XVII
Meuzelin, Vasseur, l'échalas, Pitard et les deux soldats avaient écouté en silence la fin du récit de Taugencel, échangeant des regards qui finissaient toujours par converger sur Croutot, dont ils entendaient conter le honteux et sinistre passé. Ces regards, on s'en doute, n'étaient pas à la louange du nain qui, livide et pantelant de peur, s'efforçait par une mine piteuse, d'implorer sa grâce.
La voix de Court-Talon, qui venait chercher Cardeuc à l'aide, sonnait si profondément altérée en annonçant au chef qu'ils étaient «fichus», que Fil-à-Beurre souffla au policier:
—Que diable leur arrive-t-il?
Avant que Meuzelin pût répondre, s'éleva la voix du Marcassin, qui disait à Taugencel:
—Restez là, Notaire, et veillez au salut de Suzanne. En cas de danger, je reviendrai pour vous chercher.
Et l'on entendit le métayer qui s'éloignait à pas précipités, suivi de
Court-Talon.
—Oui, que leur arrive-t-il? reprit l'échalas.
—Allons le savoir, proposa Pitard.
Puis, s'adressant à Meuzelin:
—Car, je vous le répète, je me fais fort de vous faire sortir d'ici sans avoir à remonter par le souterrain supérieur.
Chez Meuzelin, comme chez tous les autres compagnons du reste, trop vive était la curiosité de savoir comment le général Labor avait eu raison de la bande des nombreux bandits dont les quelques survivants s'étaient réfugiés dans le souterrain, pour que la réponse se fît attendre:
—Oui, partons, prononça le policier.
En une seconde, tous furent sur pied, chacun muni de ses armes et prêt à suivre Pitard.
—Mais, fit alors Fil-à-Beurre à ton baissé pour n'être pas entendu par l'avorton, que faisons-nous de Croutot? Faut-il l'emmener?
—Laissons-le ici; nous viendrons plus tard le chercher, décida Vasseur.
À la question de l'échalas, une sorte d'inquiétude s'était lue sur les traits de l'ogre. Après la réponse du lieutenant une lueur de joie brilla dans les yeux de Pitard.
—Oui, nous viendrons plus tard le chercher, répéta-t-il avec empressement à voix basse.
Et, tout haut, il reprit:
—Songeons d'abord à délivrer l'ami Croutot de ses liens, pour qu'il puisse jouer des jambes à nous suivre.
Ce disant, il s'avançait tout souriant vers le nabot.
Seulement, comme il passait devant Fil-à-Beurre, il lui murmura vite:
—Emportez l'échelle.
Et il continua de s'approcher de l'avorton.
À la vue de ces préparatifs de départ de ces gens qui semblaient ne pas s'occuper de lui, immobilisé sur place par les cordes qui le garrottaient, une terreur immense avait convulsé le visage du nain. Allaient-ils donc l'abandonner dans ce caveau?
Sa figure se dérida subitement aux paroles et à l'approche de Pitard, qui arrivait en répétant:
—Songeons d'abord à délivrer l'ami Croutot de ses liens.
Puis, quand il fut enfin près du pygmée devant lequel s'étalaient sur le sol les restes et les ustensiles du repas que les compagnons avaient fait en commun, il se baissa comme pour ramasser un couteau.
—Je tiens mon affaire, dit-il en se relevant.
Il ne fit qu'un brusque geste du bras et, soudainement, Croutot se roula à terre en proie à d'horribles convulsions de souffrance que son bâillon l'empêchait de soulager par des cris.
—L'avez-vous frappé d'un coup de couteau? demanda Meuzelin tout stupéfait par l'action de Pitard, si promptement exécutée qu'il n'avait pu la prévoir ni l'empêcher.
—Non, dit en riant Pitard, je lui ai tout bonnement jeté du poivre dans les yeux, ce qui va l'aveugler pendant que nous filerons par la sortie, que ce gredin n'a pas besoin de connaître.
—Mieux aurait valu souffler la bougie, avança le lieutenant, apitoyé par la torture qu'endurait le nabot.
—Oui, fit Pitard; mais, dans l'obscurité, il m'eût été impossible de retrouver le secret qui ouvre la sortie.
Cela dit, Pitard s'approcha d'une muraille, et, comme il avait opéré dans le caveau supérieur, il appuya sur une pierre. Cette pesée fit rouler sur ses gonds une large dalle qui découvrit un passage.
Vasseur, soutenant Gervaise qu'il avait réveillée, passa le premier, suivi par tous les compagnons.
—Voilà qui est fait, dit Pitard qui referma la dalle derrière
Fil-à-Beurre passé le dernier en emportant l'échelle.
—Où sommes-nous? demanda Meuzelin.
—Dans une ancienne glacière, que surmonte un pavillon rustique, situé dans la propriété de madame de Biéleuze. La communication qui vient de nous servir est celle que la comtesse et le marquis de la Brivière, au temps de leurs amours cachées, firent secrètement percer par des ouvriers, amenés, de Paris et tenus au secret pendant les travaux, pour pouvoir passer de l'un chez l'autre en déroutant la médisance du pays qui les épiait.
Après cette explication, que tous avaient entendue, Pitard ajouta d'un ton goguenard:
—N'empêche que son poivre dans les yeux a empêché Croutot de nous voir sortir.
Et brusquement, avec un éclat de rire:
—Avec ça, fit-il, que je lui conseille de se plaindre, le roquet maudit. Ne l'ai-je pas servi à souhait en lui faisant connaître ce caveau qu'il cherchait vainement depuis tant d'années?… il voulait découvrir la cachette de la comtesse de Biéleuze. Il n'a plus rien à apprendre maintenant.
—Ainsi, c'est dans le caveau que nous venons de quitter que sont enfouis les millions de la comtesse? demanda vivement Meuzelin.
Toute gaieté disparut du visage de Pitard, qui secoua la tête en répondant d'un voix navrée:
—Hélas! ils n'y sont plus! M. le vicomte de Biéleuze a bien fait de se tuer; car il avait abusé du secret que sa mère avait confié à son honneur. Jusqu'au dernier sou, et en y comprenant les trois cent mille livres léguées à la pauvre Julie, il avait mangé le trésor pour subvenir aux caprices de la misérable Suzanne, cette abjecte courtisane, aujourd'hui complice des bandits, dont il s'était malheureusement affolé.
Après la révélation de la honteuse faute commise par le malheureux vicomte, la voix de Pitard redevint railleuse pour continuer:
—Aussi vous comprenez qu'on peut laisser Croutot dans ce caveau qu'il a tant cherché.
—Dans une heure, nous viendrons le reprendre, car le misérable a un compte à régler avec la justice, annonça Meuzelin.
À ces mots, un sourire cruel apparut sur les lèvres de l'ogre.
—Oh! oh! ricana-t-il, je crois bien qu'il est tout réglé, le compte de ce gredin.
Et comme les autres le regardaient sans comprendre, il continua en émiettant ses mots:
—Car j'ai complètement oublié de vous prévenir que, du côté où nous sommes, il me serait impossible de rouvrir la communication. La rouille et le temps ont eu raison du ressort qui s'est brisé. Donc Croutot est là et il y restera.
L'avorton était le dernier des sacripants, mais à la pensée d'abandonner cet homme dans cette tombe anticipée, où la mort lente et terrible par la faim aurait raison de lui, un sentiment de pitié se peignit sur tous les visages. Avant qu'un des compagnons pût protester, Pitard se hâta d'ajouter de sa même voix ironique:
—Sans compter qu'avant peu, maître Croutot ne sera certes pas à plaindre! Bien des gens voudraient avoir l'heureux quart d'heure qui lui est réservé.
—L'heureux quart d'heure? répéta l'échalas tout ébahi de cette façon de qualifier la position du roquet.
—Avez-vous donc oublié? demanda l'ogre.
—Oublié quoi?
—Que, grâce à certaine bascule, Croutot, d'un instant à l'autre, est appelé à se trouver en tête-à-tête avec certaine jolie femme qui va tomber… en sa compagnie. De pareille entrevues, le vicomte de Biéleuze les a payées des millions.
Et, après un nouvel éclat de rire railleur:
—Décidément! prononça Pitard, notre avorton est un heureux drôle!
Il terminait quand l'écho de plusieurs coups de feu lointains rappela la troupe au souvenir de la situation.
—Allons rejoindre le général Labor, dit vivement le policier.
Au sortir de la glacière, dont les portes vermoulues cédèrent au premier effort, les compagnons débouchèrent dans le jardin de l'ex-propriété de madame de Biéleuze dont les murs en ruines leur offrirent bientôt une brèche par laquelle ils purent rentrer dans le parc du château qui lui était mitoyen.
Ces mêmes coups de fusil, qui avaient mis le policier et les siens en marche, avaient eu pour Croutot un autre résultat.
Au moment où la cuisson de ses yeux enflammés par le poivre, venant enfin à se calmer, lui rendait à peu près l'usage de la vue, le pygmée entendit tout à coup un craquement sec retentir au-dessus de lui.
Puis un cri de terreur éclata.
Immédiatement, tomba lourdement sur le sol du caveau un corps humain qui, roulant après sa chute jusqu'à la bougie allumée que les compagnons avaient laissée à terre, amena sous les yeux de Croutot un visage pâle et contracté par la peur, qu'il reconnut aussitôt.
C'était la belle Suzanne, la fausse comtesse de Méralec!
Autour d'elle, la bougie faisait scintiller dans l'ombre les mille feux des diamants qui s'étaient éparpillés en s'échappant du coffret que la courtisane avait lâché dans sa chute.
En une seconde, la belle fille fut sur pied, jetant autour d'elle le regard de la bête féroce tombée au fond d'un piège, cherchant à se rendre compte de sa chute, et avisant déjà au moyen de recouvrer sa liberté.
Ce regard circulaire amena sa vue sur Croutot qui, muet et immobile de par ses liens et son bâillon, attachait sur elle des yeux écarquillés par la surprise, mais dans lesquels l'apparition de cette compagne de captivité avait allumé subitement une lueur d'espoir.
—Déliez-moi, semblaient dire les yeux de l'avorton.
Pour le moment, Suzanne était encore toute à l'effarement du brusque engouffrement qui l'avait précipitée en ce traquenard terrible.
Tout à l'heure elle était là-haut, attendant avec Taugencel le retour de
Cardeuc, parti après l'alarme que lui avait donnée Court-Talon.
Soudain, avait retenti la voix, effrayante et effrayée, du Marcassin qui, comme si le temps ne lui permettait pas de revenir jusqu'à eux, leur criait de l'extrémité du couloir:
—Vite! vite! accourez!
L'intonation commandait une telle hâte que l'ex-notaire s'élança à toutes jambes, sans s'occuper de la courtisane qu'il supposait courant derrière lui et à laquelle il laissait la tâche d'emporter la lanterne qui les avait éclairés pendant le long récit.
Cette lanterne, Suzanne l'avait prise. Tout en comprenant le péril d'un retard, elle avait pourtant laissé Taugencel prendre l'avance. Pour une minute au plus que cela lui coûterait, pouvait-elle se priver de savoir ce qu'était devenue Gervaise, sa rivale, qu'elle avait abandonnée mourante là, tout à côté, dans le caveau le plus voisin, ce même caveau où elle avait oublié le coffret des diamants de la vraie comtesse de Méralec, qu'elle avait volé en vue de se garder une poire pour la soif. Or, les événements l'annonçaient, l'heure de la soif allait sonner où elle serait heureuse d'avoir cette poire.
En trois bonds, sa lanterne en main, Suzanne avait pénétré dans le caveau, cherchant d'abord sa victime.
Gervaise avait disparu!
L'instant n'était pas pour la courtisane à s'abîmer en réflexions à ce sujet. Mieux était de renvoyer à plus tard, de s'expliquer le fait pour ne penser qu'au second motif qui l'avait attirée dans le caveau, c'est-à-dire au coffret de diamants.
La lueur de la lanterne le lui montra à trois pas, sur le dallage du sol, là où elle l'avait oublié.
Frémissante de joie, elle s'élança vers lui et tendit la main pour le saisir. C'était alors que soudain, le sol s'était effondré sous ses pas et qu'elle s'était sentie précipitée dans le vide.
Pareille à la tigresse brusquement emprisonnée, la courtisane fit, avec de sourds cris de fureur, deux ou trois fois le tour de son cachot, cherchant, sur les murailles, une porte qui offrît une chance à sa fuite.
Enfin, elle s'arrêta devant Croutot et, avide de l'interroger, elle lui retira son bâillon.
Entre eux, les phrases s'échangèrent courtes et pressées. Il fallait s'entendre et surtout se comprendre vite; car la bougie laissée par les compagnons en partant touchait à sa fin. Dans une demi-heure au plus, arrivée à bout de mèche, elle les laisserait dans l'obscurité.
En cinquante mots, le nain eut tout dit: dix minutes auparavant, ils étaient là six hommes qui avaient disparu.—Par où?—Il l'ignorait. Le poivre l'avait aveuglé. À coup sûr, par une issue secrète que possédait ce caveau dans lequel ils étaient descendus, à l'aide d'une échelle.
Sur ces renseignements, Suzanne se remit à tourner dans la prison, étudiant avec soin les murailles pour y découvrir une sortie et cherchant l'échelle. Rien! rien!
Et la bougie continuait à s'user!
Une seule ouverture s'offrait pour s'enfuir de ce sépulcre de pierre où il allaient mourir de faim. C'était cette dalle à pivots qui se voyait à la voûte, cette dalle qui avait tourné sous son poids. Mais, pas d'échelle! Comment y atteindre?
Une idée traversa le cerveau de la courtisane qui revint à Croutot en disant d'une voix brève, car les instants leurs étaient comptés:
—Écoute. Je vais te délier. Tu es assez vigoureux pour pouvoir porter mon poids. Tu iras te placer sous cette dalle et, grimpée sur tes épaules, je tâcherai d'arriver à la bascule que je ferai jouer. Fasse la chance que je puisse l'atteindre de mes mains, car, à la force des poignets, je réponds de pouvoir me soulever jusqu'aux bords de la trappe. Alors, en nous aidant des cordes dont je vais te délivrer, je te hisserai de là-haut, hors de notre cachot. Est-ce convenu et bien compris?
—Oui, dit le nain palpitant de joie.
Sur ce, Suzanne le débarrassa de ses cordes qu'elle s'enroula autour de la taille pour les emporter dans son ascension.
Bien campé sur ses jambes, Croutot se tint à l'endroit assigné. En une minute, la femme se dressa sur ses épaules.
Il était de bien petite taille, ce pauvre Croutot! Mais la fille était grande et, par bonheur, le caveau était d'une voûte surbaissée.
—Nous sommes sauvés, annonça la courtisane.
—Tu touches le ressort?
—Oui, tiens bon! Je vais faire basculer la dalle et, aussitôt, je m'enlèverai à bout de bras, promit Suzanne.
Soudain, la bougie usée s'éteignit.
—Tiens bon! répéta encore la fille.
Mais, à cette obscurité qui s'était brusquement faite, une peur folle, irraisonnée, sauvage, s'était emparée du nain. La conviction lui vint que celle dont il favorisait la délivrance, une fois sortie de la trappe, l'abandonnerait complètement dans le caveau.
—C'est fait! Je m'enlève, annonça Suzanne dont le pygmée ne sentit plus les pieds peser sur les épaules.
Mais la rage du désespoir avait éteint toute raison chez le nabot qui, affolé par l'épouvante de rester seul en cette tombe obscure, bondit et, rattrapant les jambes de la courtisane, s'y accrocha de toute la force de ses deux bras en disant d'une voix féroce:
—Non, non, non. Tu partageras mon sort!
Sous les secousses frénétiques du nabot, Suzanne ne put résister. Ses mains lâchèrent prise.
—Non, non, non, répétait avec un rire de démence Croutot en la sentant rouler avec lui sur le sol du caveau, au milieu des ténèbres.
Il était devenu complètement fou.
Dans cette sorte de lutte à terre avec la courtisane, qui cherchait à se délivrer de son étreinte, la main du pygmée rencontra un des couteaux qui avaient servi au repas des compagnons.
—Non, non, non, redit encore le fou en plongeant la lame entière dans la gorge de Suzanne.