XIV

Le lendemain matin, ce fut Croutot qui me réveilla. Son expédition nocturne et amoureuse avait-elle réussi? C'était à jurer que non, car sa mine renfrognée était loin d'attester une victoire. Feignant d'ignorer qu'il eût couru le guilledou, je m'informai comment il avait passé la nuit.

—Je n'ai fait qu'un somme, m'annonça-t-il avec aplomb.

Dès que je fus habillé, le nabot témoigna la plus grande impatience de gagner l'étude.

—Nous allons tout de suite nous mettre à l'oeuvre pour la nouvelle visite des papiers, dit-il.

—Oh! oh! fis-je, pas avant que, suivant ma coutume de chaque matin, je n'aie avalé la tasse de café au lait que Césarine va m'apporter.

—Ah! Césarine va venir? dit vivement le nain, dont la mine se fit plus morose.

Il achevait quand ma cuisinière entra, portant ce premier déjeuner sur un plateau où se trouvaient deux tasses.

—J'ai pensé que tu ne serais pas fâché de te rincer aussi le bec avec du café, et j'ai doublé la ration à ton intention, Bas-des-Reins, débita-t-elle.

—C'est bien, lâcha tout sec Croutot.

—La Faublin se rebiffa à pareil ton, et, de sa voix narquoise et canaille:

—Tiens! lâcha-t-elle, est-ce que je t'ai vendu des haricots qui n'ont pas cuit, puceron! Fais-moi donc l'amitié d'exhiber un museau plus gracieux… Et, tu sais? que je ne te le dise pas deux fois. Je n'aime un petit chien que quand il fait le beau.

J'aurais dû m'interposer en rabattant le ton de ma servante. Je n'en fis rien, et quand Césarine fut partie, je pris un ton doucereux pour dire au nabot, qui était resté muet devant l'algarade de cette fille:

—J'ai eu besoin de me souvenir de la vieille amitié qui vous lie à
Césarine pour ne pas la rappeler au respect qui vous est dû.

Je supposais qu'il allait me répliquer. À mon étonnement, il abandonna ce sujet pour dire:

—Vite aux papiers de l'étude.

Que s'était-il donc passé, cette nuit entre la Faublin et l'avorton qui les rendît, elle si haute de verbe, lui si souple d'échine?

—Soit! passons dans mon cabinet, dis-je après avoir vidé ma tasse.

Je me dirigeais vers la porte de communication quand, de l'autre côté, rentra Césarine, qui avança la main en disant:

—Voici ce que vous avez perdu.

Et elle me remit un trousseau de clefs que d'habitude, je plaçais dans la poche de mon gilet. J'étais si sûr de les y retrouver encore que, tout machinalement, je portais la main à cette poche. Elle était bien vide. Pourtant, je me souvenais que, la veille, en me déshabillant, mes doigts avaient encore palpé ces clefs sous l'étoffe.

—Où as-tu ramassé ce trousseau? demandai-je avec une vive surprise en regardant la Faublin.

Ses lèvres se remuèrent pour une réponse; mais avant d'en lâcher le premier mot, Césarine tourna vers le nabot un regard qui, immédiatement, appela mes yeux sur le bout d'homme. Il était un peu pâle, et d'une mine suppliante au possible, il invoquait la discrétion de ma servante.

—J'ai trouvé ce paquet sur votre descente de lit. Il a probablement glissé de votre vêtement lorsque vous vous êtes déshabillé hier ou habillé ce matin, déclara-t-elle.

Cela dit et après un mince sourire moqueur à l'adresse de Croutot, elle regagna sa cuisine en ajoutant:

—Le meilleur moyen de ne pas perdre ses clefs, c'est encore, le soir, en se couchant, de les fourrer sous son traversin.

Était-ce un conseil qu'elle me donnait? Je n'aurais pu l'affirmer; mais j'eus la certitude que mes clefs m'avaient été volées par Croutot qui les avait perdues en je ne savais quel endroit que la Faublin, au dernier moment, n'avait pas voulu m'avouer. La veille, quand je m'étais réveillé pour voir le marmouset s'évader de la chambre, il venait indubitablement de retirer les clefs de mon gilet.

Je passai dans mon cabinet, suivi par mon ange gardien qui fredonnait comme s'il était étranger à la scène qui avait eu lieu.

Le trousseau, en plus des clefs de quelques meubles de mon logis, comprenait celles de mon bureau et de ma caisse.

—Est-il venu visiter nuitamment mon bureau? me demandai-je en l'ouvrant devant Croutot dont le regard s'attachait sur moi tout inquiet comme s'il eût craint le résultat de mes investigations.

C'était un bureau à cylindre. Quand le mouvement de rotation eut découvert et avancé devant moi la tablette d'appui, un seul coup d'oeil jeté sur les papiers qui s'y étalaient la veille me suffit pour m'apprendre la vérité. Mon bureau avait été ouvert. Une main avait bouleversé mes papiers qu'elle avait négligé de remettre bien en place.

Rien, sur mon visage, n'avait bronché qui pût révéler le résultat de mon examen à Croutot dont je sentais le regard peser sur moi. Quand je levai les yeux vers lui, je le vis en proie à une sorte d'angoisse qui se traduisit par cette question:

—Eh bien?

Son «Eh bien?» voulait demander si je m'étais aperçu qu'on eût ouvert mon bureau. Mais il comprit toute l'imprudence de son interrogation et il se hâta de compléter sa phrase en ajoutant:

—Eh bien? Par quoi commençons-nous la journée?

—Mais, d'abord, mon brave Croutot, par recevoir les clients qui attendent, répondis-je de mon ton le plus bonhomme.

Avant qu'il pût me poser une nouvelle question, je donnai le coup de sonnette par lequel, chaque matin, je prévenais mes clercs que j'étais visible pour les clients qui attendaient dans l'étude. Puis je lui indiquai près de moi, la place que, suivant son devoir d'ange gardien, il allait occuper pendant les consultations de ma clientèle…

Pour moi, il était avéré que Croutot m'avait volé mes clefs pour visiter mon bureau pendant la nuit. Mais qu'est-ce qu'il y avait trouvé et pris? Une autre question se dressait aussi dans mon esprit. Après sa fouille, quand le nain aurait dû remettre le trousseau dans la poche de mon gilet, comment se faisait-il qu'il m'avait été rapporté par Césarine!

Les clients se succédèrent dans mon cabinet, nombreux et bavards. Ce ne fut qu'au bout de longues heures que je me retrouvai en tête-à-tête avec le nain.

Alors je n'y pus tenir. Mon impatience, énervée par ces heures de contrainte, éclata sans préambules. Du reste, avec Croutot, tel que je le jugeais, il ne fallait pas mettre de mitaines. Comme, avant de le refermer, je jetais un dernier coup d'oeil sur les tablettes de mon bureau, l'avorton, mis en éveil par cette inspection, me demanda:

—Que cherchez-vous donc?

Je saisis la balle au bond en lui répliquant à brûle-pourpoint:

—Je cherche à deviner dans quel but vous êtes venu fouiller dans mon bureau cette nuit après m'avoir volé mon trousseau de clefs.

Au lieu de nier, ainsi que je m'y attendais, le pygmée me répondit carrément:

—Oui, c'est vrai! je vous ai pris votre trousseau dans cette intention,
Seulement, je n'ai pas mis mon projet à exécution… c'est un autre.

—De vos amis? dis-je moqueusement.

—Ah! fichtre! non, par exemple! lâcha le nabot en bondissant de colère.

—Quel est cet autre? demandai-je vivement.

—L'amant de Césarine Faublin. Un grand diable du nom de François, avec lequel je me suis rencontré cette nuit.

—Où? fis-je.

Il hésita un peu, puis il y alla bon jeu bon argent en me disant tout net:

—Mieux vaut que je vous confesse la chose carrément. Écoutez donc. L'idée m'était venue que votre bureau, qui a été celui d'Aubert, devait contenir des compartiments secrets où votre prédécesseur pouvait avoir caché quelques notes ou pièces compromettantes. Il a été si brusquement arrêté et si vite emmené d'ici, qu'il n'est pas impossible que le temps lui ait manqué pour retirer de leur cachette et brûler ces papiers.

Je vous dérobai donc vos clefs pendant que vous dormiez, et je me glissai hors de la chambre, pour gagner votre cabinet.

Me réservant de n'allumer une bougie que quand je serais arrivé dans le cabinet, je suivais donc le couloir de dégagement sur la pointe du pied et en pleine obscurité, lorsque, en longeant une porte, je vis une lueur filtrer sous cette porte.

C'était la chambre de Césarine qui, cette lumière me le prouvait, ne dormait pas encore à cette heure avancée de la nuit.

Ma main, qui tâtait, rencontra la clef sur la serrure. À ce contact, le diable me tenta et je fis jouer la clef. Par malheur, j'opérai à contresens et je donnai le double tour. Il me fallut donc tourner à l'inverse. Ces deux mouvements n'avaient duré que vingt secondes, mais ils avaient évité une surprise à Césarine ou, pour mieux dire, à l'amant qu'elle avait reçu dans sa chambre.

Quand enfin je poussai la porte, la Faublin, qui s'était jetée à bas du lit, avait déjà fait trois pas à ma rencontre.

—Tiens, c'est toi, Bas-des-Reins? dit-elle à mi-voix. Est-ce que tu viens me demander quel vent souffle en Suisse?

Puis, aussitôt:

—Qu'as-tu donc à la main? demanda-t-elle, le regard subitement attiré par le reflet lumineux que la lueur de la bougie donnait à l'acier poli des clefs du trousseau que je tenais, un doigt passé dans l'anneau.

Un coup d'oeil lui suffit pour ne pas attendre ma réponse.

—Ah ça, reprît-elle, on dirait les clefs du patron. Et, en riant, elle débita:

—Est-ce que, parmi tes fonctions d'ange gardien, il en est une qui consiste à aller visiter la caisse du patron pendant qu'il ronfle?

Tout en me parlant, elle avait reculé de quatre ou cinq pas dans la chambre et j'avais avancé d'autant, de sorte que j'avais dépassé la bougie, posée sur le somno, qui, à ce moment, m'éclairait le dos, envoyant mon ombre sur la muraille.

Tout à coup, au-dessus de ma silhouette, je vis se dresser une autre ombre gigantesque. Un homme de la plus haute taille avait surgi derrière moi.

Je n'eus pas le temps de faire volte-face. Un bras venait de se nouer autour de mon cou avec une telle vigueur que je fus presque suffoqué. Puis une énorme main, aussi large qu'une éclanche de mouton, emmanchée à un autre bras, vint me retirer le trousseau des doigts.

—Césarine, ouvre le placard, commanda une voix rauque.

Quand la Faublin eut obéi, je fus soulevé de terre tout aussi facilement qu'une plume, par ces deux mains terribles qui, en paralysant si bien mes mouvements qu'il m'était impossible de me retourner pour voir mon enleveur, me portèrent dans le placard, la face contre la muraille. Avant que je pusse tourner la tête, la porte s'était refermée, la serrure avait joué et je me trouvais claquemuré dans la plus complète obscurité.

De celui qui venait de me jouer ce mauvais tour, je ne connaissais que sa haute silhouette, vue sur la muraille, qui m'avait appris que c'était un géant.

Dans mon trou, j'entendis quelques chuchotements, puis la porte s'ouvrit et, si grand soin qu'il prît d'assourdir sa marche, il me fut facile de deviner que le géant s'éloignait.

—Il va se servir des clefs, me dis-je.

La Faublin était restée dans la chambre. Une petite toux me trahit sa présence.

Je frappai doucement à la porte en disant d'une voix suppliante:

—Césarine, ouvre, laisse-moi m'en aller.

—Oh! oh! fit-elle en goguenardant, comme c'est peu galant de ta part, Bas-des-Reins! Tu m'as tracassée toute la journée pour venir cette nuit dans ma chambre et, à cette heure, à peine y es-tu entré que tu veux décamper. Vrai! ce n'est pas galant.

Sa raillerie m'exaspéra. Je frappai du poing contre la porte à plusieurs reprises.

—J'ai oublié de te donner un avis, reprit-elle d'un ton alarmé par ce tapage. François m'a chargé de te prévenir que si tu ne te tenais pas gentil dans ta boîte, il t'étranglerait à son retour.

Sauf de savoir que le colosse, amant de Césarine, se nommait François, je n'avais rien gagné à ma tentative. Je restai donc muet et immobile.

Au bout d'une longue demi-heure, j'entendis le géant rentrer. Cette fois, ils furent moins prudents qu'au début où ils avaient chuchoté. Bien qu'il baissât la voix, le mécontentement fit oublier au colosse de mieux la surveiller, car je l'entendis qui disait:

—Pas un sou dans la caisse! C'est un vrai raffalé, ton notaire. Dans le bureau, pas un liard.

—Le meuble ne possède-t-il pas de cachette?

—Si, deux. Avec mon expérience d'ancien ébéniste, je n'ai pas été long à les trouver. Elles ne contenaient rien autre qu'un méchant chiffon de papier que je t'apporte… Le voici.

—La belle avance! Je ne sais pas lire? grogna la Faublin hargneusement.

—Je te le lirai la prochaine fois.

—Pourquoi pas tout de suite?

—Parce que voici le jour et que j'ai tout juste le temps de détaler.

Et il partit après cette recommandation dernière:

—Attends au moins un bon quart d'heure avant d'ouvrir la cage à ton oiseau et préviens-le que s'il ouvre le bec, je lui tordrai le cou.

Suivant sa consigne, la Faublin laissa passer dix bonnes minutes avant de me délivrer de mon placard.

—Allons! ouste! retourne à ton lit… et, tu sais? dans ton intérêt, motus devant le patron, me recommanda-t-elle en me poussant vers la sortie de la chambre.

Un souvenir me fit résister.

—Et mon trousseau de clefs? dis-je.

—C'est, ma foi vrai! François l'a emporté sans y penser, fit-elle un peu ébahie.

À ce moment, un sifflement, modulé prudemment, monta de la rue sous la fenêtre. Césarine, à ce signal, se hâta de me dire:

—C'est lui qui revient. Il se sera aperçu de son oubli et il rapporte les clefs. Attends un peu. Je vais descendre pour aller te les chercher.

Et elle s'éloigna. Sitôt seul, mon premier soin fut de chercher si, dans la chambre, je n'apercevrais pas ce bout de papier que le géant avait trouvé dans la cachette du bureau et qu'il avait remis à Césarine en renvoyant à plus tard de lui en faire la lecture.

Au lieu de le mettre en poche, la Faublin l'avait déposé sur le somno, au pied du bougeoir.

Je m'élançai vers lui pour le lire.

C'était bien, comme l'avait dit François, un chiffon de papier, car c'était un fragment de lettre. Peut-être que ce coin de papier, retenu par quelque obstacle du compartiment, s'était déchiré de la lettre quand Aubert, probablement à la hâte, avait vidé la cachette des papiers qu'elle contenait, pour les anéantir.

Voici ce que je lus sur ce fragment de lettre:

«… Si je venais à mourir, le marquis de la Brivière, que j'en ai averti, ou mon fils, qui sait tout, vous indiquerait le caveau où j'ai tout enfoui, avec les trois cent mille livres que je destine à ma Julie et dont, comme nous en sommes convenus, vous…»

Là s'arrêtait la teneur du papier dont le verso était blanc.

J'eus le temps de lire ces lignes deux fois pour mieux me les mettre en mémoire avant la rentrée de Césarine, qui reparut tenant en main le trousseau de clefs.

—C'était bien pour les clefs, que François était revenu sur ses pas, m'annonça-t-elle.

—Alors, donne-les-moi, dis-je, en avançant la main.

—Pas de ça! pas de ça! mon roquet, fit-elle moqueusement. Je veux t'éviter la tentation d'aller fourrer ton nez dans la caisse de Taugencel. Je les rendrai au patron lui-même demain matin, en lui disant les avoir trouvées sur sa descente de lit où elles seront tombées d'une poche de son gilet.

J'aurais dû lui répondre qu'après la visite du François je n'avais plus que faire au bureau ou à la caisse, mais c'eût été lui apprendre que, du fond de mon placard, j'avais tout entendu de leur conversation, si bas qu'ils eussent baissé le ton.

—Soit, fis-je simplement.

—Ouste! ouste, retourne à ton chenil, roquet, dit-elle en me poussant alors hors de sa chambre dont elle referma la porte.