II

Ceux qui avaient charge de veiller au huis clos du cabinet durent, sans doute, s’opposer à ce que le nouvel arrivant forçât une consigne déjà si lestement violée par mademoiselle Baba, car, au murmure de plusieurs voix qui probablement engageaient le hurleur à la patience, succédèrent encore ces paroles:

—Non, pas une minute! je veux le voir tout de suite! je ne puis attendre... il me faut ma femme! qu’on retrouve ma femme... ma Clarisse adorée!

Dès le début de ces vociférations, le commissaire avait dressé l’oreille et pointé le nez dans la direction de la porte derrière laquelle éclatait l’organe criard du moderne Orphée réclamant son Eurydice. Ce moment d’attention ou, pour dire plus juste, d’inattention fut cause qu’il n’aperçut point une rapide scène qui se passa à côté de lui.

Au premier son de la voix en question, Lurette Baba avait pâli en fixant sur Maurice un regard effaré. Celui-ci, à la vue de ce trouble, avait vivement, d’un doigt posé sur ses lèvres, fait ce geste qui, dans tous les pays du monde, recommande le silence.

Cependant le commissaire avait donné un coup de timbre placé sur son bureau.

—Qu’est-donc, Jacquet? demanda-t-il à son secrétaire que cet appel avait fait comparaître.

—C’est un monsieur tout en larmes qui veut absolument entrer... Je crois bien que nous avons affaire à un fou, car...

Mais le secrétaire Jacquet n’eût pas le loisir de compléter ces renseignements. Il avait commis la faute en entrant de ne pas refermer sa porte derrière lui. Ce fut par cette ouverture que celui dont on parlait fit irruption dans le cabinet ni plus ni moins impétueusement qu’une trombe. Il fit pirouetter Jacquet, renversa une table chargée de papiers, deux chaises et un lavabo, bouscula brutalement la pauvre Lurette qui se trouvait sur son passage et vint s’abattre sur le ventre, à l’angle du bureau de M. O***. Puis, sans nullement se préoccuper de tout ce désastre, il promena, sur les assistants, un regard hébété qui cherchait le commissaire et qui finit par s’arrêter sur Maurice. Après quoi, éclatant en larmes, il se mit à beugler:

—On m’a pris ma femme! Je la réclame! Qu’on me retrouve ma Clarisse!

—Veuillez retourner dans la pièce à côté, je suis à vous dans un instant, dit le commissaire.

Mais cet époux éploré, qui s’était avachi dans un fauteuil, remua la tête en bégayant au milieu d’énormes sanglots:

—Non, tout de suite! tout de suite!

Il était en proie à un tel désespoir que M. O***, pris de pitié, empêcha, d’un geste de main, les deux agents accourus à la rescousse du secrétaire Jacquet, de rudoyer le malheureux; puis, d’un second signe, il congédia ses trois subordonnés.

Du reste, pour ce qu’il restait au magistrat à dire ou à faire, cet infortuné n’était pas un témoin qui pût le gêner; mieux aurait valu se méfier d’un soliveau. Tout à son chagrin, il s’était caché la tête dans ses mains et, à demi étouffé par ses sanglots, il répétait ce refrain:

—Ma Ririsse, ma Clarisse!

Le laissant donc gémir en son coin, M. O*** revint à Baba, qui s’était rapprochée de Prévannes comme si, près de ce dernier, elle cherchait un défenseur contre un danger sérieux et imminent.

En somme, le cas de Maurice était des moins pendables. Du moment que Lurette retirait sa plainte, la faute avait été largement expiée par une nuit passée au poste. De plus, ainsi que nous l’avons annoncé en commençant cette véridique histoire, il y avait à peine quinze jours que s’était terminé le second siége de Paris, ce qui veut dire que les sévérités et le zèle de la police avaient biens d’autres chats à fouetter avant de perdre le temps à sévir pour quelques coups de cravache octroyés à une femme qui, circonstance atténuante, avouait ne pas détester ce genre de régal.

Donc le commissaire lâcha la main.

Mais avant de laisser son homme prendre la poudre d’escampette, il jugea utile de pimenter sa clémence d’une verte semonce. Il avait à cœur de bien préciser que les explications de la jolie fille ne l’avaient qu’à demi convaincu et que, sur d’autres points, il gardait une conviction qui faisait ses réserves pour l’avenir.

—Prévannes, dit-il, je consens à vous remettre en liberté.

Ensuite, s’adressant à Baba:

—Je vous le rends, mais sachez bien qu’une seconde fois me trouverait moins crédule à tous vos contes de jalousie.

Probablement que la joie de voir Maurice libre avait coupé net la parole à mademoiselle Baba. Elle, tout à l’heure si jacasse et tant expansive, au lieu d’éclater en joyeux remercîments, ne témoigna sa reconnaissance que par un demi-sourire et un léger mouvement de tête. Pas un mot ne sortit de ses lèvres, qui, de roses qu’elles étaient à son arrivée, étaient devenues blêmes.

—Quant à vous, continua M. O***, en revenant à Prévannes, tenez-vous aussi pour bien dit qu’à la première occasion que vous me fournirez de m’occuper de vous, je chercherai mieux à fixer mon soupçon que j’ai affaire à un chevalier d’industrie, sur lequel je vous préviens qu’à dater d’aujourd’hui je ne cesserai d’avoir l’œil.

C’était dur à avaler pour le beau Maurice, si fier et si bravache au commencement de la séance. L’épithète de chevalier d’industrie aurait dû le faire bondir! Il est à supposer qu’il avait mis de l’eau dans son vin et qu’il s’était dit qu’au prix d’un sacrifice d’amour-propre il valait mieux en finir sans ergoter. Il leva les yeux au plafond, haussa légèrement les épaules, fit une moue de dédain, mais s’en tint strictement à la pantomime, car, pas plus que Lurette, il ne lâcha une parole.

Cependant le commissaire avait donné un double coup de timbre.

—Laissez passer monsieur, dit-il aux deux sergents de ville de planton qui se présentèrent.

Puis en guise de congé définitif:

—A l’avenir, marchez droit, mon garçon, car, vous en êtes prévenu, je vous surveillerai.

S’il est vraiment beau de savoir se maîtriser, Prévannes méritait incontestablement des éloges, car cette autre phrase injurieuse ne lui fit pas ouvrir la bouche.

Sans le plus petit mot, sans autre adieu qu’un salut de la tête, les deux amants s’éloignèrent avec une certaine précipitation.

—Ah çà, ils sont donc devenus muets? pensa le commissaire étonné.

Après quoi il se mit à examiner l’homme, l’époux de Ririsse, qui, maintenant, la tête renversée sur le dossier du fauteuil et le nez en l’air, était dans un tel état de prostration qu’il ne pouvait avoir rien vu ni entendu de ce qui venait de se passer à un mètre de lui.

Ce geigneur, qui doit être le héros principal de notre aventure, était un homme d’environ trente ans, commun d’allures, lourd de gestes, grotesquement fagoté en ses habits et porteur d’une chevelure blonde et frisottée surmontant une vraie tête de mouton qui accusait la bonté niaise et crédule.

Aussi le commissaire, qui, quand il s’adressait à lui-même, n’était pas tenu à cette sévérité d’expressions que comportaient ses fonctions, formula-t-il ainsi son jugement:

—C’est un vrai melon!

A ce moment, son regard, qui, de l’examen du visage, avait passé à l’inspection des vêtements pour juger à peu près de la position sociale de l’individu, s’arrêta sur le gros bouton en or d’une manchette qui dépassait la manche du paletot.

—Tiens! il porte les mêmes initiales que ce Maurice Prévannes, se dit le magistrat en apercevant les deux lettres M. P. qui se détachaient en relief sur le bouton.

Sa remarque faite, mais sans y attacher la moindre importance, il allait secouer son homme pour le tirer de sa torpeur, quand, après un petit coup frappé, la porte du cabinet s’ouvrit pour laisser passer la tête du secrétaire Jacquet.

—Monsieur, annonça-t-il à mi-voix, il y a là une brave femme d’une cinquantaine d’années... domestique de son état, m’a-t-elle dit... qui demande à vous parler.

—Eh bien! qu’elle attende que j’en aie fini avec monsieur, dit le commissaire en montrant celui qu’il avait mentalement traité de melon.

—Ah! qu’elle attende, répéta le secrétaire d’un ton désappointé, c’est que...

—Que quoi? fit le supérieur en voyant son employé hésiter à achever sa phrase.

—C’est qu’il va bientôt être midi, lâcha timidement Jacquet.

Ce simple renseignement valait tout un discours. Il rappelait au fonctionnaire qu’on était au dimanche du congé de quinzaine, jour où, à partir de midi, le bureau fermait, se reposant du soin des affaires de cette demi-journée sur le commissariat du même quartier le plus voisin, chargé, suivant l’usage, de l’intérim.

Or, que son chef reçût cette femme, c’était, pour Jacquet, voir se reculer l’heureux moment de prendre la clef des champs.

C’est juste! fit le supérieur, comprenant à demi-mot. Alors dis à cette personne, si ce n’est personnellement à moi qu’elle a affaire, qu’elle repasse demain matin. Sinon, envoie-la au commissariat de la rue Taitbout, qui, aujourd’hui, fait notre intérim.

—Bien! dit Jacquet joyeux.

Tout s’enchaîne ici-bas. A un mince détail qu’on a eu le tort de négliger s’accroche bien souvent un gros événement qui vous surprend plus tard. Disons tout de suite que si M. O*** avait reçu cette femme, il se serait évité tout le tintouin qu’allait lui procurer l’être qui venait de se relever de dessus son fauteuil en débitant d’un ton lamentable:

—Ma Ririsse! où est ma Clarisse?

—C’est ce que nous chercherons à deviner tout à l’heure, dit le commissaire, profitant de cette entrée en matière. Apprenez-moi d’abord comment vous vous nommez.

—Mathurin Poliveau.

—Votre profession? Votre domicile?

—Rentier... rue Richer, 41.

—Depuis quand êtes-vous marié?

—Depuis huit mois.

Le commissaire aimait à prendre le taureau par les cornes. Cette fois, du reste, l’occasion y prêtait, car, rien qu’à voir cette face de niais, il y avait cent à parier contre un que madame Poliveau, fatiguée de la vie en commun avec un tel mari, était allée, au loin, se créer une vie à part.

Aussi M. O*** lâcha-t-il cette question quelque peu brutale:

—Vous dites donc que madame Poliveau a quitté le domicile conjugal.

Une pile électrique n’aurait pas mieux secoué Mathurin que cette phrase. Il se redressa plus ferme qu’un ressort d’acier, la face empreinte de cette surprise que peut causer une chose phénoménale, et d’une voix vibrante:

—Quitté!!! s’écria-t-il, et pourquoi l’aurait-elle quitté? Elle qui ne pouvait vivre à plus d’une toise de moi sans souffrir, tant elle m’adorait! Pauvre fleur qui s’étiolait dès que je ne la réchauffais pas de mes baisers! L’eau est moins nécessaire aux poissons que l’air que Clarisse respirait près de moi!... Quitté le domicile conjugal! dites-vous?... Oh! non, il a fallu une infâme violence pour l’arracher à ces lieux où tout lui parlait de son époux...

—Est-il idiot? Est-il fou? se demanda le commissaire.

Et, pour décider la question, il reprit à haute voix:

—Votre femme est-elle petite ou grande, brune ou blonde?

—Je n’en sais rien, dit tranquillement Mathurin Poliveau.

Cette fois ce fut au tour du commissaire d’être surpris.

—Comment! s’écria-t-il, au bout de huit mois de mariage, vous ne savez pas encore comment était votre femme!

—Non... puisque je ne l’ai jamais vue, répondit Mathurin.

A cette réponse fort inattendue, le commissaire regarda Poliveau bien en face et, pour la première fois, remarquant l’expression égarée des yeux, il se donna aussitôt une solution au problème qu’il s’était posé.

—Décidément, c’est un fou, pensa-t-il.

Puis, en praticien qui a eu maintes fois affaire aux aliénés et qui sait combien ils s’irritent d’une contradiction, il reprit:

—En vérité! vous n’avez jamais vu votre femme?

—Non, au grand jamais!

—Et pourtant, si j’ai bien entendu tout à l’heure, vous me la représentiez comme une fleur qui s’étiolait loin de vos baisers...

Tout à coup Poliveau tressauta en se frappant le front avec force.

—Ah! que je suis bête! s’écria-t-il. J’oubliais de vous conter un détail.

—Lequel?

—Il n’y a pour ainsi dire que d’avant-hier matin que j’ai l’usage de la vue.

—Ah bah! fit M. O***, ne se départant pas de l’idée qu’il avait un fou devant lui.

—Oui, j’étais aveugle... Comme c’était pour moi une torture de ne pas voir le visage de ma Clarisse, j’avais consulté en cachette plusieurs de nos célébrités médicales. Sur l’espoir qui m’avait été donné, je me suis échappé, en tapinois, un beau matin de mon ménage pour aller me renfermer dans la maison de santé où j’ai subi l’opération... Pendant trois semaines j’ai vécu avec un bandeau sur les yeux... Ah! que le temps m’a été long!...

—Madame Poliveau ne venait donc pas vous voir dans cette maison de santé?

—Mais non, mais non, vous ne m’avez donc pas compris quand je vous ai dit que j’étais parti en tapinois... C’était une surprise que je voulais faire à ma Ririsse!.. Seulement je lui avais fait parvenir un billet contenant ces seuls mot: «Recueille-toi dans ton adoration pour moi et attends-toi à un immense bonheur.» Vous comprenez que ce billet était de toute nécessité pour empêcher la pauvre folle d’amour de courir se jeter à l’eau dès qu’elle ne se verrait plus abritée sous mon aile... Ne m’a-t-elle pas répété cent fois: «Allons vivre au Malabar, seul pays où il soit permis à une veuve de monter sur un bûcher.»

Tout en écoutant d’un air sérieux, M. O*** se faisait une pinte de bon sang.

Cependant il se rétractait:

—J’avais tort, il n’est pas fou, se disait-il, c’est un idiot... et de première force.

—Bref, avait continué Poliveau, après trois semaines pendant lesquelles, de jour en jour, on avait rendu de moins en moins épais le bandeau qui me couvrait les yeux depuis l’opération, le docteur me signa avant-hier ma liberté... Ce fut par des bonds à déconcerter un tigre que je franchis la distance qui me séparait de mon domicile... Une flèche n’aurait pu me suivre... Enfin j’arrive, j’entre, je gagne la chambre à coucher, ce sanctuaire de nos amours, et je m’y élance en m’écriant: «Clarisse, ne t’évanouis pas de bonheur! Je ne suis plus aveugle!...» Et qu’est-ce que je trouve?

—Oui, qu’est-ce que vous trouvez dans le sanctuaire de vos amours?

—Le lit sans draps!!!

—Ah! bah! fit le commissaire, qui s’attendait à un tout autre dénouement.

Mathurin Poliveau remua gravement la tête et reprit d’un ton sérieux:

—Je ne sais pas si je vous ai dit que je suis très-observateur?

—Non, vous ne me l’avez pas dit, mais je m’en suis vite aperçu.

—Je possède un instinct infaillible qui, sur le plus faible indice, me fait deviner les choses... Ce lit sans draps fut donc pour moi une révélation.

—Expliquez-vous.

—J’ai immédiatement compris avec quelle épouvantable violence on avait dû enlever Clarisse au milieu de la nuit ou de bon matin... La pauvrette, j’en donnerais ma main à couper, s’est si bien cramponnée à sa couche qu’il a fallu emporter avec elle les draps qu’on ne pouvait lui arracher des mains.

—Quand on pense qu’elle aurait tout aussi bien pu se cramponner à son sommier, quelle gêne pour ceux qui l’enlevaient! avança M. O***, qui s’amusait au possible.

—Hein! oui, n’est-ce pas? appuya Mathurin.

Le commissaire eut l’air de réfléchir.

—Une observation, dit-il.

—Parlez.

—N’aviez-vous pas écrit à madame Poliveau de se recueillir en l’adoration qu’elle a pour vous? Au lieu d’admettre l’enlèvement, ne pouvons-nous pas supposer qu’elle ait quitté son logis...

—Quitter un logis où tout lui parlait de moi, c’est impossible! déclara sèchement Mathurin.

—Soit! mais enfin supposons-le... Et qu’elle ait choisi quelque coin isolé pour s’y recueillir, suivant vos ordres, dans son adoration.

Poliveau secoua encore la tête à la façon d’un magot de la Chine.

—Mon instinct ne me trompe jamais, vous dis-je. Clarisse a été enlevée... et pour longtemps! La preuve en est que ceux qui ont fait le coup ont eu, en même temps, la précaution d’emporter tout son trousseau, linge, robes, chaussures...

Jusqu’alors M. O*** s’était amusé en homme qui trouve une occasion de rire; mais aux derniers mots de Mathurin, le commissaire se réveilla en lui et immédiatement flaira choses de son ressort.

—Ah! ah! dit-il, on a fait maison nette chez vous?

—Non, non, entendons-nous bien, reprit Poliveau, j’ai dit qu’on avait enlevé tout ce qui était à l’usage de ma femme... Ils ne m’ont pas laissé un ruban, une épingle, un fil... rien qui me rappelle que Clarisse est restée huit mois dans ce logis.

Et l’infortuné Mathurin, repris par le désespoir, se mit à fondre en larmes en ajoutant:

—C’est à croire que je n’ai jamais été marié de ma vie... Rien ne m’est resté qui le prouve.

—Oh! à défaut de tout cela, vous avez encore l’acte de mariage qui vous a été délivré à la mairie où votre union s’est célébrée, objecta M. O***.

Ces paroles redoublèrent le Chagrin de Poliveau qui bégaya avec peine:

—Voilà qui vous trompe... Oui, je l’avais, cet acte... Clarisse me l’a fait souvent toucher... Mais les gueusards qui ont enlevé ma colombe ont aussi fait main basse sur ce papier.

Il y eut, de la part de Mathurin, toute une tempête de sanglots et de gémissements entre la réponse ci-dessus et les mots qui suivirent:

—Et le malheur, c’est qu’il m’est impossible de m’en procurer un double... J’ai été hier à la mairie du IXe arrondissement pour le demander. Les commis m’ont ri au nez en me disant: «Ah! çà, d’où sortez-vous? Vous ne savez donc pas que les registres des mairies... et celui où vous deviez être inscrit, se trouvant plein, était du nombre... avaient été envoyés aux archives de la Ville, avenue Victoria, qui ont été dernièrement incendiées de fond en comble... Tout l’état civil des Parisiens est anéanti... Ce sont eux qui vont nous aider à le reconstituer... Au lieu de nous en réclamer un double, apportez-nous donc plutôt l’acte qui vous a été délivré à l’époque de votre mariage.» Et, là-dessus, ils m’ont renvoyé en riant de plus belle.

—C’est vrai, pensa le commissaire qui, un moment avait oublié tous les désastres du second siége de Paris.

Puis à haute voix:

—Il vous reste encore la ressource de vous adresser à l’église où a été célébrée la cérémonie religieuse.

A quoi Poliveau remua encore la tête en disant:

—Nous n’avons pas été mariés à l’église... à cause de la différence de religion... Moi, je suis catholique et Clarisse est du culte de Mahomet.

Malgré son sérieux revenu, le magistrat ne put résister à un éclat de rire qu’il parvint à déguiser à peu près en éternument.

—Ah! madame Poliveau était musulmane? reprit-il après avoir raffermi sa voix.

—Oui, elle descendait même du Prophète... Elle eût été homme qu’elle aurait eu droit au cafetan vert et à la corde en poil de chameau autour de la tête... Madame Nubadar me l’a bien souvent répété.

—Oh! oh! Et qu’était cette dame Nubadar?

—Ma belle-mère... une veuve... Elle et sa fille étaient les dernières descendantes d’une famille qui, jadis, a régné en Tunisie.

A ce moment, pour la seconde fois, la porte du cabinet s’entr’ouvrit pour laisser passer la tête du secrétaire Jacquet.

—Il est midi, monsieur. Puis-je partir? demanda-t-il d’une voix mal assurée, qui semblait craindre un contre-temps.

—Oui, allez, dit le patron.

Puis, comme le repinçant au vol:

—Ah! à propos, fit-il, et cette femme de tout à l’heure, l’avez-vous renvoyée au commissariat de la rue Taitbout?

—Elle a refusé. C’est vous, personnellement, qu’elle veut voir.

—Alors elle reviendra?

—Oui, demain, à la première heure.

—Bon!... Partez, Jacquet.

Jacquet ne se le fit pas répéter. On l’entendit s’éloigner avec cette louable précipitation de l’employé qu’un excès de zèle n’invitait pas à sacrifier au devoir sa demi-journée et surtout, sa soirée, qu’il avait consacrée d’avance à la onze cent seizième représentation du Courrier de Lyon. Jacquet, disons-le, n’aimait pas à dépenser son argent à la légère, et il attendait, on le voit, que le temps eût bien établi le succès d’une pièce avant de se payer cette nouveauté.

Le commissaire revint à Poliveau, qui, cependant, s’était mis à ramasser les papiers qu’il avait éparpillés sur le parquet à son entrée.

—On s’est joué de cet imbécile, mais dans quel but? se demanda M. O*** en le regardant se traîner à quatre pattes.

Etait-ce affaire d’argent?

Après un petit silence pendant lequel Poliveau s’était relevé, le commissaire, abondant dans le sens que le mari donnait à la disparition de sa Clarisse, demanda:

—Ainsi, monsieur Poliveau, les ravisseurs de votre femme ont enlevé tout ce qui était à son usage?

—Tout, absolument tout.

—Et de ce qui vous appartenait?

—Rien.

—On n’a rien distrait de votre caisse, par exemple?... L’avez-vous vérifiée?... Car vous m’avez dit être rentier.

—Oui, mais rentier sans caisse... Je vis d’une rente viagère de 6,000 francs, qui m’est payée par la compagnie LA PRÉCAUTION... Et, je l’avoue, je ne fais pas d’économies.

Pourquoi M. O***, qui, depuis midi, était libre de déposer ses fonctions, fut-il pris du désir de consacrer à Mathurin ces quelques heures d’un repos qui lui était acquis au bout de chaque quinzaine? C’est qu’on n’est pas impunément homme du métier et que plus le flair vous a révélé qu’une affaire est difficile à creuser, plus on se sent tourmenté de l’envie d’en avoir le dernier mot.

En conséquence, le magistrat dit à cet époux sans femme:

—Retournez chez vous, monsieur Poliveau. Dans une heure vous aurez ma visite.

En effet, après avoir déjeuné à la hâte, le fonctionnaire curieux prit le chemin de la rue Richer.