VIII

À cette heure même de la nuit où Vasseur était en train de raconter à Meuzelin l'histoire tragique des amours de Suzanne et du malheureux vicomte de Biéleuze, on doit se souvenir que, détaché de son arbre par Suzanne sortant du souterrain, le Marcassin, après avoir étranglé les trois compagnons du Beau-François qui dormaient au lieu de le surveiller, avait regagné sa métairie avec la fausse comtesse de Méralec.

Sombre et tout rêveur, le chef des Chauffeurs avait écouté Suzanne lui
racontant par le menu la scène qui s'était passée entre elle et
Meuzelin, mais, comme précédemment, elle n'avait soufflé mot de
Gervaise.

—Prends garde, Coupe-et-Tranche, disait-elle, Meuzelin est un ennemi redoutable qui sait tout. Il a découvert l'assassinat de la comtesse dont j'avais pris la place. Il sait que c'est toi qui te caches sous le sobriquet de Coupe-et-Tranche… Prends garde, te dis-je!… À présent que je ne vais plus être là pour enjôler le général, cette lourde baderne va bien vite ne plus entendre que par le policier, qui se dépouillera de son personnage de comte de Méralec pour reprendre son nom de Meuzelin qu'il avait prêté à un autre.

—Il faut faire disparaître le mouchard, gronda Cardeuc en serrant ses énormes poings.

—Oui, mais comment? dit Suzanne.

À ce moment, le silence de la nuit fut troublé par le bruit, très lointain, d'un cri de chat-huant qui fit tendre l'oreille à Cardeuc.

—Il y a du nouveau en plaine, annonça-t-il en se levant pour gagner la porte.

Deux fois le cri se renouvela, mais toujours plus fort, car il était répété par des vedettes espacées entre la métairie et la Loire.

Un bandit apparut au seuil de la chambre qui attendit qu'on l'interrogeât.

—Qu'est-ce donc, Sans-Pouce? demanda le chef.

—Depuis sa sortie d'Ingrande, les nôtres signalent l'approche d'un homme.

—Un soldat?

—Non, une sorte de paysan.

—Piéton ou cavalier?

—Il est à cheval… et c'est sa bête qui a donné l'éveil, car c'est un animal de prix. Il doit venir de loin, vu qu'il est épuisé… ce qui a permis à Fend-l'Air de devancer le cavalier et sa monture. Il est là, dans la cour. Voulez-vous le voir?

—Appelle-le.

Un coup de sifflet de Sans-Pouce fit venir un tout jeune gars d'une quinzaine d'années, à la figure hardie et rusée.

—Tu as bien vu ce cavalier? demanda Coupe-et-Tranche.

—J'étais à la porte d'Ingrande quand il en est sorti, accompagné d'un officier, qui est rentré en ville après lui avoir indiqué sa route… Alors j'ai pris l'avance sur l'homme que j'ai laissé appelant le passeur du bac. Moi, j'ai traversé la Loire dans la barque du Grand-Boiteux.

—Quel est ce cavalier? demanda Cardeuc.

—J'ai comme une idée qu'il a affaire au général Labor qu'il comptait trouver à Ingrande. Alors on l'a mis sur la route du château de Brivière, où il va le rejoindre. Ce doit être un courrier, car son cheval n'en peut plus, dit Fend-l'Air.

Cardeuc se tourna vers Sans-Pouce.

—Prends quatre hommes et allez me cueillir ce cavalier à sa descente du bac. Vous l'amènerez ici, commanda-t-il.

Sans-Pouce partit avec Fend-l'Air.

—Vas-tu le faire tuer? demanda Suzanne au métayer quand ils furent seuls.

—Ça dépendra de lui, dit en souriant le chef. Cinq minutes après, la porte se rouvrait pour donner passage à un homme, les bras liés, qu'amenaient les bandits.

Le prisonnier, dans la lutte, avait perdu son chapeau, ce qui permettait de mieux juger de sa figure, un peu pâle mais empreinte d'une remarquable énergie.

—Où allais-tu? demanda Cardeuc après avoir dévisagé en silence l'arrivant.

—Si ça doit dépendre de lui, cet homme-là est mort, pensa Suzanne après avoir vu la froide résolution du prisonnier.

—Où allais-tu? répéta Cardeuc.

—Droit devant moi, dit l'homme.

—Pour t'arrêter où?

—Où il m'aurait plu de ne pas continuer ma route.

—Oh! oh! ricana cruellement le métayer, il paraît, garçon, que tu aimes à rire. Tu es bien tombé avec nous qui inventons des amusements à faire rire aux larmes.

Puis, brusquement:

—Tu es courrier et tu allais rejoindre le général Labor.

—Labor? connais pas, fit le captif.

—Tu lui portes un message, insista Cardeuc.

—Je ne sais ce que tu veux dire.

—Fouillez-le, ordonna le chef à ses compagnons.

Toutes les poches furent visitées sans qu'on découvrît la plus petite lettre. Alors le prisonnier fut entièrement dépouillé de ses vêtements qu'on déchira en pièces pour chercher si une doublure ne recelait pas quelque écrit.

Aucun papier ne fut trouvé.

Coupe-et-Tranche eut une idée.

—Qu'on visite la selle du cheval, dit-il.

—C'est ce que le Notaire est en train de faire, annonça Sans-Pouce.

Il finissait quand entra un vieillard grassouillet, à la mine souriante et rose. C'était lui qui répondait à l'étrange sobriquet du Notaire. En somme, ce surnom lui convenait mieux qu'à personne, car cet homme était un ancien notaire, évadé du bagne de Toulon où l'avait envoyé, pour vingt années, le crime d'avoir altéré des actes déposés entre ses mains.

—Je n'ai pas laissé une poignée de crin sans la visiter. Il n'y a pas le plus petit papier dans la selle, annonça le notaire.

Un mince sourire apparut sur les lèvres du prisonnier à cette déconvenue des bandits.

—À défaut d'un écrit, tu étais chargé d'un message de vive voix, dit le
Marcassin.

—Décidément, tu y tiens, gros entêté! gouailla l'homme en éclatant de rire au nez de Cardeuc.

—Veux-tu avouer? demanda le métayer dont une rage sourde envahissait déjà le cerveau.

—Avouer quoi?

—Me dire le message de vive voix dont tu es chargé pour le général
Labor.

Le prisonnier haussa les épaules.

—Ah! tu m'embêtes, avec ton idée fixe!

—Songe qu'il est des moyens de te délier la langue! gronda
Coupe-et-Tranche, dont l'oeil brillait de férocité!

—Heu! heu! J'en doute! fit l'homme en se redressant, brave et fier devant la menace.

Le Marcassin se tourna vers ses bandits.

—Qu'on le flambe! ordonna-t-il.

Pendant qu'un d'eux courait au fournil pour y chercher une brassée de sarments, les autres couchèrent le prisonnier sur le sol, ses pieds nus tournés vers l'âtre de la cheminée.

Les sarments apportés, on alluma le feu.

—Quel est ton message? demanda le Marcassin au moment où la flamme claire commençait à lécher la plante des pieds du malheureux.

À la première morsure du feu, tout le corps du courrier avait été secoué par un frissonnement de souffrance. Mais son énergie eut raison de l'épouvantable torture, et Cardeuc, au lieu de la réponse attendue, l'entendit qui chantait:

Veux-tu, me dit un jour Lubin,
Connaître le plus court chemin,
Pour aller à l'église?

—Ah çà! vous endormez-vous, les gars? C'est un feu de pauvre que vous lui offrez. Encore du bois! cria le Marcassin pris de rage devant l'impassibilité du torturé.

On entendait grésiller la chair qui se fendait sous l'atteinte du feu.

Mais le courrier continua:

Il me mène au bois j'ignore où,
Mais, par malheur, j'y trouve un loup
Par qui je fus, hou! hou!
Par qui je fus surprise.

Coupe-et-Tranche écumait de colère. Ses mains se tendaient crispées vers le courrier pour l'étrangler. Mais il les retirait vivement, car il lui fallait faire parler sa victime.

—La fourchette! commanda-t-il d'une voix brisée par la fureur.

Les Chauffeurs avaient inventé cette nouvelle torture, ajoutée à l'autre, de larder avec les dents d'une fourchette la plante des pieds du patient.

—Oh! oh! je n'en connais pas encore auquel ce jeu-là n'ait arraché les paroles du ventre, dit en souriant le doux Notaire qui surveillait le supplice en amateur.

D'une voix qui s'affaiblissait, le courrier, l'oeil toujours plein d'énergie, continua:

Ma mère, qui nous aperçut.
Vint nous surprendre, il me fallut
Confesser ma méprise.
«Ce chemin-là, je le connais,
Jadis, je l'appris de Gervais,»
Me dit-elle, et hou! hou!
Je fus aussi surprise.

—De l'huile! grinça Coupe-et-Tranche affolé par une indicible exaspération.

On versa de l'huile sur les chairs corrodées et se détachant déjà des os.

Le courrier mourait lentement, tué par la souffrance, mais, de sa voix qui s'éteignait, il murmura encore:

Ma grand'mère nous entendit,
Voulut tout savoir et l'apprit.
La vieille, avec franchise,
Dit: «Ce sentier est bien charmant,
Trente fois j'y suivis Clément.»
Comme vous deux, hou! hou!
J'en fus pour ma surprise.

En voyant qu'il n'obtiendrait rien de sa victime, la fureur transporta le Marcassin. Il y avait dans un angle de la cheminée une hachette. Il la saisit et en fendit le crâne du courrier.

Le geste avait été plus prompt que la pensée, obscurcie par la colère, chez le Marcassin. Qui sait si cette délivrance par la mort n'était pas venue au moment où le courrier, vaincu par la torture, allait parler?

—Il faut toujours se méfier de son premier mouvement, débita le Notaire en branlant sa vieille tête dont les cheveux blancs lui donnaient l'air d'un vénérable patriarche.

—Jetez cette charogne à la Loire, commanda Cardeuc aux siens en montrant le cadavre.

Il revint à Suzanne qui, sans la moindre émotion, avait assisté à cette scène épouvantable.

Emportant le corps, les Chauffeurs allaient sortir de la chambre quand la porte fut ouverte par quelqu'un qui arrivait du dehors.

C'était le gamin Fend-l'Air.

Il se rangea pour laisser passer le cadavre et, en montrant le mort, il demanda à Sans-Pouce, le premier des porteurs:

—Eh bien?

—Pas bavard du tout, le particulier. Les paroles lui sont restées dans le ventre, dit Sans-Pouce.

—De celui-là, on peut vraiment dire que c'était un dur à cuire! ajouta facétieusement le Notaire, qui ne dédaignait pas le petit mot pour rire.

Et il referma la porte derrière le groupe qui s'éloignait et alla s'asseoir dans un coin de la salle.

Cependant le gamin Fend-l'Air s'était approché de Coupe-et-Tranche.

—Pour lors, on n'a pas fait ses frais avec le messager, dit-il d'un ton railleur.

D'un de ses poings redoutables, le Marcassin, encore furibond, allait aplatir le môme, si ce dernier, bien à temps, ne s'était avisé d'ajouter:

—On ne pense jamais à tout.

—À quoi ai-je donc oublié de penser? dit le métayer arrêtant la descente de son poing.

—Avez-vous songé à vous demander, quand on vous a amené l'homme, pourquoi il arrivait la tête nue? débita lentement le gamin.

—C'est vrai! il est entré tête nue! fit Cardeuc en rappelant ce détail.

Puis, en s'expliquant le fait:

—Quand on a arrêté le courrier, il s'est défendu et, dans la violence de la lutte, son chapeau lui est tombé de la tête.

—Comme vous dites, patron. Seulement, lorsque l'attaque est arrivée, le joli chérubin qui est dans ma peau se trouvait là et, comme il ne mettait pas la main à la pâte, il a pu, tout à son aise, faire une petite remarque. Quand l'homme à cheval s'est vu tout à coup entouré par nos gars, il a compris tout de suite de quoi il allait retourner pour lui… Il devait avoir prévu le cas et préparé d'avance son petit plan. Alors, d'un violent coup de tête, il s'est fait sauter le chapeau de la tête, puis il a enfoncé ses éperons dans les flancs de sa bête, qui a exécuté des cabrioles d'où il a résulté un tohu-bohu qui a fait que nos hommes, tout ardents à désarçonner le courrier, n'ont pas pensé le moins du monde au chapeau qu'ils ont laissé à terre en emportant le prisonnier. J'ai ramassé ce chapeau et je l'ai essayé pour voir s'il m'allait… il m'était trop petit. L'idée m'est venue qu'en arrachant le cuir de la coiffe, j'élargirais le tour.

Ce disant, le gamin, qui avait toujours tenu sa main dans sa poche, l'en sortit, une lettre aux doigts, en disant:

—Et voilà ce que j'ai trouvé en déchirant la coiffe.

—Tonnerre de Dieu! c'est le message! s'écria le chef à la vue du large cachet de cire rouge qui scellait le pli.

Mais, en même temps que Cardeuc, avait bondi le Notaire qui, avant que le chef pût briser ce cachet de l'enveloppe, la lui retira de la main en disant:

—Il peut arriver que nous ayons à nous servir de ce message. Donc il faut respecter le cachet… Laissez-moi faire. Ouvrir et recacheter une lettre sans qu'il y paraisse, ça me connaît de longue date… Je vais dans ma chambre où j'ai tous les ustensiles voulus.

Car le notaire était à demeure chez le métayer. Celui-ci l'avait présenté comme un vieux parent, recueilli par lui, à tous les campagnards des environs, qui s'inclinaient, pleins d'un saint respect, devant cette auguste tête à cheveux plus blancs que neige.

Pendant son absence, le Marcassin congédia le jeune Fend-l'Air.

Cinq minutes après, le vénérable patriarche rentrait avec l'enveloppe ouverte et le cachet intact, ayant déjà pris connaissance de la teneur de la lettre.

—Petite trouvaille, annonça-t-il en faisant une moue dédaigneuse. Ce message ne fait que confirmer au général Labor un premier ordre qui doit lui avoir été précédemment remis par l'agent Meuzelin.

Et, dépliant la lettre, le Notaire se mit à lire d'une voix posée:

«La présente est à seule fin de vous confirmer l'ordre, que doit vous avoir transmis notre agent Meuzelin, concernant le comte de Méralec, émigré rentrant qui vient rejoindre sa femme au château de la Brivière. Pour cause de suspicion, ledit comte sera gardé à vue en son château que vous ferez occuper militairement après l'avoir fait évacuer par son nombreux personnel, sauf quatre domestiques dont le choix sera laissé au comte et à la comtesse de Méralec.»

Puis suivaient d'autres instructions relatives aux besoins des troupes, de nulle importance pour Coupe-et-Tranche.

Suzanne avait écouté en souriant la première partie de la lettre.

—C'est bien cela, dit-elle. Ainsi qu'il s'en est vanté à moi cette nuit, Meuzelin, voulant jouer son rôle de comte de Méralec, a obtenu du ministre, à son passage à Paris, ces deux ordres qui préparaient le traquenard où, un instant, j'ai été prise.

Du moment que ce message, qui avait coûté la vie à son courrier, ne faisait que confirmer des ordres déjà connus par Labor, il n'était qu'une lettre morte entre les mains des Chauffeurs.

—Brûlez ce papier qui ne vaut rien pour nous, commanda Cardeuc au
Notaire.

Mais le patriarche agita vivement le doigt en s'écriant d'un ton presque scandalisé:

—Qui ne vaut rien, dites-vous! Quel blasphème! Un papier qui porte la signature du ministre, l'entête, les cachets et les timbres du ministère ne rien valoir!!! Où avez-vous rêvé cela?

—À quoi peut-il servir? demanda Cardeuc.

Le Notaire, on le sait, avait été condamné au bagne, d'où il s'était évadé, pour avoir altéré des actes publics. Il était donc expert pour répondre:

—En laissant subsister signature ministérielle, timbres et cachets, je puis si bien laver ce papier de son écriture qu'il n'en reste plus qu'une simple feuille blanche sur laquelle, à notre tour, nous pourrions écrire ce qui nous plairait.

—Tu ferais cela, Notaire? s'écria Coupe-et-Tranche, illuminé par une idée subite.

—Quand il vous plaira.

—Tout de suite.

—Bon! alors je retourne encore dans ma chambre où j'ai mes produits chimiques, annonça le beau vieillard dont la chambre, paraît-il, était un arsenal contenant tout ce qui concernait son métier.

Une joie sauvage éclairait les yeux du métayer quand, après le départ du
Notaire, il vint se camper en face de Suzanne pour lui demander:

—Avec ce papier blanchi, sais-tu, ma fille, ce que nous allons pouvoir faire?

—Quoi donc?

—Prendre notre revanche en enfermant Meuzelin dans son propre piège…
Ah! il a voulu être comte de Méralec! Eh bien, il lui en cuira!

Suzanne pouvait parler par expérience, puisqu'elle s'était trouvée aux prises avec le policier.

—Euh! euh! fit-elle sur le ton du doute, Meuzelin est bien adroit, bien retors! il s'en tirera, sois en certain.

—Pas avec un niais de la force de Labor qui ne lui pardonnera pas de l'avoir berné.

—Du moment qu'il se trouvera mal à l'aise dans son rôle de comte de
Méralec, Meuzelin se fera connaître alors sous son vrai nom au général.

—Oui, mais sans profit.

—Parce que?

—Parce qu'il n'aura plus d'autorité, attendu qu'il sera destitué et remplacé.

—Par qui?

—Par Croutot.

Avant que Suzanne pût se faire expliquer le rôle destiné à ce Croutot, le pas du patriarche, qui revenait, se fit entendre. Cardeuc se hâta de dire:

—Le Notaire est une vieille canaille d'excellent conseil.
Consultons-le.

Tout triomphant, le vieillard entra, tenant à la main l'ordre qu'il mit sous les yeux du Marcassin en demandant:

—Dites-moi si ne voilà pas une belle page bien blanche sur laquelle, quand le papier sera sec, on pourra, au-dessus de la signature du ministre que j'ai conservée, écrire ce qu'on voudra?

Cardeuc posa le papier à sécher sur une table, et dit au Notaire en lui montrant Suzanne:

—Écoute ce qu'elle va te conter.

La courtisane fit le récit de tout ce qui s'était passé entre elle et
Meuzelin, qui s'était donné, devant le général, pour le comte de
Méralec.

Et quand Suzanne eut fini, le métayer détailla son idée, d'employer la feuille blanche en faisant écrire par le Notaire un ordre qui, tout en rappelant celui de la veille, ferait mettre le comte de Méralec sous les verrous et destituerait Meuzelin… double moyen d'annuler le policier.

Le vieillard, en approuvant de la tête, avait écouté jusqu'à la fin.

—Pas mal! pas mal! fit-il… Mais il y a mieux encore… Que diriez-vous, par exemple, de faire fusiller Meuzelin par le général Labor… Une idée à moi!!!

Cardeuc et Suzanne se regardèrent ébahis de surprise. En annonçant à la courtisane que le Notaire était une vieille canaille de bon conseil, le métayer ne s'attendait pas à le trouver d'une telle force.

—Tu prétends que tu arriverais à faire fusiller Meuzelin par le général Labor! finit par s'écrier le Marcassin, ayant besoin, pour y croire, que la chose lui fût répétée.

—Ni plus ni moins que si c'était vous, affirma le vieux.

Ensuite, avec un sourire, il ajouta en pesant:

—… Vous surtout.

—Oh! moi, fit Coupe-et-Tranche, si le général me tenait, mon affaire ne traînerait pas.

—Alors l'affaire du mouchard ne traînera pas davantage, appuya le patriarche avec une intention marquée.

—Et comment t'y prendras-tu? reprit vivement Cardeuc.

—Ça, c'est mon petit plan qu'il me faut d'abord mûrir avant de vous en faire part, dit le Notaire refusant de rien préciser encore.

—Et ton plan, une fois fait, tu te chargeras de le mettre tout seul à exécution? insista le Marcassin.

—Non, non, car j'ai besoin d'une personne qui m'est indispensable.

—De qui donc?

—De madame, dit le patriarche en faisant à Suzanne une de ces révérences qu'il devait exécuter au temps jadis, quand il recevait des clientes en son étude.

Après quoi, en montrant le papier lavé, il ajouta:

—Le meilleur moyen d'abattre un lièvre est encore de le tirer au gîte… Qu'on le laisse courir, on a moins de chances pour rouler l'animal. Donc, puisque Meuzelin est notre lièvre, il faut faire en sorte qu'il ne puisse quitter le gîte.

Ce disant, il avait pris plume et encrier posés sur la table et avait mis devant lui le papier devenu sec.

—En conséquence, reprit-il, je vais écrire pour le général Labor un ordre qui, tout en rappelant celui d'hier… ce qui endormira toute défiance du soldat… contiendra l'injonction de claquemurer le comte de Méralec.

Et, s'adressant au métayer:

—C'est bien là votre intention, Cardeuc? demanda-t-il.

—Oui, c'était mon idée première; mais du moment que tu as trouvé mieux, objecta le métayer…

—Toujours faut-il, en tout cas, que le Meuzelin soit coffré. Vous ou moi, nous saurons où aller le prendre, répliqua le Notaire.

De sa plus belle écriture, il écrivit la première moitié de l'ordre. Il s'arrêta pour demander:

—Nous disons donc, Cardeuc, qu'il nous faut dégommer le Meuzelin?

—Oui, pour que s'il se dépouille du personnage de comte de Méralec, il ne puisse retomber sur ses pattes dans le rôle de policier.

—Voilà qui est fait, annonça le patriarche après avoir tracé quatre nouvelles lignes.

—Désigne à présent son successeur, dit Coupe-et-Tranche.

—Qui ça? demanda le Notaire, reprenant la plume.

—Croutot, prononça le Marcassin.

Au lieu de tracer ce nom, le Notaire fit une grimace et lâcha un «hum!» plein de méfiance.

—Croutot te déplaît-il? demanda le métayer en riant.

—Je ne confierais pas même ma bourse vide à ce garçon-là, avoua le vieillard.

Puis, s'ébahissant tout à coup, il s'écria:

—Mais, au fait, j'y pense, ce Croutot n'est pas des nôtres.

—Bah: qu'en sais-tu? ricana Coupe-et-Tranche avec assurance.

À la bande se rattachaient tant de francs (auxiliaires) qui aidaient le chef dont, seul, ils étaient connus, que le Notaire accepta le dire du Marcassin. Il se contenta de demander:

—Obéira-t-il?

—Je le rendrai plus souple qu'un gant.

—Hum! hum! répéta le patriarche en branlant sa tête vénérable.

—Ah çà, fit Cardeuc étonné, tu le connais donc bien à fond et depuis longtemps, ce Croutot, qui m'a l'air de te puer au nez?

—Oui. Cela date d'une histoire qui s'est passée, il y a deux ans, alors que j'étais encore notaire à Paris, à la suite du suicide d'un certain vicomte de Biéleuze.

—Biéleuze! répéta Suzanne en tressaillant au souvenir de son ancien amant.

Le vieillard se trompa sur le sens de l'intonation de la courtisane. Il attribua l'exclamation à une curiosité féminine.

—S'il vous plaît de savoir cette histoire, je vous la conterai au premier moment, dit-il à Suzanne.

Il revint à son écrit. Mais, bien décidément, il lui répugnait de tracer le nom de Croutot: car il demanda encore:

—Est-il prévenu de ce qu'il devra faire?

—Non; mais je vais lui faire dire de venir me parler.

Croutot, membre conseiller de la section de Beaupréau, bourgeois riche de la localité, était un si important personnage, que le Notaire ne put croire à l'obéissance que Cardeuc se vantait d'obtenir d'un tel gros bonnet.

—Oui, lâcha le vieillard incrédule; mais viendra-t-il?

—Rien qu'avec une seule phrase, je lui ferai mettre ses jambes à son cou, dit Cardeuc gaiement.

Sur ce, il appela:

—Sans-Pouce!

Le bandit, qui se tenait dans la pièce précédente, apparut sur le seuil à cet appel.

—Fend-l'Air est-il toujours là? demanda le métayer.

—Il dort dans l'étable.

—Envoie-le ici.

Le gamin, les yeux encore gros de sommeil, les cheveux pleins de débris de paille, fit bientôt son entrée.

—Connais-tu, à Beaupréau, le citoyen Croutot? demanda le chef.

—Oui, un cadet si petit qu'il pourrait se loger à l'aise dans une niche à chien.

—Tu vas aller lui dire qu'il vienne tout de suite me parler à la métairie.

—Bien! fit le mioche, qui prit son élan pour partir.

Mais Cardeuc l'arrêta au vol.

—Attends donc! dit-il. Si, par hasard, tu voyais Croutot hésiter le moindrement, tu lui diras, en évitant bien d'être écouté par un autre que lui, que tu viens de la part de «cette pauvre Julie qui aimait tant à aller sur l'eau».

—Tiens! fit brusquement Suzanne en entendant ce nom.

—Ah! bah! lâcha le Notaire surpris.

—Qu'est-ce qui vous prend? demanda le métayer, après avoir refermé la porte derrière le gamin parti.

Suzanne venait de se rappeler combien, avec cette même phrase, elle avait rendu le nabot obéissant lorsqu'il refusait d'être le troisième témoin à signer son constat d'identité de comtesse de Méralec.

Elle répondit donc en riant:

—Parmi les notes que tu m'avais remises, Cardeuc, sur les individus que j'étais appelée à voir en jouant mon rôle de comtesse, se trouvait cette phrase concernant Croutot. Je l'ai employée sans en comprendre un seul mot. L'effet a été magique.

—Il a obéi, n'est-ce pas?

—Il est devenu un vrai toutou, dit Suzanne.

Puis, en montrant le Notaire, elle ajouta:

—Mais lui aussi me paraît connaître la phrase, si j'en crois l'étonnement qu'il vient de montrer.

—La phrase, non je ne la connais pas, dit le patriarche; mais cette Julie qu'elle concerne, oui. Il me souvient de cette fille. C'est à cause d'elle que je me suis trouvé en rapport avec Croutot, lors de cette histoire dont je vous parlais tout à l'heure, arrivée il y a deux ans, quand j'étais encore notaire à Paris, à la suite du suicide de M. de Biéleuze.

Et le vieillard, qui aimait à jouer de la langue, demanda:

—Voulez-vous que je vous la conte?

Mais Cardeuc lui montra le jour qui commençait à poindre:

—Plus tard, dit-il. Au plus pressé, mon vieux. Achève ton message pour le général, auquel nous le ferons porter par Sans-Pouce, sur le cheval du courrier.

Le Notaire ne devait pas avoir abjuré toute méfiance à l'égard du nain, car il y eut un accent de résignation dans sa voix quand il reprit la plume, en disant:

—Va pour Croutot, puisque vous y tenez tant.

Et, à la suite de la nomination de Croutot, en remplacement de Meuzelin, il ajouta les diverses instructions qu'avait contenues la dépêche lavée et qui, par leur caractère tout particulier, devaient donner pleine confiance à Labor sur l'authenticité de la missive.

Un quart d'heure après, Sans-Pouce, sur le cheval du malheureux courrier, s'en allait, porteur de la lettre remise dans l'enveloppe dont le large cachet de cire rouge, par les soins du notaire, apparaissait intact.

—Avant une heure, Meuzelin fera laide grimace entre les quatre murs où va l'enfermer le général, s'écria Coupe-et-Tranche éclatant de rire.

Cette certitude n'était pas partagée par Suzanne, qui répéta son appel à la prudence.

—Prends garde, Cardeuc! Je te l'ai dit: Meuzelin est bien adroit, bien retors… Prends garde!

Le patriarche appuya en ajoutant:

—Il faudra en arriver à ma gentille idée de faire fusiller Meuzelin par l'ordre du général. Avec douze bonnes balles dans le ventre, ce garçon-là finirait par nous laisser tranquilles…

Agacé par cette sorte de contradiction, Coupe-et-Tranche s'écria:

—Et comment t'y prendrais-tu pour arriver à faire fusiller l'agent par
Labor?

—Oh! d'une façon bien simple. Le général, n'est-ce pas, est un fort mordeur à la grappe?

—Oui, quand la grappe lui est présentée par une jolie femme.

—Une jolie femme comme madame? dit le Notaire en adressant son plus aimable sourire à Suzanne.

—Sans l'arrivée du policier maudit, j'eusse mené loin ce vaniteux auquel il suffit de se regarder dans une glace pour se donner les violons, dit la courtisane.

—Vous êtes bien certaine que vous auriez un tel empire?

Pour toute réponse, Suzanne se redressa, faisant saillir toutes les richesses de son buste et tenant haut son beau visage auquel ses yeux amoureusement alanguis donnaient un charme irrésistible.

—Bigre! lâcha le Notaire émerveillé. Alors, écoutez mon petit plan.

Il allait parler, quand apparut le gamin Fend-l'Air qui annonça:

—Le Croutot s'est fait d'abord tirer, un peu l'oreille, mais quand j'ai eu débagoulé la fameuse phrase, il m'a dit qu'il serait ici un quart d'heure après moi.

—Bien, décampe! ordonna Cardeuc, congédiant le môme.

Et on attendit.

Mais, au bout de trois heures, Croutot n'avait pas encore paru.

Ce qui rendait difficile cette destruction du brigandage, dont la tâche avait été confiée au général Labor, c'était que, le jour venu, on ne trouvait plus à qui s'attaquer. Un peu avant chaque aurore, les Chauffeurs dont, à de bien rares exceptions, toutes les expéditions étaient nocturnes, s'éparpillaient pour devenir, jusqu'à la nuit prochaine, de bons et naïfs campagnards auxquels on eût donné, comme on le dit, le bon Dieu sans confession.

À cette heure, la métairie, débarrassée des gens qui l'entouraient pendant la nuit, avait retrouvé son apparence tranquille. Sauf les gens employés à l'exploitation, tous bandits du reste, au nombre desquels comptaient Sans-Pouce et Fend-l'Air, on n'eût trouvé à l'intérieur et autour de la ferme aucun visage suspect.

D'une des fenêtres de la salle basse où se tenaient Cardeuc, Suzanne et le Notaire, on apercevait, se déroulant au loin, la route menant de Beaupréau à la Loire, sur laquelle venait se brancher l'avenue, bordée d'ormes séculaires, conduisant au château de la Brivière.

Les trois heures de retard de Croutot faisaient triompher le Notaire, qui n'avait pas caché la méfiance que lui inspirait le nabot.

—N'empêche que votre avorton ne montre pas le bout de son nez, dit-il en riant après un dernier regard jeté sur la route, où ne se voyait poindre au loin nul voyageur arrivant de Beaupréau.

L'impatience rongeait Cardeuc qui courut à la porte de la cour sur laquelle, à gauche, ouvrait un vaste hangar où Sans-Pouce, devenu à la lumière du soleil, un honnête batteur en grange, jouait du fléau à tour de bras.

À la voix de son maître, le coquin quitta son travail et vint rejoindre le métayer.

—Tu as bien remis la dépêche au général?

—En mains propres. Après quoi j'ai filé sans demander mon reste, en disant qu'à mon retour de Nantes, où j'avais aussi une dépêche à porter, je repasserais par la Brivière pour prendre le rapport que le général veut envoyer à Paris.

—Es-tu revenu directement ici?

—Non pas. À bonne distance du château, je me suis posté en observation.

Sans-Pouce venait de lui-même au but que se proposait le métayer, c'est-à-dire de savoir si le général, après lecture de l'ordre, n'avait pas immédiatement envoyé chercher Croutot. S'il en était ainsi, le retard de l'avorton à se rendre à la métairie était expliqué.

—De ton affût as-tu vu sortir quelqu'un du château?

—Une demi-heure après, j'ai vu un hussard qui, au galop, se dirigeait vers Beaupréau.

—C'est cela. Labor envoyait chercher Croutot, pensa le Marcassin.

—Et puis? reprit-il tout haut.

—Et puis, une heure plus tard, j'ai vu revenir le hussard dont le cheval, blanc d'écume, attestait qu'il avait fait diligence.

—Il revenait seul?

—Tout seul.

—Ensuite? fit Cardeuc impatient.

—Alors, comme il faisait grand jour et qu'il y aurait eu imprudence de ma part à rester là plus longtemps, je suis parti après avoir cédé ma place à Fend-l'Air, qui venait d'arriver, menant paître ses moutons. Il a aussitôt installé son troupeau dans un communal voisin et à continué mon guet.

—Fais-lui le signal de revenir, commanda Coupe-et-Tranche.

Ce signal consistait à attacher sur la route, devant la porte de la métairie, une vache qui semblait attendre qu'on la menât aux champs. Dix minutes après, Fend-l'Air rentrait avec ses moutons.

—Ce Croutot, que tu as été prévenir à la fin de la nuit de venir à la métairie, l'as-tu vu entrer au château depuis que tu as remplacé Sans-Pouce? demanda le chef.

—Non, affirma l'affreux gamin.

Alors qu'était donc devenu Croutot, s'il n'était pas au château? Que signifiait ce retard de trois heures quand la fameuse phrase «sur Julie» aurait dû lui donner des ailes?

—Voyons, reprit le métayer inquiet, rappelle tes souvenirs, môme. Il faisait encore pleine nuit quand tu as réveillé Croutot, n'est-ce pas?

—Pleine nuit, oui. Réveillé, non. Attendu que le nain, qui est venu m'ouvrir immédiatement à mon signal, n'aurait pas eu le temps de se vêtir et que je l'ai trouvé habillé de la tête aux pieds.

—À une pareille heure!

—Ou il rentrait ou il allait sortir. J'ai dû le surprendre. La preuve en est qu'il a fait un nez long d'une aune, lorsque je lui ai transmis votre ordre. Ça le contrariait fort, et c'est en sentant qu'il allait regimber que je lui ai débité votre phrase qui, aussitôt, a versé de l'huile sur sa raideur. Il a un peu pâli, puis après une bien courte hésitation, il m'a dit de venir annoncer qu'il me suivait.

Cardeuc avait paisiblement écouté en cherchant à découvrir ce qui en était. Est-ce que le nabot, avant de se rendre à la métairie, ne serait pas d'abord allé à cet endroit inconnu pour lequel, de si bon matin, il allait partir quand la visite de Fend-l'Air l'avait surpris?

Quel était cet endroit?

Croutot avait-il été s'y cacher pour ne pas obéir à l'ordre? Ou bien, une fois entré en cet endroit, quelque cause imprévue l'avait-elle empêché d'en sortir? Un fait était bien évident. C'était que, derrière le gamin, Croutot avait quitté son domicile où le hussard expédié par le général Labor, avait trouvé visage de bois.

—Retourne à ton pâturage et guette bien si notre homme n'arrive pas au château. Vite, tu viendras m'en avertir, commanda Coupe-et-Tranche au jeune vaurien.

—Ah! à propos, fit le gamin, il se passe du nouveau au château.

—Quoi donc?

—Tout à l'heure, quand vous m'avez rappelé, j'ai vu par la grille d'honneur, tous les hussards rassemblés dans la grande cour, en selle et sabre au poing.

—Sans doute qu'ils allaient passer l'inspection du général, supposa
Cardeuc, qui se préoccupait surtout de la disparition de Croutot.

Et il rentra dans la salle où il ne trouva plus que le Notaire. Suzanne, excédée de fatigue, avait été se jeter sur le lit d'une chambre voisine.

—Eh bien, ce Croutot? demanda le patriarche toujours narquois.

—Il a dû lui arriver quelque fâcheuse aventure à laquelle il ne s'attendait pas, expliqua Cardeuc.

Croire que l'absence de l'avorton était involontaire n'était pas le fait du patriarche, qui le flairait véreux en diable.

—Avec votre idée d'employer ce polichinelle, j'ai bien peur, Cardeuc, que notre affaire s'en aille en brouet d'andouille.

Il devait y avoir une vieille rancune qui couvait dans le cerveau du patriarche, car il ajouta avec un rire méchant:

—Il a pourtant son prix, ce Croutot!

—Enfin! tu lui rends donc justice! s'écria Cardeuc, se trompant au sens de la phrase.

—Oh! fit le vieillard railleur, je n'ai jamais refusé d'avouer que le nain vaut ses cent mille écus au bas mot.

Pour Cardeuc, le nabot était un garçon qui vivait chichement de quelques économies faites au temps où il était en condition et qui l'auraient laissé quelque peu sur la paille, s'il n'avait complété ses ressources avec ce que lui rapportait son affiliation à la bande à laquelle, en sa qualité de franc, il avait indiqué de bons coups.

Le chef haussa donc les épaules.

—Croutot valant ses cent mille écus! Où vas-tu pêcher cela? fit-il en riant.

—Oui, cent mille écus, appuya le Notaire, et je ne jurerais pas qu'avec un bon feu sous les pieds et en employant ce jeu de la fourchette dont cette nuit, on s'est servi avec le courrier, Croutot n'arriverait point à augmenter le chiffre de quarante à cinquante mille livres.

—Tu radotes, vieux! fit Coupe-et-Tranche toujours incrédule.

Le Notaire regarda le métayer et quand il se fut assuré de sa sincérité, il demanda avec surprise:

—Ah çà! qu'entendez-vous donc avec votre histoire de la Julie «qui aimait tant à aller sur l'eau», avec laquelle vous prétendez faire marcher Croutot?

—Ne m'as-tu pas affirmé la connaître du temps où tu étais notaire?

—Oui, oui, mais dites toujours.

—Julie était la maîtresse de Croutot, commença Cardeuc.

—Première erreur, dit le patriarche en remuant la tête. Jamais Julie n'a appartenu à ce singe manqué… Mais admettons-le. Après?

—Un beau jour, il s'en est débarrassé en la jetant à l'eau, parce qu'il en avait assez.

Le patriarche avait toujours branlé la tête avec un sourire moqueur.

—Et ensuite? insista-t-il.

—C'est tout… Trouves-tu donc que ce passé de Croutot, que je connais, ne soit pas suffisant pour le faire obéir?

Le vieillard se renversa sur son siège en se pâmant de rire. Au milieu des spasmes de cette gaieté il parvint à bégayer:

—Et dire que voilà comment on écrit l'histoire! Enfin, redevenu sérieux:

—Vous ignorez donc ce que cette noyade a rapporté à Croutot?

Avant que Cardeuc pût lui répondre, il reprit:

—Je vais vous conter la véritable histoire de Julie, car, comme je vous l'ai dit, elle date du temps où j'étais notaire.

Mais il était écrit que le patriarche ne conterait rien. À cet instant éclata une sonnerie militaire qui, avec Cardeuc, le fit courir à la fenêtre.

De l'avenue du château sortaient, trompettes sonnant, les hussards du général qui, au milieu de ses officiers, marchait en tête du premier des deux escadrons.

—Quelque promenade militaire, sans doute, pour dégourdir les chevaux, avança le métayer au Notaire qui, tout soucieux, regardait s'approcher les cavaliers.

—Non, fit le vieillard.

Tout à coup il éclate de rire en s'écriant:

—J'y suis! Ah! ma foi! nous avons plus de chance que d'honnêtes gens!… Bon! voilà le bouquet!!!

Cette dernière exclamation lui était arrachée par la vue du général. Labor venait de sortir du rang et, laissant ses hussards continuer leur route, il avait mis son cheval au trot et piquait droit sur la métairie.

—Si Meuzelin n'est pas fusillé avant ce soir, c'est que nous n'aurons été que de francs imbéciles, déclara le Notaire.

Le métayer, faute d'avoir encore rien deviné, ne partageait pas l'assurance joviale du Notaire.

—Que peut signifier cette sortie des hussards? dit-il avec une inquiétude réelle dans la voix.

—Sortie qui n'aura pas de rentrée au château, car les escadrons abandonnent la Brivière pour retourner à leur campement d'Ingrande, affirma le Notaire.

—Pourquoi? fit Cardeuc en cherchant à comprendre.

—Mais parce que notre fausse dépêche a porté coup et qu'à cette heure Meuzelin, ou plutôt le comte de Méralec, doit, suivant l'ordre, être enfermé en son cachot. Tant qu'il fallait surveiller le comte allant et venant où bon lui semblait dans le château, les hussards étaient nécessaires pour le garder dans la Brivière. À présent que le prisonnier est sous clef, les escadrons, sauf quelques hommes de surveillance, ne sont plus utiles et le général les renvoie à Ingrande.

—Mais alors, nous allons pouvoir entrer au château, dit vivement
Coupe-et-Tranche.

—Comme dans du beurre.

—Et aller étrangler Meuzelin dans son cachot. Morte la bête, mort le venin, grogna joyeusement Cardeuc à la pensée d'être débarrassée de son ennemi.

—Heu! heu! ricana le patriarche; étrangler, certes, le moyen est bon, mais, avant de l'employer, il faudrait savoir deux choses.

—Lesquelles?

—D'abord, ce qu'est devenu notre introuvable Croutot.

—Et ensuite?

—Connaître ce que vient faire ici celui qui nous arrive.

Ce disant, le vieillard montrait du doigt le général Labor se rapprochant de la métairie.

Le général avait grand air à cheval. Haut de buste, bien campé en selle, il semblait avoir hâte d'atteindre vite la métairie, car, à mi-chemin, il avait piqué de l'éperon pour activer l'allure de sa bête.

Ce fut ce redoublement de vitesse qui fit demander par le métayer anxieux:

—Vient-il en ennemi?

—En tout cas, il vient seul, appuya le Notaire. S'il lui prend la fantaisie d'aboyer, nous sommes assez de monde à la ferme pour le prier de se taire.

Et cette bonne canaille de Notaire se frotta les mains en disant tout guilleret:

—Eh! eh! ce serait un joli coup de dé à jouer que de garder le général comme otage.

Avec Coupe-et-Tranche, pareil avis ne tombait pas dans l'oreille d'un sourd.

—Alors, jouons la partie.

Le Notaire aurait dû être flatté de voir son idée si bien accueillie. Il branla pourtant la tête avec hésitation et lâcha.

—Oui, mais…

—Mais quoi? fit le métayer étonné de sa reculade.

—Il faudrait, avant tout, savoir ce qu'est devenu Croutot, dit lentement le patriarche.

—Décidément, tu n'as pas l'avorton en odeur de sainteté, débita moqueusement le Marcassin, toujours incrédule à cette méfiance persistante.

Le général approchait. Le temps n'était pas aux longs discours.

—Qui vivra verra! débita le patriarche.

Au lieu d'attendre le danger, mieux valait marcher bravement à sa rencontre.

—Je vais aller recevoir le général à la porte, proposa le métayer. À ses premières paroles je saurai de quoi il retourne. Sans-Pouce et les gars de la ferme sont dans les communs. À mon premier appel, ils m'aideront à m'emparer de Labor.

Mais le Notaire l'arrêta en disant:

—Moi, je ferais mieux.

—Quoi donc?

—Un glouton de jolies femmes, ce Labor, pas vrai? fit le Notaire en souriant.

—Sans sa passion pour le cotillon, nous n'aurions pas de pire ennemi.

—Eh bien, moi, je le ferais recevoir par celle qui est là, dit le patriarche en montrant la chambre où dormait Suzanne.

L'idée séduisit immédiatement Coupe-et-Tranche qui, tout aussitôt, changea de direction en disant:

—Je vais l'éveiller.

Encore une fois, le vieillard l'arrêta.

—À quoi bon? fit-il. Elle est bien belle, la Suzanne, lorsqu'elle est éveillée; mais elle doit être dix fois plus séduisante quand elle dort.

—Mais si nous ne l'éveillons pas, il nous faut recevoir nous-mêmes le général, objecta le métayer.

—Nullement. Que le général ne trouve personne ici, et je parie qu'en bon chien de chasse qu'il est, il flairera le gibier et ira tout droit à son gîte.

—Et nous?

—Nous? Nous nous enfermerons dans ma chambre d'où peut s'entendre tout ce qui se dit dans la pièce voisine, proposa le patriarche.

Il fallait se décider, car Labor venait d'entrer dans la cour de la métairie où retentit sa voix, qui criait:

—Eh! là-bas, le batteur en grange! viens tenir mon cheval.

L'appel avait été adressé à Sans-Pouce, car ce fut lui qui répondit tout empressé:

—Voici, citoyen général.

Après un petit temps, pendant lequel, sans doute, Labor avait mis pied à terre, il reprit:

—Trouverai-je, à la métairie, ton maître Cardeuc, ce loyal serviteur de madame de Méralec?

En plus de la phrase, la voix sonore du général était calme, presque affectueuse, prouvant qu'il ne se présentait nullement en ennemi.

—Oui, citoyen général, notre maître est à la ferme. Tenez, vous voyez cette porte? Vous allez le trouver là, indiqua l'organe obséquieux de Sans-Pouce.

Aussitôt résonna sur la pierraille de la cour le bruit des grosses bottes, munies d'éperons, du général qui arrivait.

—Il ne sait encore rien du tout. Meuzelin n'a pas parlé. Je vais recevoir moi-même Labor, dit au Notaire Cardeuc tranquillisé.

—Vous avez tort. Vous ratez là une belle balle à jouer. Au fond, ça vous regarde. À le mettre devant Suzanne, nous nous réservions toujours la ressource d'apparaître si besoin en était… Soit, puisque vous le voulez, débita le vieillard d'un ton sec.

Il y avait dans la voix du patriarche un tel accent qui sonnait l'alarme que Cardeuc céda.

—Allons dans ta chambre, dit-il.

Il était temps. À peine venaient-ils de disparaître que le général entrait dans la salle.

Plaqué derrière sa porte qu'il avait fermée à clé pour le cas où Labor aurait eu la fantaisie de l'ouvrir, le Notaire, l'oeil appliqué à un petit trou du panneau, observait le visiteur dont, tout bas, il relatait chaque fait ou geste à Cardeuc.

Le soldat s'était d'abord étonné de ne trouver personne là où il lui avait été annoncé qu'il rencontrerait le métayer. Pensant qu'après une absence momentanée, le maître de la maison ne tarderait pas à paraître, Labor, en examinant chaque détail de l'ameublement grossier, se mit à arpenter la salle d'un pas lourd qui faisait sonner ses éperons.

—Oh! oh! Je crois bien que notre chien a éventé son gibier, chuchota le patriarche dont tout le corps frissonnait du rire qu'il était contraint d'étouffer.

En effet, le général venait d'arrêter tout net sa promenade à certain bruit que son oreille, des plus fines, lui avait révélé.

Un souffle, doux et régulier, se faisait entendre dans la pièce voisine. Il n'y avait pas à se tromper sur la nature de ce souffle. C'était bien la respiration d'une personne qui dort.

—Sacrebleu! pensa Labor, est-ce que pendant que je l'attends ici,
Cardeuc serait à faire un somme dans la pièce à côté?

Pour mieux s'assurer de son fait, il s'approcha de la porte derrière laquelle reposait Suzanne.

À coup sûr, quelqu'un dormait là.

Mais comme il se pouvait que ce ne fût pas Cardeuc, à qui il avait affaire, Labor, pour ne pas réveiller un étranger, fit bien doucement tourner le pêne de la serrure, poussa la porte et regarda.

Il eut un tressaut de surprise énorme.

—Madame de Méralec!!! murmura-t-il, l'oeil enflammé, tout pantelant du brusque désir qui venait de lui incendier le cerveau.

Il se retourna, l'oreille tendue. Nul bruit ne se faisait entendre au dehors qui attestât l'arrivée de quelqu'un. Il était bien seul.

—Il se peut que Cardeuc ne vienne pas, dit-il.

Et, rassuré après avoir encore écouté, le soudard libertin se glissa dans la chambre dont, derrière lui, il referma la porte et poussa le verrou.

—Ah! voici notre chien entré sous bois, annonça en même temps le patriarche à Coupe-et-Tranche.

—Plus moyen de rien voir, dit le métayer en pensant que le trou, occupé par le vieillard, n'espionnait que la salle que venait de quitter Labor.

Le Notaire était un de ces hommes prudents, sans cesse sur le qui-vive, toujours parés à tout et que, bien rarement, on peut trouver sans vert.

—Une souris qui n'a qu'un trou est bientôt prise, dit-il.

Il laissa son observatoire. Sur la pointe du pied, il gagna l'autre paroi de la chambre, d'où il tira une chevillette qui bouchait un nouveau trou. Celui-là donnait dans la chambre de la belle dormeuse.

Quand la courtisane avait précipité sa fuite du château pour échapper à Meuzelin, elle n'était vêtue que d'un léger peignoir. Dans les mouvements de son sommeil, ce vêtement s'était entr'ouvert, laissant exposée au regard une gorge moulée, resplendissante de blancheur.

—Notre chien est en arrêt, souffla le Notaire qui, par son second judas, voyait le général, le regard ardent, penché sur la couche où reposait Suzanne.