III
En route, le commissaire, à l’aide d’une série de pourquoi? se posa le problème qu’il avait à résoudre.
Pourquoi une femme... jeune ou non, belle ou laide, la question n’était pas là... avait-elle partagé, pendant huit mois, la vie de cet aveugle? Ce n’était, à coup sûr, pas pour son esprit, pour sa beauté, ni pour sa fortune puisque là, chez ce rentier en viager, il n’y avait pas le plus mince capital à râfler. On pouvait pourtant se dire que si cette femme sortait d’une sordide misère, les six mille livres de rente lui représentaient, en somme, une aisance dont il était doux de jouir. Il était loisible aussi de supposer que c’était par bonté d’âme qu’elle s’était faite la compagne d’un infirme. Mais alors, dans l’un ou l’autre cas, pourquoi au moment où l’aveugle venait de retrouver la vue, avait-elle disparu après avoir pris le soin de ne laisser derrière elle aucune trace de son existence de huit mois dans le logis conjugal?
M. O*** aurait pu se répondre que, peut-être, madame Poliveau était un horrible monstre, quelque phénomène de laideur qui, après avoir joui, en sécurité, de la tendresse d’un mari aveugle, n’avait plus osé affronter le regard clairvoyant de son époux opéré.
Certes, M. O*** aurait dû s’en tenir à cette hypothèse, mais, malgré lui, son instinct de limier le poussait vers des causes plus véreuses. Son scepticisme n’admettait pas le monstre, et de plus, il niait le mariage... ce mariage qui n’avait pas passé par l’église pour cause de mahométisme.
—On aura joué une comédie quelconque à mon crétin, se disait-il en riant au souvenir de Poliveau se vantant d’avoir épousé une descendante du Prophète.
Mathurin habitait une partie du troisième étage d’un bâtiment au fond de la cour. Ce fut lui qui vint ouvrir au coup de sonnette du visiteur. Son visage était inondé de larmes.
—J’étais dans le sanctuaire, lâcha-t-il d’un ton plaintif pour expliquer ce ruissellement de pleurs.
En suivant Mathurin qui le conduisait au fond de l’appartement, tout droit au fameux sanctuaire, M. O*** put remarquer un de ces solides et confortables mobiliers, sans élégance pourtant, tels qu’il s’en fabriquait encore, il y a quarante ans, pour la bourgeoisie, qui ne courait pas alors au cliquant et à la camelote.
Le vol... en admettant ce vol dont la méfiance du commissaire ne voulait pas démordre... n’avait donc rien à démêler avec le mobilier. Pendules, rideaux, tapis, tableaux ou autres accessoires d’un enlèvement facile étaient bien à leur place et ne laissaient à nu aucun coin qu’on pût croire avoir été dépouillé. Tout autre, moins entêté que le commissaire, se serait rendu à l’évidence, c’est-à-dire à l’examen, qu’il n’avait été emporté rien autre que ce qui était à l’usage particulier de la fugitive Clarisse.
La preuve en était dans tous les tiroirs, vides ou ouverts que Poliveau, en attendant le fonctionnaire, venait d’inspecter encore une fois avec l’espérance d’y retrouver un objet quelconque qui eût appartenu à sa femme.
—Vous voyez, dit-il, pas un fétu! ils ont tout pris, ces misérables qui m’ont ravi ma Clarisse.
Ayant renoncé à faire admettre par cet époux convaincu l’idée que sa femme avait fort bien pu décamper sans se faire le moindrement prier, le commissaire tendit à Mathurin la perche que sa manie préférait.
—C’est vrai! répondit-il... Rien!... Pas même un portrait qui vous aide en vos recherches... et vous montre les traits de la personne aimée.
Poliveau se prit la chevelure à poigne-mains et de sa voix glapissante:
—Non. Rien! rien! répéta-t-il. A-t-on vu sort pareil au mien! Etre marié et ne pas connaître sa femme! Elle passerait à côté de moi dans la rue qu’il me serait impossible de dire: C’est elle! c’est ma Clarisse! ma colombe!... Pas le plus petit moyen de reconnaissance!
—Oh! si... il en est un, avança M. O***.
—Lequel donc?
—Vous la reconnaîtriez bien à la voix, j’imagine sans peine?
—Ah! ça! oui! beugla Mathurin. Tenez! je l’entendrais seulement faire son puuh! puuh! comme quand elle soufflait sur sa soupe, que ce serait suffisant pour me révéler ma Clarisse.
—Vous voyez donc bien que tout n’est pas désespéré... Et puis n’avez-vous pas pensé qu’il existe encore un autre moyen?
Mathurin ouvrit une bouche et des yeux agrandis par la curiosité.
—Dame! poursuivit le fonctionnaire, ne pouvez-vous pas arriver à votre femme par ses parents et amis? Elle n’était point sans famille, n’est-ce pas!... Ne m’avez-vous pas parlé de votre belle-mère, madame veuve Nubadar?
—Hélas! fit Poliveau.
—Etes-vous donc mal avec elle?
—Hélas! refit l’ex-aveugle, la pauvre femme n’est plus de ce monde! Huit jours après mon mariage, elle a été écrasée par un omnibus... Je voulais, malgré ma cécité, suivre son enterrement, mais j’ai été obligé de rester au logis pour consoler Clarisse à demi folle de douleur.
A mesure que Mathurin avançait dans le chapitre des confidences, le commissaire s’ancrait mieux dans la persuasion que le crétin avait été la victime d’une mystification de la plus haute volée.
—Connaissons d’abord les compères, se dit-il, je chercherai plus tard le motif qui les a fait agir.
Et, là-dessus, il repartit:
—Alors cette infortunée madame Nubadar s’en est allée à sa dernière demeure sans personne qui suivît son convoi?
—Mais si, mais si... ils étaient deux. D’abord Touriquet, ce brave ami Touriquet... lui qui a fait mon mariage.
—Eh bien? qui vous dit que ce n’est pas chez M. Touriquet que votre femme est allée se recueillir en son adoration!
—Hélas! soupira derechef Poliveau.
—Est-ce qu’il a été aussi écrasé par un omnibus?
—Non, mais, à ce que m’a dit Clarisse, il a été coupé en trois par une bombe pendant le bombardement de Paris.
—Diable! fit M. O*** sans rire.
—Oui, en trois.
—Savez-vous que j’ai tellement peur de me heurter encore à une catastrophe que je n’ose poursuivre mes questions.
—Poursuivez quand même.
—Alors quelle est la seconde personne, dont vous parliez qui, avec défunt M. Touriquet, a suivi le convoi de la bonne madame Nubadar?
—C’est l’oncle Canivel.
—Oncle à vous?
—Non, oncle à ma femme.
—Et, je l’espère, il n’est pas mort, lui?
—Hélas! gémit Poliveau.
—Oh! oh! encore un omnibus ou une bombe?
—Non, non, mais il a disparu. Impossible à moi de le retrouver... Tenez, il faut que je vous conte cela.
Le commissaire, à ces mots, poussa doucement Mathurin sur un fauteuil et s’installa sur un autre en disant:
—Puisque vous voulez bien m’instruire, cher monsieur Poliveau, prenez donc les choses au début et apprenez-moi comment s’est conclu votre mariage.
—Mon père venait de mourir... commença la mari de Clarisse...
—Pardon, dit M. O***, après l’avoir interrompu d’un geste, d’abord quelques détails sur feu votre père.
—J’avais deux ans quand mon père devint veuf. A ce chagrin s’en joignit un autre, celui de me voir peu à peu perdre la vue, car je n’étais pas aveugle de naissance. Soit qu’il se fût adressé à des médecins moins habiles ou moins hardis que le médecin qui m’a opéré, il crut mon infirmité incurable et, dès lors, il n’eut plus d’autre souci que d’assurer l’avenir qui m’attendait après sa mort. Il était caissier dans une importante maison de banque qui lui avait accordé un petit intérêt dans ses affaires. Tout ce qu’il pouvait faire d’économies, mon père le plaçait à fonds perdu sur ma tête, sachant bien que je serais incapable d’administrer jamais une fortune, moi que mon infirmité mettait à la merci du premier intrigant venu. C’est à la prudence paternelle que je dois donc cette rente viagère de 6,000 francs que me paye le compagnie La Précaution.
Quand il n’avait pas sa Clarisse en tête, Mathurin Poliveau, on le voit, n’était plus d’une conversation aussi stupide ni d’une crédulité à faire rire les ânes.
Il continua:
—Une après-midi, il y a neuf mois, au milieu de septembre...
—Quelques jours à peine avant le blocus de Paris, pensa le commissaire.
Et, interrompant:
—Saviez-vous alors que Paris était à la veille d’être assiégé? demanda-t-il.
—Nullement, je vivais, ou, plutôt, mon père me faisait vivre dans une telle ignorance de ce qui pouvait m’inquiéter que je ne me doutais de rien. Je reprends: Une après-midi, il y a neuf mois, au milieu de septembre, on apporta au logis le corps de mon père, que la rupture d’un anévrisme avait tué en pleine rue.
Si M. O*** n’avait pas cru aux deux trépas tragiques de la veuve Nubadar et du sieur Touriquet, la mort de M. Poliveau père le trouva parfaitement crédule; mais il en nota la soudaineté comme le premier jalon de la piste qui ferait trouver les farceurs ou les escrocs... les faits lui apprendraient comment il fallait qualifier ces inconnus... qui s’étaient joués de l’ancien aveugle.
—Après le décès de mon père, avait repris Mathurin, je me trouvai bien triste, et surtout bien isolé, car, séparé du monde par ma cécité, j’étais réduit à la seule compagnie de Javotte, entrée à notre service depuis le mariage de mes parents... car elle était sœur de lait de ma mère... et dont mon père m’avait toujours vanté le dévouement. Grave erreur de sa part, comme vous allez bientôt le voir.
Un matin, elle ne descendit pas de sa mansarde, et l’heure du déjeuner était déjà sonnée depuis longtemps qu’elle n’avait pas encore paru. Je me démenais comme une âme en peine en l’attendant, car, ne pouvant me guider à tâtons que dans mon logis qui m’était connu, je n’osais faire l’ascension des étages supérieurs et tenter de trouver la chambre de ma bonne, que je ne savais où située dans les méandres du couloir des combles de la maison.
L’estomac à jeûn et l’esprit troublé par la crainte que Javotte fût tombée tout à coup si gravement malade qu’elle n’avait pu descendre, j’étais donc dans un grand embarras, quand, à ce moment, un grand coup de sonnette retentit à la porte d’entrée du logement.
M. O*** arrêta le conteur.
—Un renseignement? demanda-t-il. A cette époque, vous habitiez déjà ici?
—Non, je ne suis venu ici qu’après mon mariage. Nous demeurions alors rue Cassette, au deuxième étage d’une maison dont mon père, au moment où il mourut, avait l’intention de déménager, car, dans les derniers mois, l’immeuble avait été donné en principale location à un marchand de meubles. Celui-ci, pour utiliser ses marchandises, transformait peu à peu les étages en logements garnis, grave désagrément qui peuplait la maison d’un tas de gens inconnus qui se renouvelaient par trop fréquemment.
—Bon à noter! pensa le commissaire, toujours à l’affût du lièvre sur lequel il prendrait chasse.
Ensuite, tout haut:
—Revenons à ce coup de sonnette qui retentit alors que vous étiez si inquiet du retard de votre bonne.
—J’allai ouvrir et, aussitôt, j’entendis ces paroles articulées par une voix franchement amicale:
—Mon cher voisin, je viens vous offrir mes services, car j’ai pensé que vous deviez être grandement désorienté par l’abandon de votre servante.
—Comment? Javotte m’a abandonné! m’écriai-je, abasourdi par cette nouvelle inattendue.
—Je vous répète ce que m’a conté tout à l’heure le concierge auquel cette créature sans cœur a annoncé, hier soir, en filant avec sa malle, qu’elle avait assez de son métier de chien d’aveugle... Alors je me suis dit: Touriquet, mon ami, ce brave jeune homme aveugle doit être bien empêtré par cette indigne conduite. On se doit aider entre voisin de carré... Et j’ai sonné à votre porte.
—Quoi! Javotte est ainsi partie, après trente longues années de services! répétai-je avec un étonnement douloureux.
—Bah! bah! fit mon voisin Touriquet. Comme vous ne sauriez chercher vous-même une autre bonne, je me charge de vous en trouver une plus jeune et plus fidèle que votre Javotte... Mais, pour le quart d’heure, il faut s’occuper du plus pressé, c’est-à-dire de votre déjeuner. Il me reste, du mien, un peu de jambon et une tranche de pâté; permettez-moi de vous offrir ces victuailles.
Effectivement il revint, dix secondes après, en m’apportant les comestibles annoncés.
Que vous dirai-je! Un frère n’aurait pas été plus dévoué que Touriquet. Notre vie devint intime. Il fut mon ange protecteur.
A mesure que Poliveau parlait, le commissaire étudiait sa physionomie naïve et il y lisait l’expression de la plus crédule bonne foi. Sceptique en diable qu’il était, il ne croyait pas à cette fuite de Javotte, que, selon lui, on devait avoir fait disparaître pour assurer la réussite du projet inconnu dont ce Touriquet était le premier metteur en scène.
Sans se douter en quelle piètre estime son auditeur tenait le Touriquet, dans lequel, lui, voyait un ange protecteur, l’ex-aveugle avait continué l’histoire de son passé:
—Oui, cet excellent Touriquet... qu’une bombe devait bientôt couper en trois... fut pour moi presque une mère. Quand, honteux d’abuser ainsi de sa complaisance infatigable, je lui rappelais sa promesse de me chercher une autre domestique, il me répétait doucement: Patience! patience! peut-être vous trouverai-je mieux qu’une servante... Je m’occupe de vous. Patience! patience!
En effet, le matin du cinquième jour, il me demanda brusquement:
—Auriez-vous du goût pour le mariage?
—Puis-je penser au mariage avec mon infirmité! m’écriai-je.
—Toute femme est faite de dévouement. Sachez prendre la plus mauvaise et, du fond de son cœur, vous ferez sortir bonté, sympathie, tendresse, abnégation, sacrifice, etc., etc... Avez-vous lu Piron, ce grand moraliste? Non, n’est-ce pas?... C’est lui qui a dit: «Chez la femme, le besoin d’héroïsme est encore plus impérieux que celui de la faim»... Et il avait raison, ce vertueux écrivain que je m’étonne de ne pas voir plus répandu dans les lycées.
Alors, comme je secouais la tête, plein du doute de pouvoir jamais trouver l’occasion de tenter l’héroïsme d’une femme, il reprit:
—Tenez, je connais une jeune fille d’une telle sensibilité qu’elle est incessamment tourmentée du désir de se sacrifier... il faut presque lui attacher les mains, quand elle sort, pour l’empêcher de donner les vêtements qu’elle a sur le corps à la première pauvresse mal vêtue qu’elle rencontre... C’est comme je vous le dis, et, vous savez? moi, mentir pas plus gros que ça, me rendrait malade toute une semaine.
—Mais, je vous crois, mon bon Touriquet.
—Eh bien, pour en revenir à cette demoiselle, que j’aille lui dire. «Je connais un jeune aveugle, seul en ce monde, bien triste, sans un cœur qui le soutienne... et lui prépare ses repas;» aussitôt elle tremblera de tous ses membres et finira par s’évanouir sur les genoux de sa mère... C’est comme je vous le dis, et je ne mens jamais, j’ai la fierté de le répéter.
—Je vous crois, je vous jure que je vous crois, m’écriai-je en devinant à sa voix qu’il me soupçonnait de douter de sa sincérité.
—Oui, répondit-il, voilà bien la compagne de votre vie telle qu’il vous la faudrait.
—Oh! oui! fis-je du fin fond de mon cœur.
Après un petit silence, il ajouta:
—Malheureusement, il y a un obstacle.
—Lequel?
—Elle n’a pas le sou!
—Mais je ne tiens pas à l’argent, moi!... Et si, de son côté, la personne voulait se contenter de ma modeste aisance... Si vous l’interrogiez adroitement?
—Tu! tu! tu! je me garderai bien d’une pareille maladresse... Ah! ouiche! Elle pense bien à l’argent, la chère âme! Qu’est-ce qu’elle demande avant tout? Se sacrifier à une infortune... Mais, de votre aisance, elle s’en soucie comme d’une bulle de savon! Voilà comme elle est... J’aime mieux vous le dire brutalement, car je ne sais pas farder la vérité.
Il réfléchit un peu, puis:
—Je tâterai madame veuve Nubadar, reprit-il... c’est la mère de l’ange.
Cette nuit-là, je ne dormis pas.
Le lendemain, quand entra Touriquet, l’émotion me serrait si fort la gorge que j’eus bien de la peine à prononcer ces deux mots:
—Eh bien?
—Avant tout, une question? dit-il.
—Répondez-moi avec cette franchise dont je vous donne l’exemple... Ne tergiversez pas.
—Je vous jure de ne pas tergiverser. Posez sans crainte votre question.
—La voici: Prendrez-vous le turban?
—Quel turban?
—En un mot, vous ferez-vous mahométan?
—Pourquoi me faire mahométan?
Après ma promesse de ne pas tergiverser, Touriquet dut lire sur ma figure que si je ne répondais pas, c’était sincèrement faute de comprendre.
—Ah! oui, tiens, c’est vrai! s’écria-t-il, j’ai oublié de vous prévenir hier que ces dames sont musulmanes... Deux descendantes du Prophète; leur famille a régné jadis sur la Tunisie... Je vous en préviens pour que vous ne m’accusiez pas plus tard de vous avoir fait des cachotteries... Franc comme l’or, moi!
Et sans me laisser le temps de répondre:
—Ainsi, poursuivit-il, vous ne prendrez pas le turban? Non, n’est-ce pas?... Du reste, j’avais prévu la chose et, d’avance, j’ai tout arrangé à la commune satisfaction... Chacun gardera son culte... Seulement il n’y aura pas naturellement de cérémonie religieuse. C’est ce qui a été décidé pour ne donner la préférence à personne... Rien qu’une cérémonie civile... Un tour à la mairie, voilà tout.
Aux derniers mots de Touriquet, je m’étais mis à trembler de tous mes membres, et ce fut d’une voix brisée par une joie délirante que je balbutiai:
—Quoi? Cette jeune personne veut bien se dévouer au bonheur du pauvre aveugle!
Touriquet comprit alors le piége que je lui avais tendu en le laissant parler. Il lâcha un énorme juron, puis, tout plein de colère contre lui-même:
—Oh! je n’en fais jamais d’autres! gronda-t-il. Me voilà bien, moi, avec ma franchise qui ne sait jamais rien garder!!!
Ensuite, se calmant:
—Eh bien, oui, reprit-il, l’affaire est arrangée... Mais vous n’aurez pas l’air de vous douter que ces dames sont consentantes.
Le tremblement m’avait repris.
—Alors, bégayai-je, quand vous m’avez proposé, cette demoiselle a bien voulu m’accepter?
—Il est arrivé à Clarisse... elle se nomme Clarisse... ce que j’avais prévu. En apprenant qu’il s’agissait de se sacrifier à une infortune, elle s’est évanouie sur les genoux de sa mère, madame Nubadar.
A ce nom, il se hâta d’ajouter:
—Ah! à propos de madame Nubadar, j’ai un conseil à vous donner. Cette noble étrangère possède imparfaitement notre langue... Elle use d’un français baroque, appris un peu partout... Ne vous avisez pas de rire de ses locutions étranges... Après le mariage, si l’envie vous tient de converser avec votre belle-mère, vous en serez quitte pour apprendre le turc... Je me suis laissé dire que cette dame, en langue turque, est pétillante d’esprit... Mais, ce soir, quand vous l’entendrez, pour ne pas sourire, ne cessez pas de vous dire que vous êtes en présence d’une étrangère qui daigne parler le français pour vous mettre à l’aise... Ne m’en veuillez pas de cette leçon, que vous dicte mon amour de la vérité.
—Comment? dis-je, ce soir? Quand je la verrai?... Mais vous me présentez donc ce soir même à cette dame et à sa fille?
—Mieux que cela, mon cher. Je suis chargé de vous mener ce soir dîner à l’hôtel Nubadar, en petit comité, bien entendu... On a décommandé l’ambassadeur d’Angleterre qui devait y venir piquer l’assiette aujourd’hui... Ah! on mange bien à l’hôtel Nubadar, je vous en réponds.
Sur ces dernières paroles, il partit après m’avoir donné cet avis en guise d’adieu:
—Tenez-vous prêt pour sept heures, je viendrai vous chercher en voiture.