II

Il y aurait impudence de notre part à soutenir que Bokel disait la vérité en attribuant à une joie folle ce transport qui avait effrayé toute la maison; mais nous affirmerons que l’immense satisfaction qui rayonnait maintenant dans son regard était de la plus complète sincérité. C’était bien l’œil d’un homme arrivé au comble de ses souhaits les plus ardents.

Il avait réellement trouvé son gendre!!! Le gendre de ses rêves!!!

Comment ce rara avis tant désiré était-il tombé sous sa main, ou, plutôt, comment une aussi violente colère avait-elle fait place à un contentement aussi énorme? Pour expliquer le fait, nous remonterons à l’instant où le tailleur furibond, brandissant le paquet qui avait l’honneur de contenir le vieil habit de M. de la Morpisel, s’était enfermé dans son cabinet.

Par cela même que la crise de cet emportement, dont la cause était si stupide, avait été plus aiguë, la réaction fut plus prompte. Au bout de cinq minutes, Bokel était tout honteux de la scène idiote qu’il venait de faire. Hurler et trépigner, fendre l’air avec l’habit d’un notaire, parce qu’on vous a trouvé gentil à croquer, cela ne sentait-il pas la folie et n’appelait-il pas les douches? Alors le tigre, la bête féroce, comme l’avaient nommé les siens, devint plus penaud que renard pris par une poule. Ceux qui redoutaient de le voir s’élancer en rugissant de sa tanière étaient bien loin de se douter, qu’on en juge, que le pauvre diable n’osait plus sortir, tant il avait peur de se rencontrer, de l’autre côté de la porte, avec un médecin qu’on aurait été chercher en toute hâte. Ce fut donc avec un fort soupir de soulagement qu’il entendit partir les ouvriers et le coupeur, ces témoins de sa démence. Restaient encore les deux femmes et, avec les femmes, Bokel avait pris l’habitude d’être brave; mais, que voulez-vous? en cet instant, il était tant déconfit qu’il reculait à se montrer tout de suite.

Il voulut donc gagner du temps.

Le meilleur moyen d’arriver à ce but, qui s’offrit à lui, fut de s’occuper de l’habit, tant secoué, de M. de la Morpisel, qu’il avait promis de renvoyer, tout réparé, le surlendemain.

En deux clins d’œil, le ventru bonhomme eut promptement constaté le mauvais état des boutons, du collet et de la doublure des basques. (Disons, entre parenthèses, que M. de la Morpisel était un notaire qui usait beaucoup. Ce qui nous fait avancer cette assertion, c’est qu’il était veuf de sa troisième femme.) Après cet examen à première vue, Bokel, qui aimait à aller au fond des choses, introduisit dans les poches de derrière une main en quête de trous à boucher; puis, tout naturellement, il en vint à sonder la poche de côté.

Dans celle-là, le frou-frou d’un papier froissé se fit entendre, et la main du fouilleur ramena aussitôt une lettre, oubliée là par le notaire.

Nous n’en avons pas fait mystère, le digne tailleur était un maître curieux. De plus, nous l’avons dit, il cherchait à gagner du temps. Il ne pouvait donc pas trouver une plus agréable occupation que celle de lire cette lettre. En conséquence, il l’ouvrit et, comme tout autre l’eût fait à sa place, son premier soin fut d’aller chercher des yeux la signature.

—Tiens! tiens! fit-il sur le ton de surprise de celui qui rencontre un nom pouvant s’appliquer sur un visage de sa connaissance.

Mais il reconnut son erreur quand, revenu à l’en-tête de la lettre, il y lut son point de départ.

—Saint-Louis du Sénégal, murmura-t-il, alors ce n’est pas le même, car le mien n’a jamais quitté Paris.

Puis, avec la physionomie de l’homme qui se souvient, et après s’être encore assuré que la suscription portait bien l’adresse du notaire, il se posa cette question:

—Serait-ce l’ami dont me parlait ce matin M. de la Morpisel en me disant qu’il était si gros, si gros que force lui était de faire porter son ventre par ses nègres?

Après cette réflexion, et sa mémoire l’aidant toujours, Bokel ajouta:

—Mais mon client ne m’a-t-il pas dit aussi que son ami était mort?

Sur ce, il consulta la date de la lettre. Elle était vieille de trois mois. Ce laps de temps, même en admettant qu’il fût possible de s’exercer à sauter le pas, étant plus que suffisant au moins décidé pour faire cinq cents fois la dernière culbute, le tailleur, rassuré sur la véracité du notaire, commença enfin sa lecture.

Elle était fort longue, cette lettre et, paraît-il, intéressante au superlatif, car, à mesure qu’il la lisait, Bokel fit entendre un «Fichtre!» auquel succéda un «Sapristi!» qui fut suivi par un étrange «Sacrebleu!» Comme ces trois exclamations furent lancées sur des tons d’une différence notable, nous allons essayer de les analyser.

Dans le Fichtre! il y avait l’accent d’une surprise mêlée de crainte. C’était, de prime abord, l’étonnement d’un homme qui apprend une chose phénoménale, puis qui se dit, après courte réflexion, que, dans un temps donné, cette même chose phénoménale menace de le concerner désagréablement.

Le: Sapristi! s’accentuait tout autrement. Bokel, paraissant avoir oublié ce danger dont le premier tiers de la lettre assombrissait son avenir, s’exclamait joyeusement devant l’heure présente que le deuxième tiers de la missive lui offrait tout agrémentée d’un profit inattendu, d’une aubaine inespérée. La preuve en est que, s’interrompant de lire pour secouer la tête, il murmura en soupirant:

—Ma foi! voilà une créance que je regardais bien comme perdue!

Ce disant, il avait posé la lettre sur son bureau pour étendre la main vers un casier dont il tira un registre qui, sur maroquin rouge, portait ce titre en lettres dorées: DÉBITEURS VÉREUX. Le doigt du tailleur glissant le long de l’échelle alphabétique, accolée à la droite des feuillets, s’arrêta au P, et, s’introduisant dans la tranche, ouvrit le registre à cet endroit. Alors, pendant que le même doigt descendait la colonne de ces noms marqués au P, la voix du chercheur marmotta entre ses dents:

—P. P. Po... Pol... Pola... Ah! le voici! Voyons jusqu’à quel chiffre le gueux a su abuser de ma confiance.

Il faut croire que le gros homme n’était pas des plus faciles sur le crédit, car il y eut une intonation de vive surprise dans son timbre quand il reprit:

—83 francs!!! Comment ai-je pu me laisser entraîner à une folie pareille!

Son renseignement pris, Bokel revint à la lettre aux deux tiers connue de lui, et en poursuivit la lecture jusqu’à la fin.

Sans doute que cette fin, au premier moment, ne lui avait pas inspiré grand intérêt, car ce fut seulement quand il était bien tranquillement en train de remettre le papier dans ses plis que tout à coup, en tressaillant de la tête aux pieds, il lâcha enfin le «sacrebleu!» que nous avons qualifié d’étrange.

Ce juron fut bref, rauque, à demi étranglé par l’émotion qui, subitement, empourpra les larges joues du tailleur. L’œil écarquillé, la bouche béante, la face illuminée par la joie, tout, chez Bokel, révélait le mortel brusquement surpris par une idée hardie qui lui ouvre un horizon immense, superbe... quelque chose comme un conte de fées qui promet de devenir une réalité splendide.

L’extase de notre gras personnage dura cinq minutes, après lesquelles il leva son regard, tout jubilant, vers le ciel, représenté par le plafond du cabinet et, les yeux fixés sur le piton de la rosace, il prononça d’une voix émue:

—Merci! mon Dieu! je tiens le gendre de mes rêves!

C’était après ce remercîment à la Providence, qui lui faisait sortir un gendre d’une poche de l’habit de M. de la Morpisel, que le tailleur, non sans avoir d’abord mis sous clef la précieuse lettre, était sorti de son cabinet pour aller rejoindre à la cuisine Paméla, Gertrude et le ragoût de veau qui s’était attaché au fond de la casserole.

On comprend de reste quelle fut aussi la joie de Paméla quand son père, alors qu’elle allait se mettre à table, lui avait annoncé, après un baiser au front, qu’il avait enfin trouvé un mari.

Aussi s’empressa-t-elle de demander:

—Beau garçon?

—Il est riche, répondit le papa.

—Brun ou blond?

—Très-riche, te dis-je.

—Jeune ou vieux?

—Cinq fois millionnaire.

De quelque côté que la jeune fille tentât de revenir à l’assaut, Bokel ne donna pas plus de développement à sa confidence. Renonçant donc à poursuivre un interrogatoire auquel son père ne faisait qu’une réponse unique, Paméla coupa au court en disant:

—Quand me le présenteras-tu?

—Ce soir même, si je suis assez heureux pour le trouver encore chez lui à cette heure, annonça le tailleur en se levant de table après avoir regardé le pendule, qui marquait midi.

—Alors, pars vite, conseilla la jeune fille. Moi, je vais me faire belle pour recevoir ton protégé et je commanderai à Gertrude de nous préparer un bon dîner.

Il était dit que, dans cette journée, Bokel devait éprouver une émotion désagréable toutes les fois qu’il serait question de nourriture. Aux derniers mots de sa fille, il pâlit un peu, et, dans son œil, il y eut une légère expression de peur en même temps qu’il s’écriait vivement:

—Mais non, mais non, pas de bon dîner!... Tu ne peux t’imaginer combien mon jeune homme est piètre mangeur!... Une mouche lui ferait deux repas.

—Ta, ta, ta! répliqua la demoiselle d’un petit ton gourmand, ne fût-ce que pour me dédommager de notre mauvais déjeuner de charcuterie, je tiens à mon dîner fin.

Trop insister parut imprudent à Bokel, qui, ravalant son secret, céda aussitôt.

—Va donc pour un dîner fin, dit-il.

—Allons, pars, pars vite, répéta la jeune fille, qui, impatiente déjà de connaître son futur, poussa gaiement monsieur son père par les épaules hors de la salle à manger.

Rentré dans son cabinet, le tailleur resta un gros quart d’heure à réfléchir, en homme qui étudie son plan et dispose ses batteries. Après quoi, il prit dans sa caisse des billets de mille francs qu’il glissa dans son portefeuille. Puis, d’un paquet de factures, il en tira une au bas de laquelle il traça quelques mots et qu’il plaça ensuite à côté des billets de banque. Cela fait, il mit le portefeuille dans sa poche.

Cinq minutes après, Bokel, portant un énorme paquet de vêtements sous son bras, sortait de chez lui. Vous n’auriez jamais dit qu’il pesait deux cent quarante cinq livres, tant la satisfaction le rendait alerte et léger. Il avait vraiment l’air de ne pas toucher terre.

La démarche, à petits pas pressés et sautillants, de notre héros, n’avait plus rien de cette allure saccadée qui, le matin, l’avait ramené de chez le notaire, alors qu’il frémissait de colère après la plaisanterie du grossier marin. Nous pouvons vous affirmer qu’il avait complétement oublié l’ignoble Filandru et sa langue infecte. Bokel avait un bien autre martel en tête et ce martel, à en juger par le sourire qui ne quittait pas les lèvres du digne homme, devait lui battre bien agréablement au cerveau.

Toujours trottinant, il ne mit pas plus d’une demi-heure à se rendre de la rue de Richelieu au haut du faubourg Saint-Jacques où il s’arrêta enfin devant une masure à cinq étages qui, sur sa façade crevassée, portait cette enseigne: Hôtel du Paradis.

Sans hésiter, Bokel enfila l’allée sombre et gluante d’humidité qui donnait accès dans la maison. Au bout de vingt pas, il se trouva devant une sorte de trou noir. C’était la loge du concierge. Il eût fallu au moins un bon quart d’heure à l’arrivant pour que ses yeux, en s’habituant aux ténèbres, pussent s’assurer si ce bouge contenait un habitant.

—M. Timoléon Polac? demanda-t-il à tout hasard.

Le hasard lui fut propice, car une voix lui répondit aussitôt:

—Au sixième, chambre 34.

Le tailleur, en tâtonnant du pied, avait déjà trouvé la première marche de l’escalier quand la crainte de faire une ascension inutile lui inspira cette autre et prudente question:

—Êtes-vous bien sûr qu’à cette heure M. Polac soit encore chez lui?

—Oh! oui, j’en suis sûr, riposta moqueusement la voix. Depuis ce matin je le guette au passage pour lui annoncer de la part du patron de l’hôtel que si, ce soir, il n’a pas donné un fort à-compte sur sa note, on l’enverra coucher à la belle étoile. J’ai déjà grimpé trois fois à son sixième et tambouriné à sa porte; mais bernique! mon gaillard fait le mort.

Si peu rassurant que fût ce renseignement sur la situation financière de celui qu’il venait visiter, Bokel n’en commença pas moins l’escalade des six étages. Nous croyons oiseux d’annoncer que le gros homme soufflait comme un soufflet de forge quand, après sa pénible montée, il se trouva enfin devant la porte du nº 34.

Bokel n’était pas tailleur que d’hier seulement. En qualité de créancier, il était expert en moyens nombreux de se faire ouvrir une porte s’obstinant à rester close. Après avoir un peu attendu pour retrouver son haleine, il frappa trois petits coups bien nets, coups d’ami, coups sans gêne ni prétention, coups qui endorment la méfiance et annoncent une visite agréable.

Rien ne bougea dans la chambre.

Un créancier stupide et ordinaire eût persisté à frapper et, par son obstination, n’eût que mieux révélé sa personnalité. Bokel se garda bien de cette faute. Après cette unique épreuve, il s’éloigna aussitôt en faisant résonner ses talons de bottes pour attester son départ. Cette manœuvre donnait à croire que le visiteur était un intime, monté au hasard, qui n’insistait pas parce qu’il n’avait nulle raison de se persuader qu’on ne voulait pas le recevoir. Cette façon d’agir en piquant la curiosité du reclus, pouvait le faire sortir à la sourdine de sa chambre pour venir, par-dessus la rampe de l’escalier, reconnaître celui qui s’éloignait et le rappeler s’il y avait lieu.

Mais, si Bokel possédait un joli fonds des ruses du créancier, celui qu’il nommait Timoléon Polac paraissait jouir d’une solide expérience de débiteur; car le tailleur, qui, le nez en l’air, s’était arrêté à l’étage au-dessous, ne vit, en haut, aucune tête curieuse dépasser la rampe.

—Le finaud doit m’avoir reconnu par quelque trou invisible percé dans la porte ou la muraille, pensa le tailleur.

Comme il était fermement résolu à trouver son homme, il renonça aux finasseries. Après avoir remonté l’étage, il se mit à refrapper en disant de son timbre le moins rogue:

—Ouvrez, monsieur Polac; c’est moi, votre tailleur; je vous apporte vos vêtements.

Même silence!

Ce qui fit que la voix de Bokel s’adoucit encore pour ajouter vivement:

—Ouvrez, je vous jure que je ne viens pas pour vous demander de l’argent.

C’était bien engageant, n’est-ce pas? Mais le locataire, en admettant qu’il fût chez lui comme l’affirmait son portier, devait être un garçon sceptique qui refusait de croire ace fait anormal qu’un tailleur monte au sixième étage pour ne pas réclamer d’argent.

Le silence continua!

Ce que voyant, Bokel tira son portefeuille, en sortit la facture que nous l’avons vu y placer et la glissa sous la porte en disant, d’un ton presque suppliant:

—Tenez, pour vous prouver que je ne veux pas d’argent, voici votre facture acquittée... Maintenant que vous ne me devez plus rien, monsieur Polac, ayez la bonté de m’ouvrir.

Si le locataire était absent, il est probable qu’il était parti en laissant sa fenêtre ouverte, car, à défaut de l’habitant du logis, on ne pouvait attribuer qu’à un très-fort courant d’air la rapidité avec laquelle la facture avait été attirée de l’autre côté de la porte.

Oui, il devait exister un courant d’air. Eût-il été possible autrement qu’un aussi généreux procédé n’amenât d’autre résultat que de laisser le solliciteur toujours en arrêt devant la porte immobile?

Mais Bokel était résigné à tout. Il n’y avait plus à hésiter! Les grands moyens devaient être mis en jeu. Donc en étouffant un soupir, il cueillit dans son portefeuille un de ses billets de mille francs et, encore sous la porte, il en fit passer un bout en débitant d’une voix attendrie:

—Et comme j’ai appris par votre concierge que vous étiez un peu gêné, je vous conjure, monsieur Polac, d’accepter ce léger service de la part d’un ami dévoué.

Tout en insinuant le billet, Bokel en serrait légèrement l’autre bout entre ses doigts. Il voulait se rendre compte de la manière dont ce papier allait se mettre en route pour le voyage déjà si prestement accompli par la facture. A la petite secousse qui lui fit lâcher prise, il comprit que le courant d’air était bien innocent de la disparition.

Soutenir que le tailleur, quand il eut tout à la fois constaté la présence du locataire et vu son billet raflé, ne fut pas subitement saisi de la peur bleue d’avoir sacrifié ses mille francs en pure perte, ce serait trop s’avancer. Mais cette crainte n’eut que la durée de l’éclair. Comme si Bokel eût prononcé le fameux Sésame, la porte tourna immédiatement sur ses gonds, et, dans son cadre béant, apparut un grand jeune homme de vingt-cinq ans environ, dont la toilette ne nous demandera pas un demi-volume de détails, attendu qu’elle consistait uniquement en une simple chemise et une paire de pantoufles.

—Ah! cher monsieur Polac, vos amis ont bien de la peine à se faire admettre chez vous! dit le gros homme en se glissant aussitôt dans la chambre.

Au lieu de répondre, Timoléon, qui tenait encore en main la facture et le billet de mille francs, ferma la porte sans cesser d’attacher sur le tailleur un regard où se lisait tout l’ébahissement d’un être qui examine un phénomène.

Cette surprise effarée ne fut pas remarquée par Bokel, et cela, pour une excellente raison. Dès son entrée, ses yeux s’étaient fixés sur les jambes nues du jeune homme et, ajoutons-le, lesdits yeux rayonnaient d’une sorte d’admiration joyeuse.

Etait-ce que ces jambes étaient d’un modèle irréprochable? Pas du tout! Le seul sentiment que leur vue pouvait inspirer, même au mortel le moins sensible, était celui d’une pitié profonde. Deux bâtons de chaise, qu’on aurait fait bouillir pendant quinze jours, seraient restés plus gras que n’étaient ces tibias dont la peau se collait sur les os sans accuser la plus minime parcelle de chair. A les montrer dans une baraque de foire, ces jambes-là auraient été un gagne-pain pour leur propriétaire.

Et tout le reste de l’individu était à l’avenant. A l’endroit des coudes, l’a toile de la chemise semblait repoussée par la pointe d’une baïonnette, et, sur chaque épaule, elle se redressait comme tendue sur une lame de rasoir.

Cependant, Bokel, tout à son examen, se disait avec un frémissement de satisfaction:

—Un squelette! Un vrai squelette!... Quelle chance pour moi!... Jamais, je crois, je n’aurais osé demander au ciel de me le donner aussi maigre!

Entre l’un, qui faisait cette réflexion, et l’autre, qui n’avait cessé de regarder alternativement le tailleur et le billet de mille francs, le silence avait duré une grosse minute. Il fut enfin rompu par Timoléon, qui s’écria:

—J’ai beau vous étudier, vous ne m’avez pas du tout l’air d’être timbré!

—Moi! timbré?

—Ni pochard!

—Pourquoi serais-je pochard ou timbré?

—Comment! vous, Bokel, le plus arabe de tous mes créanciers, vous le plus opiniâtre pourchasseur d’à-compte, vous, la providence des huissiers, vous me prêtez de l’argent et m’acquittez ma facture... sans être toqué ni ivre!... Ce n’est pas possible!... Dites-moi que je rêve!

—C’est la pure réalité.

—Alors vous êtes un faux Bokel! L’autre, le vrai, n’est pas capable d’un tel trait!

Bokel prit son air digne et d’une voix lente et grave:

—Monsieur Polac, dit-il, vous oubliez que, sous chaque tailleur, il y a un homme... De ce que le fournisseur s’est montré quelquefois un créancier sévère, il n’en faut pas déduire que l’homme n’aime pas à savourer les doux charmes de la bienfaisance.

—Ah bah! fit railleusement Timoléon à cette belle phrase.

Et, mal convaincu, il se prit à tourner et retourner le billet en ajoutant:

—Si vous êtes le Bokel véritable, c’est alors votre billet qui est faux... Je suis certain d’avance de ne pas pouvoir le passer.

Comme si une fée eût voulu le mettre à même de tenter tout de suite l’épreuve, on frappa au même instant à la porte et la voix du portier cria grossièrement:

—Puisque le gros monsieur est entré, vous pouvez bien m’ouvrir... Je vous avertis que le patron m’a autorisé à aller chercher un serrurier... Ainsi donc, de l’argent ou on vous flanque dehors.

D’un bond, Polac fut à la porte qu’il ouvrit et, lançant le billet à la face du concierge:

—Tiens, bélître! dit-il, va payer ma note et remonte-moi le reste de la somme.

Le cerbère n’avait encore pu trouver un seul mot que la porte lui était déjà refermée sur le nez par Timoléon, qui revint au tailleur. Ce dernier, pendant la scène, s’était mis à vider le paquet de vêtements apportés pour son client.

—Un squelette! Un vrai squelette! Quelle chance pour moi! se répétait-il tout en dépliant un pantalon.