ai compté que tu m'aiderais à réaliser mes souhaits. Je me suis dit: «Le Marcassin, qui ne doit pas aimer à être scié entre deux planches, ne demandera pas mieux que de me faciliter le retour à l'honnêteté. Il a de l'or à ne savoir qu'en faire et je suis certain qu'au premier mot de ma confidence, il se hâtera d'écouter son bon coeur et de me dire: «J'ai, la nuit dernière, enlevé quatre cent mille francs à l'État. Prends cette somme, mon cher François, et contente tes goûts vertueux.» Voilà ce que je m'étais dit. Tu vois que je ne souhaite pas l'impossible.
—Ouais! lâcha Cardeuc, et si je refuse?
—Alors je penserai que tu as une envie que j'étais loin de te supposer.
—Quelle envie?
—Celle d'être scié entre deux planches. Ça me désolera, mais, moi qui suis bon camarade, je ne puis résister au plaisir d'aider un ami à se passer une fantaisie.
Le Beau-François, sur cette menace, attendit un peu et comme Cardeuc ne répondait pas, il demanda:
—Hein! c'est dit?
—Quoi?
—Tu m'offres les quatre cent mille francs qui assureront mon bonheur futur.
Sans attendre la réponse, il crut, pour la rendre favorable, bon d'appuyer sur la chanterelle en continuant:
—Note bien que tout en accomplissant une bonne action, tu feras en même temps une excellente affaire. Tu t'imagines bien que je ne vais pas emmener ma bande pour lui faire partager ma vie vertueuse. Voici donc une trentaine de lurons décidés qui vont se trouver sur le pavé. Je te les offre pour renforcer ta troupe. Hein! coup double pour toi, puisque, tout à la fois, tu obliges un camarade et tu te débarrasses d'un concurrent.
Sur ce, croyant avoir décidé son prisonnier, le Beau-François reprit en riant:
—C'est bien dit, cette fois, n'est-ce pas? Je vais appeler mes trois hommes et, sans te donner l'ennui d'être délivré de tes cordes, nous t'emporterons jusqu'à l'endroit où tu caches ton or. Tu n'auras que la peine de nous indiquer le chemin de ta cachette.
—François, tu es aussi stupide que tu es grand, si tu comptes que je te dévoilerai ma cache, ricana le Marcassin.
—Oh! je suis certain que si on t'en priait en te mettant une mèche allumée entre les doigts, tu bavarderais… Tiens! j'en ai justement une dans ma poche, dit le Beau-François en montrant cet engin dont les Chauffeurs se servaient pour faire parler leurs victimes.
—Essaye donc de ta mèche, répondit Cardeuc avec un accent de défi.
Mais au lieu de se mettre en mesure d'exécuter sa menace, le Beau-François resta cloué en place par une idée qui venait de lui traverser le cerveau.
Il éclata de rire en s'écriant:
—Parbleu! oui, je suis stupide de n'avoir pas deviné tout de suite où tu enfouis ton trésor.
Il se retourna, montrant du doigt le trou béant d'où il avait tiré
Coupe-et-Tranche.
—Que faisais-tu donc là, mon vieux, le corps à moitié enfoui quand nous t'avons cueilli par les pattes? Est-ce que tu n'allais pas compter tes écus? La voici, ta cachette.
Il salua ironiquement Cardeuc:
—… Et je vais me donner le plaisir de la visiter… Tu permets? acheva-t-il.
Il appela ses trois hommes qui se tenaient à l'écart, leur recommanda de surveiller le prisonnier jusqu'à son retour, puis il marcha vers le trou, s'étendit à terre et, en rampant, s'engagea dans cette sorte de terrier.
Ce fut avec le sourire aux lèvres que Cardeuc le vit disparaître.
Après s'être un peu traîné dans l'étroit conduit, le Beau-François se sentit les flancs dégagés des parois qui l'enserraient. Il leva la main au-dessus de lui et trouva le vide. Alors il se dressa lentement de toute sa taille sans que sa tête se heurtât. Puis ses bras s'étendirent de droite et de gauche sans rencontrer un obstacle.
—Je suis dans un caveau, se dit-il.
Ce caveau était-il petit ou grand? La profonde obscurité qui régnait ne lui permettait pas d'en juger. Mais le Beau-François avait remis en sa poche la mèche que, tout à l'heure, il menaçait le Marcassin de lui allumer entre les doigts pour le faire parler. Il battit donc le briquet, et bientôt eut de la lumière. Alors, avec un cri de joie, il promena ses regards autour de lui, s'attendant à trouver dans un coin le trésor de Cardeuc. Mais le caveau n'offrit à ses yeux que des murailles nues.
—Est-ce donc plus loin? se demanda-t-il à la vue d'un couloir qui débouchait dans le caveau.
Il s'y engagea. Au bout de vingt pas, le couloir bifurquait en deux galeries et, à tout hasard, le chercheur prit à droite.
Sa mèche ne lui donnait qu'une lueur de courte portée. Aussi le Beau-François trébucha-t-il contre un obstacle qu'avait rencontré son pied. Il baissa sa lumière et reconnut la première marche d'un escalier.
—Ouais! fit-il avec satisfaction, d'une pierre deux coups.
Il venait de se rendre compte de l'endroit où il se trouvait. À n'en pas douter, c'était une des issues secrètes du château. Non seulement il allait dénicher le trésor de Coupe-et-Tranche, mais encore, par cette communication découverte, il pénétrerait, une belle nuit, dans le château avec ses compagnons, et trouverait à y rafler un joli butin. Voilà les deux coups qu'il comptait tirer d'une seule pierre.
À sa dixième marche montée, la tête du géant se heurta contre un obstacle que sa mèche lui permit d'examiner. C'était une dalle en pierre.
—À moins qu'elle ne soit chargée d'une montagne, j'arriverai bien à la soulever, pensa-t-il.
Il monta encore une marche, ce qui le contraignit à se ramasser sur ses jambes, appuya le haut de sa tête sous la dalle et, prenant ressort sur ses jarrets repliés, il se redressa par un effort puissant.
La dalle se souleva de ses feuillures en le couvrant d'une pluie de sable.
—Pas de chance! gronda le colosse, fort penaud quand, après avoir passé par l'ouverture, il reconnut l'endroit dans lequel il avait pénétré.
Il se trouvait dans une petite serre dont le sol était couvert d'une épaisse couche de sable qui, étendu sur la dalle, en cachait l'existence.
Dame! oui, il était volé, le Beau-François qui, après avoir compté déboucher dans une cave du château, n'était arrivé qu'à pénétrer dans le parc dans lequel s'ouvrait la serre.
Mais sa mauvaise humeur se dissipa vite au souvenir que le couloir souterrain bifurquait en deux galeries; il avait pris la mauvaise, voilà tout. L'autre, par laquelle il allait tenter l'aventure, le conduirait infailliblement à bon port, c'est-à-dire sous le château.
Il se dirigea donc vers le trou de la dalle pour redescendre. Au moment de poser le pied sur la première marche, il songea à reconnaître en quel endroit du parc s'élevait la serre; il se pouvait que, plus tard, il eût besoin de ce renseignement.
Grâce à la devanture vitrée, l'examen des lieux lui fut facile. Devant lui s'étalait un parterre et, sur sa gauche, se profilait la façade du château dont, en ce moment, une fenêtre ouverte apparaissait éclairée.
—Bon! fit-il, content de son examen.
Il allait se retirer quand, tout à coup, dans l'encadrement lumineux de la fenêtre, il vit apparaître, se détachant en noir, la silhouette d'une femme qui se lança dans l'espace.
—Tiens! il pleut des femmes! se dit le colosse sans la plus petite émotion en regardant le corps qui venait de tomber à dix pas de la serre.
À ce moment, la lune se dégageant d'un nuage, éclaira le visage de la femme étendue.
—Mille diables! c'est la Gervaise, se dit le géant. En une seconde, sa pensée se rendit compte de la situation. Bien certainement il s'était trompé en croyant qu'il allait trouver le trésor de Coupe-et-Tranche. Quand il avait pincé son ennemi à demi entré dans le trou, ce dernier allait faire ce que lui-même était en train d'accomplir, c'est-à-dire une exploration de cette issue secrète du château, en vue de s'y introduire plus tard avec ses compagnons pour le dévaliser. Devant cette certitude d'avoir fait fiasco quant au trésor de Cardeuc, le colosse s'offrit une espérance.
—Si la Gervaise ne s'est pas tuée et que je puisse la remettre sur pied, elle me fournirait un bon moyen pour forcer son oncle, le Marcassin, à me cracher ses écus.
En se faisant ce raisonnement, le Beau-François était demeuré le regard fixé sur le visage de la jeune fille, dont la lune éclairait les traits immobiles, de sorte qu'il n'avait pu voir les deux têtes effarées de Meuzelin et de Vasseur, qui s'étaient avancées en dehors de la fenêtre pour juger du résultat de la chute.
Quand le Beau-François releva les yeux vers la fenêtre, personne n'y apparaissait. Il s'expliqua l'acte de désespoir par un suicide, dont il ne se donna pas la peine de chercher la cause.
—La donzelle a profité de ce qu'elle était seule pour se casser la margoulette, se dit-il.
Et il sortit de la serre, sans se douter qu'à dix pas de lui, deux hommes s'épuisaient en efforts pour enfoncer une porte et courir au secours de Gervaise.
Il se pencha sur le corps et l'enleva de terre entre ses bras robustes en disant:
—Si tu en reviens, la mijaurée, il n'en sera pas comme la première fois. Je jure bien que je ne te laisserai plus m'échapper.
Chargé de son fardeau, qui ne pesait guère à sa force, il regagna la serre sans s'être aperçu, lorsqu'il avait soulevé Gervaise, qu'une tête de femme s'était montrée à la fenêtre et l'avait vu emportant sa proie.
Sitôt dans la serre, le Beau-François avait appliqué son oreille sur la poitrine de la jeune fille.
—Elle vit! se dit-il en entendant battre le coeur. Elle est de la nature des jeunes chats. Une chute ne leur est jamais mortelle.
Et, emportant Gervaise, il gagna le trou de la dalle et s'engagea sur l'escalier qui descendait à la galerie souterraine. Il n'était encore entré que jusqu'aux épaules quand un craquement se fit entendre.
—Qu'est-ce cela? se demanda-t-il en arrêtant sa descente.
C'étaient Vasseur et Meuzelin qui, après avoir enfoncé la porte, s'élançaient pour secourir Gervaise.
Ayant la tête au niveau du sol, le Beau-François ne pouvait plus voir ce qui se passait au dehors de la serre, mais il pouvait encore entendre. Alors arriva à ses oreilles une voix de femme, mordante et railleuse, qui disait:
—Cherche-la, ta Gervaise, ta bien-aimée, Vasseur maudit! et si tu la retrouves, c'est que les bandits n'en auront plus voulu pour leurs amours.
Puis la voix de femme ajouta:
—Au revoir, Meuzelin!
La première pensée qui vint à l'esprit du Beau-François, après avoir écouté, fut celle-ci:
—Cette femme m'a vu emporter la pimbêche, mais elle n'a pas dit par où j'ai filé. J'ai le temps de décamper.
Il acheva de descendre.
Arrivé dans la galerie, il voulut rallumer sa mèche et, après avoir étendu sur le sol le corps de Gervaise, il prit son briquet. Au moment de faire jaillir l'étincelle, sa main resta en l'air et le colosse demeura pétrifié sur place. C'était que, tout foudroyant, le nom de Vasseur, prononcé par la femme, venait de se dresser dans sa mémoire.
—Il n'a donc pas été tué dans l'explosion de la Saunerie? se demanda-t-il.
Comme si un pressentiment l'avertissait que cet ennemi ressuscité lui serait funeste, le bandit, en pensant à Vasseur, se sentit secoué par un frisson de peur.
—Qu'est-ce que ce Meuzelin? se dit-il ensuite. Il interrogea ses souvenirs.
—Connais pas, finit-il par murmurer sans se douter que celui qui portait ce nom, ennemi tout aussi redoutable pour lui que Vasseur, était le grotesque personnage qu'il avait connu sous le nom de Saucisson-à-Pattes, le mari de la Saute.
Ne s'arrêtant donc pas sur le nom de Meuzelin, le Beau-François, effaré, se répétait celui de Vasseur, tout en tâtant ses poches pour retrouver sa mèche qu'il voulait rallumer.
Mais elle était introuvable.
Il était bien certain de l'avoir éteinte sous son pied à son entrée dans la serre et de l'avoir remise en sa poche. Il fallait donc qu'il l'eût perdue. Où? Peut-être que son mouvement violent pour enlever Gervaise avait fait tomber la mèche de la poche de sa veste.
—Bah! je me retrouverai bien dans l'obscurité, pensa le colosse qui ne se souciait pas d'aller chercher sa mèche là où il supposait l'avoir perdue.
Tenant d'un seul bras le corps serré contre lui, il partit, tâtant de sa main libre la muraille de la galerie. Il arriva ainsi à la bifurcation.
—C'est à droite, se dit-il.
Et il prit à droite. À son soixantième pas, il s'arrêta. La sortie ne pouvait pas être si éloignée. Il avait dû se tromper. Il revint sur ses pas. Il sentit un tournant. Celui de la bifurcation assurément. Cette fois il prit à gauche et il marcha devant lui.
—Mille potences! je me suis perdu! jura-t-il en s'arrêtant au bout de cent pas, en pleine obscurité.
Soudain, il tendit l'oreille. Un bruit de pas se faisait entendre au bout de la galerie en même temps qu'un point lumineux piquetait au loin dans les ténèbres. Peu à peu la lumière s'approcha. Alors le Beau-François put reconnaître une femme qui arrivait, portant une lanterne qu'elle tenait élevée à la hauteur de son front pour s'éclairer de plus loin. La lueur de la lanterne lui donnait en plein visage.
—Tonnerre de Dieu! la jolie femme! pensa le bandit émerveillé.
De fait, elle était resplendissante de beauté, cette Suzanne, fausse comtesse de Méralec, qui arrivait, offrant à l'admiration du bandit, sous la lumière de sa lanterne, son visage un peu pâle, dont les grands yeux noirs brillaient de la fièvre que lui avait donnée le danger auquel elle venait d'échapper en disparaissant, comme l'avait pensé Meuzelin, par une issue secrète de l'appartement.
Mais, après la beauté de la femme, un détail attira aussi l'attention du Beau-François. C'étaient deux points lumineux qui, de chaque côté de la tête de Suzanne, étincelaient de feux à couleurs changeantes.
—Oh! oh! la gaillarde porte de bien chères sonnettes aux oreilles, pensa le Chauffeur qui, ne détestant pas que l'utile se joignît à l'agréable, venait de reconnaître avec satisfaction que l'arrivante avait de magnifiques diamants aux oreilles.
Avant l'utile et l'agréable, le Beau-François faisait d'abord passer l'indispensable. Or, pour lui, dans la situation présente, l'indispensable était cette lanterne dont s'éclairait Suzanne. Que la lumière s'éteignît ou que la femme la soufflât, le coquin se retrouverait dans une obscurité où il continuerait à s'égarer dans les méandres des souterrains du château.
Encore une fois, il déposa sur le sol le corps de Gervaise toujours inanimée et, se plaquant à la muraille, il attendit la main en l'air pour saisir la lanterne au passage de la femme.
—Une fois sa lumière confisquée, nous causerons, se dit-il.
En étendant à terre le corps de Gervaise, il avait sans doute fait quelque bruit qui avait dû éveiller la défiance de Suzanne, car elle s'arrêta sur place, alors qu'elle n'était plus qu'à vingt pas du bandit.
La lumière ne pouvait dissiper les ténèbres à la distance où le
Chauffeur se tenait immobile.
—Est-ce toi Cardeuc? demanda-t-elle, attendant une réponse avant d'aller plus loin.
—Tiens! elle connaît Cardeuc, la particulière aux diamants, pensa le
Beau-François étonné.
Comme ne pas bouger ne l'empêchait pas d'être tout yeux, il remarqua que la femme tenait de sa main libre un petit coffret.
—Est-ce qu'elle met là dedans ses boucles d'oreilles de rechange? se demanda-t-il.
Retenant sa respiration, il guetta sa proie, avide et plein d'impatience en se disant:
—Approche donc, la belle femelle!
Après avoir attendu une réponse, Suzanne fut rassurée par le silence profond. Elle crut s'être trompée et avoir, à faux, pris l'éveil. Elle fit un mouvement pour se remettre en marche; mais, à son premier pas, un gémissement se fit entendre.
C'était Gervaise qui revenait à la vie.
—Satanée pécore! hurla le Beau-François, pris d'une colère qui lui fit oublier la prudence.
Et, dans son transport de rage, il leva un pied pour écraser sous sa lourde chaussure ferrée la tête de Gervaise étendue devant lui.
Ce qui l'empêcha d'achever fut que l'obscurité se fit subitement.
Suzanne venait de souffler sa lumière.
Immédiatement, le Beau-François oublia la jeune fille pour ne plus penser qu'à l'autre femme devenue invisible et, insensé de colère, il se lança dans les ténèbres pour fondre sur elle.
La furie lui avait si bien fait perdre la raison, qu'il ne calcula pas la distance. Ce ne fut qu'à son cinquantième pas dans le vide qu'il s'arrêta.
—Je l'ai dépassée. Elle a dû se plaquer contre la muraille à mon passage, se dit-il.
Alors, étendant les bras en croix pour toucher de ses mains chaque paroi du conduit souterrain, il revint vivement sur ses pas avec l'espoir que, d'un côté ou de l'autre, il happerait la femme collée au mur.
Au bout d'une certaine distance parcourue, la crainte le figea sur place. Après le chemin qu'il venait de suivre au retour, il aurait dû, sinon retrouver la femme qui avait pu s'éloigner, tout au moins rencontrer sous ses pas le corps de Gervaise.
Une petite sueur froide mouilla les tempes du chenapan stupéfait.
—Quand je me suis retourné pour revenir, j'aurai mal exécuté mon demi-tour et je me suis lancé encore dans une autre galerie, se dit-il.
Puis, repris d'un nouvel accès de colère, il gronda en serrant les poings:
—Ah çà! est-ce que je vais crever de faim dans ce terrier de malheur où je suis perdu?
Et le Beau-François sentit la sueur froide, qui, d'abord, n'avait fait que lui humecter les tempes, lui ruisseler maintenant en plein dos.
Et il s'arracha les cheveux en se voyant pris dans ce traquenard où, bêtement, il était entré.
Pourtant un espoir lui vint.
Dans sa hâte de fuir, la femme, loin de secourir Gervaise, avait dû l'abandonner. Peut-être même, dans les ténèbres où elle décampait, son pied n'avait-il pas heurté le corps gisant à terre. Alors, elle était partie sans même se douter que son assaillant n'était pas seul.
Quand il s'était arrêté à attendre la femme aux diamants, il était déjà perdu, mais il n'était pas encore fort avancé dans les détours du souterrain. S'il pouvait se retrouver à cette même place, il aurait peut-être quelque chance de regagner l'entrée.
—Sans le gémissement qu'a poussé cette poupée, j'étais sauvé, pensa le
Beau-François. C'était son retour à la vie. Pourquoi ne gémit-elle plus?
Cela me guiderait pour regagner l'endroit où je l'ai laissée.
Il tendit l'oreille pour saisir quelque plainte que la souffrance arracherait à la jeune fille.
Mais le silence demeura profond.
—La chienne est crevée sur place, se dit le gredin, après une longue et inutile attente.
Alors, il se sentit devenir fou.
Avec de sourds rauquements, il se lança éperdu dans cette obscurité, se heurtant aux murailles qui, tout à coup, lui barraient la route, revenant sur ses pas, s'engageant dans toutes les issues qui s'ouvraient sous ses mains tâtant les murs, ayant conscience qu'il s'égarait de plus en plus, ou qu'il reprenait une piste déjà suivie; mais marchant toujours, marchant quand même, poussé par la démence de l'épouvante.
Soudain, il s'arrêta haletant d'une joie immense. Son pied venait de heurter une marche.
—Me voici revenu à l'escalier de la serre, pensa-t-il en retrouvant son sang-froid.
Il allait remonter dans la serre, il entrerait dans le parc et, là, ce ne serait plus que l'affaire d'un mur à escalader.—Il était sauvé!!!
Avant de s'engager sur l'escalier, il leva la tête pour voir, par le trou de la dalle retirée, les étoiles scintillant au-dessus du vitrage de la serre.
L'obscurité était toujours aussi opaque.
—La femme a filé par cette sortie, et elle a replacé la dalle, s'expliqua-t-il.
Il en serait quitte pour soulever une seconde fois la pierre. Mais comme il se pouvait que la femme n'eût pas quitté la serre et qu'il tenait à la surprendre, le Beau-François retira ses souliers, les laissa sur la première marche, où il comptait revenir bientôt les prendre et pieds nus, c'est-à-dire sans bruit, il monta l'escalier, une main en l'air à la rencontre de la dalle.
—Oh! oh! me suis-je trompé? se dit-il brusquement alarmé.
Il lui semblait que les marches qu'il venait de gravir étaient beaucoup plus nombreuses que celles de l'escalier de la serre. Néanmoins, il continua son ascension en redoublant de prudence. Son pied, qui cherchait une marche, trouva le vide. Il était arrivé au haut de l'escalier.
—Où suis-je? se demanda-t-il, immobile, toujours en pleine obscurité.
Les mains tendues en avant, il fit un pas en avant pour continuer sa route à tâtons.
Il s'arrêta tout à coup.
Il venait d'entendre, tout proche, une voix qui disait:
—Pour tuer le temps jusqu'à demain matin, si vous me contiez l'histoire de votre Suzanne?
Et une autre voix répondit:
—Écoutez-la donc.
Le hasard avait amené le Beau-François de l'autre côté de la porte secrète par laquelle la fausse comtesse s'était soustraite à la griffe de Meuzelin.