XVI
Quand Croutot était venu frapper à la chaumière, Césarine et son amant étaient sur le point de se mettre à table.
—Allons, la belle, une assiette pour ton visiteur, commanda le colosse en montrant la table où se trouvaient trois couverts déjà mis.
—Le troisième couvert doit être pour Julie, pensa le nain, s'attendant à la voir apparaître.
Mais cet espoir lui fut enlevé par François qui s'attabla avec empressement tout en disant:
—Fais vite, Césarine, il faut que dans une heure je sois en route, si je ne veux pas manquer le passage du coche d'eau qui me remontera jusqu'à Angers.
La Faublin l'examina une seconde au visage d'un oeil défiant, puis demanda:
—Alors nous n'attendons pas Julie?
—Au diable la retardaire! Je ne puis rester plus longtemps. J'en serai quitte pour ne pas lui faire mes adieux, dit le colosse sans y mettre malice.
—À moins qu'elle ne soit embusquée sur la route pour les recevoir sans témoins, tes adieux, accentua Césarine d'un ton hargneux.
Le colosse, à ces mots, abattit son lourd poing sur la table en grondant avec impatience:
—Est-ce que tu vas recommencer ta scène de jalousie stupide? Je t'ai dit que je ne songe pas à elle.
—Ce qui ne t'a pas empêché, pendant ces trois jours que tu as passés ici, de chercher à la pincer toujours dans un coin. Que pouvais-tu donc avoir à lui conter, à cette chipie maudite?
—Ça, c'est mon affaire, avoua François, mais il ne s'agissait pas de ce que tu crois.
Et supposant s'être amplement justifié, le géant commanda d'une voix pressée:
—Vite, la soupe, ma fille, il me tarde de partir.
—Dis donc qu'il te tarde d'aller la rejoindre au rendez-vous où elle t'attend, débita rageusement la Faublin.
Encore une fois, le colosse frappa du poing sur la table, en s'écriant d'un ton menaçant:
—Tu sais? toi… il y a des claques dans l'air. Prends garde de te trouver sous l'averse.
La Faublin devait connaître son homme et savoir bien juste jusqu'où on pouvait appuyer sur la chanterelle, car, elle se le tint pour dit et s'en alla chercher la soupe dans la cuisine.
—Est-ce que vous allez loin en partant d'ici? demanda Croutot à
François pendant qu'ils étaient seuls.
—Jusqu'au pays chartrain où j'exerce mon industrie, répondit le colosse en souriant.
—Quel genre d'industrie?
—Viens-y voir, appuya François d'un ton goguenard.
Le dîner se passa gourmé et rapide. La Faublin boudait. Son amant mangeait en homme qui se garnit la panse pour une longue route. Entre eux deux, Croutot se tint neutre, évitant tout mot qui pût rappeler la querelle assoupie.
Enfin, le géant se leva, prit un énorme gourdin dans un coin de la chambre, et vint à la Faublin, en disant:
—Adieu, la belle, je pars! Il est bien entendu que, dans un mois, tu me rejoindras à Chartres.
—Aussitôt ma cabane vendue, promit Césarine.
—Pour me retrouver, tu t'adresseras à Doublet qui tient l'auberge du Bon-Repos.
Avant de l'embrasser, la Faublin demanda avec hésitation:
—Tu n'as plus rien à me recommander?
—Non, fit le colosse après avoir paru consulter sa mémoire.
—Est-ce qu'il ne va plus lui parler de Julie? Hum! hum! c'est suspect! l'un et l'autre ne jouent pas franc jeu, pensa le nabot, qui, silencieux dans son coin, écoutait les adieux.
Était-ce que le Beau-François ne pensait vraiment pas à l'absente Julie? Était-ce aussi qu'il évitait de prononcer le nom pour ne pas réveiller au dernier moment la jalousie de sa maîtresse? Toujours est-il qu'après avoir encore réfléchi, il reprit:
—Non, je n'oublie rien.
—Alors, adieu, dit Césarine, dont le regard, en même temps qu'elle l'embrassait, s'alluma d'une colère sombre.
Le nain vit le regard.
—À ne pas parler du tout de Julie, le colosse a dépassé le but. Un si complet oubli n'a fait qu'exciter les soupçons de la Faublin. Elle étouffe de colère et de jalousie, la mâtine! se dit Croutot.
Au seuil de la porte, François se retourna vers l'avorton.
—Sans adieu, clampin. J'ai comme une idée qu'un jour ou l'autre, nous nous reverrons, dit-il en riant.
Il partit de son pas lourd qui résonnait sur le gravier de la route. Derrière lui, la Faublin avait refermé la porte, mais au lieu de s'avancer dans la salle, elle était restée derrière le panneau, l'oreille tendue au bruit de la marche du géant qui s'éloignait.
—Il va droit à la Loire par le chemin creux, murmura-t-elle d'un ton sec, qui frémissait de rage.
Ensuite, elle se retourna vers Croutot.
—Attends-moi là, Bas-des-Reins. Dans un instant je serai de retour, lui dit-elle.
Et, après avoir retiré ses sabots, elle s'élança pieds nus sur les traces de François.
—En voilà une qui, à tort ou à raison, a voué une haine solide à la
Julie, pensa le nain resté seul.
Au bout de dix minutes, il lui sembla qu'un cri de douleur venait de retentir au loin.
Puis, bientôt, il vit rentrer Césarine, livide, la face contractée, les dents serrées, à demi aveuglée par le sang qui lui dégouttait d'une blessure au front.
Elle vint se placer devant Croutot, et d'une voix qui grinçait de furie:
—Je lui ai réglé son compte, à la bâtarde qui, après m'avoir jadis privée des caresses de ma mère, voulait encore me voler l'amour de mon homme, bégaya-t-elle.
Tout en essuyant son front ensanglanté, elle éclata d'un rire de joie féroce, puis elle reprit.
—Je guettais la gothon. J'étais certaine qu'elle irait se poster sur le passage de François à son départ… Ça n'a pas raté! Quand je suis entrée dans le chemin creux, je l'ai aperçue à l'autre extrémité qui faisait sa bouche en coeur avec mon homme. J'ai attendu, car François eût été capable de me rosser pour défendre la chipie. Après leur séparation, comme elle revenait, je l'ai happée au passage d'un bond si violent, qu'en roulant avec elle dans le sentier, je me suis ouvert le front sur un caillou du sol… Oh! alors, des pieds, des mains, des dents, je lui ai payé d'un seul coup le présent et le passé… Elle avait beau faire sa voix douce et suppliante, la gaupe, j'ai réglé nos comptes.
Elle frémissait d'une satisfaction terrible qu'elle ponctua d'un nouveau ricanement sinistre; puis elle ajouta railleusement:
—Tu sais, Bas-des-Reins, si tu es venu ici pour parler à la Julie, tu la trouveras dans le chemin creux, mais hâte-toi, mon bonhomme, car je crois bien qu'elle va tourner de l'oeil.
Croutot, sans mot dire, partit en courant.
À gauche de la chaumière s'ouvrait le chemin creux, sorte de crevasse qui conduisait à la Loire. La nuit claire permettait de voir à vingt pas.
—La voici, pensa le nain quand, au bout de cinq minutes de marche, il aperçut une masse noire étendue sur le sol en travers du sentier.
C'était le corps de Julie.
Le premier mouvement du pygmée fut bon, car il se précipita sur la jeune fille pour la secourir et put aussitôt constater son état. Morte, il s'en fallait. Elle avait seulement perdu connaissance.
Il allait soulever l'évanouie, quand il s'arrêta pour tendre l'oreille. Il lui avait semblé entendre un caillou rouler sur un des talus qui encaissaient le sentier. Était-ce que quelqu'un le guettait derrière les broussailles qui bordaient la crête de la pente? Était-ce Césarine qui, de là-haut, épiait ce qu'il allait advenir de sa victime?
Le nain eut beau écouter, le bruit ne se répéta plus. Ce devait être le résultat d'un affaissement de la terre du talus détrempée par la pluie des jours précédents.
Le nabot rassuré revint à Julie.
—Si violemment, maltraitée qu'elle ait été, il n'y a pas encore danger de mort. Avec de longs soins, la jeune fille peut en revenir, se dit-il.
Après cette réflexion, il eût été à croire que Croutot allait secourir Julie. Pas du tout; il se redressa lentement et, les yeux attachés sur le corps couché à ses pieds, il répéta tout rêveur:
—En revenir.
Après la comtesse de Biéleuze morte et son fils suicidé, cette Julie n'était-elle pas la dernière à laquelle eût été transmis le secret des millions? Et Croutot se rappela ces derniers mots de la lettre, volée par lui, que le vicomte, avant de se tuer, avait écrits à la jeune fille: «Celui qui va mourir te supplie de garder, au plus profond de ton âme, le secret qu'il t'a confié.»
Donc elle connaissait ce mystérieux trésor dont lui et Taugencel savaient aussi l'existence.
Taugencel était au bagne où il crèverait. De lui, le nain ne se souciait plus.
Restaient donc Julie et lui.
Pourquoi ne serait-il pas seul?
Croutot se posa deux fois cette question, puis il se pencha vers Julie, souleva le corps et, faisant appel à toutes ses forces, il le chargea sur ses épaules. Alors, suant et soufflant sous son fardeau, il suivit le sentier dans la direction de la Loire. Au bord du fleuve, se trouvaient amarrées quelques embarcations, d'habitants de Saint-Florent-le-Vieil. Il en détacha une, après y avoir déposé la jeune fille dont de sourds gémissements annonçaient le retour à la vie. Avec les avirons trouvés dans la barque, le nain gagna le milieu de la Loire. Quand il fut en plein courant, il souleva encore Julie et, bien doucement, la fit glisser dans l'eau.
À ce point de son récit, le notaire fut interrompu par Suzanne qui demandait anxieusement:
—Comme j'aime à croire que Croutot ne s'est jamais vanté de cet exploit, comment, diable! Taugencel en avez-vous eu connaissance?
—Parce que j'en ai été témoin. Je venais de m'évader du bagne de Rochefort. J'avais gagné la Loire et je battais le pays en quête de la demeure du Marcassin, à qui la franc-maçonnerie du bagne m'avait adressé. C'était moi qui, sous mon pied, alors que j'étais caché dans les broussailles, avais fait involontairement rouler, sur le talus du sentier, cette pierre qui avait donné l'éveil au moucheron. Le beau fait de Croutot était le troisième acte du drame auquel j'avais assisté dans mes broussailles. J'étais déjà là quand le Beau-François, qui partait, s'était rencontré avec Julie. Puis j'avais vu l'assommade de la jeune fille par Césarine, jalouse. Enfin Croutot avait terminé la représentation.
La curiosité de la courtisane la fit revenir à la charge avec une nouvelle question:
—Puisque vous avez surpris l'entretien de Julie avec le Beau-François, vous savez si le géant en contait à la donzelle. En un mot, Césarine Faublin avait-elle raison d'être jalouse?
—Pas le moins du monde.
—Alors pourquoi ces poursuites qui avaient irrité Césarine?
—Parce que le Beau-François chassait le même lièvre que Croutot, attendu que lui aussi connaissait l'existence du trésor d'Aubert. La nuit où il avait enfermé le nain dans le placard de la chambre de Césarine pour venir, avec mon trousseau de clefs, pris au nabot, qui me l'avait volé, fouiller la caisse et le bureau de mon cabinet notarial, le colosse avait bel et bien menti. Quand il avait affirmé à Césarine, qui ne savait pas lire, n'avoir pas eu le temps de prendre connaissance du fragment de lettre trouvé par lui dans le compartiment secret du bureau, le géant avait avancé un énorme mensonge. Lorsqu'il l'avait rapporté à sa maîtresse, il avait tant lu et relu la teneur de sa trouvaille, qu'il aurait pu réciter de mémoire ces lignes écrites par madame de Biéleuze: «… Si je venais à mourir, le marquis de Brivière, que j'en ai averti, ou mon fils, qui sait tout, vous indiquerait où j'ai tout enfoui, avec les trois cent mille livres que je destine à ma Julie et dont, comme nous en sommes convenus, vous…»
En conséquence, le Beau-François avait jugé parfaitement inutile d'avertir sa maîtresse de la révélation que contenaient ces lignes, se disant que si un bon lopin en devait résulter, mieux était qu'il fût seul à le rafler.
Aussi, à sa visite suivante, quand il avait voulu retirer le papier des mains de Césarine pour qu'elle ne pût s'en faire donner lecture par un autre et que la Faublin, qui l'avait vainement cherché dans sa chambre, lui avait avoué qu'elle soupçonnait Croutot de l'avoir volé, le colosse avait gardé sa discrétion prudente à l'égard de cette fille, tout en se promettant de repincer plus tard l'avorton.
Au bout de deux années écoulées, le Beau-François, devenu chef de la bande d'Orgères, avait eu son temps si bien occupé, qu'il avait négligé de suivre ce qu'il avait appelé «l'affaire Julie». Puis, un beau jour, un revenez-y d'amour l'avait pris pour la Faublin, dont il s'était séparé et qui était retournée en son pays. En plus de la femme qui lui tenait au coeur, le géant avait apprécié, en Césarine, une audace et une rouerie qui en faisaient une auxiliaire des plus émérites pour sa bande et il était venu la relancer en son village de Saint-Florent-le-Vieil.
Alors, il s'était trouvé en présence de Julie et, durant les trois journées de son séjour chez la Faublin, chaque fois qu'il avait pu surprendre la jeune fille à l'écart, il avait cherché à tirer d'elle une révélation sur ce secret dont il n'avait soufflé mot à sa maîtresse.
De ces sortes de conciliabules, auxquels sa répulsion pour le colosse avait poussé Julie à se soustraire, était née la terrible jalousie de Césarine. La fatalité avait voulu que la pauvre fille, rentrant à la chaumière après en avoir cru François parti, le rencontrât dans le chemin creux. De là était résulté le drame dont elle avait été victime, drame commencé par Césarine et achevé par l'aimable Croutot.
Quand, une semaine plus tard, on retrouva le cadavre de Julie, entraîné par le courant de l'eau à plus de trois lieues de l'endroit du crime, il y avait déjà cinq jours que la Faublin, après avoir vendu sa chaumière, était partie pour rejoindre le Beau-François au pays chartrain, qu'il exploitait avec sa bande.
La place restait donc bien nette à Croutot. Nul ne pouvait plus l'inquiéter dans la recherche des millions d'Aubert.
Comment le nabot découvrit-il une des issues extérieures des souterrains du château? Je l'ignore; mais la vérité est que, trente fois, il s'est glissé, la nuit, dans le dédale dont il a interrogé chaque mur, sondé partout le sol sans pouvoir arriver à découvrir l'endroit où devait avoir été enfoui le magot.
Cependant, je m'étais présenté à lui. Inutile de vous dire la fort vilaine figure qu'il fit à celui qu'il croyait encore au bagne de Rochefort et avec lequel, en cas de réussite, il allait falloir partager ces écus qui lui donnaient tant de mal à dénicher.
Il eut pourtant l'air de s'exécuter de bonne grâce:
—Il est toujours bien convenu que nous partagerons, me promit mon ancien ange gardien.
—Oui, fis-je; mais en admettant qu'ils aient été cachés dans le souterrain, êtes-vous certain que les millions n'en aient pas été enlevés?
—Par qui? me demanda Croutot en haussant les épaules en homme plein d'assurance. La comtesse, son fils et Julie qui s'étaient transmis le secret, ne sont-ils pas morts… et bien morts?
—La Julie surtout, appuyai-je en riant.
Et je lui contai comment j'avais assisté à sa petite promenade sur l'eau avec la jeune fille qu'il avait jetée dans la Loire.
—Qui veut la fin veut les moyens, me répondit-il sans chercher à nier.
Il avait vraiment l'air si certain de son affaire que je finis par me laisser reprendre à son espérance.
—Ne vous mêlez de rien, laissez moi faire. J'arriverai à déterrer le magot. Ce n'est plus qu'une affaire de temps me dit le roquet opiniâtre.
Le laisser faire? Au fond, c'est ce que j'avais de mieux à exécuter. Je lui abandonnai donc la bride sur le cou. C'est justice à rendre à ce marmouset qu'il veut bien ce qu'il veut. Il passa un bon tiers de son temps à poursuivre ses fouilles dans le labyrinthe… Ce matin même, pendant que nous l'attendions à la métairie et que, d'un autre côté, il était aussi attendu par le général Labor, qui l'avait envoyé chercher à Beaupréau par un hussard, Croutot était venu chercher encore une dernière fois. Par malheur, il s'est rencontré avec le Beau-François qui, ayant une revanche à prendre à son sujet, lui a joué un mauvais tour.
—Est-ce qu'il l'a assommé? s'informa le Marcassin qui, depuis qu'il s'agissait des faits de la matinée, s'était pris d'un plus vif intérêt pour le récit de Taugencel.
—Non, dit l'ex-notaire en riant. Même s'il avait eu la velléité d'assommer le myrmidon, le Beau-François n'aurait pu donner suite à son désir.
—Pourquoi? fit Suzanne.
—Parce que quand Croutot s'est rencontré ce matin avec le Beau-François dans le souterrain, il a trouvé le colosse solidement lié des quatre pattes, ni plus ni moins qu'un veau qu'on va mener à l'abattoir.
—Et, dans cet état, vous dites, Notaire, que le géant a joué un vilain tour à Croutot? insista la courtisane étonnée.
—La preuve en est qu'un quart d'heure plus tard, c'était le crapoussin qui était ligotté à la place du Beau-François. Une carotte de tabac n'aurait pas été mieux serrée en ses feuilles que l'était notre imbécile de Croutot, répondit Taugencel en riant de tout coeur.
—Mais, interrompit le Marcassin avec surprise, si la scène s'est passée en plein souterrain, comment se fait-il, Notaire, que vous la connaissiez?
—C'est le Beau-François lui-même qui me l'a contée, il y a quelques heures, un peu avant que cet animal de Labor vînt renverser nos quilles.
Cardeuc allait demander au Notaire comment il se faisait qu'il se fût rencontré avec le Beau-François, mais il n'en eut pas le temps car Taugencel poursuivit:
—Figurez-vous que le géant qui, cette nuit, avait pénétré dans le souterrain, s'était perdu si complètement dans ses méandres obscurs qu'il n'avait d'autre perspective que de mourir de faim. En cherchant à tâtons dans les ténèbres, il finit par trouver une issue, mais une issue qui débouchait dans l'intérieur du château, car il entendit, de l'autre côté de la porte, deux individus qui causaient. Quand je dis qu'ils causaient, erreur, attendu que l'un de ces individus faisait à l'autre un long récit. Ce n'était pas le vrai moment pour le colosse de forcer cette porte. Mieux valait attendre que ces hommes eussent quitté la chambre.
François patienta donc.
Mais comme il tombait de fatigue, il finit par s'asseoir sur le sol et tendit l'oreille au bavardage du conteur. Dans le commencement, ça alla bien. Le causeur contait à son compagnon où et dans quelles circonstances il avait connu un certain vicomte de Biéleuze qui, à la suite d'une partie de creps à Frascati, s'était flanqué un coup de pistolet et que lui, le conteur, avait rapporté à son domicile.
Tout cela, le Beau-François l'avait attentivement écouté; mais la fatigue, ou plutôt le sommeil, eut raison de lui. Il eut beau se pincer pour ne pas s'endormir, force lui fut de succomber et il s'assoupit au moment où l'autre venait de conter qu'il soupçonnait un domestique du vicomte, nommé Croutot, véritable nain, d'avoir volé une lettre que M. de Biéleuze, avant de se tuer, avait écrite pour être remise après sa mort, à une demoiselle Julie.
—C'est bon à savoir! pensa le Beau-François, à l'instant où le sommeil triomphait de lui.
Le colosse, paraît-il, a la fâcheuse habitude de ronfler. Cela lui occasionna un réveil désagréable. Quand il fut brutalement tiré de son sommeil, il se vit au pouvoir d'ennemis qui l'avaient ficelé de main de maître, en gens dont c'est le métier; car ils n'étaient autres que le policier Meuzelin, le lieutenant de gendarmerie Vasseur, assistés de deux escogriffes qui, bien que travestis, puaient le gendarme d'une lieue. On aurait donné au colosse à désigner en quelles pires mains il voulait tomber qu'il n'aurait pas mieux choisi.
Meuzelin et Vasseur! Le géant était perdu. Ces deux gars-là ne pouvaient manquer de lui faire une triste fête!
Tout à coup arriva un troisième personnage, plus maigre qu'un paratonnerre, qui leur annonça que le général Labor accourait sur ses talons.
Meuzelin et Vasseur d'un côté, le général Labor de l'autre, c'était pour le Beau-François bonnet blanc et blanc bonnet… guillotine ou fusillade, deux façons de quitter brusquement ce bas monde.
Mais, heureusement pour lui, il paraît que policier et lieutenant trouvaient le colosse de trop bonne prise pour y laisser participer le général. En conséquence, à la hâte, ils le lancèrent, tout ficelé, dans la cachette d'où ils l'avaient tiré, et refermèrent vivement la porte.
La secousse avait été rude pour le prisonnier ainsi jeté à toute volée sur des dalles de granit. Il en fut étourdi. Quand il revint à lui, il comprit combien sa situation, s'était dangereusement compliquée. Il n'avait plus même la ressource de se risquer dans les ténèbres du souterrain, car ses liens l'immobilisaient sur place.
Il riait donc plus que jaune, lorsque, à son immense surprise, il vit, au loin, dans la profonde obscurité, scintiller un point lumineux qui, peu à peu, s'agrandit de telle sorte que le géant comprit que quelqu'un arrivait vers lui, une lumière à la main.
Et ce quelqu'un s'approchait avec une précaution infinie. Son pas lent et des plus légers s'arrêtait par moments, et, au mouvement de la lanterne qui montait et s'abaissait, il était évident que l'arrivant ne hasardait pas un pied devant l'autre avant d'avoir méticuleusement éclairé sa marche. On eût dit qu'il cherchait une épingle.
Dans un de ces mouvements de haut et de bas, la lanterne éclaira le visage de ce marcheur prudent.
—C'est Croutot, se dit le géant qui demeura immobile de peur d'effaroucher son homme dont une trentaine de pas le séparaient encore.
Croutot mit peu de temps à franchir cette distance et, pourtant, si court qu'il fût, ce temps suffit pour que tout un flot de souvenirs remontât à la mémoire du Beau-François.
Il se souvint de ce fragment de papier que le nabot avait jadis volé dans la chambre de Césarine, fragment où il était question des cent mille écus laissés à Julie par madame de Biéleuze. Il se rappela que la Faublin, sa maîtresse, lorsqu'elle était venue le rejoindre à Chartres, lui avait confessé qu'elle suspectait fort le moucheron d'avoir achevé Julie en la noyant. Enfin le souvenir lui arriva qu'une heure auparavant, alors que le sommeil s'emparait de lui, il avait entendu le lieutenant Vasseur, contant la mort du suicidé Biéleuze, parler d'une lettre adressée par le défunt à Julie, qu'il soupçonnait Croutot d'avoir fait disparaître.
—C'est à propos des écus de la Julie qu'il doit être descendu dans le souterrain, se dit le colosse dont, en une seconde, le plan fut dressé.
Cependant Croutot avait atteint l'escalier conduisant à la porte secrète, au bas de laquelle le géant était étendu. Il le monta lentement, sa lanterne au bout de son bras tendu en avant.
Quand la lueur tomba sur le grand corps avachi à ses pieds, le pygmée tressauta de tout son être, puis demeura en quelque sorte pétrifié par la surprise, les yeux écarquillés, la bouche béante. À coup sûr, une terreur subite avait heureusement étranglé dans sa gorge le cri qu'il allait pousser.
Lié et bâillonné, par conséquent incapable de le retenir et de le rassurer, le Beau-François, par crainte qu'il ne prît la fuite, demeura immobile.
Cette immobilité rassura le nabot qui crut être devant un homme mort.
Alors, lentement, il se baissa et promena sa lanterne le long du corps,
remontant des pieds au visage où son regard rencontra les yeux du
Beau-François.
Si jamais le géant avait, de tout son coeur, fait les yeux doux, c'était bien en ce moment où, bâillonné à pleine bouche, le regard était son seul langage. Ce genre d'éloquence obtint succès complet, car le nabot, qui venait de reconnaître l'amant de la Césarine, se pencha à son oreille pour lui souffler:
—Je vais te retirer ton bâillon et nous causerons.
Un malin, ce Croutot. Le colosse débâillonné, n'en restait pas moins ficelé sur toutes les coutures, c'est-à-dire dans l'impossibilité de lui jouer quelque vilain tour.
Il avançait la main vers le bâillon quand il arrêta son mouvement au bruit des voix qui susurrait de l'autre côté de la porte. Soit que les causeurs eussent baissé le ton, soit qu'ils se fussent plus éloignés dans la chambre, leurs paroles n'arrivaient plus distinctes.
Ce voisinage si proche parut inquiéter le nabot qui sembla se demander s'il ne ferait pas mieux de détaler en abandonnant François. Mais la curiosité l'emporta sur la prudence. Il retira le bâillon, et, de sa voix la plus basse, il demanda:
—Quels sont ceux qui causent derrière cette porte?
Avoir la parole libre ne suffisait pas au géant qui voulait rentrer dans la pleine disposition de ses bras et jambes. Seulement, il ne fallait pas brusquer les choses pour ne point éveiller la méfiance du nain. L'habile était de l'amener à ce que, de lui-même, il dénouât les liens et le surhabile, principalement, était de n'en pas trop dire, de peur que l'avorton, au lieu de couper les cordes, n'eût la fantaisie de planter son couteau en pleine gorge de François, histoire de garder pour lui seul ce qui lui aurait été confié et de se débarrasser d'un témoin qui aurait pu attester ses promenades dans le souterrain.
Aussi le géant répondit-il:
—Ceux que tu entends sont mes ennemis et les tiens… surtout les tiens, mon excellent Croutot.
—Les miens? répéta le nain désagréablement étonné.
—Dame! fit le géant, il me semble que les affaires d'une certaine Julie, sur laquelle ils ont voulu me faire causer, te regardent mieux que moi… Il paraît qu'elle est mal trépassée, la Julie? à ce qu'ils disent.
Après ces derniers mots, sur lesquels il avait appuyé, le Beau-François continua:
—Après tout, je crois que ces farceurs-là se soucient moins de la mort de Julie que de certain trésor dont elle avait connaissance et sur lequel ils veulent poser la patte. Aussi m'ont-ils menacé de me livrer au général Labor si je continue à me taire… tandis qu'ils m'offrent la clef des champs si je parle. Et pour que je me décide sur l'une ou l'autre de ces propositions, ils m'ont déposé ici, bien au frais, en me donnant une heure pour réfléchir.
—Et tu as réfléchi?
—Oui, j'ai adopté un parti.
—Lequel?
—Celui d'accepter la clef des champs.
Le roquet n'en avait pas mené large pendant ce dialogue échangé de bouche à oreille. À la dernière réponse du géant, il tressaillit des pieds à la tête et demanda d'une voix que la surprise étranglait:
—Mais, pour avoir ta liberté, ne m'as-tu pas dit qu'il te faut parler du trésor de la Julie?
—Eh bien? fit le colosse d'un petit ton bien naïf.
—Tu sais donc où il est? lâcha le nabot tout frémissant d'une curiosité avide.
—Parbleu! puisque c'est à ce prix que je rachète ma liberté, débita
François d'un ton résigné.
Puis, en bon camarade, il lui souffla:
—L'heure qu'ils m'ont accordée pour réfléchir doit être écoulée. Ils vont venir. File donc vite, mon bonhomme, si tu ne veux pas qu'ils te cueillent aussi.
Filer! Croutot n'y pensait guère! Comment! ce trésor qu'il cherchait depuis si longtemps, le Beau-François connaissait l'endroit où il dormait et, tout à l'heure, il allait l'apprendre à d'autres?
—Mais, dit-il vivement, je puis te rendre la liberté, moi.
—Alors, coupe vite mes liens.
Le nain tira son couteau, l'ouvrit, et en approcha la lame des cordes qui enserraient les jambes du géant.
—Seulement… fit-il en s'arrêtant.
—Seulement, quoi?
—Seulement, ce que tu leur aurais a voué, tu me le révéleras, n'est-ce pas? Tu m'apprendras la cache du trésor de la Julie?
Et, pour faire pencher la balance de son côté, Croutot poursuivit en insistant:
—Note bien qu'avec moi tu partageras, tandis que les autres feraient rafle complète.
Le géant eut l'air de se faire tirer l'oreille. Il donna à sa voix une intonation de regret en répliquant:
—Dire que je laissais l'eau couler sous le pont en attendant le moment propice pour déterrer les écus sans attirer les soupçons… Te donner moitié, c'est dur!
—Moitié à moi vaut encore mieux que tout aux autres, appuya le nabot.
Croyant faire acte de ruse, Croutot remit son couteau dans sa poche en disant:
—Après tout, je ne te force pas. Que les autres te délivrent. Moi je détale ainsi que tu me l'as conseillé.
Sur ce, il ramassa sa lanterne et fit deux pas en s'éloignant.
Comme si cette comédie, en l'effrayant, eût pesé sur sa décision, le colosse se hâta de dire:
—Allons! coupe mes liens et nous partagerons. Ah! tu t'entends à plumer la poule quand tu la tiens!
Et pour retirer toute méfiance sur l'avenir au pygmée, il ajouta d'un ton gaiement résigné:
—Après tout, tu fais bien, mon garçon. Moi, à ta place, j'aurais agi de même.
En une minute, le géant fut délivré de ses cordes qu'il ramassa en soufflant à Croutot:
—File devant avec ta lanterne. Je te suis. Quand nous serons arrivés à la cachette, je t'arrêterai.
Il frémissait d'une vive joie, le charmant marmouset. Il allait enfin connaître le coin tant cherché! Il se voyait palpant le magot!!! À la vérité, il lui faudrait partager avec cette grande brute qui lui marchait sur les talons, mais ne devait-il pas aussi partager avec Taugencel et, au besoin, il eût pareillement promis de partager encore à vingt autres, tant il était convaincu de la vérité de ce proverbe qu'il se répétait en souriant:
—Il y a loin de la coupe aux lèvres!
Et, pour aider un tantinet à la réalisation de ce proverbe au détriment du colosse, il pensait à son couteau qu'il avait remis en poche et que, tout à l'heure, après l'endroit indiqué par l'immense imbécile, il lui planterait entre les deux épaules. Quand d'un seul coup, à la bonne place bien vulnérable, on peut tuer un éléphant, pourquoi n'abattrait-il pas aussi son mastodonte?
Aussi, en songeant à ce coup entre les deux épaules dont il allait caresser le géant, Croutot se répétait-il encore:
—Il y a loin de la coupe aux lèvres!
Le proverbe est si vrai que le nain, qui se voyait déjà en face des millions, crut que le château entier s'écroulait sur sa tête, tant fut lourd le poing du Beau-François qui, tout à coup, s'abattit à toute volée sur son crâne.
Il n'eut pas même le temps de faire: Ouf! avant de rouler à demi assommé sur le sol, ni d'entendre cette épithète dont le géant accompagna son coup de poing.
—Cornichon!!!
Mou comme une chiffe, plus léger qu'une plume entre les mains vigoureuses du Beau-François, cet excellent Croutot, évanoui, ne put juger du talent avec lequel son brutal compagnon le ficelait avec les mêmes liens dont il venait d'être délivré.
—Je vais le porter à ma place. Ça occupera toujours le Meuzelin pendant que je décamperai, pensa le Chauffeur.
Seulement, comme il se dit aussi qu'une mauvaise rencontré le trouverait désarmé, le Beau-François se rappela le solide couteau dont s'était servi son libérateur pour couper ses liens, et il se mit à fouiller les vêtements de sa victime.
De la même poche, il tira le couteau et un papier plié qu'il remit à plus tard d'examiner.
Après quoi, sa lanterne d'une main, portant de l'autre le nain garrotté, bâillonné et évanoui, il alla déposer son fardeau à cette même place qu'il avait occupée.
—Je vois d'ici la figure que fera Meuzelin en trouvant mon remplaçant, pensa-t-il en s'éloignant.
Grâce à la lanterne, il retrouva facilement son chemin dans les circuits du souterrain. Il était si certain d'en sortir qu'il n'attendit même pas d'être dehors pour savoir quel était le papier retiré de la poche du nain.
Il s'arrêta pour l'examiner à la lueur de la lanterne.
C'était une lettre adressée au général Labor.
Du moment qu'il avait le moyen d'éclairer sa marche, le Beau-François ne risquait plus de s'égarer dans le dédale souterrain. Il vagua bien un peu de droite et de gauche et, deux fois, revint sur ses pas, mais il finit par arriver à une des sorties du labyrinthe qui, alors qu'il s'imaginait déboucher en rase campagne, le conduisit dans une serre abandonnée ouvrant sur le parc du château.
D'aller rentrer sous terre pour chercher une autre issue, le colosse n'eut pas la pensée. Il se trouvait en plein air et n'en demandait pas plus. Sortir du parc pour gagner le large lui semblait trop petite besogne pour qu'il s'alarmât de l'endroit où le hasard l'avait fait reparaître sous la calotte du ciel.
En suivant les premiers massifs de verdure qui bordaient le parc, il était certain d'arriver à la muraille qui, dégradée en maints endroits, lui serait d'une escalade facile.
Il faisait petit jour quand il se mit en route derrière le rideau de feuillage qui allait le masquer quand il longerait la façade du château, dont toutes les fenêtres fermées lui parurent suspectes.
—Le château est-il donc abandonné? se demanda-t-il en s'arrêtant pour examiner les alentours de l'immense bâtiment qui, la veille, étaient animés par le va-et-vient des troupes qui y tenaient garnison.
À cette question qu'il se posait, le Beau-François ne tarda pas à recevoir une mauvaise réponse, car, tout aussitôt une fenêtre venant à s'ouvrir, un homme y apparut, tenant un fusil dont il fit feu.
Et François reçut une balle dans la cuisse.
Tout ce qu'il put faire, après avoir commis l'imprudence de ne pas retenir un cri de fureur, fut de gagner à la hâte la partie la plus touffue du parc où il se laissa tomber derrière un épais massif. Bien lui en avait pris de ne pas rester sur place, car deux hommes, sortis immédiatement du château, accoururent sous bois, semblables à des chiens en quête du gibier touché.
Par bonheur, ils n'osèrent se hasarder trop loin. L'un d'eux dit prudemment à son compagnon, dans un langage de perroquet qui a trop bu:
—Que la sagesse intime de la prudence elle m'insuffle qu'il serait inconséquent de s'insinuer plus que davantage sous les bois ous'que des sacripants ils pourraient se prélasser à nous fusiller.
Sur ce conseil, les deux hommes battirent en retraite, sans se douter combien près ils avaient approché de celui qu'ils cherchaient…
À ce nouveau passage de son récit, Taugencel fut encore interrompu par le Marcassin curieux, qui demanda:
—Mais comment se peut-il, Notaire, que tu sois si bien au courant des faits et gestes du Beau-François?
—Je vous l'ai déjà dit. C'est l'imbécile colosse qui, lui-même me l'a appris.
—Quand?
—Ce matin.
—À quel propos et comment?
—Ah! ça, c'est le plus drôle de l'affaire, dit le Notaire d'une voix rieuse. Tenez, vous allez en juger. Écoutez un peu la plaisante chose.
Taugencel allait reprendre son récit quand, soudain, le bruit du pas lourd d'un homme qui accourait troubla l'écho du souterrain et, bientôt, une voix effrayée fit entendre ces mots:
—Cardeuc! Cardeuc! venez vite.
—Où ça, Court-Talon?
—À la sortie sur la campagne, où vous nous avez dit d'attendre au guet.
—Qu'y a-t-il donc? insista le Marcassin.
—Je crois que nous sommes fichus! lâcha Court-Talon.