XV

Du fond de leur caveau, Meuzelin, Fil-à-Beurre, Pitard avaient écouté attentivement le récit que, là-haut, le notaire Taugencel faisait au Marcassin et à Suzanne des exploits de Croutot.

Les sourdes détonations d'armes à feu avaient cessé, ce qui témoignait que le général Labor avait fini de fusiller ses prisonniers et qu'il devait s'être mis à la recherche de ceux des bandits qui lui avaient échappé.

Bien que maintenant, et puisque Pitard s'était fait fort de les faire sortir de leur retraite, Meuzelin pût aller retrouver sans crainte le général, il lui tardait sans doute moins de savoir comment Labor s'était tiré d'affaire que de connaître la fin de l'histoire de Croutot, car, après avoir consulté sa montre, il murmura à son voisin Fil-à-Beurre:

—Si nos coquins de là-haut attendent la nuit pour se soustraire au général, il s'en faut encore de cinq heures. Le Notaire a le temps de filer un long chapelet sur le compte de Croutot. Écoutons toujours.

* * * * *

Cependant, Taugencel, dans le caveau supérieur, avait continué sans se douter du supplément d'auditoire à l'affût de ses paroles:

—Vous devinez avec quelle attention j'avais écouté mon ange gardien me racontant son aventure de la nuit.

Ces quelques lignes, lues par Croutot, sur ce fragment de lettre trouvée par François dans le compartiment secret du bureau ne nous mettaient-elles pas sur un commencement de trace du trésor?

Du moment que l'existence du compartiment secret nous était révélée nous n'eûmes pas de peine, à le trouver et à en découvrir le mécanisme.

Il était bien vide!

Au dernier moment, peut-être bien même quand ceux qui venaient l'arrêter frappaient à sa porte, Aubert, pour les jeter au feu, en avait retiré les papiers compromettants et, dans sa précipitation, il n'avait pas vu, déchiré probablement par une ferrure du mécanisme, ce lambeau de lettre que le colosse avait apporté à sa maîtresse Césarine.

—Par qui cette lettre peut-elle avoir été écrite? m'écriai-je quand Croutot, une seconde fois, m'eut récité le passage qu'il avait retenu en sa mémoire.

Tout à coup la figure du nabot s'illumina d'une joie immense. Il demeura l'oeil fixe, rêveur et murmurant de souvenir:

—Marquis de la Brivière… mon fils… caveau où j'ai tout enfoui… trois cent mille livres de Julie.

Et, brusquement, la lumière s'était faite en son esprit; il bégaya d'une voix brisée par une satisfaction indicible:

—Les millions d'Aubert ont été remis à madame de Biéleuze, l'ex-maîtresse du marquis de la Brivière, dont elle a eu, disent les mauvaises langues de Beaupréau, cette Julie dont elle a confié la première enfance à la vieille Faublin, la mère de Césarine.

Et, avec une conviction profonde, il ajouta:

—Oui, c'est madame de Biéleuze qui tient en dépôt les millions d'Aubert.

Alors je secouai la tête en disant:

—Le malheur est que Césarine connaîtra ce secret aussitôt qu'elle saura le contenu de ces lignes que son amant a promis de lui lire à leur premier rendez-vous.

—Nenni! nenni! lâcha Croutot triomphant le grand butor en sera fort empêché, attendu que j'ai volé le papier… tenez, le voici.

—Oui, mais le François, lui, doit l'avoir lu, objectai-je en prenant l'écrit qu'il me tendait.

—S'il en avait connu la teneur, il aurait eu tout aussi court de l'apprendre à sa maîtresse que d'en renvoyer la lecture à plus tard, me répliqua Croutot.

Il avait raison. Nous en conclûmes que le colosse, comme sa maîtresse, devait ignorer le contenu de ce fragment de lettre.

Nous étions donc à peu près certains qu'Aubert avait confié ses millions à la comtesse de Biéleuze mais cela ne nous faisait guère une plus belle jambe. Notre devoir était d'aller dénoncer la dépositaire à la Commune. Or, la Commune aurait fait couper le cou à la comtesse et confisquer le magot, qui nous aurait passé sous le nez.

—Il faudrait pouvoir attirer la comtesse à Paris. À défaut d'un aveu que nous n'aurions pu obtenir adroitement, nous le lui arracherions par la peur, en la menaçant d'une dénonciation, proposai-je.

Oui, comment faire accourir la comtesse du fond de son pays sans exciter sa défiance? Aubert seul aurait eu ce pouvoir.

Un bienheureux hasard nous vint tout à coup en aide.

Le lendemain, je reçus de province une lettre adressée à mon prédécesseur Aubert. La difficulté des communications faisait alors que les événements de Paris… quand une chance extraordinaire les faisait connaître dans les départements… n'y étaient appris que deux, voire trois mois plus tard. Donc celui qui avait écrit à Aubert ignorait encore que celui-ci était mort depuis six semaines.

Jugez de notre joie quand, après avoir ouvert cette missive, nous la vîmes signée de madame de Biéleuze. Je vous en résume le contenu. La comtesse écrivait au tabellion de vouloir mettre ordre à ses affaires et elle annonçait son intention de venir à Paris. Puis elle ajoutait cette phrase: «À moins qu'il ne règne à Paris, comme on me l'assure, quelque maladie pernicieuse qui m'en rendrait le séjour dangereux. En ce cas, veuillez m'en avertir par un mot qui m'attendrait à l'auberge du Grand-Chêne, à Laval, où je dois très prochainement aller. Si votre lettre m'annonce que je peux me risquer sans crainte, je profiterai, alors du chemin fait et je continuerai ma route jusqu'à la capitale.»

—Ça, c'est une phrase à lire entre les lignes, dit Croutot, après en avoir pris connaissance. La comtesse, sachant qu'Aubert est surveillé, veut simplement lui dire: «Afin d'éviter les soupçons, pour vous comme pour moi, est-il imprudent que j'aille à Paris? Voilà le vrai sens.

—Et elle va aller attendre la réponse à l'auberge du Grand-Chêne de Laval… où elle l'attendra longtemps, si c'est défunt Aubert qui doit jamais la lui faire, ajoutai-je en riant.

—Aussi faut-il la faire nous-mêmes, proposa l'avorton.

Il prit une feuille de papier sur laquelle il écrivit ces quelques mots: Aubert a été guillotiné! et signa: Un clerc.

—Diable! fis-je après avoir lu, cela n'encouragera pas la comtesse à venir à Paris.

—Bien au contraire. Une terrible inquiétude la torturera à ce point que, coûte que coûte, elle voudra savoir à quoi s'en tenir. Si prudent qu'elle ait connu Aubert, elle n'en craindra pas moins qu'un papier, non détruit par le défunt, la compromette et vous la verrez accourir ici, ne fût-ce que pour voir en quelles mains est tombée l'étude.

Nous fîmes partir la lettre et, rongés par l'impatience, nous comptâmes les jours.

Il faut vous dire que le lendemain de l'aventure nocturne du nabot avec Césarine, cette dernière, au moment du dîner, m'avait annoncé qu'elle quittait mon service.

—Je retourne au pays. Tu n'as rien à faire dire à Beaupréau, Bas-des-Reins? demanda-t-elle à Croutot en attachant sur lui un mauvais regard.

—Non, rien, dit le petit homme.

Le soir même, elle avait quitté la maison. Le nain, au lieu d'en être satisfait, me sembla craintif.

—C'est drôle, fit-il. Césarine a dû s'apercevoir de la disparition du papier que je lui ai volé et elle ne m'en a soufflé mot aux quatre ou cinq fois que je me suis trouvé seul avec elle avant son départ.

Deux semaines s'étaient écoulées depuis que nous avions expédié la lettre à l'auberge de Laval, et madame de Biéleuze n'avait pas encore fait son apparition dans l'étude.

Enfin, un matin, à l'heure où je recevais des clients dans mon cabinet, entra un homme que mon ange gardien reconnut aussitôt. C'était un de ses pays, nommé Pitard, établi tanneur à Beaupréau. Il se présentait, disait-il, pour savoir de moi l'adresse de M. de Biéleuze, le fils de la comtesse.

À Croutot comme à moi vint immédiatement le soupçon que madame de Biéleuze, avant de s'aventurer à Paris, avait envoyé ce Pitard pour tâter le terrain.

Nous demander l'adresse du fils, c'était bien clairement indiquer qu'il était l'agent de la comtesse. Croutot sut si bien s'y prendre que, le soir même, le tanneur de Beaupréau accepta le dîner à ma table.

Fourchette ou verre en main, nous nous promettions de tirer les vers du nez de notre homme, quand un trouble-fête vint s'asseoir à notre repas. C'était le membre de la Convention chargé de nous surveiller dans notre recherche des millions. Tout en dînant, le butor parla si bien du magot à dénicher et de la guillotine qui nous attendait si, dans un mois, nous n'avions rien découvert, qu'il donna l'éveil au Pitard, lequel, avant la fin du dîner, leva le siège pour partir avec le conventionnel.

Une heure après, Croutot allait le relancer à son auberge, sous prétexte de le conduire au théâtre pour y finir cette journée que le représentant était venus si malencontreusement interrompre. Quand le nabot entra dans sa chambre, Pitard tenait en main un portefeuille qu'il se hâta de faire disparaître dans sa poche, mais pas assez vite pourtant pour que Croutot ne pût reconnaître, imprimées en or sur une des faces, les armes des Biéleuze.

Il me l'amena au théâtre de la Cité, et si le Pitard qui, pour la première fois de sa vie, mettait le pied dans un théâtre, n'avait été profondément accaparé par la pièce, il se serait aperçu que Croutot lui volait son portefeuille.

À l'entr'acte, l'avorton sortit pour aller lire le contenu de son vol pendant que je m'évertuais si bien à distraire le tanneur qu'à la rentrée de Croutot, qui lui remit le portefeuille en place, il aurait juré que, jamais, l'objet n'avait quitté sa poche.

Quand, après avoir reconduit le tanneur à son auberge, nous revînmes à mon domicile, la conviction de Croutot était complète.

—Oui, me dit-il, toutes les lettres du portefeuille prouvent que madame de Biéleuze est la dépositaire des millions qu'elle a enfouis dans un caveau.

—Un caveau de son château? appuyai-je.

—Oh! non, fit le nabot après avoir un peu réfléchi. Elle est trop avisée pour ne pas s'être précautionnée contre une perquisition à son domicile. M'est avis qu'elle a dû songer au domaine de son ancien amant, le marquis de la Brivière, aujourd'hui émigré. C'est un ancien château fort où les souterrains sont si vastes qu'il faudrait une année entière pour les fouiller à fond… Comment a-t-elle pu y pénétrer, par exemple? Je n'en sais rien. Mais qu'importe pour nous; c'est un détail… L'important nous est de savoir que le trésor est à la Brivière et de l'y chercher.

C'était bel à dire, mais, surveillés comme nous l'étions, il y allait de notre tête à vouloir quitter Paris et puis, comme le prétendait Croutot, ne fallait-il pas une année entière pour fouiller l'immense labyrinthe qui s'étendait sous le château?

Le seul moyen de tomber juste au bon endroit eût été d'arracher son secret à la comtesse. Oui, mais pour ce, il eût fallu tenir madame de Biéleuze en notre pouvoir.

Devant notre impossibilité d'agir, nous pestions depuis quatre jours, n'ayant même plus la ressource d'interroger le tanneur Pitard, qui avait quitté Paris pour retourner à Beaupréau, quand, un matin, nous vîmes apparaître, plus soûl qu'un cent de grives, un cousin de Croutot qui arrivait du pays pour chercher fortune dans la capitale.

Au milieu des divagations de l'ivresse, ce garçon nous apprit que le dernier emploi qu'il avait exercé avait été celui de cocher de madame de Biéleuze. Il ajouta qu'il l'amenait à Paris, quand, à Laval, à l'auberge du Grand-Chêne, elle était morte subitement, en pleine nuit, sans personne pour la secourir.

Ainsi la comtesse était morte! et le trésor était toujours enfoui sans personne pour le surveiller.

—Oh! personne, personne, répéta moqueusement Croutot pour éteindre ma joie, en admettant que Pitard n'ait pas reçu les révélations de la comtesse mourante, n'oubliez pas que le papier nous a appris que le fils de madame de Biéleuze sait tout.

Vous dire ce que nous enragions de ne pouvoir aller là-bas chercher le magot!!! Mais notre surveillant le conventionnel était toujours sur notre dos, nous promettant sans cesse la guillotine. Par bonheur, le coup de Thermidor arriva, qui emporta Robespierre et les siens au nombre desquels était notre conventionnel.

Enfin nous étions libres! La surveillance avait cessé! Nous comptions pouvoir bientôt aller à la Brivière!

—Au lieu de perdre notre temps en longues recherches, ne serait-il pas plus court de savoir l'endroit précis en tâchant de surprendre le secret de M. de Biéleuze, qui le tient de sa mère? proposa Croutot.

—Et quand vous saurez la vérité, nous partagerons toujours? demandai-je au nabot.

—En loyaux associés, promit-il.

Au bout d'une semaine, l'avorton avait su entrer, comme valet de chambre, au service de M. de Biéleuze.

Il me fallait donc patienter. Pour tuer le temps, il me prit l'idée de profiter du désarroi apporté dans toutes les affaires par la révolution de Thermidor, pour tenter une petite opération en réclamant le remboursement d'une fourniture faite aux armées que je prouvais pièces en main… pièces fausses, depuis la première jusqu'à la dernière.—Hélas! l'homme n'est pas parfait. La vanité me perdît en me poussant à vouloir faire apprécier par Croutot mon joli de talent de faussaire.

Le roquet ne rata pas une si belle occasion de se débarrasser de l'associé avec lequel il lui faudrait partager le magot de la Brivière. Une bonne petite dénonciation anonyme me fit arrêter, juger et condamner aux travaux forcés à perpétuité.

J'aurais bien pu rendre sa politesse au roquet en racontant à qui de droit l'aventure des millions. C'eût été stupide! Mieux valait laisser au raton tout le temps de me tirer les marrons du feu, et, à la belle heure, en maître Bertrand, m'échapper du bagne pour venir les lui croquer sous la patte.

Je m'en allai donc bien tranquillement faire mon petit tour au bagne de
Rochefort, laissant Croutot, je le répète, me tirer les marrons du feu.
J'étais comme un gros propriétaire qui part aux eaux après avoir confié
à son intendant le soin de ses intérêts.

Le moucheron resta deux années au service du vicomte de Biéleuze à se manger la bile. Il avait beau épier son maître, comptant surprendre le fameux secret, il y perdit sa ruse. Le jeune homme menait la vie à grandes guides, affolé qu'il était d'une fort jolie femme dont Suzanne, ici présente, pourrait nous donner les plus fraîches nouvelles.

—Passez! dit d'un ton sec la courtisane, qui s'impatientait à entendre parler de l'ancien amant qu'elle avait conduit à la ruine, au déshonneur et au suicide.

Certain matin, on rapporta au logis mourant le vicomte qui venait de se tirer un coup de pistolet sous les fenêtres de sa maîtresse. C'était bien un suicide prémédité, car, avant d'exécuter ce beau coup-là, il avait écrit quelques lettres qui, après sa mort, devaient être adressées aux destinataires.

Au nombre de ces lettres, s'en trouvait une pour une demoiselle Julie.

Rien qu'à la suscription, Croutot comprit que c'était Julie, la bâtarde de madame de Biéleuze, la Julie dont il était question sur le fragment de lettre trouvé dans le compartiment de mon bureau; bref, cette Julie qui était mêlée au mystère du trésor sur lequel, disait le papier, elle avait droit à une somme de trois cent mille francs.

Trompant la surveillance de celui qui avait ramassé M. de Biéleuze dans la rue et l'avait rapporté au logis, un homme à tournure militaire, Croutot vola adroitement la lettre adressée à Julie.

Une heure après le vicomte enterré, le nain se mit en route pour le château de la Brivière. Ce ne fut qu'à quelques lieues de Paris qu'il ouvrit la lettre, et de prime abord, sa lecture le fit capot.

Voici ce qu'elle contenait:

«Quand tu liras ces lignes, ma bonne Julie, je me serai tué. Un démon fatal a traversé ma vie, et tant que la passion folle qu'il m'avait inspiré m'a dominé, je n'avais pas conscience de mon infamie. À cette heure, qu'un honteux amour ne m'aveugle plus, je comprends que je ne puis plus vivre. Celui qui va mourir te supplie de lui pardonner son indigne conduite à ton égard, et de garder, au plus profond de ton âme, le secret qu'il t'a confié.»

Oui, l'avorton demeura grandement capot après avoir lu cette lettre, qui ne contenait aucun mot des fameux millions. Il la relut dix fois en y cherchant la petite bête et finit par demeurer en arrêt devant la dernière phrase du vicomte suppliant Julie de lui garder, au plus profond de son âme, le secret qu'il lui avait confié.

Quel était ce secret?

Et comme, d'habitude, on arrive à croire à la réalité de ce qu'on espère, Croutot en vint à se dire:

—Parbleu, il s'agit des millions d'Aubert. Madame de Biéleuze, la première dépositaire, avait chargé son fils de remettre plus tard leurs écus aux légitimes propriétaires revenus de l'émigration. Au moment de sauter le pas, mon vicomte a repassé la commission à Julie.

Sur ce raisonnement, Croutot conclut:

—Donc, la donzelle sait où est enterré l'agréable magot.

Quand il arriva au village de Saint-Florent-le-Vieil, il se dirigea tout droit vers la cabane de la mère Faublin.

Après la mort de madame de Biéleuze, qui l'avait recueillie, la Julie, privée de sa protectrice, avait dû retourner près de la bonne femme qui avait eu soin de sa première enfance.

—Tiens! c'est toi, Bas-des-Reins! s'écria la personne qui ouvrit la chaumière au nain.

C'était la Césarine Faublin.

—Eh bien, quoi? fit-elle de sa voix trivialement railleuse, quand tu me regarderas comme une savate trouvée dans la soupe. Qu'y a-t-il d'extraordinaire à ce que je t'ouvre cette porte qui est la mienne? Est-ce que je ne suis pas chez moi depuis que la mère Faublin est morte?

Croutot profita du biais qui lui était offert pour s'informer de Julie.

—Chez toi, chez toi, répéta-t-il, et un peu aussi chez ta soeur, car elle ne doit pas être morte aussi, celle que tu appelais la bâtarde de maman Faublin.

Au lieu de relever le propos, Césarine le regarda dans les yeux et lui demanda:

—Est-ce que c'est à Julie que tu as affaire?

—Du tout, affirma le nabot, je connais fort peu la jeune fille. J'arrive au pays. J'ai pensé à toi et je suis venu pour toi… uniquement pour toi.

Pour amener la conversation sur un autre terrain, le marmouset débita galamment:

—Pour toi que je retrouve plus belle encore et, assurément, toujours aussi inhumaine.

—Ah ça! tu en tiens donc toujours? ricana Césarine.

—Toujours! appuya Croutot.

—Comme à l'époque où, te demandant ton pesant d'or pour t'écouter, tu me répondis que ce n'était pas impossible à trouver… Est-ce que tu me l'apportes, ton pesant d'or!

Et la Césarine éclata d'un rire railleur qui témoignait de son peu de confiance en la promesse du moucheron.

—Tu as tort de rire, prononça gravement le nain qui hocha la tête. Ce pesant d'or, je puis l'avoir bientôt. Cela dépend de toi.

—En quoi?

—Tu me prêteras ton aide.

—Pour?

C'eût été bien long à expliquer. Croutot concentra sa réponse en cette seule question:

—Qu'est devenue Julie?

Une lueur de haine brilla dans le regard de Césarine, dont la voix s'accentua féroce pour demander:

—Tu en veux donc à la pimbêche? C'est que, vois-tu, sur ce point-là, je ne renâclerai pas pour te prêter l'aide que tu réclames.

—Est-ce dit? demanda le nain vivement.

Césarine, avant de répondre, posa cette étrange condition:

—Y aura-t-il des oeufs cassés… du grabuge pour la mijaurée?

Croutot répondit d'un signe de tête affirmatif.

—Alors, c'est dit, Bas-des-Reins, prononça la Faublin avec un sourire cruel.

Puis, se faisant tout à coup prévenante et empressée, elle dégagea le seuil de la chaumière qu'elle barrait au marmouset, en disant d'une voix gaie:

—Mais entre donc, mon petit; tu ne comptes pas que je vais couronner ta flamme sur le pas de la porte?

Au moment où Croutot passait devant Césarine qui s'était effacée pour lui livrer passage, elle lui souffla vite:

—Tu vas rencontrer quelqu'un de ta connaissance. En sa présence, pas un mot sur la Julie.

En effet, Croutot, à son sixième pas dans la chaumière, vit se dresser devant lui un homme de taille colossale qui, à son aspect, s'écria en riant:

—Eh! mais c'est l'oiseau que j'ai, jadis, logé dans un placard!

De son côté, Croutot devina dans ce géant le nommé François, cet amant que Césarine recevait autrefois la nuit chez Taugencel.

Bien qu'on fût au fin fond de la province, le colosse parut être au courant des nouvelles de Paris, car il ajouta:

—Ils l'ont fourré au bagne, cet excellent notaire. Un rude finaud, tout de même! Si jamais il s'échappe de Rochefort, il n'a qu'à venir à moi, je lui trouverai de l'ouvrage dans ma troupe.

—Sa troupe? pensa Croutot, ce doit être un directeur de saltimbanques.