VII

Il n'était pas très ferré sur les convenances à l'égard du beau sexe, ce brave général qui se présentait chez une dame au point du jour. Il est vrai qu'il avait pour excuse son inquiétude sur la santé de la comtesse, qu'il avait vue, la veille, perdre connaissance sous le coup de l'émotion, joyeuse ou désagréable, de se trouver tout à coup en présence de son mari revenu.

Dès l'entrée de Labor, le policier avait repris son rôle de mari, en affectant un petit air triste.

—Eh bien, monsieur de Méralec, comment va, ce matin, madame la comtesse? demanda Labor.

—Mal! général, mal! soupira le policier d'un ton dolent; la nuit a été agitée et sans sommeil… Enfin, depuis une heure, elle est endormie.

Et il débita tout apitoyé:

—La secousse d'hier a été violente. La joie de me revoir lui a porté un coup trop fort. J'aurais dû annoncer mon retour, c'est évident, mais pouvais-je savoir être autant adoré de ma femme?… car elle m'adore. Vous avez pu le constater vous-même quand j'ai fait mon apparition.

Le général, qui tenait que nul homme au monde n'était plus irrésistible que lui, fut scandalisé par la fatuité de ce gros homme, cette sorte de monstre, qui prenait des airs penchés en se disant adoré par sa femme.

—Toi, je t'en ferai porter! se promit-il en comparant dans une glace sa carrure d'athlète avec la tournure grotesque de celui qu'il croyait être le comte de Méralec.

Cependant Meuzelin avait continué:

—La comtesse sera sincèrement flattée quand, à son réveil, je lui apprendrai l'intérêt que vous avez témoigné pour sa santé.

Puis, comme il avait hâte de voir Labor lui tourner les talons afin de reprendre l'entretien avec le Beau-François, Meuzelin se leva pour reconduire le visiteur.

Mais le général ne comprit pas cette façon de mettre fin à sa visite.
Loin de penser à sortir, il demeura sur place, en disant:

—En plus du plaisir de voir madame de Méralec rétablie, un autre motif me faisait désirer d'être reçu par elle.

—Puis-je être votre interprète près de ma femme? Est-ce chose si importante qu'il me faille l'éveiller? demanda Meuzelin se sentant inquiet.

Tout désireux de tirer les vers du nez de Labor, il fit d'un clin d'oeil signe à Vasseur et à Fil-à-Beurre de le laisser seul en allant rejoindre dans le vestibule Fichet et Lambert, déjà retournés à leur poste.

—De quoi s'agit-il? reprit le policier après la sortie de ses deux compagnons.

—Oh! ce n'est pas pressé. J'attendrai que votre charmante femme puisse me répondre, dit le général.

—Répondre! Est-ce donc un interrogatoire que vous avez à lui faire subir? avança le policier en affectant de sourire.

—Du tout, du tout, fit le général. Je vous l'ai dit, j'attendrai. Il s'agit d'un simple renseignement à obtenir de madame de Méralec.

—Et que je ne puis vous donner?

—Nullement… attendu que vous, nouveau venu, ne connaissez pas l'individu.

—Bah! qui sait? lâcha Meuzelin, que la curiosité démangeait.

Et revenant à l'assaut:

—Peut-être quand la comtesse se réveillera, ne sera-t-elle pas en état de vous recevoir. Ne puis-je être votre intermédiaire? J'irais vous porter sa réponse sur l'individu en question. Veuillez me dire son nom.

—C'est un nommé Croutot, dit le général.

Le policier maîtrisa un mouvement de surprise à ce nom, et d'une voix qu'il s'efforçait de rendre indifférente, il demanda:

—Et vous lui voulez, à ce Croutot?

Labor prit son air fin.

—Ceci est mon affaire, répondit-il avec un sourire qui raillait la curiosité du questionneur.

Si ce dernier n'en témoigna aucun mécontentement c'est qu'il fut subitement pris d'une violente quinte de toux dont il assourdit le général, tout en disant:

—Ah çà! le Beau-François veut-il vraiment se faire fusiller? Qu'a-t-il donc à se remuer ainsi dans son trou; il est perdu si Labor l'entend.

Quand Meuzelin cessa de tousser, nul bruit ne se faisait plus entendre dans la cachette, et l'oreille du général lui avait faute en cette occasion.

Meuzelin avait compté que le général, devant l'impossibilité de voir la comtesse, qu'on lui disait endormie, allait se retirer, quitte à renouveler sa visite quelques heures plus tard.

Il n'en fut rien. Labor s'installa dans un fauteuil en homme qui se campe pour un bout de temps.

—Pourvu que le Beau-François, dans son trou, ne recommence pas son bruit de tout à l'heure, pensa le policier en voyant le général prendre racine dans le boudoir.

La supposition lui vint que Labor avait l'intention d'attendre, sans bouger de son siège, le réveil de la comtesse. En conséquence, il reprit à titre d'avis:

—Vous ai-je dit, général, que ma femme vient seulement de s'endormir. Vouloir vous demander de patienter ici jusqu'à la fin de son sommeil, n'est-ce pas disposer d'un temps qui vous est précieux?

Mais cette façon polie d'inviter le monde à montrer ses talons demeura stérile avec le soldat qui répondit:

—À défaut de la comtesse, je suis enchanté de vous avoir trouvé, monsieur de Méralec, car j'ai aussi affaire à vous.

Et, sans laisser le policier parler, il continua:

—Le gouvernement, en vous permettant, à vous émigré, de rentrer en France, a cru devoir prendre à votre égard certaines mesures de surveillance. Vous soupçonne-t-on d'être revenu pour comploter quelque coup royaliste contre la République? Cela ne me regarde pas. Mais j'ai reçu l'ordre de vous garder prisonnier dans le château en ne vous réservant que quatre personnes pour votre service.

Et Labor, cela dit, glissa la main sous son uniforme en ajoutant:

—Je vais vous donner lecture de cet ordre.

Or, Meuzelin connaissait l'ordre à fond puisque c'était lui qui l'avait obtenu du ministre de la police afin de pouvoir garder sous sa main la fausse comtesse de Méralec et, au moyen de la garnison de hussards, d'empêcher Coupe-et-Tranche et sa bande de délivrer leur complice.

Mais Suzanne lui avait échappé et, maintenant, il se trouvait pris dans le piège qu'il avait dressé à une autre. Pour pouvoir endosser le personnage du comte de Méralec, il avait cru utile de faire jouer sa propre personnalité à Fil-à-Beurre qui, actuellement, était pour Labor le vrai et seul Meuzelin.

—Comment sortir du pétrin où je me suis fourré? se demandait-il pendant que le général dépliait le papier dont il voulait donner lecture.

Son ordre tout ouvert à la main, Labor, avant de le lire, reprit en guise de préambule:

—Hier, l'ordre de vous tenir prisonnier m'a été remis par l'agent Meuzelin… un grand sec que vous avez pu voir… mais c'était un ordre d'urgence dont il m'était annoncé confirmation par le courrier qui devait m'être directement adressé.

Meuzelin savait de source que, mot pour mot, le second ordre était la répétition du premier, attendu qu'il avait été au ministère copié sous ses yeux. Aussi, bien certain d'une réponse affirmative, il demanda:

—Et ce second ordre vous a confirmé le premier? À sa grande surprise, le général secoua la tête en répondant:

—Pas tout à fait.

—Vraiment! fit le policier qui maîtrisa son étonnement.

—Non pas, reprit le général, que le changement porte sur ce qui vous regarde, car il répète la recommandation de vous tenir prisonnier… à une modification près.

—Ah! il y a une modification! fit Meuzelin dont la surprise croissait.

—Oui, appuya Labor. Le premier ordre m'enjoignait de vous laisser libre d'aller dans le château, tandis que le second m'ordonne de vous tenir sous clef.

—Dans un cachot? s'écria Meuzelin en tressautant.

—Ni plus ni moins, affirma Labor.

Le policier n'en revenait pas. Comment se pouvait-il que le nouvel ordre contînt cette recommandation?

—Est-ce que, par hasard, mon imbécile a reçu un faux ordre? se demanda-t-il.

Labor avait continué d'un ton aimable:

—Mais, comme on dit, il est avec le ciel des accommodements. On se doit des égards entre galants hommes… Le ministre, j'en suis certain, ne m'en voudra pas d'avoir quelque peu enfreint ses recommandations.

Sur ce, il fit une pause et reprit d'un ton grave:

—Le cachot est inutile, du moment, monsieur le comte de Méralec, que vous m'aurez donné votre parole de gentilhomme de ne pas sortir de l'enceinte du château de la Brivière.

Meuzelin n'était pas plus gentilhomme que ses bottes. Mais il lui fallait, avant tout, éviter d'être mis sous clef. Il se redressa aussi majestueux que possible, avança la main et articula ce serment qui, en somme, ne l'engageait guère:

—Aussi vrai que je suis comte de Méralec, je vous en donne ma parole.

Sa prison ainsi esquivée, Meuzelin n'en restait pas moins sous le coup de la surprise qui le tenait à propos du changement introduit. Il y avait là-dessous un coup de Jarnac dont il voulait avoir le mot et qu'il ne pouvait obtenir qu'en lisant l'ordre. Il croyait voir encore l'employé du ministère écrivant sous ses yeux et sa mémoire avait gardé le souvenir de la grosse écriture du bureaucrate. Ce fut pour parvenir à ce que le général lui montrât la lettre qu'il reprit en souriant:

—Savez-vous, général, que dans votre confiance, j'aurais été fort marri de ce cachot que me réservait ce que vous avez appelé une modification de vos premières instructions. Vous aviez grandement raison, quand vous m'annonciez que le second ordre ne confirmait «pas tout à fait» le premier… Tudieu! il s'en faut de beaucoup.

Labor hocha la tête à nouveau, et répliqua:

—Mais, très cher comte, mon «pas tout à fait» ne s'appliquait nullement à ce qui vous concerne. Il avait rapport à une autre personne…

—Une autre personne, répéta Meuzelin à tout hasard.

—Oui, fit Labor en traînant ses mots, un individu sur lequel le ministre me paraissait s'abuser étrangement et que, dans mon premier rapport, j'aurais déshabillé de la belle manière si ce second ordre ne m'avait prouvé que le ministre est enfin revenu de son engouement.

Et le général haussa les épaules, en lâchant:

—C'est étonnant, comme il se crée de fausses réputations! Une fois de plus, j'en ai eu la preuve à propos de Meuzelin.

—L'agent de police? fit Meuzelin sincèrement ahuri en entendant son nom.

—Lui-même, appuya Labor.

—On vante pourtant très fort son habileté, son audace, ses ruses…

Le général eut un sourire dédaigneux:

—On vante, ricana-t-il; mais reste à savoir si on a raison de vanter. Moi, qui suis observateur, cinq minutes m'ont suffi pour percer à jour cette fausse célébrité.

—Alors, selon vous, il est…

—Un parfait imbécile.

—En vérité?

—Aussi incapable qu'il est maigre!

—Diable! ce n'est pas peu dire!

—Un sot, un baudet, un dindon, un balourd, une vraie mâchoire!…
Croyez-en ce que je vous dis.

—Mais je vous crois, général. Vous êtes si fin, si sagace, si finaud, répliqua Meuzelin, répondant par un compliment à chaque épithète injurieuse que lui appliquait le général sans s'en douter.

Après avoir avalé doux comme miel tous ces éloges, Labor, avec une moue de suffisance, continua:

—Aussi me proposais-je d'ouvrir les yeux du ministre sur ce type de nullité quand, de lui-même, il a fini par voir clair.

N'était qu'il y avait, là-dessous, motif pour lui d'une inquiétude sourde, Meuzelin se serait fort amusé de l'épaisse bêtise du soudard posant au dénicheur de merles.

—Et vous dites que le ministre a fini par voir clair sur le compte de son Meuzelin? reprit-il.

—Et, aussi, par lui rendre la seule justice qui lui était due, débita
Labor railleusement.

—Quelle justice lui a-t-il donc rendue?

—Il l'a bel et bien destitué.

—Pas possible! s'écria le policier stupéfait.

—Si possible, qu'il a aussitôt paré au danger qui devait résulter pour moi du conseil qu'il m'avait primitivement donné de m'en rapporter aux avis de cet inepte garçon.

—En quoi faisant a-t-il paré à ce danger?

—En lui nommant un successeur.

—Pas possible! répéta Meuzelin.

Mais, en pensant que c'était une sorte de démenti qu'il donnait aux affirmations du général, il reprit vivement:

—Mon «pas possible» ne comprend nullement à ce que vous me faites l'honneur de me dire. Il est l'expression de ma surprise en apprenant que ce Meuzelin a abusé tant de gens… moi tout le premier… sur sa prétendue capacité.

Puis en sonnant, il continua:

—Mon «pas possible» regarde, surtout, le ministre. N'en est-il pas des hauts fonctionnaires comme des maris trompés qui, toujours, sont les derniers à savoir la vérité. Aussi m'étonne-je que le ministère ait destitué celui qu'il prenait pour un phénix et que vous appelez si justement une vraie machine… Cette destitution me surpasse.

Labor tendit l'ordre en disant:

—Voyez plutôt, mon cher comte.

Un seul coup d'oeil suffit à Meuzelin pour constater que l'ordre n'était pas de l'écriture qui avait été tracée sous ses yeux par l'employé du ministère.

—Mon idiot s'est encore fait enfoncer. L'ordre est archifaux, se dit-il sans que son visage trahît sa pensée.

Tout en lui mettant, d'une main, l'ordre sous les yeux, le général, de l'autre, promena un doigt au bas du papier en disant:

—Non seulement, vous le voyez, le Meuzelin est dégommé, mais le ministre me désigne, pour remplacer l'incapable, la personne à qui je puis, pour tous les renseignements, me confier en toute assurance… Tenez, ici.

L'oeil de Meuzelin se porta curieusement au bout du doigt du général pour y trouver le nom de son successeur.

—Croutot! lut-il sans broncher.

Et pendant que Labor remettait l'ordre dans sa poche, le policier se demanda:

—Quelle satanée manigance ont-ils encore inventée pour berner cet oison à plumet? Après la fausse comtesse de Méralec, voici le Croutot qui arrive. Décidément, Coupe-et-Tranche est un gars d'imagination… Attendons qu'il montre ses nouvelles cartes.

Avec tout autre, qui n'aurait pas eu la vanité stupidement épaisse du général, Meuzelin aurait carrément tout avoué, c'est-à-dire que s'il avait confié son personnage à jouer à un autre, c'était pour pouvoir, sous le faux nom de Méralec, arriver à déjouer les plans de Suzanne, cette espionne placée par Cardeuc près de Labor, pour lui arracher tous les secrets de ses manoeuvres militaires. Mais aller confesser cela au soudard tant infatué de son mérite et de ses capacités qu'il se posait en homme hors ligne, c'était jouer un jeu vraiment trop dangereux. Venir apprendre à ce dindon faisant la roue qu'il avait été la dupe d'une courtisane et que c'était par sa propre faute que les quatre cent mille francs de l'État avaient été volés, il ne pouvait qu'en cuire à qui aurait révélé à Labor cette vérité.

Il ne fait pas bon plaisanter avec les sots vaniteux, et le général en était un de première volée. À connaître qu'il avait été un jouet ridicule, son énorme amour-propre froissé menacerait de le transformer en une brute féroce qui rendrait les autres responsables de sa propre bêtise. Or, au fond de cette province, le général commandait en maître et Paris, où Meuzelin comptait ses protecteurs, était bien loin.

Voilà pourquoi Meuzelin, au lieu d'avouer, garda le silence.

Mais, à ne pas parler, c'était laisser Labor se risquer en de nouvelles fautes qui coûteraient la vie à bon nombre de pauvres soldats qu'il allait faire tomber dans quelque nouveau piège que lui tendait Coupe-et-Tranche.

Devant l'impossibilité de prévenir franchement Labor, le policier tenta de prendre un biais pour lui crier gare. À n'en pas douter, le courrier qui apportait le second ordre avait été pris et tué par les bandits qui, changeant la teneur de l'ordre, l'avaient fait remettre au général par un des leurs, jouant le rôle du courrier.

En conséquence, Meuzelin se mit à secouer la tête d'une façon pleine de défiance.

—Hum! hum! fit-il.

—Qu'avez-vous, mon cher comte? demanda le général, qui achevait de remettre l'ordre en sa poche.

—À votre place, général, je me méfierais.

—À propos de quoi? fit le soldat en ouvrant des yeux étonnés.

—Les campagnes sont si peu sûres qu'il doit être bien rare qu'un courrier parvienne à destination.

—Celui de ce matin est pourtant arrivé.

—Oui, mais êtes-vous bien certain que ce soit le véritable courrier du ministère? L'avez-vous retenu cet homme, pour qu'il emporte à Paris votre premier rapport?

—Non, car il avait un autre message du ministre à porter à Nantes.
Mais, à son retour, il repassera ici pour prendre ce rapport?

—Hum! hum! répéta Meuzelin en branlant la tête de plus belle.

Et après un petit temps, il lâcha avec une hésitation jouée:

—Si c'était un faux courrier?

Le général eut un sourire de pitié indulgente pour celui qui osait avancer que lui, Labor, était un homme à se laisser abuser par un faux courrier.

—Faux courrier, selon vous, supposerait faux message? avança-t-il d'un ton moqueur.

—Vous en tirez vous-même la conséquence.

Le général regarda le policier avec la satisfaction maligne d'un homme qui va mettre son contradicteur au pied du mur:

—Alors, lâcha-t-il, pour être toujours logique dans vos conséquences,
Meuzelin serait donc un faux Meuzelin?

Une seconde, le policier eut le soupçon que Labor s'était aperçu de la substitution. Mais la face du général lui prouva qu'il chassait un autre lièvre. Sur cette certitude, il répondit:

—Pourquoi me dites-vous cela?

—Parce que, hier, Meuzelin, m'a remis un ordre que me confirme le second message. Or, si le porteur de ce matin est un faux courrier qui m'a remis un faux message, il s'ensuit, comme il confirme l'ordre d'hier que c'était un faux ordre présenté par un faux Meuzelin.

Et, satisfait au possible de sa déduction, le soldat éclata de son gros rire, en s'écriant:

—Il n'y a pas à sortir de là!

Meuzelin eut l'air de se rendre.

—Oh! alors, fit-il, si les deux ordres se confirment de point en point.

—Non, non, permettez! Je n'ai pas dit de point en point… puisqu'il y a la modification qui vous regarde, c'est-à-dire la prison remplaçant la liberté relative dans le château, et qu'à la fin il est question de la mise à pied de Meuzelin… Mais j'ai voulu dire que le second message complète si bien, en le répétant à peu près, celui d'hier, que tout homme de bon sens qui accepte le premier doit accepter le second… Et je ne crois nullement me flatter en disant que je suis un homme de bon sens; j'ajouterai même du plus rare bon sens.

Après cet éloge qu'il s'octroyait, Labor, en se rengorgeant, quitta son siège.

—Oui, continua-t-il, je tiens le second ordre pour si authentique que, devant vous, je vais me donner le plaisir d'annoncer au Meuzelin sa destitution.

—Le pauvre garçon! fit le policier en ayant l'air de s'apitoyer.

—Ta! ta! gouailla le général, ne plaignez donc pas ce maroufle incapable.

Le policier se reprit à hocher la tête en disant:

—Moi, si j'étais à votre place, général…

—Que feriez-vous?

—C'est que je ne prétends pas vous donner un conseil, croyez-le.

—Dites toujours.

—Si nul que soit le Meuzelin, il ne doit pas être sans certains renseignements dont un homme adroit et fin comme vous l'êtes, saurait profiter. Si vous lui annoncez qu'il n'a plus que faire ici, tout naturellement il va partir… À votre place, je tiendrais à le garder sous la main.

—C'est une idée! approuva Labor.

—Alors, poursuivit Meuzelin, ménagez-le. Au lieu de le casser net aux gages, changez-le de service. Inventez-lui un emploi qui l'empêche de s'éloigner.

Le général pointa le bout de son nez en l'air en homme qui cherche.

—Un emploi… Oui, mais quel emploi?

—Dame! trouvez-le.

Mais Labor était loin d'être un trouveur. Pour cacher son peu d'ingéniosité, il articula d'un ton méprisant:

—De quel emploi, si minime qu'il soit, ce bélître-là peut-il bien être capable?

—Un rien, une inutilité, mais qui soit un prétexte pour qu'il ne détale pas à Paris.

Labor aurait cherché bien longtemps, si, tout à coup, Meuzelin ne s'était écrié:

—Tiens, j'y pense!

Le général le regarda de ses gros yeux qui l'interrogeaient sur son exclamation.

—Au lieu de m'enfermer dans un cachot, comme il vous a été enjoint, vous avez bien voulu vous contenter de ma parole de ne pas quitter le château.

—Oui. Eh bien?

—Eh bien, feignez de n'avoir pas confiance en ma parole et chargez
Meuzelin de me surveiller adroitement.

—Mais ce n'est pas flatteur pour vous, mon cher monsieur de Méralec.

—Puisque c'est pour vous être agréable.

—Vous allez avoir toujours ce croquant sur vos talons, songez-y bien?

—Qu'importe! Pendant qu'il m'épiera, il ne pensera pas à son remplaçant
Croutot que le ministre Fouché vous recommande d'employer.

—Oh! me recommande! lâcha dédaigneusement Labor, reste à savoir si je tiendrai compte de la recommandation. De moi-même et sans aide, je prétends débarrasser le pays des bandes qui le ravagent. Avant quinze jours, ce sera fini.

Le général, en suite de cette promesse, articula avec une superbe dédaigneuse:

—Je tiens à prouver au ministre et à ses séides, que j'ai su me passer des deux phénomènes sans lesquels on affirmait que je ne saurais venir à bout du brigandage.

—Deux phénomènes? lesquels?

—D'abord l'idiot Meuzelin.

—Bon!… et l'autre?

—L'autre, c'est l'introuvable Vasseur, un lieutenant de gendarmerie…
Quelque nullité sans doute dans le genre du Meuzelin.

Et le général, avant de se retirer, tendit la main au policier en continuant gaiement:

—Puisque, malgré votre parole, mon cher monsieur de Méralec, vous m'autorisez à vous mettre Meuzelin aux trousses, je vais en donner la consigne à ce drôle.

—Vous le trouverez, je crois, dans le vestibule, guettant votre sortie, dit le policier accompagnant jusqu'à la porte le général qui partait en disant:

—En attendant que je puisse lui présenter mes respects, veuillez me rappeler au souvenir de madame la comtesse.

Cinq minutes après le départ du général, Fil-à-Beurre, suivi de Vasseur, faisait sa rentrée dans le boudoir.

—Savez-vous, Meuzelin, ce que le plumet vient de me recommander? demanda-t-il avec un fou rire qui secouait sa maigre carcasse.

—Oui, c'est sur mon conseil, dit le policier qui, devenant sérieux, continua en regardant ses deux amis: Ça se corse pour nous! Nous n'avons jamais été si près d'être sciés entre deux planches… Écoutez ce qui nous arrive.

Pour l'amoureux lieutenant, le plus pressé était de retrouver Gervaise.
Il montra la porte secrète en disant:

—Occupons-nous d'abord du Beau-François.

—C'est vrai, fit Meuzelin, j'avais oublié le gredin qui nous attend, tout ficelé, dans la cachette.

Et tous trois marchèrent vers l'issue dérobée.