IV

A l’heure dite il fut exact.

C’était la première fois de ma vie que j’allais prendre un repas hors de chez moi. Jamais, au grand jamais, je n’avais goûté, je vous le jure, d’autre cuisine que celle de Javotte.

Dans la voiture, Touriquet ne cessa de me vanter l’hôtel Nubadar, sa chère exquise, son service de table, son nombreux personnel et, avec cette franchise qui lui était habituelle, il me répéta plusieurs fois:

—Quel dîner nous allons faire! Je ne vous cache pas que je m’en lèche les doigts d’avance.

Enfin le fiacre s’arrêta.

—Nous voici arrivés devant la demeure de la noble étrangère, m’annonça cette perle des amis.

Au moment où nous franchissions la porte de l’hôtel Nubadar, une voix féminine fit entendre ces paroles:

—Faut-il ouvrir des huîtres à ces messieurs? Elle sont bien fraîches aujourd’hui.

—Oui, oui, ma belle, quatre douzaines, répondit Touriquet.

Puis il me souffla à l’oreille:

—C’est la camériste de madame Nubadar qui guettait notre arrivée.

Arrivés au premier étage, nous tournâmes dans un long couloir tout plein de bruit de voix, de rires, de chants, d’accords de pianos... et, surtout, d’une lourde odeur de cuisine.

—Ce sont les gens de la maison qui prennent du bon temps... Madame Nubadar est une indulgente maîtresse, m’apprit Touriquet pour m’expliquer ce tapage.

Enfin une porte s’ouvrit et mon ami me poussa en me soufflant:

—Saluez; vous êtes en présence de l’illustre veuve.

J’étais encore en train de m’incliner que la mère de mon ange s’écriait.

—Ah! clampins! vous v’là donc! J’ai l’estomac qui me colle au dos tant j’ai faim! Enfin, nous allons becqueter!... Pas vrai, Clarisse?

—Oui, maman, répondit une voix qui résonna à mes oreilles comme une harpe éolienne.

—Tenez, mettez-vous là, entre votre future et moi, me dit tout bas Touriquet en me guidant vers un fauteuil.

A quoi, il ajouta cette recommandation:

—Soyez aimable, galant et très-spirituel... mais pas de gros mots, ni rien qui sente la caserne ou la brasserie... Choisissez vos phrases dans le dix-huitième siècle; époque Louis XV de préférence... on savait alors badiner sans offusquer le beau sexe.

Il fut interrompu dans ses excellents conseils par la voix de madame Nubadar qui disait:

—Allons, hue! Touriquet, chacun devant son râtelier et pensons à jouer des mandibules.

—Hein! quel français! me murmura encore mon ami. Comme on devine bien tout de suite qu’on est en présence d’une étrangère... Je sais bien qu’au fond, on finit par comprendre ce qu’elle veut dire, mais, entre Bossuet et elle, comme langage, on est forcé de constater une différence regrettable.

Touriquet ne m’avait pas trompé en m’annonçant qu’à l’hôtel Nubadar on faisait large chère. Avec une profusion orientale, il y avait tout un régiment de plats qui laissaient le choix aux convives. La preuve en est qu’à peine fûmes-nous assis, la voix d’un homme (celle de l’officier de bouche, à ce que m’apprit Touriquet) prononça respectueusement ces mots:

—Que faut-il servir à ces dames? Bifteks, côtelettes, rognons sautés... C’est aujourd’hui le jour de l’esturgeon à la Rossini... Je ne saurais trop le recommander.

—Donne-nous de tout, mon fiston, nous patienterons pour le reste, commanda madame Nubadar.

Que vous dirai-je? J’avais le cœur qui battait à me rompre la poitrine. J’aurais voulu parler: impossible, la langue me plaquait au palais; impossible aussi de manger: ma gorge contractée n’aurait rien laissé passer.

Cette inertie de ma part fut sans doute taxée d’indifférence et fut cause que le commencement du dîner demeura froid. Pour couvrir ce silence glacial, Touriquet s’efforçait de jouer des mâchoires avec un fracas infernal. Enfin j’entendis de petits rires qui, j’en suis certain, avaient pour but d’éveiller ma gaîté, de me mettre à mon aise, de fondre ma timidité.

—Chouette fricot!!! s’écria complaisamment madame Nubadar, voulant me fournir l’occasion d’une réplique, d’un mot flatteur pour le repas qu’elle nous offrait, d’un éloge de son cuisinier.

Mais non. J’étais d’autant mieux paralysé par l’émotion que plusieurs fois, j’avais senti la douce main de Clarisse effleurer la mienne.

—Mais parlez donc, animez le dialogue, dites n’importe quoi... mais, vous savez, rien qui sente la caserne, me soufflait Touriquet.

Et comme je restais de marbre:

—Au moins, récitez-leur une fable, ajoutait-il.

Rien! la crainte m’étranglait.

En véritable ami dévoué, mon voisin cherchait à me galvaniser.

—La petite vous dévore des yeux, me murmurait-il. Elle est littéralement pendue à vos lèvres... Vous lui débiteriez seulement l’alphabet, qu’elle boirait le son de votre voix.

Mais ces encourageantes paroles ne faisaient que redoubler mon émoi, sans me délier la langue.

La bonne madame Nubadar eut pitié de mon embarras et, dans son mauvais français, elle lui trouva une excuse.

—A la bonne heure! s’écria-t-elle, voilà comme je comprends, moi, qu’on chique les vivres... sans parler!... On apprécie mieux la boustifaille.

Cette bonté, à la fois fine et délicate, de la femme d’Orient qui venait à mon aide, opéra mieux sur moi que tous les conseils de Touriquet. La douce émotion de la reconnaissance fondit ma glace, dégourdit ma langue, me desserra la gorge.

Je sentis que j’allais parler.

A ce moment l’officier de bouche entra en disant d’une voix triste:

—Il m’arrive un petit malheur: j’avais offert à ces dames un poulet au cresson... mais il ne nous reste plus de poulet.

—Alors mettez-nous un peu plus de cresson, dis-je d’un ton dégagé.

Je croyais rendre sa politesse à madame Nubadar en lui venant ainsi à l’aide; en mettant de l’huile sur le froissement d’amour-propre d’une maîtresse de maison qui voit tout à coup le poulet manquer à ses convives.

Mais, alors que je triomphais d’avoir si bien débuté, j’entendis gronder à mes oreilles la voix sévère de Touriquet qui disait:

—Plaisanterie déplacée... Je vous avais pourtant bien prévenu: Rien qui sente la caserne!... Mieux valait réciter une fable.

La terreur d’avoir commis une bévue, bien involontaire, je vous le jure, car j’en suis encore à la comprendre, me refigea immédiatement la langue.

Cependant, sous la table, mon genou avait rencontré un autre genou. Cinq ou six fois je risquai une légère pression. Encouragé, j’allais continuer, quand, à voix basse, Touriquet me dit vivement:

—Non, merci, j’en ai assez, ça me donne le mal de mer... Adressez-vous à droite.

Du moment que mon sage mentor m’encourageait, je crus devoir persévérer dans cette façon de faire parler mon cœur et j’avançai la jambe dans la direction voulue.

Aussitôt retentit le fracas d’un violent éternument dans un verre, auquel succéda une petite pluie de vin, puis, après une vive quinte de toux, la noble étrangère articula péniblement ces mots:

—Quelle andouille que ce Touriquet qui va me pousser le genou quand je suis en train de boire! J’ai failli étrangler.

Mon excellent ami devina que je m’étais trompé d’adresse et, malgré sa profonde horreur du mensonge, il endossa la faute.

—C’est le champagne qui me travaille un peu les nerfs.

Car nous en étions au champagne. Les plats s’étaient succédé avec une rapidité qui prouvait l’activité du personnel de l’hôtel Nubadar.

Enfin l’illustre étrangère prononça d’un ton légèrement empâté:

—Ouf! j’en ai ma claque!... Et toi, Clarisse?

A cette question, grandement prosaïque, mademoiselle Clarisse répondit de son organe mélodieux avec une intonation de prière:

—Oh! maman, je t’en prie, ne me trouble pas, laisse-moi à mon bonheur.

Que voulait-elle dire? Je ne l’aurais pas compris sans Touriquet, qui me prit le bras en me soufflant vivement:

—Vous venez de sentir au front comme une brûlure, n’est-ce pas?

—Non, pourquoi?

—Si, si, le front doit vous avoir brûlé... Ah! si vous aviez vu quel regard de feu Clarisse vous a lancé!

Et me serrant encore le bras pour arrêter mon transport de joie:

—Chut! chut! fit-il, n’abusez pas d’une confidence échappée à ma franchise... Triomphez, mais à la façon, de l’Indien, avec un visage de bois.

L’officier de bouche était encore venu nous faire ses dernières offres. Sur notre refus de rien prendre de plus, il se retira; mais, deux minutes après, il reparut et je l’entendis qui, sans mot dire, posait une assiette sur la table. Après quoi, il s’en alla.

Ma fine oreille d’aveugle perçut alors le bruit du froissement d’un papier que madame Nubadar venait de prendre sur l’assiette.

Il y eut un petit silence, puis la digne mère de mon ange lança ces mots:

—Mazette! c’est salé!!! Tiens, regarde donc un peu, Clarisse.

Et elle passa ledit papier à sa divine progéniture qui, bientôt, répondit:

—Oui, c’est raide.

A quoi Touriquet, auquel l’ange avait donné le papier, ajouta à son tour:

—En effet, c’est poivré!...

Je poussai du coude mon ami, ce qui était ma manière de l’interroger sur la signification de cette scène incompréhensible pour moi.

Avec son inépuisable complaisance, le bon Touriquet me souffla aussitôt:

—Rien qui menace vos amours.... Je vous ai dit que pour nous recevoir, on avait décommandé l’ambassadeur d’Angleterre, qui comptait piquer ici l’assiette ce soir... De colère d’avoir été évincé, il vient d’écrire à madame Nubadar un billet de la dernière raideur.

Puis, tout haut et gracieusement:

—Croyez, mesdames, que mon ami Poliveau n’ignore pas la coutume orientale qui veut qu’après un repas pris en commun, les deux sexes se séparent, les dames pour aller jouir de la sieste dans le gynécée, les hommes pour rester à fumer l’opium.

Sur mon honneur! j’ignorais cette coutume d’Orient, mais je n’en fis pas moins un geste de tête pour sanctionner ce que venait de dire Touriquet.

—Ma foi, oui, j’avoue que je ne suis pas fâchée de détaler... Viens, Clarisse, déclara la maman.

J’entendis un bruissement de vêtements et de chapeaux que les dames remettaient.

—Saluez... elle se retirent, m’annonça le dévoué Touriquet.

La porte était à peine refermée que mon Mentor me demandait brusquement:

—Vous venez de vous sentir une impression de fraîcheur sur le front, n’est-ce pas?

—Non, pourquoi?

—Ah çà! ni le chaud, ni le froid, vous ne sentez donc rien!... Comment! vous n’avez pas senti sur votre front le baiser que Clarisse, de ses fraîches lèvres, vient de vous envoyer de loin, avant de suivre sa mère.

Puis, sans me donner le temps de parler, il me frappa sur l’épaule, en s’écriant d’un ton joyeux:

—Eh! eh! l’affaire est dans le sac! La petite en tient sous l’aile et, si j’en crois un signe qu’elle m’a adressé entre le rôti et la salade, madame Nubadar vous agrée. Ah! mon gaillard, il ne faut pas vous confier des femmes!... En un rien de temps, vous les attelez à votre char.

—Vrai? vrai? répétai-je à chaque phrase en étouffant de satisfaction.

—Comme je vous le dis... Ah! j’ai bien eu peur un instant, j’ai cru votre barque chavirée avec cette malencontreuse affaire du cresson... Je vous avais pourtant averti: Rien qui sente la caserne!

—Si vous vouliez m’expliquer en quoi j’ai manqué de...

—Non, non, pas d’explications... je n’aime pas à humilier mes amis... Passons l’éponge... c’est oublié.

Après un court silence, il reprit:

—Maintenant, permettez-moi un conseil.

—Parlez, je vous en supplie.

—Il faut tout de suite bien vous poser dans la maison par un large pourboire aux domestiques... C’était un des grands moyens du duc de Richelieu, l’irrésistible séducteur... Avez-vous une centaine de francs sur vous?

—Oui, je les possède.

—Sans quoi, je vous les aurais avancés... Bien, donnez, dit-il en prenant mes louis.

Au coup de sonnette de Touriquet, entra aussitôt quelqu’un que je reconnus, à son pas, pour être l’officier de bouche de madame Nubadar.

—Tenez! fit simplement mon ami en jetant l’or dans une assiette.

Ensuite, il mit mon bras sur le sien.

—A présent, trop heureux mortel, je vais vous reconduire chez vous, ajouta-t-il.

M. O*** avait écouté sans mot dire, riant sous cape de l’épaisse niaiserie du narrateur.

Jusque-là, le récit de Poliveau n’avait encore mis en scène qu’un trio de matois se régalant aux frais d’un imbécile qui s’imaginait avoir dîné dans le monde.

—Monsieur Poliveau, avez-vous quelquefois mangé dans un restaurant? demanda le commissaire pour s’assurer si l’ex-aveugle était resté la dupe de cette comédie.

—Dans un restaurant? Jamais! au grand jamais!... Ne vous ai-je pas dit qu’à l’exception de ce jour où ma regrettée belle-mère me fit l’honneur de m’admettre à sa table, je n’ai jamais mangé d’autre cuisine que celle du logis? répondit Mathurin étonné de cette question qui lui semblait ne rimer avec rien.

Jusque-là, nous le répétons, la chose n’avait encore que l’allure d’une mystification et rien ne faisait pressentir au magistrat le but mystérieux qui, pendant huit mois, avait fait vivre cette Clarisse, une rusée coquine, aux côtés d’un pareil nigaud.

Pour comprendre que le Touriquet et la Nubadar n’étaient que de simples comparses, le commissaire n’avait qu’à se souvenir, suivant le récit de Mathurin, que grâce à une bombe et à un omnibus, ils allaient bientôt sortir de scène pour laisser la place au personnage principal, le Deus ex machina, celui qui tenait les principaux fils du pantin et au profit duquel la farce, indubitablement, avait été jouée.