V
Quand, après sa lumière éteinte, Suzanne avait échappé au Beau-François, qui avait bondi à sa rencontre dans la galerie souterraine, c'était à l'aide d'une ruse bien simple. Au moment où elle soufflait sa lanterne, elle avait pu voir qu'à l'endroit précis du couloir où elle s'était arrêtée, s'ouvrait à sa droite l'entrée d'une autre galerie. Elle n'avait eu qu'à faire deux pas de côté pour éviter son ennemi qui courait dans l'ombre.
Elle l'entendit passer à trois pieds d'elle, frôlant son refuge, quand il la croyait toujours devant lui.
Immobile, elle avait écouté le pas toujours s'affaiblissant au loin du Beau-François, qui en croyant revenir sur sa route, était en train de se perdre dans le dédale obscur.
Alors, certaine que son ennemi ne pourrait la retrouver elle avait battu le briquet dont elle était munie, avait rallumé sa lanterne et était rentrée dans la galerie, qu'elle suivait quand elle avait rencontré le Beau-François.
À peine en marche, un nouveau gémissement, qui se fit entendre à ses pieds, l'arrêta.
—La Gervaise! murmura-t-elle avec une joie haineuse, lorsqu'à la clarté de sa lanterne abaissée, elle eut reconnu la jeune fille qui reprenait ses sens.
Un hasard heureux avait voulu que, dans sa chute, Gervaise ne se brisât aucun membre. La force du coup l'avait fait s'évanouir, et elle revenait à elle, courbattue dans tout son être, mais sauve de toute fracture.
—Je te tiens donc en mon pouvoir, chipie exécrée qui m'as volé l'amour de Vasseur, murmura-t-elle avec un sourire de férocité implacable.
Elle s'était agenouillée près du corps, le courant de son regard impitoyable.
—Qu'il vienne donc te sauver maintenant, ton beau vainqueur, continua-t-elle. Ah! tu étais ma rivale aimée! «Je t'aime! je t'aime!» te répétait-il tout à l'heure quand je l'ai surpris à tes genoux. Ces paroles sont ta condamnation à mort, car je vais t'achever.
Étendant les mains, elle saisit le cou de Gervaise entre ses doigts pour l'étrangler.
Mais sa haine ne pouvait se contenter d'une aussi prompte vengeance.
—Non, dit-elle, non, tu ne souffrirais pas assez. Je veux que ta mort soit lente, terrible, désespérée.
Quand Cardeuc avait donné à Suzanne son rôle de comtesse de Méralec, en même temps qu'il lui avait fourni tout un cahier de notes et de renseignements sur les personnes qui devaient entrer dans sa vie, il s'était dit qu'en cas d'insuccès, il fallait aussi penser à la fuite. En conséquence, il lui avait remis un plan détaillé de la partie souterraine du château, avec ses entrées et ses sorties. Suzanne, ce plan en main, était venue, pendant deux nuits, en vérifier l'exactitude. Elle connaissait donc bien à fond tous les détours de ces galeries sur lesquelles s'ouvraient une série de caveaux qui, jadis, avaient servi, ou de prisons aux victimes des sires de Méralec, ou de dépôts pour des provisions de toutes sortes, en vue d'un siège.
Suzanne souleva Gervaise dans ses bras et n'eut que quelques pas à faire pour trouver un de ces caveaux, dans lequel elle coucha la jeune fille à terre.
—Maintenant, tu peux penser tout à l'aise à ton Vasseur, cela te tiendra lieu de repas, dit-elle avec un ricanement sinistre.
Elle refermait la porte qu'allait assujettir un énorme verrou, quand Gervaise ouvrit les yeux. La lumière de la lanterne lui permit, par la porte encore entre-bâillée, de reconnaître celle qui l'abandonnait:
—La comtesse, murmura-t-elle.
Pour elle, qui ignorait les événements survenus, Suzanne était toujours madame de Méralec; mais elle était aussi la femme furieuse qui, devant Vasseur, lui avait lancé l'insulte de fille de guillotiné.
En retrouvant Suzanne devant elle, alors qu'elle revenait à la vie, Gervaise fut saisie d'une telle horreur qu'elle reperdit aussitôt connaissance.
Puis le silence et l'obscurité revinrent dans cette sorte de tombe où la jeune fille allait mourir, torturée par l'épouvantable supplice de la faim.
Cependant Suzanne, d'un pas sûr, s'était éloignée dans ce labyrinthe, dont elle connaissait tous les détours. Quand elle parvint à l'étroit conduit qui servait de sortie, elle tendit, avant de s'y engager, une oreille prudente aux bruits du dehors. Rien ne vint lui donner l'alarme.
Alors elle se glissa dans le trou, et bientôt sa tête dépassa l'ouverture. Une fois encore elle écouta.
La lune, qui brillait en son plein, éclairait la clairière du bois silencieux.
À ce moment, bien doux, tout discret, se fit entendre un petit sifflement qui semblait commander la prudence.
—C'est Cardeuc, il m'a vue, pensa Suzanne, qui connaissait ce signal.
Mais le sifflement était à ce point circonspect qu'elle ajouta:
—Ou pour lui ou pour moi, il y a danger.
Elle rentra aussitôt la tête.
Le sifflement se répéta.
—C'est lui qui est en danger et il m'appelle à l'aide, se dit-elle.
Et elle sortit du trou. Lentement, elle se releva et, alors, elle jeta les yeux autour d'elle.
À la bordure de la clairière, elle aperçut Coupe-et-Tranche attaché à un arbre. Il la regardait sans un mot d'appel, secouant doucement la tête.
Elle comprit aussitôt.
—Il est surveillé, se dit-elle.
Courbée, étouffant le bruit de ses pas, elle traversa la clairière, atteignit Cardeuc et, se dressant le long du prisonnier, elle tendit l'oreille à la hauteur de ses lèvres.
—Ils sont là trois qui dorment. Prends mon couteau dans ma poche et coupe mes cordes, murmura-t-il.
En effet, à cinq pas, Suzanne pouvait entendre maintenant le souffle des trois compagnons endormis. Au fait, pourquoi ces bons garçons ne se seraient-ils pas régalé de sommeil? La nuit était douce; personne, à cette heure, ne pouvait venir dans le bois et leur prisonnier était solidement attaché. C'était donc le meilleur moyen de tuer le temps jusqu'au retour du Beau-François.
Suzanne coupa les cordes.
—Bon! souffla Cardeuc devenu libre; à présent ne bouge pas. C'est mon tour d'agir.
Il plaça son couteau entre ses dents, se coucha sur le sol et se mit à ramper dans la direction des trois dormeurs. Ils disparut dans l'ombre du bois.
Suzanne écouta. Rien ne vint l'avertir du drame qui s'accomplissait à quelques pas.
Quand Cardeuc reparut, il n'avait pas eu à se servir de son couteau qu'il serrait encore entre ses dents.
Il le retira pour dire, de sa voix rauque, qui ne trahissait aucune émotion:
—J'ai préféré les étrangler. C'est meilleur pour empêcher les cris.
Cardeuc n'aimait probablement pas les comptes qui traînent; car, tout aussitôt, en crispant son énorme poing sur le manche de son couteau, il ajouta:
—À présent, au Beau-François.
Et il fit un pas dans la direction de l'entrée du souterrain. Il était si pressé de régler sa dette avec le géant, qu'il ne pensait pas à s'étonner de la présence de Suzanne, en plein bois, à cette heure de nuit où elle aurait dû dormir dans le lit de la comtesse de Méralec.
—Laisse le Beau-François et écoute, dit-elle d'une voix brève.
Et elle lui conta tout. Le château gardé par les hussards, le général
Labor soustrait à son influence par Meuzelin se donnant pour comte de
Méralec et ayant découvert quelle était la femme assassinée à l'attaque
de la diligence et, enfin, comment elle s'était esquivée des mains dudit
Meuzelin.
—Mais celui-là, le vrai Meuzelin, et non pas ce grand escogriffe maigre qui, tantôt, jouait le rôle de policier, dit-elle en appuyant.
Bref, elle lui narra par le menu tout ce qui concernait le policier; mais de Vasseur et de Gervaise, elle ne souffla mot.
Puis, elle demanda:
—L'individu que j'ai rencontré dans le souterrain est donc le
Beau-François?
Et, après que Cardeuc lui eut fait le récit du guet-apens où l'avait pris le géant, elle lui apprit l'attaque, qu'elle avait évitée, du Beau-François qui, en ce moment, perdu dans l'obscurité et les détours du souterrain, était en passe d'y mourir de faim.
Mais de Gervaise, elle n'ouvrit pas encore la bouche.
Ensuite, revenant à sujet plus sérieux:
—Ton plan, à propos de Labor, ensorcelé par moi, est à vau-l'eau. Il va te poursuivre l'épée dans les reins. Mieux vaudrait passer dans un autre département, avança-t-elle.
À cette proposition, Cardeuc haussa les épaules en disant:
—Le général Labor n'en est pas quitte. À défaut de toi, j'ai un autre personnage à mettre en avant.
—Qui donc? fit Suzanne curieuse.
—Croutot, dit laconiquement le Marcassin.
Et, immédiatement:
—Nous avons encore trois heures de nuit. Viens, le temps presse, ajouta-t-il.
Elle avait été prise un peu de court par Meuzelin, la jolie fausse comtesse qui avait été forcée de fuir en pantoufles. Ses pieds mignons allaient se mal trouver de suivre Coupe-et-Tranche.
—Je te porterai, offrit-il.
Elle ne pesait pas plus qu'une plume aux bras vigoureux de Cardeuc, qui partit au pas de course.
Ils n'étaient pas à plus de cent toises de la métairie quand le
Marcassin la sentit tressaillir.
—Qu'as-tu? demanda-t-il.
—Rien. Un peu de fatigue.
Elle venait de s'apercevoir qu'elle n'avait plus ce petit coffret qui avait fait que le Beau-François, lorsqu'il l'avait vu, s'était demandé si c'était là dedans qu'elle mettait ses boucles d'oreilles de rechange.
—Je l'ai laissé à terre, dans le cachot de Gervaise, se rappela-t-elle.