X
Il avait le regard diantrement émerillonné, le passionné général Labor, que nous avions laissé dans la chambre dont il avait poussé le verrou; contemplant, endormie sur sa couche, celle qu'il prenait pour la vraie dame de Méralec.
Aussi, l'oeil à son trou, le Notaire, qui l'observait de la pièce voisine, se faisait-il une pinte de bon sang à la vue du soldat dont la mine pleine de convoitise rappelait celle du chat qui tient une souris sous sa patte.
Cardeuc, à côté du patriarche, attendait que celui-ci le renseignât sur ce qu'il voyait par son trou.
—Eh bien! que fait notre homme? demanda-t-il tout bas avec impatience.
—Les mouvements du sommeil ont découvert la gorge de la dormeuse et notre gaillard s'en rince l'oeil, annonça trivialement le patriarche.
Immédiatement, il reprit:
—Eh! eh! quand je dis «la dormeuse», je crois bien que je me trompe. J'ai comme une idée que la Suzanne est loin de dormir. La finaude doit avoir été éveillée par le bruit des lourdes bottes éperonnées du général quand il se promenait dans la salle à côté et, à tout hasard, lorsqu'elle l'a entendu tourner la clé, elle s'est mise au port d'armes.
Et le patriarche qui, de son temps, avait dû être un fin connaisseur, ajouta d'un ton de louange:
—Pristi, il est des plus affriolants, son port d'armes.
En effet, étudiée ou non, la pose de Suzanne eût fait succomber saint
Antoine en personne.
Couchée qu'elle était un peu sur le flanc droit, cette position faisait saillir, puissante et voluptueuse sa hanche gauche et accentuait tout le modelé de la cuisse et de la jambe dont l'oeil suivait les contours jusqu'au point où le peignoir relevé laissait découvert un bas de jambe irréprochable. Un de ses bras, replié sur son visage et cachant les yeux, montrait sa blancheur nacrée, sortant à nu de la manche retroussée. À défaut des yeux on pouvait admirer la bouche mignonne qui, légèrement ouverte, expirait le souffle doux et régulier du sommeil entre deux rangées de dents, vraies perles enchâssées dans le corail rose des gencives. Ferme, moulée, la gorge dressait ses rondeurs entre l'ouverture béante du devant du peignoir.
Quand saint Antoine, on le répète, eût succombé à la tentation, le général, qui ne comptait pas précisément dans les cadets transis, était donc bien excusable de se montrer tout haletant d'une luxure qui le faisait frissonner.
—Il souffle comme un phoque, annonça le Notaire au Marcassin. Il souffle tellement fort que, maintenant, j'ai la conviction que la Suzanne joue le sommeil. De pareilles bouffées de vent que, comme elle, il recevrait dans le nez, réveilleraient un mort.
Tout à coup, le patriarche se trémoussa joyeusement et souffla vite à
Coupe-et-Tranche:
—Oh! oh! je crois que nous allons avoir du neuf. Voilà la belle chatte qui se décide.
Pantelant d'une passion brutale, Labor, plusieurs fois, s'était penché sur la dormeuse, étendant ses bras pour saisir ce beau corps en une étreinte ardente.
Mais chaque fois, au moment de ceindre sa proie, il avait hésité. Il venait de se relever quand, à son tour, Suzanne, s'agitant sur sa couche, découvrit son visage du bras qui le cachait en partie. Comme si une agréable vision venait de la visiter en son sommeil, son visage trahit une sorte d'extase, et en même temps que ces deux bras s'étendaient comme pour un enlacement, de ses lèvres qui frémissaient sortirent ces paroles voluptueusement murmurées:
—Mon beau Labor!
Elle rêvait de lui!!!
Puis, plus bas, d'une voix chaude d'amour:
—Je t'aime, mon vaillant soldat, je t'aime!
À cette révélation, le soldat n'y alla pas en écolier timide. Tout bonnement, il se pencha sur ce visage qui lui souriait en rêve et il appliqua sa bouche aux grosses moustaches sur les lèvres qui venaient de trahir ce secret d'amour.
Sous le brasier brûlant, Suzanne se réveilla, vit ce visage qui frôlait le sien et, avant que l'embrasseur pût la retenir, elle lui glissa entre les mains avec la souplesse d'une couleuvre en poussant un cri de pudeur effarouchée et bondit dans un coin de la chambre.
—Où suis-je? bégaya-t-elle, encore sous le coup du sommeil, en réparant le désordre de son peignoir.
Le Notaire, à son trou, étranglait du rire qu'il lui fallait comprimer.
—Qu'y a-t-il donc? demanda le métayer.
—Voici la comédie qui commence. Comme les paroles vont succéder aux gestes, vous n'aurez qu'à prêter l'oreille, conseilla le patriarche.
—Où suis-je donc? répétait Suzanne.
Puis, en personne dont le cerveau vient de se dégager du dernier engourdissement du sommeil, elle poussa un cri de joie immense à la vue du général, dont l'air penaud rappelait celui du renard qui a manqué sa poule, et elle s'écria d'une voix heureuse:
—Ah! général! c'est le ciel qui vous envoie!
Elle avait vraiment l'air de n'avoir nulle conscience du baiser qu'elle avait reçu. Si le général devait la posséder, il fallait qu'il attendît que sonnât pour lui une autre heure du berger. Aucune apparence ne s'offrait qui lui permît de croire que, pour le moment, il renouerait l'entretien sur le thème si gentiment entamé, mais si brusquement interrompu.
Du reste, il l'aurait voulu que le temps lui aurait manqué; car celle qu'il prenait pour la comtesse de Méralec s'était hâtée de compléter son exclamation:
—Oui, c'est le ciel qui vous envoie pour me défendre.
—Vous défendre! Contre qui, madame la comtesse? demanda le général ébaubi.
—Ne vous étonnez-vous donc pas de me trouver sous cet humble toit? poursuivit Suzanne.
Étonné, oui, il l'avait été tout d'abord. Mais l'occasion, qui fait le larron, en lui offrant la belle dame endormie, lui avait fait rengaîner son étonnement pour penser à plus agréable façon d'employer le temps. Aussi, faute de mieux, son étonnement lui revint-il profond.
—C'est vrai! avoua-t-il, comment se fait-il que je vous rencontre en cette métairie quand je vous croyais au château de la Brivière où, il y a une heure au plus, M. de Méralec, que j'ai eu l'honneur de voir et d'interroger sur les suites de votre évanouissement d'hier, m'a affirmé que vous veniez de vous endormir après une longue nuit d'agitation?
Madame de Méralec leva au ciel ses beaux yeux et balbutia d'une voix effrayée:
—Oh! oui, elle a été longue et agitée, cette terrible nuit! Les minutes m'ont paru des siècles tant que j'ai été en présence de celui qui, en votre présence, est venu réclamer ses droits d'époux.
Labor n'alla pas chercher, sous cette phrase, midi à quatorze heures.
—Elle ne peut sentir son mari, pensa-t-il naïvement.
Sa fatuité énorme lui fit s'expliquer ce dégoût.
—Au fait, puisqu'elle m'adore, se dit-il, en se rappelant l'aveu échappé à la comtesse pendant son sommeil.
Il la revoyait encore étendant ses bras pour l'étreindre en l'appelant son beau Labor aimé.
—Enfin, j'ai pu fuir et me réfugier sous le toit de Cardeuc, mon fidèle serviteur, qui me défendra, général, si vous me refusez votre protection, car je me jette dans vos bras, continua Suzanne.
En entendant la dernière phrase, Labor fut amené à se faire cette réflexion fort logique:
—Elle se jette dans mes bras! Pourquoi diable! alors, n'y est-elle pas restée tout à l'heure quand elle y était?
Il n'en dit pas moins tout haut et fort empressé:
—Ma protection, madame la comtesse, elle vous est tout acquise… Seulement, veuillez m'apprendre contre qui je suis appelé à vous protéger.
La comtesse attacha sur lui son regard surpris et d'une voix où se retrouvait le même étonnement:
—Ne l'avez-vous donc pas deviné?
Le général, on le sait, n'était pas un devineur. De la meilleure foi du monde, il répondit:
—Nullement.
À voix lente et en frissonnant de terreur au souvenir de celui dont elle parlait, la jolie femme articula:
—Contre celui qui, hier, devant vous, s'est présenté comme comte de
Méralec, mon époux.
Le général tomba vraiment des plus nues.
—Il n'est donc pas votre mari? s'écria-t-il de sa voix qui tonna comme s'il eût fait manoeuvrer ses troupes.
La fausse comtesse répondit avec un mouvement d'horreur profonde:
—Non.
—Mais alors, à l'arrivée de cet homme, pourquoi, devant moi, n'avez-vous pas protesté? objecta Labor.
—Ne vous souvient-il plus que j'ai aussitôt perdu connaissance?
Puisque le général était en train de poser des questions, une de plus ne pouvait pas nuire.
—Quel motif a causé votre évanouissement?
À cette demande, la comtesse répondit d'une voix émue:
—J'ai été saisie d'épouvante à la pensée du danger terrible qui menaçait une personne qui m'est chère.
—Une personne qui vous est chère? répéta le soldat qui se redressa en coq jaloux.
Et il accentua d'un ton sec:
—Peut-on la connaître?
À ces mots, la comtesse se troubla. Baissant les yeux, elle répondit d'une voix embarrassée:
—Vous êtes le seul, général, à qui je ne puisse avouer ce doux secret de mon coeur.
Le coq jaloux se transforma aussitôt en coq superbe et triomphant. Ce secret du coeur ne le connaissait-il pas? Le sommeil de la jolie femme le lui avait révélé. N'était-il pas «le beau Labor aimé» qu'elle voyait en ses rêves?
Ce fut donc d'une voix pleine de suffisance heureuse qu'il reprit, le sourire aux lèvres:
—Mais quel danger menaçait donc cette personne qui vous est chère?
—Vous le comprendrez quand je vous aurai appris le vrai nom de celui qui s'introduisait dans le château en se faisant passer pour comte de Méralec.
—Dites ce nom.
—Il s'appelle Coupe-et-Tranche, déclara Suzanne, dont la voix trembla de peur au nom du bandit redoutable.
À ce nom, de l'autre côté de la cloison où il était aux écoutes, le
Notaire fut secoué par un élan d'admiration.
—Bravo! pensa-t-il, l'adroite mâtine lui attache une ficelle de rude longueur!!!
En somme, le patriarche n'était qu'un auteur applaudissant sa propre pièce, puisque l'idée de faire passer Meuzelin pour le fameux chef des Chauffeurs était de lui. Mais comme il n'est défendu à personne de se trouver plus d'esprit qu'à quiconque, il reprit en se frottant les mains:
—Oui, elle a attaché une jolie ficelle à son pantin. Reste à savoir comment elle saura le faire danser. Si elle s'y prend bien, le général, avant une heure, aura fait loger douze balles dans le ventre du policier… Pas moyen que le gueux en réchappe!
—D'autant mieux qu'il est sous clef. On n'aura qu'à le retirer de la prison où Labor l'a fait enfermer après la fausse dépêche qui lui en intimait l'ordre, ajouta Cardeuc qui partageait la satisfaction du Notaire.
Les deux coquins étaient dans la joie de leur âme à la pensée de la prochaine exécution du policier. Ils croyaient déjà l'entendre protestant de toutes ses forces devant le peloton qui, malgré tout et suivant la consigne, coucherait le condamné sur le carreau.
—Son affaire sera toisée, en dépit de tout ce qu'il pourra dire, si, au moment de la fusillade, Labor ne se trouve pas sur le terrain de l'exécution pour se laisser embobiner par ses jérémiades, avança Cardeuc.
—Suzanne, espérons-le, saura retenir le général, riposta le Notaire.
Il achevait quand, tout à coup, il dressa l'oreille en disant avec surprise:
—Qu'a-t-il donc à brailler ainsi, notre militaire? Est-ce qu'il a avalé un clou?
Labor, en effet, menait beau tapage.
En apprenant que celui qu'il avait pris pour le comte de Méralec et avec lequel, une heure auparavant il causait encore, n'était autre que Coupe-et-Tranche, le général était d'abord resté abasourdi.
Puis, au souvenir de ce qui s'était passé, il était devenu furieux. Piétinant sur place avec ses grosses bottes, il bégayait d'une voix que la rage étranglait dans sa gorge:
—Cent millions de tonnerres!… Plus bête qu'un âne!… La dépêche ordonnait… moi, parole donnée! Je tenais ce sacripant! je l'avais sous la main!… et maintenant, va te faire lanlaire!!!
Et, en proie à une crise de colère bleue, il répéta comme un insensé:
—Plus bête qu'un âne!
À la vue du général se démenant de la sorte et piaillant de si étrange façon, Suzanne avait senti un fou rire lui monter aux lèvres. Elle parvint à le dominer et, donnant à son visage un air douloureusement étonné, elle demanda d'une voix inquiète:
—Qu'avez-vous donc, général?
—J'ai que je suis plus bête qu'un âne, redit-il.
Puis, jugeant que son explication était insuffisante, il fit un effort pour retrouver son sang-froid et débita d'une haleine:
—Apprenez que je viens de commettre une bêtise énorme!
—Vous m'étonnez! fit Suzanne, comme si on lui avançait une chose incroyable.
—Oui, continua le général, une bêtise monstrueuse! Ce matin, j'ai reçu de Paris une dépêche qui m'ordonnait de flanquer mon gueusard dans un cachot… Devinez ce que j'ai fait!
—Vous avez obéi, dit la comtesse d'un ton hésitant, car elle pressentait quelque anicroche.
—Obéi? Ah! ouiche! fit Labor, se reprenant de colère… Non, j'ai joué aux belles manières! Croyant m'adresser à un vrai comte de Méralec, je me suis contenté de lui demander sa parole de gentilhomme de ne pas quitter le château… Gentilhomme! Quel fichu imbécile j'ai dû lui sembler être quand il m'a donné sa parole, le bon apôtre!
À la pensée qu'il avait été dupe, Labor, se remettant à rager, hurla son antienne:
—Plus bête qu'un âne!!!
Si quelqu'un partageait complètement l'opinion que le général émettait sur son propre compte, c'était bien le Notaire qui, en entendant parler de la parole donnée, avait regardé tout penaud Cardeuc, en lui murmurant:
—Patatras! Notre manigance a fait long feu.
—Et Meuzelin, qui a dû prendre la clé des champs, va nous tomber sur les reins, plus ardent que jamais, répondit le Marcassin.
Cependant, Suzanne, cachant sa déconvenue, avait repris:
—Vous avez commis là une bien grave imprudence, mon ami.
C'était jeter de l'huile sur le feu que d'appuyer sur la faute du soldat:
—Et dire que j'ai renvoyé mes hussards à leur campement! lâcha-t-il désespéré.
Suzanne, à ces mots, vit un joint dont il fallait profiter pour savoir ce qui avait attiré le général à la métairie.
—Et vous allez rejoindre vos troupes à Ingrande pour ne plus revenir au château? Ce sont sans doute vos adieux que vous m'apportez ici? avança-t-elle à tout hasard.
—Mes adieux? non pas, comtesse. Pouvais-je m'attendre à vous rencontrer ici, vous que je croyais dormant au château, comme venait de me l'annoncer le drôle qui se prétendait votre époux.
—Alors, quelle cause vous a conduit ici?
Le général arrondit les bras, fit ses yeux en coulisse et modula sur l'accent galantin:
—Votre pensée, comtesse. Je m'en allais à la tête de mes escadrons quand, à la vue de la métairie, l'idée m'est venue de charger Cardeuc d'une commission pour vous, à qui votre sommeil m'avait empêché, au départ, de présenter mes respects.
—Quelle était cette commission?
—Je voulais vous faire avertir par votre métayer que la parole donnée par celui qui se disait comte de Méralec ne concernait que lui et n'entravait en rien votre liberté. Vous demeuriez maîtresse de sortir du château pour aller où bon vous semblerait.
Et, persuadé qu'il parlait à une femme folle de lui, Labor fit la roue en disant avec son énorme fatuité:
—Même à Ingrande, si le coeur vous disait.
Peu à peu il s'était rapproché de Suzanne. Aux paroles, il joignit le geste en passant prestement le bras autour de la taille de la jolie femme qu'il attira sur sa poitrine en répétant, le regard langoureux et la voix tendre:
—Si le coeur vous disait!
Dame! il se rappelait le «mon beau Labor, je t'aime!» murmuré en rêve et il y allait bon jeu bon argent.
Le Notaire, l'oeil à son trou, n'avait cessé d'observer la scène. Il souffla vivement à Marcassin:
—Il faut aller délivrer Suzanne. La porte est fermée au verrou, et il tient la belle de façon à ce qu'elle ne puisse se dégager. Il est temps de retirer au toutou le morceau de sucre qu'il veut dévorer.
Cardeuc hésita. Avant d'agir, il voulait décider avec le patriarche quelque parti à prendre au sujet de Meuzelin. Mais le Notaire le poussa vers la porte en insistant d'une voix pressée:
—Sauvons d'abord le morceau de sucre. Notre chien sautera tant qu'il ne l'aura pas croqué.
Et, après le départ de Coupe-et-Tranche, il se remit à son trou, en murmurant fort alarmé.
—Est-ce que Suzanne serait assez bête pour lâcher la friandise à cet idiot?
Mais il calomniait Suzanne.
Dans ces bras dont elle avait senti qu'elle ne pouvait s'échapper, elle s'était redressée noble et fière, le regard étincelant d'une indignation de femme vertueuse:
—Vous m'insultez, général! lâcha-t-elle.
Le bel homme s'attendait si peu à cette apostrophe que, bien involontairement, il desserra sa prise.
D'un bond, Suzanne fut à l'autre bout de la chambre, et, toujours farouche de vertu:
—Oubliez-vous que je suis comtesse de Méralec? demanda-t-elle d'un ton sec.
Comme Labor ahuri la regardait en baudet à qui on a retiré son picotin, elle poursuivit:
—Que je suis de ces femmes qui n'appartiennent qu'à un époux?
Le lourd amoureux répondit avec bêtise:
—Mais puisque cet homme n'est pas votre époux.
Madame de Méralec tourna vers lui son visage convulsé par un désespoir suprême; puis elle éclata en sanglots et, à travers ses mains dont elle se voilait la face pour cacher le feu d'une pudeur qui s'avoue vaincue, elle murmura:
—L'ingrat! il ne me comprend pas.
À coup sûr, la langue dut fourcher au général, mais dans son transport de joyeuse fatuité qui triomphe, il s'écria:
—Vous demandez ma main!!!
Et il tomba aux genoux de Suzanne dont il couvrit les mains de baisers moustachus.
Au même moment, la porte résonna sous le doigt du métayer qui frappait.
Suzanne montra au général le verrou fermé et murmura d'une voix doucement émue:
—Allez ouvrir, mon beau Labor; il ne faut pas compromettre celle qui aura bientôt l'honneur de porter votre nom.
Cette voix retentit si délicieusement aux oreilles du vainqueur, qu'il se crut en droit d'exiger une première concession de la pauvre créature qu'il avait subjuguée.
—Appelez-moi Mathieu, exigea-t-il.
Avec un ineffable sourire de tendresse, madame de Méralec répéta le petit nom imposé.
—Mathieu, allez ouvrir, dit-elle.
Quant au Notaire, qui n'avait perdu ni un mot ni un geste, il étouffait de son rire comprimé de l'autre côté de la cloison en se disant:
—Azor n'a pas eu son sucre!
De son côté, Labor allait ouvrir en pensant:
—Archi-folle de moi! J'en ferai tout ce que je voudrai quand elle sera ma femme!
Quand Labor eut tiré les verrous et ouvert la porte, il se vit en face de Cardeuc qui, tout respectueux, se hâta de dire:
—Un de mes batteurs en grange vient de m'annoncer que vous me demandiez. Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre, général. J'ai été porter mon grain au marché d'Ingrande d'où je reviens à l'instant… J'ai même rencontré sur la route, à mon retour, vos hussards qui regagnaient la ville.
Le Marcassin était venu si à propos frapper à la porte, que Suzanne ne pouvait douter que, de quelque manière, il n'eût assisté, de l'oreille ou des yeux, à ce qui s'était passé avec le général. Ce dernier était pour elle un tonton qu'elle se faisait fort de faire tourner à sa guise; mais il fallait que Cardeuc lui indiquât dans quel sens.
Ce fut pour arriver à ce début, sous le nez du général, qu'elle débita d'une voix dolente:
—Te voici, mon brave Cardeuc, obligé de me donner pour longtemps l'hospitalité sous ton toit, car, maintenant que les troupes ont quitté le château, je n'y retournerai pas. J'aurais trop peur de retomber aux mains de Coupe-et-Tranche qui, à cette heure, est maître de la Brivière.
—Et où il ne tardera pas à introduire sa bande… Il y aurait un beau coup à faire pour qui voudrait prendre toute la nichée, appuya le métayer.
Il n'y avait pas à s'y tromper pour Suzanne. Le Marcassin lui indiquait qu'il fallait faire revenir la garnison. Si elle restait à la métairie, on aurait toujours Labor sur le dos. Il gênerait la bande, dont la ferme était le quartier général. Au château, elle tiendrait mieux son soupirant sous sa coupe, sans compter que la troupe qui s'immobiliserait à la Brivière serait autant de distrait des forces dont disposait le général.
Pour mieux se faire comprendre à demi-mot de Suzanne, Coupe-et-Tranche insista:
—Oui, les soldats, en revenant, feraient une jolie rafle des
Chauffeurs.
—Crois-tu? fit Labor, mordant à l'hameçon.
Il eût été bien difficile de deviner que la courtisane venait à la rescousse du métayer, quand elle dit d'une voix résignée:
—À quoi bon? Ne serait-ce pas déplacer inutilement vos troupes?
Pensez-vous que Coupe-et-Tranche aura attendu leur retour?
—Pourquoi pas? Le gredin qui me croit toujours sa dupe, se figure que je vais le laisser libre à perpétuité dans le château sur sa parole de comte de Méralec.
Suzanne secoua sa tête charmante en femme que cette raison ne persuadait pas.
—Il aura dû s'enfuir. L'ordre de ce matin, m'avez-vous dit, commandait d'enfermer le comte de Méralec. Il aura jugé bon de ne pas attendre une nouvelle dépêche qui lui apporterait plus mauvais encore, et il a décampé.
—Alors, s'il est parti, vous pouvez rentrer à la Brivière, objecta logiquement le général.
—Oui, mais je tomberais dans les mains du scélérat une belle nuit qu'il se serait introduit dans le château que les soldats ont abandonné.
—Donc, laissez-moi y ramener une garnison, articula Labor en retournant l'argument.
Le meilleur moyen de se faire arracher un oui était de dire non. Suzanne ne s'en fit pas faute.
—Non, non, fit-elle. Laissez vos soldats à leur cantonnement d'Ingrande. N'ai-je pas pris le parti le plus prudent en venant me réfugier sous le toit de mon fidèle serviteur? Je n'ai pas ici toutes mes aises, il est vrai; mais à la guerre comme à la guerre!… Je prendrai mon mal en patience jusqu'à ce que vous ayez fait fusiller le drôle qui a osé se jouer de vous en se disant mon époux.
—Ce ne sera pas long! gronda le soldat dont la bile se remua au souvenir qu'il avait été berné.
—Oh! pas long? répéta Suzanne, il faudrait d'abord tenir votre homme qui, à cette heure, court les champs. Je crois bien qu'il vous faudra aller le chercher maintenant au milieu de sa bande.
—Cette bande, un habile homme me l'amènera sous la main. Il m'a été désigné par la dépêche que j'ai reçue ce matin, affirma Labor avec une assurance dédaigneuse.
Suzanne et le métayer, en entendant parler de la dépêche, avaient échangé un coup d'oeil. Il ne pouvait s'agir que de Croutot dont ils avaient écrit le nom dans la missive.
—Ah! fit la courtisane, un habile homme, dites-vous? Il vient sans doute de Paris?
—Non, il est du pays. C'est un nommé Croutot.
Il y eut entre la courtisane et Cardeuc un nouveau coup d'oeil joyeux.
L'affaire était dans le sac.
—Ce matin, j'ai expédié à Beaupréau, où demeure cet homme, un hussard qui, malheureusement, ne l'a pas trouvé. Il venait de sortir, a annoncé une voisine.
En écoutant le général, Cardeuc n'avait pas bronché, mais la colère lui était montée au cerveau.
—Le Notaire avait raison. Croutot est un traître que je tuerai, pensa-t-il.
Mais pour tuer Croutot, il fallait le tenir. Qu'était-il devenu? Parti de son domicile, il n'avait pas paru au château et on l'attendait toujours à la métairie.
Comme si elle eût compris la pensée du métayer, Suzanne demanda:
—Voulez-vous, général, que, de la métairie, on expédie un nouveau messager à Beaupréau, qui, s'il parvient à retrouver Croutot, l'envoie vous rejoindre à Ingrande?
—Pourquoi à Ingrande et non pas au château? fit Labor revenant à ses moutons.
—Mais; parce que vous retournez à vos cantonnements.
—Vous me refusez donc de rentrer à la Brivière?
—Je ne m'y croirais pas en sûreté.
—Même si je vous y ramenais une garnison?
—Vous pouvez mieux employer vos soldats, croyez-moi.
Le général se rapprocha de Suzanne et baissant la voix pour ne pas compromettre la noble dame de Méralec devant le paysan Cardeuc, il lui demanda:
—Ainsi donc, belle adorée, vous avez la cruauté de me refuser la douce joie de vous protéger? Celui qui doit être bientôt votre époux n'a-t-il pas le droit de veiller à l'avance sur son bien?
Puis, comme elle résistait encore, l'homme aimé fronça la bouche en cul de poule, fit des yeux de chat qui s'oublie sur la cendre, et d'une voix qu'il crut langoureuse:
—Ma belle Clotilde, ne suis-je donc pas à tout jamais votre Mathieu? demanda-t-il.
Au lieu de répondre, Suzanne se précipita brusquement sur le sein de son
Mathieu.
En sentant le buste de son idole se trémousser entre ses bras, Labor crut qu'elle sanglotait d'une joie pudique.
Pas du tout, elle pouffait de rire.
Alors, avec un large sourire plein d'indulgence pour tant d'amour et d'une voix sévère:
—Allons, ma jolie entêtée, dit-il, permettez-moi de vous ramener dans le château de vos ancêtres.
Le général allait déposer sur son front un baiser d'époux, quand il tourna brusquement la tête au bruit d'un pas qu'il entendit derrière lui.
À côté du métayer Cardeuc, il aperçut un beau vieillard à la chevelure d'un blanc de neige, à l'air vénérable et calme de ces justes qui vont bientôt toucher aux vérités éternelles; bref, une de ces têtes qui commandent le respect et appellent presque une génuflexion.
L'imposant vieillard, les deux mains étendues comme s'il bénissait le général, prononça d'une voix lente et calme, pleine d'une conviction sincère:
—Heureux ceux qui s'aiment d'amour pur, car le Seigneur est avec eux!
C'était cette canaille de Notaire qui venait de quitter sa retraite pour faire son entrée en scène.
—Un saint descendu de son cadre! pensa le général à la vue de ce patriarche.
Et le vénérable vieillard, levant un doigt au ciel, continua:
—L'Écriture a dit: «Que le lion superbe défende la faible brebis imprudente.» En conséquence, général, faites votre devoir en ramenant vos soldats.
—Oui, mon père! lâcha Labor subjugué par tant de majesté.
Une minute après, remonté à cheval, il courait à franc étrier sur la route d'Ingrande.
Il venait de partir quand entra Sans-Pouce pour dire au métayer:
—Court-Talon est arrivé et il demande à vous parler au sujet du
Beau-François.
Court-Talon, Chauffeur émérite, qui, dans le jour, se transformait en tireur de sable des bords de la Loire, était un gars rusé qui mangeait à deux râteliers ou, pour mieux dire, qui, faisant déjà partie de la bande de Coupe-et-Tranche, s'était, sur l'ordre de ce dernier, enrôlé dans la troupe du Beau-François. Il était l'espion du Marcassin qui, s'étant juré de se débarrasser du colosse, assez osé pour venir chasser sur son domaine, avait besoin d'être informé de tous les pas de son rival.
—Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il à Court-Talon, qu'il interrogea en présence du Notaire.
—Il y a que le Beau-François a disparu. Hier soir, il est parti en aventure avec trois gars, annonçant qu'il serait de retour vers le milieu de la nuit. Ce matin, il n'a pas reparu. Alors on s'est mis à sa recherche…
—Oh! oh! interrompit Cardeuc en ricanant; quels dévoués que les hommes du Beau-François, pour s'alarmer ainsi!
—Ah! je vais vous dire, fit Court-Talon en souriant à son tour: ce n'est pas du dévouement qu'ils éprouvent pour lui, c'est bel et bien de la méfiance. Ils ont dans l'idée que le géant s'apprête à lever le pied en emportant le magot et en les abandonnant dans le gâchis.
—On s'est donc mis à sa recherche? répéta le métayer pour le ramener à son sujet.
—Comme je vous le disais et on a rapporté de drôles de nouvelles, allez! Figurez-vous que, sous un petit couvert de bois, le long du mur d'enceinte du parc de la Brivière, on a retrouvé les hommes, partis avec le Beau-François, tous les trois étranglés. Couchés sur l'herbe, ils ont dû être surpris quand ils dormaient. Ah! celui qui leur a serré le gaviot peut se vanter d'avoir une rude poigne! ils avaient le gosier aplati!
Sans s'arrêter à cet éloge qui, indirectement s'adressait à lui, puisque c'était lui qui, la nuit dernière, avait expédié les trois drôles, Coupe-et-Tranche reprit:
—Et le Beau-François?
—Voilà où est le mystère, de lui, nulle trace.
Mieux que personne, Cardeuc savait ce qu'était devenu le colosse, puisque, lorsqu'il était attaché à l'arbre, il avait vu le Beau-François se glisser dans l'ouverture du souterrain et qu'il savait, par Suzanne, que son ennemi, perdu dans l'obscurité et les méandres des couloirs, devait, à cette heure, y pester de rage et de faim; mais la pensée lui était brusquement venue de profiter de la circonstance qui s'offrait pour anéantir la bande de son rival.
Aussi lâcha-t-il en traînant cette phrase:
—Oh! le Beau-François doit être loin, s'il court encore depuis qu'il a fait son coup.
—Quel coup? demanda Court-Talon étonné.
—Comment, niais, tu n'as rien deviné? Tu n'as pas compris que le Beau-François avait trouvé un coup à faire au château de la Brivière… et même un coup si fructueux qu'en pensant qu'il lui faudrait partager avec ses trois hommes, il a réglé leur compte en les étranglant?
—Il est bien assez canaille pour ça! fit Court-Talon, acceptant tout d'abord cette version.
Mais la réflexion lui en fit rabattre.
—Un coup, redit-il, quel coup le Beau-François pouvait-il avoir la hardiesse de tenter dans le château de la Brivière, tout bondé de hussards?
—Erreur! mon garçon, il n'y a plus un soldat au château. Tu peux aller sans crainte t'en assurer, affirma Cardeuc.
Dans la persuasion que Meuzelin, tout heureux d'avoir été laissé libre par le général, devait avoir détalé au plus vite, avec les siens, de la Brivière, le métayer continua:
—Non seulement les soldats ne sont plus au château, mais je doute qu'à cette heure, il s'y trouve âme qui vive.
Court-Talon ouvrit des yeux tout grands de surprise joyeuse.
—Mais alors, fit-il, on peut donc dévaliser le château?
—Tout à l'aise, appuya Coupe-et-Tranche.
La surprise du gars changea de nature à cette réponse.
—Et vous ne profitez pas de l'occasion? demanda-t-il avec un léger accent de reproche.
—Oh! moi, dit dédaigneusement le chef, j'ai en vue un plus gros gibier à chasser… Encore un envoi du gouvernement à intercepter comme l'avant-dernière nuit.
Court-Talon, on l'a dit, mangeait à deux râteliers; c'est-à-dire qu'il avait part au butin des deux bandes. Il se demanda aussitôt pourquoi ce dont on ne voulait point à droite n'irait pas à gauche. Seulement, il lui fallait le consentement de Coupe-et-Tranche, son vrai chef.
—Puisque vous n'en voulez pas, est-ce qu'on ne pourrait pas souffler un petit mot du pillage de la Brivière à la bande du Beau-François? Ça la consolerait un peu de la disparition du géant.
Cardeuc prit son air bon enfant.
—Pourquoi pas? dit-il. Je ne suis pas égoïste, moi. Mon avis est qu'il faut que tout le monde vive.
Le gars prit ses jambes à son cou.
Le Notaire avait assisté à la scène sans souffler mot. Sitôt Court-Talon décampé, il secoua la tête d'un air approbateur en disant:
—Pas mal imaginé! Vraiment pas mal! La troupe que le général va ramener au Château y trouvera les hommes du Beau-François et leur taillera des croupières.
—Et alors, le géant imbécile, si je le rattrape quand il sera privé de sa bande, réglera son compte avec moi, gronda Cardeuc avec l'accent d'une rancune féroce.
Cependant Court-Talon avait continué sa course dans la direction du château. C'était un cadet fort intéressé, mais prudent aussi, à la façon des chats qui, avant d'entamer la pâtée, la tâtent dix fois de la patte par peur de l'avaler trop chaude. En conséquence, il avait décidé de vérifier si la Brivière était réellement aussi déserte que le chef l'avait annoncé.
Il rôda devant la grille d'honneur. La solitude de la cour et, dans les communs qui la bordaient, les portes des écuries tout ouvertes lui prouvèrent le départ des troupes.
Mais ce silence n'était-il pas un piège pour attirer des visiteurs incongrus à qui on ménageait un accueil par trop rude? Ne se pouvait-il pas que les soldats fussent massés dans le parc, attendant l'heure d'exercer l'hospitalité à coups de fusil?
Il résolut d'inspecter le parc en y pénétrant par quelque brèche de la clôture et, en conséquence, il suivit la muraille en quête d'un point d'escalade.
Au bout d'un quart d'heure de marche il s'arrêta devant une lézarde dont les pierres saillantes formaient une sorte d'échelle pour grimper. Il fut bien vite de l'autre côté du mur, et, marchant avec précaution, l'oeil au guet, l'oreille, en éveil. À son centième pas, il tomba en arrêt et se tint immobile.
D'un taillis touffu qui se dressait sur sa gauche, sortait une voix assourdie qui grognait hargneusement:
—Ce n'est pas grave, mais il faudrait bander la plaie pour arrêter le sang… Et j'ai laissé mon mouchoir dans le bec du Croutot dont j'ai aussi entouré la tête avec ma cravate.
Et la voix enfila une kyrielle de jurons de douleur et de colère.
—C'est l'organe du Beau-François se dit Court-Talon.
D'aller droit au chef il se garda bien. Tout au contraire, dépassant le taillis, il s'avança toujours, mais négligeant ses précautions de prudence, pour que le colosse, en l'entendant, crût l'avoir aperçu le premier.
—Court-Talon! appela aussitôt le géant.
Le gars marcha au taillis et s'ébahit de surprise feinte à la vue du colosse.
—Que fais-tu par ici? demanda François.
—Tout à l'heure en passant devant le château, j'ai vu que la garnison était partie. Alors l'idée m'est arrivée qu'il y avait peut-être à frire pour nous et je venais, par le parc, afin d'étudier les lieux avant de vous faire mon rapport, répondit Court-Talon se donnant les gants d'une démarche dont il eût été trop dangereux pour lui de faire remonter l'initiative à Coupe-et-Tranche.
Le Beau-François ne voulut pas avoir été devancé par un de ses hommes.
—Trop tard, fiston! Tu vois que je t'avais prévenu, dit-il en gouaillant.
—Je vois aussi que vous êtes blessé, fit le gars en regardant la cuisse ensanglantée du géant.
—Un simple accident. En passant dans une coupe du parc; une glissade m'a fait tomber sur un chicot, déclara le Beau-François, jugeant inutile d'avouer un coup de fusil.
Ensuite il reprit:
—Tu n'es pas assez fort pour m'aider à sortir d'ici… Prête-moi ta cravate pour bander la plaie, puis tu iras chercher les camarades; car, comme tu l'as dit, il y a gras à frire au château.