IX
Pour la plus grande clarté de notre récit, nous laisserons, bien momentanément, le général contemplant d'un regard enflammé la courtisane endormie, et nous retournerons au château de la Brivière.
Après le départ de Labor qui, au lieu de le faire enfermer, ainsi que la fausse dépêche l'ordonnait, s'était contenté de le garder prisonnier sur parole, Meuzelin, quand il s'était trouvé réuni à Vasseur et à Fil-à-Beurre, avait eu grandement raison de leur dire:
—Ça se corse pour nous, mes amis. Nous n'avons jamais été si près d'être sciés entre deux planches.
Il allait leur expliquer tout le danger dont les menaçait ce faux message, auquel le général s'était niaisement laissé prendre, quand Vasseur, avec l'égoïsme de l'amoureux qui ne pensait qu'à Gervaise, l'avait interrompu, en montrant la porte secrète, par ce rappel:
—Si nous nous occupions d'abord du Beau-François?
Oui, du Beau-François qu'à l'arrivée du général on s'était hâté de refourrer, bien et dûment ficelé, dans la cachette; du coquin qui avait dit savoir où était Gervaise, et s'était fait fort de la rendre contre les mille écus offerts par Vasseur qui, en plus, lui promettait la liberté.
—C'est vrai! dit Meuzelin, j'avais oublié le sacripant qui nous attend dans son trou.
Et, suivi du lieutenant et de Barnabé, il marcha vers l'issue dérobée.
Comme il allait faire jouer le ressort, un fracas de trompettes, éclatant dans la cour du château, les fit, tous trois, courir à une fenêtre.
À la vue des escadrons en ligne et du général qui montait en selle pour se mettre à leur tête, Meuzelin comprit ce qui en était.
—Ça se corse de plus en plus! dit-il.
—Qu'est-ce donc? demanda Fil-à-Beurre.
—Il y a, mon brave Barnabé, que le général, me laissant ici prisonnier sur parole, trouve que ses soldats n'ont plus besoin de garder le château et qu'il les emmène où il sait les employer plus utilement.
—De sorte que? fit l'échalas.
—De sorte que, continua Meuzelin, le château n'étant plus gardé,
Coupe-et-Tranche et sa bande vont avant peu nous y rendre visite.
—Bah! nous sommes cinq! fit insoucieusement l'échalas.
—Et eux seront cent, appuya Meuzelin.
Si Barnabé ne répliqua pas, ce fut qu'à ce moment, le général, qui avait levé les yeux, venait d'apercevoir Meuzelin à la fenêtre.
—Vous voyez que je me fie à la parole donnée, monsieur le comte de
Méralec, cria-t-il.
Après un salut de la main, il mit son cheval en marche. Derrière lui, les escadrons s'ébranlèrent.
—Dire que, pour une pauvre fois que le plumet a fait preuve d'esprit, la fatalité veut qu'elle devienne une bêtise! débita Fil-à-Beurre.
Puis, soudainement, il s'écria:
—J'y pense! nous sommes sans armes!
—Oh! non, dit Meuzelin; dans nos bagages, arrivés hier avec nous, j'ai apporté tout un arsenal. Lambert et Fichet ne vont avoir qu'à ouvrir une des caisses déposées dans le vestibule.
On quitta la fenêtre pour aller montrer aux deux gendarmes la caisse dont ils avaient à tirer les armes.
Bien que le soin de pourvoir à la défense fût des plus urgents, il n'en semblait pas ainsi à l'amoureux lieutenant qui, plusieurs fois déjà, avait répété:
—Le Beau-François!
Meuzelin tendit d'abord l'oreille. On entendait encore claquer, au loin sur le pavé, les fers des chevaux qui s'éloignaient.
—Nous avons bien une heure devant nous avant que les bandits grouillent ici, pensa-t-il.
Alors, prenant pitié de l'angoisse de Vasseur touchant le sort de
Gervaise, il s'écria:
—Allons tirer le géant de son trou.
—Où l'humidité doit l'avoir raccorni, ajouta Fil-à-Beurre en suivant le lieutenant et Meuzelin.
Cette fois, Meuzelin posa le pied sur l'endroit du parquet qui cachait le ressort et fit la pesée.
La porte tourna aussitôt silencieusement sur ses gonds et les compagnons s'avancèrent, en se courbant, pour soulever le prisonnier que ses liens forçaient de rester couché.
Mais, au lieu d'achever l'enlèvement, ils se redressèrent brusquement, chacun d'eux poussant un cri de surprise.
Et il y avait vraiment de quoi.
En admettant, comme Fil-à-Beurre l'avait dit en plaisantant, que l'humidité du souterrain eût raccorni le Beau-François, il fallait avouer qu'elle avait fait prompte et grande besogne; car les trois hommes, à la place de l'immense corps du colosse qu'ils s'apprêtaient à relever, n'avaient vu à terre qu'un corps rabougri, dont la taille ne dépassait pas le tiers de celle du Beau-François.
Lié, comme l'avait été le géant, avec les embrasses en soie des rideaux du boudoir, le prisonnier avait, de plus, la tête couverte d'un mouchoir d'où s'échappaient de sourds et douloureux gloussements, qui prouvaient qu'à la précaution du mouchoir on avait ajouté celle d'un bâillon.
—Que signifie ce sapajou au lieu d'un éléphant? dit Meuzelin qui n'admettait pas un tel phénomène d'humidité.
Dans la demi-obscurité du renfoncement, il était impossible de bien se rendre compte de la métamorphose. Le corps fut donc tiré de la cachette et apporté dans le boudoir.
Quand Barnabé eut retiré le mouchoir qui entourait la tête, on vit une face, aux yeux démesurément ouverts et congestionnés, au teint d'un rouge violacé, et dont la bouche béante contenait un second mouchoir qui y avait été enfoncé en tampon.
L'homme était à demi étouffé par ce bâillon dont ses liens ne lui permettaient pas de se délivrer.
Bien visiblement, ce n'était pas le Beau-François; mais quel était cette grenouille substituée à un boeuf? Dans leur étonnement, les compagnons restaient à dévisager la trouvaille sans penser à lui retirer le mouchoir de la bouche.
—Je ne le connais pas, dit le policier.
—Ni moi non plus, avoua Barnabé.
Quant à Vasseur, après avoir fixé le marmouset en homme qui interroge sa mémoire, il finit par s'écrier:
—Où donc l'ai-je déjà vu?
—C'est ce qu'il va probablement vous apprendre lui-même, quand il pourra parler, dit l'échalas en avançant la main pour retirer le bâillon.
Il touchait déjà le mouchoir quand, tout à coup, dans la lingerie, se fit entendre une voix qui disait avec l'accent de la surprise la plus profonde:
—Comment! Personne! Solitude complète! On ne déjeune donc pas aujourd'hui?
Au son de cette voix, qui annonçait l'approche d'un témoin, il y eut chez les trois compagnons, sans qu'ils s'en rendissent compte, un mouvement spontané qui leur fit enlever brusquement le mirmidon et, sans plus de précaution que s'il eût été un paquet de linge sale, ils le rejetèrent dans la cachette et refermèrent prestement la porte.
L'homme qui avait parlé entra.
C'était le pique-assiette Pitard.
La veille et l'avant-veille, l'ogre avait bâfré au château et, ne voyant pas de raison pour renoncer à une habitude prise, il revenait à l'heure du déjeuner pour donner son coup de fourchette. Complètement ignorant de ce qui s'était passé à la Brivière depuis la veille où, à lui seul, il avait engouffré le dîner de trois personnes, l'affamé s'était senti alarmé, en traversant la salle à manger, de ne pas voir le couvert dressé. Connaissant les êtres de la maison, il s'était dirigé vers la lingerie où il comptait trouver Gervaise devant sa table à ouvrage. Par elle, il espérait être renseigné sur cette circonstance inquiétante que ses narines, qu'il tendait béantes à tous les vents, n'étaient chatouillées par aucun fumet de cuisine.
N'ayant trouvé personne dans la lingerie, Pitard était entré dans le boudoir.
À la vue de ces trois hommes, de lui inconnus, la figure de Pitard, qui aurait dû tout au moins s'étonner, s'épanouit joyeusement. Ce ne pouvait être que trois invités de la comtesse. Or, trois invités faisaient supposer un déjeuner plus plantureux, plus riche en plats fins… bref, un excédent de cuisine qui avait nécessité ce retard à se mettre à table.
À défaut de la maîtresse de la maison qui le présentât à ces convives avec qui il allait jouer des mâchoires, le goinfre résolut de faire lui-même sa propre présentation.
Il salua, en disant de sa voix aimable:
—Pitard, citoyens! Pitard, pour vous servir, s'il en était capable.
—Pitard! répéta vivement Vasseur à ce nom que, subitement, lui rappela sa mémoire.
Et, par un étrange phénomène, cette mémoire qui, tout à l'heure, se montrait rebelle au sujet du pygmée bâillonné, lui rappela bien net en quelle circonstance il avait entendu ce nom de Pitard. N'était-il pas le seul, lorsqu'il avait fait le voyage à Paris pour consulter un grand médecin sur son appétit extraordinaire, le seul que le vicomte de Biéleuze, abandonné par ses parents, avait vu venir de Beaupréau et s'asseoir à sa table?
Or, qui lui avait dit cela? De qui tenait-il ce renseignement? C'était du domestique du vicomte; alors que, devant le cadavre de M. de Biéleuze, il l'interrogeait sur les parents du suicidé, qu'il fallait prévenir du trépas… Et, dans son souvenir, il revit ce domestique qui était tout petit… Et aussi son souvenir lui rappela qu'il se nommait Croutot.
Alors, dans la mémoire du lieutenant, la lumière se fit subitement. Du passé, elle alla au présent, c'est-à-dire à ce petit homme bâillonné.
Sans penser à la présence du pique-assiette, Vasseur s'écria vivement:
—Croutot! le nain de tout à l'heure s'appelle Croutot!!!
—Croutot! fit en tressaillant Meuzelin, qui connaissait à fond l'histoire du nabot sans l'avoir jamais vu.
Quant à Pitard, persévérant dans son erreur, il demanda:
—Mon ami Croutot est donc des convives de notre déjeuner de ce matin?
—Est-ce que vous venez ici pour déjeuner? fit Fil-à-Beurre un peu ébahi de l'erreur du glouton.
Pitard fut empêché de répondre par l'entrée de Fichet, porteur d'une brassée de carabines qu'il déposa dans un coin en disant:
—Que c'est les ustensiles pour se récréer.
Fil-à-Beurre prit une de ces carabines et la glissa dans la main du goulu.
—Si vous êtes venu pour déjeuner, voici votre fourchette, lui dit-il.
En recevant ce nouveau genre de fourchette, Pitard, ses deux mains crispées sur le canon de la carabine, promena de l'un à l'autre des compagnons un regard hébété, accompagné d'un rire niais. Il n'y comprenait rien; mais cette arme, qu'on lui offrait si inopportunément, troublait quelque peu sa conviction intime qu'on allait se mettre à table.
—Savez-vous manier cette fourchette-là? demanda Fil-à-Beurre, gardant son sérieux devant la mine effarée du goinfre désappointé.
—Non, non, pas du tout. Jamais je n'ai touché un fusil, avoua Pitard.
—Vous n'aimez donc pas le gibier?
—Oh! si, si… mais tout cuit, confessa le glouton.
Au fond, peu importait à l'échalas l'adresse de Pitard. L'homme était venu se fourvoyer parmi eux, et il l'enrôlait de force pour faire nombre en cas d'attaque des bandits. Un fusil de plus, si maladroit qu'il fût, pouvait en imposer aux assaillants.
—Vous n'avez jamais fait feu? insista Barnabé.
—Au grand jamais!
L'échalas ouvrit une fenêtre du boudoir donnant sur le parc.
—Il y a commencement à tout, dit-il. Voyons. Essayez-vous. Tirez par là, droit devant vous.
—Pourquoi?
—Pour vous ouvrir l'appétit, débita sérieusement Fil-à-Beurre, qui voulait le familiariser un peu avec le maniement de l'arme.
Pitard savait qu'il existait des boissons pour ouvrir l'appétit, mais il n'avait jamais entendu dire qu'un coup de fusil jouissait d'une propriété apéritive. Et puis, il n'avait pas besoin de s'ouvrir l'appétit. Il était plus qu'ouvert, il était béant.
—Allez donc! commanda Barnabé avec un tel accent impérieux que le pique-assiette, effrayé, dut s'exécuter.
Il épaula au hasard dans la direction des premiers taillis du parc, ferma les yeux et, en tremblant de tous ses membres, déchargea sa carabine.
À la grande surprise des compagnons, un cri de douleur répondit au coup de feu et le taillis qu'avait troué la balle s'agita violemment, sans pourtant laisser rien apparaître derrière son feuillage.
De tous, Pitard était le plus ébahi.
—Je n'ai visé aucun but et j'avais les yeux fermés, bégaya-t-il.
—Vous n'en êtes que plus adroit! Mes compliments sincères! déclara
Fil-à-Beurre.
Restait à savoir quel individu la balle avait touché dans le taillis, qui avait repris son immobilité. Peut-être y avait-il eu mort d'homme?
—C'était sans doute un espion qui nous surveillait en attendant l'arrivée de Coupe-et-Tranche et des siens, avança Vasseur qui, pour savoir à quoi s'en tenir, envoya Lambert et Fichet inspecter les taillis.
Il s'ensuivit un silence pendant lequel le bâfreur, qui s'était laissé tomber sur une chaise après son coup de feu, formula, en geignant, l'angoisse qui l'agitait au sujet du mort ou du blessé.
—Si c'était le cuisinier du château!!!
Après un pareil malheur, Pitard frémissait de la crainte qu'on ne déjeunât pas!
Cependant Lambert et Fichet, la carabine au poing, avaient gagné le taillis, dans lequel ils entrèrent. Les trois compagnons attendirent, silencieux, à la fenêtre, le retour des soldats. Ceux-ci reparurent bientôt indiquant, par leurs gestes, qu'ils avaient, par prudence, renoncé à poursuivre leur recherche trop avant sous le couvert du bois, qui pouvait cacher de nombreux ennemis à l'affût.
Quand ils eurent rejoint les amis, Lambert annonça avoir trouvé, à l'endroit indiqué, des feuilles mortes maculées de sang; mais de blessé ou de mort, point.
À quoi Fichet ajouta:
—Que, sans dubitation, l'incognito il aurait été écorné assez amicalement par la balle pour qu'il saurait pu se substerfuger avec céléritude sans qu'il aurait sollicité son reste.
Il fallait promptement prendre un parti.
Sa parole de «comte de Méralec» de ne pas quitter le château, donnée au général, n'engageait guère Meuzelin. Mais, après être sorti du château, où irait-on, en plein jour, en rase campagne, et rien qu'à cinq… car Pitard ne pouvait compter. L'espion qu'on avait blessé devait avoir prévenu ses complices et en admettant que la bande reculât, suivant son habitude, devant une attaque en plein jour, les environs devaient être surveillés. Derrière chaque haie et chaque talus, il était à craindre que fussent embusqués des bandits dont le coup de fusil, un à un, les abattrait tous les cinq.
Quant à rester sur place et, à cinq, défendre l'immense château, il n'y fallait pas prétendre.
Le mieux était donc d'attendre la nuit dont l'obscurité faciliterait une évasion; mais l'attendre sur le qui-vive et en position de le défendre avec quelque succès si Coupe-et-Tranche se risquait à attaquer en plein jour.
Où trouveraient-ils ce poste, ou plutôt cette tanière, dans laquelle ils se tiendraient tapis jusqu'à la nuit? Ils allaient la chercher dans les communs du château, voire le pigeonnier dont la tour permettait au regard une surveillance circulaire. De là on pouvait faire feu autour de soi.
Le pigeonnier séduisait Fichet qui, pour appuyer le choix, fit cette observation:
—Que, sans compter l'occurrence où le siège qu'il s'allongerait, les pigeons ils nous viendraient dans les mâchoires à l'heure ous'que la faim elle obtempérerait à une satisfaction.
C'était vrai. On pouvait avoir a soutenir un siège qui se prolongerait et il fallait pourvoir aux vivres. Lambert et Fichet allaient donc visiter les offices du château et ils feraient rafle de tout ce qui pouvait se mettre sous la dent.
De tout ce conciliabule, tenu à voix basse, Pitard n'avait pas entendu un mot: il était trop douloureusement occupé à écouter les gémissements de son estomac, qui hurlait famine.
—Oui, pensons aux vivres, dit alors Meuzelin tout haut, en expédiant les deux gendarmes aux provisions.
À ces mots, Pitard se redressa, la figure rutilante de joie, et, toujours sous l'empire de son illusion, il s'écria:
—Enfin, on va passer dans la salle à manger!!!
Puis, un souvenir lui revenant:
—Est-ce que vous n'avez pas parlé de mon ami, le citoyen Croutot, qui doit être des convives du déjeuner? demanda-t-il.
Le nom de Croutot éclata comme une bombe devant les compagnons. Le sentiment du danger terrible qui, tout à coup, était venu planer sur eux, puis l'incident de l'homme blessé par le coup de fusil de l'ogre leur avait momentanément fait oublier Croutot.
—Si on lui faisait prendre un peu l'air? proposa Barnabé, ne pensant plus à la présence de Pitard.
Mais Meuzelin y songea à temps. D'un coup d'oeil, il commanda la prudence à Vasseur et à l'échalas, puis, en s'adressant au pique-assiette:
—Ah! fit-il, Croutot est de vos amis?
Pitard se reprit en faisant la moue:
—Mon ami, n'est pas précisément le mot. J'entendais dire que je le connais depuis longtemps.
Sa mémoire du passé fournit à Vasseur cette question:
—Sans doute du temps où Croutot était domestique de ce vicomte de Biéleuze chez lequel, lors de votre voyage à Paris pour consulter un médecin sur votre appétit, vous alliez si souvent dîner?
—Oh! non. Ma connaissance avec Croutot remonte plus haut. Elle date d'un voyage à Paris que j'avais fait avant celui dont vous parlez.
—Alors Croutot n'était pas encore au service du vicomte de Biéleuze? reprit Vasseur.
Cette fois, Pitard eut un petit sourire de dédain en répondant:
—Non. Il exerçait un autre emploi.
Le sourire avait intrigué Meuzelin, qui demanda:
—Quel emploi?
L'emploi en question ne devait pas être du goût de l'ogre, car il y eut dans sa voix une intonation de mépris quand il fit cette réponse étrange:
—Croutot était Ange gardien chez un notaire à trente sous.
Et, en secouant la tête, il ajouta:
—Une canaille numéro un, ce notaire, du nom de Taugencel, qui, plus tard, a été condamné au bagne.
Croutot n'était pas là pour l'entendre, et Pitard était en veine de franchise. Cela fit qu'il termina par cet aveu:
—Notaire et Ange gardien, du reste, se valaient. Les deux faisaient la paire.
—Ah! le Croutot est un gredin? appuya le policier.
Pendant qu'il était en train, il n'en coûta pas plus à Pitard de répondre:
—La perle des gredins!
Après cette révélation sur la manière dont il appréciait Croutot, on pouvait se risquer avec Pitard. Aussi le policier tendit le doigt vers la boiserie du boudoir en disant:
—Elle est là, cette perle des gredins.
À voir lui indiquer cette boiserie où nulle apparence de porte n'était visible, le pique-assiette aurait dû montrer quelque étonnement. Il n'en fut rien pourtant. D'une voix rieuse, il reprit:
—Ah! bah! il est dans le souterrain?
Les trois compagnons le regardèrent, stupéfaits par la phrase.
—Vous savez donc qu'il existe là l'entrée d'un souterrain? fit Vasseur.
—Oh! il y a belle lurette que cette porte me fut ouverte, pour la première fois, par la personne qui m'a fait apprendre tous les tours et détours de ce long souterrain, débita l'ogre d'une voix devenue triste.
Et, se tournant vers Vasseur, il continua:
—Je le connais si bien, qu'un jour, de mémoire, j'en ai dessiné un plan pour ce même vicomte de Biéleuze, dont vous parliez tout à l'heure.
Le lieutenant tressaillit à ces mots. Ce plan était-il celui qu'il avait trouvé dans les papiers du vicomte, lorsqu'il y cherchait quelque note qui le mît sur la trace de cette Julie, à qui Biéleuze avait adressé la lettre qui avait si étrangement disparu; plan qui, en tête, portait tracé le nom de Julie?
D'une main fébrile, Vasseur prit son portefeuille dans lequel, depuis cette époque, il avait gardé le papier. Il en tira le plan et le présenta à Pitard, en demandant:
—Est-ce celui-ci?
—Oui, fit l'ogre à première vue.
—Alors que signifie cette petite croix placée dans un des nombreux carrés? demanda curieusement Vasseur.
Pitard secoua négativement la tête.
—Ça, dit-il, c'est le secret d'un autre. Sur ma conscience d'honnête homme, je ne puis le révéler.
En affirmant sur sa conscience la voix de Pitard s'était accentuée tellement loyale, que Meuzelin et ses compagnons se sentirent pris d'un intérêt profond pour ce brave homme qu'ils allaient embarquer, sans qu'il s'en doutât, en leur périlleuse aventure.
Le policier lui saisit la main et, spontanément, bien convaincu qu'il pouvait user de franchise avec celui qu'il jugeait incapable de le trahir, il dit à l'ogre:
—En deux mots, Pitard, voici en quelle passe nous sommes.
Puis, après s'être fait connaître, lui et Vasseur, il raconta brièvement au glouton par suite de quels événements ils avaient été conduits en cette situation d'avoir bientôt à défendre leur vie contre les bandits qui allaient venir.
—L'épaisse tour du pigeonnier, bien isolée, nous permettra de soutenir un siège en règle, ajouta-t-il.
Et, sur ce, le policier secoua la main du pique-assiette, en disant pour terminer:
—Ainsi donc, citoyen Pitard, pendant qu'il est encore temps, détalez vite pour n'être pas pris dans la bagarre.
Loin de profiter de l'avis, le pique-assiette était resté sur place et réfléchissant. Après un court silence, il demanda:
—Au lieu du pigeonnier où toute retraite serait coupée, pourquoi pas là?
Et il montra la porte secrète.
—Mais, fit Vasseur, parce que d'autres, mieux que nous, connaissent ces souterrains où ils nous traqueraient trop facilement.
—Mieux que vous, oui; mais pas mieux que moi, dit Pitard en souriant. J'y connais une cachette où je défierais bien tous les bandits de nous dénicher.
—Nous dénicher, répéta Barnabé en appuyant sur le «nous». Est-ce que, citoyen Pitard, vous tenez vraiment à être de la fête?
—Pourquoi pas! Je n'ai rien à faire; ce serait une façon de me distraire. Je suis de ces badauds qui suivent la foule, dit tranquillement l'ogre.
Puis, avec un sourire, il ajouta:
—Pourvu qu'on me nourrisse… et j'avoue que c'est une rude tâche pour qui l'entreprend!
Il achevait, quand Lambert et Fichet reparurent, chacun porteur d'une manne pleine de victuailles. Leur chasse aux comestibles avait été d'autant plus fructueuse que, la veille, lorsque les hussards avaient fait évacuer le nombreux personnel de bandits qui représentait censément la domesticité de la fausse comtesse de Méralec, on allait dîner à l'office, vraie table d'hôte où une trentaine de gredins prenaient place. Arrachés, pour ainsi dire, du bord des plats, ils avaient dû abandonner une boustifaille dont leur appétit s'était promis fête.
C'était sur cette montagne d'aliments que les deux gendarmes avaient fait main basse.
—Oh! oh! oh! lâcha avidement Pitard à la vue de tant de nourriture.
Et, malgré lui, ses mâchoires s'ouvrirent à toute charnière, semblant attendre leur proie.
Barnabé avait vu cette pantomime éloquente. Pendant que Meuzelin et le lieutenant se consultaient sur le parti à prendre, l'échalas marcha vers une des mannes où il cueillit une épaule de mouton que le rissolé de sa peau annonçait être cuite à point, puis il revint à l'ogre auquel il tendit le morceau de viande, qui pouvait bien peser trois livres.
—Acceptez donc cette pastille en attendant un repas sérieux, dit-il.
Comme les deux griffes d'un tigre affamé, les mains de Pitard se crispèrent sur la pastille.
Après ce qu'avait annoncé le pique-assiette, Vasseur et le policier s'étaient décidés pour le souterrain.
—La cachette dont vous nous avez parlé, Pitard, n'est pas une souricière dont, une fois entré, nous ne pourrions plus sortir? demanda Meuzelin.
À travers le mastic de viande qui lui emplissait la bouche, l'ogre parvint à répondre:
—Une issue, que je suis seul à connaître, part de la cachette en question.
—Alors, conduisez-nous? dit Vasseur.
On régla la marche. Pitard marcherait en tête. Barnabé prendrait Croutot sur son dos. Les deux soldats se chargeraient des vivres. Suivraient Vasseur et le policier en portant les armes et les munitions.
On croyait avoir pensé à tout. Ce fut l'ogre qui, entre deux bouchées, signala un oubli des plus sérieux.
—De la lumière, dit-il.
—C'était vrai! Il fallait s'éclairer dans le souterrain et, par conséquent, faire provision de luminaire. Il n'y avait qu'à aller dégarnir le lustre de la salle à manger. L'échalas partit dans cette direction suivi par Vasseur. Cinq minutes après, ils n'étaient pas de retour. Le temps, durait à Meuzelin, impatient, qui courut les rejoindre.
—Que faites-vous donc ainsi perchés? cria-t-il, étonné, en apercevant, les deux hommes qui, montés sur la table pour retirer plus facilement les bougies du lustre, se tenaient un bras en l'air, fixes comme des statues.
Au son de la voix du policier, l'un et l'autre secouèrent la rêverie qui les immobilisait.
Lorsqu'il allait prendre sa première bougie, Fil-à-Beurre avait dit gaiement:
—N'empêche que nous ne savons pas encore comment, là où nous avions laissé le Beau-François, nous avons trouvé le Croutot… cette perle des gredins, au dire de Pitard.
—Le nain nous l'apprendra lui-même, répondit Vasseur.
Et l'un et l'autre, à ce nom de Croutot, avaient été subitement saisis par un souvenir.
Du nabot, la pensée de Vasseur s'était reportée à M. de Biéleuze, du vicomte à la lettre de Julie, de la missive perdue à ce plan qu'il avait découvert dans les papiers du mort et il en était venu à songer à cette petite croix dont, tout à l'heure, Pitard, en reconnaissant le plan pour sien, avait refusé l'explication en alléguant que c'était le secret d'un autre.
—Quel peut bien être ce secret? se demandait Vasseur, oubliant la récolte des bougies.
Quant à Barnabé, le nom de Croutot avait fait dériver sa pensée sur un tout autre point. Sa distraction venait d'une phrase, inintelligible pour lui, prononcée par le pique-assiette, alors qu'il racontait avoir connu l'avorton antérieurement à son entrée au service du vicomte de Biéleuze. En se souvenant de l'emploi que, selon Pitard, occupait alors Croutot, l'échalas, complètement distrait de sa cueillette des bougies de lustre, se demandait:
—Quel singulier métier était-ce donc que celui d'Ange gardien d'un notaire à trente sous?
C'était alors que la voix de Meuzelin était venue les réveiller de leur torpeur.
—Je pensais à Croutot, avoua Fil-à-Beurre en se hâtant de rafler les bougies.
Le nom de Croutot, paraît-il, était destiné à toujours produire un effet quelconque, car Meuzelin, en l'entendant, sursauta.
—Sacrebleu! fit-il. Nous avons oublié de retirer le tampon fourré dans la bouche du coquin. Pourvu que nous ne le trouvions pas étouffé!
Et il secoua la tête en ajoutant à mi-voix, croyant n'être pas entendu:
—Croutot mort, je ne saurais vérifier si la Saute, ma défunte épouse, m'a dit vrai.
Munis de la dépouille du lustre, Vasseur et Barnabé suivirent le policier qui regagnait le boudoir. Le premier soin des compagnons fut de courir à Croutot, qu'on débarrassa du mouchoir qui lui obstruait la bouche.
Il était temps! Le pygmée allait périr étouffé. Après avoir promené ses regards encore hébétés autour de lui, il les arrêta sur Barnabé, en demandant, d'un ton qui prouvait que, encore mal remis, il n'avait pas la tête à lui:
—Vous venez de la part du général Labor? Je dirai tout… mais à une condition… Oui, à la condition qu'on me laissera seul dans le souterrain pendant huit jours, sans personne pour m'épier. Alors je suis certain de trouver après tant de recherches inutiles…
—Décidément, il bat la breloque, souffla Fil-à-Beurre au policier.
—Je trouverai… je trouverai, répéta Croutot, toujours égaré, avec une sorte de rage.
—Crois-tu? prononça Pitard d'une voix ironique.
Le son de cette voix et son accent railleur galvanisèrent Croutot qui, soudainement, retrouva sa présence d'esprit. Il eut conscience d'avoir prononcé quelques paroles imprudentes et il en éprouva un tel saisissement qu'il s'évanouit.
—Il n'en sera que plus facile à porter, dit Barnabé.
Pitard s'approcha du nabot sans connaissance que soutenait Fil-à-Beurre, et après l'avoir examiné en silence, il souffla à Meuzelin:
—Il serait prudent de lui entourer la tête. Il est assez finaud pour feindre l'évanouissement.
—Dans quel but?
Au lieu de répondre, Pitard, l'oeil toujours sur le nain, recula de quelques pas, attirant Meuzelin avec lui, et lorsqu'il se crut assez éloigné, il dit à l'oreille du policier:
—Examinez-le bien. Guettez si quelque mouvement involontaire ne trahira pas sa ruse quand il entendra la phrase que je vais débiter.
Meuzelin concentra toute son attention sur le pygmée immobile et roidi de tous ses membres.
Alors Pitard, à haute voix, prononça:
—L'endroit où je veux vous conduire m'a jadis été indiqué par M. de
Biéleuze, à propos d'une jeune fille qui s'appelait Julie.
—Il n'est pas plus évanoui que moi, pensa aussitôt Meuzelin, dont l'oeil venait de surprendre une brusque contraction nerveuse des mains de Croutot.
À ce moment la voix de Fichet, qui faisait le guet à la fenêtre, annonça:
—Que voilà, dedans le parc, il se fait l'apparition de salapiats dont auxquels la culture de la connaissance elle est urgente à coups de fusil.
En même temps, Lambert qui avait été se poster à une fenêtre de l'autre façade du château, apparut en disant:
—Alerte! voici les gueusards!
À ce double cri d'alarme, Barnabé avait confié à Pitard le soin de soutenir Croutot, qui semblait être toujours évanoui profondément, et il avait rejoint Vasseur qui, encoigné dans une fenêtre du boudoir, surveillait les premiers mouvements de l'ennemi du côté du parc.
Fil-à-Beurre estima leur nombre à vue d'oeil.
—Environ trente, dit-il.
—Et à peu près autant de l'autre côté, annonça Meuzelin qui, par une fenêtre de la salle à manger, venait d'inspecter l'autre façade du château.
—Rien qu'une soixantaine; il me semble que nous devrions risquer le paquet, proposa tranquillement l'échalas.
—À quoi bon, fit Meuzelin, puisque grâce à Pitard, nous pouvons leur échapper?
—J'aurais voulu savoir si, depuis mon dernier coup de fusil, je me suis rouillé l'oeil, annonça Barnabé qui, sur le conseil du policier, se résigna à ne pas tenter l'épreuve.
Absorbés qu'ils étaient par la surveillance des faits et gestes de l'ennemi, les trois compagnons avaient totalement oublié Pitard et leur prisonnier Croutot.
Pitard, lassé de maintenir debout le nabot, qu'il était convaincu jouer la syncope, le laissa tomber en travers du divan afin de pouvoir, lui aussi aller donner son coup d'oeil à la fenêtre. Il s'éloignait quand Croutot ouvrit l'oeil.
—Pitard, souffla-t-il, écoute un peu.
—Quoi? fit l'ogre qui revint au prisonnier.
—Est-ce vrai ce que tu as dit tout à l'heure, quand tu as parlé de certain endroit du souterrain où tu veux les conduire?
—Il paraît que l'évanouissement ne t'empêche pas d'entendre, dit l'ogre en souriant. Du reste, comme je ne veux pas te prendre en traître, je dois t'avertir que ta ruse a été inutile; tu t'es trahi. En m'écoutant, tu n'as pas pensé à maîtriser le mouvement nerveux de tes mains.
—Est-ce bien possible? fit le nabot d'une voix émue.
—Tes mains se sont si bien crochées que c'était à croire que tu te figurais empoigner ce que tu cherches depuis si longtemps, appuya railleusement l'ogre.
Sa phrase dut toucher fort l'avorton; car il poussa un soupir désolé.
Puis il reprit en hésitant:
—Et, vrai! tu connais l'endroit?
—J'irais les yeux fermés.
Nouveau soupir désolé de Croutot dont la voix se fit suppliante pour ajouter:
—Ne les y conduis pas, mon Pitard… Garde ce secret pour moi, je t'en conjure.
Et avec un effort qui attestait, de sa part, un sacrifice des plus pénibles, il bégaya:
—Fais cela, Pitard, et nous partagerons.
Ensuite, croyant avoir ville gagnée:
—Hein! fit-il, tu vois que je suis gentil?
Mais Pitard secoua la tête en homme peu touché par cette gentillesse et lâcha en gouaillant:
—Heu! heu, tu ne l'as pas toujours été.
—Peux-tu dire! lâcha le pygmée, feignant l'étonnement, mais dont le regard anxieux se fixa sur le pique-assiette.
—Il paraît que tu as la mémoire courte s'il ne te souvient plus que j'ai, avec toi, une vieille revanche à prendre, débita Pitard dont l'oeil s'assombrit.
—Une vieille revanche? répéta le nain, ayant vraiment l'air d'ignorer le motif de cette revanche.
—Oui, appuya Pitard; cela date du temps où tu étais ange gardien d'un notaire à trente sous.
Comme la figure de Croutot exprimait l'ébahissement de quelqu'un entendant parler d'un fait de lui parfaitement ignoré, Pitard ajouta moqueusement:
—Est-ce que tu as oublié le notaire… cette parfaite canaille qui s'appelait Taugencel? Diable! ce serait une noire ingratitude de ta part, mon petit; car il t'a rendu un fameux service, le mécréant… Il est vrai que tu n'as pu en profiter.
Pendant ce dialogue à voix basse entre l'ogre et son prisonnier, Meuzelin et ses deux amis n'avaient cessé d'observer les bandits dont la conduite les surprenait au possible.
Sans témoigner aucune hâte d'entrer dans le château, ils se tenaient groupés près de la lisière du parc, entourant un des leurs, qu'ils semblaient interroger.
—Tiens! fit brusquement Fil-à-Beurre, est-ce qu'ils vont s'en aller, sans nous avoir fait la politesse de s'occuper de nous?
Il y avait, en effet, matière à être surpris. Bonne moitié des bandits s'était divisée en petits groupes de cinq ou six hommes, sur différents points du taillis, et ils avaient disparu sous le couvert des arbres séculaires du parc.
—Où vont-ils? demanda Fil-à-Beurre.
À côté de lui se tenait l'imperturbable Fichet, qui répondit:
—Que j'ai la dubitance d'avoir perpétré la vérité ous'qu'ils s'en iront actuellement. Que c'est pour la trouvaille de l'individuel que le Pitard il a incommodé d'une balle qu'elle la fait braire en l'acceptant.
—C'est bien possible! dit Vasseur en se souvenant du cri entendu dans le taillis quand l'ogre, sur l'invitation de l'échalas, avait déchargé son fusil par la fenêtre. Oui, ils vont à la recherche de celui qui nous espionnait en attendant leur arrivée.
—Et que Lambert et Fichet n'ont pu retrouver, acheva Meuzelin.
Il parut que les bandits avaient été plus heureux que les deux gendarmes, car un cri de chat-huant se fit bientôt entendre un peu loin sous bois. Ceux de la bande restés sur place vinrent se ranger sur la lisière du parc, semblant attendre le retour des autres. Un à un, prévenus par le cri de n'avoir pas à continuer leurs recherches, reparurent les pelotons de cinq ou six hommes qui s'étaient mis en quête.
—Ont-ils ramassé un mort ou un blessé? dit Fil-à-Beurre.
—C'est ce que nous allons apprendre par le retour de ceux qui n'ont pas encore paru, répondit Vasseur.
Un mouvement des Chauffeurs qui se massèrent avec empressement indiqua qu'ils voyaient arriver les retardataires.
En effet, du taillis qui s'écarta, sortirent les derniers Chauffeurs soutenant un homme à la marche chancelante qui, tout aussitôt, fut entouré par la bande entière.
S'il eût été de taille ordinaire, ce blessé, ainsi englobé dans la masse, aurait échappé aux regards de Vasseur et de ses amis. Mais il était d'une stature telle, que sa tête dépassait de toute sa hauteur celles de ses camarades.
—Le Beau-François! firent les trois compagnons ébahis.
Oui, c'était bien le colosse que, deux heures auparavant, ils avaient tenu prisonnier et qui, de si étrange façon, avait trouvé le moyen de leur échapper en laissant à sa place le nabot, tout aussi bien garrotté qu'il l'avait été lui-même…
Des trois amis, le policier était demeuré le plus étonné, car l'apparition du Beau-François déconcertait toutes ses idées.
—Je n'y comprends plus rien! s'écria-t-il.
Et, pour répondre à Vasseur et à l'échalas, dont le regard étonné lui demandait compte de cette exclamation, il continua:
—Comment se fait-il quand nous devrions avoir sur le dos la bande de
Coupe-et-Tranche, que ce soit celle du Beau-François qui nous arrive?
Puis il resta pensif à se creuser la cervelle à la recherche d'un pourquoi, après avoir murmuré:
—Ce doit être un tour du Marcassin. Il vise tout à la fois et nous et le Beau-François, qui a osé venir bêtement chasser sur ses terres.
Cependant, au fond du boudoir et toujours à voix basse, s'était poursuivi le dialogue entre Pitard et Croutot.
—Vrai! disait Pitard, tu as la mémoire si courte que tu ne te souviens pas du notaire Taugencel dont tu as été l'ange gardien?
—Nullement! affirma Croutot à qui ce retour sur son passé semblait être à tel point désagréable qu'il jugeait utile de nier effrontément.
—Et tu ne l'as jamais revu? insista Pitard ne tenant aucun compte de la négation. Tant pis! tant pis!
—Pourquoi ce tant pis?
—Parce que tu m'aurais évité une corvée, débita Pitard d'un air sincèrement ennuyé. Du moment que ta mémoire te trahit à ce point que tu ne te rappelles plus le notaire Taugencel, me voilà obligé de raconter moi-même ta vie à ceux au pouvoir de qui tu es tombé.
—Pitard, tu ne feras pas cela! supplia le nabot d'une voix étranglée par la peur.
—Impossible d'agir autrement. À toi, la langue se fige; à moi, elle me démange. Il faut que je parle quand même; car mes souvenirs sont restés vivaces, au contraire de toi qui as tout oublié… Du moment qu'il ne te souvient plus de Taugencel, il serait oiseux, j'en suis certain, de vouloir t'interroger sur d'autres personnages du passé.
Croutot crut comprendre un but caché sous les paroles de l'ogre.
—Sur qui veux-tu m'interroger? demanda-t-il.
—Mais non, mais non, fit Pitard. Avec ta pauvre mémoire, à quoi bon tenter une épreuve inutile?
Maintenant Croutot était décidé à faire preuve de mémoire.
—Parle, dit-il, peut-être que je me souviendrai.
Pitard demanda lentement:
—Alors, dis-moi donc ce qu'est devenue la soeur de Julie?
—Césarine Faublin? dit Croutot avec une hésitation craintive.
—Oui, insista l'ogre, Césarine Faublin qui, plus tard, a été surnommée la Saute.
Le pygmée aurait-il répondu? Si oui, il en fut empêché par Meuzelin, qui arriva suivi de ses amis et des deux soldats.
—Pitard, conduisez-nous à votre cachette! commanda-t-il.
En même temps, Fil-à-Beurre, de ses grands bras, saisissait le nabot qu'il chargea sur son dos en disant:
—Vous êtes de la partie, mon bel homme.
Puis, s'adressant à Fichet, il ajouta:
—Enveloppez-lui la tête de peur des courants d'air.