VI
Cependant Vasseur, sans se douter qu'il était entendu par le
Beau-François, aux écoutes derrière la porte dérobée, avait commencé,
pour Meuzelin, le récit de son passé où avait pris place la belle
Suzanne.
—Il y a deux ans, commença-t-il, j'avais obtenu de passer des hussards dans la gendarmerie. De la Vendée, j'avais à me rendre au pays chartrain, où m'appelaient mes nouvelles fonctions. Mais, avant de rejoindre, il m'avait été accordé un congé de huit jours que j'avais résolu d'employer à Paris. Quand j'arrivai dans la capitale, le soir même je me rendis à Frascati.
—Oh! oh! interrompit Meuzelin sincèrement étonné, vous à Frascati, lieutenant!!! Vous, un homme sage, vous alliez en ce lieu de débauche qui s'appelle Frascati!!!
—Je voulais connaître cet établissement fameux dont la réputation scandaleuse était venue éveiller ma curiosité au fin fond de la province, répondit Vasseur pour s'excuser.
—Je vous écoute, fit Meuzelin, l'invitant à reprendre son récit.
—Je venais de monter le grand escalier qui conduit au vestibule sur lequel s'ouvre, à droite, le vestiaire où les joueurs trouvent à louer masques et dominos.
Comme je franchissais la dernière marche, une femme sortait de ce vestiaire, revêtue d'un domino, le visage caché sous un masque qui, privé de sa barbe de dentelle, laissait à découvert une bouche petite, meublée de vraies perles.
Rien qu'à la bouche, au menton et au cou potelé dont le domino, encore mal fermé, laissait voir la peau blanche et fraîche, n'eût pas été grand devin qui aurait affirmé que cette femme était jeune.
En m'apercevant, elle vint vivement à ma rencontre, et d'une voix au timbre mélodieux, elle s'écria:
—Comment, c'est toi!
C'était la première fois que je venais à Paris, où je ne connaissais aucune femme. Fort évidemment, elle se trompait en m'abordant de la sorte.
—Je crois bien, citoyenne, que tu fais erreur, lui dis-je.
En même temps qu'elle secouait la tête, un sourire charmant apparut sur ses lèvres, puis elle passa sous mon bras sa mignonne main et m'attira en répliquant:
—Et moi, je suis sûre de mon fait. Allons, conduis-moi dans les salons.
Puisqu'elle persistait à s'entêter dans son erreur, il eût été niais de ma part de n'en pas profiter. Je me laissai donc entraîner par elle.
—Ah! mon gaillard! fit Meuzelin avec un sourire de félicitation moqueuse.
Vasseur secoua tristement la tête et répondit d'un ton grave:
—Attendez la fin, mon ami. Au plus acharné de mes ennemis, je ne souhaiterais pas une bonne fortune de ce genre-là!
Derrière la porte qui le cachait, le Beau-François s'était tout doucement assis sur la dernière marche de l'escalier. Au fond, il se souciait peu de l'histoire et n'avait qu'un but:
—Quand ces deux bavards auront fini, il est probable qu'ils quitteront la chambre. Alors je tenterai de sortir par cette porte, se promettait-il.
Vasseur avait continué:
—Quand nous arrivâmes dans le premier salon, la foule était énorme. On piétinait sur place. Malgré cette presque impossibilité d'avancer, il me sembla que ma compagne m'entraînait dans un sens déterminé. Enfin, elle s'arrêta. Le hasard nous avait amenés derrière un jeune homme de vingt-cinq à Vingt-huit ans qui, appuyé contre le chambranle d'une porte, regardait dans l'autre salon.
Alors je m'aperçus que, de la personne de cette femme, se dégageait une senteur d'eau de Hongrie, le parfum à la mode, que la chaleur de la salle rendait plus subtil. L'odorat du jeune homme en fut sans doute frappé, car, comme s'il eût compris qu'une femme était derrière lui, il se retourna vivement pour lui céder le passage.
À la vue de ma compagne, dont l'absence de dentelle au bas du masque laissait à découvert la partie inférieure du visage, il me sembla lire sur les traits du jeune homme une brusque surprise, mêlée pourtant d'hésitation, comme si un doute combattait sa certitude de connaître la femme.
Ma compagne me sembla ne faire aucune attention au jeune homme. Elle appuya sa petite main sur mon bras en me disant d'une voix qui, à mon grand étonnement, se fit caressante au possible:
—Retournons sur nos pas, veux-tu, cher ami?
Nous nous dégageâmes de la foule sans qu'elle eût remarqué le jeune homme qu'il m'avait semblé voir, au son de la voix de la femme, tressaillir soudainement.
Nous allions sortir du salon quand une mauvaise curiosité me fit tourner la tête. À son tour, le jeune homme s'était tiré de la foule et, fixé sur place, pâle comme un mort, il nous regardait nous éloigner. Alors je crus avoir conscience du rôle que j'avais joué. J'avais servi à une vengeance féminine. Amant de paille, on m'avait offert à la jalousie d'un amant véritable.
Cependant nous étions revenus dans le vestibule où mon inconnue me demanda:
—Es-tu joueur?
Au lieu de répondre, je protestai encore.
—Je ne te connais pas, dis-je.
—En tout cas, je suis bonne à connaître. Tiens! regarde, répliqua-t-elle.
Ce disant, elle avait porté la main à son masque qu'elle arracha pour me montrer son visage. Je demeurai émerveillé de sa beauté splendide. Mais je n'en avais pas moins raison. Cette superbe créature m'étais complètement inconnue. Elle comprit, que j'allais encore me récuser. Tout en rattachant son masque, elle reprit railleusement:
—Est-ce que, pour se connaître, il est nécessaire, à Frascati, d'avoir été présenté par les grands-parents?
Elle disait vrai. N'étais-je pas à Frascati, ce lieu des amours faciles où la morale n'avait rien à voir, le temple où se nouaient les liaisons d'un jour? J'étais donc ridicule à vouloir faire mon Joseph. J'avais vingt six ans et une jolie femme s'offrait à moi pour charmer les quelques jours de mon congé à Paris. J'aurais été cent fois stupide en refusant la charmante aubaine qui m'était offerte.
Donc, tout enthousiasmé par le visage qui m'avait été démasqué, je me hâtai de répondre cette banalité galante:
—Mais je ne demande pas mieux que de faire connaissance.
—À la bonne heure! dit-elle en riant.
Puis elle me répéta:
—Es-tu joueur?
—Je l'ignore absolument, pour cette excellente raison que je n'ai jamais joué, répondis-je.
—Il faut savoir à quoi t'en tenir.
À cette invite à tenter la chance, je tapai sur mes poches en demandant gaiement:
—Avec quoi? J'ai tout juste de quoi t'offrir à souper.
—Ne t'inquiète de rien, dit-elle.
Et elle me poussa vers le vestiaire en continuant:
—Commence par mettre le domino et le masque exigés par le règlement de
Frascati pour tout joueur.
Je me laissai faire, tout heureux que j'étais d'obéir à une si jolie femme. En ce moment, je ne pensais plus du tout au jeune homme que j'avais vu pâlir au son de voix de ma compagne… J'étais pris!
Pendant que j'endossais mon domino, elle avait changé son masque contre un autre dont le bas, garni d'un épais satin noir, non seulement lui couvrait la bouche, mais encore cachait son cou gracieux et blanc.
Elle m'entraîna vers la salle de jeu, qui s'ouvrait à gauche du vestiaire. Au moment d'en franchir le seuil, elle s'arrêta et me glissa une bourse dans la main, en me disant:
—Écoute… Je suis superstitieuse. Pour moi, le jeu est une façon de consulter le destin. J'ai un projet en tête, mais j'hésite. La chance du jeu dictera ma résolution. Tu vas jouer pour moi.
Je faisais, en l'écoutant, fort piteuse mine. Ainsi donc le but de toutes ces prévenances était de me transformer en machine à jouer. Mon amour-propre froissé se rebiffait devant ce rôle. Elle lut ma déconvenue sur mon visage et partit d'un petit rire mélodieux et argentin en ajoutant:
—Je joue à qui perd gagne, répondit-elle.
—S'il en est ainsi, tu peux être assurée d'une décision favorable, car mon inexpérience à tous les jeux me fera perdre jusqu'au dernier écu de ta bourse… C'est bien cela que tu souhaites, n'est-ce pas?
—Tu feras mon bonheur.
—Et moi? demandai-je en la regardant d'un air suppliant.
Elle n'y alla pas par quatre chemins.
—Toi, fit-elle, tu passeras par-dessus le marché.
—Foi de qui? insistai-je.
—Foi de Suzanne! dit-elle.
Notre dialogue s'était tenu dans le vestibule, à la porte du salon de jeu. Comme je relevais mes yeux tout ravi de la promesse qui venait de m'être faite, j'aperçus, sortant du vestiaire et revêtu d'un domino, le jeune homme de tout à l'heure.
Toujours pâle, le visage morne, il traversa le vestibule, étirant les cordons du masque qu'il allait s'appliquer sur la figure. Derrière le groupe qui nous abritait, il ne pouvait nous voir et, du reste, nous eût-il vus, il n'aurait su nous reconnaître, moi masqué et costumé maintenant, Suzanne cachée sous le nouveau masque qui ne laissait rien voir de son visage.
—Entrons! commanda Suzanne qui me parut n'avoir pas remarqué l'arrivant.
Nous marchâmes pour ainsi dire sur les talons du jeune homme, qui avait achevé de se masquer.
Il fit quelques pas dans la salle de jeu, cherchant à quelle table il se placerait. Puis il alla s'asseoir devant un tapis vert où, en ce moment, n'était attablé qu'un seul joueur. Il prit un siège et attendit.
Aussitôt la voix d'un surveillant des jeux, cria:
—Un troisième au creps!
C'était un appel à tout joueur qui voudrait prendre part à la partie qui allait s'engager.
—Joue à cette table, me souffla aussitôt Suzanne.
Du creps, je ne savais qu'une chose, c'était que ce jeu, sévèrement prohibé partout ailleurs qu'à Frascati, se jouait à l'aide de trois dés et d'un cornet. Ce n'était donc pas la mer à boire pour moi, du moment que je n'avais qu'à perdre.
J'allai donc m'asseoir en face du jeune homme.
L'appel du croupier avait fait accourir d'autres amateurs de creps, qui prirent place autour du tapis. Puis, en un instant, la table fut entourée d'un cercle épais de curieux, hommes et femmes, debout, surveillant les coups. Au milieu de tous ces spectateurs en domino et masqués, il m'était impossible maintenant de reconnaître Suzanne.
Après que le croupier eut pris dans sa main, examiné et soupesé les dés, il les présenta au premier joueur arrivé. Celui-ci tira pour avoir le dé à jouer, et, de son coup de cornet, jeta impair. Il ramassa les dés et les présenta au jeune homme, qui les versa dans son cornet.
Il amena pair, ce qui lui accordait le dé à jouer, c'est-à-dire la tenue contre les autres joueurs.
—Donnez le point de chance! prononça le croupier.
—Neuf! dit le jeune homme.
Sans savoir pourquoi, je me sentis pris d'intérêt pour ce jeune homme. À présent que je n'étais plus fasciné par la voix et les beaux yeux de Suzanne, le sang-froid me revint et, avec lui, le souvenir. Je le revis la face pâle, regardant avec des yeux désespérés Suzanne s'éloignant à mon bras, et je ne sais quel pressentiment lugubre m'avertit que j'étais entré dans la vie de ce pauvre garçon qui, la conviction m'en vint, devait souffrir d'une cruelle torture morale.
Quand, après avoir versé ses dés dans le cornet, il l'agita, je crus voir sa main trembler. Tout en secouant le cornet, son regard se promenait autour de la table sur la haie de curieux, comme si, sous tous ces masques, il cherchait à reconnaître certain visage. À travers les trous de son masque, ses yeux brillaient fiévreux et égarés.
Enfin il jeta les dés.
—Dix-huit! accusa le croupier à haute voix. Dix-huit, c'est-à-dire un composé de neuf qui était le point de chance. Le joueur avait donc gagné!
Je me rappelais les traits du jeune homme. Sa figure, quand je l'avais vue sans masque, affirmait une nature droite, fière, loyale, exempte de bas et vils instincts. Aussi fus-je profondément étonné quand, après son coup gagné, je le vis ramasser l'enjeu des joueurs. Sa main se crispait fébrilement sur les pièces d'or et les attirait devant lui avec un empressement rapace.
—Au tapis! articula le croupier, suivant la formule de Frascati pour inviter les joueurs à verser une mise nouvelle.
Les louis d'or plurent devant le jeune homme qui, ayant gagné, devait, suivant l'usage, toujours tenir le dé.
Il agita son cornet à nouveau et, cette fois encore, j'observai son maintien. Je le vis jeter autour de lui ce même coup d'oeil plein d'une angoisse désespérée. C'était à croire qu'il implorait une grâce, tant son regard exprimait une supplication.
Et toujours aussi sa main, agitant le cornet, tremblait à ce point que mon voisin de tapis, un vieux joueur endurci, me murmura en souriant:
—Voici un particulier qui doit en être à ses débuts de jeu, car il ne sait pas encore commander à son émotion. J'ai été comme cela, mais il y a longtemps.
Le jeune homme, après son regard, se raidit pour maîtriser son trouble et lança les dés.
—Vingt-sept, annonça le croupier.
Ce chiffre, un composé de neuf, le point de chance, faisait encore gagner le trembleur.
Il montra le même empressement cupide à ramasser son gain. Nous étions au grand creps, c'est-à-dire que, des trois tables où se jouait ce jeu, la nôtre était celle où, d'habitude, s'engageaient les plus fortes parties. En ces deux coups heureux, le jeune homme venait de gagner une dizaine de mille francs.
—Au tapis! répéta le croupier.
Les enjeux, par cela que les perdants voulaient rattraper leur argent, montèrent à une très forte somme.
Étant donnée la rapacité dont le jeune homme avait fait preuve, il semblait que la vue de ce gain à conquérir aurait dû exciter sa convoitise. Bien au contraire, il sembla pris d'un ardent désir de quitter la partie. Mais la règle du jeu était là pour lui défendre la retraite. Il devait tenir le dé tant qu'il n'aurait pas perdu.
Je vois encore le mouvement nerveux de sa main quand elle remit les dés dans le cornet pour ce troisième coup.
D'un coup sec, il vida le cornet.
—Encore dix-huit! cria le croupier.
Une sorte de délire d'avidité alluma le cerveau du gagnant. Ce gain, qui s'offrait à nouveau, avait brusquement fait disparaître son hésitation de tout à l'heure.
De droite et de gauche, il étendit brusquement la main pour faire rafle des enjeux.
Mais, avant qu'il eût achevé son mouvement, se fit entendre, claire et vibrante, une voix de femme qui criait:
—Cet homme est un voleur! Qu'on saisisse les dés dont il se sert. Ils sont pipés!
À cette accusation terrible, il y eut, parmi les assistants, un silence de stupeur.
Moi, en écoutant ces mots, j'avais senti un frisson me courir dans le dos, car j'avais reconnu la voix qui les avait prononcés. C'était celle de Suzanne.
Elle venait de perdre cet homme froidement, sans s'exposer en rien, car, au milieu de tout ce monde masqué, il était impossible de préciser qui avait lancé l'accusation, surtout après le tohu-bohu qui s'était produit dans la foule. En quelques pas, elle avait pu se confondre dans la masse des femmes masquées, toutes vêtues d'un domino pareil.
Ainsi je n'avais pas été trompé par le pressentiment que j'allais me trouver mêlé au sort de ce jeune homme. Je le sentais, mon rôle ne faisait encore que commencer.
Cependant le croupier s'était avancé jusqu'à la table, ayant le sourire d'un homme bien persuadé d'une fausse accusation et qui croit devoir en donner la preuve à la galerie. Au début de partie, n'avait-il pas, suivant l'usage, examiné les dés avant de les remettre aux joueurs? Il était donc bien certain qu'ils n'étaient nullement pipés.
Il étendit la main et prit les dés.
Au premier contact, la figure du croupier révéla un étonnement profond.
—C'est la vérité! avoua-t-il.
Le voleur s'était dressé debout, tout convulsif et, soit qu'il étouffât, soit qu'il voulût braver la foule, il avait brusquement arraché son masque. Son visage apparaissait livide, contracté par un désespoir incommensurable. Ses deux grands yeux, à demi fous, fixaient le vide comme s'il eût mesuré la profondeur du gouffre d'infamie qui s'ouvrait devant lui.
Je ne pouvais me nier que ce malheureux eût triché; mais j'avais la conviction qu'il était la victime d'une de ces terribles machinations qu'on appelle vengeance de femme. À n'en pas douter, il savait d'où lui venait le coup qui lui coûtait l'honneur. Mais c'était une femme et il dédaignait de se venger. Du reste, le flagrant délit n'était-il pas là pour lui interdire toute parole de défense.
À la vue de cet homme foudroyé par une fatalité contre laquelle, j'en étais convaincu, il avait dû combattre énergiquement avant de succomber, je sentis naître en mon coeur une profonde pitié pour le malheureux.
Alors j'eus la folie d'une idée généreuse.
Parmi tous ces spectateurs que le masque lui faisaient inconnus et qui allaient répandre par la ville la nouvelle de son ignominie, je voulus lui prouver qu'il comptait, sinon un ami, tout au moins un juge indulgent.
Je retirai mon masque.
Par malheur, il en fut autrement que je l'avais espéré, et j'eus la preuve que c'était bien Suzanne qu'il rendait responsable de son malheur. En voyant mon visage, il me reconnut pour l'homme au bras duquel, il y avait vingt minutes, s'appuyait la jolie femme.
Il crut à une bravade de ma part. Mon action généreuse lui sembla une sorte d'avis, par moi donné, que, devant la femme, il y avait un homme qui saurait la défendre contre toutes représailles.
Il poussa un bref cri de joie en trouvant à qui s'attaquer. Alors, il se pencha sur la table pour se rapprocher de moi, et il me cracha à la face.
Son insulte excita un tumulte d'indignation dans la salle. En un clin d'oeil, il fut saisi, enlevé et jeté à la porte.
À Frascati, les tricheries au jeu étaient trop fréquentes pour qu'on en tourmentât la police qui ne demandait qu'à fermer les yeux et ouvrir la main. On se contentait donc d'expulser les escrocs.
Dans ma fureur, à l'affront reçu, j'avais voulu m'élancer à sa poursuite. Je fus contenu par les spectateurs dont bon nombre qui connaissaient mon insulteur, avaient mis son nom sur son visage quand il avait retiré son masque. Parmi eux était le vieux joueur, mon voisin de tapis vert.
—J'aime à croire que vous ne vous battrez pas avec un voleur, me dit-il.
Puis en secouant la tête de façon triste:
—Voilà où conduit la débauche… la passion immodérée des femmes. On commence par dévorer une grande fortune. Après quoi, pour se procurer des ressources, on vole au jeu. C'est l'histoire du vicomte de Biéleuze.
J'étais trop en colère pour prêter grande attention à ces réflexions du vieux joueur, mais je m'accrochai au nom qu'il venait de prononcer.
—Où retrouverai-je ce Biéleuze? demandai-je les dents serrées.
J'étais tombé sur un amateur de plaies et bosses, grand curieux des querelles des autres.
—Tenez-vous donc bien à vous rencontrer avec le vicomte? Si cela peut vous faire plaisir, lâcha-t-il avec empressement, je serai heureux de me mettre à votre disposition en cette circonstance… moi et un de mes amis que je trouverai.
Il tombait à point pour m'éviter l'embarras de chercher des témoins.
—Accepté! m'écriai-je.
—Venez demain matin chez moi sur les huit heures, tout sera convenu, on n'aura plus qu'à aller sur le pré, me dit le vieux avec un empressement qui prouvait que, dans son bon temps, il avait été un friand de la lame.
Et il me donna sa carte qui, au-dessus de l'adresse, portait ce nom:
«Marquis de Coméran».
Il me tardait d'avoir quitté ce lieu maudit. J'allai au vestiaire rendre domino et masque. Puis, dans ma hâte de fuir, je me dirigeai vers l'escalier. J'allais l'atteindre quand une petite main se posa sur mon bras en même temps qu'une voix mélodieuse me demandait:
—Où vas-tu, bel empressé?
C'était Suzanne que, depuis vingt minutes, j'avais complètement oubliée. Comme moi, elle avait quitté la salle de jeu et, partant, elle n'avait plus ni domino ni masque. Son visage m'apparaissait dans toute sa beauté radieuse et son costume en gaze transparente qui, suivant la mode des merveilleuses, la laissait presque nue, me laissait admirer des formes à faire se damner un saint.
Avec un séduisant sourire, elle reprit:
—Sais-tu, mon cher, que tu es un créancier charmant? Tu ne presses pas tes débiteurs de solder ce qui t'est dû… Moi, je suis de celles qui savent que les dettes de jeu se payent dans les vingt-quatre heures.
Elle s'offrait à moi!!!
Était-ce vraiment qu'elle voulait me récompenser de ce service, que je lui avais rendu sans pouvoir encore bien le comprendre? Était-ce qu'elle visait à m'empêcher de retrouver le vicomte de Biéleuze? Je ne saurais le dire. Mais le fait est qu'à la vue de cette créature splendide qui, en quelque sorte, me conviait à une nuit d'amour, les brûlants désirs qui m'incendièrent le cerveau, éteignirent en moi toute prudence.
—J'attendais dans le salon de danse que tu vinsses me rejoindre, ajouta-t-elle.
—Tu avais donc quitté la salle de jeu?
—Aussitôt que tu t'étais assis devant la table de creps.
Elle mentait, j'en avais la conviction. C'était bien elle, j'avais encore le son de sa voix à l'oreille, qui avait lancé l'accusation des dés pipés. Je tentai une épreuve pour mieux m'assurer de son mensonge.
—Alors, tu ignores ce qui s'est passé au jeu après ton départ? demandai-je en la regardant en face.
—Quoi donc? fit-elle en ouvrant des yeux pleins de curiosité.
—Un certain vicomte de Biéleuze s'est fait surprendre trichant au jeu.
Le nom ne la troubla pas. Bien au contraire, elle se mit à rire en disant:
—Les escrocs ne sont pas fleurs rares à Frascati. Il n'est semaine qu'on n'en pince.
Puis, en prenant sa bourse que je lui rendis, elle me demanda:
—Alors, à tenir contre un tricheur, tu as naturellement perdu?
—Si ta superstition faisait dépendre la réussite du projet que tu as en tête, de ta perte au jeu, comme tu me l'as dit, tu peux avoir pleine confiance en ton projet, car, par mes mains, tu as vraiment joué à qui perd gagne.
Je crois encore l'entendre quand elle me répondit, ses yeux sur les miens:
—Ma superstition de joueuse concernait un proverbe.
—Lequel? demandai-je.
—«Malheureux au jeu, heureux en amour.»
Et, après un regard brûlant qui me fit frissonner de luxure, elle ajouta:
—Partons-nous?
—Oh! fis-je avec franchise, amour de peu de durée; car je ne suis à
Paris que pour une semaine.
Elle passa sa main sur mon bras, me lança encore un regard de flamme et me dit:
—Que sait-on? Aujourd'hui est à nous. Demain n'est à personne.
J'étais jeune et elle était idéalement belle, je le répète. Je fus enivré par les chauds effluves émanant de ce corps de Vénus qui se pressait contre moi.
Quand nous arrivâmes sur le boulevard, elle vit que j'allais héler une voiture.
—À quoi bon? dit-elle, je demeure à deux pas, rue de la
Grange-Batelière.
Il faisait petit jour. C'était une matinée de juillet. Au sortir des salons suréchauffés de Frascati, la transition était agréable. Elle aspira avec plaisir l'air pur en me disant:
—Allons doucement. Il fait bon respirer un peu en quittant cette fournaise.
Et, tous deux muets, nous partîmes, elle se pressant amoureusement à mon bras, moi frémissant d'impatience à la pensée qu'elle allait m'appartenir. Nous mîmes bien un gros quart d'heure à atteindre sa demeure.
* * * * *
À ce moment de son récit, Vasseur s'interrompit pour faire entendre un rire amer dont Meuzelin ne comprit pas l'intonation, car il demanda:
—Il paraît que le reste de la nuit vous a laissé de joyeux souvenirs?
Quant au Beau-François qui, pour sortir de sa cachette, avait hâte que l'histoire fût terminée, il maugréa en lui-même:
—De quoi? de quoi? il a couché avec elle? Voilà-t-il pas une belle poussée! Comme ces deux bavards-là feraient bien mieux de quitter cette chambre pour que je puisse filer!
* * * * *
Le lieutenant reprit son récit.
—Non, dit-il; si je ris, c'est de la bêtise profonde avec laquelle j'interprétai le court dialogue qui fut échangé entre Suzanne et une vieille camériste qui était venue nous ouvrir la porte de l'appartement.
—Eh bien? demanda la bonne à première vue de sa maîtresse.
—C'est fait, dit Suzanne.
Comme ce disant, elle me regardait avec un sourire, je crus que la bonne faisait allusion à moi, cet amant tiré aux dés à Frascati.
—Alors, c'est fini? reprit la servante.
Cette fois, ce fut à mon tour de sourire, m'imaginant que par son «C'est fini?» la soubrette demandait si nous avions été prendre un acompte sur nos amours, dans une de ces fameuses loges à deux personnes de l'ignoble Théâtre de la Nature, qui se trouvait à Frascati.
Ce qui me maintint dans cette interprétation du «C'est fini?» fut que Suzanne vint me faire un collier de ses beaux bras autour du cou et me regarda de ses grands yeux luisants de chaudes promesses en répondant:
—Non, pas encore, mais bientôt.
Ensuite, elle me conduisit vers une porte qu'elle ouvrit et elle me poussa doucement dans une pièce, en me murmurant ce mot unique, tout gros d'une félicité prochaine:
—Attends!
J'étais dans sa chambre à coucher.
À la lueur d'une veilleuse, dont l'opale trahissait une douce clarté, j'examinai ce nid d'amour. Alors, je vous le jure, j'avais complètement oublié le vicomte de Biéleuze et son insulte.
Je crus avoir attendu un siècle, et, pourtant, dix minutes seules s'étaient écoulées quand reparut Suzanne, en toilette de nuit. Je bondis vers elle, les bras ouverts, pour l'étreindre sur mon coeur.
Elle sut m'esquiver et, toute pudique, elle se réfugia dans un angle de la chambre en s'écriant d'une voix émue:
—Oh! le vilain! qui n'a pas la patience d'attendre que la pudeur d'une femme ait cessé sa dernière résistance.
—Tu es si belle, Suzanne! m'écriai-je transporté d'amour.
—Je le serai tout autant tout à l'heure, me répondit-elle avec un sourire reparu sur ses lèvres.
Elle jura qu'elle ne quitterait pas sa retraite que je ne me fusses engagé à la laisser maîtresse du oui de mon triomphe.
Sur ma promesse, elle gagna un petit sopha, sur lequel elle se plaça et, me montrant le tapis à ses pieds, elle me dit:
—Venez ici, monsieur l'empressé, là, à mes genoux. Au moins faut-il que je vous connaisse.
Et quand je me fus agenouillé:
—Contez-moi votre vie! commanda-t-elle.
Elle était bien courte à conter, ma vie de militaire. Beaucoup de misères et bien peu de joies. Si brève qu'elle fût à dire, je l'abrégeai pourtant, car la passion me dévorait. Je me sentais le cerveau en feu et il me fallait un énergique effort de volonté pour ne pas prendre en mes bras cette créature cent fois plus provocante sous ce costume de nuit, qui la voilait entièrement, que dans cette toilette de Frascati, qui me l'avait montrée à demi nue.
Enfin, je ne pus tenir plus longtemps, je me dressai sur pied, répétant d'une voix haletante d'amour:
—Suzanne! Suzanne!
Elle aussi se leva, prête à se soustraire encore, et son premier mouvement fut pour repousser mes mains qui se tendaient vers elle.
Soudainement, elle changea de maintien. Au lieu de résister, elle me saisit les mains, les écarta pour me faire ouvrir les bras, et se jeta sur mon coeur, en murmurant d'une voix qui vibrait de désirs:
—Prends-moi! Je t'appartiens!
Mes bras se refermèrent sur son beau corps qui s'abandonnait, et ma bouche alla chercher ses lèvres pour confondre nos âmes en un baiser.
À ce moment, le bruit de la porte qui s'ouvrait se fit entendre derrière moi. Sans quitter Suzanne que j'avais soulevée de terre, je me retournai.
Au seuil de la chambre à coucher se tenait le vicomte de Biéleuze, plus pâle que jamais, la figure convulsée par un mépris indicible, s'accrochant au chambranle de la porte d'une main raidie comme si la force lui manquait pour se tenir debout.
Moitié par rage de le voir paraître en pareil instant, moitié par fureur de l'insulte qu'il m'avait faite, la tentation terrible me vint de tuer cet homme.
Suzanne avait glissé de mes bras avec la souplesse d'une couleuvre et s'était réfugiée à l'autre extrémité de la chambre.
Je bondis vers M. de Biéleuze. La colère me rendait fou. Et pourtant mon transport tomba brusquement devant le regard tout à la fois suppliant et doux que m'adressa cet homme qui, sans bouger, me voyait arriver à lui.
Je m'arrêtai sur place.
Alors d'une voix lente:
—Monsieur, dit-il, sachez que, pour parvenir jusqu'à vous, j'ai trouvé toutes les portes complaisamment ouvertes.
Puis il tendit le doigt vers Suzanne et continua:
—Cette misérable, un vraie monstre, était bien certaine que j'allais venir, et elle a voulu me faciliter l'entrée de son appartement.
Et il tomba à mes pieds en ajoutant:
—Monsieur, à deux genoux, je vous demande pardon de l'insulte que je vous ai faite… Je vous prenais pour un complice quand vous n'étiez qu'une dupe de cette coquine.
J'étais demeuré muet de stupéfaction devant cet homme courbé devant moi et dont la voix m'allait au coeur, bien qu'il accusât Suzanne.
Je me retournai vers cette dernière, que je m'attendais à voir indignée par ces dures et injustes paroles. Bien au contraire, son visage rayonnait de cette joie féroce du sauvage contemplant le cadavre de l'ennemi qu'il vient d'abattre.
Alors s'opéra en moi un changement complet. En une seconde, j'eus conscience de ce qu'était cette créature. J'oubliai sa beauté et un sentiment de dégoût monta à mes lèvres, naguère si avides de baisers.
Lui s'était relevé.
—Défends-moi! me cria-t-elle en voyant le vicomte marcher vers elle.
Il y avait en M. de Biéleuze une sorte de majesté du malheur qui m'imposa. Je ne bougeai point.
Devant mon immobilité à son appel, Suzanne fut prise d'épouvante et le regarda s'approcher en tremblant de tous ses membres.
—Oh! ne crains rien, vipère! lui dit-il. Tu m'as perdu! Tant pis pour moi, qui n'ai pas su secouer l'amour infernal que tu m'avais inspiré.
En me montrant il continua:
—… Mais je ne veux pas qu'il en soit de même de monsieur à qui, ce soir, bien à son insu, tu as fait jouer un rôle dans le drame qui me tue… Tu vas t'asseoir sur ce sopha et si tu interromps une seule fois ce que je vais lui dire pour qu'il apprenne à te connaître, je te jure, par le peu d'honneur que tu as laissé sur le nom de Biéleuze, que je te fais sauter le crâne.
En parlant, il avait tiré de sa poche un pistolet qu'il arma.
Quand Suzanne eut obéi, le vicomte, d'une parole brève et hâtée, comme s'il avait eu peur de n'avoir pas le temps d'achever son récit, commença:
—Comment ai-je possédé cette femme? Sans grand'peine, car elle s'est pour ainsi dire jetée dans mes bras. Deux heures après notre première rencontre, elle était à moi. Mon triomphe fut si prompt que je m'en étonnai, car elle avait eu à choisir parmi vingt de mes rivaux qui la poursuivaient des offres les plus brillantes; mais elle me répéta tant que l'amour commande et ne compte pas que je me crus sincèrement aimé. Alors, reconnaissant du sacrifice qui m'avait été fait, je m'endormis plein de confiance en mon bonheur et, peu à peu, je me laissai prendre dans tous les replis d'une de ces passions profondes qui asservissent les sens, le coeur, la raison et dont rien ne peut plus délivrer celui qu'elles étreignent… non, rien, sauf la folie ou le suicide.
Vous dire que j'ai jamais hésité à satisfaire un seul des ruineux caprices de cette femme, vous ne le croiriez pas. Ma grande fortune y passa en deux ans, années pendant lesquelles ma maîtresse ne me donna pas, un instant, à douter de son amour toujours ardent, dévoué et fidèle comme au premier jour. Que m'importait la ruine puisque j'étais aimé comme au temps de ma richesse.
Ce fut donc avec la conviction intime que son dévouement accepterait la situation nouvelle que je vins, le sourire aux lèvres, lui annoncer ma ruine complète.
—Oh! oh! fit-elle en riant, tu as bien encore quelque héritage sur la planche.
—Aucun, dis-je, en voyant dans sa gaîté et sa demande qu'elle se résignait déjà à attendre des temps meilleurs.
—Bien vrai? insista-t-elle.
—Je n'ai plus à t'offrir que mon amour.
Alors, froidement, d'une voix impitoyable, elle me montra la porte en disant:
—En ce cas, vicomte, voici la porte pour t'en aller. Tu n'as plus le sou, donc bon voyage!
La stupeur me rendit muet.
Ensuite je l'entendis qui ajoutait en scandant ses mots:
—Je ne t'ai jamais aimé!
Foudroyé par cette révélation, je tombai inanimé sur le tapis.
Quand je revins à moi, j'étais étendu sur le carré où elle et sa camériste m'avaient traîné, devant cette porte, à toujours fermée pour moi, et que, pendant deux années, j'avais tant de fois franchie avec une si douce émotion.
Je mis quinze jours à me relever de la congestion cérébrale qui m'avait terrassé. Mieux eût valu mourir, car, avec la santé, vinrent toutes les effroyables tortures du terrible amour que cette femme m'avait inspiré. Jour et nuit, je pensais à elle, rien qu'à elle, toujours à elle. Je me sentais devenir fou au souvenir des ardentes caresses qu'elle m'avait prodiguées et, en me les rappelant, je me répétais qu'il était impossible qu'elle n'eût pas menti en disant ne m'avoir jamais aimé.
Je voulus m'enfuir bien loin de la redoutable sirène qui m'avait envoûté. Je reconnus que, comme l'air qu'on respire, elle était devenue indispensable à mon existence. Je me sentais méprisable à ne pouvoir secouer cette passion, mais elle me rendait lâche. Ma raison ne pouvait lutter contre mes sens brûlés par la ressouvenance incessante de tant de nuits voluptueuses. Incapable de me soustraire à ma destinée, qui m'avait rivé à cette femme, je revins donc frapper à sa porte, bien certain pourtant qu'elle me serait refusée.
Contre mon attente, je fus reçu.
—À quoi bon revenir, puisque tu n'as plus le sou? me dit-elle brutalement.
Et comme j'exprimais l'espoir de sortir de ma misère et de reconquérir une fortune, elle éclata d'un rire moqueur.
—Reconquérir une fortune, continua-t-elle; avec quoi, vicomte? Tu ne sais faire oeuvre de tes dix doigts. Ne me débite donc pas de balivernes.
—Je travaillerai.
—Ta! ta! ta! fit-elle avec un redoublement de gaieté. Est-ce que, dans la noble race des Biéleuze, on sait travailler à quoi que ce soit? Vous êtes créés et mis au monde pour faire sauter l'argent. Le jour où il vous fait faute, vous ne valez pas même un maçon. Dépenser les écus, c'est votre lot. Mais en gagner, à d'autres!
Et, toujours avec une insolence gouailleuse:
—Un Biéleuze gagner de l'argent! Ah! la bonne bourde! Comment, diable, s'y prendrait-il?
Alors elle me regarda et, en ricanant, elle articula:
—À moins que ce ne soit en trichant au jeu. À mon avis, c'est la ressource d'un Biéleuze.
Il fallait que je fusse bien ensorcelé par la maudite pour ne pas m'être révolté en l'entendant ainsi parler.
Elle me congédia.
Mais le lendemain, je revenais encore.
—Ah çà! fit-elle, tu ne comptes pas que, jusqu'au jugement dernier, je vais te répéter le même refrain. As-tu de l'argent? Non, n'est-ce pas? Alors laisse de bonne grâce la place à un autre. Il me faut la vie luxueuse. J'offre ma beauté à qui me la paye. Va-t'en donc, puisque tu ne peux plus fournir aux frais.
À son cynisme, je ne pouvais qu'opposer ma passion profonde, sincère, dévouée.
—Oui, oui, railla-t-elle, une chaumière et un coeur. Je connais cela par ouï-dire. Il paraît que ce n'est pas sans charme. Mais si j'en essaie jamais, ce ne sera pas avec toi.
—Doutes-tu de mon amour? m'écriai-je, en voyant, sous ses paroles, poindre une espérance.
—Non, dit-elle, je te crois pincé pour moi et de la belle manière… Ce n'est pas ce motif qui me ferait refuser.
—Quoi donc alors?
—Ce qui s'est passé l'autre jour, quand je t'ai invité à prendre la porte… Que, demain, je consente à partager ta misère, cela ira bien pendant quelque temps… mettons deux ans… puis ton amour se refroidira. Tu sais? tout casse, passe ou lasse… Alors, tu te rappelleras l'affront reçu et, en te redressant sur tes ergots des Biéleuze, tu me rendras ma politesse. Et qui aura le nez cassé, si ce n'est Suzanne, laquelle aura bêtement donné gratis deux de ses plus belles années? Voilà pourquoi, vicomte, je ne te suivrai pas dans ta chaumière.
Puis, en s'écriant:
—Ah! si j'étais certaine de ne jamais être quittée, peut-être hésiterais-je à dire non, lança-t-elle.
Je voulus me confondre en serments; elle me coupa la parole.
—Oui, oui, continua-t-elle moqueusement, je sais la chanson que tu veux me chanter. Tu vas m'offrir ta vie, ta tête, ton sang, un tas de choses dont une femme n'a que faire et que les hommes ne sont pas chiches de proposer pour affirmer leur dévouement… Avec ça que j'y crois au dévouement des hommes!
—Mets le mien à l'épreuve! m'écriai-je en tombant à ses genoux.
Tout en me repoussant, elle poursuivit:
—«Prends ma tête! Veux-tu ma tête!» vous geignent les hommes. Le jour où vous répondez: «Garde ta tête qui fait vivre les chapeliers et les coiffeurs, et puisque tu tiens à me prouver la sincérité de ton amour, fais ceci ou cela,» alors ils beuglent: «Jamais! ce serait une infamie!»
Sur ces derniers mots, elle secoua la tête en disant d'une voix devenue grave:
—Ils sont rares les hommes qui, sur un mot de leur maîtresse, tuent ou volent… Je comprends qu'on aime celui qui, pour vous plaire, n'a pas reculé devant un crime.
—Suzanne, je t'en supplie, rends-moi ton amour, balbutiai-je, toujours à ses genoux.
—Tiens! fit-elle brusquement, puisque tu me demandes une épreuve, ce que nous avons dit hier me donne une idée.
Elle fit une pause, puis me dit:
—Pour moi, triche au jeu.
D'un bond je fus sur pied.
Avant que je pusse parler, elle éclata de rire en s'écriant:
—Oh! je te prie, évite-moi le «Jamais! ce serait une infamie!» Hein! tu vois, je t'y ai pris!… Tu es comme les autres.
Sur ce, elle se leva et marcha vers sa glace et, tout en rajustant quelques boucles de sa coiffure, elle ajouta d'un ton sec:
—Assez plaisanté. Comme je te l'ai dit, vicomte, va-t'en offrir à une autre ta chaumière et ton coeur.
«Assez plaisanté», avait-elle dit. Donc sa proposition n'était pas sérieuse. Je vins doucement derrière elle et, en lui prenant la taille, je répétai de ma voix la plus suppliante:
—Suzanne, rends-moi ton amour.
Elle retourna la tête sur son épaule. En plongeant dans mes yeux un regard brûlant qui me fit frissonner, elle étendit les doigts vers une coupe de la cheminée et y prit quelque chose qu'elle me mit dans la main en disant:
—Alors gagne-le.
C'étaient des dés pipés!!!
En sentant les dés, j'étais demeuré anéanti par une surprise douloureusement désespérée.
Suzanne aussitôt me fit face. Elle serra ma main dans la sienne pour empêcher mes doigts de lâcher prise et me dit d'une voix impérieuse:
—Je veux que tu me sacrifies ton honneur, vicomte. Je croirai seulement que tu m'aimes quand une ignominie t'aura fait descendre à mon niveau.
Après avoir un peu attendu une réponse que ma langue paralysée ne pouvait faire, elle m'ouvrit la main, y prit les dés et les rejeta dans la coupe en ricanant:
—Alors n'aille au bois l'imbécile qui a peur des feuilles.
Immédiatement, d'un ton impitoyable et en me montrant la porte:
—Sors d'ici, vicomte, ajouta-t-elle.
Je m'en allai à demi fou de douleur.
Je tins deux jours mon serment de ne plus retourner chez ce démon; mais il me fallut céder à mon indigne passion.
En me voyant reparaître, avant que j'eusse dit un mot, elle tendit la main vers la coupe de la cheminée où étaient les dés et redit:
—Je veux le sacrifice de ton honneur.
Puis, à mon signe de tête négatif, elle ajouta:
—Débarrasse-moi de ta présence.
Trois jours de suite je revins et trois fois elle répéta geste et phrase.
Le quatrième jour, j'étais vaincu. Pâle et chancelant comme le condamné allant au supplice, je marchai vers la coupe et j'y pris les dés.
* * * * *
—Je ne comprends plus rien à votre histoire du vicomte, mon cher lieutenant, interrompit Meuzelin étonné.
Vasseur arrêta son récit.
—Oui, reprit le policier, puisque le pauvre Biéleuze trichait à Frascati pour obéir à Suzanne, pourquoi la bougresse l'a-t-elle dénoncé en pleine salle de jeu?
—Vous allez le savoir, promit le lieutenant.
—Continuez donc.
Quelqu'un qui ne s'intéressait guère à l'histoire, c'était le
Beau-François dans sa cachette.
—Est-ce qu'il va en conter pendant huit jours, ce bavard exécrable? pensait-il en étouffant un bâillement.
Car, avant cette nuit blanche, la journée avait été rude pour le colosse, qui sentait venir le sommeil.
* * * * *
Vasseur reprit:
Pendant que M. de Biéleuze parlait, plusieurs fois j'avais examiné Suzanne. Assise sur le sopha où l'avait clouée la menace du vicomte de lui faire sauter le crâne à sa première interruption, elle écoutait, vraiment belle et provocante dans sa toilette de nuit. Mais le charme était rompu pour moi, dont le dégoût et l'horreur avaient glacé les sens.
Après avoir essuyé avec son mouchoir la sueur glacée qui lui perlait au front, le vicomte de Biéleuze continua:
—Avoir pris les dés, c'était accepter le marché. Six jours de suite j'allai à Frascati m'attabler au creps; mais toujours, au moment de substituer, dans le cornet, les faux dés aux vrais, le courage me manqua. Impatientée par mes hésitations, Suzanne, hier, me donna la nuit prochaine pour dernier délai, en ajoutant qu'elle viendrait à Frascati au bras de celui à qui elle offrirait ce que je n'aurais pas su gagner.
Elle tint parole. J'étais ce soir à Frascati quand le son de sa voix me fit retourner. C'était elle, s'appuyant à votre bras, vous souriant de la bouche, des yeux, du doux son de sa voix caressante. Vous étiez le rival qui aurait ces baisers que je refusais de conquérir au prix de mon déshonneur.
Encore une fois, Vasseur fut interrompu par un petit rire du policier.
—Eh! eh! fit Meuzelin, vous avez joué le rôle de l'appât qui fait mordre le goujon à l'hameçon.
—Oui, car le vicomte, ignorant que je fusse un cavalier de rencontre que, sans le connaître, sa maîtresse venait d'aborder à son arrivée, vit en moi un soupirant de longue date. La jalousie étouffa la dernière résistance de son honneur. Il alla aussitôt prendre un masque et vint s'asseoir au creps. Vous savez le reste.
—Non pas, non pas, dit vivement Meuzelin, je l'ignore ce reste, surtout en deux points qui m'intriguent. Premier point, qui se rapporte à ma demande de tout à l'heure et que je vous répète: Puisque le vicomte trichait à Frascati pour obéir à Suzanne, pourquoi l'a-t-elle fait pincer avec les dés pipés en main? Pourquoi encore, au moment même où Suzanne, dans vos bras, allait vous appartenir, le vicomte est-il si soudainement apparu dans la chambre à coucher?
—Parce que Suzanne ne m'avait dit: «Je suis à toi» qu'après avoir entendu le pas de Biéleuze qui approchait.
Meuzelin perdit patience.
—Je n'en sortirai jamais, dit-il, si chacun de mes pourquoi en appelle un autre. Je continue mes questions. Comment se fait-il que le vicomte, à l'heure où l'on est enfermé chez soi, surtout à deux, ait pu venir vous surprendre?
—Parce que, comme il me l'avait dit, il avait trouvé toutes portes ouvertes. Parce que Suzanne savait qu'il allait venir, attendu que quand nous sommes partis de Frascati, elle amoureusement pressée à mon bras, me faisant marcher à petits pas sous prétexte de respirer un peu l'air pur du matin avant de rentrer à son domicile, Suzanne était certaine que nous étions suivis par le vicomte qui avait dû guetter notre sortie de Frascati pour s'assurer si le reste de la nuit m'appartiendrait. Enfin parce que, à notre arrivée, quand sa vieille camériste, qui était dans le secret, lui avait demandé: «Est-ce fini?» et que Suzanne avait répondu: «Non, pas encore, mais bientôt…» deux phrases que j'avais si bêtement interprétées… cela voulait dire qu'une jalousie poignante allait amener le vicomte, auquel il fallait réserver la torture de voir la femme qu'il adorait s'abandonnant aux caresses d'un autre.—Et, effectivement, alors que j'étais enfermé dans la chambre à coucher, attendant qu'elle eût fait sa toilette de nuit, Suzanne avait donné à la vieille l'ordre de tout ouvrir; puis elle était venue me rejoindre, l'oreille tendue au bruit du pas de Biéleuze, qui lui indiquerait le moment de se jeter dans mes bras et de s'y faire surprendre par le malheureux, fou d'amour.
Cela dit, Vasseur demanda au policier.
—Tous mes «parce que» vous ont-ils enfin satisfait, mon cher ami?
—Oui et non, fit Meuzelin; car il me reste toujours à connaître le motif qui poussait Suzanne à perdre et à faire souffrir le vicomte.
—La vengeance.
—Elle lui en voulait?
—Elle en voulait surtout au nom des Biéleuze, et sa haine remontait plus haut que le vicomte.
Meuzelin prit un air de supplication comique, en disant:
—Au lieu de me tourner et retourner sur le gril de la curiosité, je vous prie, achevez votre histoire.
Si le policier était avide de savoir le dénouement, il n'en était pas de même du Beau-François qui, maintenant, n'écoutait plus. Le bandit n'avait plus qu'un grave souci: celui de combattre le sommeil qui lui arrivait impérieux. Il sentait la nécessité de marcher. Mais le pouvait-il? À redescendre dans le souterrain, il allait infailliblement se perdre encore dans les détours obscurs. Mieux valait ne pas s'éloigner de cette porte qui lui offrait la chance de s'évader du traquenard où il était pris.
—Tonnerre! Est-ce que je vais m'endormir? Ce n'est pas le moment, se disait-il.
* * * * *
Le Lieutenant s'était remis à conter.
—À mesure que M. de Biéleuze m'avait détaillé ses souffrances, la physionomie de Suzanne avait changé. La peur, que lui avait donnée la menace du vicomte de lui brûler la cervelle, s'était peu à peu dissipée. Une lueur de joie sinistre brillait dans le regard qu'elle attachait sur sa victime et sur ses lèvres apparaissait un sourire de cruauté satisfaite.
Ce sourire fut surpris par le jeune homme qui marcha vers elle.
—Depuis deux années que tu t'es livrée à moi, dit-il d'une voix fébrile, quel but poursuivais-tu donc, créature maudite, en me donnant cette fatale passion qui a fait de moi un voleur au jeu? Quand j'obéissais à ton ordre, quand je te faisais le sacrifice de mon honneur que tu avais exigé, quel infernal motif t'a poussée à rendre ma honte publique?
Suzanne, à cette question, se redressa lentement et, d'une voix dont je n'oublierai jamais l'intonation féroce:
—Je voulais voir le nom des Biéleuze tomber dans la boue, répondit-elle.
La surprise du vicomte le rendit muet. La courtisane put poursuivre:
—Oui, j'avais à me venger… non de toi, qui ne m'as jamais rien fait… mais d'un autre que sa mort m'a empêché d'atteindre. Je m'en suis prise au fils à défaut du père… de ton père, lui si fier de son nom, qu'il en couvrait toutes ses infamies.
Elle éclata d'un rire strident qui vibrait de haine et s'écria:
—Que n'est-il là, ton père, pour ramasser son nom dans le ruisseau où je l'ai fait tomber!
Sa voix se fit âpre et mordante pour continuer.
—Il se croyait tout permis, ce très haut seigneur de Biéleuze. Pour lui, tout était jeu, quand il s'en prenait aux manants qui devaient s'estimer fort honorés qu'il eût daigné violer leur fille, une innocente enfant qu'il avait attirée en un guet-apens. Et quand sa victime vint lui demander de réparer son crime, il se redressa de toute la hauteur de son nom de Biéleuze, en riant de la naïveté de celle qui lui demandait ce nom. Et cette prétention de la jeune fille déshonorée le mit en si belle humeur qu'il ouvrit la porte de l'antichambre, où se tenaient ses laquais, et qu'il poussa vers eux la malheureuse en leur criant: «Tenez! amusez-vous!»
—Tu mens! Jamais mon père n'a pu commettre cette infamie! cria le vicomte.
À ce démenti, Suzanne le regarda dans les yeux et répondit:
—Cette fille, dont M. de Biéleuze avait bien voulu s'amuser un instant, était ma mère.
Après cet aveu, Suzanne continua d'un ton farouche:
—À ce nom de Biéleuze, que ton père trouvait si grand, si illustre, qu'il refusait de l'avilir en le donnant à celle qu'il avait perdue, moi j'avais juré une haine implacable. Je le voulais descendu si bas qu'il fût devenu un terme de mépris. Mon arme de combat était ma beauté. À défaut de ton père, c'est toi qui es venu t'offrir. Tu portais ce nombre abhorré. Pendant deux longues années, je me suis efforcée à te sourire, à t'enlacer dans mille liens, à te verser dans les veines cette passion qui t'a fait mon esclave, a éteint ta volonté et endormi ton honneur. Puis enfin le jour de mon triomphe est arrivé. Aujourd'hui, le beau nom des Biéleuze ne sert plus qu'à désigner un voleur!
Quand elle lança ces derniers mots, Suzanne était d'une splendide beauté, mais d'une beauté qui épouvante: la beauté fatale, qui porte malheur.
J'aurais cru que tout amour avait disparu du coeur de M. de Biéleuze après cette confession. Il n'en était rien; car, se rattachant encore à une dernière espérance, il demanda d'une voix douce:
—Suzanne, veux-tu le porter, ce nom de Biéleuze refusé jadis à ta mère?
En descendant à ce dernier degré d'avilissement, l'insensé avait compté sans la haine implacable de la courtisane, qui s'écria avec une intonation de mépris:
—Le nom des Biéleuze, mais la dernière des mendiantes le refuserait à cette heure!
Le vicomte chancela sous cette insulte suprême; mais il ne souffla mot. Il marcha vers la porte pour s'en aller. Seulement, avant d'en franchir le seuil, il se retourna et, d'un long regard désolé, il contempla une dernière fois cette chambre à coucher où il avait, deux années durant, vécu si heureux.
J'étais ému au plus profond de mes entrailles. Moi, militaire, auquel il avait fait une insulte si grave, je ne me sentais pour lui que pitié et pardon. Je n'y pus résister. Au moment où il allait sortir, je lui tendis la main en disant:
—Monsieur le vicomte, tenez comme sans but la visite que vous fera ce matin mon témoin, le marquis de Coméran.
Un sourire de tristesse parut sur ses lèvres, et il prononça à mi-voix, semblant se parler:
—C'est vrai, j'avais aussi ce moyen d'en finir!
Et tout en serrant ma main dans la sienne, moite d'une sueur glacée, il me dit:
—Merci, monsieur, pour votre pardon généreux.
Puis, sans un mot, sans un regard pour celle qui l'avait perdu, il quitta la chambre.
Suzanne et moi nous restâmes en présence, muets tous deux, écoutant le bruit du pas lent du vicomte qui traversait l'appartement.
Il ne s'entendait déjà plus que nous n'avions pas encore retrouvé la parole. Mes yeux étaient tournés vers Suzanne, mais je ne la voyais pas. À mon regard apparaissait toujours ce jeune homme qui venait de me quitter.
Tout à coup, une détonation retentit dans la rue, au pied de la maison.
Je courus à la fenêtre.
M. de Biéleuze venait de se tirer un coup de pistolet sous les croisées de la courtisane.
Saisi d'horreur, je me retournai vers Suzanne, qui avait dû comprendre la catastrophe, m'attendant à trouver sur son visage quelque marque de remords et de commisération.
Jugez de ma surprise inouïe.
Elle venait de retirer son peignoir. Sous sa chemise de linon transparent, elle se montrait à moi dans sa splendide nudité de la plus belle des statues.
Elle me sourit et, en m'ouvrant ses bras elle me dit, d'une voix chaude des plus luxurieuses promesses:
—Toi, je t'aime. Viens!
À la vue de cette fille sans coeur qui, pour ainsi dire, s'offrait à moi sur le cadavre de son amant, je sentis mon coeur déborder d'un insurmontable dégoût. Pour qu'elle comprît bien le sentiment qu'elle m'inspirait, je bondis vers elle, et comme elle tendait son visage à mes baisers, je lui rendis l'insulte que j'avais reçue du vicomte.
Je lui crachai à la face.
Puis je m'enfuis plein d'horreur pour cette épouvantable créature.
Quand j'arrivai dans la rue, des passants ramassaient le vicomte. La blessure était mortelle, mais elle n'avait pas tué le jeune homme sur le coup. Il lui restait encore quelques heures à vivre et il avait gardé sa connaissance.
Il me reconnut quand je me penchai sur lui.
—Là, chez moi, au numéro 6, dans la rue, me souffla-t-il péniblement.
Nous le transportâmes à son domicile, dont la porte nous fut ouverte par un domestique à la mine rusée et de très petite taille.
Au moment où nous retendions sur son lit, le blessé aperçut son domestique qui s'empressait à nous aider.
—Il va falloir te chercher un autre maître, mon brave Croutot, lui dit-il avec un sourire de mourant.
À ce nom de Croutot prononcé par le lieutenant, Meuzelin tressauta de surprise.
—Croutot! Croutot! répéta-t-il vivement, et vous dites que cet homme était de petite taille?
—Un vrai nabot.
—Eh! eh! ricana le policier en se frottant les mains, votre Croutot doit être le mien… Comme ça se trouve!
En voyant Vasseur qui attendait une explication, il se hâta de dire:
—Continuez, cher ami, continuez. Tout vient à point. Moi aussi j'aurai mon histoire à vous conter.
Et il se renversa sur son fauteuil en répétant:
—Continuez, continuez.
Soudainement, il se redressa, la face étonnée, l'oreille tendue.
—Avez-vous entendu? demanda-t-il.
—Qui donc?
—Je ne sais quel bruit sourd… Comme un ronflement.
—Sans doute un de mes soldats, Fichet ou Lambert, qui dort dans le vestibule, avança le lieutenant.
—Tiens! c'est vrai! je les avais oubliés, vos deux braves, dit le policier.
Et, s'en tenant à cette explication, il reprit sa pose allongée sur le fauteuil en redisant: Continuez.
Vasseur poursuivit:
—Dès qu'il était sorti de Frascati, le vicomte avait résolu son suicide, et il était rentré directement chez lui. Là, il avait écrit les quelques lettres d'adieu ou d'affaires que je voyais posées sur une petite table de la chambre à coucher.
Au moment de se tuer, il avait voulu revoir encore une dernière fois celle qui l'avait conduit au suicide, et il était reparti pour aller guetter, à la porte de Frascati, la sortie de Suzanne. En la voyant rentrer chez elle à mon bras, la jalousie avait poussé le fou à pénétrer chez la courtisane d'où je le rapportais mourant.
—Croutot, laisse-nous, commanda-t-il à son domestique.
Le valet obéit, mais avec une visible hésitation que j'attribuai à son chagrin de ne pouvoir rester pour prodiguer ses soins au blessé.
Pour adoucir la peine que, comme moi, il supposait causer par cet ordre à son valet, M. de Biéleuze lui dit quand il s'éloignait:
—J'ai pensé à toi, Croutot.
À cette affirmation d'une générosité posthume, le petit homme jeta involontairement un regard sur la table où étaient placés des lettres, puis il se cacha la tête dans ses mains pour pleurer et, après un sourd sanglot, il quitta la chambre.
—Oui, j'ai pensé à lui… et à d'autres, que cette femme m'a fait trop longtemps oublier, prononça-t-il d'une voix triste en tournant les yeux vers les lettres.
Et de ses lèvres que sa mort prochaine blêmissait déjà, j'entendis sortir ces deux mots:
—Pauvre Julie!
Puis revenant à moi, il reprit:
—Vous êtes bon, monsieur. À cette heure, je me rends compte du sentiment qui, au creps, lorsque j'étais sous le coup du mépris général, vous a fait retirer votre masque. Vous avez voulu me montrer un visage ami.
Peu à peu, sa voix s'était affaiblie et lui était devenue difficile, saccadée qu'elle était par les premiers hoquets de l'agonie.
Il rassembla ses forces pour continuer:
—C'est donc à votre bonté que je m'adresse pour vous prier d'être en quelque sorte mon exécuteur testamentaire, en faisant parvenir en mains propres ces lettres que vous voyez.
Il s'arrêta. Le sang l'étouffait; il attendit un peu pour reprendre son souffle, puis, bien faiblement, il ajouta:
—Je vous recommande surtout la lettre que je laisse pour Julie…
Il allait prononcer le nom de famille, quand la porte fut ouverte par Croutot qui amenait le médecin qu'à tout hasard on avait été chercher dans le voisinage.
Distrait par cette apparition du docteur, je fus tout à l'arrêt qu'il allait prononcer. Croutot, à quelques pas derrière moi, était resté pour l'entendre.
—Dans cinq minutes il sera mort, me souffla le médecin.
L'agonie était commencée quand, tout à coup, le vicomte ouvrit ses yeux grands qu'il fixa sur moi. Il me sembla qu'il demandait à me faire une recommandation dernière et je me penchai sur sa couche.
À peine perceptible, sa voix prononça:
—Surtout la lettre à Julie…
Je ne devais pas apprendre de lui ce nom de famille, car le vicomte se raidit en une dernière convulsion.
—C'est fini annonça le docteur qui repartit aussitôt, reconduit par
Croutot.
Resté seul, je ramassai les lettres dont je me mis à lire les suscriptions avant de les renfermer dans mon portefeuille, voulant mettre à part celle adressée à cette Julie dont j'allais apprendre le nom de la famille.
Il n'en était aucune au nom de Julie!!!
Peut-être cette lettre était-elle tombée à terre. Je regardai sous la table et sous les meubles voisins. Rien! Je soulevai des papiers et des livres placés sur la table dans l'espoir qu'ils recouvriraient la lettre adressée à Julie l'inconnue. Toujours rien! Le vicomte m'avait si fort recommandé cette missive que la pensée me vint qu'il avait pu la distraire des autres. Je fouillai sous l'oreiller du mort. Pas de lettre!
J'achevais ma recherche quand le bruit de la porte qui s'ouvrait me fit lever les yeux dans cette direction. C'était le domestique Croutot qui venait de reconduire le docteur.
Était-ce la préoccupation de cette lettre disparue qui me tenait par trop, mais il me sembla que le premier regard de l'avorton, en entrant, était tombé sur la table, où tout à l'heure étaient les lettres, actuellement dans mon portefeuille.
Ce regard, pourtant, n'eut que la durée de l'éclair. Il se dirigea aussitôt sur le cadavre du vicomte. Je vis alors des larmes briller dans les yeux du valet qui gémit d'un ton désolé:
—Mon pauvre maître!
Éclatant en sanglots, il vint au lit, et, pieusement, prit le soin, que j'avais omis, de fermer les yeux du défunt.
Malgré cette affection profonde témoignée par le nabot, le soupçon me vint que c'était lui qui, peut-être, avait fait disparaître la lettre de Julie. La crainte, en me trompant, de froisser le dévouement de celui que M. de Biéleuze m'avait paru estimer comme un fidèle serviteur, me fit prendre un biais pour arriver à mon but.
—Il faudrait, pour l'enterrement, prévenir la famille, dis-je au domestique.
—La famille? répéta-t-il. Était-ce qu'une indigne liaison faisait négliger sa famille à M. le vicomte? ou était-ce que sa famille le repoussait à cause de cette même liaison? Je l'ignore. Mais le fait est que, depuis bientôt deux ans que je suis entré à son service, je n'ai jamais vu entrer ici quelqu'un se disant de sa famille.
—D'où était le vicomte?
—Des environs de Beaupréau, en Loire. Toutes ses terres, qu'il a vendues à la file, confinaient au domaine d'un de ses oncles, le marquis de Brivière, parti en émigration.
—La succession de cet oncle ne pouvait-elle pas lui revenir un jour?
—Non, car le marquis de Brivière avait une fille. Il n'y a pas même longtemps que j'ai entendu dire à mon défunt maître que cette fille, sa cousine, s'était mariée à l'étranger, où elle a épousé un émigré, le comte de Méralec.
Et Croutot se résuma en disant:
—Bref, je le répète, je n'ai jamais vu venir ici un parent de M. le vicomte. Jamais personne n'est arrivé de Beaupréau pour lui rendre visite.
Il se ravisa vivement pour s'écrier:
—Ah! si, si, je me trompe. Il s'est présenté quelqu'un… mais ce quelqu'un n'était nullement de sa famille… C'était un pays, tanneur à Beaupréau, qui avait fait le voyage pour venir consulter un médecin célèbre de Paris au sujet d'une bien extraordinaire maladie dont il souffrait… Figurez-vous que ce Pitard, c'est son nom, était affligé d'une faim d'ogre que rien ne pouvait rassasier. Tout le temps qu'il a passé à Paris, il s'est assis à la table de mon maître qui riait comme un fou de le voir dévorer.
L'idée me vint de rattacher Julie l'inconnue à l'existence de ce vorace
Pitard.
—Est-ce qu'il n'était pas venu à Paris avec sa fille? demandai-je.
—Une fille? fit Croutot surpris, quelle fille?
—N'avait-il pas une fille nommée Julie?
—Pas le moins du monde, attendu qu'il était célibataire.
Je regardai l'avorton bien en face pour étudier son visage et je lui demandai:
—Fille de Pitard ou non, tu n'as jamais vu entrer chez ton maître une femme portant le prénom de Julie?
—Jamais! affirma Croutot dont la figure exprima l'ignorance la plus sincère.
Il confirma son dire en continuant d'un ton désolé:
—Mon pauvre maître, malheureusement pour lui, était trop accaparé par certaine gourgandine pour penser à recevoir une autre femme.
En somme, je ne pouvais insister. Ce qui concernait cette Julie était le secret du vicomte, secret qu'il avait malheureusement emporté dans la tombe, et, à en vouloir trop parler, je risquais de donner l'éveil au valet.
—Va déclarer le décès à la section, commandai-je au nabot, qui partit sans hésitation.
Pendant son absence, je fouillai meubles et armoires, non pour retrouver la lettre disparue, mais avec l'espérance de découvrir dans les papiers du mort quelque note qui me renseignât sur cette mystérieuse Julie.
Ils n'étaient pas nombreux, les papiers de l'infortuné Biéleuze. Des actes de procureur attestant la vente successive de toutes les propriétés dont le prix avait été jeté aux caprices de Suzanne; une trentaine de lettres de cette fille; puis quelques papiers de famille.
Comme je feuilletais ces derniers, un carré de papier détaché m'apparut au milieu d'une liasse de titres et, en haut de ce papier, je lus, écrit en grosses lettres, le nom de Julie.
Mais, hélas! ma trouvaille ne pouvait m'être d'aucune utilité, car elle s'offrait à moi comme une énigme indéchiffrable. Au-dessous du nom, se voyait une série de traits se bifurquant en zigzags, s'entremêlant et, de droite et de gauche, divisés en branchements, au bout desquels se montraient de petits carrés. De ces carrés, il en était un pointé d'une croix. À coup sûr, c'était un plan; mais, pour s'en servir, il fallait d'abord connaître sa raison d'être.
À tout hasard, je glissai ce papier dans mon portefeuille.
Une heure après, avec Croutot, qui fondait en larmes, je suivis les porteurs qui, le brancard sur l'épaule, emportaient le corps du vicomte au cimetière.
Après un court silence, Vasseur reprit:
Le soir, la curiosité de revoir l'endroit où avait commencé le drame me ramena à Frascati. La première femme que j'y rencontrai fut Suzanne, qui devait guetter mon arrivée. Elle vint à moi, plus splendidement belle que jamais, et, d'une voix émue:
—Je t'aime, me dit-elle, veux-tu de moi?
—Non, je te méprise.
Elle pâlit à cette réponse et, certaine de sa condamnation, elle partit d'un pas chancelant. Par quel étrange retour du sort, cette femme qui exécrait le vicomte fou d'elle, s'était-elle éprise de moi qui n'éprouvais, à sa vue, qu'un dégoût profond?
Trois jours après, je quittai Paris.
—Et vous n'avez jamais pu découvrir ce qu'était Julie? demanda
Meuzelin.
—Jamais! mais j'ai toujours gardé cette espèce de plan qui porte son nom.
Et en secouant la tête, Vasseur ajouta:
—J'ai toujours eu le doute que Croutot avait volé la lettre pendant que j'étais distrait par le docteur qu'il avait amené près du mourant.
Meuzelin eut un sourire en répliquant:
—Votre doute peut, sans crainte, se transformer en certitude, car c'était bien le nabot qui avait fait le vol. C'est un rude gredin que ce Croutot! Je vous ai dit que je sais son histoire… Écoutez-moi, je vais vous la conter.
Mais au lieu de conter, le policier se leva vite et sans bruit et souffla au lieutenant:
—Cette fois, j'en suis certain, c'est bien un ronflement que j'entends… et il ne vient pas du vestibule où sont Lambert et Fichet… Tenez, c'est de là!
Ce disant, Meuzelin indiquait une paroi de la chambre.
Les deux hommes gardèrent le silence.
Alors se fit entendre une sorte de roulement à intermittences de calme, sur la nature duquel il était impossible de se tromper. C'était bel et bien un ronflement. Sur la pointe du pied, Meuzelin avait gagné la paroi de la chambre d'où, selon lui, partait le bruit, et il y avait appliqué l'oreille.
Il fit signe à Vasseur de venir bien doucement le rejoindre, et quand il l'eut tout proche, il lui souffla:
—À n'en pas douter, c'est là que se trouve la porte par laquelle notre
Suzanne nous a brûlé la politesse.
—Alors cette porte ouvre sur une cachette sans issue, puisque la fausse comtesse s'y est endormie, avança le lieutenant.
—Oh! fit le policier en souriant, en ce cas, elle aurait de rudes poumons, la gaillarde… Non, c'est un homme et là est le point mystérieux de la chose. Comment se fait-il qu'au lieu d'une femme, ce soit un homme qui se trouve, à cette heure, de l'autre côté de la porte?
Sans doute Meuzelin pensait-il que le meilleur moyen d'avoir la solution de ce problème était de s'adresser au ronfleur lui-même, car il souffla au lieutenant:
—Allez-donc appeler Fichet et Lambert pendant que je vais chercher le secret qui ouvre cette porte.
Quand Vasseur pénétra dans le vestibule où se tenaient ses soldats, Fichet, mécontent de cette longue veillée, exprimait nettement à Lambert sa façon de penser sur les nuits blanches.
—Qu'une nuit sans sommeil, quand on n'a pas la compagnie du sexe enchanteur, elle peut se comparutionner avec un mât de cocagne quant à sa longueur.
Sur un geste de Vasseur qui leur recommandait le silence, les deux soldats suivirent leur chef.
Meuzelin s'était éloigné de la cloison pour pouvoir causer avec les arrivants, qu'il attendait à l'autre bout de la chambre.
Le ronflement grondait toujours, sourd et continu.
À ce bruit, qui se faisait entendre dans une chambre où il ne voyait que Meuzelin parfaitement éveillé, Fichet, qui tombait de sommeil, fut pris d'un soupçon:
—Que serait-ce moi qui ronflerait sans en avoir la doutance? se demanda-t-il.
Cependant Meuzelin disait à l'oreille du lieutenant:
—J'ai découvert le mécanisme. Simple comme bonjour. À appuyer du pied sur une feuille du parquet. Dites à vos hommes de détacher les embrasses des rideaux. Faute de mieux, notre ronfleur nous pardonnera de l'avoir garrotté avec des tresses en soie. À la guerre comme à la guerre.
Cela débité en souriant, il retourna à la cloison, tout prêt à faire jouer le ressort sous son pied dès que Fichet et Lambert seraient en mesure d'attacher le ronfleur, à qui on préparait ce réveil désagréable.
En un clin d'oeil, les embrasses furent aux mains des gendarmes qui, avec Vasseur, se rapprochèrent du policier.
—Attention! sembla commander Meuzelin du regard.
Quand, d'un signe de tête chacun eut répondu à cette invite muette, il leva le pied pour le poser sur le ressort.
Le Beau-François, juste à cette minute, faisait un bien agréable rêve. Grâce aux quatre cent mille francs arrachés à Cardeuc, il se voyait, par avance, dans la maisonnette rêvée. Pendant qu'on guillotinait ses complices, lui, bien tranquille, n'avait d'autre souci que de rentrer ses foins. Quelle existence heureuse! Bonne table! bon vin! Adoré de sa ménagère qui l'engraissait, le dorlotait, le peignait, l'habillait! Pour un rien, elle lui sautait au cou et lui faisait un collier de ses deux bras en lui murmurant: Je t'aime!
En ce moment même de son rêve, le Beau-François sentait sa femme pendue à son cou et elle le serrait si fort tendrement, que cet excès de tendresse, qui menaçait de l'étrangler, réveilla l'heureux époux en sursaut.
Ce réveil fut loin de continuer son rêve.
Il avait bien le cou serré, mais, au lieu que ce fût par les bras blancs et potelés d'une épouse aimante, c'était par une main sèche et vigoureuse.
Et, à la place des mots: «Je t'aime!» il entendit une voix peu caressante qui accentuait sur le ton de la menace:
—Tu es mort si tu résistes!
Résister! Le pouvait-il quand il avait déjà les mains liées par des cordes qu'on achevait de nouer sur ses poignets?
Quand le garrottage fut achevé et parachevé, le policier lâcha le cou du colosse, dont la gorge desserrée laissa passer un juron énergique.
Soulevé par les pieds et les bras, il fut tiré de sa cachette obscure et apporté au milieu de la chambre.
Le jour était venu, pas encore bien clair, mais suffisant pour qu'on pût se reconnaître.
—Eh! c'est ce très cher ami le Beau-François! s'écria Meuzelin goguenard.
Le gredin n'était pas de ces imbéciles qui perdent imprudemment leur salive à pousser dans le premier moment de surprise des exclamations compromettantes. C'était un garçon qui savait que si la parole est d'argent le silence est d'or. Mais s'il était résolu à ne pas desserrer les dents, il se rattrapait sur les réflexions intimes.
—Où ai-je donc vu cet éléphant? se demanda-t-il en regardant Meuzelin.
Le policier lui rafraîchit la mémoire en continuant:
—S'est-on toujours bien porté, Beau-François, depuis certain soir où tu as administré un si vigoureux coup de couteau dans mon dos, qui, par bonheur, était cuirassé, lorsque je gagnais ma barque avec des avirons sur l'épaule?
—Tiens! c'est le Saucisson-à-Pattes! se dit le colosse en se rappelant celui qu'il ne connaissait que comme aubergiste de la Biche-Blanche.
Et dédaignant de répondre à pareil idiot, il détourna son regard pour le reporter sur les voisins du gros homme, qui étaient Lambert et Fichet.
—Deux aides et rien de plus! pensa-t-il après un court examen des soldats qui se tenaient plus raides que des piquets.
Mais il en fut tout autrement lorsque ses yeux virent le quatrième compagnon. Celui-là était de ses connaissances et, même, de ses si pires connaissances qu'à sa seule vue il eut une sueur froide.
—Le cogne Vasseur! Je suis perdu! pensa-t-il en frissonnant au souvenir de sa belle bande d'Orgères conduite à la guillotine ou au bagne par le redoutable lieutenant.
Ce dernier, du reste, ne mit pas de mitaines pour entamer de nouvelles relations avec lui, car, tout brutalement, il articula:
—Dans une heure, le Beau-François, je vais t'expédier, sous bonne escorte à Chartres, où t'attend le bourreau à qui manquait ta tête quand il a exécuté tes complices.
Le goût des voyages—et celui-là particulièrement—avait passé au géant. S'il était une ville qu'il ne tenait pas à revoir, c'était Chartres, surtout avec sa grande place ornée de certaine plate-forme qu'on aurait dressée à son intention.
Aussitôt la langue lui démangea.
Lui qui ne voulait pas d'abord souffler mot, comprit la nécessité urgente de déserrer les dents et, ma foi! il les desserra pour laisser passer cette phrase qui ressemblait fort à un marché proposé:
—Si je vous faisais connaître quel est le gueux qu'on cherche et qui se cache sous le sobriquet de Coupe-et-Tranche?
Mais il lui fallut s'avouer qu'il ne s'était pas levé assez matin, en entendant Meuzelin s'écrier:
—Coupe-et-Tranche, le métayer Cardeuc, autrement dit le Marcassin…
C'est bien celui-là que tu nous proposes de nous faire connaître?…
Trop tard, mon garçon. Tu nous offres une souris quand elle est déjà
dans la souricière.
De quoi donc se mêlait ce stupide Saucisson-à-Pattes? Était-ce là chose du ressort d'un aubergiste. Et le Beau-François s'en étonnait quand il entendit le lieutenant reprendre:
—Oui, trop tard, Beau-François, comme vient de te le dire le citoyen
Meuzelin.
Ce nom entra comme un fer rouge dans l'oreille du colosse. S'il ne connaissait pas le personnage, il n'ignorait pas le nom qui, depuis un mois, se répétait avec terreur parmi les Chauffeurs, comme étant porté par un de leurs ennemis les plus redoutables.
—Vasseur et Meuzelin, se dit-il avec effroi! je puis d'avance me regarder comme guillotiné.
Et sa sueur froide et son frissonnement le reprirent de plus belle.
Chez le policier, il était de principe qu'un criminel pris d'épouvante doit se laisser mariner dans sa peur. Il abandonna donc le bandit pour tirer Vasseur à l'écart et lui souffler:
—Il nous faut, avant de l'envoyer à Chartres, savoir pourquoi et comment il se trouvait derrière cette porte dérobée.
—Peut-être a-t-il aidé à la fuite de Suzanne qui l'aura laissé de planton pour apprendre ce qui suivrait sa fuite? avança le lieutenant.
—À creuser. À creuser, répéta le policier.
Ce disant, il guettait du coin de l'oeil la face effrayée du prisonnier.
—Oh! oh! fit-il, méfions-nous! Le scélérat vient de trouver une idée dont il se réjouit.
En effet, non pas une idée, mais un souvenir était venu brusquement au Beau-François et, en place de l'effroi qui la convulsait, il avait amené une sorte de contentement sur la figure du géant, qui se disait:
—Je suis sauvé!
Puis, tout haut, un peu fanfaron:
—Partons-nous pour Chartres? demanda-t-il.
Il y avait un tel accent de défi railleur dans le ton du Beau-François, paraissant si pressé d'être conduit à Chartres où, pourtant, il se savait attendu par le bourreau, que Meuzelin, flairant un dessous de cartes, demanda en affectant un air surpris:
—As-tu donc si grande hâte d'avoir la tête coupée, gros gourmand?
—Dame! fit le François d'un air résolu, puisqu'il faut que j'y passe, mieux vaut le plus tôt possible. L'attente de la guillotine n'est pas tellement agréable qu'on désire la prolonger.
—Vrai! appuya Meuzelin, il te tarde d'avoir sauté le pas?
—Autant en finir tout de suite, articula le colosse.
Le policier ne croyait pas un mot de tout cet empressement du bandit.
Bien évidemment, il tendait à un but qu'il fallait lui faire avouer.
Meuzelin eut l'air de céder à un bon mouvement, et il s'écria:
—Qu'il en soit donc comme tu le désires, mon Beau-François.
—Ah! je vais partir pour Chartres à l'instant, fit le colosse dont l'oeil trahit l'inquiétude de voir son voeu si bien et si vite exaucé.
—À quoi bon t'envoyer à Chartres? Puisque tu désires en avoir terminé promptement, pourquoi t'imposer la torture d'un lourd voyage? Un jugement bien en règle t'a condamné à mort. Que ce soit à Chartres ou ailleurs que tu passes de vie à trépas, qu'importe à la justice, pourvu qu'elle obtienne satisfaction… En conséquence, pour contenter ta hâte de payer ta dette, nous allons te descendre dans le parc où un peloton de hussards va te fusiller au pied du mur.
Et, en lui faisant la risette:
—Hein! continua-t-il, tu vois que nous sommes gentils et que nous tenons à te contenter. Dans cinq minutes, ton affaire sera bâclée.
S'adressant alors à Fichet et à Lambert:
—Allons! fit-il, du zèle, vous autres. Emportez-moi dans le parc ce gros garçon si impatient d'avoir quitté ce bas monde.
Les deux soldats ramassèrent le bandit sur le parquet et le remirent sur pied. Mais, dans cette position verticale, la figure du Beau-François avait beaucoup perdu de son expression de fermeté. Est-ce que vraiment on allait lui loger douze balles dans le torse? Il s'était plaint d'avoir à avaler une soupe refroidie et vlan! voilà que, pour lui être agréable, on la lui offrait trop brûlante. C'était donc le véritable moment, ou jamais, de démasquer ses batteries cachées. En conséquence, il poussa un soupir à décorner un boeuf.
—Est-ce que tu te regrettes déjà? demanda le policier d'un ton naïf.
Le colosse prit un air attendri et débita d'une voix émue:
—Ce n'est pas sur mon sort que je m'apitoie à cette heure.
—Alors sur le sort de qui donc?
Au lieu de répondre, le géant envoya un second soupir et, à mi-voix, mais de façon à être entendu, il murmura:
—Pauvre Gervaise!
Le gredin s'était rappelé à temps un incident du commencement de la nuit. Lorsqu'il était entré dans la serre en y apportant Gervaise qu'il avait été ramasser sous la fenêtre d'où elle s'était précipitée, n'avait-il pas entendu une voix de femme crier, de cette même fenêtre, à Vasseur:
—Cherche-la, ta Gervaise, ta bien-aimée, Vasseur maudit! et si tu la retrouves, c'est que les bandits n'en auront plus voulu pour leurs amours.
Donc, si Vasseur aimait Gervaise, la jeune fille était un atout dans le jeu du Beau-François, qui pouvait rétablir sa partie compromise. Voilà pourquoi, se sentant à toute extrémité, il venait de jeter le dit atout sur le tapis.
L'effet du nom fut instantané sur Vasseur qui, tout tressaillant d'émotion, s'écria:
—Gervaise! Tu as dit Gervaise?
—Oui, Gervaise, une pauvre jeune fille que, cette nuit, j'ai ramassée mourante au pied du château.
—C'était donc toi! Où l'as-tu transportée? Vit-elle encore? demanda
Vasseur haletant d'angoisse.
À la vue du trouble du lieutenant, une lueur de satisfaction éclaira l'oeil du Beau-François.
—L'animal sait qu'il nous tient et il va nous faire ses conditions. Sacrebleu! il était de bonne prise! Quel malheur d'être forcé de le lâcher, pensa Meuzelin qui avait surpris le regard du colosse.
—Réponds! réponds! répéta fébrilement Vasseur en secouant le
Beau-François qui, maintenant, jugeait utile de garder le silence.
Le brigand n'avait qu'une seule balle à jouer et il tenait à en tirer le meilleur parti possible pour que sa tête lui restât sur les épaules où il la trouvait cent fois mieux placée que dans le panier du bourreau.
Laissant Vasseur s'énerver dans son impatience douloureuse, il haussa les épaules en homme résolu et lâcha:
—Bast! à défaut de moi un autre prendra soin de la jeune fille.
Ensuite, s'adressant à Meuzelin:
—Conduisez-moi à votre peloton de hussards, demanda-t-il.
Et il fit deux pas pour marcher à la fusillade.
—Que ne puis-je te prendre au mot, grand misérable! pensa Meuzelin tout furieux d'avoir à lâcher sa proie pour que le lieutenant retrouvât sa Gervaise.
Vasseur s'était jeté au-devant du géant.
—Écoute, dit-il. Apprends-moi où se trouve Gervaise et je te rends la liberté.
Dire où était la jeune fille qu'il avait perdue dans le souterrain, le
Beau-François en était bien empêché; il répondit d'un ton railleur:
—Ah! ouiche! la liberté, ça se promet; mais une fois que j'aurai parlé, on m'ajoutera une corde de plus. Ce sera tout ce que j'y aurai gagné.
Le lieutenant mit dans sa voix tout son accent persuasif pour répliquer:
—Dès que tu auras parlé, tu seras libre, je t'en donne ma parole d'honneur!
—Oui, oui, gouailla le Chauffeur, libre de faire vingt pas, après lesquels on me poursuivra pour me remettre la main sur le poil.
—Et je m'engage à t'accorder quarante-huit heures pour te laisser prendre le large, ajouta Vasseur, croyant, par cette concession décider son homme.
Mais lui hocha la tête et d'un petit ton tout dégoûté:
—À quoi bon, la liberté? fit-il. À aller trembler dans un coin de la peur d'être repincé. À reprendre une vie coupable dont je suis las!
Le bon larron sur sa croix ne devait pas avoir l'air plus repentant que François en prononçant ces derniers mots. Il paraissait si bien avoir assez de sa vie criminelle, qu'on aurait pu se tromper au ton sincère avec lequel il ajouta:
—Oui, j'accepterais la liberté si, en plus de l'engagement de me laisser tranquille, on m'assurait les moyens d'aller me régénérer au loin, bien au loin.
Meuzelin crevait de rage dans sa peau en voyant le Beau-François imposer ses conditions au lieutenant. Mais il l'avait dit: le bandit les tenait! Aussi quand Vasseur le consulta d'un coup d'oeil qui le suppliait en faveur de Gervaise, il lui répondit par un regard qui disait: Exécutons-nous, mon pauvre amoureux.
Fort de cette approbation de l'ami qui lui sacrifiait son devoir, le lieutenant reprit:
—Je t'offre l'impunité et mille écus si tu veux dire où se trouve
Gervaise.
C'était là le grand hic pour le géant. Bien difficile lui était de dire où se trouvait la jeune fille. Il crut s'en tirer en reprenant:
—À ce prix-là, je veux bien consentir à vous ramener la gentille enfant.
—Eh! eh! fit vivement Meuzelin, ne confondons pas, mon bel homme. Il ne s'agit pas de nous ramener Gervaise. Nous ne t'en demandons pas tant. Indique-nous seulement l'endroit, et quand nous y aurons retrouvé la jeune fille, alors tu auras écus et liberté.
Le chenapan se redressa beau d'indignation en demandant d'une voix sèche:
—Vous n'avez donc pas confiance en moi?
—Pas pour un sou! articula tout nettement le policier.
Douter de lui! il n'avait plus qu'à se draper dans sa dignité blessée et à dire d'un ton froissé:
—Qu'on me conduise devant le peloton.
Et, bien persuadé que le lieutenant allait encore l'arrêter pour accepter ses conditions, il marcha vers la porte.
Mais ce ne fut pas Vasseur qui suspendit sa marche, ce fut l'entrée soudaine d'un grand diable maigre qui se précipita dans la chambre en s'écriant:
—Je vous annonce la visite du général Labor. Toute la nuit j'ai su lui tailler de la besogne; mais, depuis le point du jour, il ne tient plus en place et veut, à toute force, venir prendre des nouvelles de madame de Méralec.
—Mon brave Fil-à-Beurre, la prétendue comtesse nous a filé des mains. À sa place, nous n'avons à lui présenter que le Beau-François, annonça le policier en lui montrant le prisonnier.
—Toi, ton compte ne va pas traîner! dit l'échalas tout gentiment au colosse dont les belles couleurs avaient disparu au nom du général Labor, un brutal qui faisait fusiller les gens par douzaines, pour un peu qu'ils lui fussent suspects. Et le Beau-François savait que son nom le recommandait chaudement au prône. On pouvait juger par sa mine à l'envers que, lui tout à l'heure si chaud à réclamer le peloton à Vasseur, ne se souciait nullement d'adresser la même demande à Labor, un expéditif numéro un, avec lequel il perdrait son latin en lui parlant de Gervaise!
La peur qui lui crispait la face prouvait combien le géant estimait le général une mauvaise connaissance à cultiver. De leur côté, Meuzelin et Vasseur sentaient qu'à mettre le bandit en présence du général, ils perdraient tout moyen de retrouver la jeune fille. Ce fut ce qui dicta cette demande du policier:
—Tiens-tu beaucoup, mon garçon, à ce que nous introduisions le général
Labor en tiers dans notre conférence?
—Non, non, fit le colosse d'une voix étranglée par l'effroi.
—Alors, nous allons te reporter dans ta cachette et, après le départ du général, nous reprendrons notre conversation.
Avec de nouvelles embrasses de rideaux, on augmenta les liens du prisonnier, et bien et dûment ficelé à ne pouvoir faire aucun mouvement, il fut reporté derrière l'issue secrète.
La porte dérobée venait de se refermer quand le général Labor apparut dans la chambre.