III
Le mot «squelette» n’avait rien d’exagéré et convenait tout aussi bien que lame de rasoir, manche à balai, fil à beurre et autres termes usuels de comparaison applicables à cette maigreur qui causait à Bokel un contentement dont nous ne tarderons pas à connaître le secret.
Mais, de ce que les os lui perçaient la peau, Timoléon n’était pas pour cela un de ces pauvres hères, minés par l’étisie, n’ayant plus que le souffle, qui se cramponnent péniblement à l’existence. Non vraiment!... il avait complétement oublié d’engraisser, voilà tout. Il était des mieux portants et, surtout, des plus frétillants; un gaillard tout nerfs et tout muscles, dur à la fatigue, courageux en diable et de la plus joyeuse humeur... mais n’ayant pas pour quatre sous de poésie. Notons ce dernier point. Il aura son importance dans la suite de notre récit. Une abondante chevelure brune s’ébouriffait au-dessus de son visage spirituel, aux yeux gais et malins, à la bouche largement fendue, et meublée de trente-deux dents d’une solidité à mâcher du fer. Tel était Timoléon Polac.
Dans l’empressement qu’il avait mis à donner le billet de mille francs au portier, il avait été surtout poussé par l’arrière-pensée que la tailleur, ayant offert avec l’espoir d’être refusé, allait faire une triste mine en voyant s’envoler l’argent. Il en fut pour son injurieux soupçon, car Bokel, sitôt le concierge disparu, lui tendit le pantalon, en disant d’un ton fort tranquille:
—Maintenant, habillez-vous.
—Ah çà! bien vrai, vous ne regrettez donc pas votre billet de banque? s’écria Polac tout en s’introduisant dans le pantalon.
—En voulez-vous un second? demanda vivement le gros homme, dont la main se porta aussitôt vers la poche contenant son portefeuille.
Il n’y avait plus à douter. Voix et geste avaient été si naturels que notre sceptique fut convaincu.
—Grand merci! dit-il. Avec le restant de la somme que va me rapporter le concierge, j’aurai amplement de quoi suffire à mes projets.
—Ah! vous avez des projets? reprit Bokel avec un accent d’inquiétude dans la voix. Peut-on les connaître?
—Parfaitement. J’en ai deux. Le premier consiste à me payer avant tout un joli coup de fourchette.
—Tiens, oui, j’y pense. Je vous ai surpris au saut du lit... un peu tard, il faut l’avouer... Vous avez sans doute passé la nuit dernière dans quelque soirée du grand monde? débuta le tailleur sans aucune conviction qu’il avait trouvé le motif véritable de ce lever tardif.
—Dans le grand monde! répéta Polac après une longue fusée de rire. Alors j’y serais allé en manches de chemise, car, il y a trois jours, j’ai vendu mon dernier habit pour manger... Si vous m’avez encore trouvé au lit à deux heures de l’après-midi, c’est par ordre du proverbe: Qui dort dîne.
A ces mots, Bokel prit son air attristé et d’une voix de pitié douce:
—Vous ne pouvez donc pas remonter sur l’eau, mon cher monsieur Polac!
Et sur ces mots, il lâcha deux grosses larmes qui glissèrent sur sa face joufflue.
Timoléon aurait dû ouvrir des yeux grands comme une porte cochère à la vue de cette émotion. Bokel, l’arabe impitoyable, devenu une sensitive! le crocodile métamorphosé en bengali! N’était-ce pas là un vrai miracle? Mais en homme qui s’est résolu à prendre la balle au bond et à profiter d’une aubaine extraordinaire en remettant à plus tard l’instant de s’étonner, Polac endossa, sans la plus mince apparence de surprise, le gilet que lui présentait le tailleur et répondit:
—Que voulez-vous? mon brave Bokel, je n’ai pas de chance! Mon père, qui avait de la fortune, m’avait élevé à rien faire. La Restauration l’a ruiné. Puis le chagrin l’a tué. Je me suis trouvé, du jour au lendemain, sur le pavé et sans un liard. Quand j’étais riche, on m’avait cent fois assuré que je tripotais assez agréablement la musique. J’ai voulu vivre de ce talent. J’ai tenté mon premier essai sur le propriétaire de cet hôtel. Le jour de sa fête, je lui ai dédié une romance, paroles et musique de ma composition. Mon homme est un ancien marchand de cochons, mais puisqu’on prétend que la musique attendrit les rochers, il pouvait me servir de pierre de touche. Le soir, il m’a envoyé par le portier une tranche du gigot de sa table, en y joignant, au lieu de haricots, ces paroles amères: «Plutôt que de s’occuper de toutes ces notes-là, il ferait mieux de me payer la mienne.» Dès lors je me le suis tenu pour dit sur l’effet foudroyant de mon génie musical, et j’ai lâché mon luth.
Tout cela avait été joyeusement débité par Timoléon, qui, après s’être un moment admiré dans son gilet neuf, reprit sur le même ton:
—Que vous dirai-je encore? J’ai frappé inutilement à vingt portes pour demander un emploi. Cependant j’ai vécu de la vente des rares épaves sauvées du naufrage de mon opulence. Rien que sur le prix de ma montre, j’ai pu manger durant quatre mois. Mais je suis arrivé au bout du rouleau, et, il y a deux jours, il m’a fallu vendre ma dernière redingote.
A ce souvenir fort triste pourtant Polac s’interrompit pour éclater de rire.
—J’ai eu beau répéter, reprit-il, que ce vêtement était de la coupe du fameux Bokel, sa vente m’a fourni deux repas si minces, si minces qu’autant vaudrait avouer que je suis à jeûn depuis quarante-huit heures.
—La sobriété est une vertu, avança le tailleur d’une voix grave.
—Oui, mais pas poussée jusqu’à ce point, répliqua Timoléon. Aussi ne faut-il pas vous étonner si, de mes deux projets à réaliser avec le reste du billet de mille francs que va remonter le concierge, le premier est de me payer un solide coup de fourchette.
Ces derniers mots ravivèrent la mémoire du tailleur.
—Tiens! c’est vrai! fit-il, vous avez parlé de deux projets... Et quel est le second?
—De venir en aide à un aussi malheureux que moi... Un pauvre garçon qui n’avait que sa place pour vivre, et que le nouveau gouvernement a destitué brutalement afin de caser une de ses créatures.
—Vous vous intéressez donc beaucoup à cet infortuné, monsieur Polac?
—Parbleu! c’est mon cousin germain.
La réponse était à peine faite que le gros tailleur tressaillit de tout son être en s’écriant:
—Eh! oui, au fait! vous êtes deux cousins! je l’ai lu dans la...
Mais au moment de parler de la lettre trouvée dans l’habit de M. de la Morpisel, le tailleur sentit qu’il allait commettre une imprudence et se rattrapa en disant:
—...Je l’ai lu dans la Quotidienne.
Puis, tout heureux de s’être raccroché à une branche, il crut être malin en ajoutant:
—Oui, c’est par la Quotidienne que j’ai appris cette destitution. J’ajouterai même qu’en lisant ce nom de Polac, j’ai cru qu’il s’agissait de vous.
Timoléon, qui était en train de passer une manche de l’habit neuf, se retourna vivement à ces mots:
—Qu’est-ce que vous me chantez là, Bokel! dit-il avec surprise. Vous ne pouvez avoir vu le nom de Polac dans le journal à propos de mon cousin, attendu qu’il s’appelle Dumouchet, du nom de son père, marié à ma tante, morte depuis dix années.
Bokel fut beau d’aplomb.
—Alors c’est que je confonds, dit-il ingénument. Je m’imagine l’avoir lu dans le journal, quand, peut-être, c’est vous qui m’en aurez parlé.
Timoléon n’en avait nul souvenir, mais la chose lui paraissait de si peu d’importance qu’il répondit:
—C’est possible.
Après un petit silence pendant lequel il avait ajusté l’habit sur le dos de son client, le tailleur reprit sur un ton d’indifférence supérieurement jouée:
—Ce M. Dumouchet est votre seul cousin germain?
—Oui, puisqu’il est le fils unique de ma tante et que mon oncle ne s’était pas marié.
—Ah! votre père avait donc aussi un frère?
—Oui, et un rude homme, je vous le jure.
—Vraiment?
—Un gaillard qui aimait les coups. Il était un des corsaires qui, sous l’empire, ont été la terreur des Anglais. Ah! c’est lui qui vous faisait rudement valser les écus quand, après chaque croisière, il revenait à Paris dépenser en folies de toutes sortes ses pleines sacoches de guinées anglaises.
Placé derrière Polac, le tailleur écoutait avec un sourire béat, en remuant la tête d’un petit mouvement doux et approbateur. Il est probable que si Timoléon s’était retourné, il n’aurait rien retrouvé de cette joie sur la figure du poussah. Elle s’épanouissait parce qu’elle ne se savait pas surveillée. A la moindre alerte, elle eût disparu de la surface de la peau. En même temps que le facies jubilait ainsi, la voix de Bokel se faisait triste pour demander:
—Il est donc mort aussi, ce brave corsaire?
—Je le crois, répondit Polac tout occupé de faire jouer ses bras dans les entournures du vêtement.
—Comment! Vous le croyez! N’en êtes-vous pas certain?
—Depuis 1808, je n’ai plus entendu parler de lui. Rien n’est venu m’apprendre son sort. A coup sûr, sa fin aura été violente. Il aura péri dans un naufrage ou se sera fait tuer dans un combat.
—Ou il sera mort en captivité sur quelque ponton anglais.
—J’en doute; il était gas à faire sauter son navire plutôt que de se rendre.
—Bref, toutes les probabilités vous font croire que le courageux marin n’est plus de ce monde, ajouta Bokel dont la voix était toujours navrée et dont la face souriait toujours aussi derrière Timoléon.
Tout à coup le visage du ventru se contracta. Une expression de terreur remplaça l’hilarité. Une crainte, subite était entrée comme une épine aiguë en plein milieu de sa satisfaction. Aussi, ce coup-là, sa voix, qu’il s’efforçait de maîtriser, était-elle vraiment émue, quand il demanda:
—Dites-moi, monsieur Polac, votre cousin est-il aussi célibataire?
—Non, il a femme et enfants.
Ce renseignement, paraît-il, appelait une seconde question dont la réponse pouvait renverser de fond en comble le plan secret du tailleur. Après avoir rassemblé tout son courage et cherché à humecter d’un peu de salive sa langue desséchée par la peur, il demanda encore:
—Et votre cousin, M. Dumouchet, comme vous le nommez, est-ce que, par hasard, il est aussi...
La chose à savoir était grandement intéressante pour Bokel puisqu’il s’y reprenait à deux fois.
—Aussi quoi? répéta Polac.
—Aussi élancé... aussi aérien que vous? prononça enfin Bokel tout d’une haleine.
—Allons, dit le jeune homme en riant, lâchez donc le vrai mot... Est-il aussi maigre que moi, n’est-ce pas?
—Oui, balbutia le tailleur, dont l’anxiété se trahissait par d’énormes gouttes de sueur.
—Eh! eh! fit le jeune homme en secouant la tête d’un air de doute, je ne dirais pas trop non.
A ces mots, la figure de Bokel passa du rouge vif au blanc jaune.
—Si le cousin marié est le plus maigre, je suis enfoncé! pensa-t-il avec désespoir.
N’ayant d’autre souci que de s’admirer en sa toilette nouvelle, Timoléon n’avait nullement remarqué l’agitation douloureuse de son fournisseur. Quand, satisfait de se voir si flambant neuf, ses regards se tournèrent vers le tailleur, celui-ci, encore mal remis, eut pourtant la force de trouver le sourire dont il accompagna ces mots:
—Il paraît que la maigreur est de famille chez les Polac.
—C’est à le croire. Il y a six mois, je ne sais plus à quel propos, mon cousin et moi, nous avons eu l’idée de nous peser.
—Et? fit Bokel que l’angoisse, qui lui serrait la gorge, empêcha d’achever sa question sur le résultat de cette pesée.
—Je l’ai emporté sur lui de 27 livres, déclara Timoléon.
Bokel ferma les yeux et se retint à la table. Le pauvre obèse se sentait près de s’évanouir.
—Malheur! malheur! se disait-il, c’est le cousin marié qui est le plus étique! O mon beau rêve!
Mais, subitement, comme le naufragé qui s’accroche à tout, il se redressa en entendant Polac ajouter:
—Aujourd’hui, Dumouchet doit m’avoir rattrapé ou peu s’en faut.
—Hein! fit Bokel, vous avoir rattrapé! Ne venez-vous pas de me dire qu’il était aussi dans une profonde détresse?
—Et je vous le répète. Je ne crois pas que mon cousin mange tous les jours.
—Mais, alors, il ne peut avoir engraissé.
—C’est incontestable.
—Par conséquent, comment a-t-il pu regagner ces 27 livres qui vous avaient donné la victoire?
—Mais d’une manière fort simple..... En maigrissant encore.
Tout un feu d’artifice de joie éclata sur la face du tailleur.
—Quoi! quoi! s’écria-t-il, votre triomphe sur votre cousin consistait-il à peser 27 livres... de moins?
—Sans doute, puisque nous voulions savoir lequel de nous deux était le plus maigre.
On a beau dire: la joie n’étouffe pas; car c’en eût été fait de Bokel. C’était un vrai mastodonte que ce digne coupeur de culottes et, pourtant, il sautillait sur ses jambes énormes, tant une immense satisfaction le gonflait comme un vrai ballon. Pour un rien, il aurait dansé. Il nous faut dire, que cet émoi échappait à Timoléon, occupé, en ce moment, à contempler mélancoliquement son vieux chapeau qui allait si mal rimer avec ses vêtements nouveaux. Tout en promenant sa manche sur ce qui restait, par places, du poil jauni de son couvre-chef, le jeune homme avait continué:
—Il fut un temps, disait-il, où j’ai connu Dumouchet avec un petit bedon fort respectable. Il faut qu’il ait rudement pâti pour en arriver là, car il est d’un acabit à engraisser.
—Vrai! vrai! répéta Bokel tout aux anges.
—Je ferais même un pari.
—Lequel?
—Celui qu’avant un mois il aura repris du corps grâce aux deux ou trois cents francs que je compte lui offrir sur le restant de mon billet de mille francs.
Et avec un ton d’impatience:
—Ah çà! poursuivit Polac, ce portier est bien longtemps à me rapporter ma monnaie! Je gagerais que ce drôle n’a pas voulu se donner la peine de remonter mes cinq étages. Il doit m’attendre dans sa loge pour me remettre les écus au passage... Au fait, rien ne nous empêche de descendre... Est-ce votre avis, Bokel?
—Descendons, dit avec empressement le tailleur, qui tenait à ne pas quitter sa proie.
—En route, alors, reprit Polac en se dirigeant vers la porte. Si votre chemin est de suivre la rue Saint-Jacques, je vais vous faire un bout de conduite... pas bien long, par exemple... car je me rends chez Dumouchet.
—Ah! M. votre cousin habite dans le voisinage?
—Oui, vingt numéros plus bas dans la rue... la maison du rôtisseur.
Malgré son air empressé, Bokel pestait fort contre ce départ.
—Diable! se disait-il, comment empêcher mon oiseau de s’envoler?
Mais, après la chaude alarme qui l’avait tant secoué, la veine venait de tourner décidément en faveur du gros homme. Polac, en ouvrant la porte, se trouva en présence du portier, qui allait frapper.
—Ah! c’est vous, Calichon! Savez-vous, mon vieux, que vous mettez le temps à rapporter la monnaie du monde! dit le locataire du ton hautain de l’homme qui a payé.
A quoi le portier, pour s’excuser, répondit avec une pointe de malice:
—Il m’a d’abord fallu attendre que le propriétaire fût revenu du vif saisissement qui l’a pris en voyant enfin votre argent.
Puis, en tendant un papier:
—Voici la note acquittée, ajouta-t-il.
—Bon, Posez-la sur la commode... Maintenant, vite, remettez-moi le reste de mon billet de mille francs, ordonna Timoléon en avançant la main.
Le concierge fouilla dans sa poche, dont il tira une pièce de monnaie, qu’il mit dans la paume en creux de la main du jeune homme en disant:
—Voici ce qui vous revient.
—Deux sous! bégaya Polac, démonté par cette surprise désagréable.
—Dame! monsieur peut faire lui-même son compte... Quel est le prix mensuel de sa chambre?
—Trente francs.
—Combien monsieur avait-il déjà donné d’à-compte avant ce jour, que le propriétaire vient de marquer d’une grande croix sur son calendrier?
—Aucun à-compte. Je tenais à savoir jusqu’à quel point on aurait confiance en moi, prononça fièrement Timoléon.
—Depuis combien de mois monsieur nous a-t-il fait l’honneur d’être notre locataire?
—La vie passe si vite qu’on n’a pas le temps de faire des calculs oiseux.
—Puisque monsieur n’a pas daigné s’occuper de ce détail, je lui apprendrai que voilà 33 mois qu’il honore la maison de sa résidence... Or, 33 mois à 30 francs font 990 fr.
La faim qui grondait au fond des entrailles de Timoléon le fit descendre de cette dignité du haut de laquelle il dominait le portier.
—Mais alors, mon cher Calichon, il me revient encore dix francs.
—C’est la vérité. Seulement, pour ports de lettres, menues fournitures et frais divers, je me suis fait une véritable fête d’avancer pour monsieur la somme de 9 francs dix-huit sous... Reste donc à toucher ladite somme de deux sous, dont je viens d’opérer le versement entre les mains de monsieur.
Cela dit, le portier exécuta une courbette respectueuse, qu’il fit suivre de cette requête:
—Je n’ai plus maintenant qu’à me recommander à la générosité de monsieur.
—Tiens, prends tout, vorace! et disparais au plus vite pour ne pas me laisser le temps de me repentir de ma prodigalité, dit Timoléon, qui, après lui avoir mis les deux sous dans la main, le poussa par les épaules sur le carré et referma la porte.
Bokel avait assisté, tout heureux de son résultat, à cette scène où, comme dans la fable de la laitière et le pot au lait, Polac venait de voir tous ses beaux projets renversés.
Le seul regret que sa déconvenue inspira au jeune homme fut loin d’être dicté par l’égoïsme.
—Pauvre Dumouchet! s’écria-t-il en songeant à celui qu’il avait voulu secourir.
Puis, en se mettant à rire:
—Voilà le plantureux déjeuner, que je comptais m’offrir, vite digéré, ajouta-t-il.
—Bah! bah! fit Bokel en appuyant sur les mots, nous n’en dînerons que mieux.
—Nous? répéta Polac.
—Sans doute. Nous... car je compte bien, Monsieur Polac, que vous me ferez l’honneur d’accepter le dîner que ma fille a fait préparer à votre intention.
Nous l’avons dit, Timoléon était un garçon qui savait fort bien que tout effet a sa cause; que rien ici-bas ne s’obtient gratis. Fort persuadé que, tôt ou tard, il lui faudrait compter avec son ex-farouche créancier, il obéissait, pour la circonstance, au précepte proverbial: «Mieux vaut tenir que courir.» Ce fut donc sans la moindre surprise qu’il répondit:
—Puisque ce dîner est préparé à mon intention, je serais un rustre de refuser, mon cher bienfaiteur... Vous permettez que je vous appelle mon bienfaiteur, n’est-ce pas?
—Oui, oui, en attendant mieux, répondit Bokel d’un petit ton malin et avec un amical regard en coulisse.
Avant que Timoléon pût lui demander l’explication de sa phrase, il avait gagné la porte en disant:
—J’ai une petite course fort pressée à faire dans le quartier... Avant une heure, je reviendrai vous prendre.
Sur le seuil de la chambre, il se retourna et, avec la même voix et le même regard tendre, il répéta:
—En attendant mieux, beaucoup mieux, mon cher Timoléon.
Et il disparut aux yeux du jeune homme, qui, pour tuer le temps jusqu’à son retour, se creusa la tête à chercher le motif de la conduite du tailleur à son égard et finit par arriver à cette conclusion: